par Damon Tabor | 1 août 2014

En remon­­tant la rivière vers l’obs­­cu­­rité, nous n’avions aucun moyen de savoir où l’eau rencon­­trait la jungle et nous n’avions pour seul bruit que le bour­­don­­ne­­ment du vieux moteur Yamaha de notre pirogue. Un trans­­por­­teur recruté au marché noir, Junior, condui­­sait la longue embar­­ca­­tion à fond plat. Un autre, dont la tâche était de surveiller que nos équi­­pe­­ments ne nous fassent pas couler, était assis à l’avant, éclairé par un spot alimenté par une batte­­rie de voiture. Quelques pirogues navi­­guaient devant nous, plusieurs autres derrière. Chacune trans­­por­­tait trois ou quatre cher­­cheurs d’or brési­­liens clan­­des­­tins et était char­­gée à ras bord de sacs de riz, de viande conge­­lée, de pièces de moteur et de jerry­­cans d’es­­sence en plas­­tique. J’en­­ten­­dis bien­­tôt le faible gron­­de­­ment des rapides, et quelqu’un nous fit signe avec une lampe torche depuis la rive. On diri­­gea la pirogue vers une crique pour y accos­­ter, en enfi­­lade derrière plusieurs autres bateaux. Leurs lampes fron­­tales allu­­mées dans l’obs­­cu­­rité, les petro­­lei­­ros sautèrent dans l’eau trouble et commen­­cèrent à porter les sacs de riz et les bidons d’es­­sence de 50 kilos sur leurs épaules. Des lampes de poche coin­­cées entre les dents, ils portèrent les marchan­­dises le long d’un chemin tortueux et escarpé à travers la jungle. Les pilotes retour­­nèrent les pirogues désor­­mais vides sur la rivière ; les moteurs tour­­nant à plein régime, ils condui­­sirent les bateaux à travers les rapides tandis que d’autres, l’eau jusqu’au torse, usèrent de cordes pour les aider à traver­­ser. Plus loin en amont, les petro­­lei­­ros empi­­laient le char­­ge­­ment sur une petite plage, prêt à être chargé de nouveau. Ces équi­­pe­­ments avaient déjà voyagé quelque 80 kilo­­mètres à travers la jungle amazo­­nienne et contourné deux contrôles mili­­taires. Ils conti­­nue­­raient ensuite à l’ouest, le long d’une crique peu profonde et diffi­­ci­­le­­ment navi­­gable, pour être déchar­­gés à nouveau plus loin dans la nature. De là, ils seraient trans­­por­­tés par quadri­­cycles à travers des kilo­­mètres de chemins boueux vers des mines clan­­des­­tines.

Le prix de l’or

En mars dernier, le jour de mon arri­­vée en Guyane, petit morceau de terri­­toire français situé sur la côte est de l’Amé­­rique du Sud, le prix de l’or s’était fixé à 1 124 dollars l’once sur le marché mondial, soit une augmen­­ta­­tion de 70 % depuis 2007. Autre­­fois le dernier refuge des adeptes de l’or et des parti­­sans d’une monnaie privée, le métal ne consti­­tuait plus désor­­mais un inves­­tis­­se­­ment margi­­nal signe de stabi­­lité, mais bien un actif parti­­cu­­liè­­re­­ment fruc­­tueux. À la suite de la crise des subprimes et durant la crise du crédit qui s’en­­sui­­vit, les entre­­prises de Wall Street et autres spécu­­la­­teurs s’étaient préci­­pi­­tés sur le marché. La demande d’in­­ves­­tis­­se­­ment en lingots et pièces d’or avait explosé. Les banques centrales mondiales ache­­tèrent alors de l’or en énormes quan­­ti­­tés. En 2009, George Soros, qui avait déclaré plus tôt que l’or consti­­tue­­rait une bulle prête à explo­­ser, doubla son inves­­tis­­se­­ment chez SPDR Gold Trust, le plus gros fonds indi­­ciel coté (Exchange-Traded Fund) du monde. Selon l’enquête annuelle de 2010 effec­­tuée par GFMS, un cabi­­net de conseil spécia­­lisé dans les métaux précieux, pour la première fois depuis trente ans la demande en or en tant qu’in­­ves­­tis­­se­­ment dépas­­sait celle de l’or en tant que bijou. Cette montée en flèche avait alimenté plusieurs ruées vers l’or dans le monde entier. D’an­­ciens mili­­ciens pros­­pec­­tèrent au Congo ; les Zama Zama, armés de kala­ch­­ni­­kovs et de grenades faites de bouteilles de bière, attaquèrent certaines parties non-exploi­­tées des mines en acti­­vité en Afrique du Sud. Au Brésil, pas moins de 5 000 mineurs inon­­dèrent le terri­­toire appelé Eldo­­rado do Juma, après qu’un profes­­seur de mathé­­ma­­tiques aurait posté en ligne des photos de mineurs ramas­­sant des quan­­ti­­tés d’or repré­­sen­­tant plusieurs milliers de dollars. Dans la région de Madre de Dios au Pérou, le gouver­­ne­­ment passa un décret d’ur­­gence à l’en­­contre des mineurs clan­­des­­tins après qu’une dizaine de milliers d’entre eux eurent rasé 200 km² de forêts. Six mille mineurs bloquèrent la route panamé­­ri­­caine, et les alter­­ca­­tions avec la police qui s’en­­sui­­virent firent six morts et vingt-neuf bles­­sés.

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Orpailleur, de Marc Barrat, 2009
Crédits : Mat Films

Ici en Guyane, quelque 15 000 mineurs clan­­des­­tins armés de moteurs diesel, d’équi­­pe­­ment hydrau­­lique, d’armes à feu, de quads et d’une bonne dose d’al­­cool de canne à sucre pillèrent la seule forêt tropi­­cale de l’Union euro­­péenne. Ces garim­­pei­­ros eurent un impact souvent dévas­­ta­­teur. Ils détrui­­sirent la terre et la végé­­ta­­tion envi­­ron­­nante à l’aide de tuyaux à très haute pres­­sion, et déver­­sèrent du mercure dans les cours d’eau. La mala­­ria était galo­­pante parmi les mineurs ; la violence, elle, était ordi­­naire. « Ça suffit », déclara en 2008 le président français Nico­­las Sarkozy. Les mineurs causaient alors des dommages envi­­ron­­ne­­men­­taux d’une gravité crois­­sante, et leur présence consti­­tuait tech­­nique­­ment une inva­­sion du terri­­toire français. L’Opé­­ra­­tion Harpie, d’après le nom d’une espèce d’aigle capable de cueillir des singes de 10 kilos depuis les cimes, déploya 850 gendarmes assis­­tés d’un commando d’élite, ainsi que les Forces Armées en Guyane. « Si quelques irré­­duc­­tibles ne comprennent pas que la Guyane, c’est la France et que la France la respecte, on leur fera comprendre. Le terri­­toire de Guyane ne saurait être violé impu­­né­­ment », déclara Sarkozy. En ordre resserré, les gendarmes en gilets pare-balles quadrillèrent les eaux boueuses de Guyane, chevau­­chant leurs élégants jet skis noirs, tandis que les soldats descen­­daient en rappel depuis les héli­­co­­ptères lors d’opé­­ra­­tions de recherche et destruc­­tion. Cette année-là, les Français saisirent près de 65 kilos d’or et 320 kilos de mercure – une prise modeste, et dès que les gendarmes quit­­tèrent les lieux, les garim­­pei­­ros revinrent. En 2009, Sarkozy annonça la reprise de l’Opé­­ra­­tion Harpie pour six mois. En février 2010, il déclara l’opé­­ra­­tion perma­­nente. Cepen­­dant, les confron­­ta­­tions liées à l’or conti­­nuèrent. Le jour de Noël 2009, à Albina, ville du Suri­­nam bordant la Guyane, un cher­­cheur d’or brési­­lien poignarda un habi­­tant, déclen­­chant des émeutes qui entraî­­nèrent la mort d’au moins une personne, de multiples viols et l’éva­­cua­­tion de la popu­­la­­tion brési­­lienne de la ville. Deux jours après mon arri­­vée en Guyane, une flot­­tille de mineurs, machettes en main, attaquaient une escouade de soldats français sur la rivière Oiapoque – qui forme la fron­­tière est du dépar­­te­­ment avec le Brésil – en repré­­sailles de l’ar­­res­­ta­­tion de quinze garim­­pei­­ros trou­­vés en posses­­sion de 617 grammes d’or. Les soldats, munis de flash-ball, répon­­dirent par des tirs de somma­­tion, mais les mineurs réus­­sirent à récu­­pé­­rer la majeure partie de leur or, pour un montant total d’une valeur supé­­rieure à 22 000 dollars.

Ils avaient jeté ce qu’ils pouvaient dans des sacs poubelles et avaient fui dans la forêt alors que la police brûlait tout ce qui restait. Le camp fut recons­­truit en trois jours.

Malgré l’ex­­ci­­ta­­tion, il restait des zones d’ombre. Le peu que les non-Guya­­nais connaissent de la Guyane – c’est-à-dire rien pour la plupart, les Français compris –, est qu’elle fut autre­­fois un bagne qui héber­­geait notam­­ment le tueur de proxé­­nètes (puis auteur de best-sellers) connu sous le nom de Papillon, ou qu’elle abrite aujourd’­­hui le centre spatial euro­­péen de Kourou. Que ce fut dans cette jungle que l’on crut jadis trou­­ver la cité dorée mythique d’El­­do­­rado rele­­vait, pour les gens comme moi, d’une amusante ironie de l’his­­toire. Pour un garim­­peiro brési­­lien en revanche, armé de moteurs diesel et de tuyaux hydrau­­liques à haute pres­­sion, cela ne signi­­fiait abso­­lu­­ment rien. À midi, nous fîmes une halte sur une plage sablon­­neuse, bien loin de la desti­­na­­tion conve­­nue initia­­le­­ment. L’an­­nonce de notre venue nous avait précé­­dés, nous dit le pilote, et il était trop dange­­reux pour lui qu’on le surprenne en train de nous dépo­­ser. De vagues indi­­ca­­tions en ma posses­­sion, je mis mon sac à dos et m’aven­­tu­­rai dans la jungle avec mon traduc­­teur et un photo­­graphe. Nous nous trou­­vâmes bien­­tôt à la croi­­sée de diffé­­rentes rivières, dont les eaux, d’un brun laiteux, trahis­­saient la proxi­­mité d’une exploi­­ta­­tion minière illé­­gale. En amont, des garim­­pei­­ros munis de tuyaux balayaient le sol, propul­­sant une vase oran­­gée dans l’eau de la rivière. Près d’un kilo­­mètre plus loin, nous tombâmes sur le petit village de Coro­­tel, comme creusé à même la jungle. Des tas d’or­­dures et des carbets – des hottes faites de branches et de bâches en plas­­tique – déli­­mi­­taient le chemin. Plusieurs Brési­­liens qui se repo­­saient dans leur hamac nous toisèrent. En face de nous se trou­­vaient deux petites canti­­nas ; nous dépo­­sâmes nos sacs à la première et nous assîmes à une table gros­­siè­­re­­ment sculp­­tée. La proprié­­taire s’ap­­pe­­lait Ana Maria, une femme très petite aux cheveux bouclés striés de gris. Elle était arri­­vée quelques mois aupa­­ra­­vant depuis l’État de Pará plus au nord, où elle vendait de la bière à la sauvette pour quelques centaines de reais par mois. Elle était venue dans la jungle, nous dit-elle, parce qu’elle avait entendu dire que l’argent y était facile. Sa cantina, recou­­verte de pous­­sière au sol, propo­­sait une maigre sélec­­tion de batte­­ries, savons et briquets. Dans l’ar­­rière-boutique se trou­­vait un espace pour cuisi­­ner et un perroquet vert nommé Frede­­rico. Nous avions faim, et Ana Maria nous prépara un mélange de riz, de hari­­cots et de poulet. Alors que nous mangions, son mari, Fran­­cisco, nous informa que les gendarmes avaient effec­­tué un raid ici-même une semaine aupa­­ra­­vant. Ils avaient jeté ce qu’ils pouvaient dans des sacs poubelles et avaient fui dans la forêt alors que la police brûlait tout ce qui restait. Le camp fut recons­­truit en trois jours. « Nous sommes des enfants de Dieu », dit-il. « La terre nous appar­­tient à tous. »

Tempos Moder­­nos

Un petro­­leiro aux traits fins et à la voix calme était égale­­ment assis à notre table. « C’est plus facile de gagner de l’argent ici », nous confia-t-il. « Mais la vie est diffi­­cile. » Son travail consis­­tait à trans­­por­­ter des sacs de 45 kilos vers les mines les plus proches, à près de cinq heures de marche. C’était le travail de garim­­peiro le plus diffi­­cile et le moins bien payé de tous. Pour chaque aller, il était payé 4 grammes d’or, soit un peu plus de 100 dollars. À Macapá, sa ville natale, il gagnait 300 dollars par mois en condui­­sant un taxi moto. À l’ex­­tré­­mité du campe­­ment se trou­­vait une sorte de caba­­ret, avec cinq petites salles pour les pros­­ti­­tuées. De l’autre côté, un homme au torse impo­­sant et aux yeux injec­­tés de sang, une bouteille de cachaça à la main, me fit signe de le rejoindre. Il me dit qu’il avait entendu que l’ar­­mée brési­­lienne me recher­­chait, même si personne ne pouvait expliquer pourquoi. Mon traduc­­teur avait égale­­ment entendu que des gendarmes patrouillaient près d’Ilha Bela, un groupe d’îles sur l’Oia­­poque. Les mineurs avaient alors inter­­­rompu tout le trafic mari­­time alen­­tour. Mon nouvel ami me passa la bouteille. Je bus et la lui rendis. Un quad traversa le chemin en trombe, et son conduc­­teur me regarda avec insis­­tance.

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Les orpailleurs trans­­portent leur maté­­riel en pirogue
Crédits : Mat Films

Cette nuit-là, nous atta­­châmes des hamacs dans un carbet à côté de la cantina. Quand il devint clair que nous avions l’in­­ten­­tion de rester, un jeune garim­­peiro empaqueta son hamac, épaula son fusil et se diri­­gea péni­­ble­­ment vers l’obs­­cu­­rité. Il commença à pleu­­voir de façon constante, trans­­for­­mant le sentier en une véri­­table soupe. Dans la cantina adja­­cente, un géné­­ra­­teur, une para­­bole satel­­lite et une télé­­vi­­sion – cachés dans la forêt durant la jour­­née – furent sortis de leur abri, rassem­­blant une portion consi­­dé­­rable de la popu­­la­­tion de Coro­­tel autour de la faible lueur appor­­tée par Tempos Moder­­nos, une tele­­no­­vela très appré­­ciée des Brési­­liens. Le lende­­main matin, mon traduc­­teur négo­­cia avec les inter­­­mé­­diaires envoyés par les proprié­­taires des mines. « Il y a beau­­coup, beau­­coup de machines », me dit la proprié­­taire de l’autre cantina, Dona Glausa. « Mais elles sont silen­­cieuses à cause de vous. » C’était une femme à l’œil vif, qui gardait son or dans une petite pochette atta­­chée à sa jambe, et je la regar­­dai en verser quelques grammes sur une balance numé­­rique. Ce fut le premier or que je vis depuis le début de mon voyage ; il semblait avoir aussi peu d’éclat que des limailles de fer. Chaque campe­­ment possé­­dait au moins une radio CB, que les garim­­pei­­ros utili­­saient pour réqui­­si­­tion­­ner des marchan­­dises, échan­­ger quelques nouvelles, signa­­ler les raids des gendarmes et, comme nous le décou­­vrîmes bien­­tôt, suivre les étran­­gers curieux à la trace. À mesure que nous traver­­sions un terri­­toire donné, les mineurs inter­­­rom­­paient leurs opéra­­tions pour mieux les reprendre après notre passage. Dona Glausa, qui passait beau­­coup de temps à la radio de sa cantina, m’aver­­tit que notre présence n’était pas dési­­rée par les patrons des mines de Coro­­tel. Le bruit avait couru que quiconque nous aide­­rait ferait mieux de cher­­cher à se proté­­ger après que nous aurions quitté les lieux. Nous déci­­dâmes de partir seuls. La jungle était étouf­­fante. Des écla­­bous­­sures d’une boue visqueuse collait à nos bottes. D’épaisses racines qui s’en­­che­­vê­­traient encom­­braient le chemin. À certains endroits, les pneus des quads avaient réduit le chemin à de vagues ornières emplies d’eau. Je surveillais la présence d’éven­­tuels serpents, celle du fer-de-lance surtout, au venin mortel. Il commença à pleu­­voir. Une phrase, lue dans le jour­­nal d’une expé­­di­­tion malheu­­reuse à la recherche d’El­­do­­rado, me revint à l’es­­prit : « Après avoir cuit nos bottes avec quelques fines herbes, nous partîmes pour le royaume doré. » Un petro­­leiro, chemise bleue et chaîne en or autour du cou, appa­­rut derrière nous. Dona Glausa et les patrons de Coro­­tel l’avaient envoyé nous aider, après avoir décidé que l’idée d’avoir notre mort sur leurs épaules leur serait incon­­for­­table (sûre­­ment ne voulaient-ils surtout pas être repé­­rés par une éven­­tuelle opéra­­tion de secours). Il nous guida à travers la forêt jusqu’à un campe­­ment de fortune, où le traduc­­teur nous présenta à Don Gouarn, un Brési­­lien de petite taille aux cheveux grison­­nants, qui avait eu connais­­sance de notre venue par la radio. Après mûre réflexion, il nous avait jugés dignes de confiance – du moins en partie. Il nous montre­­rait sa mine d’or, mais seule­­ment après avoir envoyé ses employés se cacher.

Pour un garim­­peiro, ne pas utili­­ser de mercure, c’est ne pas gagner d’argent.

Don Gouarn diri­­geait un barranco, modeste mine d’or qu’ex­­ploi­­tait une petite équipe de garim­­pei­­ros. Ils avaient coupé quelques hectares d’arbres et creusé deux fosses de la taille d’une piscine. Deux longs tuyaux oranges étaient bran­­chés à une pompe Agrale, fabriquée au Brésil, ache­­tée par Don Gouarn avec quelque 700 grammes d’or. L’un servait d’abord à laver à grande eau les murs de la fosse, l’autre aspi­­rant les sédi­­ments pour les rever­­ser dans la seconde fosse. De là, les sédi­­ments étaient déviés vers un caixão, une boîte en bois semblable à un cercueil, au sein de laquelle passaient les pépites d’or via un filtre de mercure, pour finir dans un morceau de coton étendu au fond d’un réci­­pient. Don Gouarn assu­­rait ne pas utili­­ser de mercure, et même s’il est sérieu­­se­­ment permis d’en douter, cela le confi­­nait à une infime mino­­rité. Le mercure se lie très rapi­­de­­ment à l’or, en quelques minutes, et produit des résul­­tats fiables ; les méthodes manuelles comme le tamis prennent plusieurs heures et n’as­­surent aucun résul­­tat. Pour un garim­­peiro, ne pas utili­­ser de mercure, c’est ne pas gagner d’argent. Au cours du proces­­sus, dans la jungle où dans certains maga­­sins, le mercure est brûlé de façon à se décol­­ler de l’or et pénètre dans l’air sous forme gazeuse. Une simple goutte de mercure brûlée à partir d’une pépite en Guyane peut voya­­ger à travers la tropo­­sphère et se disper­­ser à des milliers de kilo­­mètres. Une fois arri­­vée dans un lac ou une rivière, elle se trans­­forme souvent en méthyl­­mer­­cure, extrê­­me­­ment toxique, de façon de plus en plus concen­­trée à mesure qu’elle remonte la chaîne alimen­­taire aqua­­tique (une expo­­si­­tion du fœtus peut être à l’ori­­gine d’un retard mental, de cécité, de crises ou de micro­­cé­­pha­­lie). Dans la région envi­­ron­­nant la Guyane, les garim­­pei­­ros émettent envi­­ron cinquante tonnes de mercure chaque année. À l’échelle de la planète, l’ex­­trac­­tion d’or « infor­­melle » ou illé­­gale, qui produit près de 20 % de la quan­­tité d’or mondiale, est respon­­sable de l’émis­­sion de 1 400 tonnes de mercure par an en moyenne – plus que n’im­­porte quelle autre ressource, le char­­bon excepté. Après avoir quitté la chaîne alimen­­taire et retrouvé le sol, le mercure peut fina­­le­­ment retour­­ner dans l’at­­mo­­sphère et conti­­nuer à voya­­ger bien plus loin que la source origi­­nelle, dans une série de bonds dési­­gnée sous le terme d’ef­­fet saute­­relle. Comme le risque dans un emprunt immo­­bi­­lier, il se diffuse sans jamais vrai­­ment dispa­­raître. Don Gouarn s’abaissa près d’une fosse et passa au tamis l’eau et les sédi­­ments dans une sorte de poêle en or. Il extra­­yait de cette mine, nous disait-il, près de 100 grammes d’or par mois. Les garim­­pei­­ros vendant leur or au prix mondial de quelques dollars, il devait gagner envi­­ron 2800 dollars par mois. Il gardait 70 % pour lui et parta­­geait les 30 % restants entre ses deux employés. La quasi-tota­­lité de sa part était consa­­crée à l’achat de combus­­tible et de nour­­ri­­ture pour conti­­nuer à faire marcher la mine. Il me dit aussi que la produc­­tion mensuelle de son barranco était passée en quelques années de près de 300 grammes à 100 grammes aujourd’­­hui. Une telle chute serait dévas­­ta­­trice pour la plupart des entre­­prises, mais le prix de l’or étant si haut, cela ne posait aucun problème.

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Philippe Nahon dans Orpailleur, de Marc Barrat
Crédits : Mat Films

Nous quit­­tâmes le barranco et marchâmes jusqu’au carbet de Don Gouarn. On y trou­­vait un espace pour dormir, un grill et un puits creusé à la main. Une balance dorée repo­­sait sur une étagère en bois. L’en­­droit était confor­­table pour un garim­­peiro, mais Don Gouarn disait écono­­mi­­ser de l’argent pour construire une petite maison à Maranhão, l’un des États les plus pauvres et les plus isolés du Brésil. On ne saurait dire si cet objec­­tif était parfai­­te­­ment réaliste, cepen­­dant, Don Gouarn avait cinquante-deux ans et il avait été mineur dans la région amazo­­nienne pendant plus de vingt ans. Comme le disent les garim­­pei­­ros : « Il est plus facile pour un homme de deve­­nir mineur que de rede­­ve­­nir homme. » Dans tous les cas, un inquié­­tant paral­­lèle pouvait être fait avec le rêve de Don Gouarn : l’avi­­dité et l’im­­pru­­dence avaient créé la bulle immo­­bi­­lière améri­­caine, qui avait ensuite explosé ; les marchés finan­­ciers s’étaient déchaî­­nés, pous­­sant les inves­­tis­­seurs inquiets et les spécu­­la­­teurs à trans­­for­­mer leur argent en or ; les prix de l’or avaient augmenté, alimen­­tant ainsi une ruée vers l’or qui, peut-être, allait désor­­mais aider un pauvre homme anal­­pha­­bète d’une cinquan­­taine d’an­­nées à ache­­ter sa première maison. Pendant ce temps, il est fort probable que Don Gouarn déver­­sait déjà du mercure dans la nature, dont une partie voya­­ge­­rait sûre­­ment plusieurs milliers de kilo­­mètres pour empoi­­son­­ner les respon­­sables de ces événe­­ments. Ou peut-être son or était-il acheté sur le marché mondial puis échangé par un proprié­­taire immo­­bi­­lier améri­­cain qui, cher­­chant à se rache­­ter pour ses acti­­vi­­tés écono­­miques peu relui­­santes quelque temps aupa­­ra­­vant, aurait observé la bonne tenue du marché de l’or ces derniers temps. Une longue chaîne dorée de cause à effet. Alors que l’on quit­­tait le modeste campe­­ment, un convoi lour­­de­­ment chargé de six quads Kawa­­saki traversa le chemin à toute vitesse. Notre présence les avait ralen­­tis, et les mines avaient besoin d’être ravi­­taillées. Il commença à pleu­­voir de nouveau. Plus tard dans la nuit, nous rega­­gnâmes Coro­­tel avec diffi­­culté, sales et exté­­nués. Au caba­­ret, pourvu d’une stéréo et d’un écran plat alimen­­tés par un géné­­ra­­teur, nous bûmes pour 120 dollars de bière aux côtés d’une jeune pros­­ti­­tuée de vingt-cinq ans prénom­­mée Rose. Elle avait les yeux d’un noir étin­­ce­­lant, un tatouage de coli­­bri sur la nuque, quatre enfants, et gagnait six grammes d’or quand elle couchait avec un mineur dans l’une des arrière-salles.

« Toujours un marché sûr »

Les cher­­cheurs d’or qui travaillent sur la moitié est de la Guyane vendent le plus souvent leur trésor au même endroit : une ville fron­­ta­­lière brési­­lienne pous­­sié­­reuse nommée Oiapoque, de l’autre côté de la rivière Saint-Georges, son équi­­valent français. Il n’existe aucune mine à proxi­­mité du côté brési­­lien, pour­­tant de nombreuses boutiques proposent moteurs, tuyaux et maté­­riel de cher­­cheur d’or, et l’ar­­tère prin­­ci­­pale de la ville est longée d’une douzaine de compras de oura, des boutiques d’or­­paillage. À Carol DTVM, le premier maga­­sin où je me rendis, un employé brési­­lien aux lunettes de créa­­teur et une barbe de plusieurs jours finit par accep­­ter de me parler. Il y avait un canapé en cuir noir et un miroir sans tain dans la pièce prin­­ci­­pale. Une pein­­ture à l’huile repré­­sen­­tant un campe­­ment de mine était accro­­chée sur un mur et sur un autre, un certi­­fi­­cat de la Banco Central do Brasil attes­­tant que le gouver­­ne­­ment leur permet­­tait de vendre et ache­­ter de l’or. L’em­­ployé dispa­­rut dans l’ar­­rière-boutique pour discu­­ter avec son patron. Quand il ressor­­tit, il déclara qu’ils n’étaient pas dans le commerce d’or illé­­gal, et qu’ils n’échan­­geaient que de la monnaie. La plupart des compras do ouro étaient aussi des bureaux de change, donc cela semblait être à moitié vrai. À Ouro Fino, une commerçante nous expliqua qu’elle n’était pas auto­­ri­­sée à parler affaires en l’ab­­sence de son patron. Un peu plus loin à Ouro Ouro, un autre gérant était dans la même situa­­tion. J’al­­lais ensuite à Gold Minas, où j’avais vu une énorme machine sépa­­rer l’or du mercure en le brûlant. Le gérant expliqua que son patron n’était pas en ville et qu’il ne pouvait pas discu­­ter avec moi. Derrière lui, un homme plus âgé et bien habillé entra, puis ressor­­tit rapi­­de­­ment. À Lyon Gold, une femme brési­­lienne au regard franc déclara qu’elle n’em­­ployait que des mineurs habi­­li­­tés. Un signe sur le mur indiquait que Jésus veillait sur son affaire.

« Les garim­­pei­­ros sont très pauvres, ils sont venus ici pour gagner de l’argent. » – Colo­­nel Müller

Enfin, Duna, le proprié­­taire de la sixième boutique, accepta de me parler. Selon lui, il y avait deux types de marchands d’or à Oiapoque : ceux auto­­ri­­sés par la banque centrale du Brésil à vendre et ache­­ter de l’or et ceux qui ne l’étaient pas. Les garim­­pei­­ros emprun­­taient le plus souvent aux marchands certi­­fiés et les rembour­­saient avec l’or illé­­gal de la Guyane. Ces marchands reven­­daient ensuite l’or aux exploi­­ta­­tions certi­­fiées, qui décla­­raient le métal au Receita Fede­­ral do Brasil (les impôts brési­­liens) en payant une taxe. Grâce à l’im­­pri­­ma­­tur de l’État, l’or était victime de l’al­­chi­­mie bureau­­cra­­tique, et devint une marchan­­dise légale. Il pouvait être trans­­formé en bijoux, fondu en lingots, déposé à la banque ou échangé sur le marché inter­­­na­­tio­­nal. De l’autre côté de la rivière Saint-Georges, des pylônes s’éle­­vaient dans la pénombre, les extré­­mi­­tés d’un pont reliant Saint-Georges à Oiapoque. Une fois terminé, le pont sera, d’une certaine manière, le premier lien direct entre l’Amé­­rique du Sud et l’Eu­­rope. Nico­­las Sarkozy et le président de l’époque, Luiz Inácio Lula da Silva, s’étaient tous les deux récem­­ment expri­­més sur le poten­­tiel de déve­­lop­­pe­­ment écono­­mique du pont sur la région. En survo­­lant l’eau à bord d’un taxi-bateau, je jetai un dernier coup d’œil à Oiapoque. C’était un dimanche, la ville était calme. On pouvait lire sur une pancarte au-dessus d’une boutique d’or : «Ouro fino, sempre um bom negó­­cio » (« L’or pur, toujours un marché sûr »). Lors d’une jour­­née d’une chaleur torride à Cayenne, capi­­tale de la Guyane, je visi­­tai les locaux de la gendar­­me­­rie pour parler avec le colo­­nel français Müller, chargé de l’Opé­­ra­­tion Harpie. À côté de son bureau se trou­­vait une grande carte couverte de punaises indiquant l’em­­pla­­ce­­ment des mines d’or illé­­gales à travers le dépar­­te­­ment. Le colo­­nel Müller avait les cheveux courts, poivre et sel et portait une paire de lunettes rectan­­gu­­laires à la mode. Avenant, il était suffi­­sam­­ment intel­­li­gent pour ne pas répondre de suite aux ques­­tions, et se montrait compa­­tis­­sant envers l’en­­nemi. « Les garim­­pei­­ros sont très pauvres, ils sont venus ici pour gagner de l’argent », dit-il. « C’est une ques­­tion de survie. Mais c’est exac­­te­­ment comme le Far West. Les mineurs sont en pleine forêt amazo­­nienne. C’est diffi­­cile pour nous de trou­­ver des héli­­co­­ptères pour trans­­por­­ter les prison­­niers. La plupart du temps, on détruit leur maté­­riel et on demande aux mineurs de retour­­ner au Brésil. » Le plus souvent, les gendarmes attaquent une mine illé­­gale, détruisent tout, puis four­­nissent eau et nour­­ri­­ture aux garim­­pei­­ros captu­­rés avant de les relâ­­cher dans la jungle. Même s’il savent qu’une bonne partie retourne pure­­ment et simple­­ment aux mines. Si les gendarmes arrê­­taient plusieurs fois un même mineur, ils l’es­­cor­­taient à la fron­­tière brési­­lienne et le relâ­­chaient ou, dans de nombreux cas, l’en­­re­­gis­­traient sur un vol commer­­cial – accom­­pa­­gné de deux gardes armés – vers une ville brési­­lienne aussi distante que possible de la Guyane. En 2009, le gouver­­ne­­ment français dépensa 2 millions d’eu­­ros en billets d’avion pour les garim­­pei­­ros. Quelques fois seule­­ment, un mineur inté­­grait la méca­­nique judi­­ciaire du dépar­­te­­ment. Il s’agis­­sait d’une approche d’ap­­pli­­ca­­tion des lois qui parais­­sait à la fois magni­­fique­­ment douce et fantas­­tique­­ment grotesque.

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Rod mis aux fers par les orpailleurs
Crédits : Mat Films

Les garim­­pei­­ros l’ap­­pe­­laient la « Caresse guya­­naise », qui est aussi le nom d’un jus de fruit très popu­­laire. Müller accepta de me lais­­ser passer quelques jours auprès des gendarmes condui­­sant les opéra­­tions à Régina, un petit village sur les bords de la rivière Approuague, à 80 kilo­­mètres de la fron­­tière brési­­lienne. Depuis Cayenne, je gagnai la base en bus : une maison rose et blanche de style colo­­nial, gardée par un chien nommé Rambo et une clôture tres­­sée de fils barbe­­lés. Au deuxième étage, sur une véranda venteuse, se trou­­vaient deux tables et des ordi­­na­­teurs portables dans lesquels les gendarmes entraient les infor­­ma­­tions concer­­nant les bateaux de passage. Deux réfri­­gé­­ra­­teurs conser­­vaient de l’eau en bouteille, de la bière, et du pâté (il n’en restait plus quand je suis arrivé). Ce soir-là, une patrouille était rassem­­blée sur la rivière, un large ruban marron torsadé, qui s’écou­­lait à l’ar­­rière de la base. Je sautai dans une pirogue avec l’adju­­dant Gilles Petiot, un homme guindé aux sour­­cils brous­­sailleux qui tous­­sait comme un fumeur, et nous lançâmes le moteur, avec trois autres gendarmes bien armés. C’était un bateau abîmé, qui, à l’image de son moteur, avait été sous­­trait aux garim­­pei­­ros. Après trois quarts d’heure envi­­ron, nous appro­­châmes d’un pont où nous pouvions voir deux silhouettes debout dans l’obs­­cu­­rité, se dessi­­nant face au ciel. L’adju­­dant Petiot balaya le pont à l’aide de lunettes infra­­rouge, pendant qu’un gendarme armait un fusil Taurus à côté de moi. Les autres, équi­­pés de Sig Sauer 9 mm modi­­fiés, étaient accrou­­pis. « On va effec­­tuer un contrôle sur ces hommes », dit l’adju­­dant. Le bateau rasa l’eau et accosta. Les gendarmes inves­­tirent la berge les armes à la main et s’éva­­nouirent dans la nuit. Le temps de les rejoigne, je décou­­vris les gendarmes en train de rire. Les silhouettes aperçues n’étaient ni des trafiquants ni des mineurs, mais des Brési­­liens d’âge moyen qui tiraient parti d’un coin idéal pour pêcher, sans doute le pois­­son tigre (très appré­­cié des locaux, les écolo­­gistes y ont décou­­vert un taux dange­­reux de mercure). Une fois les hommes contrô­­lés, nous retour­­nâmes au bateau. L’adju­­dant Petiot s’al­­luma une ciga­­rette, et me regarda à travers ses lunettes cerclées d’acier. Il portait une paire de Rangers Adidas et sa montre était réglée sur l’heure de Paris. « C’est le jeu du chat et de la souris », dit-il, « les garim­­pei­­ros se cachent toujours, et nous sommes toujours en train de les traquer. » Il sifflota et mima des ailes d’oi­­seaux avec ses mains, telles des spectres de cher­­cheurs d’or brési­­liens s’éva­­nouis­­sant dans la jungle. Le lende­­main matin, je me joignis à un brie­­fing d’une escouade de huit hommes en route pour la jungle afin d’ap­­pré­­hen­­der Santos, un Brési­­lien four­­nis­­seur d’équi­­pe­­ment de mineurs. La brigade était sous les ordres du comman­­dant Jean-Paul Rivière, le bron­­zage irré­­pro­­chable, affi­­chant cette élégance mâti­­née de déta­­che­­ment typique du cinéma français, ainsi que de l’adju­­dant Pascal Roulet, qui ressem­­blait à l’ac­­teur Bob Hoskins. Il avait rafis­­tolé ses chaus­­sures bien usées à l’aide d’une corde de saut à l’élas­­tique. « On attra­­pera ce qu’on pourra et puis on triera tout ici », dit Rivière à l’es­­couade. « On ne devrait pas faire de mauvaises rencontres. Main­­te­­nant, tout le monde porte un gilet ? Et les armes, c’est bon ? » Les gendarmes étaient équi­­pés de gilets pare-balles, de Sig Sauer 9mm, de machettes, de supplé­­ment d’es­­sence et d’un marteau au manche rouge. Ils portaient aussi deux pots ther­­miques impo­­sants (ou bombes incen­­diaires) et des rations de combat approu­­vées par l’OTAN. Notre guide s’ap­­pe­­lait Thierry, un Amérin­­dien taci­­turne en tenue de camou­­flage, maniant un vieux fusil à pompe dont la crosse semblait être faite en bois de grève.

Un petit homme brun nous obser­­vait à travers les arbres. Je me tour­­nai vers les gendarmes pour voir s’ils l’avaient remarqué. Lorsque je retour­­nai la tête, il avait disparu.

Le soleil se leva au moment d’em­­barquer. La cano­­pée s’en­­roba d’un voile de brume. Thierry tourna le levier d’ac­­cé­­lé­­ra­­teur du moteur de notre pirogue. Nous passions à toute vitesse à travers des arbres de la taille d’une cathé­­drale dotés de troncs semblables à des jupes tour­­noyantes de danseuses. La pirogue vapo­­ri­­sait des panaches d’eau tandis que nous évitions les rochers et effec­­tuions des virages serrés le long de la cour­­bure de la rivière. Nous passions devant des rangées de silhouettes de métal sur les berges, habillées de T-shirts criblés de balles, cibles d’en­­traî­­ne­­ment pour la Légion étran­­gère qui s’es­­sayait au tir dans la jungle envi­­ron­­nante. On amarra près d’un petit affluent d’où se déver­­sait de l’eau orange, et l’es­­couade avança dans la jungle. Sans surprise il se mit à pleu­­voir, le sentier devint glis­­sant de boue. Un papillon irisé bleu grand comme une main de nour­­ris­­son nous survola le long du chemin. Après plusieurs kilo­­mètres, Thierry s’ar­­rêta dans une clai­­rière. Les gendarmes avan­­cèrent avec précau­­tion mais leurs armes étaient rangées. Je restai en queue de pelo­­ton. Les garim­­pei­­ros avaient rasé plusieurs hectares de bois et trans­­formé le courant en archi­­pel de puisards de carbu­­rant boueux dardé de monti­­cules de terre rouge vif. Rivière et les autres se disper­­sèrent pour cher­­cher l’équi­­pe­­ment. Loin devant, mon photo­­graphe s’ar­­rêta et pointa la jungle du doigt. Un petit homme brun nous obser­­vait à travers les arbres. Je me tour­­nai vers les gendarmes pour voir s’ils l’avaient remarqué. Lorsque je retour­­nai la tête, il avait disparu. Nous effec­­tuâmes un tour complet à la recherche d’un campe­­ment devant lequel nous étions passés plus tôt. Un garim­­peiro avait étendu une bâche salie entre deux troncs d’arbre, et un sac de riz rempli d’ou­­tils grais­­seux était posé sur le sol. Un des gendarmes trouva une battée dissi­­mu­­lée dans le tronc d’un arbre. Après quelques minutes, Rivière poussa un cri de victoire à travers la forêt. Il avait décou­­vert un moteur Bosch dissi­­mulé dans un taillis. L’en­­gin en fer ressem­­blait à un poêle à bois. Rivière bran­­dit le marteau au manche rouge, le leva dans les airs et commença à frap­­per violem­­ment. Au bout de quelques minutes, il avait tordu un levier et le moteur s’écoula en une mare de pétrole. Il saisit une assiette en métal sur le côté de l’en­­gin et la remplit de boue, sortit de son sac une grenade simi­­laire à une balle de tennis, la plaça dans le moteur et retira la goupille. La bombe incen­­diaire explosa dans un jet de flammes, d’étin­­celles et de fumée blanche, puis crépita dans un siffle­­ment décousu. Rivière fronça les sour­­cils et donna un coup de pied dans le moteur. « Vieille bombe », dit-il. L’es­­couade se réunit sous la bâche déchique­­tée pour déjeu­­ner. Ils étaient de bonne humeur. Quelque part dans la jungle, un Brési­­lien ne tarde­­rait pas trou­­ver sa machine à moitié hors d’usage. Pascal répa­­rait ses bottes, qui s’étaient par endroits abîmées sur la route, à l’aide d’un bout de tuyau d’ar­­ro­­sage. Je me rensei­­gnai sur le four­­nis­­seur, Santos, ce qui fit rire Rivière. Il sifflota, mima l’en­­vol d’un oiseau avec ses mains et pointa la jungle du doigt. En décembre 2008, Nico­­las Sarkozy et Lula da Silva conclurent un accord visant à péna­­li­­ser le marché noir du mercure, l’ex­­ploi­­ta­­tion de zones proté­­gées, et le commerce d’or illi­­cite non-trans­­formé. À ce jour, les légis­­la­­tions française et brési­­lienne n’ont toujours pas rati­­fié cet accord. Les deux diri­­geants ont égale­­ment signé un contrat de 12 millions de dollars promet­­tant que la France vendrait au Brésil cinquante héli­­co­­ptères EC-725 Super Cougar ainsi que la tech­­no­­lo­­gie pour construire quatre sous-marins d’at­­taque de classe Scor­­pène (élec­­trique et diesel) ainsi qu’un sous-marin nucléaire. Lors de ses décla­­ra­­tions sur l’ex­­ten­­sion perma­­nente de l’Opé­­ra­­tion Harpie, Nico­­las Sarkozy avait fière­­ment annoncé que la crois­­sance expo­­nen­­tielle des exploi­­ta­­tions illé­­gales d’or, ainsi que la défo­­res­­ta­­tion, avaient été arrê­­tées. Il fut cepen­­dant diffi­­cile de jauger la véra­­cité de ces décla­­ra­­tions, à cause du gouver­­ne­­ment français. Une dimi­­nu­­tion de la masse fores­­tière est l’un des meilleurs indices sur la présence de mines clan­­des­­tines. Les garim­­pei­­ros défo­­restent pour cher­­cher de l’or, mais l’Of­­fice Natio­­nal des Forêts stoppa la publi­­ca­­tion des rapports aériens en 2006. Avant cela, selon l’ONF, le taux de défo­­res­­ta­­tion annuelle avait augmenté de 200 hectares en 1990, pour 4 000 hectares en 2000. En 2006, la super­­­fi­­cie totale des zones de forêt rasées avait atteint près de 12 000 hectares, soit plus de la super­­­fi­­cie de Paris. Le direc­­teur de l’ONF en Guyane refusa de répondre à une inter­­­view, mais un fonc­­tion­­naire du gouver­­ne­­ment me confia que ce nombre avait en 2010 augmenté de 20 000 hectares.

Exploi­­ta­­tion en hausse

En 2009, le quoti­­dien guya­­nais France-Guyane s’était procuré un rapport interne de l’ONF dans lequel on appre­­nait que le rythme de l’ex­­ploi­­ta­­tion d’or avait explosé dans le Parc Amazo­­nien de Guyane qui s’étend sur 3 millions d’hec­­tares, malgré la mobi­­li­­sa­­tion de gendarmes. Pendant ce temps, les garim­­pei­­ros s’ada­­ptèrent. Les mineurs se frayaient un chemin à travers la jungle afin de contour­­ner les postes de contrôle. Les mines détruites étaient rebâ­­ties en seule­­ment deux semaines. Désor­­mais, pour échap­­per à la surveillance aérienne des gendarmes, les mineurs ne se conten­­taient pas de creu­­ser de plus petites mines répar­­ties sur une plus grande zone, ils lais­­saient les arbres leur servir de couver­­ture, rendant les mines plus diffi­­ciles à repé­­rer mais tout aussi effi­­caces. La gendar­­me­­rie manquant d’ef­­fec­­tif pour quadriller la fron­­tière, les garim­­pei­­ros pouvaient la traver­­ser dans les deux sens à leur guise.

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Orpailleur, de Marc Barrat, 2009
Crédits : Mat Films

À Cayenne, je deman­­dai à un gendarme carto­­graphe s’il pouvait me montrer la crois­­sance des mines d’or en Guyane. Il affi­­cha sur son écran d’or­­di­­na­­teur des cartes du dépar­­te­­ment datant des dernières années. Les mines étaient repré­­sen­­tées par des icônes rondes semblables à des impacts de balles, et chaque année, les nouveaux cercles étaient peints de couleurs diffé­­rentes. Si l’on en croit les décla­­ra­­tions de Nico­­las Sarkozy, le nombre de cercles aurait dû dimi­­nuer ou se stabi­­li­­ser. En inspec­­tant les cartes de 2005 et 2006, les cercles progres­­saient modé­­ré­­ment mais étaient concen­­trés en majo­­rité sur la fron­­tière entre la Guyane et le Suri­­name, ainsi qu’en amas dans le nord-est et les régions centrales du dépar­­te­­ment. Puis en 2008 et 2009, période corres­­pon­­dant aux premières années de l’Opé­­ra­­tion Harpie et de la ruée vers l’or, les mines firent traî­­née de poudre sur cette vaste éten­­due qu’est la forêt tropi­­cale proté­­gée de Guyane. Une petite mais bruyante mino­­rité d’éco­­lo­­gistes et de jour­­na­­listes ayant étudié la ques­­tion de près ou ayant passé du temps auprès des garim­­pei­­ros suppo­­saient que la tendance ne ferait que s’ac­­cen­­tuer. Les gendarmes ne faisaient pas le poids devant des mineurs pauvres et déses­­pé­­rés et des fron­­tières si poreuses. Sans parler du véri­­table ennemi : les marchés. Nombreux suspec­­taient aussi le peu d’in­­ves­­tis­­se­­ment du gouver­­ne­­ment brési­­lien qui ne souhai­­tait pas héri­­ter de plusieurs milliers de mineurs au chômage. Selon les propres esti­­ma­­tions de la gendar­­me­­rie, les garim­­pei­­ros extra­­yaient des mines près de 10 tonnes d’or illé­­gal chaque année. À la fin de l’an­­née 2009, les forces françaises n’en avaient confisqué que 63 kilos. Lors de mon dernier jour à Cayenne, les gendarmes orga­­ni­­sèrent une balade à bord d’un Euro­­cop­­ter AS350 bleu surnommé l’Écu­­reuil. De l’eau de pluie sour­­dait de l’ap­­pa­­reil qui sentait la vieille Volvo. Le Capi­­taine Hein, nom de code Echo Fox, nous fit voler à 90 mètres au-dessus de la jungle, cap sud-est. Il avait emmené un fusil à pompe et des en-cas dans l’hy­­po­­thèse où nous nous ferions tirer dessus ou si nous tombions en panne. Se joignit à l’équi­­page le lieu­­te­­nant-colo­­nel Richard Cami­­nade, spécia­­liste en contrôle tactique des foules, qui parlait si fort qu’on pouvait l’en­­tendre sans casque dans le cock­­pit. Notre desti­­na­­tion : une vaste mine illé­­gale en Guyane centrale appe­­lée Repen­­tir, loca­­li­­sée près d’autres mines connues sous les noms de Patience et Chien Mort. Repen­­tir décli­­nait une combi­­nai­­son dévas­­ta­­trice de mines primaires et allu­­viales, et était si avan­­cée indus­­triel­­le­­ment que les gendarmes l’ap­­pe­­laient « l’usine ». Vue de dessus, la jungle parais­­sait sans fin. Des vagues de collines vertes surgis­­saient sous l’hé­­li­­co­­ptère à la manière de draps empi­­lés. Les ruis­­seaux scin­­tillaient à travers les arbres. Nous survo­­lâmes un village aux toits en tôle rouge et dont l’église blanche possé­­dait deux clochers. Les vents laté­­raux se levaient, et l’ar­­rière de l’hé­­li­­co­­ptère brin­­gue­­ba­­lait telle une voiture partant en tête à queue.

C’était l’El­­do­­rado, décou­­vert non pas par des aven­­tu­­riers espa­­gnols, anglais ou français, mais par une armée de Brési­­liens sans le sou portés par des pirogues Kawa­­saki de fortune, et la cupi­­dité d’un empire en perte de vitesse.

Hein amorça une descente en direc­­tion d’un plateau puis survola une petite vallée. Dépas­­sant la crête d’une colline, nous vîmes l’en­­tre­­prise de destruc­­tion hors-norme de Repen­­tir s’étendre en-dessous de nous. Des centaines d’acres de forêt avaient été détruits. Un grand nombre de carbets recou­­verts d’une bâche bleue se déver­­saient sur les flancs. De gigan­­tesques cratères scin­­daient le sol, des kilo­­mètres de sentiers tout-terrain se disper­­saient à travers la forêt. Les garim­­pei­­ros se cachèrent derrière les arbres à notre passage, plusieurs hommes s’ar­­rê­­tèrent pour pous­­ser un moteur dans un trou d’eau. Tandis que nous faisions demi-tour, l’im­­pres­­sion de dévas­­ta­­tion gran­­dis­­sait. « Oh la la », ne cessait de marmon­­ner un Hein consterné. En octobre 2009, des gendarmes soute­­nus par les Forces Armées en Guyane et le 17e Régi­­ment du génie para­­chu­­tiste avaient attaqué le site. À l’aide d’ex­­plo­­sifs, ils détrui­­sirent quatre mines et vingt-deux puits de mine, les décla­­rant « impos­­sible d’ac­­cès ». La mission semblait indiquer que nous nous étions un peu trop avan­­cés. Les gendarmes ne prévoyaient pas de raid sur le site, d’après Cami­­nade. C’était une ques­­tion de prio­­ri­­tés. Il y avait des mines plus grandes en Guyane. De toute évidence, les mots de Nico­­las Sarkozy devaient être maniés avec précau­­tion. Mais lorsque les gendarmes arri­­vaient, les garim­­pei­­ros s’éva­­nouis­­saient dans la nature tels des fantômes. Les Français détrui­­saient les machines et les carbets avant de retour­­ner à Cayenne, puis en France. Les garim­­pei­­ros recons­­trui­­saient et conti­­nuaient leur tâche comme ils le faisaient avant. « Nous sommes deve­­nus plus effi­­caces, mais le prix de l’or ne cesse de grim­­per », dit Cami­­nade. « Tout le monde y trouve son compte : les trans­­por­­teurs, les ache­­teurs, les vendeurs. Ils sont trop nombreux et gagnent trop d’argent avec cette acti­­vité. Nous pouvons seule­­ment la réduire. Nous n’avons pas assez d’hommes, d’argent, d’équi­­pe­­ment. Au Brésil, quand l’ar­­mée aperçoit des mineurs illé­­gaux, ils leur tirent dessus. Nous ne pouvons pas faire pareil. Nous sommes en France. » Le réser­­voir de l’Écu­­reuil ne nous permit pas de voler plus long­­temps, nous devions retour­­ner à la base à Cayenne. Hein fit faire à l’hé­­li­­co­­ptère un dernier tour. Je regar­­dai dehors, une nouvelle section de mines était en vue. Il s’agis­­sait d’une éten­­due de pous­­sière sèche et grise de la taille de plusieurs pâtés de maison, entou­­rée de cratères d’eau toxique. De longs tuyaux hydrau­­liques s’em­­mê­­laient sur le sol. Un carbet au toit noir abri­­tait un moteur. C’était un endroit chargé de déso­­la­­tion, la pour­­suite achar­­née d’une ressource natu­­relle. C’était l’El­­do­­rado, décou­­vert non pas par des aven­­tu­­riers espa­­gnols, anglais ou français, mais par une armée de Brési­­liens sans le sou portés par des pirogues Kawa­­saki de fortune, et la cupi­­dité d’un empire en perte de vitesse. L’hé­­li­­co­­ptère se posa au nord-est en face de la côte. J’aperçus un mineur en contre­­bas. Debout face à un carbet, il fixa l’hé­­li­­co­­ptère. Un autre homme portant une chemise bleue traversa le paysage lunaire sans un regard vers nous. Cet après-midi là, le cours de l’or était de 1 125 dollars l’once, soit 11,40 de plus que le jour d’avant. Il fallait bien nour­­rir la machine.


Traduit de l’an­­glais par Amel Bounihi d’après l’ar­­ticle « Like Butter­­flies in the Jungle », paru dans Harper’s Maga­­zine. Couver­­ture :  Adhi Rach­­dian

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