par Damon Tabor | 6 novembre 2014

Le 16 septembre 2008, dans un centre de commande situé à l’ex­­té­­rieur de Washing­­ton D.C., Carl Pike, le respon­­sable de la divi­­sion des opéra­­tions spéciales de la Drug Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion (DEA, l’agence de lutte contre la drogue améri­­caine), s’ins­­talle devant un écran pour suivre une retrans­­mis­­sion vidéo, alors que des agents fédé­­raux s’ap­­prêtent à enta­­mer une opéra­­tion d’en­­ver­­gure simul­­ta­­né­­ment dans une douzaine de villes améri­­caines. Sous ses yeux, à Dallas, les membres d’une équipe d’in­­ter­­ven­­tion, harna­­chés dans des combi­­nai­­sons dignes du SWAT, balancent une grenade aveu­­glante dans une maison de banlieue avant d’y décou­­vrir près de trois kilos de cocaïne soigneu­­se­­ment dissi­­mu­­lés dans une cuisi­­nière, ainsi qu’un stock d’armes à feu. Au même moment, chez un vendeur de voitures d’oc­­ca­­sion de Carmel, dans l’In­­diana, des agents trouvent des briques de coke planquées dans un compar­­ti­­ment secret d’un break Audi, pendant que d’autres poli­­ciers de l’État hissent un coffre de la taille d’un piano de cuisine sur une pelouse, pour finir par le travailler à la masse.

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Les troupes mexi­­caines face aux cartels
Poste de contrôle aléa­­toire
Crédits

Les semaines suivantes, nouveaux coups d’éclat : dans leurs filets, les agents attrapent des fusils d’as­­saut qu’ils trouvent dans des cachettes, un 35-tonnes imma­­tri­­culé au Mexique trans­­por­­tant de l’argent de la drogue dissi­­mulé dans des produits frais, ainsi qu’un shérif texan corrompu qui faci­­lite le trafic de narco­­tiques vers les États-Unis. À Mexico City, un finan­­cier est arrêté pour avoir blan­­chi de l’argent via l’équipe de foot­­ball d’une ligue amateur surnom­­mée les Ratons Laveurs (et par le biais d’une ferme d’avo­­cats). Après une telle inter­­­ven­­tion, lorsqu’est venu le moment de prendre la photo « dope sur la table », les flics ne sont pas parve­­nus à trou­­ver un support assez grand pour accueillir tous les pochons de cocaïne confisqués ce jour-là. On a fini par les stocker dans le fond du parking d’un commis­­sa­­riat. Ces raids et ces arres­­ta­­tions sont la conclu­­sion d’une enquête menée par la DEA bapti­­sée Project Recko­­ning – 18 mois, 64 villes, 200 agences –, qui visait à porter atteinte au Cartel du Golfe, un réseau mexi­­cain tenta­­cu­­laire. Au cours des deux dernières décen­­nies, cette orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle a bâti un empire de la drogue qui s’étend du Mexique aux États-Unis. Hydre moderne, le cartel est hyper-violent, effronté et présent partout. Ceux qui travaillent pour lui ont passé l’équi­­valent de plusieurs milliards de dollars de drogue vers l’Amé­­rique du Nord. Ils ont assas­­siné des poli­­ti­­ciens mexi­­cains et corrompu des services de police entiers. L’un de ses membres a même fière­­ment brandi un calibre .45 plaqué-or devant des agents de la DEA et du FBI alors qu’il voya­­geait à travers le nord-est du Mexique. Le cartel dispose de sa propre unité para­­mi­­li­­taire, une bande d’an­­ciens poli­­ciers et de membres des forces spéciales appe­­lés les Zetas, char­­gés de s’em­­pa­­rer du terri­­toire et de faire fuir les gangs rivaux. Le syndi­­cat, désor­­mais célèbre, est aujourd’­­hui connu sous le nom de La Compañia – La Compa­­gnie.

Tecnico

Les auto­­ri­­tés clament que l’opé­­ra­­tion Project Recko­­ning a causé beau­­coup de tort au busi­­ness de La Compañia. La DEA a même décou­­vert que le cartel était proprié­­taire de 64 Walmart. Et une fois toutes les portes enfon­­cées, le butin ramassé était, en effet, substan­­tiel : 90 millions de dollars en liquide, 61 tonnes de narco­­tiques, et assez d’armes pour soute­­nir une insur­­rec­­tion à grande échelle. Parmi les 900 personnes arrê­­tées entre le Mexique et les États-Unis, il y avait, selon le dépar­­te­­ment de la Justice améri­­cain, des dealers, des chauf­­feurs, des comp­­tables, des gang­s­ters encore adoles­­cents, et même le proprié­­taire d’un Quiz­­nos. L’un des derniers à avoir été pris dans les filets des auto­­ri­­tés est un résident de McAl­­len, au Texas, du nom de Jose Luis Del Toro Estrada, âgé de 37 ans à l’époque. Au début, personne ne lui avait accordé la moindre impor­­tance – il avait tout l’air d’être un pauvre type malchan­­ceux qui s’était retrouvé à navi­­guer dans des eaux bien trop troubles pour lui. Seul le jour­­nal local a mentionné son arres­­ta­­tion. Sa maison, une petite propriété de briques blanches avec une jardi­­nière de fleurs roses fixée au-dessus la porte d’en­­trée, ne cachait ni AK-47, ni cocaïne. Il n’avait ni casier judi­­ciaire, ni la moindre plainte portée contre lui. Son seul fait d’arme : s’oc­­cu­­per d’un petit commerce à l’ex­­té­­rieur de McAl­­len, où il vendait des alarmes de voiture et des émet­­teurs-récep­­teurs.

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Déman­­tè­­le­­ment d’une antenne des Zetas
Forces armées mexi­­caines

Mais les semaines suivantes commencent à nuan­­cer ce portrait banal. Si Del Toro Estrada n’était ni un kapo, ni un assas­­sin, son rôle dans La Compañia n’en était pas moins impor­­tant. Selon les procu­­reurs fédé­­raux, le commerçant – qui se faisait appe­­ler Tecnico – était en fait l’ex­­pert en commu­­ni­­ca­­tion de La Compa­­gnie. Geek en chef au sein du cartel, respon­­sable de l’in­­for­­ma­­tique, il a utilisé son exper­­tise dans ce domaine pour accom­­pa­­gner l’as­­cen­­sion de La Compañia. Del Toro Estrada avait non seule­­ment tissé un réseau espion de camé­­ras de surveillance destiné à scru­­ter les faits et gestes des offi­­ciels mexi­­cains en charge de guet­­ter les maisons utili­­sées pour dissi­­mu­­ler les stocks de drogue, mais il en avait aussi construit un second en vue de permettre aux membres de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de commu­­niquer tranquille­­ment à travers tout le pays. Ce dernier avait permis au cartel de passer des tonnes de narco­­tiques aux États-Unis, ainsi que d’ex­­fil­­trer de l’argent sale vers le Mexique. Et surtout, grâce à lui, La Compa­­gnie était deve­­nue omni­s­ciente : selon Pike, elle était au courant de tout ce qu’il se passait autour de la distri­­bu­­tion de drogue. Char­­ge­­ments, posi­­tions des agents mexi­­cains, des mili­­taires, roule­­ments des agents de douane aux postes de fron­­tière : toutes ces infor­­ma­­tions finis­­saient immanqua­­ble­­ment dans les filets de cette toile gigan­­tesque. Les cartels avaient déjà employé des experts en commu­­ni­­ca­­tion par le passé, mais qu’ils aient pu déve­­lop­­per une telle orga­­ni­­sa­­tion dans le plus grand secret, capable de couvrir quasi­­ment tout le Mexique, demeure inédit dans les annales du crime orga­­nisé.

Los Zetas

Le parrain du Cartel du Golfe n’est pas un baron de la drogue, il s’agi­­rait plutôt d’un contre­­ban­­dier. Il s’ap­­pelle Juan Guerra, et il a débuté sa carrière en trans­­por­­tant du whisky de contre­­bande vers le Texas pendant la Prohi­­bi­­tion. Au cours des décen­­nies suivantes, Guerra se diver­­si­­fie : pros­­ti­­tu­­tion et jeu lui permettent de monter un petit empire du crime. Le busi­­ness finit par tomber entre les mains de son neveu, Juan Garcia Abrego, qui dans les années 1980 décide de saisir une oppor­­tu­­nité. Quelques années plus tôt, les agents améri­­cains de lutte contre la drogue avaient commencé à déman­­te­­ler les réseaux qui faisaient venir de la cocaïne depuis la Colom­­bie, vers la Floride. Garcia Abrego est venu trou­­ver les Colom­­biens accu­­lés et leur a proposé un marché : plutôt que de leur deman­­der une commis­­sion pour assu­­rer le trans­­port de leur marchan­­dise, il garan­­ti­­rait la livrai­­son de la cocaïne en emprun­­tant une route qui passe­­rait par le Mexique pour atteindre les États-Unis, contre 50 % de la valeur du char­­ge­­ment. C’était plus risqué, mais immen­­sé­­ment plus profi­­table. Ce marché donna nais­­sance au Cartel du Golfe. En 1995, le FBI plaça Garcia Abrego sur sa liste des dix personnes les plus recher­­chées – il est le premier trafiquant de drogue à avoir eu cet honneur.

Les Zetas sont des hommes suren­­traî­­nés et parti­­cu­­liè­­re­­ment brutaux.

Garcia Abrego tient le cartel jusqu’en 1996, avant d’être arrêté par la police mexi­­caine dans les faubourgs de Monter­­rey. Son succes­­seur est un ancien méca­­ni­­cien aux oreilles décol­­lées, un aspi­­rant gang­s­ter du nom d’Osiel Carde­­nas Guillen, alias le Tueur d’Amis. À la fin des années 1990, dési­­reux de s’en­­tou­­rer d’hommes de confiance faisant égale­­ment office de milice privée, Carde­­nas Guillen met sur pied une unité para­­mi­­li­­taire compo­­sée d’an­­ciens de la police et de l’ar­­mée mexi­­caines. Certains, comme Heri­­berto Lazcano Lazcano, dit l’Exé­­cu­­teur, sont même d’an­­ciens comman­­dos issus d’une élite des forces spéciales de l’ar­­mée de l’air, entraî­­née par les Améri­­cains. C’est un moment crucial dans l’évo­­lu­­tion du cartel. Les Zetas – du nom de leur ancien code de recon­­nais­­sance lors des commu­­ni­­ca­­tions mili­­taires, Z1 – sont des hommes suren­­traî­­nés et parti­­cu­­liè­­re­­ment brutaux. Ils construisent des camps pour former les nouvelles recrues dans des domaines aussi variés que les armes, la commu­­ni­­ca­­tion et la tactique mili­­taire. Des soldats des unités spéciales guaté­­mal­­tèques, les Kaibiles, en hommage à un leader indi­­gène qui s’op­­posa aux conquis­­ta­­dors au cours du XVIe siècle, rejoignent rapi­­de­­ment ces camps. Ils ouvrent ensuite de nouvelles routes desti­­nées à la contre­­bande, attaquent d’autres gangs et insti­­tuent un système de comp­­ta­­bi­­lité très sophis­­tiqué. Les Zetas sont en effet connus pour leur goût du sang ainsi que pour leur capa­­cité à tenir un grand livre de comptes à jour, et à employer de nombreux matheux char­­gés de tenir ceux-ci au peso près. « Avant les Zetas, on avait affaire à des exécu­­tants, des soldats assez bas de gamme », explique Robert Bunker, profes­­seur à l’Ins­­ti­­tut des Études Stra­­té­­giques du U.S. Army War College. « Les Zetas ont amené une capa­­cité opéra­­tion­­nelle de niveau mili­­taire. Les autres cartels igno­­raient tout de cela. Cette stra­­té­­gie a révo­­lu­­tionné le commerce de la drogue. »

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90 mètres de haut
Une antenne radio du cartel

Il est impos­­sible de déter­­mi­­ner préci­­sé­­ment pourquoi les Zetas ont choisi de mettre en place un réseau radio­­pho­­nique, mais vu leur expé­­rience dans l’ar­­mée et la police, il semble que les Z1 ont rapi­­de­­ment compris qu’un système de commu­­ni­­ca­­tion à grande échelle leur donne­­rait un avan­­tage certain sur les autres cartels. Le choix de la radio s’est imposé tout de suite. À l’in­­verse des télé­­phones portables, qui sont chers, traçables et faci­­le­­ment écou­­tés par les auto­­ri­­tés, l’équi­­pe­­ment radio est écono­­mique, facile à instal­­ler et bien plus sécu­­risé. Les talkies-walkies porta­­tifs, les antennes et les répé­­teurs de signal sont des articles qu’on trouve chez n’im­­porte quel reven­­deur de maté­­riel élec­­tro­­nique. Un réseau radio­­pho­­nique est même capable de couvrir des zones où les portables ne passent pas, mais où le cartel, lui, circule régu­­liè­­re­­ment. Et, si jamais les Zetas soupçonnent une des fréquences d’être surveillée par des agents fédé­­raux, il est tout aussi simple d’en chan­­ger, ou de se procu­­rer dans le commerce un logi­­ciel capable de brouiller les trans­­mis­­sions. Le jour et l’heure de la rencontre entre Jose Luis Del Toro Estrada et le cartel demeurent incon­­nus, mais il a été contacté pour tisser un réseau encore plus large, et il a doté les Zetas d’un contrôle total sur leur acti­­vité. « Il a simple­­ment lié tous les membres du cartel entre eux – ceux qui trafiquent et ceux qui surveillent –, leur faci­­li­­tant ainsi les commu­­ni­­ca­­tions », explique Chris Pike, l’agent spécial de la DEA. Armés de leurs radios porta­­tives, les guet­­teurs, ou « faucons », indiquent aux conduc­­teurs quelle rue éviter en les aler­­tant de la présence de poli­­ciers ou de contrôles. Un inter­­­mé­­diaire de Nuevo Laredo a même été capable de surveiller un semi-remorque bourré de cocaïne alors qu’il traver­­sait la fron­­tière entre le Mexique et les États-Unis. Enfin et surtout, les bras armés des Zetas ont même utilisé ce système pour attaquer leurs rivaux, enva­­hir leurs places fortes et s’em­­pa­­rer de leurs couloirs de contre­­bande.

C’est leur réseau de commu­­ni­­ca­­tion qui permet aux Zetas de s’as­­su­­rer un tel degré de domi­­na­­tion et de pouvoir.

« Avec un réseau comme celui-ci, on peut maxi­­mi­­ser ses ressources, dit Bunker. Si [les Zetas] s’aven­­turent sur les terres d’un cartel concur­rent, ils sont capables de prévoir le maté­­riel néces­­saire pour cela » – armes, véhi­­cules et renfort. « Pour chacun des maillons de la chaîne, ce système a un effet multi­­pli­­ca­­teur phéno­­mé­­nal. » Avec un tel avan­­tage concur­­ren­­tiel, La Compa­­gnie gran­­dit vite et prend le dessus sur ses rivaux – mais les rela­­tions durables sont rares dans le monde crimi­­nel. En 2010, après des années de conflit interne, les Zetas quittent le Cartel du Golfe (on ne connaît pas bien les raisons de cette brouille, mais nombreux sont ceux qui pensent que le point de rupture a eu lieu le jour où le Cartel a enlevé et tué le respon­­sable des finances des Zetas, après n’avoir pas réussi à le faire inté­­grer ses rangs). Les années suivantes, l’in­­fluence du Cartel du Golfe, autre­­fois l’une des orga­­ni­­sa­­tions les plus puis­­santes du Mexique, dimi­­nue dras­­tique­­ment. Au même moment, celle des Zetas croît rapi­­de­­ment. Leurs acti­­vi­­tés comprennent désor­­mais l’en­­lè­­ve­­ment, la traite d’êtres humains, le pira­­tage de DVD et même la revente de pétrole brut au marché noir. Dans certaines régions, ils opèrent avec tant d’im­­pu­­nité que leur auto­­rité s’est substi­­tuée à celle du gouver­­ne­­ment mexi­­cain. Si l’en­­traî­­ne­­ment mili­­taire et les méthodes ultra-violentes des Zetas leur garan­­tit une place au soleil, mais c’est leur réseau de commu­­ni­­ca­­tion qui leur permet de s’as­­su­­rer un tel degré de domi­­na­­tion et de pouvoir.

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Nuevo Laredo et Mata­­mo­­ros
Le nœud de l’ac­­ti­­vité du cartel des Zetas

Le fantôme de Jose Luis Del Toro Estrada

Après la fin du Project Recko­­ning, Del Toro Estrada s’est changé en fantôme. Ni la DEA, ni le dépar­­te­­ment de la Justice ne souhaitent commen­­ter cette dispa­­ri­­tion. Les lettres envoyées au centre de réten­­tion du comté de Reeves, dans l’ouest du Texas, où Del Toro a purgé une partie de sa peine, restent sans réponse. Pour­­tant, avant son arres­­ta­­tion, Del Toro Estrada vivait norma­­le­­ment, et aux yeux de tous : il dispo­­sait même d’une green card. Il s’oc­­cu­­pait d’un petit maga­­sin de radio appelé V & V Commu­­ni­­ca­­tions, où il vendait des talkie-walkies et d’autres équi­­pe­­ments élec­­tro­­niques. Sa femme et lui possé­­daient quelques modestes proprié­­tés aux alen­­tours de McAl­­len, dont une char­­mante bicoque en bois avec une écurie et une piscine. Arri­­mée au porche, une bannière étoi­­lée y flotte les jours de grand vent. De nombreux détails demeurent obscurs quant à l’im­­pli­­ca­­tion de Del Toro Estrada au sein de La Compa­­gnie. Il est impos­­sible de savoir si son recru­­te­­ment a eu lieu à McAl­­len, ou s’il y a été trans­­féré depuis le Mexique. Diffi­­cile égale­­ment de retra­­cer l’ori­­gine de son exper­­tise dans le domaine des télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions : était-il déjà ingé­­nieur au moment de sa rencontre avec le cartel, ou a-t-il gravi un à un les éche­­lons au sein du syndi­­cat pour fina­­le­­ment deve­­nir l’ex­­pert en commu­­ni­­ca­­tion radio qu’on connaît désor­­mais ? Dans tous les cas, il ne possède pas le profil type du membre d’un cartel. « Ce n’est pas un assas­­sin. C’est un geek, un tech­­ni­­cien », renché­­rit un ancien agent fédé­­ral, qui gère aujourd’­­hui une agence de conseil à Arling­­ton, en Virgi­­nie.

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Un membre des Zetas en état d’ar­­res­­ta­­tion
Crédits : VICE News

Pour­­tant, ce type de profil, qui plus est demeu­­rant aux États-Unis, est exac­­te­­ment ce dont peut avoir besoin une orga­­ni­­sa­­tion comme les Zetas. Selon l’agent, les Zetas ont établi le nœud de leur réseau à Mata­­mo­­ros en 2004 – une ville-fron­­tière située à quelques enca­­blures de Browns­­ville, au Texas. Del Toro Estrada a proba­­ble­­ment œuvré comme super­­­vi­­seur de ce projet. Initia­­le­­ment, le maté­­riel – quelques radios et une poignée d’an­­tennes –, était utilisé pour surveiller les dépla­­ce­­ments des poli­­ciers et des gangs concur­­rents. Mais le président d’alors, Felipe Calde­­ron, avait commencé à déployer des troupes à travers le Mexique, resser­­rant des mailles bien trop lâches, à la fois dans les airs et sur terre. Pour contrer cette stra­­té­­gie, les cartels décident de s’im­­plan­­ter au Guate­­mala. Le pays dispose de près de 1 000 kilo­­mètres de fron­­tière commune avec le Mexique, et ses pores sont bien plus dila­­tés que ceux l’unissent aux États-Unis. Le Guate­­mala appa­­raît alors comme un port d’at­­tache idéal. Les contre­­ban­­diers peuvent y faire atter­­rir des tonnes de cocaïne colom­­bienne au milieu de jungles impé­­né­­trables, et les conduire au nord, vers le Mexique – on a dénom­­bré 125 points de liai­­son entre les deux pays au niveau de la fron­­tière, 125 points où des camions peuvent passer sans le moindre contrôle. D’ici, il est possible de conduire direc­­te­­ment vers des villes améri­­caines comme El Paso. Le chemin est long, coûteux et exigeant en terme de logis­­tique. Si bien qu’à partir de 2006, les Zetas décident d’étendre leur réseau radio pour surveiller plus effi­­ca­­ce­­ment la route emprun­­tée par leurs char­­ge­­ments – d’abord le long de la fron­­tière texane, puis aux alen­­tours des côtes guaté­­mal­­tèques, et enfin l’in­­té­­rieur du Mexique. Dans toute ville que le cartel souhaite inves­­tir, Del Toro Estrada inspecte en amont le spectre radio­­pho­­nique local. Son job ? Iden­­ti­­fier qui opère quelles fréquences, et quel acteur utilise le moins de bande-passante. Cela lui permet de s’as­­su­­rer qu’il ne subira pas d’in­­ter­­fé­­rences lorsque les Zetas seront en train de coor­­don­­ner une attaque contre le commis­­sa­­riat du coin. Dans les zones urbaines, Del Toro Estrada fixe souvent son antenne Zeta à une autre, desti­­née à retrans­­mettre les radios commer­­ciales. Ils piratent aussi les répé­­teurs – les boîtiers qui permettent de rece­­voir et d’am­­pli­­fier les signaux radio – de compa­­gnies comme Nextel, et les repro­­gramment pour qu’ils puissent être utili­­sés par les fréquences basses du cartel (Nextel entre­­tient un réseau cellu­­laire ainsi qu’un réseau radio­­pho­­nique pour ses télé­­phones push-to-talk, équi­­va­­lents des talkie-walkies). Dans une ville mexi­­caine, Del Toro Estrada a même installé un répé­­teur sur le toit d’un commis­­sa­­riat, signal fort démon­­trant soit l’im­­pu­­nité totale dont jouis­­sait alors le cartel, soit le degré de corrup­­tion qui avait déjà gangrené les forces de l’ordre.

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Une île para­­di­­siaque…
…sous l’in­­fluence des cartels
Crédits : Russ Bowling

Étendre ce réseau jusque dans les coins les plus recu­­lés du pays, comme dans le sud de l’État de Vera Cruz, est un défi plus tech­­nique : des tours ont dû être construites au sommet de monts et de volcans pour s’as­­su­­rer que le signal ne soit pas bloqué par une colline ou une montagne. Del Toro Estrada a aussi installé des répé­­teurs et des antennes au sommet d’autres tours, celles-ci peintes en vert foncé, et dispo­­sées dans la cano­­pée mexi­­caine. Des batte­­ries de voitures et des panneaux photo-voltaïques ont fait office de sources d’éner­­gie pour alimen­­ter toutes ces instal­­la­­tions. À Vera Cruz, un réseau d’une douzaine de tours permet à une zone de 160 kilo­­mètres de rayon d’être couverte – ce qui signi­­fie que les Zetas peuvent capter n’im­­porte quel mouve­­ment dans une dizaine de villes au moins. « Ils dispo­­saient d’un flux constant d’in­­for­­ma­­tions, raconte Pike. Ça me rappelle cette scène dans La Chute du Faucon Noir, quand l’hé­­lico décolle de la base mili­­taire et qu’un gamin dans la montagne appelle la ville pour leur dire : “Ils arrivent.” » Lorsque des sous-réseaux naissent dans de nouvelles zones, Del Toro Estrada les raccordent les uns aux autres, créant un système non seule­­ment tenta­­cu­­laire, mais égale­­ment inter­­o­pé­­rable. La plus grande force du réseau est sa capa­­cité à lier entre elles diffé­­rentes unités du cartel. En utili­­sant des logi­­ciels grand public, il super­­­vise des milliers de talkies-walkies en temps réel. Si jamais une fréquence est trop encom­­brée dans une zone, il peut trans­­fé­­rer les deux utili­­sa­­teurs sur une autre, moins char­­gée. Si un chef local à Mata­­mo­­ros doit s’as­­su­­rer du trans­­fert d’un char­­ge­­ment de dope vers Monter­­rey, Del Toro Estrada peut faire le lien. Si des Zetas sont captu­­rés, il peut décon­­nec­­ter leurs appa­­reils et décou­­ra­­ger les oreilles indis­­crètes.

La stabi­­lité du réseau radio des Zetas est inver­­se­­ment propor­­tion­­nelle à celle de l’État mexi­­cain.

Il utilise aussi des logi­­ciels d’in­­ver­­sion numé­­rique pour brouiller les trans­­mis­­sions : si un agent écoute, ce qu’il entend ressemble au dialecte de R2-D2. Le cartel a même établi des centres de commande régio­­naux pour super­­­vi­­ser certaines de leurs commu­­ni­­ca­­tions. Dans l’État du Coahuila, des soldats mexi­­cains ont mené un raid contre une maison occu­­pée par des Zetas. Ils y ont trouvé des ordi­­na­­teurs portables, 63 talkies-walkies, une unité centrale capable de contrô­­ler les répé­­teurs à distance, ainsi qu’une radio suscep­­tible de commu­­niquer avec des avions. En 2008, l’in­­fra­s­truc­­ture de Del Toro Estrada est opéra­­tion­­nelle dans la plupart des États du Mexique (ainsi que dans les États fron­­ta­­liers des États-Unis). Les chefs locaux se cotisent pour entre­­te­­nir le réseau, et les Zetas reportent toutes les dépenses dans leur livre de comptes. Del Toro Estrada lui-même a à sa botte une équipe de spécia­­listes – son propre cartel de geeks –, dont le boulot consiste à déni­­cher le maté­­riel le plus perfor­­mant pour amélio­­rer encore la qualité du réseau. L’ar­­chi­­tec­­ture de ce dernier, à l’ins­­tar des nodules des routeurs qui soutiennent le réseau Inter­­net, est résis­­tante : si l’ar­­mée détruit une tour de trans­­mis­­sion, le trafic peut être re-routé vers une autre. Et tout ceci reste rela­­ti­­ve­­ment peu cher : La Compa­­gnie a proba­­ble­­ment dépensé quelques dizaines de millions de dollars pour construire cette infra­s­truc­­ture, un inves­­tis­­se­­ment renta­­bi­­lisé dès la première livrai­­son d’un gros char­­ge­­ment de cocaïne aux États-Unis – c’est-à-dire rapi­­de­­ment.

Le réseau

« C’était énorme », se remé­­more l’an­­cien agent en parlant du système de commu­­ni­­ca­­tion du cartel. « Grande enver­­gure, inter­­­con­­nec­­té… C’est le réseau radio­­pho­­nique le plus sophis­­tiqué que j’ai jamais vu. » Pour s’oc­­cu­­per d’un système de cette taille, Del Toro Estrada a inévi­­ta­­ble­­ment besoin d’une base. Son maga­­sin de McAl­­len, V & V Commu­­ni­­ca­­tions, est en théo­­rie l’en­­droit idéal. Anonyme, proche de la fron­­tière et un alibi des plus convain­­cants, les clients étant censés y trou­­ver du maté­­riel élec­­tro­­nique. Le bâti­­ment – une maison de plain-pied aux fenêtres miroirs – se situe dans une zone assez peu fréquen­­tée. Une antenne de près de 10 mètres de haut est plan­­tée sur le toit. Les clients pénètrent dans le maga­­sin par une porte gardée close, une caméra de surveillance scru­­tant leurs faits et gestes – deux autres couvrent l’in­­té­­rieur. Dans le maga­­sin, pas de radios, ni de répé­­teurs, de câbles ou de char­­geurs – pas d’in­­ven­­taire du tout, sinon quelques modes d’em­­ploi oubliés dans des vitrines pous­­sié­­reuses. La femme derrière le comp­­toir ne parle qu’es­­pa­­gnol et vous accueille avec un ennui non feint. Sur sa carte de visite, on trouve une adresse email qui ne fonc­­tionne pas, et un site web qui n’existe pas.

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V & V Commu­­ni­­ca­­tions
La planque de Del Toro Estrada
Crédits : Google Maps

Les offi­­ciels améri­­cains n’ont jamais vrai­­ment parlé du réseau radio des Zetas, mais il est clair que sa stabi­­lité est inver­­se­­ment propor­­tion­­nelle à celle de l’État mexi­­cain. Plus le réseau gran­­dit, plus l’État se disloque. Quand la drogue inonde le nord, l’argent coule vers le sud, et est utilisé par le cartel pour ache­­ter la police, les hommes poli­­tiques, les repré­­sen­­tants de l’au­­to­­rité étatique, mais aussi pour recru­­ter des jeunes et ache­­ter des armes – beau­­coup d’armes. En 2008, des soldats trouvent une cachette de La Compa­­gnie. C’est la plus grande saisie d’armes de l’his­­toire du Mexique. Au menu : 500 armes de poing et fusils d’as­­saut, un demi-million de muni­­tions, 150 grenades, 7 fusils à lunette de calibre .50, un missile anti-char et 14 bâtons de dyna­­mite. Dans la région de Tamau­­li­­pas, il est désor­­mais fréquent de déjeu­­ner au son des échanges de coups de feu entre les Zetas et leurs anciens employés, qui se disputent le contrôle de la zone. En 2010, les Zetas ont kidnappé et exécuté 72 immi­­grés d’Amé­­rique centrale – peut-être parce qu’ils avaient peur que le Cartel du Golfe y ait caché de nouvelles recrues. Au mois de juillet de la même année, un contin­gent surarmé de Zetas a érigé des barri­­cades à l’aide de vieux bus et de camions rouillés pour piéger leurs rivaux dans une embus­­cade mortelle. Après une bataille rangée qui a duré des heures, les auto­­ri­­tés ont trouvé, au milieu des cadavres et des douilles, de nombreux talkie-walkies – un signe, sans aucun doute, de la venue de Del Toro Estrada dans les parages. Le gouver­­neur de Tamau­­li­­pas a déclaré que la région était « ingou­­ver­­nable ».

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Un membre du cartel des Zetas
Nuevo Laredo, Tamau­­li­­pas

Face à ces Zetas invin­­cibles, l’ar­­mée mexi­­caine décide d’évi­­ter l’af­­fron­­te­­ment direct et de s’at­­taquer à leur bien le plus précieux : leur réseau de commu­­ni­­ca­­tion. Des bataillons entiers sont alors dispat­­chés dans tout le pays et, épau­­lés par des infor­­ma­­tions four­­nies par la DEA, elle-même tuyau­­tée par un Del Toro Estrada désor­­mais sous les verrous, commencent à s’at­­taquer à l’in­­fra­s­truc­­ture du système. Au cours d’une opéra­­tion en 2011, des marines mexi­­cains ont décou­­vert que plusieurs camions faisaient office de stations de commu­­ni­­ca­­tions au cœur même de Vera Cruz. Une autre opéra­­tion, menée sur quatre États, débouche sur une saisie record : 167 antennes, 155 répé­­teurs, 71 ordi­­na­­teurs, 166 panneaux solaires et batte­­ries, et envi­­ron 3 000 radios et télé­­phones Nextel push-to-talk. Plus tard, ces mêmes marines ont mis la main sur une antenne haute de près de 100 mètres, aux abords d’une route natio­­nale. Après les raids, des soldats masqués ont posé devant tout ce maté­­riel, alors qu’un porte-parole annonçait que « la chaîne de comman­­de­­ment et la coor­­di­­na­­tion tactique des Zetas » venaient d’être sérieu­­se­­ment mises à mal. Peut-être. Il n’em­­pêche que rapi­­de­­ment, le cartel réins­­talle des tours. Sans doute les Zetas ont-ils anti­­cipé l’ar­­res­­ta­­tion de Del Toro Estrada, et recruté des hommes capables de main­­te­­nir et renou­­ve­­ler le réseau une fois leur ingé­­nieur en chef derrière les barreaux. Depuis 2009, des rapports font état de la dispa­­ri­­tion d’un certain nombre de spécia­­listes des télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions et d’in­­gé­­nieurs à travers tout le Mexique. Dans un des premiers cas, on rapporte l’en­­lè­­ve­­ment de neuf tech­­ni­­ciens de Nextel dans un hôtel de Nuevo Laredo. Les hommes étaient sur le point d’étendre le réseau radio­­pho­­nique de leur entre­­prise à travers tout le pays, comme l’a confirmé Amalia Armenta, l’épouse d’une des victimes. Elle raconte que, le 20 juin, ils ont été kidnap­­pés au milieu de la nuit par des hommes armés. Au moins 27 autres ingé­­nieurs et scien­­ti­­fiques travaillant pour des socié­­tés comme IBM, ICA Fluro Daniel et Pemex, la compa­­gnie publique de pétrole, ont égale­­ment disparu. Même sans leur archi­­tecte radio en chef, les Zetas ne sont pas prêts à renon­­cer à leur précieux réseau.

Un corps sans tête

En 2011, Del Toro Estrada purge sa peine de prison dans un centre de réten­­tion fédé­­ral de Hous­­ton, un bloc de granit dans le centre de la ville, pouvant accueillir près de 1 000 déte­­nus. Ses voisins attendent leurs procès, qui doivent se tenir à la Cour Fédé­­rale, à quelques pâtés de maison de là. Le 11 mai, Del Toro Estrada paraît devant un juge pour son audi­­tion finale, et le 21 juin 2012, après quatre ans passés derrière les barreaux – notam­­ment pour avoir aidé à construire l’une des infra­s­truc­­tures crimi­­nelles les plus complexes de l’his­­toire –, il est libéré. Il a plaidé coupable des faits qui lui étaient repro­­chés – complot visant à la distri­­bu­­tion de cocaïne –, mais les procu­­reurs ont veillé à ce qu’il béné­­fi­­cie d’une remise de peine contre sa parti­­ci­­pa­­tion au déman­­tè­­le­­ment du réseau des Zetas. Les balances sont des hommes marqués ; à sa sortie, Del Toro Estrada a pu béné­­fi­­cier d’un programme de protec­­tion de témoin, ou fui vers le Mexique, bien que cette option revienne à se jeter dans la gueule du loup. Ou peut-être que lui et sa femme se cachent dans la foule. Quatre mois après sa libé­­ra­­tion, la petite bicoque du couple est toujours occu­­pée.

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Heri­­berto Lazcano Lazcano
Chef du cartel de Zetas

Il est aussi plau­­sible que les Zetas, sous la pres­­sion de leurs rivaux et du gouver­­ne­­ment mexi­­cains, se soient concen­­trés sur des problèmes plus impor­­tants. En juillet 2011, les auto­­ri­­tés mexi­­caines arrêtent l’un des pontes des Zetas, El Mamito, puis mettent rapi­­de­­ment la main sur un autre leader, El Tali­­ban. Un an plus tard, des soldats tombent sur le chef des Zetas, Heri­­berto Lazcano Lazcano, lors d’une rencontre de base­­ball dans une petite ville de l’État de Coahuila. Lui et deux de ses gardes du corps ont été abat­­tus lors d’une fusillade. C’était l’un des narco­­tra­­fiquants les plus impor­­tants à être tombés au cours de la guerre contre la drogue, et le gouver­­ne­­ment a fait de sa mort une victoire écla­­tante – rapi­­de­­ment ternie lorsqu’une bande d’hommes armés a dérobé son corps, à peine entre­­posé dans la chambre funé­­raire. À la mi-juillet 2013, son succes­­seur, Miguel Angel Treviño Morales, est arrêté à Tamau­­li­­pas, des infor­­ma­­tions améri­­caines ayant mis les Mexi­­cains sur sa piste. Ces arres­­ta­­tions sont symbo­­liques – au mieux, des signes tangibles que l’au­­to­­rité publique n’a pas aban­­donné la bataille. Mais en réalité, elles cachent de plus gros défis encore. Le réseau de Del Toro Estrada n’est que la première démons­­tra­­tion de force au sein de la guerre de l’in­­for­­ma­­tion que livrent les Zetas. Au plus haut de son influence, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion a déve­­loppé une armée d’es­­pions, et a fait de la tech­­no­­lo­­gie et des réseaux sociaux ses armes. Le résul­­tat, selon un rapport émis par le cabi­­net du ministre de la Justice mexi­­cain, est un réseau d’in­­for­­ma­­tion « sans équi­­valent sur la tota­­lité de notre conti­nent ». Les Zetas surveillent les fils Twit­­ter, les blogs et les comptes Face­­book. Ils emploient des hackers qui traquent les poli­­ciers grâce à des logi­­ciels de carto­­gra­­phie et, selon un jour­­nal, disposent de vingt spécia­­listes des télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions capables d’in­­ter­­cep­­ter des coups de télé­­phone. Dans la rue, les infor­­ma­­teurs du cartel sont chauf­­feurs de taxi, vendeurs de tacos, cireurs de chaus­­sures – et même poli­­ciers. À Vera Cruz, un service de police entier a dû être dissous après qu’un comman­­dant a été enre­­gis­­tré en train de deman­­der à ses subor­­don­­nés de servir ceux que les Mexi­­cains, de plus en plus méfiants vis-à-vis de leur police, appellent les poli­­ze­­tas. Selon une femme de Tamau­­li­­pas qui a bien connu un membre des Zetas, le cartel est assez bien orga­­nisé pour faire d’une ville comme Nuevo Laredo, une zone urbaine rela­­ti­­ve­­ment active, un damier divisé en secteurs conte­­nant chacun une dizaine de rues, avec dans chaque secteur une ving­­taine de guet­­teurs – soit poten­­tiel­­le­­ment des milliers de senti­­nelles déployées dans une zone défi­­nie. « Ils engagent ces gens pour envi­­ron 10 000 pesos [750 dollars] et leur four­­nissent deux télé­­phones portables et une radio, dit-elle. Ils véri­­fient qui marche dans la rue, avec qui. En géné­­ral, il s’agit de la police, de l’ar­­mée, ou d’un membre d’un autre gang. On peut les voir, parfois, à un coin de rue, selon la zone, mais cela peut aller jusque sur les bords de la natio­­nale. Ils sont partout dans la ville. »

Pour rester compé­­ti­­tif, les autres cartels ont dû créer leurs propres unités para­­mi­­li­­taires.

Un secteur de cette taille doit géné­­rer des milliers de SMS, de coups de télé­­phone et de messages radio chaque jour. Une orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle peut-elle être orga­­ni­­sée au point de pouvoir analy­­ser une telle masse de données ? Y’a-t-il, quelque part, une pièce remplie d’ana­­lystes, en train de collec­­ter et de clas­­ser ce genre d’in­­for­­ma­­tions, pour ensuite formu­­ler des conclu­­sions à desti­­na­­tion de leurs supé­­rieurs ? La réponse est oui selon l’an­­cien agent, fami­­lier de l’af­­faire Del Toro Estrada. À Nuevo Laredo, dit-il, les Zetas sont telle­­ment infil­­trés, jusque dans la police, qu’ils peuvent utili­­ser le bureau C4 du service – l’équi­­valent du 911 améri­­cain – pour contrô­­ler leur réseau d’in­­for­­ma­­tions. La perte de ses leaders a d’abord semblé porter un coup dur aux Zetas – comme ce fut le cas pour le Cartel du Golfe. Mais dans les affaires, le succès ne passe jamais inaperçu, surtout celui qui brasse des milliards de dollars. L’hé­­ri­­tage de l’in­­fra­s­truc­­ture de Del Toro Estrada et de l’ef­­fi­­ca­­cité terri­­fiante avec laquelle les Zetas ont régné sur une partie du pays ont pour toujours changé la manière de fonc­­tion­­ner des cartels mexi­­cains. En révo­­lu­­tion­­nant l’uti­­li­­sa­­tion faite de la tech­­no­­lo­­gie et de la stra­­té­­gie – asso­­ciant des campagnes hyper-violentes à la collecte minu­­tieuse d’in­­for­­ma­­tions –, les Zetas ont créé un nouveau modus operandi pour qui veut réus­­sir dans un quel­­conque trafic. Pour rester compé­­ti­­tifs, les autres cartels ont dû créer leurs propres unités para­­mi­­li­­taires, et la Fédé­­ra­­tion Sina­­loa, le cartel le plus puis­­sant et le plus influent au Mexique aujourd’­­hui, possède égale­­ment son propre réseau radio­­pho­­nique. Certains analystes appellent cela la « Zeta­­ni­­sa­­tion » du Mexique. Les drones appar­­te­­nant aux cartels et les logi­­ciels de récolte d’in­­for­­ma­­tions ultra-sophis­­tiqués utili­­sés pour tracer les appels de la police ne sont pas loin de permettre à ces orga­­ni­­sa­­tions crimi­­nelles de dessi­­ner les couloirs de contre­­bande les moins suscep­­tibles d’être contrô­­lés. C’est évidem­­ment un scéna­­rio catas­­trophe. Mais si cela arrive un jour, il faudra se rappe­­ler que tout a commencé bien modes­­te­­ment : avec un commerçant anonyme, armé d’une simple radio.

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Cala­­vera Oaxaqueña
Symbole du Jour des morts
José Guada­­lupe Posada, 1910

Traduit de l’an­­glais par Benoît Marchi­­sio d’après l’ar­­ticle « Radio Tecnico: How The Zetas Cartel Took Over Mexico With Walkie-Talkies », paru dans Popu­­lar Science. Couver­­ture : Tours radio au nord du Mexique, par Paul Sulli­­van. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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