par Darmon Richter | 18 juillet 2014

Bâtie pour héber­­ger plus d’un million d’âmes, la ville d’Or­­dos pour­­sui­­vait une noble desti­­née, celle de deve­­nir le joyau de la Mongo­­lie-inté­­rieure. Une vaine utopie. Les rues de la métro­­pole futu­­riste sont aujourd’­­hui aussi désertes que les steppes du nord de la Chine qui l’en­­cerclent. À peine 2 % de ses bâti­­ments ont été un jour habi­­tés. Le reste a été laissé à l’aban­­don avant même la fin des travaux. Visite guidée de celle qu’on appelle désor­­mais la Ville Fantôme de la Chine. L’en­­vie m’a pris l’an dernier d’une petite virée par là-bas, histoire de voir de mes propres yeux cette étrange méga­­lo­­pole fantôme. Je m’at­­ten­­dais à du bizarre. J’ai été servi. Le marché immo­­bi­­lier chinois est déjà une bizar­­re­­rie à lui seul. Avec une popu­­la­­tion esti­­mée à 1 351 000 000 habi­­tants, et bien plus à l’ins­­tant où vous lisez ces lignes, le boom de l’im­­mo­­bi­­lier a enfanté des nouveaux million­­naires par dizaines, et une classe supé­­rieure dont les repré­­sen­­tants se multi­­plient à vitesse grand V. Mais les analystes craignent aujourd’­­hui l’ex­­plo­­sion de cette bulle de l’im­­mo­­bi­­lier. D’au­­tant que le pays a des dettes – et des grosses, de l’ordre de mille milliards de dollars. Dans le même temps, un milliard de Chinois peuvent désor­­mais rêver de grosses voitures, de smart­­phones, d’In­­ter­­net et de cartes de crédit. Certaines villes chinoises sortent de terre comme des cham­­pi­­gnons, sans que nous n’en soyons même au courant. Mais pour une success story écono­­mique, combien de ratés, d’im­­passes, de banque­­routes ? Mystère. Une seule certi­­tude : de toutes ces bizar­­re­­ries immo­­bi­­lières, aucune n’at­­teint en étran­­geté celle de la ville fantôme made in China, Ordos.

Arri­­vée dans la ville fantôme

La ville d’Or­­dos est un centre urbain grand style, situé en bordure du désert d’Or­­dos, et aussi une des villes prin­­ci­­pales de la Mongo­­lie-inté­­rieure. Cette région géogra­­phique est répu­­tée pour sa popu­­la­­tion en pleine explo­­sion, comme ses zones rési­­den­­tielles et son PIB record, plus élevé que celui de Pékin. La Mongo­­lie-inté­­rieure est inté­­res­­sante à plus d’un égard. C’est d’abord le berceau de Genghis Khan – 79 % de sa popu­­la­­tion seule­­ment y est d’ori­­gine chinoise « histo­­rique » (ethnie Han), la quasi tota­­lité du reste (17 %) étant d’ori­­gine mongole. Autre­­fois ratta­­chée à la Grande Mongo­­lie, elle devint, du temps de la Chine impé­­riale puis lors de la montée du Parti commu­­niste chinois, une province sous coupe chinoise. C’est ensuite l’un des seuls endroits au monde à avoir conservé l’écri­­ture mongole tradi­­tion­­nelle. Si la Mongo­­lie adopta l’al­­pha­­bet cyril­­lique pendant l’ère commu­­niste, les Mongols de Chine, eux, ressen­­tirent peut-être un plus fort besoin de reven­­di­­ca­­tion. Toujours est-il qu’ils se cram­­pon­­nèrent à leur héri­­tage et, avec lui, à ces anciens carac­­tères que l’on voit désor­­mais appa­­raître sur les panneaux de signa­­li­­sa­­tion, à Ordos comme à Kang­­ba­­shi.

Aucun, cepen­­dant, n’a osé pous­­ser l’ex­­plo­­ra­­tion jusqu’aux confins de la ville, loin du centre et de ses rues adja­­centes, là où le paysage post-apoca­­lyp­­tique laisse libre cours à l’ima­­gi­­na­­tion

Quand, en 2003, un consor­­tium de promo­­teurs lança un projet d’ur­­ba­­ni­­sa­­tion qui aurait pour théâtre les abords de la ville exis­­tante et pour petit nom « Nouveau Kang­­ba­­shi », Ordos semblait promise au titre de joyau futu­­riste serti en belle place sur le diadème des villes d’État chinoises. Personne n’ima­­gi­­nait alors la rapi­­dité avec laquelle ce nouveau projet de déve­­lop­­pe­­ment tour­­ne­­rait au vinaigre. Les délais explo­­sèrent, les prêts ne furent jamais hono­­rés et les inves­­tis­­seurs sauvèrent leurs billets avant la fin des travaux, lais­­sant des pans de rues entiers à l’état de sque­­lettes de béton. Le coût exor­­bi­­tant du loge­­ment dans cette cité de rêve finit de décou­­ra­­ger les aspi­­rants habi­­tants, si bien que même les appar­­te­­ments termi­­nés eurent du mal à trou­­ver preneurs. À en croire l’un des chauf­­feurs de taxi locaux avec qui j’ai eu le plai­­sir de m’en­­tre­­te­­nir, nombre de ceux qui avaient fini par se déci­­der pour Kang­­ba­­shi aban­­don­­naient déjà leurs maisons – et les rues vides de la cité des spectres. Tandis que certains promo­­teurs trans­­pirent encore sur leurs projets de construc­­tion ingrats, d’autres sont déjà passés à l’étape suivante : vendre à perte. En cinq petites années, le prix du pied carré à Kang­­ba­­shi a chuté de 1 100 $ à 470 $. Aujourd’­­hui, le quar­­tier de Kang­­ba­­shi, prévu à l’ori­­gine pour accueillir plus d’un million de personnes, dépasse à peine les vingt-mille âmes – soit 98 % de ses 355 km² à l’état de chan­­tier ou de bâtisses aban­­don­­nées. En novembre 2009, un repor­­tage d’Al Jazeera expo­­sait le scan­­dale d’Or­­dos au grand jour. Time Maga­­zine publiait un article sur le même sujet l’an­­née suivante. La « Ville Fantôme de Chine » était née. Des grands noms du jour­­na­­lisme, repor­­ters et photo­­graphes, ont arpenté depuis les rues désertes de Kang­­ba­­shi, pour captu­­rer l’at­­mo­­sphère unique de ses rangées de tours vides ouvertes à tous les vents. Aucun, cepen­­dant, n’a osé pous­­ser l’ex­­plo­­ra­­tion jusqu’aux confins de la ville, loin du centre et de ses rues adja­­centes, là où le paysage post-apoca­­lyp­­tique laisse libre cours à l’ima­­gi­­na­­tion. Plus j’en lisais sur la ville et plus je voulais en savoir sur cet autre Ordos, aller au-delà de ces portes et fenêtres posées à l’em­­porte-pièce, vers le cœur de la zone, sous la surface d’une ville morte née. Mon rêve s’est concré­­tisé l’an dernier. Nous avons fait équipe avec Gareth de Young Pioneer Tours, un type suffi­­sam­­ment fou pour parta­­ger ma fasci­­na­­tion pour cette métro­­pole d’un autre monde et ensemble, nous avons commencé à plani­­fier notre voyage vers la Mongo­­lie-inté­­rieure. Nous avons atterri sur les pistes de l’aé­­ro­­port flam­­bant neuf d’Eer­­duosi. Au premier pied posé sur le tarmac, il nous est apparu clai­­re­­ment que quelqu’un, ou quelque chose, avait vu les choses en grand pour cette ville et n’avait pas lésiné sur la déco d’un termi­­nal avant-gardiste : fontaines, plantes tombantes, coffee shops bon chic bon genre, esca­­la­­tors aux lumières tami­­sées, éclai­­rage ambiancé vert et bleu. Aujourd’­­hui, Ordos ne compte plus que 10 % de Mongols pour 90 % de Chinois, mais l’hé­­ri­­tage mongol est omni­­pré­sent dans l’aé­­ro­­port. Des effi­­gies de chevaux et de ménes­­trels contemplent le hall central tandis qu’aux départs, un vaste anneau mural peint repré­­sente des scènes de la vie de Genghis Khan. Une opulence maxi pour une affluence mini : les couloirs étaient aux trois-quarts vides. Nous avons pris le second des deux vols quoti­­diens qui desservent Eerduosi depuis Pékin, au départ du petit aéro­­drome autre­­fois mili­­taire des faubourgs de la capi­­tale. Arri­­vés en Mongo­­lie inté­­rieure à la nuit tombée, nous avons sauté dans la navette direc­­tion le centre-ville d’Or­­dos. Notre trajet dans le bus tout confort, instal­­lés comme des rois – sièges incli­­nables, porte-gobe­­lets, repose-pieds et télé – dura une demi-heure envi­­ron… à entra­­per­­ce­­voir au loin, émer­­geant furti­­ve­­ment de l’obs­­cu­­rité, des silhouettes floues mi-béton mi-métal. Je me suis soudain senti encer­­clé par une horde invi­­sible de chan­­tiers de construc­­tion. Les néons inon­­dant de lumière l’ha­­bi­­tacle du bus rendaient la visi­­bi­­lité diffi­­cile vers l’ex­­té­­rieur. Mais sur la dernière ligne droite menant à Ordos, nous avons clai­­re­­ment distin­­gué un stade en construc­­tion, vaste, sque­­let­­tique, ses travées de gradins s’éle­­vant en anneau tout autour du terrain de jeu, ses projec­­teurs de chan­­tier et le feu recon­­nais­­sable entre tous de pisto­­lets à souder, par centaines. J’ai eu l’im­­pres­­sion d’avoir sous les yeux une maquette taille réelle de l’Étoile de la Mort II. Nous sommes arri­­vés à Ordos aux premières lueurs de l’aube, avons fait enre­­gis­­trer nos bagages à l’hô­­tel et attrapé une bière en route. Le centre-ville était le plus abouti des quar­­tiers : boutiques, appar­­te­­ments, cafés, bars, restau­­rants. Mais malgré l’ap­­pa­­rente norma­­lité du cœur de ville, c’était avant tout le goût d’ina­­chevé qui impré­­gnait l’en­­semble, dans les tours condam­­nées à l’aban­­don, les barres de bureaux grises, les appar­­te­­ments et centres commer­­ciaux, tous déses­­pé­­ré­­ment vides.

Comme partout ailleurs à Ordos, la lumière est allu­­mée mais l’en­­droit sonne creux.

Nous avons déam­­bulé plusieurs heures, lais­­sant derrière nous restau­­rants, bars, casi­­nos et sex shops. Tous ces établis­­se­­ments brillaient de mille feux mais les clients se faisaient dési­­rer ; dedans, personne, pas âme qui vive. Après avoir traversé une petite ruelle à l’écart, nous nous sommes retrou­­vés dans la lumière rose d’un bordel. Derrière sa large baie vitrée donnant sur la rue s’ex­­hi­­bait une troupe de jeunes filles, habillées comme pour un défilé de deux pièces assor­­ties. Cette douzaine de pros­­ti­­tuées dépas­­sait en nombre celui des piétons croi­­sés en une soirée. En tout cas, avec ses portes grandes ouvertes à chaque coin de rue, la ville semblait fin prête : non seule­­ment à accueillir ses hôtes, mais surtout à faire honneur à sa répu­­ta­­tion de desti­­na­­tion hospi­­ta­­lière et fonc­­tion­­nelle, ce qu’elle aspi­­rait tant à deve­­nir. Nous avons essayé de dégo­­ter un petit quelque chose à manger dans une gargote discrète, où des gamins bataillaient avec un tuyau d’ar­­ro­­sage à l’en­­trée. « — Vous êtes ouverts ? — Entrez, entrez », nous ont-ils répondu en poin­­tant du doigt un guichet dans un coin sombre, et le frigo derrière, rempli de soupes et de bois­­sons froides. Pas l’ombre d’un adulte alen­­tour, ni d’odeur de cuisine. Comme partout ailleurs à Ordos, la lumière est allu­­mée mais l’en­­droit sonne creux. De retour à notre hôtel, à ses somp­­tueux lits king size et à son mini­­bar où se côtoyaient dans le froid whisky, caca­­huètes et masques à gaz, nous tentions toujours de cerner cet endroit, de donner un sens à la ville. Où que se posaient nos yeux, l’im­­pres­­sion était la même : celle d’un chan­­tier géant, d’une cantine d’ou­­vriers à taille de ville. Bars, snacks, bordels, il y avait là tout le néces­­saire au récon­­fort d’une haras­­sante jour­­née de travail. Des restau­­rants gastro­­no­­miques et casi­­nos aussi, fin prêts à accueillir touristes, hommes d’af­­faires et, encore mieux, inves­­tis­­seurs, mais tous réduits à des salles vides et à des néons allu­­més pour rien.

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Place prin­­ci­­pale d’Or­­dos
Crédits : Darmon Rich­­ter

Nous avons pris la réelle mesure de l’aban­­don absolu des lieux aux premiers rayons de la mati­­née suivante, lors d’une pause petit déjeu­­ner dans un restau­­rant tapi dans l’ombre du quar­­tier d’af­­faires de la ville. En lieu et place de gratte-ciels bour­­don­­nants d’ac­­ti­­vité, ce qui se dres­­sait devant nous était un empi­­le­­ment de cages vides, une succes­­sion de carcasses de tours lais­­sées en l’état. Des rangées entières, s’es­­tom­­pant dans l’ho­­ri­­zon. Ce qui aurait pu être le siège d’une banque nous toisait de toute sa hauteur – quarante étages d’open space enro­­bés d’une enve­­loppe miroi­­tante. Mais, sans entre­­tien, ses écailles resplen­­dis­­santes tombaient en décré­­pi­­tude, lais­­sant à nu de larges pans de béton brut. Pas encore fait, et déjà à refaire. Non loin du centre nous atten­­dait une mosquée, moderne, d’ins­­pi­­ra­­tion cubiste, faite de blocs blancs imma­­cu­­lés. En y regar­­dant de plus près, elle nous semblait ne jamais avoir servi. Un coup d’œil à l’in­­té­­rieur par une fenêtre : rien, aucun meuble, juste des portes sur leurs gonds mais encore sous plas­­tique – comme au jour de la livrai­­son, après un montage à la hâte. Avant de nous mettre en route vers notre desti­­na­­tion prin­­ci­­pale, nous avons décidé de faire le tour du quar­­tier, le plus ancien et peuplé d’Or­­dos. Un chauf­­feur cour­­tois, et plus que content de jouer les guides pour nous, nous a pris à bord de son taxi. Il nous a conduit le long d’un inter­­­mi­­nable boule­­vard bordé de lampa­­daires ornés de figu­­rines art déco 1930, longé un parc aux allures de jungle puis passé en revue une succes­­sion de sque­­lettes de béton. Il a fini par marquer une halte devant la statue géante d’un cheval érigée en plein milieu d’un rond-point. « Ordos », clamait fière­­ment une inscrip­­tion à son pied à l’in­­ten­­tion de personne, « Joyau touris­­tique de Chine ». Il y avait tant à voir et si peu de temps… mais comme nous n’al­­lions pas tarder à le décou­­vrir, il ne s’agis­­sait là que de la partie visible de l’ice­­berg. L’étrange, le vrai, nous atten­­dait à Kang­­ba­­shi. Et rien ni personne n’au­­rait pu nous y prépa­­rer. Le nouveau quar­­tier rési­­den­­tiel de Kang­­ba­­shi a été construit sur la rive nord de la Wulan Mulun. Son urba­­nisme aéré, ses monu­­ments inédits et ses gratte-ciels impo­­sants à la silhouette sculp­­tée en font le parfait exemple de la ville-type du XXIe siècle. Enfin, en feraient, s’ils avaient été habi­­tés. « Ils vien­­dront », marte­­lait notre chauf­­feur de taxi sur la route du retour depuis le cœur histo­­rique d’Or­­dos. « Notre ville est belle, vous ne trou­­vez pas ? Vous verrez. Les gens vien­­dront. » Cette confiance, nous l’avons retrou­­vée chez tous les habi­­tants des lieux croi­­sés au hasard de notre visite. Tous croyaient dur comme fer que ces jolis bâti­­ments ne reste­­raient pas vides long­­temps. Il était incon­­ce­­vable que tout ce labeur reste vain. Nous avons repris la voie rapide, qui reliait le vieux Ordos à Kang­­ba­­shi, en sens inverse, puis conti­­nué vers le nord-est et l’aé­­ro­­port de Dong­­sheng. Notre stade était toujours là, moins spec­­ta­­cu­­laire à la lumière du jour. Plus loin s’éten­­dait à perte de vue une forêt de tours inache­­vées et pous­­sié­­reuses, de chaque côté de la route. Les grues étaient de faction, véri­­tables senti­­nelles de chan­­tiers plafon­­nant à quarante, cinquante étages au-dessus du désert. En compa­­rai­­son, la route faisait figure d’œuvre d’art, objet des plus minu­­tieux entre­­tiens. Ses acco­­te­­ments et son terre-plein central étaient verdoyants, déco­­rés de motifs équestres. Le taxi nous a déposé tout au bout de la Place Genghis Khan, qui offrait un magis­­tral point de vue sur la déso­­la­­tion de Kang­­ba­­shi. Au-dessus de nous s’ébrouait un destrier monté par le khan, entouré de ses conseillers, d’hommes, de femmes et d’autres montures, tous revê­­tus de leurs plus beaux atours tradi­­tion­­nels mongols. Moins de deux kilo­­mètres au sud se cabraient deux chevaux colos­­saux, au beau milieu d’un gigan­­tesque espace vide. Au-delà de ce monu­­ment, le plus repré­­sen­­ta­­tif de Kang­­ba­­shi sans doute, la place déme­­su­­rée se perdait en un parc non pas herbeux mais sablon­­neux, aux allées écla­­tant depuis le centre en autant de rayons solaires.

Les Archi­­tectes Fous

Des tours rési­­den­­tielles et d’af­­faires s’élè­­vaient dans toutes les direc­­tions – aligne­­ment de blocs et de gratte-ciels à la symé­­trie agréable – tandis que, au premier plan, bordant les allées de la Place Genghis Khan, nous encer­­claient les ouvrages archi­­tec­­tu­­raux les plus remarquables de Kang­­ba­­shi. À main gauche, passés les deux chevaux cabrés, le Théâtre de Kang­­ba­­shi, un bâti­­ment pour le moins surpre­­nant, inspiré, paraît-il, de la forme d’une coiffe mongole tradi­­tion­­nelle. À main droite, la biblio­­thèque, pensée comme une rangée de livres penchés et, plus loin, le Musée d’Or­­dos, pensé comme… hum… bonne ques­­tion ! Les Archi­­tectes Fous, la bien nommée agence d’ar­­chi­­tec­­ture à l’ori­­gine du projet, l’ont défini comme « un carre­­four auquel se confronte la commu­­nauté locale, dans une quête d’in­­ter­­pré­­ta­­tion de ses tradi­­tions locales au sein d’un contexte urbain de construc­­tion récente ». Faites-en ce que vous voulez. L’en­­droit n’était pas désert. Un homme obser­­vait son enfant en train de jouer avec un cerf-volant. Ses traînes écla­­tantes déri­­vaient au vent au-dessus des têtes des nobles khans. Pour autant, le trafic était loin d’être dense. De temps à autre, une voiture ou un vélo passait à proxi­­mité, sans urgence appa­­rente. Un filet régu­­lier de visi­­teurs entrait et sortait du musée d’Or­­dos, d’autres s’af­­fai­­raient autour des sabots des chevaux. Nous nous appro­­chions : à leurs uniformes ternes, nous avons compris qu’il s’agis­­sait en fait de balayeurs. En fin de jour­­née, nous avions croisé envi­­ron dix fois plus de ces « tech­­ni­­ciens de surface » que de piétons dans la ville.

Il était temps d’en­­trer dans le vif du sujet. Nous avons fini nos verres et nous sommes mis en route pour l’ex­­plo­­ra­­tion, la vraie.

Déam­­bu­­lant au gré des allées, nous sommes passés sous de petits haut-parleurs montés sur pieds, qui crachaient une musique mongole folk dans les oreilles des passants (de personne donc). Des panneaux indi­­ca­­teurs, plus bas sur la place, après les chevaux et le théâtre, semblaient parler d’un café. Nous avons décidé d’y aller faire un tour. Nous sommes montés dans un ascen­­seur, direc­­tion le dernier étage. Ses portes se sont ouvertes sur une rangée de lycéennes géné­­rant un glous­­se­­ment en guise d’ac­­cueil. L’en­­droit avait des petits airs du bordel croisé au détour d’une ruelle la veille, à la diffé­­rence près qu’ici, les filles étaient habillées. Surprise et curio­­sité se lisaient dans leurs yeux à l’ar­­ri­­vée des deux étran­­gers que nous étions. On nous a indiqué une table au bord d’une fenêtre. D’ici, la vue était impre­­nable sur l’im­­men­­sité de la Place Genghis Khan. Cette fois, c’était sûr : Kang­­ba­­shi était la ville la plus étrange qu’il m’avait été donné de voir. Nous avons siroté un café puis une bière en discu­­tant allè­­gre­­ment des rues désertes et des étranges monu­­ments en contre­­bas. Ce paysage était la copie conforme des photo­­gra­­phies que nous avions vues de cette métro­­pole déso­­lée et surréa­­liste, à la croi­­sée de l’an­­cienne Mongo­­lie et d’un futur loin­­tain, prise dans les sables du désert Mu Us. Mais jusqu’ici, nous n’avions vu la ville que de son centre névral­­gique, de ses routes et chemins piétons. Il était temps d’en­­trer dans le vif du sujet. Nous avons fini nos verres et nous sommes mis en route pour l’ex­­plo­­ra­­tion, la vraie. À cet instant, il m’a semblé que la ballade touris­­tique prenait fin et qu’il était temps de décou­­vrir la vraie Ordos, ce que la BBC, Al Jazeera, le New York Times et compa­­gnie n’ont pas réussi à dévoi­­ler, selon moi. Il était temps pour moi de quit­­ter les sentier pavés, d’ou­­vrir certaines portes et passer outre les panneaux d’in­­ter­­dic­­tion, pour tenter d’in­­fil­­trer la plus grande ville fantôme au monde. À partir de la place Genghis Khan, nous avons pris à gauche, en coupant à travers des touffes de mauvaises herbes, qui, un jour peut-être, se trans­­for­­me­­raient en une belle pelouse verdoyante. Très vite, un grand bâti­­ment carré est apparu à notre droite, agré­­menté de rayures et de gravas le long de sa base. Nous avons pensé qu’il s’agis­­sait d’un super­­­mar­­ché, même si, vu de l’ex­­té­­rieur, rien n’in­­diquait ce que le bâti­­ment allait abri­­ter… Si un jour il abri­­tait quoi que ce soit.

Le musée d'Ordos des Architectes Fous Crédits : Darmon Richter
Le musée d’Or­­dos des Archi­­tectes Fous
Crédits : Darmon Rich­­ter

Le long de la rue prin­­ci­­pale, une file de gros véhi­­cules nous a dépassé, direc­­tion l’aé­­ro­­port de Dong­­shend, vers l’est. Il fallait éviter de croi­­ser des voitures, pour mieux nous perdre dans la forêt de tours inache­­vées et de coquilles d’ap­­par­­te­­ments vides qui jaillis­­saient du sable comme des arbres morts dans le désert. En quit­­tant la route, nous avons pris des chemins plus discrets, des ruelles plus étroites, pour fina­­le­­ment nous retrou­­ver dans un quar­­tier rési­­den­­tiel. Les bâti­­ments commu­­niquaient entre eux via des sentiers sinueux, qui dispa­­rais­­saient pour lais­­ser place à une zone piétonne en plein milieu. Les pavés formaient un chemin à travers le sable, constam­­ment en mouve­­ment, un chemin qui passait d’un bâti­­ment à un autre en contour­­nant les piles de déco­­ra­­tions exté­­rieures encore sous plas­­tique : des équi­­pe­­ments pas encore montés à chaque coin de rue, comme s’ils venaient d’être fraî­­che­­ment déchar­­gés du camion. Nous avons tourné et débou­­ché sur une cour, perdue entre les hautes tours de ciment. Nous avons croisé une statue renver­­sée, une version moderne et styli­­sée de la mère à l’en­­fant, qui gisait là, oubliée de tous, derrière un tas de maté­­riel de construc­­tion. Il était aisé d’ima­­gi­­ner ce qu’é­­tait censé être cette petite place à la base : un jardin commu­­nal que les habi­­tants des appar­­te­­ments de haut stan­­ding pour­­raient admi­­rer. Peut-être qu’il y aurait des fleurs, des fontaines et des bancs une fois terminé, ou peut-être que cela reste­­rait ainsi. Qui sait. Entre les bâti­­ments se trou­­vaient des cages de glace s’éle­­vant du sol, chacune d’entre elles conte­­nant soit un ascen­­seur soit des esca­­liers menant au sous-sol. Rapi­­de­­ment, nous avons trouvé une cage d’as­­cen­­seur avec une vitre cassée à l’ar­­rière et sommes passés à travers le trou pour nous frayer un chemin dans les boyaux de Kang­­ba­­shi. Sous les routes, le niveau souter­­rain de la ville avait été aménagé en parking. Cela semblait logique : garder les voitures hors de la zone rési­­den­­tielle en redi­­ri­­geant le trafic sous terre plutôt. Plus on avançait, et plus les plans pour la nouvelle région de Kang­­ba­­shi se dévoi­­laient. Les lumières se sont allu­­mées à notre passage, et le long et large tunnel devant nous brillait d’une teinte de gris verdâtre. On pouvait voir deux, peut-être trois voitures garées. Des voitures visi­­ble­­ment coûteuses. À part ces quelques rési­­dents soli­­taires, l’en­­droit sentait encore le vernis, et toujours pas une seule marque de pneu en vue.

Ascen­­seur vers la surface

Entre les nombreuses salles de station­­ne­­ment, qui commu­­niquaient grâce à une multi­­tude de portes de cloi­­sons iden­­tiques, on pouvait voir ici et là des ascen­­seurs qui menaient à la surface. J’en ai essayé un : les lumières se sont allu­­mées immé­­dia­­te­­ment, et nous nous sommes faits porter jusqu’au bâti­­ment au-dessus de nous. N’al­­lez pas imagi­­ner que notre ascen­­seur était en acier inoxy­­dable, recou­­vert de moquette, voire équipé d’un miroir. Non, cet ascen­­seur était à peine plus élaboré qu’une cage en contre­­plaqué, une boîte terri­­fiante et grinçante qui semblait vaciller dès qu’elle s’éle­­vait… comme si elle était hissée par une corde atta­­chée sur la branche d’un arbre.

En sortant de l’as­­cen­­seur au 12e étage, je me suis mis à marcher sur la pointe des pieds… comme si j’es­­pion­­nais les occu­­pants d’un bâti­­ment normal et four­­mil­lant de vie.

Nous avons d’abord jeté un coup d’œil au rez de chaus­­sée de l’im­­meuble : du béton sur presque toutes les façades, et des lumières qui se sont tout de même allu­­mées sur notre passage. Au détour d’un couloir, nous sommes tombés sur une grosse boîte à fusibles aban­­don­­née dans un mur brut, pas encore enduit. J’ai ouvert la boîte au couvercle grinçant, pour révé­­ler toute une gamme de soudures mal faites et des fils pendant un peu partout. J’ai vite refermé le couvercle avec le dos de ma main. J’ai ensuite pris mon courage à deux mains et j’ai frappé à la porte d’un appar­­te­­ment. Pas de réponse. J’ai attendu un certain temps, frappé de nouveau, puis j’ai tourné douce­­ment la poignée. La porte s’est lais­­sée ouvrir, et nous avons jeté un coup d’œil à l’in­­té­­rieur : il y avait un plan­­cher recou­­vert de pous­­sière et pas encore terminé et des murs en plâtre qui formaient les fonde­­ments de ce qui aurait pu être un appar­­te­­ment fami­­lial assez spacieux. Dans la plus grande salle, une table pour enfant et des chaises étaient dispo­­sées sous la fenêtre, accom­­pa­­gnés de tasses, bols et baguettes en plas­­tique. Nous avons essayé d’autres appar­­te­­ments, tous pareils, avant de monter jusqu’au plus haut niveau. En sortant de l’as­­cen­­seur au 12e étage, je me suis mis à marcher sur la pointe des pieds… comme si j’es­­pion­­nais les occu­­pants d’un bâti­­ment normal et four­­mil­lant de vie. Bien sûr, les chances que quelqu’un fut présent étaient proches de zéro ; même si les voitures garées en bas devaient bien appar­­te­­nir à quelqu’un. Au bout du couloir, un esca­­lier menait vers une porte en bois, plus haut. La porte semblait trop large par rapport à l’em­­bra­­sure, mais plutôt que de condam­­ner la sortie, elle avait été arran­­gée avec des câbles : un long enche­­vê­­tre­­ment de fils rigides enrou­­lés autour de la poignée étaient reliés à la rampe d’es­­ca­­lier, le tout noué dans un désordre innom­­mable. Cela a demandé quelques minutes de torsion et de saigne­­ments de doigts pour enfin pouvoir arri­­ver sur le toit de l’im­­meuble. Jusque-là, nous n‘avions pas pris trop de risque : les rues à l’ho­­ri­­zon étaient désertes. De cette hauteur cepen­­dant, nous avons commencé à nous faire une idée de l’éten­­due de la ville. Des rangées et des rangées de tours étaient plan­­tées autour de nous, et la plupart d’entre elles n’étaient que des sque­­lettes affu­­blés de grues rouillées. J’ai réalisé pour la première fois la poten­­tielle éten­­due de la ville. Aussi belle était la vue, nous étions cernés par des machines de construc­­tion encore plus hautes. Ce que nous avions vu du paysage urbain, le désert en dessous de nous, nous pouvions l’aper­­ce­­voir main­­te­­nant, entre les bâti­­ments en béton dispat­­chés de tous les côtés. Je voulais aller plus haut encore, m’échap­­per à l’ho­­ri­­zon et regar­­der la ville fantôme dans son ensemble. Pour cela il nous fallait un bâti­­ment plus grand. En redes­­cen­­dant dans la rue, nous avons erré quelques temps à travers les diffé­­rents quar­­tiers. Semées avec les graines de l’uto­­pie, les tours rési­­den­­tielles s’éle­­vaient autour de nous, comme vouées à l’échec. Arri­­vés au bout de la zone rési­­den­­tielle, nous avons fran­­chi une clôture et traversé la route, direc­­tion le nord-est. Nous avons marché le long de la rue prin­­ci­­pale, cernée de tous côtés par des maga­­sins, des bâti­­ments rési­­den­­tiels, des écoles multi­­co­­lores et le gros bâti­­ment qui consti­­tuait l’hô­­pi­­tal de Kang­­ba­­shi. Les rares voitures ou vélos nous dépas­­saient sans faire trop de bruit, mais les trot­­toirs autour de nous étaient déserts, excep­­tion faite des tech­­ni­­ciens de surface que l’on rencon­­trait ici et là. Même à cet instant, il était diffi­­cile de se faire à l’idée que tout cela était inha­­bité.

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Carre­­four routier
Crédits : Darmon Rich­­ter

Sur notre droite, nous avons dépassé un poste de police. Ce bâti­­ment était empreint de design typique­­ment chinois : un bâti­­ment d’ap­­pa­­rence carrée au fin fond d’une cour inté­­rieure, augmenté d’un poste de surveillance pour quadriller les alen­­tours. Il était diffi­­cile d’ima­­gi­­ner que même la station de police était inoc­­cu­­pée. Je ne savais quel chemin emprun­­ter ensuite, telle­­ment l’en­­vie me pres­­sait de tout explo­­rer. Entrer tête bais­­sée dans le poste de police aurait sûre­­ment été le pas de trop… Faute de quoi nous nous sommes diri­­gés vers l’hô­­pi­­tal. Il était impos­­sible de déter­­mi­­ner si le bâti­­ment avait déjà été en acti­­vité ou si, comme partout dans la ville, il avait seule­­ment accueilli les équipes de construc­­tion. Nous avons décidé de véri­­fier par nous-mêmes.

Âme qui vive

En nous appro­­chant du bâti­­ment, nous avons trouvé une petite porte déro­­bée, ouverte, et nous sommes faufi­­lés sous le rideau en plas­­tique qui pendait de l’in­­té­­rieur. Devant nous, un esca­­lier étroit et visi­­ble­­ment mal en point menait vers les niveaux souter­­rains. Nous nous y sommes aven­­tu­­rés, guidés par des lumières qui n’étaient allu­­mées que pour nous, en route vers l’in­­connu. Cet inconnu, nous ne l’avons jamais décou­­vert. Des cris nous sont parve­­nus de derrière, émanant d’un gardien de sécu­­rité en colère déva­­lant les esca­­liers pour nous rattra­­per. Nous avons essayé de le raison­­ner. « Juste quelques photos, c’est possible ? » Mais c’était perdu d’avance. Il aurait pu endos­­ser un rôle de mafieux asia­­tique dans n’im­­porte quel film holly­­woo­­dien. Après avoir été viré des lieux par le gardien, nous avons traversé la rue en quête d’un autre spot. Une indi­­ca­­tion sur le bâti­­ment en face suggé­­rait la présence d’un cabi­­net d’avo­­cats, même si cette coquille de béton ne ressem­­blait en rien à des bureaux. Le niveau du rez-de-chaus­­sée avait été conso­­lidé avec des planches en bois. Nous avons relevé la présence d’un petit trou à travers le mur en bois fin. Je me suis accroupi et me suis glissé dedans. On n’en­­ten­­dait pas un bruit une fois à l’in­­té­­rieur. L’en­­droit était pous­­sié­­reux mais aurait très bien pu héber­­ger un centre commer­­cial sous peu. La pièce dans laquelle j’étais menait vers une deuxième, plus grande, dans laquelle je suis tombé nez-à-nez avec une équipe de travail. Dans un cadre au design typique­­ment chinois, deux hommes travaillaient, pendant que cinq autres les obser­­vaient en fumant. L’un d’entre eux a levé les yeux et m’a aperçu : je lui ai souri chaleu­­reu­­se­­ment, puis je suis parti aussi vite que je suis venu. Un bon moment s’était écoulé depuis notre dernière esca­­pade sur le toit, et les tours qui nous entou­­raient étaient visi­­ble­­ment plus hautes que celles du quar­­tier précé­dent, une ving­­taine d’étages de plus envi­­ron. Nous avons décidé de reten­­ter l’ex­­pé­­rience et avons traversé un jardin d’en­­fant encore sous plas­­tique pour nous frayer un chemin dans une nouvelle rési­­dence. Des sentiers reliaient les bâti­­ments cette fois-ci. Nous avons vu une ou deux voitures garées dans un coin. Il y en avait même une en mouve­­ment. Ses occu­­pants nous ont toisé avec méfiance en nous croi­­sant. Nous avons opté pour la tour la plus proche, essayé une porte qui s’est avérée être ouverte et sommes rentrés. Ce bâti­­ment était dans un bien meilleur état que le précé­dent. Les murs étaient termi­­nés et plusieurs portes étaient ornées de motifs chinois censés appor­­ter chance et pros­­pé­­rité. Nous avons filé vers l’as­­cen­­seur direc­­tion le sommet.

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Place Genghis Khan
Crédits : Darmon Rich­­ter

Là-haut, nous sommes tombés face à une porte ouverte qui donnait sur un appar­­te­­ment somp­­tueux, décoré avec des chan­­de­­liers et des murs en papier peint, dans un style très m’as-tu-vu. On enten­­dait des signes de vie à l’in­­té­­rieur, alors nous ne nous sommes pas attar­­dés. Nous avons emprunté les dernières marches qui menaient au toit. La porte s’est ouverte d’un coup et débou­­chait à l’air libre. Le toit de celui-ci était plus petit que le précé­dent – c’était juste un carré, à ciel ouvert, avec une seconde porte qui ouvrait sur le méca­­nisme vrom­­bis­­sant et rouillé alimen­­tant l’as­­cen­­seur. Si la vue que l’on avait eue du haut de l’autre immeuble avait toute­­fois été impres­­sion­­nante, celle-ci était spec­­ta­­cu­­laire. Ordos dispa­­rais­­sait en-dessous de nous : s’éten­­dait un immense terrain vague de tours vides et de rues silen­­cieuses et désaf­­fec­­tées. J’ai essayé de cher­­cher des yeux des signes de mouve­­ment, des indices que la vie exis­­tait dans la métro­­pole. La voiture étrange roulait lente­­ment le long de le route prin­­ci­­pale, elle a effec­­tué un tour du centre de Kang­­ba­­shi pour traver­­ser le pont de Ordos, et est sortie en direc­­tion de Dong­­sheng – mais dans l’en­­semble, de cette hauteur, Kang­­ba­­shi ressem­­blait à un proto­­type de ville. Son archi­­tec­­ture se rédui­­sait à des ersatz d’or­­ne­­ments, ses tours inache­­vées disper­­sées telles des briques effri­­tées dans une carrière. Notre prin­­ci­­pale préoc­­cu­­pa­­tion à ce moment-là était peut-être de déci­­der de notre prochaine desti­­na­­tion. Nous avons regardé autour de nous, faisant un tour sur nous-mêmes pour iden­­ti­­fier le pont, les hautes tours, le centre-ville du Gengis Khan Square, le salon d’ex­­po­­si­­tion futu­­riste, ce qui aurait dû être un quar­­tier rési­­den­­tiel s’éta­­lant rangée après rangée dans le désert… et c’est alors que nos yeux sont tombés sur le complexe spor­­tif flam­­bant neuf de Kang­­ba­­shi. La pelouse du stade semblait rayon­­ner au travers de la brume de chaleur, les places assises se décli­­nant tout autour tels les pétales d’une étrange orchi­­dée du désert. Nous nous sommes fait une image mentale des points de repères qui nous guide­­raient – rue après rue – jusqu’au terrain de sport, et nous sommes redes­­cen­­dus dans la rue. En sortant du bâti­­ment et de retour sur la route prin­­ci­­pale, nous sommes tout d’abord retour­­nés sur nos pas. Nous avons effec­­tué un nouveau passage devant l’hô­­pi­­tal, les sites de construc­­tion et le commis­­sa­­riat de police, direc­­tion le complexe spor­­tif multi­­co­­lore. En dépas­­sant le commis­­sa­­riat quelques minutes avant, nous avions une fois de plus flirté avec l’in­­cré­­du­­lité, cher­­chant en vain à comprendre la déso­­la­­tion qui emplis­­sait Kang­­ba­­shi. C’était au-delà du réel. Mon expé­­rience de travailleur social m’avait appris à ne pas cher­­cher à m’in­­tro­­duire sans auto­­ri­­sa­­tion dans ce qui pour­­rait être un commis­­sa­­riat rempli de poli­­cier, et pour­­tant… Nous étions passés outre le stade de l’in­­cré­­du­­lité provi­­soire, pour entrer dans celui de la liberté abso­­lue – la décou­­verte progres­­sive que pratique­­ment tout ce qui se trou­­vait à Kang­­ba­­shi était une invi­­ta­­tion à l’ex­­plo­­ra­­tion. En traver­­sant la route, nous avons inspecté la rue déserte avant de fran­­chir le palier qui menait au parvis du commis­­sa­­riat de police. Il était aussi vide que nous l‘avions imaginé. Pas de voiture, toujours pas d’of­­fi­­cier en vue. Nous marchions d’un pas noncha­­lant jusqu’au bâti­­ment prin­­ci­­pal, quand, derrière nous, une voix nous a crié quelque chose en chinois. Nous avons instinc­­ti­­ve­­ment pensé que nous avions été repé­­rés… mais il s’est avéré que la voix était celle d’un gardien. L’homme était simple­­ment surpris, plus que tout autre chose, de contem­­pler des visages étran­­gers ici, à Ordos. Mon compa­­gnon de voyage parlait un chinois plus qu’ac­­cep­­table, ce qui nous a donc permis de discu­­ter avec l’homme. Il faisait partie de l’équipe de main­­te­­nance, et se propo­­sait en tant que guide. L’op­­por­­tu­­nité de faire visi­­ter son petit coin de la Ville Fantôme à des visi­­teurs était une expé­­rience semble-t-il trop exci­­tante pour la lais­­ser filer. Notre nouvel ami prenait beau­­coup de plai­­sir à nous montrer du doigt les aspé­­ri­­tés tout autour de nous, ne manquant jamais d’ex­­pli­­ci­­ter le coût de chacune de ces instal­­la­­tions. « Quatre mille quai ! » (envi­­ron 485 euros) rit-il, à la vue d’un gros pot en céra­­mique incrusté de motifs tradi­­tion­­nels de Mongo­­lie. Il était évident que cet homme voyait Kang­­ba­­shi comme une folie déme­­su­­rée. Tout en décli­­nant les prix, il agitait ses bras dans tous les sens pour dési­­gner les rues désertes. Il exagé­­rait volon­­tai­­re­­ment sa gestuelle comme pour mieux illus­­trer la folie d’un tel inves­­tis­­se­­ment pour une ville fantôme. Nous l’avons suivi à travers l’en­­ceinte du commis­­sa­­riat, passant devant des vitres qui donnaient sur des bureaux vides. On distin­­guait des édifices neufs et le bout du commis­­sa­­riat de police atte­­nant à une école. Une gamme de sculp­­tures multi­­co­­lores étaient posées dans un coin de la cour. Elles repré­­sen­­taient toutes des pommes. Le visage d’Isaac Newton était gravé sur un fruit en métal géant. Une autre plas­­tron­­nait le profil de Steve Jobs. « Quatre mille quai ! », rit notre guide. Vrai­­sem­­bla­­ble­­ment, il trou­­vait le concept de Kang­­ba­­shi hila­­rant. Son allure distin­­guée et ses vête­­ments parfai­­te­­ment coupés lais­­saient néan­­moins penser que la ville fantôme rému­­né­­rait plutôt bien ses employés. L’homme conti­­nuait à travers la cour, contour­­nant l’ar­­rière des bâti­­ments de l’école. Nous touchions au but : la cour s’ou­­vrait sur un vaste terrain de jeu gazonné, flanqué de sièges suréle­­vés sur un de ses côtés.

Une folie silen­­cieuse

Sur le bord de la pelouse – parfai­­te­­ment tondue, bien que jamais utili­­sée – on nous a montré du doigt une série de statues en bronze. Les silhouettes repré­­sen­­taient des enfants drapés d’une robe tradi­­tion­­nelle chinoise, figés en plein jeu, alors que les écharpes de soie roses enrou­­lées autour de leur cou claquaient bruyam­­ment au vent. « Cinquante mille quai ! », rica­­nait l’homme en transe, avant de nous expliquer que les écharpes de soie étaient lavées et rempla­­cées chaque semaine. C’est à ce moment que notre guide a pris soudai­­ne­­ment congé, nous expliquant qu’il avait d’autres tâches à accom­­plir. Il nous a dit que nous étions quand même les bien­­ve­­nus, nous invi­­tant à explo­­rer le reste des instal­­la­­tions. Nous lui avons assuré que nous le ferions, avant de nous frayer un chemin vers les sièges suréle­­vés et le bâti­­ment auquel ils s’ados­­saient. Le fait de passer devant ces rangées de sièges en plas­­tique tout en sachant que personne ne s’était encore assis dessus, devant cette herbe verte où les lignes de démar­­ca­­tion et le point de penalty avaient été nette­­ment peintes en blanc, devant ce terrain si bien entre­­tenu qu’au­­cun ballon n’avait jamais parcouru, nous procu­­rait un senti­­ment étrange. Un passage fendant les rangées menait sous la struc­­ture qui soute­­nait les sièges. Nous l’avons emprunté jusqu’à atteindre deux portes en verre, où l’on avait inscrit « Young Pioneers Acti­­vity Room ». Mon ami Gareth, qui était le patron des Young Pioneer Tours, a éclaté d’un rire enfan­­tin, alors qu’il prenait la pose en-dessous. Bien entendu, la porte était ouverte (nous nous deman­­dions s’il y avait une porte verrouillée à Ordos), alors nous nous sommes engouf­­frés à l’in­­té­­rieur.

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Cons­­truc­­tion perpé­­tuelle
Crédits : Darmon Rich­­ter

La première pièce où nous avons péné­­tré se révé­­lait être un studio de danse. La lumière y filtrait à travers des tentures de soie roses, pour se reflé­­ter sur les murs couverts de miroirs et les sols polis, dans une aura luxueuse presque surna­­tu­­relle. La porte suivante cachait la salle des trophées. Des étagères étaient alignées sur un mur avec de figu­­rines moulées minia­­tures. Leurs socles vierges étaient en attente d’une inscrip­­tion. Nous avons erré de salle en salle, contem­­plant les instal­­la­­tions. C’était un complexe spor­­tif tout juste sorti de son cocon, prêt à ouvrir ses portes d’un moment à l’autre. Une pièce conte­­nait une caisse de ballons de basket, tous flam­­bant neufs. L’odeur de caou­t­chouc fraî­­che­­ment modelé les impré­­gnait encore. La pièce suivante était un studio de musique – un ordi­­na­­teur y était installé dans un coin, bran­­ché à un petit système de sono­­ri­­sa­­tion inté­­rieur, complété par des micros et une table de mixage à huit pistes. Disper­­sées sur les diffé­­rentes tables, il y avait un assor­­ti­­ment de trom­­pettes, de percus­­sions et de guitares. Au cours de notre explo­­ra­­tion, j’ai essayé d’es­­ti­­mer la valeur totale des objets épar­­pillés dans le complexe : j’en étais plusieurs milliers avant de lais­­ser tomber. C’était tout simple­­ment décon­­cer­­tant d’ima­­gi­­ner que quelqu’un avait pu y péné­­trer depuis la rue, emprun­­ter toutes les portes non verrouillées et y errer en toute liberté. Exac­­te­­ment la façon dont nous avons procédé, en fait. Le défi­­cit de sécu­­rité autour du complexe spor­­tif – autour de Kang­­ba­­shi tout entier – ne ressem­­blait en rien à ce que j’avais déjà vu. Même si, au fond, il n’y avait tout simple­­ment personne dans les rues pour y errer. Kang­­ba­­shi est une contrée si isolée et loin­­taine. Il était impen­­sable de s’y retrou­­ver sans une véri­­table raison. À bien y réflé­­chir, pourquoi des voleurs et des vandales s’em­­bê­­te­­raient à gagner une ville aban­­don­­née dans le désert d’Or­­dos ? Après le terrain de sport, nous avons gagné le nord en passant devant des statues inache­­vées, toujours jume­­lées à leurs écha­­fau­­dages, pour péné­­trer dans une cour cachée où un vaste monu­­ment s’éle­­vait au-dessus de nous : un globe argenté, orné d’une étoile rappe­­lant l’ex-Union sovié­­tique. Nous avons fina­­le­­ment débou­­ché sur une route prin­­ci­­pale, pour atteindre les dômes argen­­tés du salon d’ex­­po­­si­­tion futu­­riste de Kang­­ba­­shi. Jetant un rapide coup d’œil à l’in­­té­­rieur, nous sommes tombés par hasard sur des locaux où se dispu­­tait un tour­­noi de ping-pong. J’ai saisi une brochure qui faisait l’apo­­lo­­gie d’Or­­dos comme étant « La Meilleure Ville du Futur ».

Une manière de dire que je me verrais bien retour­­ner à Ordos.

Notre dernière étape devait être un restau­­rant : nous avions marché toute la jour­­née et il nous fallait reprendre des forces. Un panneau non loin du salon d’ex­­po­­si­­tion indiquait un fast food et nous avons suivi les indi­­ca­­tions jusqu’à un bâti­­ment appa­­rem­­ment encore en construc­­tion, mais dont les portes auto­­ma­­tiques se sont néan­­moins ouvertes brusque­­ment à notre approche. En guise d’ac­­cueil, le silence. L’en­­droit été paré pour le service, le couvert était mis et les lumières brillaient inten­­sé­­ment… sauf qu’il n’y avait pas âme qui vive. Gareth inspec­­tait le menu tandis que je plon­­geais derrière le bar, pour faire la liste de la très grande variété de bois­­sons qui était propo­­sée. L’idée d’un concept de bar gratuit avait beau être cocasse, nous étions tous les deux morts de faim – c’est pourquoi nous nous sommes réso­­lus à essayer un autre étage. L’as­­cen­­seur s’est arrêté un étage au-dessus, au niveau d’un open space : des bureaux et des ordi­­na­­teurs, des fontaines à eau et des plantes en pot, mais aucun signe de vie. Nous étions sur le point de bais­­ser les bras lorsque nous avons atteint le 2e étage. Les portes de l’as­­cen­­seur se sont ouvertes en silence, et c’est alors que nous avons été accueillis par du person­­nel en uniforme. Je me suis retrouvé à me deman­­der combien de temps ils étaient restés figés dans cette posture céré­­mo­­nieuse, atten­­dant tels des auto­­mates qu’un client arrive. Dans l’at­­tente de nos plats de nouilles – et, après cela, de notre vol retour pour Pékin – nous avons réflé­­chi à notre expé­­rience au sein de la Ville Fantôme. Au cours de nos 24 heures passées à Ordos, nous avions tourné toutes les poignées à portée de main – et aucune d’entre elles n’avait été verrouillée. Nous n’avions pratique­­ment vu personne qui ne portait pas d’uni­­forme et abso­­lu­­ment aucun signe des auto­­ri­­tés locales. Les quelques agents de sécu­­rité que nous avions rencon­­trés avaient eux-mêmes été incroya­­ble­­ment surpris par l’ap­­pa­­ri­­tion d’étran­­gers, comme s’ils avaient plus ou moins oublié leurs fonc­­tions. Paral­­lè­­le­­ment, les maisons et les instal­­la­­tions allaient de la coquille en béton au luxe absolu. Pour­­tant, pendant tout ce temps, nous n’avions rien vu qui semblait avoir déjà été habité. La chose qui m’a vrai­­ment fait réflé­­chir était la taille impres­­sion­­nante de la ville. Si nos péré­­gri­­na­­tions n’avaient permis de couvrir qu’une portion, des semaines – voire des mois – se révé­­le­­raient néces­­saires pour explo­­rer la métro­­pole dans son inté­­gra­­lité. Nous avons passé notre jour­­née sur des toits, dans des bureaux et des complexes spor­­tifs… mais il nous aurait suffi de choi­­sir une autre direc­­tion, et nous serions alors tombés sur des usines, des univer­­si­­tés et des palais de justice ; des églises, des mosquées, des prisons, des piscines, des centres commer­­ciaux ou des gares ferro­­viaires. J’étais déjà allé dans des villes fantômes aupa­­ra­­vant, et des plus grandes encore – en septembre dernier j’ai visité Pripiat, par exemple, dans la Zone d’Ex­­clu­­sion de Tcher­­no­­byl en Ukraine. Mais Kang­­ba­­shi ne ressemble à aucune autre. Inache­­vée, moins élégante, moins histo­­rique, moins tragique, moins en ruines et moins photo­­gé­­nique que des sites comme Pripiat, cette ville offre une sensa­­tion unique. Inté­­ressé par tous les aspects de l’ex­­plo­­ra­­tion urbaine, j’ai toujours placé l’ac­cent sur l’as­­pect explo­­ra­­tion. Et bien que 200 fois plus grand que la tris­­te­­ment célèbre ville de Pripiat, Ordos reste pratique­­ment incon­­nue aux étran­­gers. Pour un explo­­ra­­teur urbain, Ordos repré­­sente un vaste terrain de jeu jamais vu jusqu’ici qui n’offre rien de moins que l’au­­then­­tique décou­­verte. Une manière de dire que je me verrais bien retour­­ner à Ordos.


Traduit de l’an­­glais par Delphine Sicot, Florine Duran­­ton et Mathieu Jacquet d’après l’ar­­ticle « Welcome to Ordos: The World’s Largest Ghost City ». Couver­­ture : Ordos, pano­­rama désert.

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