par David Kushner | 0 min | 26 août 2014

Kara­­gach

Il est rare de pouvoir réunir l’in­­té­­gra­­lité des expa­­triés établis dans un pays autour d’une table de jardin, mais la Trans­­nis­­trie est peut-être le dernier État sur Terre dont la popu­­la­­tion étran­­gère se limite à deux indi­­vi­­dus. À dix kilo­­mètres au sud de la capi­­tale Tiras­­pol, le village de Kara­­gach compte au sein de sa popu­­la­­tion de 1 800 habi­­tants le seul Anglais du pays. Né en 1947, Gerry Stevens y a déposé ses valises en janvier 2014. Certes la Trans­­nis­­trie n’est pas un pays comme les autres. Cette étroite bande de terre s’étend sur 400 kilo­­mètres du nord au sud, entre l’Ukraine et la Molda­­vie. Elle n’est recon­­nue que par l’Os­­sé­­tie du Sud, l’Ab­­kha­­zie et le Haut-Kara­­bagh, eux-mêmes large­­ment non-recon­­nus par la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale. À eux quatre, ils forment ce que certains nomment une « deuxième CEI » : la Commu­­nauté des États Inexis­­tants. Indé­­pen­­dante de fait depuis 1992, la Répu­­blique moldave du Dniestr est souvent quali­­fiée de reliquat sovié­­tique par les obser­­va­­teurs étran­­gers, qui s’étonnent qu’à Tiras­­pol, une statue de Lénine demeure sur pied devant le siège du gouver­­ne­­ment. Transnistrie-BatComme au temps de l’URSS, le KGB reste à l’af­­fût des agents étran­­gers sur le terri­­toire. Timoti Ohotski, âgé de 40 ans, est le seul Améri­­cain du pays. Installé en Trans­­nis­­trie depuis cinq ans, il a été suivi par des agents peu après le début de la crise ukrai­­nienne. Surveillance peu discrète et vite remarquée : « Aujourd’­­hui nous buvons des bières ensemble, ils font ça mieux que les fila­­tures. » À son arri­­vée en Trans­­nis­­trie, Gerry Stevens n’a pas non plus manqué d’at­­ti­­rer la curio­­sité des services de sécu­­rité locaux. Et pour cause : à l’âge de 67 ans, que venait faire à l’est du Dniestr l’homme qui a orga­­nisé les plus grands concerts de Peter Framp­­ton, The Police, Ray Charles, James Brown, Lou Reed, Elton John, Ramm­­stein, Depeche Mode, AC/DC ou encore Roger Waters ? Diffi­­cile d’ima­­gi­­ner un tel parcours lorsque l’on rencontre Gerry pour la première fois. De petite stature, cet homme doux à l’an­­glais sophis­­tiqué revêt chaque jour le même treillis mili­­taire. Ses cheveux se font rares, et sa courte barbe blanche n’est pas entre­­te­­nue. Sa maison en bordure de Kara­­gach ne compte que trois pièces sommai­­re­­ment meublées répar­­ties sur un seul et même niveau. Il y vit seul avec un chaton noir. Dans le verger situé derrière la bâtisse, un empi­­le­­ment de blocs de béton déli­­mite gros­­siè­­re­­ment une arrière-cour. Une table de fortune y est recou­­verte d’une nappe en toile cirée et des caisses de bois font office de sièges. Des sani­­taires dans le jardin, et un évier pour toute salle de bain. En été, la campagne de la rive gauche du Dniestr offre un visage plai­­sant et buco­­lique, et les champs de blé envi­­ron­­nant Kara­­gach évoquent à leur manière de fami­­liers paysages de la baie de Somme. Le village a été fondé au XVIIIe siècle par des Moldaves fuyant l’au­­to­­rité turque établie sur la rive occi­­den­­tale du Dniestr depuis le XVIe siècle. De la même manière, pour cet homme né en Bulga­­rie et élevé en Angle­­terre à partir de l’âge de trois ans, le choix de s’ins­­tal­­ler à Kara­­gach évoque parfois une volonté de fuir cette Europe occi­­den­­tale qu’il n’a pas choi­­sie. De son enfance en Bulga­­rie, Gerry ne conserve qu’une image vague, celle de la Mer Noire bordant la ville de Bour­­gas, où il est né en juillet 1947. Ses souve­­nirs les plus loin­­tains sont en Angle­­terre, promesse d’une vie meilleure lorsqu’en 1950 son père, riche chef d’or­­chestre, prend la déci­­sion d’y emme­­ner sa famille et d’y chan­­ger de nom. Gerry porte un regard amer sur sa jeunesse anglaise, où l’aus­­té­­rité des gens le dispu­­tait à celle du climat. « Je ne pense pas que ma vie aurait été pire si j’avais grandi en Bulga­­rie », dit-il en enta­­mant son long récit, à l’ombre de sa maison de Trans­­nis­­trie.

Un mod dans l’ar­­mée

Une centaine de Mods font la queue en bas du maga­­sin Chetwyns de Birmin­­gham, à l’angle de Hill Street et de John Bright Street. Il est 21 heures, ce vendredi d’oc­­tobre 1965. La lumière des réver­­bères tombe en flaques jaunes sur la chaus­­sée détrem­­pée, et tous attendent l’ou­­ver­­ture à l’étage du club le plus bran­­ché de la ville. Le mana­­ger du Whis­­key A Gogo, Nitso Ronny, est à l’en­­trée, roux et gras, inspec­­tant la file de jeunes venus danser toute la nuit. Après quelques minutes d’at­­tente, les portes s’ouvrent et les fêtards se ruent au premier étage, celui de la musique live, où se produisent ce soir Eric Clap­­ton & The Yard­­birds. Gerry Stevens a 18 ans. À peine sa jour­­née de cours ache­­vée à la pres­­ti­­gieuse public school de Uppin­­gham, il a attrapé un bus pour Birmin­­gham avec son cousin Tom afin de venir assis­­ter à l’un des mythiques all-nigh­­ters du Whis­­key A Gogo. Tom a un groupe de rock. Diffi­­cile de parler de groupes de rock à l’époque : au milieu des années 1960, la plupart de ces petites forma­­tions de copains jouaient des reprises lors de mariages et de fêtes de village. Gerry, lui, n’a jamais été musi­­cien, et ne le sera d’ailleurs jamais. Il aide parfois le groupe de Tom à trim­­ba­­ler son maté­­riel, mais il ne collec­­tionne pas les disques. Encore aujourd’­­hui, impos­­sible de trou­­ver le moindre CD dans sa maison de Trans­­nis­­trie. Les photo­­gra­­phies et les souve­­nirs y sont égale­­ment rares. Seuls quelques livres sont rangés sur le rebord d’une fenêtre, un bon tiers de cette modeste biblio­­thèque étant consti­­tué d’œuvres de James Joyce. Une chose est certaine : il a attrapé le virus de la musique live ce soir d’oc­­tobre en passant les portes du club.

Gerry Stevens sur les chemins de Transnistrie.   Crédits : Pierre Sautreuil
Gerry Stevens sur les chemins de Trans­­nis­­trie
Crédits : Pierre Sautreuil

À l’étage, ce n’est pas moins de 250 fondus de rock que l’on pouvait entas­­ser, on retrou­­vait souvent vers 7 heures du matin des gens dormant sur le parquet du dance floor, exté­­nués d’avoir trop dansé. Aucune sortie de secours, DJ et groupes de rock jouaient chaque semaine du vendredi soir au dimanche matin sans discon­­ti­­nuer. Le Whis­­key atti­­rait un public venu de tout le Midland et du Pays de Galles, et les groupes venaient de Manches­­ter, de Liver­­pool et de Londres pour s’y produire. Gerry était conscient d’as­­sis­­ter à l’avant-garde de ce qui se faisait alors de mieux en Angle­­terre. Au fil des concerts qu’il aide à orga­­ni­­ser pour son cousin et d’autres, Gerry se passionne pour le monde de la musique live, mais son père a d’autres projets pour lui : il ira étudier le français et devien­­dra diplo­­mate. À 18 ans, il entame des études de philo­­lo­­gie à Rennes. En ce temps-là, le français était encore la langue de la diplo­­ma­­tie, et une condi­­tion sine qua non pour inté­­grer le Foreign Office. Le père de Gerry se rendra cepen­­dant rapi­­de­­ment compte que, même s’il n’est pas tota­­le­­ment indif­­fé­rent au sort du Common­­wealth, c’est du rock ‘n’ roll que son fils souhaite deve­­nir l’am­­bas­­sa­­deur. À 21 ans, il commence à travailler pour la maison d’édi­­tion musi­­cale CBS/Sony Records à Paris. Le travail y est fasti­­dieux : il consiste à s’as­­su­­rer que les compo­­si­­teurs et artistes reçoivent paie­­ment chaque fois que leurs œuvres sont utili­­sées commer­­cia­­le­­ment. Gerry s’em­­ploie égale­­ment à la pros­­pec­­tive, tentant d’uti­­li­­ser son flair pour devi­­ner avant tous les autres quels groupes consti­­tue­­raient un inves­­tis­­se­­ment rentable pour CBS/Sony. Une tâche qui s’avère rapi­­de­­ment compliquée. Il réalise que la plupart des groupes rencontrent le succès du jour au lende­­main grâce à une bonne chan­­son qui capte l’at­­ten­­tion du public. Beau­­coup de mana­­gers se consi­­dèrent respon­­sables du succès de leurs groupes, mais à la vérité, un bon mana­­ger est un mana­­ger chan­­ceux : son travail consiste à faire durer le succès, et non à le provoquer. C’est à cette période que son père le rappelle à l’ordre. Se refu­­sant à une carrière dans la diplo­­ma­­tie, il choi­­sit l’ar­­mée. La pers­­pec­­tive de reve­­nir en Bulga­­rie enthou­­siasme le jeune Gerry Stevens. Grâce aux connexions de son père, il parvient à inté­­grer l’avia­­tion bulgare, où il sait que sa connais­­sance de l’an­­glais, de l’ita­­lien et du français sera appré­­ciée. Dans la Répu­­blique popu­­laire, le niveau de vie est en forte progres­­sion et l’op­­ti­­misme est de mise. Des réformes écono­­miques mises en place à la fin des années 1960 et une rela­­tive ouver­­ture à l’Oc­­ci­dent permettent le déve­­lop­­pe­­ment du tourisme, des NTIC et de l’in­­dus­­trie des biens de consom­­ma­­tion. En 1965, la Bulga­­rie devient le premier pays du bloc sovié­­tique à auto­­ri­­ser le Coca-Cola, et le 16 mars 1971, une nouvelle consti­­tu­­tion proclame le passage au stade du « socia­­lisme avancé ». C’est à peu près à cette date que Gerry Stevens, âgé de 24 ans, s’en retourne en Bulga­­rie, pays dont il a le passe­­port et dont il parle la langue, mais qu’il n’a pas revu depuis son départ pour l’An­­gle­­terre, à l’âge de trois ans.

Au service de Sofia

Le colo­­nel Gerry Stevens se hisse leste­­ment dans le cock­­pit de son Mig-21 alors que s’écartent les lourds battants du hangar. Aux manettes de son avion de chasse, il prend posi­­tion sur la piste d’at­­ter­­ris­­sage, où s’ac­­tive une demi-douzaine de tech­­ni­­ciens. Le soleil de mars éclate sur le fuse­­lage du mono­­place. Les instruc­­tions parviennent dans la radio multi­­ca­­naux. Paré au décol­­lage. Les tech­­ni­­ciens libèrent la piste pendant que Gerry ajuste les derniers réglages. Quelques secondes plus tard, le chas­­seur sovié­­tique est déjà dans les airs, attei­­gnant une alti­­tude de 8 000 mètres en une minute seule­­ment. Lancé à Mach 1,3, Gerry oublie son vertige. Voler est une sensa­­tion grisante.

« Pour être très honnête, je pense que tout cela n’était qu’une farce. On savait très bien que si d’aven­­ture on lançait la bombe atomique, Moscou serait anéan­­tie en un instant. » — Gerry Stevens

La feuille de route est simple : depuis la base de Dobritch, à la fron­­tière roumaine, fondre vers le sud en longeant les plages de la Mer Noire. L’es­­pace aérien turc est en vue en seule­­ment 20 minutes. Mission de routine : mettre la pres­­sion sur Ankara. « Pisser dans un violon », pense Gerry Stevens en survo­­lant à toute vitesse les montagnes du massif de Strandja. Cela fait main­­te­­nant trois ans qu’il a inté­­gré l’avia­­tion bulgare, et jamais il n’a eu l’oc­­ca­­sion de prendre part à un véri­­table combat. Les colos­­sales forces aériennes du pacte de Varso­­vie n’en sont pas moins en alerte perma­­nente, et la Bulga­­rie est un des points les plus stra­­té­­giques du bloc de l’Est. À bord de son avion à réac­­tion, Gerry Stevens repense au triste sort de Garry Powers, dont l’avion espion U2 avait été abattu au dessus de l’URSS, déclen­­chant une des plus graves crises diplo­­ma­­tiques des années 1960. Bien que le niveau de tension entre l’URSS et les États-Unis soit consi­­dé­­ra­­ble­­ment redes­­cendu par rapport à la décen­­nie précé­­dente, les deux grands se livrent toujours régu­­liè­­re­­ment au cours des années 1970 à des exer­­cices de provo­­ca­­tion sous couvert de recon­­nais­­sance aérienne. Le vol se passe sans encombre. Retour à la base. À la descente de son appa­­reil, Gerry Stevens remarque la présence d’un offi­­cier inconnu. Sans un mot, celui-ci lui tend un porte-docu­­ment, se raidit en un salut sec et s’en retourne, le lais­­sant seul sur le tarmac. Dans le porte-docu­­ment, une lettre de féli­­ci­­ta­­tions : sa demande de réaf­­fec­­ta­­tion au rensei­­gne­­ment mili­­taire vient d’être accep­­tée. Pendant les cinq années suivantes, le colo­­nel Gerry Stevens a pour tâche de défendre des instal­­la­­tions et du maté­­riel mili­­taire bulgares. En contact perma­nent avec le KGB, il rassemble les rensei­­gne­­ments obte­­nus par les indi­­ca­­teurs et les espions du pacte de Varso­­vie afin de tuer dans l’œuf toute menace sur les inté­­rêts stra­­té­­giques de l’ar­­mée. Chaque jour, des instruc­­tions de Moscou lui parviennent. Ses condi­­tions de vie s’amé­­liorent sensi­­ble­­ment : un vaste appar­­te­­ment, des domes­­tiques, un accès aux maga­­sins réser­­vés à la nomenk­­la­­tura et la meilleure nour­­ri­­ture de la Répu­­blique popu­­laire. Mais en dépit des impor­­tantes respon­­sa­­bi­­li­­tés qui lui échoient, son travail s’avère mono­­tone. « Pour être très honnête, je pense que tout cela n’était qu’une farce. On savait très bien que si d’aven­­ture on lançait la bombe atomique, Moscou serait anéan­­tie en un instant. » En 1977, son contrat de sept ans dans l’ar­­mée bulgare touche à son terme. Gerry Stevens décide de ne pas renou­­ve­­ler son enga­­ge­­ment. La musique lui manque. Repas­­ser à l’ouest n’est pas chose facile pour un offi­­cier du rensei­­gne­­ment, mais ses connexions lui permettent de prendre un nouveau départ. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Autour de lui, plusieurs offi­­ciers font leurs bagages pour se lancer dans les affaires à Londres ou à New York, souvent avec beau­­coup de succès. « C’est dans l’ar­­mée que j’ai compris que je voulais conti­­nuer à orga­­ni­­ser tour­­nées et concerts. J’ado­­rais l’as­­pect logis­­tique de ce métier, et je peux vous assu­­rer que l’ar­­mée a été la meilleure des écoles. »

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COMMENT GERRY STEVENS EST DEVENU TOURNEUR DE POLICE ET AMI DE LOU REED

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Couver­­ture : Gerry Stevens, par Pierre Sautreuil.
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