par Daniel Brook | 12 septembre 2016

L’ar­­chi­­tecte du 11 septembre

« Je connais presque Moham­­med Atta, l’Égyp­­tien qui pilo­­tait l’avion qui s’est écrasé dans la tour nord du World Trade Center », a écrit Fouad Ajami dans le New York Times un mois après le 11 septembre. Le profes­­seur liba­­nais spécia­­liste du Moyen-Orient n’avait jamais rencon­­tré le coor­­di­­na­­teur des atten­­tats, mais Ajami connais­­sait ce genre de profil : celui d’un jeune Arabe vivant à l’étran­­ger, attiré par la société occi­­den­­tale mais se sentant rejeté, qui se retranche dans le fonda­­men­­ta­­lisme reli­­gieux. Quinze ans après le 11 septembre, rien n’a changé : nous connais­­sons presque Moham­­med Atta. Nous pouvons quasi­­ment la voir, cette silhouette spec­­trale et déchar­­née se frayant un chemin à travers le Quar­­tier Rouge de Hambourg pour se rendre à l’an­­cien repère d’is­­la­­mistes radi­­caux qu’é­­tait la mosquée Al-Quds. On se souvient encore de sa photo de passe­­port sur laquelle il affi­­chait des traits menaçants. Mais l’homme sur la photo­­gra­­phie reste encore aujourd’­­hui une énigme aux yeux impé­­né­­trables. Comment ces yeux voyaient-ils le monde ?

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Le portrait de Moham­­med Atta

Nous ne pour­­rons jamais le dire avec certi­­tude, mais il a laissé derrière lui un docu­­ment qui recèle peut-être des indices. Un docu­­ment qui, étran­­ge­­ment, n’a jamais été étudié avec atten­­tion jusqu’ici : son mémoire en urba­­nisme. La majeure partie des terro­­ristes du 11 septembre étaient des Saou­­diens des rues, choi­­sis pour leurs gros bras. Moham­­med Atta, lui, a été choisi pour sa tête bien remplie. Après avoir étudié l’ar­­chi­­tec­­ture en Égypte, il est entré à l’uni­­ver­­sité de tech­­no­­lo­­gie de Hambourg pour y effec­­tuer un master urba­­nisme et aména­­ge­­ment.

Dans les mois qui ont suivi le 11 septembre, les tenta­­tives de comprendre les moti­­va­­tions des terro­­ristes étaient perçues par beau­­coup comme une façon de leur cher­­cher des excuses. Le mémoire d’Atta n’a donc été que survolé. Les médias se sont bornés à noter que son travail critiquait vive­­ment la proli­­fé­­ra­­tion des gratte-ciels ultra­­mo­­dernes dans les villes arabes. Seule sa dévo­­tion glaçante a été large­­ment diffu­­sée par la presse : « Ma prière, mon sacri­­fice, ma vie et ma mort sont pour Allah le Seigneur des mondes. » Lorsque le maga­­zine britan­­nique Pros­­pect a envoyé une jour­­na­­liste à Hambourg quelques mois après le 11 septembre, elle a balayé d’un revers de main l’idée que le travail acadé­­mique d’Atta méri­­tait d’être étudié. Après s’être entre­­te­­nue avec son direc­­teur de mémoire, le profes­­seur Ditt­­mar Machule, la jour­­na­­liste a conclu qu’il était « ridi­­cule de penser que les idées d’Atta sur la préser­­va­­tion d’un vieux quar­­tier d’Alep pour­­raient permettre d’ap­­pré­­hen­­der son esprit terro­­riste ». Machule n’a fait que renfor­­cer cette idée en assu­­rant à Asso­­cia­­ted Press que son mémoire n’avait rien d’ « anti­a­mé­­ri­­cain, anti­­sio­­niste ou anti­­chré­­tien ». « C’était simple­­ment bien pensé », disait-il.

Peut-être le sujet semblait-il trop ésoté­­rique pour être perti­nent : l’étude archi­­tec­­tu­­rale d’une ville syrienne peu connue à l’époque. J’ai toujours pensé pour ma part qu’on avait manqué une occa­­sion de comprendre Atta et, poten­­tiel­­le­­ment, ce qui l’avait poussé à commettre cet horrible crime. Je me suis donc rendu à Hambourg pour voir ce que je pouvais apprendre à propos du mémoire. J’ai par la suite retracé les recherches acadé­­miques d’Atta sur trois conti­­nents, inter­­­viewé ceux qui le côtoyaient à l’époque où il étudiait l’ur­­ba­­nisme, et essayé de regar­­der avec ses yeux les endroits dans lesquels je me trou­­vais. Ceux d’un obser­­va­­teur atten­­tif de l’ar­­chi­­tec­­ture mais pourvu d’œillères idéo­­lo­­giques. J’ai rencon­­tré le profes­­seur Machule dans son bureau de Hambourg. C’est ici qu’il garde sous clé la seule copie connue du mémoire de Moham­­med Atta. Même s’il admet que la publi­­ca­­tion de ce docu­­ment serait d’in­­té­­rêt public, il s’y refuse à cause du père d’Atta. L’avo­­cat d’EgyptAir à la retraite, qui n’a jamais cessé de clamer l’in­­no­­cence de son fils, l’at­­taque­­rait en justice si le mémoire venait à être publié sans l’ac­­cord de la famille. Machule a cepen­­dant accepté de m’as­­sis­­ter dans sa lecture. Je me suis assis là où Atta avait soutenu son mémoire en 1999 et nous avons parcouru ensemble toutes les sections du docu­­ment. Machule tradui­­sait des passages et répon­­dait à mes ques­­tions. Le mémoire contient de nombreuses illus­­tra­­tions : des photo­­gra­­phies, des cartes et des croquis qui proposent divers redé­­ve­­lop­­pe­­ments immo­­bi­­liers.

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Ditt­­mar Machule
Crédits : DR

Il a pour sujet un quar­­tier d’Alep qui était à l’époque la deuxième ville de Syrie. Atta y décrit les décen­­nies d’in­­gé­­rence des urba­­nistes occi­­den­­taux : le quar­­tier histo­­rique défi­­guré à grands coups de voies rapides et les maisons à patio jadis omni­­pré­­sentes rempla­­cées par des gratte-ciels modernes. Atta voulait recons­­truire la zone selon les anciens tracés, tout en culs-de-sac tortueux truf­­fés de petites échoppes. Il préco­­ni­­sait d’abattre les voies rapides et les immeubles : d’après le code couleur des cartes, méti­­cu­­leu­­se­­ment légen­­dées, ils seraient tous démo­­lis. Les maisons à patio et les étals des marchés seraient recons­­truits. Dans l’es­­prit de Moham­­med Atta, recons­­truire le paysage urbain tradi­­tion­­nel d’Alep faisait partie d’un projet plus vaste, celui de restau­­rer une certaine culture isla­­mique dans le quar­­tier, qu’il voyait mena­­cée par l’Oc­­ci­dent. « Les struc­­tures tradi­­tion­­nelles de la société devraient être réta­­blies partout », écrit-il, utili­­sant des méta­­phores archi­­tec­­tu­­rales pour décrire son projet cultu­­rel réac­­tion­­naire.

Dans l’Alep de Moham­­med Atta, les femmes ne quit­­te­­raient jamais la maison et les lois seraient conçues dans le but de « ne pas engen­­drer la moindre volonté d’éman­­ci­­pa­­tion », ce qu’il voit comme « incom­­pa­­tible avec une société isla­­mique ». Le sous-titre du mémoire est Déve­­lop­­pe­­ment du voisi­­nage dans une ville de l’Orient isla­­mique. L’uti­­li­­sa­­tion de cette expres­­sion anachro­­nique – « ville de l’Orient isla­­mique » – est révé­­la­­trice. Elle renvoie à un concept qui prend sa source dans l’orien­­ta­­lisme euro­­péen du XIXe siècle, selon lequel la civi­­li­­sa­­tion isla­­mique et la civi­­li­­sa­­tion occi­­den­­tale sont tota­­le­­ment distinctes et oppo­­sées. Selon ce concept, l’Oc­­ci­dent ration­­nel et dyna­­mique galope vers le futur tandis que l’Orient arriéré, coupé de toute influence étran­­gère, est exclu­­si­­ve­­ment défini par l’is­­lam et hors du temps. Dans ses recherches, Atta utilise ce concept orien­­ta­­liste de deux civi­­li­­sa­­tions que tout oppose, l’une supé­­rieure et l’autre infé­­rieure, et inverse les rôles, trans­­for­­mant le pro-occi­­den­­ta­­lisme en pro-orien­­ta­­lisme.

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Alep : vue de la cita­­delle avant la guerre
Crédits : Matt Veryard

Aujourd’­­hui, la « ville de l’Orient isla­­mique » est un édifice intel­­lec­­tuel bran­­lant qui ne survit que dans les franges droi­­tières des dépar­­te­­ments de recherche sur le Moyen-Orient et dans l’es­­prit des touristes en quête de « l’au­­then­­tique » Arabie des Mille et une nuits – ainsi que, comme le démontre le travail d’Atta, dans celui des isla­­mistes radi­­caux. L’iro­­nie de la chose, c’est qu’il n’existe pas de meilleur exemple du carac­­tère illu­­soire de la « ville de l’Orient isla­­mique » qu’A­­lep, et plus parti­­cu­­liè­­re­­ment le quar­­tier histo­­rique de Bab al-Nasr, qu’Atta décrit et analyse de façon tota­­le­­ment fausse dans son mémoire. Le profes­­seur Machule m’a confié qu’il n’avait rien vu de choquant dans les plans d’Atta pour le quar­­tier, bien qu’il les ait jugés irréa­­li­­sables. « Ses modèles semblaient sortir tout droit du XVIIe  siècle », dit le profes­­seur. « Je lui ai dit que c’était infai­­sable, qu’il rêvait. Mais pourquoi les jeunes ne pour­­raient-ils pas avoir de rêves ? » Les concep­­tions d’Atta sur le rôle des femmes allaient à l’en­­contre de celles de Machule, mais le profes­­seur voyait un avan­­tage à prendre sous son aile ce jeune Égyp­­tien talen­­tueux. Il pour­­rait par la suite impor­­ter les tech­­niques d’ur­­ba­­nisme occi­­den­­tales – à défaut des styles archi­­tec­­tu­­raux – dans le monde arabe. Lorsqu’Atta a refusé de serrer la main de la seule femme du jury lors de la soute­­nance de son mémoire, Machule a expliqué à cette dernière que ce n’était pas pour l’of­­fen­­ser : c’était unique­­ment dû à son respect très strict de la reli­­gion musul­­mane. Atta a reçu une très bonne note.

Une fois son diplôme en poche, il a quitté l’Al­­le­­magne. Quelques mois plus tard, au cours d’un repas vespé­­ral durant le mois de rama­­dan, Oussama Ben Laden lui a appris qu’il devien­­drait un martyr. Ce n’est pas Atta qui a choisi de prendre pour cible le World Trade Center, c’était l’idée de Khalid Cheikh Moham­­med, l’in­­gé­­nieur en méca­­nique désor­­mais connu comme « l’ar­­chi­­tecte du 11 septembre ». Proba­­ble­­ment parce que son neveu Ramzi Yousef avait essayé de raser les deux tours en 1993, sans succès. Lorsque Moham­­med Atta a su qu’il serait le leader d’une mission visant à détruire le gratte-ciel le plus haut et le plus célèbre des États-Unis – le modèle des buil­­dings qu’il rêvait d’abattre à Alep – il a sûre­­ment eu l’im­­pres­­sion que la provi­­dence divine le prenait par la main. ulyces-architect911-03

Vision trouble

Moham­­med Atta est devenu archi­­tecte à l’uni­­ver­­sité du Caire, où il est né. La capi­­tale égyp­­tienne est fasci­­nante. Quoique très mal entre­­te­­nue, c’est un véri­­table musée à ciel ouvert riche d’une histoire archi­­tec­­tu­­rale s’éta­­lant sur cinq millé­­naires. Dans son histoire moderne – c’est-à-dire depuis l’in­­va­­sion de Napo­­léon en 1798 –, la ville est passée d’un modèle occi­­den­­tal à l’autre, essayant en vain de retrou­­ver sa gloire passée. Dans le quar­­tier d’Ab­­din où Moham­­med a grandi, les immeubles de style hauss­­man­­nien construits au XIXe siècle sont à présent couverts de pous­­sière et leurs fenêtres sont brisées. Dans le centre-ville, sur les bords du Nil, des voies rapides ultra­­mo­­dernes et des gratte-ciels inspi­­rés de ceux de Hous­­ton et de Los Angeles sont les témoins d’em­­bou­­teillages cauche­­mar­­desques. La majo­­rité des Cairotes ne possèdent pas de voiture et traversent en courant les auto­­routes à huit voies, se servant mutuel­­le­­ment de boucliers humains. À l’in­­té­­rieur de l’édi­­fice moder­­niste décrépi qui abrite le dépar­­te­­ment d’ar­­chi­­tec­­ture de l’uni­­ver­­sité du Caire, élèves et profes­­seurs travaillent sur une archi­­tec­­ture contem­­po­­raine faisant le lien avec le passé pré-napo­­léo­­nien de la ville. Un projet de fin d’études affi­­ché dans l’en­­ceinte du bâti­­ment emprunte une cita­­tion au célèbre archi­­tecte améri­­cain Frank Lloyd Wright. Elle est d’une surpre­­nante perti­­nence : « Sans une archi­­tec­­ture qui nous est propre, notre civi­­li­­sa­­tion est sans âme. » Le dépar­­te­­ment encou­­rage les étudiants à faire la synthèse du présent et du passé dans leurs travaux, mais la plupart des étudiants pratiquent ce que le profes­­seur Aly Hatem Gabr appelle du « copié-collé ». Ils saupoudrent ici et là des éléments nostal­­giques du XVIIe siècle dans des projets desti­­nés à l’Égypte d’aujourd’­­hui.

Après avoir décro­­ché son diplôme en 1990, Atta a briè­­ve­­ment travaillé en tant qu’ar­­chi­­tecte au Caire et étudié l’al­­le­­mand à l’ins­­ti­­tut Goethe. En 1992, il a commencé ses études supé­­rieures en Alle­­magne et travaillait à temps partiel en tant que dessi­­na­­teur indus­­triel à Hambourg, dans une société d’amé­­na­­ge­­ment urbain. Au cours de l’été 1995, il est retourné au Caire grâce à une bourse d’études. Il voulait étudier les plans de préser­­va­­tion du patri­­moine, la régu­­la­­tion de la circu­­la­­tion et la promo­­tion du tourisme dans le quar­­tier isla­­mique de la ville. (La bourse a été créée par la Carl Duis­­berg Society, une insti­­tu­­tion alle­­mande qui soutient la recherche dans les pays en déve­­lop­­pe­­ment.) Le quar­­tier isla­­mique, dont les maisons forment le plus grand ensemble de construc­­tions musul­­manes médié­­vales au monde, était en train de dispa­­raître d’une façon très gênante : ses instal­­la­­tions sani­­taires ont conta­­miné la nappe phréa­­tique avec des excré­­ments humains, à tel point que les fonda­­tions calcaires des bâti­­ments commençaient à s’éro­­der…

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Le quar­­tier histo­­rique du Caire
Crédits : UNESCO

Entre ses nombreux sites histo­­riques et sa popu­­la­­tion pauvre, le quar­­tier isla­­mique s’ef­­force depuis long­­temps de trou­­ver un équi­­libre entre les désirs des touristes et les besoins des habi­­tants. À l’ex­­tré­­mité sud du quar­­tier, les marchands du souk Khân el Khalili vendent à la criée des nargui­­lés et des bustes de Néfer­­titi. De petites usines se font une place au bout de l’étroite rue prin­­ci­­pale, four­­nis­­sant du travail aux rési­­dents mais un cadre morose aux vacan­­ciers. Malgré sa profu­­sion de monu­­ments ines­­ti­­mables, où d’an­­ciennes maisons sur le point de s’ef­­fon­­drer le disputent à des bâti­­ments contem­­po­­rains de mauvaise facture, on ne s’y sent pas dans un quar­­tier histo­­rique. Pour Nassar Rabbat, profes­­seur d’ar­­chi­­tec­­ture au MIT qui a publié des travaux sur Le Caire isla­­mique, « l’en­­droit est telle­­ment sale que même les passion­­nés d’ar­­chi­­tec­­ture réflé­­chissent à deux fois avant d’ex­­plo­­rer les envi­­rons ». En dépit des condi­­tions ahuris­­santes dans lesquelles se trouve le quar­­tier, Ralph Boden­­stein (le collègue alle­­mand d’Atta) raconte qu’Atta jugeait les solu­­tions propo­­sées par le gouver­­ne­­ment encore pires. Je l’ai rencon­­tré dans son bureau du Caire, où il vit et travaille en tant que profes­­seur et histo­­rien de l’ar­­chi­­tec­­ture.

À l’époque, Atta et lui avaient rencon­­tré le gouver­­neur du Caire, qui leur avait confié sa vision de l’ave­­nir du quar­­tier : les rési­­dents seraient expul­­sés, de petits bâti­­ments seraient construits autour des monu­­ments (où seraient instal­­lées les échoppes) et la zone devien­­drait un parc à touristes. « Il voulait que les gardes portent des costumes d’époque », se souvient Boden­­stein avec un rictus incré­­dule. « S’ils travaillaient dans un monu­­ment mame­­louk, ils seraient dégui­­sés en Mame­­louks. Dans un monu­­ment fati­­mide, en Fati­­mides. Il était ravi par son idée. Il en était très fier. » Boden­­stein se souvient qu’Atta était horri­­fié. Aux yeux du gouver­­neur, les touristes semblaient être plus impor­­tants que les citoyens qu’il était censé servir. L’idée fantai­­siste du gouver­­neur était en quelque sorte un ballon d’es­­sai – une façon courante de solli­­ci­­ter la parti­­ci­­pa­­tion des gens dans le système anti­­dé­­mo­­cra­­tique égyp­­tien. Mais Atta savait que les expul­­sions n’étaient pas des menaces en l’air. À l’époque où Boden­­stein et Atta travaillaient ensemble, des Français restau­­raient les murs nord de la cité médié­­vale du Caire et les auto­­ri­­tés égyp­­tiennes expul­­saient les personnes vivant aux alen­­tours. « Nous avons parlé du problème du mur nord parce qu’ils expul­­saient des gens », se rappelle Boden­­stein. « Il était très critique à cet égard. Il disait que c’était le prix du tourisme et qu’il ne fallait pas le payer. » Ces projets contem­­po­­rains reten­­tissent d’un écho fami­­lier dans l’his­­toire de la préser­­va­­tion du Caire. Depuis les années 1880 et la fonda­­tion du Comité des Monu­­ments de l’Art Arabe, préser­­ver l’hé­­ri­­tage histo­­rique du Caire a toujours été un projet mené par des Occi­­den­­taux peu regar­­dant quant aux expul­­sions, dans le souci de sauver l’Égyp­­te… des Égyp­­tiens.

Pour ce Cairote sensible à l’ar­­chi­­tec­­ture, Alep a dû être une révé­­la­­tion.

Tandis que les défen­­seurs laïcs du patri­­moine tels que Boden­­stein voyaient dans les actions du gouver­­ne­­ment la mani­­fes­­ta­­tion d’un État anti­­dé­­mo­­cra­­tique assujetti à l’af­­flux moné­­taire du tourisme, Atta perce­­vait sans doute les choses plus sombre­­ment. Peut-être y voyait-il un des rouages du système de domi­­na­­tion global mis en place par les Occi­­den­­taux pour humi­­lier les musul­­mans. Comme l’ont noté de nombreux auteurs qui se sont penchés sur la tragé­­die du 11 septembre, Atta voyait le monde sous l’angle de la conspi­­ra­­tion. Dans son esprit, les Nations unies avaient refusé d’in­­ter­­ve­­nir en Bosnie à cause de leurs préju­­gés contre les musul­­mans, et Monica Lewinsky était un agent du Mossad envoyé dans le but d’af­­fai­­blir les sympa­­thies crois­­santes du président Clin­­ton envers les Pales­­ti­­niens. Le fait que les oppres­­seurs euro­­péens aient été rempla­­cés par une dicta­­ture égyp­­tienne soute­­nue par les États-Unis ne rendait la conspi­­ra­­tion que plus sinistre à ses yeux. Cette vision du monde, dans laquelle les bles­­sures histo­­riques, guer­­rières ou archi­­tec­­tu­­rales, deviennent une vaste conspi­­ra­­tion contre les musul­­mans, trans­­pa­­raî­­trait dans le travail d’Atta sur Alep et son plan de préser­­va­­tion farfelu.

Bab al-Nasr

En 1994, Moham­­med Atta est allé à Istan­­bul avec un groupe d’étu­­diants et a conti­­nué sa route pour aller rendre visite à Ditt­­mar Machule dans le nord de la Syrie. Le profes­­seur se consa­­crait aux fouilles d’un village de l’âge de Bronze. Mais Atta était davan­­tage inté­­ressé par l’ur­­ba­­nisme tradi­­tion­­nel de la grande ville voisine, Alep. Il était loin d’être le premier étudiant en archi­­tec­­ture moyen-orien­­tale à être attiré par Alep. Avant la guerre, elle était consi­­dé­­rée comme la ville la mieux préser­­vée du monde arabe avec Fez, au Maroc, et Sana’a, au Yémen. Lorsqu’il a choisi le thème de son mémoire, il y est retourné afin d’y mener des recherches plus pous­­sées. Pour ce Cairote sensible à l’ar­­chi­­tec­­ture, Alep a dû être une révé­­la­­tion. Alors que le souk histo­­rique du Caire n’est pratique­­ment plus qu’un attrape-touristes et le quar­­tier isla­­mique un melting-pot de monu­­ments histo­­riques et d’im­­meubles construits à la va-vite, Alep abri­­tait alors plus de 15 000 bâti­­ments en calcaire, reliés entre eux par un laby­­rinthe de rues et de passages couverts. Dix kilo­­mètres de ruelles parcou­­raient son gigan­­tesque souk, recou­­vertes de voûtes en pierre où filtrait par endroits la lumière natu­­relle. On y trou­­vait de tout, des épices, des agneaux frais, des tapis ou de la quin­­caille­­rie. Le souk, dont seule une petite partie était réser­­vée aux touristes, était au cœur du système commer­­cial de la ville. Machule raconte qu’ « Atta était persuadé qu’il s’agis­­sait d’un lieu où la culture des temps anciens était encore vivace, un endroit authen­­tique et conçu sans influence euro­­péenne ».

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Le souk d’Alep en 2009
Crédits : DR

Atta avait choisi de se concen­­trer sur le quar­­tier de Bab al-Nasr, situé au nord du souk : l’en­­droit idéal pour une expé­­rience de préser­­va­­tion histo­­rique. À la diffé­­rence du souk parfai­­te­­ment conservé, il avait été en partie détruit par les urba­­nistes français du milieu du XXe siècle. Au début du XXIe, il était entouré sur trois côtés par des avenues droites et modernes, bordées par des immeubles rési­­den­­tiels et des bureaux. Mais à quelques pas de ces ensembles, les fonda­­tions histo­­riques demeu­­raient intactes. Marcher depuis les artères encom­­brées de taxis jusqu’au quar­­tier de Bab al-Nasr était une expé­­rience extra­­or­­di­­naire. Un voyage vers un univers où les char­­rettes étaient tirées par des ânes, où les blocs inertes et recti­­lignes lais­­saient la place à un mael­s­trom de ruelles, d’arches et de fenêtres fine­­ment sculp­­tées. Ce périple empor­­tait le badaud loin des pubs pour soda ou pour télé­­phones portables, pour l’en­­traî­­ner dans un royaume où de simples dessins noir et vert crayon­­nés au-dessus des portes repré­­sen­­taient la Kaaba de La Mecque, le lieu le plus sacré de l’is­­lam. Le choc visuel provoqué par le passage de l’un à l’autre était puis­­sant, mais ce n’était rien comparé au choc sonore. Quelques pas dans le laby­­rinthe et le vacarme du trafic s’ef­­façait devant les badi­­nages de la place du marché. En s’en­­fonçant un peu plus loin, les voix des hommes s’es­­tom­­paient et lais­­saient place à celles de garçons courant après un ballon dans une cour, tandis qu’une mère en hidjab les surveillait depuis sa fenêtre.

Alors que j’ex­­plo­­rais le quar­­tier en 2009, armé d’une carte qui ne retrans­­cri­­vait pas avec exac­­ti­­tude l’en­­che­­vê­­tre­­ment de ruelles, je me suis arrêté pour deman­­der à un vieil homme coiffé d’un keffieh rouge et blanc la direc­­tion du vieux hammam. Pour Atta, qui croyait ferme­­ment en une divi­­sion du monde mani­­chéenne entre Dar al-Islam (le domaine de la soumis­­sion à Dieu) et Dar al-Harb (le domaine de la guerre), le contraste entre le quar­­tier histo­­rique et les voies rapides l’en­­tou­­rant devait être frap­­pant. Il est d’ailleurs illus­­tré sur la couver­­ture de son mémoire par deux photos et deux cartes archi­­tec­­tu­­rales. Une des photos repré­­sente une rue enva­­hie par les taxis tandis que sur l’autre appa­­raissent deux petits garçons souriants dans une allée, face à une fenêtre en ruine mais fine­­ment sculp­­tée. La première carte, une vue aérienne de rues tracées au cordeau, de ronds-points et d’im­­po­­sants immeubles, fait face à une esquisse de plan de la vieille ville et de sa struc­­ture alvéo­­laire.

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Atta à Hambourg

À ses yeux, l’im­­po­­si­­tion par les Français de l’ur­­ba­­nisme moderne dans cette « ville de l’Orient isla­­mique » n’était pas seule­­ment laide : c’était une néga­­tion totale de la culture isla­­mique tradi­­tion­­nelle du quar­­tier. La mondia­­li­­sa­­tion, cette force écono­­mique imper­­son­­nelle et ces tran­­sac­­tions méca­­niques confé­­rant un pouvoir astro­­no­­mique aux pays riches non-musul­­mans, était pour lui le second facteur d’ef­­fa­­ce­­ment de cette culture. (Dans son mémoire, Atta s’inquié­­tait des consé­quences des réformes libé­­rales syriennes ajou­­tées à une paix poten­­tielle au Moyen-Orient : cela risquait selon lui de donner à Israël, le pays le plus déve­­loppé de la région, un rôle prédo­­mi­­nant dans le commerce syrien.) En recons­­trui­­sant physique­­ment le quar­­tier, Atta pensait non seule­­ment qu’il pouvait se débar­­ras­­ser de l’ar­­chi­­tec­­ture étran­­gère, mais aussi purger le quar­­tier de toute son influence. Dans les petites boutiques du marché qu’il avait dessi­­nées pour rempla­­cer les bâti­­ments modernes qu’il comp­­tait raser, le monde des affaires serait orga­­nique­­ment lié aux rela­­tions entre le client et le marchand. Un rempart contre la mondia­­li­­sa­­tion, en somme.

Dans le but de préser­­ver les tradi­­tions isla­­miques et redon­­ner vie à la soli­­da­­rité, Atta voulait instau­­rer un « comité cultu­­rel » qui orga­­ni­­se­­rait des événe­­ments tels qu’une nuit de la poésie ayant pour thème les légendes et l’his­­toire du quar­­tier. Atta se voyait comme un archi­­tecte d’avant-garde incar­­nant la volonté du petit peuple, et cela n’était pas tota­­le­­ment faux. Pour les besoins de son mémoire, il avait inter­­­rogé certains habi­­tants du quar­­tier et son travail reflète leurs opinions. Les habi­­tants de Bab al-Nasr, quar­­tier pauvre et assez conser­­va­­teur, désap­­prou­­vaient formel­­le­­ment les immeubles. Ils disaient que d’après le Coran, ils portaient atteinte à leur vie privée : les cours inté­­rieures des maisons proté­­geaient leurs femmes du regard des autres – les équi­­va­­lents archi­­tec­­tu­­raux de la burqa et de l’abaya. Razan Abdul-Wahab, une urba­­niste origi­­naire d’Alep, a rencon­­tré Atta alors qu’il menait ses recherches. Elle m’a confié que de nombreux habi­­tants du quar­­tier avaient construit des « exten­­sions très laides afin d’em­­pê­­cher les personnes vivant dans les immeubles d’avoir vue sur leurs cours et, d’une certaine manière, sur leurs femmes ». Ce phéno­­mène réjouis­­sait Atta car il le confor­­tait dans sa vision d’une cité moyen-orien­­tale physique­­ment et exclu­­si­­ve­­ment défi­­nie par l’is­­lam.

Alep aux mille visages

Ce qu’Atta n’a pas su voir – ou qu’il a choisi d’igno­­rer – c’est que ce mode de vie était loin de s’an­­crer dans le passé tradi­­tion­­nel d’Alep, et encore moins dans celui de Bab al-Nasr. Histo­­rique­­ment, Bab al-Nasr était un quar­­tier où toutes les reli­­gions se côtoyaient, de nombreux chré­­tiens et juifs y habi­­taient. Dans un ouvrage écrit en 1794 par deux Britan­­niques, on peut lire que le nom de la porte du quar­­tier (Bab al-Nasr signi­­fiant « Porte de la victoire ») était ancien­­ne­­ment bapti­­sée Bab al-Yahud (la « Porte des juifs »). Celle-ci avait égale­­ment un troi­­sième nom, la Porte de Saint-Georges, qui était utilisé par les popu­­la­­tions chré­­tiennes. Dans leur carte du quar­­tier, les deux Britan­­niques iden­­ti­­fient sa partie sud-ouest sous le nom de « Contrada juive ».

L’éru­­dit Yasser Tabbaa écrit par ailleurs que le quar­­tier juif de la ville était déjà là à l’époque médié­­vale et ajoute que sa syna­­gogue prin­­ci­­pale fut construite au VIe siècle. À l’époque où je l’ai visité, il était diffi­­cile de passer à côté de l’his­­toire du quar­­tier. Une ancienne école jésuite et une syna­­gogue aban­­don­­née (dont un des angles était devenu un urinoir malgré les panneaux d’in­­ter­­dic­­tion) étaient les témoins silen­­cieux de ce passé pluriel. La popu­­la­­tion musul­­mane du quar­­tier, désor­­mais majo­­ri­­taire, n’était donc arri­­vée que récem­­ment, lorsque la popu­­la­­tion chré­­tienne plus pros­­père s’était dépla­­cée dans les quar­­tiers péri­­phé­­riques et que les juifs avaient émigré.

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Le souk d’Alep au début du XXe siècle

L’in­­ter­­pré­­ta­­tion idéo­­lo­­gique de l’his­­toire d’Alep que faisait Atta, ainsi que sa version erro­­née de celle du quar­­tier, donne une idée de la façon dont il voyait le monde. L’idéo­­lo­­gie isla­­miste fantasme la restau­­ra­­tion d’un âge d’or du Moyen-Orient qui aurait existé avant l’in­­va­­sion de l’Oc­­ci­dent. C’est cette chimère qu’Atta a repris dans son mémoire. Du fait de sa situa­­tion géogra­­phique, le Moyen-Orient n’a jamais échappé à l’in­­fluence exté­­rieure. Au cours des millé­­naires, Alep fut conquise par les Baby­­lo­­niens, les Grecs, les Romains, les Perses, les Byzan­­tins et les Arabes musul­­mans pour n’en nommer que quelques-uns. Alors que la vision orien­­ta­­liste de la ville du Moyen-Orient se foca­­lise sur l’is­­lam, c’est en partie l’his­­toire préis­­la­­mique d’Alep, mais aussi les impor­­tantes commu­­nau­­tés non musul­­manes qui ont façonné cette ville aujourd’­­hui rasée. En parcou­­rant à pied le souk qu’Atta aimait tant, on se retrou­­vait face à un laby­­rinthe de ruelles. Vu du dessus cepen­­dant, il était parfai­­te­­ment rectan­­gu­­laire : le souk avait été construit sur la via recta hellé­­nis­­tique (la rue droite) qui partait de la porte Ouest de la ville jusqu’à son centre. La preuve de l’en­­che­­vê­­tre­­ment entre diffé­­rentes cultures, loin de la vision essen­­tia­­liste de la civi­­li­­sa­­tion isla­­mique. À une échelle pluri­­sé­­cu­­laire, les Arabes musul­­mans qui conquirent la Syrie au VIe siècle ont succédé aux Grecs qui la conquirent au IIIe siècle avant Jésus-Christ. Même les maisons d’Alep et leurs patios – qu’Atta voyait comme de parfaites illus­­tra­­tions de la doctrine isla­­mique – trouvent leur origine dans la Rome antique. Plus que d’être une mani­­fes­­ta­­tion du style réso­­lu­­ment « orien­­tal » d’Alep, elles étaient au contraire la preuve mani­­feste d’échanges durables avec l’Oc­­ci­dent.

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Les trans­­for­­ma­­tions progres­­sives de l’ur­­ba­­nisme
Crédits : DR

Les tenta­­tives d’Atta de proté­­ger Alep des lois du marché occi­­den­­tales étaient l’ex­­pres­­sion de ses peurs plus que de l’his­­toire de la ville. La richesse qui permit au souk d’Alep de se construire prove­­nait d’échanges inter­­­na­­tio­­naux. La ville a acquis une grande impor­­tance sous les Otto­­mans grâce à sa posi­­tion stra­­té­­gique sur la route de la soie. Au carre­­four de l’Est et l’Ouest, Alep a accueilli le premier consu­­lat du monde en 1517, lorsque les diplo­­mates français de François Ier ont ouvert un bureau dans un cara­­van­­sé­­rail. Les Véni­­tiens et Éliza­­beth Ire d’An­­gle­­terre ont rapi­­de­­ment suivi. Atta voyait le commerce mondial comme une menace contre la culture tradi­­tion­­nelle d’Alep, ville qui s’est construite grâce aux échanges commer­­ciaux inter­­­na­­tio­­naux. Puis la construc­­tion du canal de Suez a coupé Alep des routes commer­­ciales entre l’Est et l’Ouest, assu­­rant la pros­­pé­­rité des villes côtières.

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Aujourd’­­hui, le port de Hambourg – non le comp­­toir d’Alep – est la plus grande place des ventes du monde pour les tapis orien­­taux. Dans sa section du Spei­­chers­­tadt, les entre­­pôts s’alignent à perte de vue, remplis de marchan­­dises en prove­­nance du Moyen-Orient qui attendent d’être envoyées aux quatre coins du globe. La pros­­pé­­rité d’Ham­­bourg renforçait Atta dans ses convic­­tions, l’en­­traî­­nant de plus en plus loin dans le fonda­­men­­ta­­lisme. Il ne voyait pas que comme au temps de l’âge d’or d’Alep, c’était de la nature cosmo­­po­­lite de la ville que prove­­nait sa richesse. Lorsque Fouad Ajami a écrit dans le New York Times Maga­­zine qu’il connais­­sait presque Moham­­med Atta, il voulait dire qu’il connais­­sait d’autres jeunes Égyp­­tiens qui, comme Atta, ont embrassé le fonda­­men­­ta­­lisme à l’étran­­ger. Ajami comprend peut-être Atta en tant qu’É­­gyp­­tien, mais on doit aussi le comprendre en tant qu’ar­­chi­­tecte. Le Caire, entre sa mémoire de l’im­­pé­­ria­­lisme euro­­péen et sa dicta­­ture soute­­nue par les États-Unis, est une des pires publi­­ci­­tés possibles pour les rela­­tions Est-Ouest. C’est sans doute pour cela qu’Atta est resté imper­­méable à l’Alep histo­­rique, cette ville commer­­ciale et cosmo­­po­­lite où Euro­­péens, Arabes, Chinois, juifs et musul­­mans vécurent ensemble pendant des siècles. Il mépri­­sait la diver­­sité de Hambourg et son mercan­­ti­­lisme ; il a attaqué New York la poly­­glotte. ulyces-architect911-08


Traduit de l’an­­glais par Pierre Laurent et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « The Archi­­tect of 9/11 », paru dans Slate. Couver­­ture : Le memo­­rial du World Trade Center.


LE PARCOURS SANGLANT DE KHALED KELKAL, LE PREMIER DJIHADISTE FRANÇAIS

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Khaled Kelkal avait 24 ans quand il a été abattu par les gendarmes dans la banlieue de Lyon. Comment en était-il arrivé là ?

I. Les « petits losers »

Khaled Kelkal était un jeune homme de petite taille mais bien bâti, dont les cheveux formaient une épaisse tignasse de boucles noires. Il est entré en prison à l’âge de 19 ans, faisant montre d’une espèce de défiance frivole qui est la marque de tant d’autres jeunes délinquants de son âge. Ses braquages, ses courses-pour­­suites avec les flics ? Pour lui, ce n’était qu’un « jeu », comme il l’a confié au socio­­logue Diet­­mar Loch en 1992. Son arres­­ta­­tion l’a échaudé. « Et vous savez, en prison, on ne peut que gamber­­ger. Et j’ai pu beau­­coup gamber­­ger », a-t-il confié au cher­­cheur. « Je sais, c’est vrai, tout ce que m’a dit ma mère, mon père… Mais on s’en rend compte qu’a­­près, parce que, sur le coup, on est comé­­dien. Et dans la prison on est tout à coup spec­­ta­­teur, on se dit : “On n’est plus dans la vie, qu’est-ce que j’ai fait ?” » ulyces-khaledkelkal-01 Kelkal s’est tourné vers l’is­­lam qui avait bercé son enfance, y trou­­vant le sens de la cama­­ra­­de­­rie et le senti­­ment d’ap­­par­­te­­nance à une commu­­nauté qu’il n’avait trou­­vés précé­­dem­­ment que dans le crime. « Je ne suis ni arabe, ni français, je suis musul­­man. Je ne fais aucune diffé­­rence. Si main­­te­­nant le Français devient un musul­­man, il est pareil que moi, on se pros­­terne nous devant Dieu. Il n’y a plus de races, plus rien, tout s’éteint, c’est l’uni­­cité, on est unis », disait-il. « Vous entrez à la mosquée, vous êtes à l’aise tout de suite, on vous serre la main, on vous consi­­dère comme un ami qu’on connaît depuis plus long­­temps. » Trois ans plus tard, Kelkal, alors âgé de 24 ans, était l’homme le plus recher­­ché de France. On avait trouvé la preuve qui le liait à la série d’at­­ten­­tats meur­­triers commis à Paris, et il était en cavale durant cet été placé sous le signe de la peur. Ses empreintes avaient été retrou­­vées sur une bonbonne de gaz placée sur une ligne de TGV qui avait manqué d’ex­­plo­­ser.

À la fin du mois de septembre, des témoins l’ont repéré dans les collines qui s’étendent en péri­­phé­­rie de Lyon, à 25 km à peine de la cité où il avait grandi. Deux nuits plus tard, son corps gisait sur le trot­­toir d’une rue sombre de la commune de Vaugne­­ray, un pisto­­let enrayé à la main. Les gendarmes de l’EPIGN ont tâté son corps du pied pour être bien sûrs qu’il était mort. On a retrouvé sur lui deux couteaux, une bous­­sole, et un Coran. Le jeune homme avait rejoint le GIA, le Groupe isla­­mique armé – des insur­­gés djiha­­distes luttant contre le régime mili­­taire putschiste en Algé­­rie. (En soute­­nant ses géné­­raux, la France était deve­­nue une cible secon­­daire.) En prison, semble-t-il, Kelkal avait été exhorté à reve­­nir à la reli­­gion par un isla­­miste algé­­rien. Les experts affirment que son recru­­te­­ment par le GIA a eu lieu peu de temps après sa sortie de prison, à un moment où il se trou­­vait parti­­cu­­liè­­re­­ment vulné­­rable : malgré la matu­­rité qu’il avait gagnée durant son séjour carcé­­ral, il n’avait ni travail ni pers­­pec­­tives d’ave­­nir.

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