par David Kushner | 0 min | 26 août 2014

LISEZ LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE ICI

Retour en Angle­­terre

Gerry Stevens retourne en Angle­­terre l’an­­née de la mort d’El­­vis Pres­­ley. À Londres, il publie une annonce dans le New Musi­­cal Express, ou NME, bible du rock britan­­nique créée en 1952. Aujourd’­­hui, la diffu­­sion de cette revue n’at­­teint plus que péni­­ble­­ment les 20 000 exem­­plaires, mais son site inter­­­net lui permet de demeu­­rer la plus impor­­tante publi­­ca­­tion musi­­cale outre-Manche. À l’époque où notre colo­­nel poste son annonce, le NME venait de s’en­­ga­­ger à toute vapeur sur la voie du jour­­na­­lisme gonzo et de la musique punk. Pas l’ombre d’un doute pour le critique musi­­cal Ian MacDo­­nald, auteur du célèbre Revo­­lu­­tion in the Head, sur l’en­­ga­­ge­­ment social de l’œuvre des Beatles : « À partir de 1974, tous les autres jour­­naux savaient que le NME était le meilleur jour­­nal musi­­cal du Royaume-Uni. » Une réponse : Soft Machine, pion­­nier du rock psyché­­dé­­lique, cherche un road mana­­ger. À l’heure où Gerry a commencé à travailler avec eux, ils étaient déjà en acti­­vité depuis une dizaine d’an­­nées mais n’avaient jamais vrai­­ment connu de succès commer­­cial. « Bien qu’ils soient restés under­­ground toute leur carrière, ils ont eu un impact colos­­sal sur le rock psyché. Mais c’est une époque qui touchait déjà à sa fin avec l’ar­­ri­­vée du punk… » Gerry reste silen­­cieux plusieurs longues secondes, tâchant de collec­­ter ses souve­­nirs avec le plus de préci­­sion possible. Pudding, son chaton, bondit sur son épaule. Une légère brise adou­­cit la chaleur de juillet. Un chien aboie dans la cour voisine. Au moment de reprendre son récit laissé en Angle­­terre, en France ou en Bulga­­rie, ses « Où en étais-je ? » sonnent parfois comme des « Où suis-je ? »

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Cour inté­­rieure
Crédits : Pierre Sautreuil

Dans les années 1970 pas moins qu’aujourd’­­hui, le monde de la musique était un des milieux dans lesquels il était le plus diffi­­cile d’en­­trer, et les rela­­tions étaient déjà indis­­pen­­sables. C’est donc avec Soft Machine que Gerry Stevens fait ses premiers pas dans ce monde. En tant que road mana­­ger, il touche à tous les aspects de la tour­­née : louer le maté­­riel, réser­­ver les billets d’avion et les chambres d’hô­­tel, subve­­nir aux besoins des artistes. Avec le temps il passe tour mana­­ger, un éche­­lon au dessus, et devient respon­­sable de l’in­­té­­gra­­lité de la logis­­tiques des tour­­nées de Soft Machine. Au fil des concerts qu’il orga­­nise, Gerry commence à colla­­bo­­rer avec les groupes de rock progres­­sif emblé­­ma­­tiques de l’époque : Camel, Cara­­van, Wish­­bone Ash, ou encore Peter Framp­­ton, auteur de l’al­­bum live le plus vendu de tous les temps en Grande-Bretagne. « Il y a quelque chose de fabu­­leux avec le rock, c’est la manière dont il touche les nouvelles géné­­ra­­tions, jusqu’ici en Trans­­nis­­trie », lance Gerry. « Je parlais avec une jeune femme de 18 ans récem­­ment. Au bout d’un moment, elle me demande pour qui j’ai bossé. Je mentionne Wish­­bone Ash, et là elle s’ex­­clame : “Oh yeah !” Je pensais que plus personne ne se souve­­nait d’eux. » C’est d’ailleurs avec Wish­­bone Ash que la carrière de Gerry prend un tour­­nant radi­­cal, quand en 1978 il rencontre leur mana­­ger, l’amé­­ri­­cain Miles Axe Cope­­land III. Lui aussi a connu, dans la souf­­france, la fin de l’ère du rock progres­­sif, lorsqu’une tour­­née euro­­péenne de Lou Reed, Soft Machine et Maha­­vi­­shnu Orches­­tra orga­­ni­­sée par ses soins vire au désastre logis­­tique, pous­­sant sa toute jeune maison de disque à mettre la clé sous la porte. Le vent a tourné, l’heure est au punk et à la new wave. En 1979, Gerry Stevens et Miles Cope­­land s’as­­so­­cient pour fonder Faulty Products et Ille­­gal Records, la branche britan­­nique du label indé­­pen­­dant IRS Records.

C’est ainsi que Gerry Stevens commença à travailler avec les petits emmer­­deurs de The Police.

À Notting Hill, les deux parte­­naires partagent un bureau avec Malcolm McLa­­ren, le mana­­ger des Sex Pistols. Toute la jour­­née, des punks défilent dans leurs locaux : des groupes qu’ils managent, et d’autres qui ne font que passer. Au nombre des premiers, Bad Company, Squeeze, ou encore Sham 69 et leur armada de fans ultra-violents, qui prenaient un malin plai­­sir à souiller des fluides corpo­­rels les plus variés les locaux de Notting Hill. « C’était beau, anti-esta­­bli­sh­­ment, mais si tu leur deman­­dais pourquoi, ils étaient inca­­pables de te donner une raison. Parce qu’au fond, ça veut dire quoi être anti-esta­­bli­sh­­ment ? » Gerry et ses asso­­ciés entre­­tiennent une douce haine contre les grandes maisons de disques, mais dans le busi­­ness de la musique live, l’unité de compte demeure toujours la livre ster­­ling. Avec du recul, quel regard porte Stevens sur le punk, phéno­­mène musi­­cal aussi bruyant qu’é­­phé­­mère ? « J’ai vu le punk comme quelque chose de nouveau bien sûr, mais je doute de leur véri­­table impact sur le rock. Ils ont influencé The Clash et The Ramones, mais leur influence sur la musique rock n’est pas aussi consi­­dé­­rable qu’on tend à l’af­­fir­­mer. Je pense que leur véri­­table apport concerne l’es­­thé­­tique du rock. Même si avant eux The Who avaient la répu­­ta­­tion de tout démo­­lir sur leur passage, c’est véri­­ta­­ble­­ment avec ces fous furieux que nous sommes passés d’une scéno­­gra­­phie à la Beatles – debout, on joue genti­­ment – à une image­­rie plus trash, plus violente dans la subver­­sion qu’elle propose. »

The Police et l’Oc­­ci­dent

Janvier 1978. Dans les locaux d’Il­­le­­gal Records, les enceintes d’un tourne-disque crachent à fond Bors­­tal Brea­­kout, le premier hit de la Sham Army, sorti au début du mois. Au milieu de la pièce, mince en T-shirt rayé, Jimmy Pursey, leader du groupe, hurle le refrain en s’agi­­tant dans tous les sens. Le morceau est en train de conqué­­rir les ondes et un premier album est prévu pour février. Une tour­­née couron­­nera ce succès. Derrière son bureau, enfoncé dans son fauteuil, Gerry Stevens dresse la liste des villes où se produira le groupe. Miles Cope­­land fait irrup­­tion dans la pièce, visi­­ble­­ment hors de lui. Il coupe la musique. Jimmy Pursey s’ar­­rête, hébété : « — Y a un problème, mec ? — Mon frère Stewart est un vrai emmer­­deur. — Oui, c’est pas nouveau, répond calme­­ment Gerry. — Écoute, reprend Miles. Il a un petit groupe de rock avec ses potes. Ça le calme­­rait si tu pouvais les caler en première partie de Sham 69. T’en dis quoi ? — Pas de problème, reprend Gerry. Jimmy, ça te va ? — On va voir ce que ça donne. » C’est ainsi que Gerry Stevens commença à travailler avec les petits emmer­­deurs de The Police. Gerry sera leur tour mana­­ger de 1978 à 1984. De son propre aveu, la période la plus inté­­res­­sante de toute sa vie. « The Police n’était rien lorsque nous avons commencé à travailler avec eux, et en quelques années ils sont deve­­nus un des plus grands groupes du monde. Si je devais résu­­mer ma carrière à un groupe, c’est The Police. » Confronté à la censure en Grande-Bretagne, le groupe s’en va cher­­cher la célé­­brité de l’autre côté de l’At­­lan­­tique, et ce n’est qu’a­­près deux tour­­nées aux États-Unis qu’il commence à se produire dans toute l’An­­gle­­terre, où les musi­­ciens finissent par rece­­voir leur premier disque d’or, en 1979. Les hits plané­­taires que son deve­­nus Roxanne puis Message in a Bottle rendent possible une tour­­née mondiale, qui sera déci­­sive pour le groupe. Cinquante-trois dates sont program­­mées sur quatre mois dans 19 pays diffé­­rents. C’est la première fois de l’his­­toire du rock qu’une tour­­née mondiale a pour but d’in­­ves­­tir de nouveaux marchés : Gerry et Miles partent à la conquête du monde. Les desti­­na­­tions sont hors du commun pour l’époque : Taipei, Hong Kong, Beyrouth, Bombay, Le Caire… Les diffi­­cul­­tés s’ac­­cu­­mulent, entre retards et pertes de maté­­riel, douanes liba­­naises et égyp­­tiennes, mais la tour­­née remplit ses objec­­tifs au-delà de toutes espé­­rances. De retour en Grande-Bretagne en avril 1980, les membres du groupe sont si riches qu’ils choi­­sissent l’exil fiscal en Irlande.

Chat et cigarettes dans les rues.   Crédits : Pierre Sautreuil
Chat, ciga­­rettes et bouteille
Crédits : Pierre Sautreuil

Trois autres tour­­nées mondiales suivront. Le succès est colos­­sal : The Police se produit du Portu­­gal, au Vene­­zuela, en passant par le Japon. « Et bien évidem­­ment je me suis aussi énor­­mé­­ment enri­­chi. Il y a quelque chose de remarquable avec le show busi­­ness, c’est que ce busi­­ness est une réalité, il opère en dehors du monde réel que les gens qui l’animent ont quitté. Cocaïne, palaces, restau­­rants de luxe, bars huppés… Nous n’avions aucun contact avec la réalité. » Touche-t-il plus à la réalité ici, dans ce village de Trans­­nis­­trie ? Son quoti­­dien est à l’image de sa maison, simple, parfois austère : se lever, petit déjeu­­ner, un peu de ménage, faire sa toilette au lavabo dans la cour. L’après-midi, une ballade dans la campagne alen­­tour, manger quelques abri­­cots du jardin, siro­­ter une bière dans la cour. L’écart est immense entre cette vie et celle qu’il a vécue. « Je ne suis pas un ermite », corrige-t-il cepen­­dant. « J’ai connu un ermite dans le temps. Un homme étrange, qui vivait seul dans la campagne nord-irlan­­daise, reclus dans une cabane en taule. Il jouait de la trom­­pette toute la jour­­née et ne voyait personne. Moi je conti­­nue à rester en contact avec d’an­­ciens artistes. » Lou Reed compte au nombre de ces artistes avec lesquels Gerry a travaillé et s’est lié d’ami­­tié. De 1978 à 1981, il orga­­nise ses concerts et tour­­nées. Il appré­­ciait l’homme autant que sa musique. Lui et Lou Reed sont restés en contact jusqu’à la mort du musi­­cien, en octobre 2013. Souvent, ils s’ap­­pe­­laient au télé­­phone, prenaient des nouvelles l’un de l’autre et discu­­taient de la pluie et du beau temps. En 2012, peu après la sortie de Lulu, l’al­­bum marquant la colla­­bo­­ra­­tion de Lou Reed avec Metal­­lica, Gerry, alors dans un village bulgare, reçoit un appel. Le chan­­teur du Velvet Under­­ground lui demande son avis. « Que veux-tu Lou ? Tu ne me deman­­de­­rais pas mon avis si tu ne le savais pas déjà. Il est nul ton album. » Lou Reed ne peut qu’ac­quies­­cer d’une voix triste : « Je le regrette énor­­mé­­ment. » En regar­­dant Gerry descendre sa bière dans sa cour de Kara­­gach, j’ai plai­­sir à l’ima­­gi­­ner sermon­­ner le défunt pape du rock under­­ground. Cela fait en revanche 25 ans que Gerry garde ses distances avec Miles Cope­­land. « Ce type était un des meilleurs mana­­gers de son temps, il a su amener The Police à matu­­rité, mais c’était aussi un crimi­­nel et un salaud. » Au fil des ans, Miles Cope­­land s’est bâti dans le milieu la répu­­ta­­tion d’un homme qui escroque ses artistes sur les contrats, si contrat il y a. Aidé par un de ses comp­­tables, il aurait détourné des sommes consi­­dé­­rables sur les reve­­nus de The Police. Déçu par ces pratiques, Gerry Stevens cesse de travailler avec The Police en 1984. La même année, Sting décide de faire cava­­lier seul et le groupe se sépare.

« La Rouma­­nie me plai­­sait bien, mais je trou­­vais le pays trop occi­­den­­tal. » — Gerry Stevens

Après six ans de concerts et de tour­­nées pour The Police, la répu­­ta­­tion de Gerry Stevens n’est plus à faire. Il s’éta­­blit à son compte en tant que produc­­tion mana­­ger en Italie et en France. Pendant vingt ans, il orga­­nise les concerts des plus grandes artistes dans toute l’Eu­­rope. Son travail peut se résu­­mer en quelques mots : le tour mana­­ger de Depeche Mode vient le voir et lui dit : « On veut Depeche Mode à telle date, à tel endroit, occupe toi de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. » D’un open air dans un champ à un énorme show dans un stade, chaque concert est diffé­rent, avec un cahier des charges bien parti­­cu­­lier. Gerry n’est pas respon­­sable de l’édi­­tion et de la vente des tickets ni de la publi­­cité, mais se charge de tout le reste : la scène, les sièges, l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment en élec­­tri­­cité, les toilettes, les repas pour les tech­­ni­­ciens qui travaillent à la mise en place du concert. Pour le concert de Madonna au stade natio­­nal de Sofia en août 2009, il super­­­vise pas moins de 400 personnes. Le profes­­sion­­na­­lisme des Améri­­cains : quelque chose que Gerry a appris à appré­­cier plus que la tendance des Anglais à trans­­for­­mer la scène en un « vrai merdier ». Pendant quatre ans, à partir de la fin des années 1980, il orga­­nise les concerts de Ray Charles en Italie et en France. Un homme strict. The Genius avait depuis long­­temps mis en place un système d’amende pour sanc­­tion­­ner ses musi­­ciens et son staff en cas de retard ou d’em­­ploi de jurons. Un jour, un de ses musi­­ciens arrive en retard pour une répé­­ti­­tion. Gerry tente de prendre sa défense. Ray Charles le prend à part. Poli­­ment mais ferme­­ment, il lui dit : « Mister Stevens, j’ap­­pré­­cie votre gentillesse, mais je vous en prie, ne soyez pas gentil avec eux. » Gerry retien­­dra la leçon : « Il avait raison. La disci­­pline était son mot d’ordre, sa méthode de mana­­ge­­ment, et ça marchait. Ça me chan­­geait de ce foutraque de James Brown ! » lance-t-il en riant. Inca­­pable de rester en place, Gerry part en 2004 pour la Slové­­nie. À partir de cette période et jusqu’en 2012, il travaille pour plusieurs des plus grands promo­­teurs d’Eu­­rope de l’Est. En 2007, il rejoint Sofia Music Enter­­prise (SME), le plus gros promo­­teur de spec­­tacle en Bulga­­rie. Née juste après la chute du rideau de fer, cette société a pris de l’am­­pleur à une allure excep­­tion­­nelle. « Allez savoir d’où venait l’argent, mais dans le busi­­ness de la musique il ne faut jamais être trop regar­­dant. Ce n’est pas néces­­sai­­re­­ment l’argent du crime, mais les sources sont louches. C’est une chose à savoir : si tu ne veux pas être au contact d’argent sale, ne te tourne pas vers la musique. Quoi qu’il en soit, ils avaient besoin d’un type comme moi, très expé­­ri­­menté, avec une disci­­pline mili­­taire. Nous avons orga­­nisé des quan­­ti­­tés phéno­­mé­­nales de gros concerts. » À Sofia sous la direc­­tion de Gerry se succé­­de­­ront ainsi Madonna, Depeche Mode, Iron Maiden, Kylie Minogue, Elton John, Jon Lord, Jon Ander­­son, Bob Dylan, Whites­­nake, Def Leppard, Roxette et Sting, avec qui il n’a jamais cessé de travailler en dépit de sa brouille avec Miles Cope­­land. Suivra la Rouma­­nie, où Gerry s’éta­­blit à son compte en 2013. Au repos, il n’y orga­­ni­­sera que deux tour­­nées locales, l’une avec Depeche Mode et l’autre avec Roger Waters. « La Rouma­­nie me plai­­sait bien, mais je trou­­vais le pays trop occi­­den­­tal. » « Trop occi­­den­­tal » : ce verdict lapi­­daire revient à chacune de mes rencontres avec Gerry, quand à chaque fois, bais­­sant les yeux et se grat­­tant le sommet du crâne, il tance la vacuité de ses contem­­po­­rains d’Eu­­rope de l’Ouest. Comment expliquer qu’un homme qui a dédié quarante ans de sa carrière au show busi­­ness, fer de lance cultu­­rel du monde occi­­den­­tal, puisse, à l’au­­tomne de sa vie, entre­­te­­nir un tel rejet de l’Oc­­ci­dent ?

Départ pour la Trans­­nis­­trie

Gerry Stevens tousse sous les colon­­nades de la gare centrale de Buca­­rest. Après une semaine d’hos­­pi­­ta­­li­­sa­­tion, il s’ac­­corde enfin le loisir d’une prome­­nade dans la capi­­tale roumaine. Ses diffi­­cul­­tés respi­­ra­­toires ont empiré ces derniers mois. Assis sur un banc près des voies de chemin de fer, il reprend son souffle en regar­­dant le tableau des arri­­vées et des départs. Le bruit d’ef­­feuillage métal­­lique de l’af­­fi­­cheur lui redonne le sourire. Un an déjà qu’il est en Rouma­­nie, mais il ne s’y fait pas. Il envi­­sage de partir. Dans sa tête, il fait défi­­ler les desti­­na­­tions éven­­tuelles. Sarajevo, Sofia, Tbilis­­si… N’im­­porte quel pays calme et peu onéreux fera l’af­­faire. Le tableau affiche « Chisi­­nau ». Un vrai trou paumé, pense-t-il. Pourquoi pas…

La bière est peu chère et la nour­­ri­­ture est bonne. Et puis le KGB s’en fiche de lui.

Quelques semaines plus tard, à Chisi­­nau, il rencontre un ami de Timo­­thy Ohotski, qui le convainc de venir décou­­vrir la Trans­­nis­­trie, « une autre planète à seule­­ment 70 kilo­­mètres ». Gerry n’avait jamais entendu parler de ce pays avant. Une terre vierge, voilà ce dont il rêvait, une page blanche dans son esprit, sans le moindre a priori. Il fut agréa­­ble­­ment surpris. La ville de Tiras­­pol est tranquille. Certes, les infra­s­truc­­tures méri­­te­­raient un petit coup de pein­­ture et quelques répa­­ra­­tions, mais qu’est-ce que cela peut bien faire ? Ici les gens sont polis, corrects, sympa­­thiques. La bière est peu chère et la nour­­ri­­ture est bonne. Et puis le KGB se fiche de lui. Un espion anglais débarque­­rait-il avec son passe­­port britan­­nique ? Après cinq ans passés au service de la police d’État sovié­­tique, Gerry connaît la musique. Quelques gouttes de pluie commencent à tomber sur la toile cirée. Un orage semble se prépa­­rer, mais les lourds nuages de juillet se dissipent aussi­­tôt. Dans Kara­­gach, un chien aboie toujours, cette fois au passage d’une voiture. Gerry se ressert un verre de bière moldave. « Je viens de l’Est. J’aime l’au­­then­­ti­­cité des gens d’Eu­­rope de l’Est. À l’Ouest, tout tourne autour de l’argent et de la consom­­ma­­tion. C’est un désastre car aujourd’­­hui les pays de l’Est cherchent à copier ce modèle. Tout y est devenu si unifor­­me… Je dois avouer par ailleurs que j’ai été dégoûté par la manière dont les gens se comportent à l’Ouest, et écœuré par le système poli­­tique et finan­­cier », tempête Gerry, droit dans son treillis. Dans ce pays paisible, il a trouvé sa place. Il quitte parfois Kara­­gach pour manger une pizza à Tiras­­pol, ou donner béné­­vo­­le­­ment des cours d’an­­glais à des étudiants autour d’une tasse de thé et de biscuits. Diffi­­cile pour lui de consi­­dé­­rer comme son foyer cette maison spar­­tia­­te­­ment meublée, mais les paysages envi­­ron­­nants lui rappellent que son rapport à la Trans­­nis­­trie ne se limite pas à quatre murs et un toit.

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Gerry Stevens dans sa cour
Crédits : Pierre Sautreuil

La nuit commence à tomber. L’ab­­sence d’éclai­­rage public rend les formes indis­­tinctes et, de part et d’autre de la table, nous nous voyons à peine. Il est temps de prendre congé l’un de l’autre. Les mains sur le visage, Gerry marque une pause avant de reprendre, pensif : « Tu sais… si demain on dépo­­sait un million de dollars sur cette table, je ne saurais pas quoi en faire. Certes je pour­­rais aller dans les îles vierges britan­­niques en jet privé. Je séjour­­ne­­rais dans un hôtel cinq étoiles. Je passe­­rais une bonne nuit de sommeil. Le lende­­main et les jours suivants je mange­­rais beau­­coup et pren­­drais du poids en profi­­tant de la plage. Et après… Qu’est ce que ça chan­­ge­­rait ? Le bonheur est-il une notion géogra­­phique ? » Gerry ne travaille plus depuis son arri­­vée en Trans­­nis­­trie, mais aujourd’­­hui âgé de 67 ans, il ne cache pas son désir de conti­­nuer à orga­­ni­­ser concerts et tour­­nées. Étrange impres­­sion en retrou­­vant son visage rasé de frais sur sa toute récente page LinkedIn. Pour tout CV, un bref message. Un état des lieux et une espé­­rance : « J’ai plus de 40 ans d’ex­­pé­­rience dans le monde de la scène, et ce à de nombreux postes à hautes respon­­sa­­bi­­li­­tés. Je suis toujours sain de corps et d’es­­prit. Je suis expé­­ri­­menté, compé­tent et digne de confiance. Je souhaite conti­­nuer à orga­­ni­­ser des concerts. Si quelqu’un est inté­­ressé et souhaite plus de détails, contac­­tez-moi. À bien­­tôt. »


Couver­­ture : Gerry Stevens, par Pierre Sautreuil.
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