Que ressent la mère d'un des tueurs en série les plus terrifiants de l'histoire ? C'est ce qu'a tenté de savoir la journaliste Dana Silberstein en rencontrant Louise Bundy.

par Dana Middleton Silberstein | 24 janvier 2019

Le 24 janvier 1989, Ted Bundy est exécuté dans une prison de Floride, sous les accla­­ma­­tions morbides de la foule massée devant le bâti­­ment. Trente ans jour pour jour après sa mort, Netflix consacre une série docu­­men­­taire inédite à l’un des tueurs en série les plus meur­­triers de l’his­­toire des États-Unis. Réalisé par le docu­­men­­ta­­riste Joe Berlin­­ger (auteur du cultis­­sime docu­­men­­taire sur Metal­­lica Some Kind of Mons­­ter), Ted Bundy : auto­­por­­trait d’un tueur dévoile de glaçants enre­­gis­­tre­­ments audio de l’as­­sas­­sin dans le couloir de la mort. « Je ne suis pas un animal et je ne suis pas fou. Je suis juste un indi­­vidu normal », promet-il dans la bande-annonce.

Un homme « normal » qui a sauva­­ge­­ment assas­­siné une tren­­taine de femmes, peut-être plus, mais qui est resté à tout jamais le « fils adoré » de Louise Bundy. Ce 24 janvier 1989, en décou­­vrant la foule hysté­­rique venue applau­­dir sa mise à mort, c’est à la mère du tueur en série que pense la jour­­na­­liste améri­­caine Dana Midd­­le­­ton Silber­­stein, alors présen­­ta­­trice d’un talk-show. Sur un coup de tête, elle décide de lui rendre visite, pour tenter de recueillir son témoi­­gnage quelques heures à peine après l’exé­­cu­­tion de son fils. Un face à face boule­­ver­­sant qu’elle raconte ici.

···

Confor­­ta­­ble­­ment assise sur un canapé à motifs, j’ob­­ser­­vais cette violente rhéto­­rique dans un envi­­ron­­ne­­ment incroya­­ble­­ment paisible. Il m’était impos­­sible de conci­­lier la soif de sang que donnait à voir la télé­­vi­­sion avec les objets qui m’en­­tou­­raient au même moment : des tables de chevet en chêne et des abat-jours plis­­sés, signes que le temps avait ralenti dans cette maison il y a des années. « Si quelqu’un mérite de mourir, c’est bien Ted Bundy ! » hurlait la télé­­vi­­sion.

Une voix de femme se fit entendre, polie mais inex­­pres­­sive : « Dési­­rez-vous un café ou un thé ? » Fellini n’au­­rait pas pu écrire une scène plus étrange. Je répon­­dis à la vieille dame qui se tenait près de moi comme si nous nous trou­­vions à une garden-party.

ulyces-mmebundy-01
L’exé­­cu­­tion de Ted Bundy a été accueillie avec enthou­­siasme

« Oui, je pren­­drais bien un thé s’il vous plaît. » Et la télé d’ajou­­ter : « ROSES ARE RED, VIOLETS ARE BLUE / GOOD MORNING TED / WE’RE GOING TO KILL YOU! »

Le visage impas­­sible, elle revint de la cuisine avec deux tasses en porce­­laine déli­­cates, et jeta un regard aux inscrip­­tions qui s’af­­fi­­chaient dans le télé­­vi­­seur tandis que le présen­­ta­­teur répé­­tait les dernières paroles de son fils. « Bundy aurait dit à son avocat ainsi qu’à son pasteur : “J’ai­­me­­rais que vous trans­­met­­tiez à ma famille et à mes amis tout l’amour que je leur porte.” » Lorsqu’un corbillard blanc imma­­culé passa à l’écran, Louise Bundy, qui ne regar­­dait jamais le télé­­vi­­seur direc­­te­­ment, s’as­­sit à mes côtés, en équi­­libre sur une chaise à bascule qui avait déjà bien vécu. Elle cligna des yeux, lasse, et but une gorgée dans sa tasse.

Le démon sans cœur

Ted Bundy, qui assas­­sina tant de filles et de femmes que le compte total ne sera peut-être jamais connu, fut l’un des tueurs en série les plus notoires de l’his­­toire des États-Unis. La police a estimé le nombre de ses victimes entre 30 et 36 – en préci­­sant toute­­fois qu’il y en avait peut-être plus. Bundy réus­­sit à pour­­suivre et tortu­­rer ses victimes dans au moins sept États du pays, perpé­­trant des attaques à Washing­­ton, dans l’Ore­­gon, en Cali­­for­­nie, au Colo­­rado, dans l’Idaho, dans l’Utah et en Floride – et ce des années 1960 jusqu’à la fin des années 1970.

Il laissa derrière lui des familles effon­­drées, des univer­­si­­tés sous tension et des villes entières en alerte. L’un de ses propres avocats le dépei­­gnait comme « l’in­­car­­na­­tion d’un démon sans cœur ». Toute l’Amé­­rique était affo­­lée, désem­­pa­­rée face à un person­­nage qui parve­­nait à commettre autant d’atro­­ci­­tés sans jamais se faire attra­­per.

ulyces-mmebundy-02
Bundy arrêté dans le comté de Salt Lake

Il le fut toute­­fois à deux reprises, et à deux reprises, il s’échappa. Ce n’est que lorsque l’État de Floride le condamna à mort pour les meurtres de deux étudiantes d’une univer­­sité mixte, ainsi que pour celui d’une fillette de 12 ans, que sa peine fut exécu­­tée, un matin de janvier 1989.

Bien que je ne me sois jamais réjouie de sa mort, il est la seule personne qui, l’es­­pace d’un instant, m’a fait réflé­­chir à ma posi­­tion envers la peine capi­­tale. Il fut mis à mort dans la prison fédé­­rale de Starke, en Floride, à quatre heures du matin heure de Seat­tle. Mon heure. Six heures plus tard, je prenais place dans le salon de sa mère.

·

Ma visite ce jour-là était très inha­­bi­­tuelle, et ce que je tentais de faire l’était tout autant. En 1989, les talk-shows tels que celui que je présen­­tais trai­­taient de sujets poli­­tiques et sociaux en tous genres. Phil Dona­­hue était plutôt porté sur le jour­­na­­lisme, tandis que les émis­­sions d’Oprah s’ap­­pa­­ren­­taient à l’époque à de la presse à scan­­dale télé­­vi­­sée.

Il n’était pas tota­­le­­ment nouveau d’abor­­der des histoires person­­nelles, mais s’im­­mis­­cer dans la vie des gens était encore un concept nais­­sant. Les histoires intimes se faisaient rares et n’étaient que briè­­ve­­ment abor­­dées. Ce qui touchait à la sphère privée et aux pensées person­­nelles était souvent consi­­déré comme indé­­li­­cat ou de mauvais goût. Je traver­­sai donc un conflit inté­­rieur le jour où Ted Bundy fut exécuté. Je voulais aller au-delà de la norme, au-delà de l’in­­ter­­view typique, je voulais déve­­lop­­per et inten­­si­­fier ce que la télé­­vi­­sion était capable de trans­­mettre.

En tant que présen­­ta­­trice d’un talk-show à Seat­tle, diffusé quoti­­dien­­ne­­ment l’après-midi, il m’ar­­ri­­vait de rece­­voir d’an­­ciens prési­­dents ou des auteurs talen­­tueux. Or, la produc­­tion faisait son possible pour anti­­ci­­per les sujets trop sérieux et préve­­nir les baisses d’au­­dience. Nous devions donc accor­­der de plus en plus de place à un lot éclec­­tique de stars de télé venues présen­­ter leur marque d’après-sham­­poing, ou aux déten­­teurs du record du monde des ongles les plus longs…

ulyces-mmebundy-03-1
Dana Midd­­le­­ton Silber­­stein, à l’époque où elle était présen­­ta­­trice

Mais notre inter­­­view, prévue le jour de l’exé­­cu­­tion de Ted Bundy, était une excep­­tion à cette nouvelle tendance. Celle-ci ne serait pas relé­­guée au second plan. Quelques semaines après le début de la prépa­­ra­­tion, nos produc­­teurs loca­­li­­sèrent Vivian Rancourt, la mère d’une des victimes de Bundy. En avril 1974, Susan, la fille de Vivian, dispa­­rais­­sait de son campus univer­­si­­taire à Washing­­ton.

Durant presque toute une année, ses parents n’eurent aucune idée de ce qui lui était arrivé. Ils auraient pu ne jamais le savoir si le crâne de Susan n’avait pas été retrouvé en dehors de la ville. Et bien que Bundy fut toujours suspecté, ils n’au­­raient pas pu en être certains si ce dernier n’avait pas avoué son crime deux jours avant son exécu­­tion.

Il était prévu que Vivian appa­­raisse par satel­­lite depuis sa maison, à l’est de Washing­­ton, pour parta­­ger ses souve­­nirs de sa fille, ainsi que son senti­­ment par rapport à la mort de Ted Bundy. C’est en début de mati­­née ce jour-là, en me prépa­­rant pour le travail, que j’ai commencé à songer à la mère de Bundy, à ce qu’elle devait ressen­­tir. Plus j’y pensais, plus l’idée de recueillir ses paroles s’in­­si­­nuait dans mon esprit.

J’en­­ten­­dis la porte grin­­cer dans mon dos, et sa voix douce et bien­­veillante qui m’im­­plo­­rait.

Ce matin-là, je vis Louise Bundy non pas comme le parent d’un abject tueur en série, mais comme une mère. Je me deman­­dai alors si un simple contact entre elle et Vivian Rancourt, en tant que mères, pour­­rait, même de manière infime, apai­­ser le passé et la douleur. Il fallait que j’es­­saye.

La mous­­tiquaire

Je savais que Louise Bundy avait vécu des années près de Seat­tle, à Tacoma, et je tombai éton­­nam­­ment vite sur un certain John Bundy dans l’an­­nuaire. Je tentai ma chance. Ma déci­­sion fut si spon­­ta­­née que je n’em­­me­­nai pas d’équipe de tour­­nage avec moi, ni même de bloc-notes (je prévoyais de grif­­fon­­ner quelques lignes sur mon aven­­ture le soir-même). Je jetai un œil à l’hor­­loge. Il était presque 9 heures du matin. Je dis à mes produc­­teurs je serais de retour au studio avant 13 heures. L’émis­­sion serait diffu­­sée en direct à 15 heures et j’al­­lais avoir besoin de temps pour me maquiller et faire connais­­sance avec Vivian avant le lance­­ment.

Je déci­­dai de ne pas appe­­ler le numéro des Bundy, mais simple­­ment d’al­­ler à la rencontre de Louise. Il me faudrait 45 minutes pour m’y rendre, sans comp­­ter le fait que je ne trou­­ve­­rais pas forcé­­ment la maison faci­­le­­ment. Une ques­­tion déli­­cate se posait égale­­ment : avais-je la bonne adresse et allais-je tomber sur les bonnes personnes ? Une voix dans ma tête jacas­­sait pendant que je condui­­sais. Qu’al­­lais-je dire en arri­­vant devant la porte ? Pour quelle raison faisais-je cela ? Je pouvais entendre la voix de mon père me mettre en garde contre mon impul­­si­­vité. Tout cela risquait de très mal tour­­ner.

Je conti­­nuai ma route malgré tout, les paumes moites, réso­­lue à me frayer un chemin parmi la horde de jour­­na­­listes et de véhi­­cules de repor­­ters que je m’at­­ten­­dais à trou­­ver alignés devant la maison à mon arri­­vée. Après avoir trouvé la sortie d’au­­to­­route, je pour­­sui­­vis mon chemin dans ce quar­­tier modeste et m’ar­­rê­­tai enfin devant une petite maison beige, semblable à toutes les autres maisons de la rue. Un silence mysté­­rieux y régnait.

Pas de vans de jour­­na­­listes. Pas de badauds grouillant dans la rue. Pas un chat. Je m’as­­sis dans la voiture, scru­­tai la maison, et me rendis compte à quel point elle était ordi­­naire. Une volée de merles tapant du bec un érable sans feuilles, un camion-poubelle s’éloi­­gnant sans se pres­­ser. L’en­­droit n’avait abso­­lu­­ment rien de sinistre.

ulyces-mmebundy-04-1
La famille Bundy à la plage

Nerveuse et quelque peu nauséeuse, je sortis de la voiture, ne sachant toujours pas ce que j’al­­lais dire et, pire encore, ne sachant pas ce qu’elle dirait. Elle pour­­rait bien crier, me chas­­ser. Je marchai jusqu’à la porte d’en­­trée et sonnai. La porte s’ou­­vrit presque immé­­dia­­te­­ment, lais­­sant une simple mous­­tiquaire entre la femme et moi.

Louise Bundy m’ar­­ri­­vait juste au-dessus du menton et portait ses cheveux bruns au carré. Son visage rond affi­­chait des traits bien défi­­nis et une mine sérieuse. Elle portait un sobre chemi­­sier ainsi qu’une veste. Elle était unique­­ment trahie par les plis et les rides qui se creu­­saient pour tomber autour de ses yeux, comme si sa propre peau essayait de limi­­ter son champ de vision. Tout en la contem­­plant durant ce qui me parut être une éter­­nité, je finis par parler et lui donner mon nom.

« Norma­­le­­ment, je ne me permet­­trais pas de vous déran­­ger à cette heure, mais… » À ma grande surprise et à mon grand embar­­ras, j’écla­­tai en sanglots et commençai à balbu­­tier quelque chose comme : « Mon Dieu, je suis vrai­­ment déso­­lée. Je ne peux pas imagi­­ner ce que vous traver­­sez. » Je m’ex­­cu­­sai de l’avoir déran­­gée et tour­­nai les talons, prête à partir. J’en­­ten­­dis alors la porte grin­­cer dans mon dos, et sa voix douce et bien­­veillante qui m’im­­plo­­rait.

« Non. Entrez, s’il vous plaît. Entrez. » Je me suis toujours deman­­dée si elle avait ouvert cette porte pour m’of­­frir du récon­­fort, alors que c’était moi qui pensais être venue pour lui en appor­­ter. Je pivo­­tai et me trou­­vai à nouveau face à elle, indé­­cise à l’idée d’en­­trer. Je fis un pas vers elle et crus un instant que nous allions nous enla­­cer, mais lorsque nos regards se croi­­sèrent, nous nous ravi­­sâmes toutes les deux. Nous étions déjà en train d’abo­­lir les fron­­tières qui sépa­­raient média et vie privée.

L’heure du thé

En péné­­trant dans le petit salon ordonné, je me rendis compte que seul l’écho inces­­sant des rires émis par les foules moqueuses habi­­tait la pièce. Ces dernières, que j’avais aperçues dans le télé­­vi­­seur du studio, scan­­daient en faveur de la mort du fils de cette femme. Je m’at­­ten­­dais à ce que Mme Bundy éteigne la télé­­vi­­sion, mais elle baissa simple­­ment le volume. « Asseyez-vous, je vous en prie », me proposa-t-elle d’un ton neutre.

ulyces-mmebundy-05
Ted Bundy entouré de ses avocats

Louise Bundy avait toujours clamé l’in­­no­­cence de son fils avec ferveur, et malgré les récentes confes­­sions de ce dernier, ainsi que leurs conver­­sa­­tions télé­­pho­­niques précé­­dant son exécu­­tion, elle conti­­nuait de faire réfé­­rence à lui comme son « fils adoré ». Le père de ce fils adoré n’avait jamais été iden­­ti­­fié avec certi­­tude, et Louise était depuis des années victime de rumeurs selon lesquelles son père, un père abusif, était égale­­ment celui de Ted Bundy.

Je savais que Ted Bundy avait passé ses plus jeunes années avec ses grand-parents, qui lui avaient fait croire que Louise était sa sœur. Je deman­­dai alors à Louise quel genre de petit garçon avait été son fils. Pensive, presque mélan­­co­­lique, elle se souvint qu’il aimait faire du vélo et qu’il avait dessiné sur une feuille un circuit qui lui plai­­sait. Cette descrip­­tion entrait déci­­dé­­ment en contra­­dic­­tion avec le récit de son fils, d’après lequel il passait des heures lorsqu’il était enfant à fouiller les poubelles de son quar­­tier en quête d’images porno­­gra­­phiques.

« Il était popu­­laire », ajouta-t-elle en se redres­­sant dans son siège. Popu­­laire. Ted Bundy avait arra­­ché le téton d’une jeune femme avec ses dents. Il avait démem­­bré bon nombre de ses victimes. Le savait-elle ? L’avait-elle lu ? Peut-être n’avait-elle jamais réussi à le croire. Mais elle avait raison malgré tout. Son fils, ancien étudiant en faculté de droit, avec ses cheveux bruns ondu­­lés et ses yeux bleus, était souvent décrit comme un bel homme, inté­­res­­sant et char­­mant. De la matière radio­ac­­tive profon­­dé­­ment enter­­rée. Le contraste entre ces deux versions de lui était incom­­pré­­hen­­sible.

ulyces-mmebundy-06
Louise Bundy au télé­­phone avec son fils

Je ne pouvais pas m’ima­­gi­­ner l’in­­ten­­sité du chaos qui devait régner en elle. Cette femme intel­­li­­gente, qui s’ex­­pri­­mait avec flui­­dité, avait dû chan­­ger régu­­liè­­re­­ment de numéro de télé­­phone pour échap­­per aux menaces. Tandis qu’on lui avait confié des postes qui impliquaient une certaine confiance et une certaine loyauté, y compris une place au sein d’une univer­­sité répu­­tée, elle était deve­­nue la cible d’in­­vec­­tives répé­­tées dans les maga­­sins ou au bureau de poste. Elle avait donné nais­­sance au Diable.

Les aspects mons­­trueux de l’exis­­tence de Louise rete­­naient toute mon atten­­tion. Elle prit part à l’in­­ter­­view sans diffi­­culté. Chaque détail de sa vie avait déjà été éplu­­ché ces dernières années. Le fin mot de l’af­­faire se trou­­vait ailleurs, au-delà des faits, au-delà des gros titres et des suppo­­si­­tions. Tout ce qu’il restait à en dire se trou­­vait dans son cœur. « Avez-vous déjà commu­­niqué avec certaines des mères des victimes ? » Ma ques­­tion me parut abrupte et préma­­tu­­rée. Cette simple pensée lui serait peut-être into­­lé­­rable. J’eus peur que ma ques­­tion fût trop intru­­sive.

Mon cœur battait la chamade tandis que j’at­­tra­­pai ma tasse de thé pour éviter son regard. Ou peut-être était-ce moi qui lui évitais d’avoir à croi­­ser le mien ? « Non », répon­­dit-elle lente­­ment en fixant le bout de ses chaus­­sures. Mais son into­­na­­tion semblait offrir une ouver­­ture. Je lui deman­­dai si elle le dési­­rait, si elle l’avait déjà souhaité. J’avais conscience d’avan­­cer en terrain miné. Elle pouvait à tout moment déci­­der que j’al­­lais trop loin et me deman­­der de partir. Elle regarda droit en face d’elle, ses yeux deve­­nus des puits de tris­­tesse.

Louise me fit alors sursau­­ter en expi­­rant, comme si elle expul­­sait de l’air stocké depuis des années, et elle balbu­­tia que oui, elle avait toujours voulu faire part de son ressenti aux autres mères. En y repen­­sant aujourd’­­hui, je n’ar­­rive pas à me repré­­sen­­ter Louise autre­­ment que subis­­sant chacun des crimes que son fils a commis, chaque atro­­cité étalée dans les jour­­naux et à la télé­­vi­­sion dans tout le pays. Contrainte de les encais­­ser encore et toujours, comme des coups violents. Elle devait être aux prises avec un grand conflit inté­­rieur.

Je lui dis que notre invi­­tée ce jour-là était Vivian Rancourt. Louise parut recon­­naître ce nom, car ses yeux s’agran­­dirent instan­­ta­­né­­ment et son regard se détourna pour fixer le vide. « Si elle souhai­­tait vous parler, seriez-vous d’ac­­cord ? » Elle fronça les sour­­cils sévè­­re­­ment et répliqua qu’elle ne pensait pas en être capable. Qu’elle ne saurait pas quoi dire. Je lui deman­­dai alors ce qu’elle voudrait dire.

Tête bais­­sée, elle la balança de droite à gauche en signe d’in­­cer­­ti­­tude, comme si, plutôt que d’écou­­ter la ques­­tion, elle la subis­­sait. D’une voix très douce, en choi­­sis­­sant ses mots, elle murmura : « Je lui dirais à quelle point je me sens mal. » Ses yeux rivés vers le sol, sa voix s’étran­­glant dans sa gorge, elle pour­­sui­­vit : « À quel point je suis déso­­lée de… » Elle s’in­­ter­­rom­­pit.

ulyces-mmebundy-07
La maison des Bundy

Ma déter­­mi­­na­­tion était à son apogée. Je me sentais presque joyeuse. Une ques­­tion avait été éluci­­dée, quelque chose de vague se maté­­ria­­li­­sait enfin. Nous y arri­­ve­­rions. Elle pour­­rait parler de son fardeau, s’ex­­pri­­mer libre­­ment et sans peur. Je l’in­­ter­­ro­­geai donc : « Pourquoi est-ce qu’on ne le ferait pas ? » J’ajou­­tai que si Vivian donnait son accord, Louise pour­­rait venir au studio cet après-midi et lui parler. Mais Louise ne tint compte que de la première partie de la conver­­sa­­tion, comme si elle ne m’avait pas enten­­due.

Elle fit remarquer que Ted avait eu une petite amie, puis se tourna vers moi, alerte, et me demanda si je pensais vrai­­ment ce que je disais. « Oui, je le pense. » Elle me demanda si je voulais bien orga­­ni­­ser l’in­­ter­­view et je lui répon­­dis par l’af­­fir­­ma­­tive. « Eh bien, peut-être. » Je lui dis que je ne la force­­rais pas, et que si elle voulait parler à Vivian, il lui suffi­­sait juste de me le faire savoir.

Je voulais qu’elle se fasse entendre. Je voulais que cette femme mépri­­sée et ridi­­cu­­li­­sée soit huma­­ni­­sée, pour peut-être nous huma­­ni­­ser à notre tour, nous tous, ou bien simple­­ment cette foule devant la prison, ou alors peut-être, aussi irra­­tion­­nel que cela puisse être, pour m’hu­­ma­­ni­­ser moi.

Nous venions de faire un petit pas ensemble et je me deman­­dais où il nous mène­­rait.

Je ne pouvais pas suppor­­ter l’idée que cette foule allègre grouillant autour de la prison repré­­sen­­tât la conclu­­sion de cette effroyable histoire. Je voulais qu’une place fut faite à la compas­­sion dans cette sombre baccha­­nale. Mais je ne comp­­tais pas insis­­ter et je lui expliquai clai­­re­­ment que je compren­­drais qu’elle ne veuille pas parler. Il fallait que je retourne au studio. L’émis­­sion était en direct et notre invi­­tée n’était pas au courant qu’elle allait peut-être parler à la mère de l’homme qui avait tué son enfant. Nous avions besoin de sa permis­­sion. Elle pouvait très bien refu­­ser. Nous pouvions la perdre.

Je dis à Louise que je l’ap­­pel­­le­­rais d’ici une heure, consciente du ton prudent et amical que j’adop­­tais, comme si une mauvaise into­­na­­tion de ma part risquait de la faire reve­­nir sur sa déci­­sion encore fragile. Je me levai du canapé et me diri­­geai vers la porte. Elle me rejoi­­gnit et nous sortîmes toutes les deux sur le porche. Cette fois, nous ne nous ravi­­sâmes pas. Nous nous enlaçâmes. Je la remer­­ciai de m’avoir reçue, mais les mots me manquèrent ensuite. Elle hocha la tête en tapo­­tant mon avant-bras. Elle me regarda droit dans les yeux, m’ou­­vrant ainsi son cœur, me dit qu’elle compre­­nait ce que j’es­­sayais de faire, et m’en remer­­cia. Je hochai la tête en silence et retour­­nai à ma voiture.

Nous venions de faire un petit pas ensemble et je me deman­­dais où il nous mène­­rait. En retour­­nant au studio, je m’in­­ter­­ro­­geai sur la fron­­tière entre la bien­­séance et l’in­­dé­­cence. Vivian, en fin de compte, aurait-elle envie d’avoir affaire à Louise Bundy ?

Deux mères

Il y a dans la plupart des studios de télé­­vi­­sion une pièce dans laquelle les invi­­tés patientent avant le show. On l’ap­­pelle « la pièce verte » car les murs sont géné­­ra­­le­­ment peints en vert, cette couleur étant répu­­tée pour apai­­ser et calmer les invi­­tés qui n’ont pas l’ha­­bi­­tude d’ap­­pa­­raître à l’écran. Ce jour-là, et certai­­ne­­ment à juste titre, je me retrou­­vai seule dans la pièce durant près de 30 minutes avant l’émis­­sion, au télé­­phone avec Vivian Rancourt.

Je lui racon­­tai ma visite au domi­­cile des Bundy. Elle m’écouta en silence. Je lui deman­­dai si elle souhai­­tait parler à Louise Bundy puis je retins mon souffle. Je l’en­­ten­­dis alors se racler la gorge et prendre une grande inspi­­ra­­tion en médi­­tant ma ques­­tion. Je pouvais faci­­le­­ment imagi­­ner sa surprise et son incer­­ti­­tude. Elle me répon­­dit enfin d’une voix douce que oui, bien sûr, elle le souhai­­tait. Je me souviens avoir été plus émue que surprise. J’eus le senti­­ment que c’était une personne extra­­or­­di­­naire.

ulyces-mmebundy-08
Vivian Rancourt au moment de la dispa­­ri­­tion de sa fille

En remon­­tant les esca­­liers, les produc­­teurs et moi-même essayâmes de plani­­fier ce qui risquait d’être un programme complè­­te­­ment diffé­rent de celui que nous avions prévu. On n’y parvint pas. Nous n’avions plus le temps. Rapi­­de­­ment, j’écri­­vis une nouvelle intro­­duc­­tion et grif­­fon­­nai quelques ques­­tions pour Louise, sans vrai­­ment croire qu’elle y répon­­drait. Je ne voulais pas dicter le dérou­­le­­ment des choses mais je voulais entrer douce­­ment en matière, pour que Louise put s’ac­­cli­­ma­­ter.

Je comp­­tais accor­­der à ces deux personnes le temps néces­­saire pour se dire tout ce qu’elles dési­­raient se dire. Nous quit­­tâmes la salle de confé­­rence et retour­­nâmes à nos bureaux. Louise nous appela quelques minutes plus tard, avant même que nous la contac­­tions, la voix remplie de doutes. « Je ne peux pas le faire. Je ne peux pas passer à la télé­­vi­­sion. » J’avais promis qu’on ne lui mettrait pas de pres­­sion, et avant même d’avoir suivi le fil de ma pensée, je lui deman­­dai si elle préfé­­re­­rait parler au télé­­phone. Cela rendrait-il les choses plus faciles pour elle ? Je me fis la réflexion qu’elle regret­­te­­rait, au bout du compte, de ne pas avoir saisi l’oc­­ca­­sion de se déchar­­ger d’un fardeau tant qu’elle lui était donnée.

Louise demanda si Vivian souhai­­tait lui parler et je lui répon­­dis que oui. « Je ne sais pas. Je ne suis pas sûre d’y arri­­ver. » Je lui dis que nous allions conti­­nuer sur notre lancée et que si elle dési­­rait nous rejoindre, elle serait la bien­­ve­­nue, tout en ajou­­tant que j’es­­pé­­rais qu’elle le fasse ; que nous l’ap­­pel­­le­­rions juste avant de commen­­cer, et qu’elle pour­­rait même se déci­­der à la dernière minute. J’ajou­­tai enfin qu’elle ne serait pas seule, que je la guide­­rais du début à la fin. En raccro­­chant, j’igno­­rais si elle allait vrai­­ment se présen­­ter au moment venu.

La réalité de la télé­­vi­­sion peut être déplai­­sante, même lorsque l’in­­ten­­tion est hono­­rable. J’étais bien consciente de la curio­­sité que la parti­­ci­­pa­­tion de Louise allait atti­­ser. Dans mon intro­­duc­­tion en début d’émis­­sion, j’an­­nonçai sa parti­­ci­­pa­­tion, même si je n’en étais pas certaine. Si cet échange pouvait avoir lieu, je voulais que les gens en soient témoins, et si fina­­le­­ment Louise ne venait pas, j’im­­pro­­vi­­se­­rais le moment venu.

Des grom­­mel­­le­­ments se firent entendre parmi les membres du public, et un four­­mil­le­­ment nerveux accom­­pa­­gné de regards inter­­­ro­­ga­­teurs se fit sentir dans l’as­­sis­­tance. « Est-ce que la mère de Ted Bundy va venir ici, sur le plateau ? » demanda une femme. « Non, elle sera avec nous par télé­­phone. »

ulyces-mmebundy-09
Susan Elaine Rancourt

« Ah, tant mieux. » Je ne répon­­dis pas, et retour­­nai simple­­ment dans le couloir jusqu’à ce que sonnât l’heure de l’in­­ter­­view. En atten­­dant, Vivian et moi discu­­tâmes au télé­­phone de choses et d’autres, mais pas de sa fille, ni du fait qu’elle était sur le point de s’adres­­ser à la mère du meur­­trier de son enfant. Elle me demanda si j’avais des enfants. « Oui, un fils. » « Ah », répon­­dit-elle avec douceur, « gardez-le bien auprès de vous. » J’en­­ten­­dis alors les larmes dans sa voix, et dus rete­­nir les miennes et les rava­­ler en pensant : « Bon Dieu. Reprends-toi. Le tien est en vie. »

Une fois le moment arrivé, nous prîmes place et bran­­châmes nos micros, elle dans son salon, moi sur le plateau. Cela donnait l’im­­pres­­sion qu’elle était assise en face de moi. Et face à moi se trou­­vait une femme qui semblait aussi ordi­­naire que Louise, chacune dans leur genre respec­­tif. Elle avait un visage doux et solen­­nel, le teint couleur crème, des cheveux blond cendré coupés courts et un gaba­­rit impo­­sant. Elle était sérieuse, comme si la joie n’était jamais reve­­nue en elle. « Tout va bien ? » « Oui ça va, merci. »

Vivian avait effec­­ti­­ve­­ment l’air d’al­­ler bien. Le public se tut, le lumière rouge s’al­­luma sur la caméra, nous étions à l’an­­tenne. Tandis que je débu­­tai mon récit sur ce couple de Washing­­ton qui avait perdu leur fille il y a 14 ans, pendant qu’un autre avait perdu leur fils le matin-même, mon direc­­teur se mit à me parler dans l’oreillette. Il me dit que Louise avait répondu au télé­­phone mais qu’elle n’avait rien dit de plus après que la connexion fut établie.

Il n’était pas certain qu’elle fût encore en ligne avec nous. Je pour­­sui­­vis mon récit en évoquant la fureur qui entou­­rait l’exé­­cu­­tion de Bundy en ce jour, du fait que « nous avions peut-être occulté le fait qu’il était le fils de quelqu’un », et soudain je me lançai, tout simple­­ment.

ulyces-mmebundy-10
Vivian Rancourt et Louise Bundy durant l’émis­­sion

Je tâtai le terrain en m’adres­­sant à Louise et en la remer­­ciant d’avoir accepté de nous parler en un jour aussi sombre. Je crus entendre une réponse, mais elle était si loin­­taine que je n’étais pas sûre. J’avais peur que Louise fut là sans qu’on parvînt à l’en­­tendre. Je l’en­­ten­­dis enfin. Je parlai du fait que Ted Bundy avait eu le droit de passer un coup de télé­­phone à sa mère au petit matin, avant son exécu­­tion. « Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce coup de télé­­phone ? » lui deman­­dai-je. Comme sa voix me parut vive, compa­­rée à notre dernière conver­­sa­­tion quelques heures plus tôt !

Sa confiance me surprit, mais c’étaient ses mots qui étaient réel­­le­­ment stupé­­fiants. « Il était rongé par les remords », dit-elle. « Je connais Ted suffi­­sam­­ment bien pour savoir qu’il était sincère. » Elle ajouta qu’il lui avait égale­­ment dit qu’il lui avait en grande partie caché qui il était. En cet instant, Louise Bundy était un tissu de contra­­dic­­tions doulou­­reuses. Malgré notre conver­­sa­­tion du matin, ou peut-être juste­­ment à cause d’elle, j’étais incré­­dule face à l’éten­­due de son déni, qui se révé­­lait à tous dans le studio.

En guise de réponse, lorsqu’on lui demanda si elle s’était déjà sentie respon­­sable des actes de son fils, elle compara sa situa­­tion à celle de n’im­­porte quelle mère qui remet­­trait son mode d’édu­­ca­­tion en ques­­tion quand ses « enfants tournent mal » – l’ex­­pli­­ca­­tion de son fils était que « quelque chose lui avait échappé ». Je suis encore aujourd’­­hui abasour­­die par le pouvoir aveu­­glant de son amour. Je bataillais pour parve­­nir à conci­­lier le ton neutre de sa voix avec ma propre incré­­du­­lité. J’étais tiraillée par l’en­­vie de lui deman­­der comment il était possible qu’elle doute encore de la culpa­­bi­­lité de son fils, tout en me deman­­dant comment Vivian allait réagir à cette mini­­mi­­sa­­tion.

Je déci­­dai qu’il était temps pour Vivian de parler. Je lui deman­­dai quel était son senti­­ment par rapport à la situa­­tion de Louise et la posi­­tion dans laquelle cette dernière se trou­­vait. Elle hésita, vacilla.

ulyces-mmebundy-11
Dana Midd­­le­­ton Silber­­stein présen­­tait le talk-show

À l’in­­té­­rieur du studio, tout est ampli­­fié, chaque son, chaque seconde. Sa courte pause sembla durer une éter­­nité, tenant l’as­­sis­­tance en haleine. En retrou­­vant enfin sa voix, Vivian nous prit tous par surprise. « Tout d’abord, nous lui envoyons nos meilleures pensées », soupira-t-elle en fermant les yeux à plusieurs reprises. « Ce doit être terrible pour elle. Nos souf­­frances sont termi­­nées, nous avons eu toutes nos réponses ; je pense que les siennes commencent tout juste à arri­­ver. »

Je deman­­dai à Louise si elle souhai­­tait répondre, s’il y avait quoi que ce soit qu’elle voulait parta­­ger avec Vivian. « Je suis contente de pouvoir le dire direc­­te­­ment à l’une des mamans », commença-t-elle briè­­ve­­ment avant que sa voix, tel un écha­­fau­­dage qui s’ef­­fon­­dre­­rait sur une struc­­ture fragile, ne tremble et craque. Elle expira profon­­dé­­ment, leva la voix, et laissa tout échap­­per. « Nous ne savons pas pourquoi c’est arrivé », dit-elle d’une voix étran­­glée. « Nous sommes si déses­­pé­­ré­­ment navrés pour vous. On ne voulait pas que notre fils fasse toutes ces choses. Nous avons nous-mêmes deux filles magni­­fiques, et nous savons ce qu’on ressen­­ti­­rait à votre place. Je suis déso­­lée. » De sa voix trem­­blante, elle bafouilla puis se tut.

À l’in­­té­­rieur du studio, j’en­­ten­­dis des reni­­fle­­ments et des sanglots. Un came­­ra­­man baissa la tête. Ces quelques secondes semblèrent inter­­­mi­­nables. Vivian Rancourt, qui respi­­rait péni­­ble­­ment, déglu­­tit avec diffi­­culté, comme secouée par le chagrin de Louise. « Je sais que vous l’êtes. Et nous n’éprou­­vons aucune haine ou rancœur envers vous ou votre famille. » Puis elle s’ar­­rêta. Je fis une courte pause le temps d’ob­­ser­­ver l’air tour­­menté de Vivian. Je la vis refer­­mer douce­­ment sa bouche, se refu­­sant à en dire davan­­tage, et ne pus me résoudre à lui deman­­der quoi que ce soit d’autre. Il était évident qu’elle était à son maxi­­mum.

Leur discus­­sion resta en suspens telle une expi­­ra­­tion, la pous­­sière qu’elles avaient soule­­vée retom­­bant sur nous comme une fine pluie bien­­fai­­sante. Un pardon divin, une connexion entre étran­­gères avaient été rendus possibles dans un moment de courage impromptu et fugace. Les deux femmes étaient tout à coup exté­­nuées, ce qui souli­­gnait l’in­­ten­­sité de leur effort. Une femme se présen­­tant comme l’amie d’une des victimes de Bundy télé­­phona pour expri­­mer sa compas­­sion à la mère de ce dernier, et finit sa phrase par : « J’ai de la peine pour elle. » « Nous sommes telle­­ment recon­­nais­­sants pour tous ces messages que nous rece­­vons », recon­­nut Louise d’une petite voix, visi­­ble­­ment incré­­dule.

« Nous nous sommes juste compor­­tées en êtres humains. »

La voix du réali­­sa­­teur se mani­­festa à nouveau dans mon oreillette pour me dire que Louise ne pouvait plus rester, qu’elle devait partir. J’étais déçue qu’elle parte aussi tôt, comme s’il restait encore des choses à dire, mais en enten­­dant son chagrin je ne pus me résoudre à la convaincre de rester. Je vois aujourd’­­hui la sagesse qu’il y avait dans la briè­­veté de son inter­­­ven­­tion. Il n’y avait presque plus rien qui méri­­tât d’être dit. « Je vous remer­­cie infi­­ni­­ment d’avoir partagé votre histoire avec nous et de nous avoir rappelé que Ted a une mère et une famille qui l’ai­­maient énor­­mé­­ment. On vous souhaite le meilleur. » Puis nous fîmes une pause.

L’hu­­ma­­nité

Alors que nous atten­­dions la fin de la page de publi­­cité, assis dans le studio, Vivian se mani­­festa. « Je voudrais dire quelque chose, si vous me le permet­­tez. » Secouant la tête en signe de dégoût, elle mentionna la foule agitée de la prison. « Quelle que soit l’opi­­nion des gens sur la mort de Bundy, je n’ai certai­­ne­­ment pas trouvé qu’il y ait eu quoi que ce soit à célé­­brer aujourd’­­hui. » Ses mots réson­­nèrent dans le studio. Quelques personnes tous­­so­­tèrent. Il y eut quelques applau­­dis­­se­­ments timides. Un couple se leva et prit la porte. Rares furent les moments qui eurent un tel pouvoir galva­­ni­­sant dans le studio, et bien que celui-ci n’ait pas été diffusé, je ne l’ai jamais oublié. C’était le prélude de la complexité de cette femme, qui allait se révé­­ler de manière écla­­tante quelques minutes plus tard.

ulyces-mmebundy-12
Louise Bundy lors de l’ar­­res­­ta­­tion de son fils

Lorsque la pause fut termi­­née, Vivian eut l’air soula­­gée. Je songe désor­­mais qu’elle devait être soula­­gée d’avoir pu parler à Louise, et tout aussi soula­­gée que ce moment fût passé. Elle osait parler libre­­ment de Ted Bundy, et notam­­ment de son exécu­­tion. Elle fit part de sa réac­­tion à la mort de Bundy d’une manière qui contras­­tait éton­­nam­­ment avec ses commen­­taires précé­­dents.

« Il est incroyable que le prix de notre soula­­ge­­ment doive être la vie de quelqu’un d’autre, mais je pense vrai­­ment que c’était néces­­saire dans le cas présent », dit-elle en ajou­­tant qu’elle et sa famille avaient senti leur haine monter à l’ap­­proche de l’exé­­cu­­tion, une haine immense, mais que « c’était terminé, à présent ». Le fait que Vivian parvînt à conci­­lier sa haine évidente envers Ted Bundy et sa peine pour la mère de ce dernier me fasci­­nait. Elle faisait preuve d’une capa­­cité rare et stupé­­fiante à disso­­cier le crimi­­nel de sa famille.

Je remer­­ciai Vivian d’avoir eu la gentillesse de nous rejoindre et lui souhai­­tai une bonne conti­­nua­­tion. Plus tard le soir-même, je lui télé­­pho­­nai à nouveau pour la remer­­cier d’avoir bien voulu rouvrir ses plaies inté­­rieures aux yeux de tous. « Louise et vous avez fait quelque chose de remarquable aujourd’­­hui », lui dis-je. « Non, non. Nous nous sommes juste compor­­tées en êtres humains. Nous avons fait ce que les gens devraient faire. »

ulyces-mmebundy-13
Ted Bundy au télé­­phone avec sa mère

Lorsque enfin j’an­­nonçai la fin de l’émis­­sion, les applau­­dis­­se­­ments réson­­nèrent et le public quitta le studio. En les voyant partir, certains séchant leurs larmes et repar­­tant bras-dessus, bras-dessous, je sus que c’était pour cela que j’étais deve­­nue jour­­na­­liste. C’était ce que j’avais toujours cru possible. Mon chemin ne croi­­se­­rait plus celui de Vivian après cette jour­­née. Mais sa force et sa séré­­nité restent encore aujourd’­­hui avec moi.

Elle fit preuve d’une bien­­veillance que non seule­­ment je n’ou­­blie­­rai jamais, mais dont je me suis souvent inspi­­rée depuis. Bien que je n’aie jamais revu ni reparlé à Louise non plus, c’est son courage qui m’a le plus marquée, le fait qu’elle ait risqué de s’ex­­po­­ser à la colère et à l’op­­probre en faisant publique­­ment une décla­­ra­­tion aussi humble. Elle était telle­­ment seule et telle­­ment présente à la fois… Je ne pense pas qu’elle m’au­­rait lais­­sée entrer si je n’avais pas sangloté sur le seuil de sa porte, et cela m’a laissé entre­­voir qui était réel­­le­­ment cette femme.

Je quit­­tai le studio peu après, ouvrant la porte arrière du bâti­­ment pour rega­­gner le trot­­toir. Je pris un moment pour respi­­rer, obser­­ver les arbres déchar­­nés former un arc de cercle de l’autre côté de la rue, et sentir le vent froid de l’hi­­ver souf­­fler sur mon visage. Je pris le temps de digé­­rer l’ex­­pé­­rience que je venais de vivre.

Deux femmes qui avaient la finesse et le courage d’oser une intros­­pec­­tion mais aussi de donner de leurs personnes, prêtes à mettre à nu des souf­­frances profondes et intimes de la manière la plus expo­­sée qui soit, et ce pour les parta­­ger avec nous et les atté­­nuer à travers nous. Elles avaient réussi à tirer le meilleur de l’hu­­ma­­nité.

Avec bien peu de moyens à portée pour expri­­mer le senti­­ment d’une frater­­nité humaine, elles avaient fait appel à leur courage pour lui donner nais­­sance. Je m’abri­­tai du froid et, infi­­ni­­ment recon­­nais­­sante de pouvoir le faire, je pris la direc­­tion de mon bureau pour appe­­ler mon fils.


Traduit de l’an­­glais par Margaux Fichant et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle de Dana Midd­­le­­ton Silber­­stein, « Mrs. Bundy », paru dans The Morning News.

Couver­­ture : Louise Bundy entou­­rée de ses enfants. Créa­­tion graphique par Ulyces.


Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load WordP­ress Themes
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load WordP­ress Themes Free
free online course
Download WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
Download WordPress Themes
Premium WordPress Themes Download
udemy paid course free download

Plus de monde