par Damon Tabor | 10 décembre 2014

Crimes de masse

Tuer un éléphant est facile, en réalité. Il suffit de trou­­ver ses empreintes, aussi larges que des plateaux de service, et d’en suivre la piste. Ensuite, explique Pierre, il faut viser la tête. Mais dans l’épaisse forêt tropi­­cale du Came­­roun, encom­­brée de brous­­sailles et de ravins glis­­sants, cela semble impos­­sible. L’ani­­mal se déplace, souvent rapi­­de­­ment. Sans comp­­ter que Pierre chasse avec un vieux fusil, qu’il décrit comme étant un « cari­­bou douze », hérité de son père. C’est une arme dont l’ori­­gine reste indé­­ter­­mi­­née, et sur laquelle il est impos­­sible de se pronon­­cer. Les victimes de Pierre ont certai­­ne­­ment connu une mort lente et d’atroces souf­­frances.


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Boule­­vard Amadou Ahidjo
Bertoua, Came­­roun
Crédits : TNTG­­lo­­beT­­rot­­ter

Sec et nerveux, Pierre porte un maillot de l’équipe de basket-ball des Timber­­wolves du Minne­­sota. Au Came­­roun, il œuvre comme bracon­­nier sous contrat. Il a accepté de me rencon­­trer dans un hôtel miteux de Bertoua, une ville qui sert de plaque tour­­nante pour la contre­­bande de l’ivoire dans la région peu peuplée du sud-est du Came­­roun, pour discu­­ter du bracon­­nage des éléphants. Nous avons été intro­­duits par une certaine Madame Mado, femme corpu­­lente et avisée qui marchande de la viande de brousse. Malgré cela, Pierre est au début très méfiant. Il se tient debout sur le palier de la chambre d’hô­­tel et inspecte minu­­tieu­­se­­ment l’in­­té­­rieur de la pièce pendant un long moment avant de se déci­­der à entrer. Au Came­­roun, une ONG diri­­gée par un ancien agent du rensei­­gne­­ment israé­­lien a commencé à cibler les trafiquants d’ivoire, en orga­­ni­­sant régu­­liè­­re­­ment des opéra­­tions d’in­­fil­­tra­­tions juste­­ment dans ce genre d’hô­­tels. Pierre, dont ce n’est pas le vrai nom, allume une ciga­­rette, puis s’as­­soie sur une chaise en plas­­tique. Il est réti­cent à parler des hommes qui l’em­­ploient pour abattre des éléphants – et ne fait réfé­­rence à eux qu’à travers le mot « commande » –, mais il admet qu’on lui demande régu­­liè­­re­­ment de l’ivoire. Il est fort probable que les employeurs de Pierre soient de hauts fonc­­tion­­naires d’État ou des hommes d’af­­faires, peut-être même des offi­­ciers de l’ar­­mée came­­rou­­naise. Dans un pays pauvre et corrompu tel que le Came­­roun, seule une petite élite peut finan­­cer des expé­­di­­tions de chasse de plusieurs semaines dans la jungle, qui néces­­sitent un appro­­vi­­sion­­ne­­ment coûteux : de la nour­­ri­­ture, des fusils, des muni­­tions et des packs de bouteilles de gin bon marché en plas­­tique. « Quelqu’un m’ap­­pelle, et ils me four­­nissent des cartouches, explique Pierre. Je pars alors avec des porteurs et nous passons trois ou quatre semaines dans la forêt », à la recherche d’em­­preintes. Parfois, il imite même le cri plain­­tif d’un petit dans le but d’at­­ti­­rer sa mère. Pierre affirme ne pas tuer de femelle éléphant, mais le bracon­­nage est lui aussi tribu­­taire de l’offre et de la demande. La hausse du prix de l’ivoire a contraint les bracon­­niers à tuer tout ce qu’ils trouvent : des éléphantes, dont les défenses sont plus petites que celles de taureaux, et même des éléphan­­teaux, qui ne possèdent que de petits bouts de dentine.



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Les escales du repor­­tage de Damon Tabor

Pierre est bracon­­nier depuis vingt-cinq ans. Il a tué des tas, peut-être des centaines d’élé­­phants. Il prétend non sans une certaine fierté avoir tué vingt-trois éléphants au cours d’une même expé­­di­­tion – telle­­ment que récol­­ter toutes leurs défenses avait pris plus d’une semaine. « Si tu tues un premier éléphant et que les autres ne s’aperçoivent de rien, tu peux tous les abattre », explique-t-il. Pierre utilise une machette spéci­­fique pour reti­­rer l’ivoire, un travail labo­­rieux qui requiert de sépa­­rer la défense de la mâchoire supé­­rieure de l’ani­­mal. « Si tu la coupes, elle est détruite, précise-t-il. Il faut les reti­­rer de la bonne manière, de l’in­­té­­rieur. Cela prend du temps. » Dans toute l’Afrique, les hommes comme Pierre tuent un si grand nombre d’élé­­phants que les défen­­seurs de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment parlent désor­­mais de commerce « indus­­triel ». Les bracon­­niers sont à la fois violents et terri­­ble­­ment ingé­­nieux, déci­­mant des trou­­peaux entiers avec des fusils d’as­­saut bon marché, enter­­rant des mines anti­­per­­son­­nel, et façon­­nant même des fusils de chasse arti­­sa­­naux à partir de colonnes de direc­­tion de véhi­­cules Land Rover. Récem­­ment au Zimbabwe, des bracon­­niers ont déposé du cyanure sur des pierres à lécher et des abreu­­voirs, tuant ainsi des centaines d’élé­­phants. Rien qu’en 2011, 25 000 éléphants ont été massa­­crés à travers le conti­nent, soit le taux de bracon­­nage le plus élevé enre­­gis­­tré depuis l’in­­ter­­dic­­tion du commerce inter­­­na­­tio­­nal de l’ivoire, mise en œuvre en 1989. Pour l’an­­née 2012, le nombre s’élève envi­­ron à 50 000 meurtres d’élé­­phants. L’an­­née dernière, l’étude la plus complète réali­­sée jusqu’à présent sur les éléphants de forêt a démon­­tré que la popu­­la­­tion des éléphants d’Afrique centrale a dimi­­nué de 62 % en dix ans. Aujourd’­­hui, les bracon­­niers tuent telle­­ment d’élé­­phants qu’ils ont dépassé leur capa­­cité de repro­­duc­­tion. Ainsi, certains défen­­seurs de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment prédisent que les 420 000 éléphants restant en Afrique pour­­raient être anéan­­tis d’ici une dizaine d’an­­nées. J. Michael Fay, célèbre défen­­seur de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment qui a passé des décen­­nies à étudier les forêts tropi­­cales de la région, a récem­­ment déclaré devant le Congrès améri­­cain que « si aucune action impor­­tante n’est réali­­sée, il y a un risque réel que les éléphants d’Afrique centrale aient complè­­te­­ment disparu très bien­­tôt ».

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Fin décembre 2011, cent bracon­­niers souda­­nais armés de fusils d’as­­saut AK-47 et de lance-grenades ont traversé le Tchad à cheval jusqu’au parc natio­­nal de Bouba Ndjida, dans le nord-est du Came­­roun. Les malfai­­teurs, poten­­tiel­­le­­ment affi­­liés à la milice meur­­trière des Janja­­wids du Soudan, ont envahi le poste des éco-gardes non armés et chassé impu­­né­­ment pendant des mois, déci­­mant des trou­­peaux d’élé­­phants les uns après les autres. Ils rassem­­blaient les familles pour les exécu­­ter avec leurs armes. Les éléphan­­teaux mouraient aux côtés de leurs mères. Dans certains cas, les assas­­sins atten­­daient même que certains éléphants reviennent faire le deuil de leurs morts pour les massa­­crer à leur tour. Au mois d’avril, on comp­­tait quatre-cents éléphants morts dans la savane du parc natio­­nal, soit le pire massacre à grande échelle de l’his­­toire contem­­po­­raine. Le massacre de Bouba Ndjida est, à bien des égards, un événe­­ment marquant : la nature même du bracon­­nage moderne à changé. Les hommes qui chas­­saient pour se nour­­rir ne se contentent plus d’un éléphant de temps en temps. À présent, les bracon­­niers sont métho­­diques, sans pitié et lour­­de­­ment armés. Ils sont capables de dépas­­ser les fron­­tières poreuses et leur manque de sécu­­rité, fléau de nombreux pays afri­­cains. D’après les défen­­seurs de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, des orga­­ni­­sa­­tions trafiquantes (bracon­­niers, inter­­­mé­­diaires, négo­­ciants, caïds insai­­sis­­sables) dominent de plus en plus le commerce. Certaines opéra­­tions, telles que celles de Pierre et de ses « commandes », restent modestes. D’autres trans­­portent les défenses par tonnes.

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Un mili­­cien janja­­wid

Selon Tom Milli­­ken, expert en ivoire du groupe de contrôle du commerce des espèces sauvages Traf­­fic, de nombreux gangs de trafiquants sont « diri­­gés par des Asia­­tiques et basés en Afrique », et ils opèrent actuel­­le­­ment « dans quasi­­ment tous les pays où l’on trouve des éléphants ». De plus, d’après l’ONU, la crimi­­na­­lité liée aux espèces sauvages, dont l’ivoire fait partie, repré­­sente un busi­­ness annuel de plus de dix milliards de dollars, soit le quatrième plus impor­­tant au monde derrière le trafic de drogue, le trafic des êtres humains et le trafic d’armes. Cette renta­­bi­­lité attire non seule­­ment les groupes orga­­ni­­sés mais aussi les milices afri­­caines et certains groupes de rebelles : l’Ar­­mée de la résis­­tance du Seigneur, dont le chef est Joseph Kony (accusé d’avoir perpé­­tré des crimes contre l’hu­­ma­­nité), ainsi que le groupe terro­­riste soma­­lien Al- Shab­­baab – affi­­lié à Al-Qaïda –, sont impliqués dans le commerce de l’ivoire. « Dans le nord du pays, c’est la guerre », me confie un lieu­­te­­nant des forces spéciales du Came­­roun, récem­­ment déployées pour combattre les chas­­seurs circu­­lant à cheval à l’in­­té­­rieur du parc natio­­nal de Bouba Ndjida. « Ce ne sont pas de simples bracon­­niers. Ils possèdent des GPS, des Kala­ch­­ni­­kovs et des lance-roquettes. Ils trans­­portent les défenses par héli­­co­­ptères. »

L’au­­to­­route de l’ivoire

Fin 2012, la perte poten­­tielle de la plus belle méga­­faune afri­­caine et le spectre des groupes rebelles finançant leurs opéra­­tions grâce à des reve­­nus illé­­gaux ont attiré l’at­­ten­­tion de poli­­ti­­ciens occi­­den­­taux. En novembre, Hilary Clin­­ton, alors secré­­taire d’État améri­­caine, affir­­mait que le trafic des espèces sauvages repré­­sen­­tait un problème de sécu­­rité natio­­nale : « Le trafic repose sur des fron­­tières poreuses, des fonc­­tion­­naires corrom­­pus et de puis­­sants réseaux de crimi­­na­­lité orga­­ni­­sée, qui portent atteinte à notre sécu­­rité mutuelle. » Peu de temps après, le président Barack Obama a investi dix millions de dollars dans la lutte contre le commerce illé­­gal des espèces sauvages, à travers un décret prési­­den­­tiel. La fonda­­tion Clin­­ton (CGI) a égale­­ment dévoilé récem­­ment un plan d’ac­­tion contre le bracon­­nage de l’ivoire de quatre-vingt millions de dollars, en parte­­na­­riat avec des groupes de défense des espèces sauvages tels que la Wild­­life Conser­­va­­tion Society (WCS). Étalé sur trois ans, le projet prévoit le déploie­­ment de chiens de détec­­tion dans des zones clés du tran­­sit de l’ivoire en Afrique, ainsi que le recru­­te­­ment de trois mille gardes fores­­tiers pour aider à la protec­­tion des éléphants sur cinquante sites. « Le but ultime est de réduire le nombre d’élé­­phants tués de façon illé­­gale et de gagner du temps afin de chan­­ger les termes de l’équa­­tion de l’offre et de la demande », explique John Calvelli, vice-président exécu­­tif des affaires publiques de la WCS.

« Tout le monde a le choix dans la vie. Moi, je suis dealer. » — Justin

D’après plusieurs groupes de défen­­seurs de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, « l’équa­­tion de l’offre et de la demande » est liée à l’es­­sor du marché de l’ivoire chinois (une quan­­tité moins impor­­tante d’ivoire entre égale­­ment clan­­des­­ti­­ne­­ment en Thaï­­lande et aux États-Unis). À Pékin et dans les plus grandes villes du pays, les classes moyennes émer­­gentes possèdent actuel­­le­­ment des reve­­nus suffi­­sants pour ache­­ter des sculp­­tures en ivoire – un luxe qui, il fut un temps, était réservé aux plus aisés. Sur des sites Inter­­net tels qu’A­­li­­baba, la version chinoise d’Ebay, des bibe­­lots en ivoire sont vendus sous le nom  « xiàn­­gyá », ce qui signi­­fie « dents d’élé­­phants » en manda­­rin. Lors d’une vente aux enchères récente de la société Chris­­tie’s, un bol en ivoire datant du XVIIIe siècle a atteint la somme record de 842 500 dollars, soit vingt-huit fois le prix estimé par un expert, après une lutte achar­­née entre deux ache­­teurs chinois. D’après la Télé­­vi­­sion centrale de Chine (CCTV), les inves­­tis­­seurs se protègent contre l’af­­fai­­blis­­se­­ment du marché de l’im­­mo­­bi­­lier en ache­­tant de l’ivoire, désor­­mais appelé « l’or blanc ». La Chine ayant renforcé sa présence en Afrique depuis ces dix dernières années en finançant toutes sortes de construc­­tions (stades, barrages hydro­é­lec­­triques, etc.), de plus en plus d’Afri­­cains sont aujourd’­­hui arrê­­tés alors qu’ils tentent de faire passer des objets de contre­­bande en ivoire dans des vols en direc­­tion de l’Asie, ou parce qu’ils sont impliqués en tant qu’in­­ter­­mé­­diaires dans des opéra­­tions de contre­­bande de grande enver­­gure. En octobre 2012, des doua­­niers de Hong Kong ont inter­­­cepté deux conte­­neurs trans­­por­­tant plus de quatre tonnes d’ivoire d’une valeur esti­­mée à 3,5 millions de dollars, réali­­sant ainsi la plus impor­­tante saisie de l’his­­toire de la Chine. Le mois suivant, ils ont saisi un autre cargo conte­­nant 1,4 tonne d’ivoire. Deux mois plus tard, ils ont inter­­­cepté un nouveau cargo chargé d’1,4 tonne d’ivoire. Tous les conte­­neurs prove­­naient d’Afrique et avaient tran­­sité par de nombreux pays dans le but de masquer leur prove­­nance. Inter­­pol affirme que ce type d’ache­­mi­­ne­­ment complexe et ces saisies d’ivoire stupé­­fiantes suggèrent forte­­ment l’im­­pli­­ca­­tion d’un réseau orga­­nisé. La logis­­tique néces­­saire à l’ac­qui­­si­­tion de si grandes quan­­ti­­tés de défenses d’élé­­phants et leur trans­­port par la route et la mer sont signi­­fi­­ca­­tifs : des orga­­ni­­sa­­tions commer­­ciales virtuelles gèrent une chaîne d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment globale illi­­cite. Pour­­tant, les opéra­­tions de ces groupes, leur taille, leur struc­­ture, leur mode opéra­­toire et surtout, l’iden­­tité des malfai­­teurs qui les dirigent, restent quasi­­ment incon­­nus. À un bout de cette chaîne, on trouve un contre­­ban­­dier comme Pierre ; à l’autre bout – et à des milliers de kilo­­mètres de là – se trouve un consom­­ma­­teur qui achète un bibe­­lot en ivoire à Pékin. Entre ces deux extré­­mi­­tés, tout ce qui se passe demeure opaque. Un véri­­table marché noir.

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Crédits

Un après-midi, à Bertoua, j’or­­ga­­nise une rencontre avec un reven­­deur d’ivoire doté d’une expé­­rience consi­­dé­­rable du commerce illé­­gal. C’est le jour de l’in­­dé­­pen­­dance du Came­­roun et des soldats portant des fusils d’as­­saut défilent dans la rue prin­­ci­­pale de la ville, suivis de petits groupes d’éco­­liers bran­­dis­­sant des pancartes sur lesquelles on peut lire « non à la corrup­­tion ». Nous nous sommes mis d’ac­­cord pour nous rencon­­trer dans une disco­­thèque de mauvais goût appe­­lée le Grand Palace. Le lieu est désert, à l’ex­­cep­­tion de deux femmes qui prennent un verre au balcon du deuxième étage. Un grand homme à la peau noire, portant des lunettes de soleil et une chemise blanche brodée à ses initiales, s’as­­sied à la table et se présente sous le nom de Justin. Âgé d’une tren­­taine d’an­­nées, Justin travaille dans le commerce de l’ivoire depuis cinq ans.  À l’ori­­gine, il a fait des études de droit des affaires et a même reçu une bourse de la part d’une univer­­sité des Pays-Bas. Mais le marché de l’em­­ploi au Came­­roun n’offre que peu d’op­­por­­tu­­ni­­tés. Après avoir tenté sa chance dans plusieurs affaires, y compris dans le trafic de cocaïne pour le compte d’Ita­­liens, Justin s’as­­so­­cie à un groupe d’hommes d’af­­faires chinois à Amster­­dam. En 2008, ils le contactent pour se procu­­rer de l’ivoire d’élé­­phants. « Tout le monde a le choix dans la vie, explique allè­­gre­­ment Justin. Moi, je suis dealer. » Justin décrit le fonc­­tion­­ne­­ment d’une opéra­­tion orga­­ni­­sée : plusieurs fois par an, ses asso­­ciés chinois passent des commandes d’ivoire. Il sous-traite alors le travail à une équipe de cinq bracon­­niers Baka, issus d’une tribu de pygmées du Came­­roun. Ils sont suffi­­sam­­ment habiles et ramènent parfois des défenses de grande taille, ce qui se fait de plus en plus rare car elles n’ont de nos jours plus le temps de pous­­ser. « Je travaille avec des spécia­­listes, ils savent chas­­ser dans la forêt », dit Justin. Les Baka sont une tribu de chas­­seurs-cueilleurs indi­­gènes qui vivent autour du bassin de Congo. Ils sont connus pour être des chas­­seurs d’élé­­phants depuis l’époque victo­­rienne des chas­­seurs de safari, et ils sont égale­­ment exploi­­tables. De récents programmes gouver­­ne­­men­­taux de délo­­ca­­li­­sa­­tion et la créa­­tion de réserves fauniques proté­­gées et soute­­nues par des ONG occi­­den­­tales ont contraint de nombreux Baka à quit­­ter la forêt et à vivre comme des séden­­taires, avec peu d’op­­por­­tu­­ni­­tés écono­­miques autres que le bracon­­nage d’élé­­phants. Justin allume une ciga­­rette et m’ex­­plique que « ses Baka » sont actuel­­le­­ment dans la forêt pour hono­­rer une commande. Lorsqu’ils auront fini, un chauf­­feur au volant d’un camion gouver­­ne­­men­­tal trans­­por­­tant des fèves de cacao fera passer les défenses en contre­­bande à Bertoua. Justin les conduira lui-même au port mari­­time de Douala et, en fonc­­tion de l’iti­­né­­raire, pourra dépen­­ser jusqu’à 2 000 dollars pour soudoyer les gardes et autres fonc­­tion­­naires aux points de contrôle. Au port de Douala, Justin remet­­tra l’ivoire à un doua­­nier qui embarquera la marchan­­dise sur un bateau en partance pour la Chine. Justin ne sait pas – ou ne veut pas me dire – ce que ses asso­­ciés feront de l’ivoire. « Il est parti, peu importe » dit-il.

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Douala, au Came­­roun
Plaque tour­­nante de l’ex­­por­­ta­­tion d’ivoire
Crédits

Ces groupes de trafiquants sont aujourd’­­hui bien établis autour du bassin du Congo. En 2010, des cher­­cheurs de l’Union inter­­­na­­tio­­nale pour la conser­­va­­tion de la nature (l’UICN) ont inter­­­viewé des bracon­­niers et des contre­­ban­­diers de la région. Ils ont décou­­vert que « l’élite » d’hommes d’af­­faires tels que Justin, ainsi que des fonc­­tion­­naires du gouver­­ne­­ment, des poli­­ciers et des soldats (ceux qu’on appelle les comman­­di­­taires) contrôlent la plus grande partie du commerce illé­­gal d’ivoire de la région. Ils passent commande des chasses et embauchent des pisteurs Baka et des bracon­­niers locaux. Ils four­­nissent les réserves alimen­­taires et l’équi­­pe­­ment, y compris des fusils à gros calibre tels que des 458 Winches­­ter ou des AK-47, puisque la plupart des chas­­seurs n’ont pas les moyens d’ache­­ter leurs propres armes. Un groupe local faci­­lite égale­­ment le commerce : le proprié­­taire d’un bar se sert de son établis­­se­­ment pour mettre en contact des chas­­seurs et des dealers d’ivoire et une reven­­deuse de char­­bon stocke les défenses dans son maga­­sin. Dans une ville, même un prêtre catho­­lique peut servir d’in­­ter­­mé­­diaire. Pour sortir l’ivoire des forêts peu surveillées du Came­­roun, les trafiquants paient des trans­­por­­teurs qui chargent les défenses sur des pirogues ainsi que des poli­­ciers corrom­­pus qui utilisent leur véhi­­cule pour réus­­sir à passer les points de contrôle. Le nombre de conduc­­teurs de camions de l’in­­dus­­trie fores­­tière faisant la navette de façon illé­­gale entre les conces­­sions de bois isolées du Came­­roun a égale­­ment doublé : ils  trans­­portent des armes et des réserves à travers la jungle, puis cachent les défenses parmi les troncs d’arbres coupés ou dans des compar­­ti­­ments cachés dans des portières lorsqu’ils quittent la forêt. Enfin, selon un rapport de l’UICN, cet ivoire finit en grande partie à Yaoundé, la capi­­tale du Came­­roun, ou à Douala. Des marchands locaux en achètent une partie, mais ce sont de plus en plus des ressor­­tis­­sants d’Asie de l’Est qui achètent les plus grosses défenses – ce qui reflète la présence gran­­dis­­sante de la Chine sur le conti­nent afri­­cain. Actuel­­le­­ment, de nombreuses défenses d’élé­­phants font l’objet de contre­­bande sur la route natio­­nale du Came­­roun, que le bureau local du World Wide Fund for Nature (WWF) a surnommé « l’au­­to­­route de l’ivoire ». On ignore quel est l’exact volume de ce commerce floris­­sant et quels en sont ses profits. Un fonc­­tion­­naire estime que « des milliers et des milliers » de défenses ont été dépla­­cées depuis le Came­­roun ces dernières années. Entre 2004 et 2006, une orga­­ni­­sa­­tion taïwa­­naise a expé­­dié par bateau au moins trente-six tonnes d’ivoire de Douala à Hong Kong – une prise qui repré­­sente les vies de 4 700 éléphants, pour une valeur approxi­­ma­­tive de 18 millions de dollars au marché noir chinois.

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Saisie d’ivoire de contre­­bande
Crédits : U.S. Fish and Wild­­life Service

Les opéra­­tions de Justin sont plus modestes, repré­­sen­­tant l’équi­­valent d’un demi-million de dollars d’ivoire par an. Après déduc­­tion des salaires et des pots-de-vin, il dégage un béné­­fice de 25 000 dollars, une somme impres­­sion­­nante au Came­­roun, où près de la moitié de la popu­­la­­tion survit avec un peu plus d’un dollar par jour.  Il est proprié­­taire d’une maison, porte de beaux vête­­ments et voyage beau­­coup en Europe. Il parle plusieurs langues, est marié au Came­­roun et a une petite-amie aux Pays-Bas. C’est un entre­­pre­­neur-né qui semble fier de l’ef­­fi­­ca­­cité impla­­cable de la chaîne d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment qu’il a mis en place avec ses parte­­naires chinois : un marché noir équi­­valent à l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment en « juste-à-temps » du groupe Walmart, qui peut livrer un produit de valeur d’un pays à un autre, sépa­­rés par des milliers de kilo­­mètres. Il existe certai­­ne­­ment des centaines d’opé­­ra­­tions de bracon­­nage simi­­laires à travers l’Afrique, d’une telle effi­­ca­­cité qu’elles déciment les trou­­peaux d’élé­­phants de toute l’Afrique centrale. Je finis par deman­­der à Justin : « — Et après ? Que se passera-t-il quand il n’y aura plus aucun éléphant ? — En Afrique, les animaux ne sont que des animaux, me dit-il en riant. Mon amie hollan­­daise a un chien. Il vit dans la maison, il pue, et elle l’em­­mène chez le vété­­ri­­naire pour des contrôles. Parfois, quand on fait l’amour, il est là aussi. J’aime les animaux mais, comme je l’ai dit à mon amie, si son chien vivait en Afrique, je l’au­­rais déjà cuisiné. »

Une antique fasci­­na­­tion

La Chine est seule­­ment le dernier d’une longue série de pays obsé­­dés par l’ivoire, pilleurs de trou­­peaux d’élé­­phants d’Afrique. Les Grecs de l’an­­tiquité employaient des merce­­naires éthio­­piens qui sautaient des arbres pour para­­ly­­ser les éléphants à la hache. Les sculp­­teurs romains  parti­­ci­­pèrent à l’ex­­tinc­­tion des trou­­peaux d’Afrique du Nord en fabriquant en masse des broches en ivoire, des boutons, des cages à oiseaux, des couver­­tures de livres et même le trône d’un arche­­vêque. L’em­­pe­­reur Cali­­gula alla même jusqu’à construire une mangeoire en ivoire pour son précieux cheval.

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Défense d’élé­­phant sculp­­tée
Angle­­terre, fin du XIXe siècle
Crédits : Brook­­lyn Museum

Des siècles plus tard, des négo­­ciants arabes établirent des rela­­tions commer­­ciales sur la côte Est du conti­nent puis à l’in­­té­­rieur, en four­­nis­­sant de l’ivoire aux marchés pros­­pères en Chine et en Inde. Puis vinrent les Euro­­péens. Les Anglais étaient parti­­cu­­liè­­re­­ment effi­­caces dans ce funeste domaine. En 1850, l’An­­gle­­terre impor­­tait cinq-cents tonnes d’ivoire d’Afrique de l’Est. Un explo­­ra­­teur anglais surnomma l’en­­droit « l’El Dorado des cher­­cheurs d’ivoire ». En 1900, les États-Unis, portés par la révo­­lu­­tion indus­­trielle, devinrent le plus grand pays consom­­ma­­teur d’élé­­phants au monde. Dans l’État du Connec­­ti­­cut, des ateliers de sculp­­tures trans­­for­­maient les défenses en touches de piano, en boules de billard, en couverts et en peignes. D’après un écri­­vain, l’ivoire était le plas­­tique de l’époque. « On pouvait le couper, le scier, le sculp­­ter, le graver, le polir ou le travailler au four. » À la fin du siècle dernier, on estime que 65 000 éléphants étaient tués chaque année à travers le conti­nent, et les grands trou­­peaux d’Afrique de l’Est et d’Afrique du Sud furent tous exter­­mi­­nés. D’après une esti­­ma­­tion, la popu­­la­­tion d’élé­­phants d’Afrique est passée de 27 millions au début du XIXe siècle à 5 millions au début des années 1900. En raison de ces pertes gran­­dis­­santes, les puis­­sances colo­­niales Euro­­péennes ne tardèrent pas à mettre en place des réserves inter­­­di­­sant ou limi­­tant la chasse. Dans les années 1920, les Anglais et les Belges créèrent les premiers parcs natio­­naux. Puis vinrent les chas­­seurs de safari, des natu­­ra­­listes tels que Teddy Roose­­velt et, plus tard, des scien­­ti­­fiques avides de clas­­ser, comp­­ter et étudier la popu­­la­­tion d’élé­­phants d’Afrique.

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En 1966, Iain Douglas-Hamil­­ton, un zoolo­­giste écos­­sais diplômé d’Ox­­ford, établit un campe­­ment près du parc natio­­nal du lac Manyara, en Tanza­­nie. Il y passa quatre années à obser­­ver les cinq-cents éléphants qui y vivaient. Un jour, un groupe de femelles éléphants l’at­­taquèrent sauva­­ge­­ment et détrui­­sirent son Land Rover. Des scien­­ti­­fiques quali­­fièrent Douglas-Hamil­­ton d’im­­pru­dent, mais son travail consti­­tua la toute première étude rigou­­reuse de la vie des éléphants et de leur struc­­ture sociale, c’est-à-dire ce qui fait que les éléphants sont des éléphants. Il les obser­­vait se mettre en quête de nour­­ri­­ture, faire la cour et élever leur famille. Il les nomma d’après la forme des leurs oreilles : Virgo (qui signi­­fie « vierge » en français) et Boadi­­cée (du nom de la reine), Défenses fines. Parmi les éléments décou­­verts par Douglas-Hamil­­ton et d’autres scien­­ti­­fiques après lui, les éléphants, comme les humains, sont élevés au sein de struc­­tures fami­­liales complexes très unies. Ce sont des êtres profon­­dé­­ment sociaux, qui commu­­niquent entre eux grâce à un réper­­toire d’in­­fra­­sons très élaboré dont la plupart est inau­­dible pour les humains. Ils sont fonciè­­re­­ment compa­­tis­­sants, essayant de venir en aide à des compa­­gnons en diffi­­culté, souvent au péril de leur propre vie. Ils se servent d’ou­­tils et peuvent résoudre des problèmes grâce à leur trompe, suffi­­sam­­ment puis­­sante pour soule­­ver un réfri­­gé­­ra­­teur indus­­triel et suffi­­sam­­ment adroite pour cueillir un brin d’herbe, jeter des pierres sur des clôtures élec­­tri­­fiées ou tenir un bâton comme une tapette à mouches. Dans les années 1970, une éléphante d’Asie du parc natio­­nal de Redwood City en Cali­­for­­nie aurait appris à ouvrir le verrou main­­te­­nant ses chaînes pour ensuite prendre la fuite avec certains de ses cama­­rades.

Cette expé­­rience est la toute première preuve que les éléphants, comme les êtres humains et les chim­­pan­­zés, ont conscience d’eux-mêmes.

Bien qu’un trou­­peau piétine l’éco­­sys­­tème tel un bataillon d’ar­­mée, renver­­sant les arbres et dévo­­rant pratique­­ment tout ce qui se trouve sur son passage, l’élé­­phant est une espèce indis­­pen­­sable à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Ils trans­­forment la forêt en savane, créant des prai­­ries pour les espèces herbi­­vores telles que l’élan et le guib harna­­ché. Leur queue sert de coupe-feu et leurs excré­­ments, riches en substances nutri­­tives, régé­­nèrent le sol. Les scien­­ti­­fiques les surnomment « les archi­­tectes de la savane » ou encore « les gardiens de la forêt ». En 2009, un biolo­­giste du nom de Stephen Blake a analysé 855 excré­­ments au Congo et décou­­vert que les éléphants consom­­maient plus de 96 espèces de semences de plantes, et pouvaient dépo­­ser leurs excré­­ments 56 kilo­­mètres plus loin. Ensuite, ces semences poussent, deviennent des arbres et four­­nissent de la nour­­ri­­ture et des abris à d’autres espèces. Certaines semences germent seule­­ment après avoir été ingé­­rées par un éléphant puis dépo­­sées sur le sol de la forêt. Les graines de Picra­­lima nitida, par exemple, sont effi­­caces pour trai­­ter le palu­­disme, une mala­­die qui touche de nombreuses personnes en Afrique et qui se montre résis­­tante face aux médi­­ca­­ments conven­­tion­­nels. « Un ami pygmée bracon­­nier d’élé­­phant m’a dit il y a des années que si les éléphants venaient à dispa­­raître, la forêt mour­­rait », expliquait Blake à un jour­­na­­liste à l’époque. « Ce ne serait peut être pas si drama­­tique que cela, mais la dispa­­ri­­tion des éléphants de forêt aurait un impact sur le fonc­­tion­­ne­­ment des forêts d’Afrique centrale compa­­rable à la dispa­­ra­­tion de tous les véhi­­cules à Manhat­­tan. L’en­­droit en serait radi­­ca­­le­­ment changé. » Un groupe de recherches émergent a égale­­ment commencé à percer les mystères du cerveau de l’élé­­phant, qui est peut-être aussi complexe que le nôtre. En 2006, des scien­­ti­­fiques du zoo du Bronx à New York ont placé un grand miroir devant un éléphant d’Asie femelle prénommé Happy et l’ont observé tandis qu’elle regar­­dait son reflet puis touchait de façon répé­­tée un X peint au-dessus de son œil. Cette expé­­rience est la toute première preuve que les éléphants, comme les êtres humains et les chim­­pan­­zés, ont conscience d’eux-mêmes. Iain Douglas-Hamil­­ton a égale­­ment relaté une série d’in­­te­­rac­­tions remarquables dési­­gnée dans la nomen­­cla­­ture scien­­ti­­fique sous le terme d’ « aide à autrui ». Un jour, en 2003, Elenor, matriarche d’une famille appe­­lée « les premières dames », s’est effon­­drée à la suite de bles­­sures causées par une chute. Les membres de sa propre famille se trou­­vaient loin d’ici, mais une autre matriarche du nom de Grace est rapi­­de­­ment accou­­rue et a utilisé ses défenses pour remettre Elea­­nor sur ses pattes. Elle est tombée à nouveau et Grace a conti­­nué d’es­­sayer de la soule­­ver pendant plusieurs heures. Sérieu­­se­­ment bles­­sée et inca­­pable de tenir debout, Elea­­nor est morte le lende­­main.

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Une famille d’élé­­phants
Parc natio­­nal d’Am­­bo­­seli, au Kenya
Crédits : Benh Lieu Song

Douglas-Hamil­­ton a pu suivre les éléphants qui se déplaçaient jusqu’à l’en­­droit où se trou­­vait l’ani­­mal mort, grâce à leurs données GPS. Une des filles d’Elea­­nor a passé plusieurs heures auprès d’elle. Un autre éléphant a touché son corps. Durant les cinq jours qui ont suivi, quatre familles diffé­­rentes se sont rendues à l’en­­droit où elle repo­­sait. Une photo­­gra­­phie prise par un des cher­­cheurs de l’équipe de Douglas-Hamil­­ton montre cinq éléphants debout alignés devant le corps, comme lors d’une veillée. « C’était extra­­or­­di­­naire, raconte Douglas-Hamil­­ton. Les éléphants sont pour­­vus d’une conscience avan­­cée qui semble les contraindre à éprou­­ver un grand inté­­rêt pour ceux d’entre eux qui sont en diffi­­culté, ou morts. Peut-être sont-ils capables de faire le deuil d’un indi­­vidu, quel que soit le sens de cette expres­­sion pour eux. C’est très émou­­vant. Et Dieu sait que j’ai vu de nombreux éléphants morts en quarante ans. »

Peur sur le marché

Un jour, en début d’après-midi, je prends un taxi dans le quar­­tier de Bastos à Yaoundé, enclave chic consti­­tuée de bâti­­ments d’am­­bas­­sade et de villas de luxe surplom­­bant la capi­­tale. Des motos descendent l’ave­­nue Jean Paul II et des marchands ambu­­lants vendent des cartes SIM sous des para­­pluies. Au loin, j’aperçois le tout nouveau complexe spor­­tif financé par la Chine qui ressemble à un casque romain argenté. Dans tout le Came­­roun, des compa­­gnies chinoises construisent égale­­ment de nouvelles routes natio­­nales, des mines de fer, ainsi qu’un barrage hydro­é­lec­­trique de quinze méga­­watts. Elles opèrent égale­­ment les plus grandes exploi­­ta­­tions fores­­tières du pays.

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Crédits : Thomas Sche­­rer

Le taxi tourne dans une allée étroite qui mène à un marché arti­­sa­­nal pous­­sié­­reux en plein air, rempli d’étals déla­­brés. Une poignée de touristes étudient les sacs à mains contre­­faits et les masques tribaux en bois, tandis que des musul­­mans vêtus de longues tuniques paressent sur des tapis de prières sous le soleil de midi. Au Came­­roun et dans d’autres pays afri­­cains, les marchés tels que celui-ci font office de lieu d’échange impor­­tant pour l’ivoire de contre­­bande, en parti­­cu­­lier pour les Chinois expa­­triés qui débarquent en masse pour travailler sur des projets d’in­­fra­s­truc­­ture. Certains d’entre eux, qui luttent soi-disant contre le trafic, achètent de petites quan­­ti­­tés d’ivoire à des marchands locaux puis trans­­fèrent clan­­des­­ti­­ne­­ment la marchan­­dise à bord de vols inter­­­na­­tio­­naux à desti­­na­­tion de la Chine. En 2009, les agents d’In­­ter­­pol ont fait une descente sur les marchés de six pays afri­­cains pour saisir deux tonnes d’ivoire, dont la plupart consti­­tuaient des baguettes chinoises et des fume-ciga­­rettes desti­­nés au marché asia­­tique. Dans la ville de Lagos, au Nigé­­ria, les marchands d’ivoire commencent à parler manda­­rin. D’après une étude récente du groupe de contrôle du commerce des espèces sauvages Traf­­fic, des ressor­­tis­­sants chinois se rendent en Afrique pour servir d’in­­ter­­mé­­diaires, « cata­­ly­­sant ainsi de nouvelles zones de contre­­bande, négo­­ciant des marchés trans­­na­­tio­­naux et se livrant à un trafic de grandes quan­­ti­­tés d’ivoire ». Au marché arti­­sa­­nal de Yaoundé, on peut trou­­ver de l’ivoire de contre­­bande en moins de cinq minutes. Derrière son étal exigu, un marchand soulève une pile de tee-shirts pour en sortir l’air de rien une statue gros­­siè­­re­­ment taillée de 30 cm de long repré­­sen­­tant la déesse Guanyin. « 400 dollars », m’an­­nonce-t-il. Devant un autre stand, un jeune Came­­rou­­nais portant un bouc fin et des lunettes de soleil avia­­teur sur la tête se présente sous le nom d’Ah­­med. Après que je lui ai fait part de mon inté­­rêt pour les objets rares, il me dit à voix basse qu’il peut se procu­­rer tout ce que je désire : d’an­­ciens masques tribaux – dont la vente et l’ex­­por­­ta­­tion sont illé­­gales – ou une impor­­tante quan­­tité d’ivoire d’élé­­phant.

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Ofir Drori, chas­­seur de bracon­­niers

« Mon grand-père est proprié­­taire de ce maga­­sin, se vante Ahmed. C’est le roi de Tika. » Tika est une petite ville côtière qui ne connaît aucun roi, mais je prends note de son affir­­ma­­tion : le grand-père d’Ah­­med est un négo­­ciant sérieux, un « ivoi­­rien ». Ahmed note son numéro de télé­­phone et nous nous mettons d’ac­­cord pour nous rencon­­trer plus tard dans la semaine. Il me dit que l’ivoire peut être livré en moins d’une jour­­née et nous nous donnons rendez-vous dans une chambre d’hô­­tel à proxi­­mité. Au Came­­roun, celui qui connaît le mieux les acti­­vi­­tés de ces marchands est un ancien agent du rensei­­gne­­ment israé­­lien au sein de l’ar­­mée et un voya­­geur ambu­­lant qui se nomme Ofir Drori. En 2002, Drori, un homme mince portant une queue de cheval et préfé­­rant les uniformes noirs, a fondé l’or­­ga­­ni­­sa­­tion The Last Great Ape (LAGA), qui lutte contre le trafic des espèces sauvages. Doté d’un budget déri­­soire, il travaille avec un groupe d’es­­pions volon­­taires et conduit des opéra­­tions d’in­­fil­­tra­­tion. Il a réussi à faire empri­­son­­ner des centaines de trafiquants d’es­­pèces sauvages. De manière signi­­fi­­ca­­tive, il vise égale­­ment les fonc­­tion­­naires came­­rou­­nais corrom­­pus (poli­­ciers, soldats, juges) qui contri­­buent au commerce de l’ivoire. « Ce sont des crimi­­nels en col blanc, me dit Drori. Ils sont tous corrom­­pus. » Il n’a pas tort. Le stock de saisie d’ivoire du minis­­tère des Forêts et de la Faune a été pillé quelques jours aupa­­ra­­vant, ce qui ressemble fort à une opéra­­tion réali­­sée par des fonc­­tion­­naires du gouver­­ne­­ment. Les négo­­ciants musul­­mans qui opèrent à quelques pas de là se montrent plus tenaces. Les étals des marchands ne proposent qu’une petite quan­­tité d’ivoire aux touristes, m’ex­­plique Drori, mais les « gros pois­­sons » opèrent en grande partie à l’abri des regards. Souvent, le marché sert de point de rencontre pour orga­­ni­­ser des deals plus impor­­tants entre les Chinois expa­­triés et d’autres ache­­teurs dans le quar­­tier voisin de Brickyard, ravagé par la crimi­­na­­lité. Les membres du réseau sont très prudents et, en partie à cause de la violence qui sévit dans le quar­­tier, très diffi­­ciles à infil­­trer. « Nous avons arrêté certaines personnes, mais ces types ont du pouvoir et sont très intel­­li­­gents, dit Drori. C’est un réseau très fermé que nous avons beau­­coup de mal à éradiquer. » « Faites atten­­tion », me prévient-il, lorsque je lui explique le deal fait avec Ahmed. Quelques jours plus tôt, me dit-il, des trafiquants d’ivoire ont pris en chasse une équipe de télé­­vi­­sion française venue sur le marché. Deux jours plus tard, je retourne au marché arti­­sa­­nal. Nous sommes en fin d’après-midi, et la plupart des marchands sont assis les bras croi­­sés devant leurs étals, alors que d’autres jouent aux échecs sur une table près de l’en­­trée. Je décide d’al­­ler parler au proprié­­taire de la statue de Guanyun, mais l’am­­biance n’est plus tout à fait la même. L’homme n’est plus là et son collègue affirme que la sculp­­ture non plus. « C’est mon ami qui l’a, me dit-il. Et il n’est pas là. » Alors que nous parlons, un groupe d’hommes se rassemblent devant l’en­­trée et l’un d’eux me pointe du doigt. « Je sais qui tu es, dit-il. Je t’ai vu à la télé­­vi­­sion. La caméra. Hier. »

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Après ma visite du marché, j’ai parti­­cipé à une confé­­rence de presse sur le bracon­­nage des éléphants orga­­ni­­sée par des groupes de défen­­seurs de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, dont WWF. Les trafiquants et bracon­­niers méprisent l’ONG qui a financé des patrouilles de gardes fores­­tiers dans des parcs natio­­naux du pays. Lors de la confé­­rence de presse, diffu­­sée au jour­­nal télé­­visé du soir au Came­­roun, j’étais le seul jour­­na­­liste occi­­den­­tal parmi les repor­­ters locaux. « Oui, c’est lui », ajoute un autre homme à l’en­­trée du marché. Un petit gros s’adresse à mon chauf­­feur, Fran­­cis. « S’il arrive quoi que ce soit à mon frère Ahmed, je jure devant Dieu qu’ils ne quit­­te­­ront pas l’aé­­ro­­port », dit-il en parlant de mon photo­­graphe Marco Di Lauro et de moi-même. « Ensuite, je m’oc­­cu­­pe­­rai de toi », dit-il à Fran­­cis. Je passe devant le groupe et marche en direc­­tion du parking pous­­sié­­reux. Fran­­cis fait marche arrière au milieu des tapis de prières puis s’en­­gouffre dans l’al­­lée étroite. Un grand musul­­man vêtu d’une robe blanche se tient devant la sortie, bloquée à l’aide d’une grosse bûche. Nous nous arrê­­tons et nous patien­­tons. Un autre homme se penche lente­­ment et pousse la bûche pour libé­­rer le passage. Nous avançons vers la sortie et à ce moment-là l’homme en robe blanche se penche à ma fenêtre pour m’aver­­tir : « Ne remet­­tez plus jamais les pieds ici. »

Au pays de l’or blanc

Le marché de l’ivoire chinois ressemble plus que jamais à une boîte noire : un appa­­reil au fonc­­tion­­ne­­ment mysté­­rieux qui consomme des défenses d’élé­­phants four­­nies par des hommes tels qu’Ah­­med et Justin d’un coté, tandis que de l’autre il produit des statues en ivoire fine­­ment sculp­­tées qui finissent sur les étagères des salles à manger à Pékin. Mais il est quasi­­ment impos­­sible de savoir comment cela se produit et dans quelles mesures sont impliqués des orga­­ni­­sa­­tions trafiquantes, des marchands anonymes et des fonc­­tion­­naires corrom­­pus de la Répu­­blique popu­­laire de Chine. Inter­­pol affirme connaître la manière de procé­­der de certains trafiquants mais se refuse de commen­­ter ces faits, qui font l’objet d’enquêtes. En dépit du fait que les doua­­niers du gouver­­ne­­ment chinois saisissent régu­­liè­­re­­ment des conte­­neurs remplis de défenses d’élé­­phants en prove­­nance de pays tels que le Kenya et la Tanza­­nie (pays dans lesquels les trafiquants stockent leur marchan­­dise), jusqu’à présent le gouver­­ne­­ment chinois affirme que cela ne s’est jamais produit. « Le commerce illi­­cite de l’ivoire en Chine est-il respon­­sable du bracon­­nage des éléphants sauvages ? Je ne pense pas qu’il y ait un lien entre les deux », a récem­­ment affirmé Yan Xun, ingé­­nieur en chef du minis­­tère de la Conser­­va­­tion de la nature. « Le gouver­­ne­­ment chinois est très atten­­tif à la protec­­tion des éléphants », a-t-il ajouté, notant qu’il « four­­nit de l’ivoire de façon légale à travers des ventes aux enchères inter­­­na­­tio­­nales ».

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Peu de temps après avoir quitté le Came­­roun, j’em­­barque sur un vol pour Pékin, où l’on trouve le plus gros marché d’ivoire en Chine, dans le but de comprendre ce que deviennent les énormes quan­­ti­­tés d’ivoire afri­­cain lorsqu’elles arrivent sur le sol chinois. Condui­­sant dans l’épais brouillard de la ville à l’aube – si dense qu’il masque les arbres qui se trouvent à proxi­­mité – je découvre une élégante boutique appe­­lée Chaoqun Xiàn­­gyá (« ivoire remarquable »). On y trouve des colliers et des statues soigneu­­se­­ment expo­­sés dans des vitrines en verre, toutes accom­­pa­­gnées de verres d’eau pour empê­­cher la fissu­­ra­­tion des objets. Une dame chinoise riche­­ment vêtue admire un épais brace­­let puis marchande le prix de 800 dollars auprès de la jeune fille qui se trouve derrière le comp­­toir. Sur la devan­­ture, une pancarte indique que le maga­­sin fait partie des nombreux maga­­sins de détail certi­­fiés « vendeur d’ivoire » par le gouver­­ne­­ment chinois. L’in­­ter­­dic­­tion de 1989 pros­­crit unique­­ment le commerce inter­­­na­­tio­­nal de l’ivoire et de nombreux pays dont la Chine fait partie sont auto­­ri­­sés à conser­­ver un marché domes­­tique. « L’ivoire est l’apa­­nage de personnes jouis­­sant d’un niveau de vie élevé », explique le proprié­­taire Luo Xu, un homme d’âge moyen au teint pâle, à l’in­­ter­­prète qui m’ac­­com­­pagne. Il ajoute que chaque année, « entre 10 000 et 12 000 éléphants meurent natu­­rel­­le­­ment ». L’idée que l’ivoire est prélevé sur des éléphants morts de causes natu­­relles, ou que leurs défenses se détachent de leurs mâchoires comme des dents de lait deve­­nues trop grandes, est très répan­­due en Chine. Le proprié­­taire de la boutique, un homme ayant une certaine expé­­rience du commerce de l’ivoire, sait très certai­­ne­­ment faire la distinc­­tion entre propa­­gande et naïveté. Les vitrines en verre de la boutique comprennent égale­­ment les sculp­­tures élabo­­rées minu­­tieu­­se­­ment appe­­lées  « devil’s work balls » (les balles de travail du diable), qui coûtent des milliers de dollars. Un objet éblouis­­sant, à la surface circu­­laire avec un dragon tour­­billon­­nant posé sur une petite tige en ivoire. À côté de l’objet, on peut voir une licence sur laquelle figure sa photo­­gra­­phie, bien qu’elle ne corres­­ponde pas à l’objet en ques­­tion. Je constate que plusieurs autres sculp­­tures ne corres­­pondent pas non plus à la photo de leur licence. D’après des ONG qui luttent en faveur de la protec­­tion des espèces sauvages, un nombre impor­­tant d’ivoire de contre­­bande a été blan­­chi de cette façon sur le marché de l’ivoire appa­­rem­­ment légal de la Chine.

« En Chine, l’ivoire des éléphan­­teaux est appelé “ivoire sanglant”, et coûte plus cher que l’ivoire stan­­dard. » — Monsieur He

En 2007, la Conven­­tion sur le commerce inter­­­na­­tio­­nal des espèces mena­­cées d’ex­­tinc­­tion (CITES), l’or­­ga­­nisme de régle­­men­­ta­­tion du commerce inter­­­na­­tio­­nal des espèces sauvages, a négo­­cié un accord permet­­tant au gouver­­ne­­ment chinois d’ache­­ter 68 tonnes de défenses d’élé­­phants prove­­nant de pays afri­­cains. Cet accord a été très contro­­versé (les écolo­­gistes crai­­gnant que cela ne stimule la demande et n’ali­­mente le bracon­­nage), ce qui a incité la Chine à mettre en œuvre un « système de contrôle du commerce de l’ivoire ». Seuls les maga­­sins certi­­fiés par le gouver­­ne­­ment tels que celui de Xu peuvent prétendre à vendre de l’ivoire qui, en théo­­rie, provient exclu­­si­­ve­­ment de la réserve d’ivoire offi­­cielle du pays. Ils ont égale­­ment créé un système d’étique­­tage : les sculp­­tures de plus de cinquante grammes doivent être accom­­pa­­gnées d’une licence avec photo trans­­fé­­rée à l’ache­­teur au point de vente. Cepen­­dant, ce système s’avère poreux. En 2011, des enquê­­teurs de l’ONG IFAW (le Fonds inter­­­na­­tio­­nal pour la protec­­tion des animaux), qui a révélé plusieurs scan­­dales, se sont faits passer pour des ache­­teurs dans 57 maga­­sins certi­­fiés du pays. Ils ont décou­­vert que 60 % de ces boutiques blan­­chissent de l’ivoire de contre­­bande. De nombreux maga­­sins conservent les licences et les utilisent pour vendre des sculp­­tures simi­­laires issues du marché noir. « Le système d’étique­­tage est clai­­re­­ment un appa­­reil de blan­­chi­­ment », m’ex­­plique Lisa Hua, gestion­­naire de campagne d’IFAW au sein du bureau de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion à Pékin. Elle constate qu’au mois de mai, les auto­­ri­­tés ont arrêté un reven­­deur d’ivoire certi­­fié par le gouver­­ne­­ment pour avoir passé en contre­­bande huit tonnes d’ivoire prove­­nant d’Afrique. L’ONG Envi­­ron­­men­­tal Inves­­ti­­ga­­tion Agency, basée à Londres, a récem­­ment estimé que 90 % de l’ivoire vendu léga­­le­­ment en Chine prove­­nait de sources illé­­gales. J’ai contacté à maintes reprises plusieurs diri­­geants chinois, mais aucun d’entre eux n’a accepté d’être inter­­­viewé sur le sujet. Wan Ziming, un des repré­­sen­­tants influents de CITES dans le pays, a expliqué à mon inter­­­prète qu’il est « aller­­gique aux jour­­na­­listes occi­­den­­taux qui le harcèlent sur la ques­­tion du commerce de l’ivoire en Chine ».

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Un soir à Pékin, je fais la rencontre d’un collec­­tion­­neur d’ivoire qui me demande de l’ap­­pe­­ler Monsieur He. Très éner­­gique, il parle vite. Âgé d’une tren­­taine d’an­­nées, il réalise des docu­­men­­taires. C’est un artiste en deve­­nir comme on en trouve beau­­coup dans le pays. Il possède égale­­ment, d’après ses dires, dix sculp­­tures en ivoire d’une qualité excep­­tion­­nelle. Cons­­cient de l’op­­probre inter­­­na­­tio­­nal concer­­nant le commerce, de nombreux chinois sont désor­­mais prudents lorsqu’ils s’adressent à des jour­­na­­listes. Toute­­fois, Monsieur He est d’ac­­cord pour parti­­ci­­per à une discus­­sion pour expliquer la passion des chinois pour l’ivoire, une tradi­­tion qui remonte à la dynas­­tie Shang, du XVIe siècle avant J.-C. S’il existe un avenir pour les éléphants d’Afrique, il repose en partie sur la modé­­ra­­tion des caprices consu­­mé­­ristes des ache­­teurs tels que lui. « La première fois que j’ai vu de l’ivoire, j’ai été tota­­le­­ment fasciné. C’était si lisse et brillant », me confie-t-il dans le bureau de sa société de produc­­tion, un espace qui ressemble à un loft rempli de posters et d’iMac. « C’est une tradi­­tion pour les Chinois de jouer avec des œuvres d’art. La texture de xiàn­­gyá est excel­­lente pour ça. »

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Une « balle de travail du diable » en ivoire

Monsieur He achète de l’ivoire depuis cinq ans. Et il n’achète pas des objets bon marché. Il fait défi­­ler des photos sur son télé­­phone et me montre plusieurs sculp­­tures – un dragon, un Boud­dha ainsi qu’une petite amulette de forme circu­­laire, qui lui ont coûté plus de 1 300 dollars. C’est très cher, me dit-il, alors qu’il réflé­­chit à leur prove­­nance. « En Chine, l’ivoire des éléphan­­teaux est appelé “ivoire sanglant”, et coûte plus cher que l’ivoire stan­­dard », explique-t-il. Monsieur He fait égale­­ment partie d’un petit réseau secret de collec­­tion­­neurs. Il refuse de me présen­­ter les membres de ce réseau mais affirme qu’ils se rencontrent régu­­liè­­re­­ment pour ache­­ter et vendre des sculp­­tures entre eux. « Ce sont de grands collec­­tion­­neurs, dit Monsieur He. Nous travaillons entre membres d’un cercle très fermé. » Il m’ex­­plique qu’une grande partie de l’ivoire du réseau est passé en contre­­bande par la fron­­tière birmane puis a été trans­­porté illé­­ga­­le­­ment à Pékin. Un de ses amis travaille pour l’Ar­­mée popu­­laire et a récem­­ment utilisé un camion de l’ar­­mée pour passer en contre­­bande quatre défenses entières dans le pays. « Ils envoient de l’ivoire en cadeau à leurs rela­­tions », dit-il. Sur son télé­­phone, Monsieur He ouvre Weibo, la version chinoise de Twit­­ter, et me montre une vente en ligne d’ivoire. Un vendeur anonyme enché­­rit sur un collier d’une valeur approxi­­ma­­tive de 100 dollars – les poten­­tiels ache­­teurs envoient leurs offres d’en­­chères en messages privés. À côté de la photo du collier, on trouve les lettres XY, pour xiàn­­gyá. « Ils ne disent pas que c’est de l’ivoire, m’ex­­plique Monsieur He. Ils ont peur que les auto­­ri­­tés contrôlent les mots-clés. » Alors que les auto­­ri­­tés chinoises prennent des mesures fermes contre les boutiques qui vendent de l’ivoire illé­­ga­­le­­ment, de nombreux commerçants sont passés à Inter­­net, où le carac­­tère anonyme des tran­­sac­­tions est plus aisé. Durant l’enquête de 2011, l’IFAW a inspecté des sites Inter­­net chinois pendant une semaine et, en dépit de l’in­­ter­­dic­­tion gouver­­ne­­men­­tale récente de la vente d’ivoire sur Inter­­net, a trouvé que près de 18 000 objets en ivoire étaient en vente. « J’en suis très triste et je me sens coupable mais, parfois, surtout quand je vois des objets de luxe, je ne peux pas m’en empê­­cher, confesse Monsieur He. Je me récon­­forte en me disant que même si j’ar­­rête d’en ache­­ter, cela n’aura aucun impact. Je ne suis qu’une personne parmi tant d’autres. »

Les eaux de Hanoï

Parmi les écolo­­gistes, il y a un consen­­sus crois­­sant sur la meilleure façon de gérer la menace sérieuse que repré­­sente pour les éléphants d’Afrique le nombre gran­­dis­­sant d’ache­­teurs chinois tels que Monsieur He. De nombreuses personnes pensent que CITES, l’or­­ga­­nisme prin­­ci­­pal en matière de régle­­men­­ta­­tion des niveaux de protec­­tion pour les espèces en voie d’ex­­tinc­­tion, est inca­­pable de dimi­­nuer de manière satis­­fai­­sante l’am­­pleur et le rythme actuels du bracon­­nage moderne. Les orga­­ni­­sa­­tions crimi­­nelles sont aujourd’­­hui bien trop sophis­­tiquées, trop effi­­caces pour être contre­­car­­rées par un orga­­nisme sujet à contro­­verses dont les membres ne se rassemblent qu’une fois tous les trois ans. Et comme pour mieux souli­­gner ce point, des bracon­­niers ont tué 86 éléphants au Chad, dont 33 femelles, quelques jours après que des délé­­gués de CITES ont échoué à faire passer des mesures de protec­­tion signi­­fi­­ca­­tives en faveur des trou­­peaux d’Afrique – dont le nombre dimi­­nue – lors de sa confé­­rence trien­­nale en mars dernier. « Peut-être que cette conven­­tion conti­­nuera de contrô­­ler l’abat­­tage des éléphants jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus », a déploré un délé­­gué avec ironie.

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Une saisie d’ivoire aux Philip­­pines
Le trafic gangrène toute l’Asie du Sud-Est
Crédits

D’après un récent rapport de Traf­­fic, la protec­­tion des éléphants d’Afrique requiert davan­­tage de gardes fores­­tiers, de meilleurs équi­­pe­­ments, ainsi que des campagnes de publi­­cité anti-ivoire en Chine dans le but de faire chan­­ger les compor­­te­­ments des consom­­ma­­teurs. Durant la dernière grande vague de bracon­­nage des années 1980, comman­­di­­tée par les USA et le Japon, des campagnes telles que « seuls les éléphants devraient porter de l’ivoire » ont aidé à dimi­­nuer consi­­dé­­ra­­ble­­ment la demande dans ces deux pays. Le projet anti-bracon­­nage de la Fonda­­tion Clin­­ton prévoit le finan­­ce­­ment « d’ef­­forts pour réduire la demande » des marchés de consom­­ma­­tion. Il s’en­­gage égale­­ment à deman­­der un mora­­toire sur les ventes d’ivoire dans plusieurs pays. « La route sera longue avant que les pays qui repré­­sentent les plus gros consom­­ma­­teurs d’ivoire acceptent de le faire », affirme John Robin­­son, délé­­gué à l’ex­­ploi­­ta­­tion de la Wild­­life Conser­­va­­tion Society et membre de la Fonda­­tion Clin­­ton. « Mais je pense que les pays sont sensibles aux inquié­­tudes d’autres pays, et la Chine et la Thaï­­lande souhaitent faire partie du patri­­moine mondial. » De manière tout aussi critique, les orga­­ni­­sa­­tions de défense de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment affirment que la ques­­tion du trafic d’ivoire ne doit pas rester au bas de la liste des prio­­ri­­tés en matière de lutte contre la crimi­­na­­lité. « Les faibles taux de condam­­na­­tion sont catas­­tro­­phiques dans les affaires de crimi­­na­­lité des espèces sauvages, car ils renforcent la struc­­ture inci­­ta­­tive des faibles risques /grosses récom­­penses qui poussent les bracon­­niers, les inter­­­mé­­diaires, les accom­­pa­­gna­­teurs, les chevilles ouvrières et les groupes de crime orga­­nisé à perpé­­tuer ces meurtres contre les espèces sauvages », conclut le rapport de Traf­­fic.

 « Les actions anti-drogue béné­­fi­­cient d’un grand nombre de ressources dont les campagnes anti-trafic d’ivoire ne béné­­fi­­cient pas. » — Corne­­lis van Duijn

Paral­­lè­­le­­ment, les orga­­nismes de répres­­sion doivent s’oc­­cu­­per des cas de trafics d’ivoire d’am­­pleur inter­­­na­­tio­­nale comme pour les cartels de la drogue : faire en sorte que les bracon­­niers deviennent des infor­­ma­­teurs, retra­­cer les tran­­sac­­tions finan­­cières et créer des groupes de travail inter­­­na­­tio­­naux capables de rassem­­bler des rensei­­gne­­ments, de saisir des biens et d’or­­ga­­ni­­ser de longues enquêtes qui s’étendent de part et d’autres des fron­­tières. Des agents de la brigade des stupé­­fiants utilisent depuis long­­temps les tech­­niques de livrai­­son surveillée, qui consistent à pister les conte­­neurs de cargo remplis de drogues dans le but de déter­­mi­­ner l’iden­­tité des contre­­ban­­diers et leurs tactiques. Avant tout, les chefs de réseaux doivent être arrê­­tés. Dans l’his­­toire moderne du trafic de l’ivoire, aucun grand comman­­di­­taire n’a été empri­­sonné jusqu’à présent. « La suppres­­sion du commerce de l’ivoire n’est pas une prio­­rité abso­­lue pour les orga­­nismes d’ap­­pli­­ca­­tion de la loi », dit Corne­­lis van Duijn, coor­­di­­na­­teur de l’unité sur la sécu­­rité envi­­ron­­ne­­men­­tale d’In­­ter­­pol. « Les actions anti-drogue, par exemple, béné­­fi­­cient d’un grand nombre de ressources : des unités haute­­ment entraî­­nées, un système de rensei­­gne­­ment sophis­­tiqué, des programmes d’ana­­lyses et de ciblage, ainsi que de nombreuses autres ressources dont les campagnes anti-trafic d’ivoire ne béné­­fi­­cient pas. »

~

De Pékin, je prends un vol pour Nanning, la capi­­tale de la province du Guangxi. Je conduis pendant trois heures à travers les collines escar­­pées luxu­­riantes pour atteindre la fron­­tière du sud-ouest de la Chine avec le Viet­­nam. Alors que les auto­­ri­­tés ont inten­­si­­fié les saisies aux points de tran­­sits les plus impor­­tants de la côte tels que Canto et Hong Kong, les orga­­ni­­sa­­tions trafiquantes ont commencé à utili­­ser le Viet­­nam pour détour­­ner de la marchan­­dise vers la Chine. Des conte­­neurs remplis d’ivoire illé­­gal en prove­­nance d’Afrique tran­­sitent par Haïphong, un des plus grands ports du pays, puis sont trans­­por­­tés par camion et passés en contre­­bande à la fron­­tière chinoise, dans la province du Guangxi. Une grande partie de la région est monta­­gneuse, avec une forêt dense et sans aucune surveillance poli­­cière. En d’autres termes, elle est un para­­dis pour les contre­­ban­­diers. Et contrai­­re­­ment aux ports côtiers de Chine, il n’y a ici ni machine à rayons X, ni chien de détec­­tion pour inspec­­ter les milliers de camions qui traversent la fron­­tière chaque jour. Puzhai, une ville commer­­ciale très animée célèbre pour le commerce de l’acajou, est récem­­ment deve­­nue l’une des plus impor­­tantes passe­­relles d’ivoire le long de la fron­­tière. Des boutiques d’ameu­­ble­­ment telles que Dragon­­fly Maho­­gany bordent la rue prin­­ci­­pale où gronde un long cortège de camions de marque Dong­­feng, qui soulève des panaches de pous­­sière. Des commerçants chinois en short et chaus­­settes noires se prélassent devant les hôtels neufs, fumant des ciga­­rettes et scru­­tant les registres.

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Statuette en ivoire de la déesse Guanyin

C’est Yang Wanguo, un jour­­na­­liste de Pékin qui a récem­­ment infil­­tré la région pour enquê­­ter sur le commerce de l’ivoire de la région, qui m’in­­dique le maga­­sin Dragon­­fly. Il a notam­­ment décou­­vert que de nombreux vendeurs d’acajou de Puzhai achètent de grandes quan­­ti­­tés d’ivoire à des trafiquants du Viet­­nam puis passent la marchan­­dise en contre­­bande à la fron­­tière dans des camions remplis de bois. Une grande partie de cet ivoire est proba­­ble­­ment trans­­porté par bateau dans des grandes villes telles que Pékin, puis vendu au marché noir à des reven­­deurs et des commerçants. L’iden­­tité des personnes qui trans­­portent cette marchan­­dise, tout comme la majeure partie de ce commerce illi­­cite, reste obscure et incon­­nue. Cette nuit-là, je trouve un maga­­sin miteux qui vend des sculp­­tures en acajou et des boites d’herbes chinoises. Une jeune Viet­­na­­mienne qui s’en­­nuie derrière le comp­­toir tripote son iPhone tandis que le proprié­­taire de la boutique, qui porte une coupe en brosse avec du gel et un grain de beauté couvert de poils sur la joue gauche, se présente sous le nom de M. Liao. Après que l’in­­ter­­prète lui a expliqué à voix basse que nous souhai­­tons ache­­ter de l’ivoire, M. Liao nous invite à le suivre dans un esca­­lier en bois déla­­bré qui mène à une pièce non-aména­­gée éclai­­rée par une simple ampoule. Il sort un sac en plas­­tique d’une boite en carton, rempli de gros brace­­lets, de statues de Boud­dha et de poignées de perles. M. Liao allume une lampe de poche à LED et la passe au-dessus d’un brace­­let d’en­­vi­­ron trois centi­­mètres de largeur. L’ivoire de couleur crème devient trans­­lu­­cide et ses motifs élégants en forme de diamant s’illu­­minent sous la lampe. « Il est diffi­­cile de s’en procu­­rer en ce moment, même de petits objets. Je dois deman­­der aux gens de traver­­ser les montagnes du Viet­­nam », dit-il. L’an­­née dernière, le gouver­­ne­­ment chinois a commencé à inten­­si­­fier l’ap­­pli­­ca­­tion de la loi à Guangxi, en faisant des descentes dans les maga­­sins et en créant une unité spéciale de poli­­ciers pour enquê­­ter sur le trafic des espèces sauvages. De grandes quan­­ti­­tés d’ivoire illi­­cite circu­­laient près de la fron­­tière du Viet­­nam, mais aucun des dealers prudents de Puzhai ne semblaient enclin à divul­­guer leur source. (À un moment, un vendeur d’acajou qui utilise son commerce comme vitrine pour expé­­dier de l’ivoire, demande à l’in­­ter­­prète si nous travaillons pour la police.) Mais M. Liao, homme d’af­­faires dyna­­mique, propose d’or­­ga­­ni­­ser une excur­­sion de l’autre côté de la fron­­tière, à Hanoï pour mettre en place un marché avec son four­­nis­­seur d’ivoire – à condi­­tion, bien entendu, qu’il soit rému­­néré. « Les gens qui me four­­nissent l’ivoire le trans­­portent d’Afrique par bateau jusqu’au Viet­­nam », ajoute-t-il, montrant du doigt une corne de bœuf creuse, plus longue qu’un bras d’homme, posée sur le sol pous­­sié­­reux. « Ils le font passer en contre­­bande dans des cornes de bœuf char­­gées dans des conte­­neurs de marchan­­dises. »

« Ce sont les affaires. Toute la richesse d’un éléphant se trouve dans ses défenses. » — Bian

Le matin suivant, je retrouve M. Liao assis derrière un bureau dans sa boutique, jouant à un jeu de cartes inti­­tulé « Fight the Land­­lord » sur son smart­­phone, tout en écou­­tant « Poker Face » de Lady Gaga. Il est d’hu­­meur joviale et, alors que nous patien­­tons pour partir en direc­­tion du Viet­­nam, il nous parle fière­­ment de son succès. Fils de fermiers né dans un village isolé, il avait gran­­dit au sein d’une famille pauvre et avait reçu peu d’édu­­ca­­tion. Il travailla pendant de nombreuses années comme manœuvre, et devint plus tard vendeur de haut-parleurs stéréo. Il m’ex­­plique qu’à présent, la boutique suffit à déga­­ger suffi­­sam­­ment de béné­­fices pour lui permettre de faire construire une maison pour la retraite de ses parents. C’est un fils aimant et un entre­­pre­­neur. « Il faut toujours avoir le sourire, me dit-il, pour que les gens pensent que vous êtes sociable et qu’ils souhaitent faire des affaires avec vous. » Son histoire est sans doute courante. Il existe proba­­ble­­ment des milliers de M. Liao dans le pays, des hommes ambi­­tieux et prêts à gravir les éche­­lons en vendant de petites quan­­ti­­tés de marchan­­dise prove­­nant d’un animal qui se trouve à des milliers de kilo­­mètres de là, si loin qu’il en devient abstrait. Deux jeunes et jolies Viet­­na­­miennes portant des jeans moulants entrent dans le maga­­sin. Ce sont elles qui four­­nissent l’ivoire à M. Liao – elles font partie du réseau de trafiquants qui opère de l’autre côté de la fron­­tière. L’une d’elles porte un petit sac à main gris rempli de baguettes à manger, de colliers et de statues sculp­­tées en ivoire. Elle va vendre ces articles aux commerçants locaux pendant que sa collègue nous conduit au Viet­­nam. « Nous avons demandé à des gens de traver­­ser la fron­­tière avec cette marchan­­dise – c’est une tâche aisée pour les gens du coin », nous confie l’une des jeunes femmes. « Nous avons du person­­nel pour réali­­ser les sculp­­tures. C’est une affaire de famille », ajoute-t-elle. L’autre femme allume son télé­­phone et me montre une photo d’une pile d’ivoire brut sciée en blocs. Elle m’in­­dique ensuite, en écar­­tant large­­ment les bras, qu’ils disposent égale­­ment de défenses d’élé­­phants entières. Le fait que ces exploi­­tants possèdent de si grandes quan­­ti­­tés d’ivoire, emploient leurs propres sculp­­teurs et four­­nissent régu­­liè­­re­­ment de l’ivoire à Puzhai, signi­­fie que quelles que soient les personnes auxquelles elles sont liées, celles-ci gèrent un énorme réseau très élaboré.

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Une heure plus tard, nous fran­­chis­­sons la fron­­tière et nous partons en direc­­tion d’Ha­­noï en longeant des terrains acci­­den­­tés sur lesquels reposent des fermes et des rizières carrées. Peu après, le soleil se couche et la terre s’apla­­tit dans l’obs­­cu­­rité. Au loin, on aperçoit telle­­ment de feux de brousse qu’on dirait que la terre a été bombar­­dée. Le matin suivant, après avoir passé la nuit dans une pension déla­­brée, M. Liao rencontre un jeune Viet­­na­­mien à moto qui nous conduit dans une allée étroite jusqu’à un immeuble de trois étages. L’homme, qui s’ap­­pelle Kyung, ouvre un portail en acier et nous entraîne à l’in­­té­­rieur d’un atelier en pleine acti­­vité. Un homme et une femme âgés accrou­­pis par terre martèlent des blocs de bois. Du fond de la pièce, masqué par une bâche bleue accro­­chée au plafond, on entend un bruit de perceuse sculp­­tant l’ivoire. Un Viet­­na­­mien maigre au visage émacié et enfan­­tin, portant une chemise sale, sort d’une pièce annexe. Un homme plus jeune, au regard dur et bedon­­nant, appa­­raît derrière lui. Ils disent ne pas recon­­naitre M. Liao et semblent mécon­­tents de la présence d’un occi­­den­­tal. L’in­­ter­­prète explique le but de notre présence, en s’adres­­sant à M. Liao en manda­­rin qui traduit dans un viet­­na­­mien hési­­tant. Je prétends vouloir ache­­ter de l’ivoire pour un client riche qui vit aux États-Unis. Les deux hommes, qui semblent alors se détendre, nous conduisent dans un salon doté d’une télé­­vi­­sion à écran plat et d’un autel boud­d­histe posé sur une petite armoire en acajou. « J’ai une grande quan­­tité de marchan­­dise », dit l’homme maigre qui se nomme Bian et qui, d’après M. Liao est le chef des opéra­­tions. « Vous voulez les défenses entières ou des sculp­­tures ? » Je suis Bian dans une pièce du deuxième étage. À côté du lit repose une boite en carton remplie de défenses d’élé­­phants brutes sciées en gros morceaux de briques – ce que m’avait montré le commerçant sur son télé­­phone –, aussi solide et lourd que du chêne. « Nous faisons venir l’ivoire d’Afrique, dit Bian. Nous avons nos propres sculp­­teurs sur place. » Sur un gros morceau d’ivoire se trouve une inscrip­­tion en chiffres et les lettres « zm », qui indiquent certai­­ne­­ment que les défenses ont été volées d’une réserve du gouver­­ne­­ment de Zambie. Dans tous les cas, le tampon présent sur ces défenses indique que ces orga­­ni­­sa­­tions entre­­tiennent des liens étroits avec des four­­nis­­seurs afri­­cains, ainsi qu’a­­vec un réseau de fonc­­tion­­naires corrom­­pus et d’agents des douanes qui les aident à expor­­ter l’ivoire. De retour dans le salon du rez-de-chaus­­sée, Bian me montre encore de l’ivoire. Il ouvre un grand placard et sort un grand bol en plas­­tique débor­­dant de colliers et de brace­­lets en ivoire, ainsi qu’un sac rempli de penden­­tifs, de statues et de poignées de morceaux polis, de la taille d’une pièce de monnaie. Puis il me montre ce qui ressemble à une bûche noir­­cie. « C’est une corne de rhino­­cé­­ros », dit M. Liao. Bian la vend envi­­ron 95 dollars le gramme, plus de deux fois le prix actuel de l’or. (Les rhino­­cé­­ros d’Afrique, comme les éléphants, font l’objet de bracon­­nage inten­­sif.)

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À l’ex­­té­­rieur, devant l’ate­­lier, le portail en acier s’ouvre et deux Chinois pénètrent dans le salon. L’un d’eux, portant une chaîne en or et une chemise jaune qui laisse entre­­voir son gros ventre, me regarde fixe­­ment pendant quelques secondes. Il sort ensuite une balance élec­­tro­­nique d’un sac en cuir et commence à peser dix morceaux d’ivoire dans un bol. Après avoir véri­­fié chaque pièce, il tend une liasse de dongs viet­­na­­miens à Bian, qui note quelque chose sur un registre sorti de la petite armoire en bois. Il semble que les affaires se portent bien pour Bian, qui four­­nit de l’ivoire à des commerçants de Hanoï et de Chine, près de la fron­­tière. Son stock de grandes sculp­­tures d’ivoire est épuisé (« Cela prend du temps d’ho­­no­­rer les commandes », explique-t-il), bien qu’il dispose de quatre défenses entières dans un bâti­­ment voisin. Par peur qu’un occi­­den­­tal n’at­­tire l’at­­ten­­tion de la police, Bian emmène unique­­ment l’in­­ter­­prète pour lui montrer la marchan­­dise. Vingt minutes plus tard, elle revient avec les photos de deux immenses défenses mises bout à bout sur un sol en lino­­léum rose. Toutes deux sont abîmées et usées. Elles mesurent plus d’1 m 50 de long et pèsent autant qu’un enfant. La base de l’une des deux comporte une fêlure, comme si elle avait été reti­­rée de l’ani­­mal de façon maladroite. Bian me dit qu’il vend la paire de défenses 60 000 dollars. « Ne vous inquié­­tez pas de la qualité ou des risques concer­­nant la livrai­­son », dit l’homme à la chemise jaune – qui est le frère de Bian – à l’in­­ter­­prète. « Nous avons quelqu’un qui se charge de la livrai­­son. Cela pren­­dra deux à trois jours au maxi­­mum. Nous nous efforçons toujours de four­­nir la marchan­­dise aussi rapi­­de­­ment que possible. Des clients viennent nous voir quoti­­dien­­ne­­ment. » « Nous avons fait cela des centaines de fois, ajoute Bian. Habi­­tuel­­le­­ment, nous expé­­dions envi­­ron 155 kilos par semaine. » C’est une quan­­tité impres­­sion­­nante d’ivoire, qui corres­­pond à 620 kilos par mois, ou près de 9 tonnes par an. Cela équi­­vaut à 1 200 éléphants morts. C’est un torrent d’ivoire qui jaillit d’Afrique sous la main des bracon­­niers tels que Pierre jusqu’aux ports du Viet­­nam, ache­­miné de l’autre côté de la fron­­tière par des inter­­­mé­­diaires, des marchands et des trafiquants tels que M. Liao et le négo­­ciant de Pékin, et qui finit ensuite par être vendu comme talis­­man porte-bonheur à une popu­­la­­tion crou­­lant sous l’argent. Un commerce terri­­ble­­ment effi­­cace qui d’ici peu aura épuisé ses propres réserves. Les orga­­ni­­sa­­tions trafiquantes qui opèrent la même quan­­tité de marchan­­dise au Viet­­nam, à Hong Kong ou en Chine pour­­raient bien être respon­­sables de l’ex­­tinc­­tion totale des éléphants d’Afrique d’ici quinze ans maxi­­mum. « Ce sont les affaires, dit Bian. Toute la richesse d’un éléphant se trouve dans ses défenses. » La petite fille de Bian court dans la pièce en riant. Elle porte à son poignet un brace­­let fin en ivoire. Kyung appa­­raît avec un bol argenté rempli de rambou­­tans bien rouges. Alors que Bian sert le thé, il nous semble que c’est le moment de partir. Les deux hommes demandent à M. Liao s’il nous connaît bien. Nous leur serrons la main et expliquons aux deux frères que notre client améri­­cain les contac­­tera prochai­­ne­­ment, avant de nous diri­­ger vers le portail. Du fin fond du garage, le son de la perceuse sculp­­tant l’ivoire reten­­tit de nouveau.

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Un éléphant de forêt
Est du Came­­roun
Crédits : U.S. Fish and Wild­­life Service

Traduit de l’an­­glais par Claire Sepulcre et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « The Ivory High­­way », paru dans Men’s Jour­­nal. Couver­­ture : Un éléphant d’Afrique. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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