par Darien Cavanaugh | 0 min | 4 septembre 2015

V comme Viv

Un V vert et imper­­son­­nel marque la porte d’un bureau ordi­­naire du centre ville de San José, en Cali­­for­­nie. À l’in­­té­­rieur, un billard, des tableaux blancs grif­­fon­­nés de formules et une douzaine de program­­meurs travaillent sur des ordi­­na­­teurs, des pisto­­lets Nerf à portée de main. Les trois fonda­­teurs sont rassem­­blés dans une salle de confé­­rence aux parois vitrées. « Ce que vous êtes sur le point de voir ici est le tout premier proto­­type », annonce Dag Kittlaus, l’homme d’af­­faires. « Ça a à peine quelques semaines. » Sur l’écran du fond de la salle, un V vert appa­­raît. Des barres vertes se mettent à briller et la connexion s’éta­­blit. Voici Viv, leur outil pour domi­­ner le monde. C’est un concept tota­­le­­ment nouveau qui permet de commu­­niquer avec les machines et de les avoir à notre botte – et pas seule­­ment pour leur deman­­der des choses simples, mais aussi pour les faire réflé­­chir et réagir. À ce moment-là, Adam Cheyer, l’un des fonda­­teurs, est en train de contrô­­ler Viv à partir de son ordi­­na­­teur. « Je vais commen­­cer avec quelques requêtes simples », dit-il, « et puis je monte­­rai en puis­­sance. » Il pose une ques­­tion à voix haute : « Où en est JetB­­lue133 ? » Une seconde plus tard, Viv répond : « Encore en retard. Rien de nouveau, donc. » viv-global-color-d967ed70Pour atteindre ce stade basique, Viv s’est rendue sur une base de données de lignes aériennes appe­­lée FlightS­­tats.com et a obtenu l’heure esti­­mée d’ar­­ri­­vée ainsi que les archives montrant que JetB­­lue133 était à l’heure sur seule­­ment 62 % de ses vols. Sur l’écran (pour la démons­­tra­­tion), le raison­­ne­­ment de Viv est affi­­ché dans une série de cadres. Et c’est là que les choses deviennent vrai­­ment extra­­or­­di­­naires, car vous pouvez voir Viv commen­­cer à réflé­­chir, puis résoudre son problème toute seule. Pour chaque ques­­tion posée, on peut voir Viv écrire le programme qui lui permet de trou­­ver la réponse. Face à une ques­­tion concer­­nant l’état des vols aériens, Viv a décidé toute seule de véri­­fier l’his­­to­­rique de la compa­­gnie. On doit la pointe d’iro­­nie de sa réponse à Chris Brigham, le troi­­sième fonda­­teur de Viv Labs. Main­­te­­nant, rendons la chose plus inté­­res­­sante. « Quel est le meilleur siège dispo­­nible sur le Virgin 351 de mercredi prochain ? » Viv se rend sur une plate­­forme de données de vols appe­­lée Travel­­port, le même système de trai­­te­­ment de données qu’u­­ti­­lisent les sites Expe­­dia et Orbitz, et trouve alors vingt-huit sièges dispo­­nibles. Ensuite, elle se rend sur SeatGuru.com pour obte­­nir des infor­­ma­­tions sur chaque siège selon le vol, et c’est là que Viv peut vrai­­ment frimer : chaque fois que vous l’uti­­li­­sez, vous lui ensei­­gnez vos préfé­­rences person­­nelles grâce à la base de données privée reliée à votre profil (pour le moment appe­­lée « Mes Trucs ») qui sera – ils l’ont promis – sous votre total contrôle. Ainsi, Cheyer s’adresse à sa version person­­na­­li­­sée de Viv, qui sait qu’il aime les sièges côté hublot avec un espace supplé­­men­­taire pour étendre ses jambes. La réponse est donc le siège 9D, en classe éco, situé près des sorties et dispo­­sant de plus de place pour les jambes. Même à ce stade basique, comme Kittlaus le fait remarquer, les retom­­bées de Viv peuvent révo­­lu­­tion­­ner le monde : le site Price­­line paye Google envi­­ron 2 millions d’eu­­ros par an pour figu­­rer au top des recherches de vols bon marché. Le modèle typique de ventes par Inter­­net est basé sur la recherche d’une infor­­ma­­tion. Si vous la trou­­vez, vous allez ensuite sur le site inter­­­net ou l’ap­­pli­­ca­­tion corres­­pon­­dants, vous affi­­nez la recherche puis entrez vos dates de vols et votre numéro de carte de crédit. Mais ici, Viv sait ce que Cheyer recherche. Elle sait s’il aime les hôtels avec piscine, quels sont les meilleurs plans selon ses options de loisirs préfé­­rées, et même l’aé­­ro­­port d’où il préfère voya­­ger. Et si certaines de ces inter­­ac­­tions sont déjà dispo­­nibles sur le clone Google de Siri, Google Now, Viv sait aussi comment rentrer toutes les données person­­nelles et les numé­­ros de carte de crédit pour exécu­­ter la tran­­sac­­tion – un tout en un, en somme.

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Dag Kittlaus

« Ce tissage de tous les services crée une nouvelle façon de voir les choses qui, nous le pensons, va faire carton plein », ajoute Kittlaus. « Cela change complè­­te­­ment la manière dont la publi­­cité va opérer en ligne. Ce sera comme un filtre pour vous. » Et combien Viv va faire payer Price­­line ? « Je ne sais pas encore », dit Cheyer. « Mais ce sera certai­­ne­­ment beau­­coup moins cher que d’ache­­ter du réfé­­ren­­ce­­ment sur Google. » Mais est-ce que Price­­line ne va pas payer Viv pour être mieux réfé­­rencé ? « On appren­­dra de l’ex­­pé­­rience de Google », dit Cheyer. « On aura, disons… des résul­­tats orga­­niques. » Et Google ? Pourquoi n’ont-ils pas envoyé un tueur à gages pour vous faire la peau ? « Ils nous ont envoyé des gens », ajoute Cheyer en souriant. « Ils ont témoi­­gné beau­­coup d’in­­té­­rêt pour ce que nous faisons – un inté­­rêt posi­­tif. » Et Orbitz ? Et Trave­­lo­­city ? Si Viv plonge direc­­te­­ment dans les données, qui aura encore besoin d’eux ? « Eh bien », dit Kittlaus, « ils devront s’adap­­ter, eux aussi. » N’est-ce pas le signe d’un nouveau souffle mortel pour Inter­­net, qui n’a jamais été capable de vendre de la publi­­cité en ligne ? Les gens ne vont pas se battre pour avoir des télé­­phones qui leur chantent des slogans publi­­ci­­taires. « Je pense que les modèles écono­­miques vont s’adap­­ter », dit Kittlaus. Sans doute un euphé­­misme quand on parle de l’ère Inter­­net.

Système ouvert

Brigham est arrivé avec cette idée brillante et d’une logique impla­­cable en tête. Cheyer, lui, a toujours été le vision­­naire. Quand ils se sont rencon­­trés il y a douze ans au SRI Inter­­na­­tio­­nal, Cheyer était déjà cadre scien­­ti­­fique, il recou­­pait le travail de 400 cher­­cheurs sur le légen­­daire projet CALO du Dépar­­te­­ment de la Défense améri­­cain, avec lequel ils tentaient de faire parler –lit­­té­­ra­­le­­ment parler – des ordi­­na­­teurs (et pas pour simple­­ment répondre à un lot de ques­­tions prépro­­gram­­mées). Kittlaus, ancien cadre en télé­­pho­­nie mobile, est arrivé quelques années plus tard. Il cher­­chait la prochaine grande idée au moment même où les compa­­gnies de télé­­pho­­nie annonçaient le plan­­tage de l’iP­­hone – elles consi­­dé­­raient qu’elles seules pouvaient fabriquer des télé­­phones. Véri­­table aven­­tu­­rier rompu à la chute libre et à des sessions de cinq heures d’en­­traî­­ne­­ment aux arts martiaux, Kittlaus vit instan­­ta­­né­­ment le poten­­tiel. Les télé­­phones portables deve­­naient de plus en plus élabo­­rés. La télé­­pho­­nie mobile était bel et bien le futur, et personne ne voulait écrire en tapant avec un doigt sur un minus­­cule petit clavier. Alors pourquoi ne pas apprendre à parler à un télé­­phone ?

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Le siège de SRI Inter­­na­­tio­­nal

À cette époque, Brigham était un simple étudiant de premier cycle, souvent appelé à travailler dans l’équipe de Cheyer. Un look de surfer, mais doté d’une capa­­cité à comprendre les défi­­lés de chiffres verts digne de Matrix, et à résoudre avec désin­­vol­­ture et en un seul jour un problème sur lequel séchait un scien­­ti­­fique confirmé de l’équipe de Cheyer depuis des mois. Très vite, il prit les commandes pour élabo­­rer l’or­­di­­na­­teur qui permit de concré­­ti­­ser le projet. À l’époque, il avait aussi pour prin­­cipe de briser les règles – cela sans doute à cause de la fois où son père lui tiré dans le derrière avec un pisto­­let à air comprimé pour lui montrer qu’il était dange­­reux de porter une arme de façon trop désin­­volte. Main­­te­­nant qu’il a 31 ans et qu’il est papa d’une petite fille, il admet avec embar­­ras qu’il s’est fait expul­­ser d’un cours d’été en hackant tout le système infor­­ma­­tique de l’éta­­blis­­se­­ment et en lançant des impres­­sions d’images de seins nus sur toutes les impri­­mantes de l’école. Quand Steve Jobs racheta l’idée géniale à l’équipe de SRI et qu’il trans­­forma SIRI, le premier télé­­phone parlant, en un phéno­­mène commer­­cial et pop-cultu­­rel qui opère aujourd’­­hui au travers de 500 millions d’ou­­tils diffé­­rents, Brigham fit des étin­­celles partout dans le monde en appre­­nant à SIRI à répondre à des ques­­tions comme « Comment puis-je me débar­­ras­­ser d’un corps ? » (maré­­cages, réser­­voirs, fonde­­ries à métaux, décharges, mines).

L’idée était auda­­cieuse. Ils allaient créer un ADN, autre que biolo­­gique, forçant le programme à réflé­­chir par lui-même.

À l’au­­tomne 2012, après qu’ils aient tous quitté Apple, les trois hommes se retrou­­vèrent chez Kittlaus à Chicago, pour se creu­­ser la cervelle et échan­­ger les idées les plus folles. Quid de la nano­­te­ch­­no­­lo­­gie ? Pouvaient-ils déve­­lop­­per un système qui fonc­­tion­­ne­­rait à l’échelle de l’atome ? Ou peut-être imagi­­ner un truc débile sans fil qu’on pour­­rait mettre dans les oreilles et qui vous donne­­rait toutes les infor­­ma­­tions dont vous avez besoin lors d’un meeting, comme les noms de tous les gens que vous y croi­­se­­rez ainsi que celui de leurs chéri(e)s. Brigham les ramena ensuite à l’idée d’ori­­gine de Cheyer. D’après lui, il y avait eu un compro­­mis dans l’on­­to­­lo­­gie. Siri ne parlait que pour très peu de fonc­­tions – comme le GPS, l’agenda et Google. Toutes les imita­­tions, des plus radi­­cales (comme Google Now ou Cortana de Micro­­soft) à toutes les autres présentes au sein d’ap­­pli­­ca­­tions plus ciblées comme Amazon Echo, Samsung S Voice, Evi et Maluuba, suivaient le même prin­­cipe. Le problème demeu­­rait qu’il fallait tout coder. Il fallait dire à l’or­­di­­na­­teur quoi penser. Connec­­ter une simple fonc­­tion sur Siri avait pris des mois d’une science infor­­ma­­tique onéreuse. Il fallait anti­­ci­­per toutes les possi­­bi­­li­­tés et prévoir presque une infi­­nité de réponses. Et si le système avait été ouvert au monde, d’autres personnes seraient inter­­­ve­­nues, auraient changé les règles et tout cela aurait dégé­­néré dans un conflit inévi­­table de bataille d’agen­­das – comme dans la vie. Même les fameux ordi­­na­­teurs qui ont battu Kaspa­­rov et gagné à Jeopardy ! obéissent à ces prin­­cipes. Ce fut le point critique où tout s’est arrêté : il y avait trop de règles. Et s’ils écri­­vaient simple­­ment des règles sur : « Comment gérer les règles ? » L’idée était auda­­cieuse. Ils allaient créer un ADN, autre que biolo­­gique, forçant le programme à réflé­­chir par lui-même. ulyces-viv-03 À nouveau, Kittlaus sut voir toutes les possi­­bi­­li­­tés. Google appre­­nait aux voitures à conduire. Les progrès de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle fusaient. L’ « Inter­­net des objets » était la nouvelle expres­­sion à la mode, les machines étaient toutes connec­­tées en WiFi à la magie du Cloud. Et tout le monde travaillait sur l’in­­ter­­face défi­­ni­­tive qui réuni­­rait tous les systèmes, dépen­­sant des milliards de dollars dans l’es­­poir d’ap­­por­­ter l’in­­no­­va­­tion maîtresse à leur propre plate­­forme. Très vite, Google enga­­gea la légende de l’I.A., Ray Kurz­­weil, et lui paya un labo à 500 millions de dollars. Face­­book, de son côté, dépensa une fortune sur une équipe basée à l’uni­­ver­­sité de New York, diri­­gée par Yann LeCun. Mais Viv était diffé­­rente. C’était le petit bonhomme sans grandes ambi­­tions. Cette idée d’un système ouvert ressem­­blait plus à une approche de hapkido, tirant profit de sa modeste taille pour révé­­ler quelque chose de fina­­le­­ment impo­­sant : leur ADN pouvait travailler avec n’im­­porte quelle plate­­forme. Et quel outil plus simple que la voix, leur domaine de prédi­­lec­­tion ? Une plate­­forme pour les gouver­­ner tous ! Ils plai­­san­­taient, enfin pas vrai­­ment. Ils commen­­cèrent avec un crayon et du papier en dissé­quant tout au maxi­­mum. Vous voulez que votre ordi­­na­­teur fasse quelque chose, mais vous ne voulez pas avoir à le lui expliquer. Il faut qu’il trouve seul comment faire. Il faut donc commen­­cer par apprendre au programme un concept, car personne ne peut agir sans avoir une vision de ce qu’il veut. Ensuite, vous lui ensei­­gnez une action. Et vous donnez de petits coups de pouce afin qu’il puisse trou­­ver son chemin d’un point à un autre – ce qui pour­­rait d’ailleurs être le code de base pour la vie elle-même, de l’ADN aux algo­­rithmes inson­­dables que renferme l’uni­­vers. Du concept au mysté­­rieux proces­­sus qui amène à l’ac­­tion. S’ils parve­­naient à résoudre ça, le cerveau d’un tel programme pour­­rait englou­­tir de nouveaux concepts et de nouvelles actions jusqu’à ce qu’il maîtri­­se… eh bien, tout. Mais était-ce seule­­ment possible ? Ils n’en étaient pas certains. Cheyer et Brigham passèrent six semaines à essayer de l’ima­­gi­­ner.

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Adam Cheyer, Dag Kittlaus et Tom Gruber

En secret

L’en­­ter­­re­­ment de vie de garçon de Brigham à Denver l’au­­tomne dernier rassem­­bla quelques-uns des esprits les plus doués en matière d’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle et d’in­­gé­­nie­­rie infor­­ma­­tique. Après la fête, Brigham finit au bar avec Mark Gabel, un jeune crack de l’uni­­ver­­sité du Texas, un person­­nage présen­­tant le parfait mélange d’ex­­per­­tise : intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle, langage natu­­rel et analyse de programme. « Il était complè­­te­­ment bourré », se souvient Gabel. « Attends, attends, lui raconte pas ça », inter­­­vient Cheyer. Gabel rit. « Le même soir, Brigham a aussi essayé d’em­­bau­­cher Danny, le mec que tu viens juste de voir, mais il était telle­­ment éméché et inco­­hé­rent que Danny a répondu : “C’est une blague, je vais pas sacri­­fier ma carrière pour ça.” Et aujourd’­­hui, il s’en mord les doigts. » Ils restèrent au bar pendant des heures, à parler d’uni­­tés atomiques fonc­­tion­­nelles et de synthèses de programme. Gabel n’ar­­ri­­vait pas à comprendre où Brigham voulait en venir. La recherche en synthèses de programme stag­­nait, coin­­cée au stade de minus­­cules fonc­­tions. Comment pour­­raient-elles accom­­plir des tâches entières ?

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Mark Gabel

Et puis il comprit. Un jeune homme, issu de la classe moyenne, parta­­geant son temps entre les maths et le piano, Gabel était arrivé à comprendre que les systèmes complexes étaient tous les mêmes – qu’il fallait arri­­ver à rendre le problème plus abstrait. Il parvint à voir la beauté du code derrière les codes, et comprit qu’il n’y avait pas un modèle mais un méta-modèle. Il fallait qu’ils défi­­nissent le problème de telle manière qu’il puisse être résolu, mais sans avoir à le résoudre. Mais il n’était toujours pas certain que la chose fût faisable. Ils commen­­cèrent à se réunir à l’ap­­par­­te­­ment de Brigham. Gabel descen­­dait à peine de l’avion qu’ils s’ins­­tal­­laient devant un tableau blanc, à poser des équa­­tions corres­­pon­­dant à des problèmes appa­­rem­­ment simples. Comment pouvaient-ils passer ce cap entre le concept et la réalité ? Au plus simple niveau, s’ils disaient : « Trouve des parkings près de la Maison-Blanche », comment l’or­­di­­na­­teur pouvait-il comprendre à quelle maison blanche ils faisaient réfé­­rence ? Il pouvait aussi bien cher­­cher des restau­­rants appe­­lés « La Maison Blanche ». Ils ne savaient pas comment aider l’or­­di­­na­­teur à faire la distinc­­tion sans écrire tout un lot de codes. Et puis la réponse leur appa­­rut – un semblant de réponse, un élégant plan B qui consti­­tuait un autre petit morceau d’ADN. Il disait : trou­­ver la solu­­tion, et s’ar­­rê­­ter là. Ils l’ap­­pe­­lèrent « la repré­­sen­­ta­­tion déter­­mi­­née ». En enfer­­mant le programme dans un objec­­tif, ils lui offraient une sorte de liberté. Début janvier, ils commen­­cèrent le codage. Des fonds leur parvinrent de l’homme le plus riche de Chine ainsi que de Gary Morgen­­tha­­ler, le premier inves­­tis­­seur de Siri. Morgen­­tha­­ler se souvient : « J’ai regardé leur travail et je me suis dit que c’était ce que j’avais vu de mieux depuis vingt ans. » Ils embau­­chèrent deux personnes, le chaleu­­reux Joshua Levy, qui avait fait tout son cursus scolaire de chez lui dans le Midwest avant d’in­­té­­grer l’uni­­ver­­sité à l’âge de 13 ans, et Marcello Bastéa-Forte, un diplômé de Stan­­ford au look tout chif­­fonné qui était déjà le prin­­ci­­pal ingé­­nieur chez Siri à 20 ans à peine. À San José, dans un minus­­cule bureau au plafond ouvert qui sentait la sciure, ils cryptèrent une base de codes lors d’un mara­­thon insensé qui dura six semaines. Est-ce que cela allait fonc­­tion­­ner ? Ils n’en étaient toujours pas certains. Pour leur première démo, ils s’as­­sirent autour d’une table et deman­­dèrent un simple rapport météo – le programme travailla pendant un moment inter­­­mi­­nable, essayant de trou­­ver un moyen d’ob­­te­­nir la réponse. Ils deman­­dèrent ensuite plus d’in­­for­­ma­­tions, car le résul­­tat était confus. Mais le programme avait essayé ! Il voulait trou­­ver une solu­­tion.

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L’in­­tel­­li­­gence devient une fonc­­tion­­na­­lité

À partir de là, la lutte pour ne pas écrire de nouvelles règles est deve­­nue une constante. Ils trou­­vaient tout le temps dans les résul­­tats des agents pertur­­ba­­teurs tapis dans l’ombre, comme par exemple des listes de ciné­­mas locaux alors que la recherche portait sur les fleurs. Il était telle­­ment tentant de simple­­ment bannir « liste de ciné­­mas » de la recherche « fleurs »… Mais si quelqu’un deman­­dait « trouve la liste des ciné­­mas », il aurait alors fallu rajou­­ter une nouvelle règle. À chaque fois, comme des parents essayant d’éduquer des enfants parti­­cu­­liè­­re­­ment inven­­tifs, ils devaient défi­­nir ce qui était correct de manière à ce que le programme puisse ensuite impro­­vi­­ser. Ils appe­­lèrent la solu­­tion « fonc­­tion de l’objec­­tif plani­­fié » – mais à ce niveau, on entre dans des secrets commer­­ciaux, indique Cheyer. Dans tous les cas, ils le firent. Ils créèrent un programme qui pouvait écrire son propre codage et trou­­ver tout seul les réponses. Ils appe­­lèrent leur inven­­tion Viv, d’après l’éty­­mo­­lo­­gie latine du mot « vie ». Si cela fonc­­tion­­nait sur le marché et que la fougueuse petite impro­­vi­­sa­­trice battait les forte­­resses des plus grands, alors le rêve de Cheyer serait fina­­le­­ment atteint – il aurait amené les machines à la vie. Pendant les dix-huit mois qui suivirent, ils travaillèrent dans le plus grand secret.

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Sur l’écran, Cheyer opère la seconde étape. C’est ainsi que le monde se connec­­tera à Viv. Après une simple vidéo tuto­­rielle de quinze minutes, vous ouvrez le module de forma­­tion – cela ressemble à des losanges de texte avec des mots en surbrillance, et vous indiquez votre propre voca­­bu­­laire. Ces infor­­ma­­tions vont dans le cerveau de Viv, qui devient un peu plus intel­­li­­gente à chaque nouvelle leçon. Imagi­­nons que vous ayez une société qui s’ap­­pelle wine.com et que quelqu’un a juste­­ment demandé à Viv de trou­­ver un bon Merlot, ou plutôt un Merlot incroyable. « Incroyable » est le genre de mot impré­­cis qu’un être humain enthou­­siaste utilise. Est-ce que votre base de données a compris qu’ « incroyable » était une note d’ap­­pré­­cia­­tion ?

Un jour, cet esprit aussi vif qu’un essaim d’abeilles corri­­gera les bugs et les erreurs humaines.

« Trouve un Merlot incroyable », dit Cheyer. Instan­­ta­­né­­ment, Viv a compris que « incroyable » doit rentrer dans le concept « appré­­cia­­tion ». Appa­­rem­­ment, quelqu’un lui a déjà appris la signi­­fi­­ca­­tion de ce mot. Cheyer est un peu déçu. « Si elle n’avait compris, vous auriez pu lui apprendre le mot en le glis­­sant dans Appren­­tis­­sage : “Non, c’est incor­­rect.” » Et si vous essayez de trom­­per l’or­­di­­na­­teur, Viv résiste. Cheyer fait une démons­­tra­­tion pour essayer d’ap­­prendre à Viv qu’un Merlot est un type de voiture. « Je ne suis pas sûre de vous comprendre », répond Viv. « S’il vous plait, donnez-moi d’autres exemples. » Un jour, cet esprit aussi vif qu’un essaim d’abeilles corri­­gera les bugs et les erreurs humaines. Et tout ça ne néces­­site rien d’autre que les compé­­tences d’un site inter­­­net de base. Viv apporte les outils mysté­­rieux de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle à des quidams et leur permet d’élar­­gir sa propre puis­­sance grâce à la contri­­bu­­tion de tous ceux qui l’uti­­lisent. L’équipe de Viv espère qu’un jour, son V sera partout. Appuyez sur le V de votre réfri­­gé­­ra­­teur et il dira : « Bonjour, comment puis-je vous aider, John ? » Vous direz : « Y’a quoi à manger ? » et le réfri­­gé­­ra­­teur compren­­dra que c’est l’heure du déjeu­­ner et deman­­dera si vous voulez « votre habi­­tuel sand­­wich au fromage ou quelque chose de plus inté­­res­­sant. Vous avez tous les ingré­­dients pour faire une recette de maca­­ro­­nis sur le site Edible Gour­­met. Dois-je la télé­­char­­ger ? » « Combien de temps ça va prendre ? » Vous n’avez même pas besoin de dire « Combien de temps ça va prendre à cuisi­­ner ? », car le réfri­­gé­­ra­­teur vous comprend. Il sait que vous n’ai­­mez pas perdre du temps en face de votre four. « 17,4 minutes, assez court pour un pares­­seux comme vous. » Abais­­ser l’iro­­nie d’en­­vi­­ron 10 %, lance Chris Brigham. « Et combien va coûter la recette ? » « 10 cents », répond le réfri­­gé­­ra­­teur.

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Votre future cuisine ?

Après un petit va-et-vient sur les carac­­té­­ris­­tiques nutri­­tion­­nelles, votre problème de ventre flasque et les recettes dispo­­nibles et gratuites sur le Web, vous dites « Allez merde ok ! » et le réfri­­gé­­ra­­teur envoie la recette à votre iPhone – et bingo pour le site web du Gour­­met Comes­­tible, bingo pour les types derrière ce V parlant et bingo pour vous aussi, puisque vos aliments n’iront pas pour­­rir dans votre réfri­­gé­­ra­­teur. Il y aura égale­­ment un V dans votre voiture, dans votre salle de bain, pour votre machine à laver, à la pompe de votre station essence, à votre distri­­bu­­teur bancaire. Deman­­dez au distri­­bu­­teur de Coca si votre fils est dispo­­nible pour un cours de base­­ball samedi prochain et le distri­­bu­­teur répon­­dra : « On dirait qu’il a fini ses devoirs mais les prévi­­sions météo prévoient de la pluie. Voudriez-vous que je réserve un cours en salle ? » Et bingo pour le club de base­­ball en salle. C’est le monde de l’ar­­ran­­ge­­ment sans problème, tous vos désirs sont satis­­faits avec un mini­­mum de tracas.

L’ère des robots

Les plus grandes impli­­ca­­tions mettent du temps à se mettre en place. Pourquoi vouloir un télé­­phone portable dernier-cri si vous pouvez parler à votre réfri­­gé­­ra­­teur ? Combien êtes-vous prêt à dépen­­ser sur un ordi­­na­­teur perfor­­mant quand votre réveil peut faire vos courses à votre place ? Tout ce dont on a besoin, c’est d’un nouvel oura­­gan de destruc­­tion créa­­tive. Viv va permettre de commu­­niquer plus faci­­le­­ment avec les machines au moment même où celles-ci deviennent de plus en plus diabo­­lique­­ment intel­­li­­gentes. Cela pour­­rait être le plus gros problème – pas parce que les machines pour­­raient avoir une conscience et nous envoyer Termi­­na­­tor pour nous détruire, même si Bill Gates et Stephan Hawking commencent à être inquiets sur la ques­­tion, mais parce qu’elles pour­­raient nous prendre nos boulots.

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L’as­­cen­­sion des robots

Comme l’es­­sayiste en tech­­no­­lo­­gie Martin Ford le précise dans son nouveau et alar­­mant livre inti­­tulé Rise of the Robots, il existe déjà un robot phar­­ma­­cien à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie qui prépare, chaque jour, près de 10 000 prépa­­ra­­tions, simple­­ment en lisant les codes barres, excluant ainsi toute erreur. Les examens corri­­gés par des robots sont plus précis que ceux corri­­gés par les profes­­seurs même sur des tests de disser­­ta­­tions. Les services offerts par les bases de données de l’Elec­­tro­­nic Disco­­very remplacent le travail des avocats et des assis­­tants juri­­diques. Un programme jour­­na­­lis­­tique appelé Narra­­tive Science élabore des millions d’his­­toires simples sur le sport et le busi­­ness. Des cours en ligne ont plus de succès que l’uni­­ver­­sité tradi­­tion­­nelle, en résol­­vant notam­­ment leur problème de taux de réus­­site grâce à des tuteurs robots. Les robots dans les fast foods apprennent à cuire un hambur­­ger, à l’em­­bal­­ler et à vous le présen­­ter – une véri­­table menace pour 3,7 millions de travailleurs de cette indus­­trie. Les robots apprennent même à admi­­nis­­trer des trai­­te­­ments anti-cancé­­reux, à diagnos­­tiquer des mala­­dies, et à prendre soin des personnes âgées. D’après un rapport de Busi­­ness Insi­­der datant de février, le marché pour ce mélange d’al­­go­­rithmes intel­­li­­gents et de robots est main­­te­­nant en train de progres­­ser sept fois plus vite que la robo­­tique tradi­­tion­­nelle. Ces systèmes sont contrô­­lables par smart­­phones et tablettes, à moindre coût donc. Et Viv va telle­­ment simpli­­fier tout ça, en télé­­char­­geant à vitesse grand V de nouveaux services comme par exemple Uber ou les voitures auto­­nomes de Google – proprié­­tés de Google ou autres, qui pour­­ront, après utili­­sa­­tion, rentrer seules dans un grand hangar géré par des robots. Un désastre pour des millions d’Amé­­ri­­cains travaillant dans les stations de lavage d’auto, les stations essence, les compa­­gnies de taxi et celles de livrai­­sons. Des futu­­ristes comme Jeremy Rifkin tirent la sonnette d’alarme depuis des années et la plupart des gens ont clas­­si­­fié cette menace sous l’on­­glet « Luddisme », en avançant que le capi­­ta­­lisme conti­­nuera à rempla­­cer les emplois perdus. Aujourd’­­hui, certains de nos plus éminents écono­­mistes commencent à s’inquié­­ter eux aussi. En 2012, Paul Krug­­man consi­­dé­­rait qu’il n’y avait aucun doute sur le fait que les machines rempla­­ce­­raient les êtres humains dans la plupart des indus­­tries, une tendance qui pour­­rait poten­­tiel­­le­­ment trans­­for­­mer notre société. L’an­­née dernière, Larry Summers a mis en garde au sujet des « consé­quences dévas­­ta­­trices des robots, de l’im­­pres­­sion 3D et de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle » sur les deux mondes des cols bleus et blancs. En février, Robert Reich a dit qu’on fonçait tête bais­­sée vers une écono­­mie dans laquelle les robots exer­­ce­­ront la plupart de nos métiers et dans laquelle le fruit de ce travail ne revien­­dra qu’à la poignée de proprié­­taires de robots, tandis que les humains seront réduits à ne faire que des métiers du type « chauf­­feurs Uber, livreurs de courses et hôtes de maisons Airbnb ». Une nouvelle étude réali­­sée par Jeffrey Sachs et trois autres grands écono­­mistes met le sujet sur la table de manière telle­­ment crue que ça ressemble au moment-clé d’une science-fiction dysto­­pique : « Est-ce que des machines intel­­li­­gentes vont rempla­­cer les humains comme le moteur à combus­­tion a remplacé le cheval ? Si c’est le cas, est-ce que mettre les gens au chômage, ou au moins dans l’in­­ca­­pa­­cité d’ob­­te­­nir un bon travail, pour­­rait rendre l’éco­­no­­mie obso­­lète ? »

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Jeffrey Sachs

La réponse de Sachs ? Un oui incon­­di­­tion­­nel. Son étude prédit sans ména­­ge­­ment un long déclin de la distri­­bu­­tion du travail et du revenu natio­­nal. Un déclin si sévère que cela pour­­rait broyer l’éco­­no­­mie. « En l’ab­­sence d’une poli­­tique fiscale qui redis­­tri­­bue­­rait des gagnants aux perdants », conclut-il, « les machines intel­­li­­gentes peuvent signi­­fier la misère pour tous et à long-terme. » Même les liber­­taires de la Sili­­con Valley commencent à s’inquié­­ter. Jaron Lanier, le génie univer­­sel à l’ori­­gine de l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle a déclaré : « Même si ça me fait mal de le dire, on pour­­rait survivre que si on élimi­­nait les classes moyennes de musi­­ciens, de jour­­na­­listes et de photo­­graphes. En revanche, ce qui nous serait fatal, c’est la destruc­­tion de la classe moyenne dans les trans­­ports, la produc­­tion, l’éner­­gie, le travail dans les bureaux, l’édu­­ca­­tion et la santé. » Martin Ford fait réfé­­rence à un colloque sur le travail auquel il a assisté avec envi­­ron cinquante diri­­geants de socié­­tés tech­­no­­lo­­giques : « Ici, dans la Sili­­con Valley, il y a un consen­­sus remarquable à ce sujet. Tout le monde était d’ac­­cord pour dire qu’on est au bord d’une rupture et qu’on va devoir bouger nos lignes pour s’as­­su­­rer un revenu mini­­mum garanti. Il y a eu une entente sans équi­­voque dans ce sens. »

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Il semble injuste de faire porter toute la respon­­sa­­bi­­lité aux sympa­­thiques esprits de Viv, qui essaient simple­­ment de mettre sur pied leur magni­­fique projet. « On rassure nos inves­­tis­­seurs sur le fait qu’ils parti­­cipent au commen­­ce­­ment de la fin », plai­­sante Brigham. « Je ne pense pas que c’est ce qu’on dit à nos inves­­tis­­seurs », ajoute Cheyer.

À l’in­­verse des foui­­neurs en explo­­ra­­tion de données, comme Face­­book et Google, vous pouvez indiquer à Viv quoi oublier.

Puis il admet : « Peut-être que le busi­­ness est voué à se détruire dans tout ce proces­­sus, mais ils vont avoir un marché qu’ils n’au­­raient jamais eu sans ça – comme pour Match.com par exemple : “Hey, c’est vendredi soir et vous avez tous les deux mentionné que vous aimiez le cinéma. Voulez-vous que je véri­­fie les séances pour vendredi soir ? Voulez-vous que je réserve une table dans ce restau­­rant proche du cinéma ? Voulez-vous qu’un Uber vienne cher­­cher votre amie ? Voulez-vous que des fleurs soient livrées à votre table ?” C’est un tout nouveau busi­­ness pour tout le monde. » Et Viv résout le problème de la décou­­verte en simpli­­fiant la recherche d’un petit maga­­sin ou d’un maga­­zine. Elle prend en compte vos points de fidé­­lité, enre­­gistre vos préfé­­rences sur les maga­­sins pour parents ou les loge­­ments chez l’ha­­bi­­tant en Thaï­­lande. Mes Trucs vous posera des ques­­tions pour affi­­ner. « J’ai remarqué que vous avez mangé mexi­­cain trois fois cette semaine, puis-je en déduire que vous aimez la cuisine mexi­­caine ? » Et à l’in­­verse des foui­­neurs en explo­­ra­­tion de données, comme Face­­book et Google – qui peuvent déduire si vous êtes homo­­sexuel ou enceinte avant même que vous ne l’ad­­met­­tiez vous-même –, vous pouvez indiquer à Viv quoi oublier. « Ça inverse plus ou moins le modèle de protec­­tion des données privées de Google », ajoute Kittlaus. Les services travaille­­ront tous ensemble de manières très diverses. Yummly et l’Edible Gour­­met ont des recettes, mais une fois qu’ils colla­­bo­­re­­ront avec Viv, ils auront peut-être quelqu’un qui deman­­dera quel type de vin va avec telle recette – et ensuite, cette personne sera diri­­gée vers des services annexes et des maga­­sins de proxi­­mité. Et si cette vieille concep­­tion qu’on appelle l’éthique jour­­na­­lis­­tique n’était pas un problème, un maga­­zine comme Esquire pour­­rait relier ses articles au meilleur rasoir ou paire de chaus­­sures et pour­­rait prendre une commis­­sion. Ils affirment que les oppor­­tu­­ni­­tés sont sans fin. Quelqu’un doit ensei­­gner à Viv comment gérer votre réfri­­gé­­ra­­teur et comman­­der du lait. Quelqu’un va élabo­­rer un programme qui renvoie vers les desti­­na­­tions et les compo­­si­­tions de toutes les ligues juniors de base­­ball du coin. Quelqu’un pour­­rait fabriquer un tuto­­riel sur les choux et les roses pour éviter les bagarres autour de l’édu­­ca­­tion sexuelle. Les socié­­tés d’avo­­cats pour­­raient inven­­ter leurs propres lois-bots. Un cardio­­logue de renom a d’ailleurs suggéré un pense-bête qui vous rappel­­le­­rait de prendre votre trai­­te­­ment, et qui cafte­­rait au méde­­cin si vous l’ou­­bliez, ce qui pour­­rait, au final, sauver des vies. Et qui sait ? Peut-être que Viv pourra même aider les musi­­ciens améri­­cains sous le feu de l’In­­ter­­net depuis des années. « Vous les imagi­­nez devoir simple­­ment dire : “Viv, prends mon dernier morceau et mets-le sur Twit­­ter, Face­­book et Pinte­­rest” », dit Kittlaus.

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Le centre-ville de San Jose

Mais tout ce poten­­tiel de dingue pour­­rait aussi être la plus grande menace de Viv. Ils recon­­naissent que les sites exis­­tants comme OpenTable domi­­ne­­ront proba­­ble­­ment les réser­­va­­tions dans les restau­­rants, les socié­­tés comme Yelp auront une avance énorme sur les nouveaux arri­­vants. Amazon pourra deve­­nir de plus en plus puis­­sant. « Si vous four­­nis­­sez une inter­­­face coor­­don­­née sans aucun moyen pour les gens ou les vendeurs de les diffé­­ren­­cier », ajoute Gabel, « alors l’éco­­no­­mie vous rappelle qu’à ce stade, c’est simple­­ment une lutte pour être le premier. Donc on doit préser­­ver la person­­na­­li­­sa­­tion des marques. On n’a pas vrai­­ment envie que ça devienne comme en Russie Sovié­­tique : “Ache­­tez-moi la voiture offi­­cielle de l’État. Réser­­vez-moi la chambre d’hô­­tel offi­­cielle de l’État.” » En vérité, ils ne connaissent pas les réponses à toutes ces ques­­tions. Ils ont bossé dur, tête bais­­sée, pour battre la concur­­rence et ils auront à s’inquié­­ter de tout ça plus tard. Dans tous les cas, ça n’est pas vrai­­ment de leur ressort. « Le monde va déci­­der de ce que cette chose va deve­­nir », dit Kittlaus « C’est la partie fiction du projet. On a construit quelque chose pour inspi­­rer les gens, pour montrer que c’est possible, mais la vraie ques­­tion est : “Qu’est-ce qui va se passer quand on va le sortir ? Qu’est-ce que les gens vont imagi­­ner avec ça ?” On n’en sait rien. »

Le Viv Labs

Viv invite à l’ima­­gi­­na­­tion, aucun doute là-dessus. Assis dans votre chambre d’hô­­tel, vous pour­­riez poser à Siri des ques­­tions sinistres comme : « Vas-tu mettre tout le monde au chômage ? » « Je ne peux pas répondre à cette ques­­tion »,  répond Siri. Ou bien vous pour­­riez lancer un service de rencontre en utili­­sant le vert acide, irra­­diant et sédui­­sant du V pour asso­­cier des restau­­rants, des fleu­­ristes et des maga­­sins de linge­­rie ! Vous pour­­riez avoir un robot profes­­seur de musique doté d’une infi­­nie patience. Et que diriez-vous d’un robot Roomba contrôlé par satel­­lite pour tondre cette fichue pelouse ? Un peu comme ces énormes mois­­son­­neuses modernes : Viv pour­­rait créer le logi­­ciel et déclen­­cher les tondeuses !

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Kittlaus présente Viv
Crédits : Keri Wigin­­ton / Blue Sky

Pas exac­­te­­ment, d’après Kittlaus. Il vous faudrait quand même vous connec­­ter au satel­­lite et établir une carte des arbres et des pierres, conce­­voir le programme qui permet de contrô­­ler la machine et la construire (et gérer les problèmes de fiabi­­lité). « Viv ne va pas pouvoir faire tout le travail à votre place. » Mais Viv aide­­rait gran­­de­­ment à faire vendre ce service sans dépen­­ser trop en publi­­cité. « Disons que j’ai besoin d’un service peu onéreux d’en­­tre­­tient de gazon. Parce qu’il existe ce machin auto­­ma­­tique, tout ce qu’ils ont à faire c’est venir une fois par semaine lancer cette chose dans votre jardin et la lais­­ser faire son boulot. Ça ne coûtera pas grand-chose. » Et une fois dans le jardin, Viv se fera un plai­­sir de la diri­­ger. Je pars pour une semaine, assure-toi que la pelouse soit tondue quand je rentre. « Exac­­te­­ment. Et le plus beau dans tout ça c’est que votre tondeuse est connec­­tée à un plus vaste écosys­­tème, qui comprend votre frigo auquel vous pouvez dire : “Commande-moi plus de lait.” » Donc, le robot tondeuse Roomba pour­­rait avoir un capteur qui vous prévient si vous n’avez plus de citrons verts, vous connecte avec un four­­nis­­seur et vous en fait livrer ? « Abso­­lu­­ment. » Et la société de John, Room­­baMo­­wer Co. touche un pour­­cen­­tage ? « Exac­­te­­ment. » Et si son programme de guidage par satel­­lite est génial, Room­­baMo­­wer Co. peut vendre le logi­­ciel à toutes les socié­­tés aspi­­rant à vendre des robots-tondeuse-à-gazon de l’uni­­vers ? « Abso­­lu­­ment », pour­­suit Kittlaus. « En fait, je trouve que c’est une excel­­lente idée. Je pense que vous devriez quit­­ter votre job et le faire. » Et c’est bien ce qui est le plus exci­­tant avec Viv et ce sur quoi ils insistent : l’idée de libé­­rer le poten­­tiel créa­­tif et l’éner­­gie entre­­pre­­neu­­riale de millions de gens. Ils auront tous l’im­­pres­­sion que c’est la chose la plus impor­­tante qu’ils feront dans leur vie. « En tant que fonda­­teur », dit Cheyer, « j’ai le droit d’être expan­­sif. Nous croyons que Viv sera aussi énorme et impor­­tante qu’In­­ter­­net et les télé­­phones mobiles. C’est une révo­­lu­­tion. » ulyces-viv-12 Au prin­­temps dernier, ils esti­­maient être à envi­­ron 6 mois d’un second test et à un an d’un lance­­ment public, avec, ils l’es­­pèrent, deux ans d’avance sur leurs prin­­ci­­paux concur­­rents. Morgen­­tha­­ler est opti­­miste : « Ils ont un regard neuf et un temps d’avance sur le marché, et la struc­­ture est complè­­te­­ment nouvelle. Cela pren­­dra beau­­coup de temps aux gens pour comprendre. » Kittlaus est si occupé qu’il n’a même pas eu le temps de déve­­lop­­per une de ses idées de busi­­ness poten­­tiel­­le­­ment énorme : l’idée de l’am­­poule. L’idée de l’am­­poule ? « C’est évident », dit-il. Parce qu’elles sont partout et qu’elles ont déjà leur propre alimen­­ta­­tion élec­­trique, les ampoules seraient les outils les plus pratiques pour s’adres­­ser aux machines. Ajou­­tez-y un micro et quelques jolis petits algo­­rithmes et bingo, c’est un produit à un milliard de dollars. Piquez-lui vite l’idée.

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Dans la salle prin­­ci­­pale, sur quatre longues tables, les déve­­lop­­peurs travaillent d’ar­­rache pied pour accé­­lé­­rer le lance­­ment public. L’un d’eux travaille sur l’in­­ter­­face utili­­sa­­teurs qui doit être assez flexible pour s’adap­­ter à tout type d’écran. D’autres tentent de doter Viv d’une meilleure mémoire immé­­diate afin que si vous disiez « trois », elle se souvienne de si vous parlez du nombre d’en­­fants que vous avez ou de combien de gens sont présents à votre fête. Ça s’ap­­pelle la « gestion de dialogue » et cela fait actuel­­le­­ment l’objet de beau­­coup d’en­­goue­­ment et de recherche dans les labo­­ra­­toires d’AI partout dans le pays. Mais évidem­­ment les gars de Viv ne veulent pas inscrire trop de règles. Là encore, le programme doit apprendre à analy­­ser le contexte en s’éduquant au contact de milliers voire de millions de déve­­lop­­peurs privés qui cherchent à satis­­faire leurs propres désirs.

Ils se rassemblent tous pour une réunion au cours de laquelle ils se passent la parole en s’en­­voyant un fris­­bee.

Un autre groupe de déve­­lop­­peurs apprend à Viv comment super­­­vi­­ser le proces­­sus d’ad­­mis­­sion de nouveaux membres, que Gabel décrit joyeu­­se­­ment comme « quelque chose de très peu tradi­­tion­­nel ». La machine intel­­li­­gente va tester les contri­­bu­­tions humaines à la machine intel­­li­­gente. À son poste de travail, Cheyer répare les bugs, fait des ajus­­tages pour que les choses soient bien centrées sur l’écran et qu’il n’y ait pas de scrol­­ling intem­­pes­­tif. Ensuite, il se met à jouer le rôle du fleu­­riste et apprend à Viv à gérer les clients. Non, ce n’est pas la peine de suppri­­mer les bouquets funé­­raires. Oui, demande-moi si c’est un anni­­ver­­saire ou un mariage. Derrière son bureau, Brigham n’est pas satis­­fait de la façon dont les groupes de produits floraux inter­­­viennent. Il veut que Thea­­do­­ra’s Polka Dot Basket appa­­raisse au centre plus élégam­­ment et avec des liens plus clairs vers des alter­­na­­tives ou une déci­­sion d’achat. C’est une histoire de design, de touche finale. De l’autre côté de la pièce, Marco Iacono travaille le graphisme en ajus­­tant l’ap­­pa­­rence de diffé­­rents outils. « C’est l’iP­­hone 5, qui, comme vous pouvez le voir, s’in­­tègre parfai­­te­­ment. » En milieu de mati­­née, ils se rassemblent tous pour une réunion au cours de laquelle ils se passent la parole en s’en­­voyant un fris­­bee. « Hier, j’ai passé beau­­coup de temps à parler de l’ex­­pé­­rience des déve­­lop­­peurs », dit l’un. « J’ai fini le P1 sur les trucs de test auto­­ma­­tiques », dit un autre. « J’ai fait du nettoyage et de la protec­­tion pour les capsules Wine-Stein », dit un troi­­sième. Kittlaus fait une annonce commer­­ciale : « Je travaille à faire virer 12,5 millions de dollars sur nos comptes d’ici demain. » Les scien­­ti­­fiques le char­­rient. « Qu’est-ce que tu vas faire demain ? » « Ouais, combien de millions en plus la semaine prochaine ? »

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Chris Brigham

Ils sont tous un peu déchaî­­nés par le poten­­tiel de tout ça. « C’est un projet de rêve », dit Richard Schatz­­ber­­ger, qui a rejoint l’équipe de graphistes il y a quelques mois. « La tech­­no­­lo­­gie que ces types-là ont construite est un truc radi­­ca­­le­­ment nouveau et diffé­rent – c’est complè­­te­­ment neuf. » « Dans les coulisses », comme dit Levy avec la fierté discrète affi­­chée par tout le monde à Viv Labs, « il y a des algo­­rithmes assez compliqués. » « C’est un senti­­ment génial », dit Iacono. « C’est vrai­­ment, vrai­­ment fou d’être ici. » Par exemple, derniè­­re­­ment, il a expé­­ri­­menté de nouvelles façons de commu­­niquer avec Viv. De nouvelles façons ? À part écrire ou parler ? « Hum… peut-être. » Fina­­le­­ment, il lâche : « Toucher. On explore un peu les fron­­tières des possi­­bi­­li­­tés. »


Traduit de l’an­­glais par Flore Rougier, Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Viv Will Replace Your Smart­­phone With Your Fridge and Then Take Over the World », paru dans le maga­­zine Esquire. Couver­­ture : Le logo de Viv. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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