par Davis Miller | 5 juin 2016

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Mon dîner avec Ali

Raha­­man a rapporté de la cuisine deux grands bols de chili avec deux énormes tranches de pain blanc. Ali et moi nous sommes assis avec nos cuillères dans la main. Il a appro­­ché son visage du bol et l’a englouti. Trois minutes, tout au plus. Comme je n’avais pas fini, il s’est mis à me parler tout douce­­ment. « Je me rappelle quand j’ai rencon­­tré Joe Louis et Rocky Marciano pour la première fois », a-t-il dit. « C’étaient mes idoles. J’avais vu leurs combats et leurs visages telle­­ment de fois que j’avais l’im­­pres­­sion de les connaître. Je dois te trai­­ter comme il faut, je ne veux pas risquer de te déce­­voir. » « Tu sais combien de personnes au monde aime­­raient avoir une oppor­­tu­­nité comme celle-ci ? » m’a-t-il demandé. « Combien de gens aime­­raient venir chez moi et passer la jour­­née avec moi ? Je n’ai pas combattu depuis sept ans et je reçois encore 400 lettres par semaine. » Je lui ai demandé comment les gens avaient son adresse.


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La fameuse photo d’Ali assis sur un million de dollars
Crédits : LIFE

Il a eu l’air intri­­gué. « Tiens, je n’en sais rien », a-t-il répondu en secouant la tête. « Parfois, elles sont adres­­sées à “Moha­­med Ali, Los Angeles, Cali­­for­­nie, USA”. Je n’ai même plus de maison à L.A., mais je reçois quand même les lettres. J’ai­­me­­rais bien avoir un endroit, un bar, où je distri­­bue­­rais du café et des donuts gratui­­te­­ment pour que les gens viennent s’as­­seoir et causer, des gens de toutes les couleurs de peau, avec qui je pour­­rais discu­­ter. Je mettrais au mur mes vieux peignoirs, mes shorts, mes gants, je diffu­­se­­rais des combats et j’ap­­pel­­le­­rais ça “Ali’s Place”. » « Je l’ap­­pel­­le­­rais plutôt “Chez Ali” », ai-je répondu, sans trop croire à la possi­­bi­­lité d’un tel endroit, mais pour parta­­ger sa rêve­­rie. « Juste “Chez Ali”, ça suffit. » « “Chez Ali” ? » a-t-il répété, les yeux dans le vide, absorbé dans ses songes. « Oui, les gens sauront ce que c’est. » Je lui ai demandé s’il avait des cassettes de ses combats. Il a secoué la tête pour me dire non. « Écoute », lui ai-je dit, « je vais aller en louer un pour qu’on puisse le regar­­der ensemble ce soir. Ça te dirait ? Tu veux m’ac­­com­­pa­­gner ? » « Je conduis », a-t-il dit.

~

Il y avait un masque de monstre en plas­­tique dans le camping-car, et je l’ai pris à la main pour le coller contre la fenêtre quand nous nous arrê­­tions aux feux rouges. Parfois, les gens voyaient le masque, puis ils recon­­nais­­saient Ali. Il portait des lunettes lorsqu’il lisait ou qu’il condui­­sait. Lorsqu’il voyait qu’on le regar­­dait, il enle­­vait ses lunettes, les mettait sur ses genoux, et serrait les poings pour se mettre en garde. Ali est le pire chauf­­feur que j’ai jamais connu – outre mon grand-père alcoo­­lique sur la fin de sa vie. Ali déboî­­tait d’une file à l’autre, ou roulait parfois au milieu de l’au­­to­­route et chan­­geait régu­­liè­­re­­ment de voie sans mettre son cligno­­tant ni regar­­der derrière lui. Je serrais les genoux et faisais de mon mieux pour paraître décon­­tracté. Un groupe d’ados s’est énervé quand il s’est garé devant leur vieille Pontiac après s’être rabattu soudai­­ne­­ment devant eux. Trois d’entre eux ont baissé leurs vitres pour lui faire des doigts d’hon­­neur. Ali leur a rendu la pareille. Au maga­­sin de loca­­tion, Ali a pris un vieux film de Godzilla qu’il voulait voir et on a trouvé une cassette de ses combats agré­­men­­tée d’in­­ter­­views, appe­­lée Ali : Talent, Intel­­li­­gence et Courage et réali­­sée par Jimmy Jacobs – cham­­pion du monde de hand­­ball et histo­­rien de la boxe. Jacobs était décédé récem­­ment d’une mala­­die dégé­­né­­ra­­tive. Ali n’était pas au courant avant que je ne lui en parle. « C’était un mec bien », a dit Ali. Sa voix sonnait comme celle d’une personne âgée lisant quoti­­dien­­ne­­ment les avis de décès. « Tu savais que Bundini était mort ? » m’a-t-il demandé comme si nous étions amis depuis des années. Je me suis senti flatté par cette inti­­mité, et je lui ai répondu que oui, je l’avais appris.

Dans le camping-car, sur le chemin du retour, il m’a dit : « Tu es sincère. En 30 ans, c’est quelque chose que j’ai appris à perce­­voir. Je le sens quand quelqu’un a ça en lui. » « Je sais que beau­­coup de gens ont essayé de profi­­ter de toi », lui ai-je répondu. « Ils ont profité de moi. Mais ce n’est pas grave. Ça ne change pas qui je suis. » ulyces-dinnerali-08Sur le chemin de la maison, je me suis à nouveau arrêté à ma voiture. Il y avait une dernière photo que je voulais qu’Ali signe et que je n’avais pas sortie plus tôt pour ne pas lui donner l’im­­pres­­sion d’abu­­ser. C’était un portrait tiré d’une superbe biogra­­phie deve­­nue introu­­vable, écrite par Wilfrid Sheed, qui conte­­nait une centaine de clichés en couleur. J’ai pris le livre et Ali m’a suivi jusqu’à la maison. Une fois assis, je lui ai tendu le livre dont il a signé la photo de couver­­ture. « Pour Davis Miller, de la part de Moha­­med Ali, Roi de la Boxe, 31/3/1988 », a-t-il écrit. J’étais sur le point de lui deman­­der de dédi­­ca­­cer une photo que j’ap­­pré­­ciais parti­­cu­­liè­­re­­ment, mais il a tourné la page l’a signée, puis la suivante, et la suivante. Il a conti­­nué pendant presque 45 minutes, et a écrit quelques commen­­taires sur les images de ses adver­­saires (« Relève-toi, imbé­­cile ! », a-t-il écrit à côté de la photo mythique de Sonny Liston, étendu au sol), de ses parents, d’Elijah Muham­­mad (« l’homme qui m’a donné mon nom »), d’Ho­­ward Cosell, de ses épouses (« elle a fait de ma vie un enfer », a-t-il grif­­fonné à côté de la photo de la première d’entre elles), puis il a passé le livre à sa mère et à son frère pour qu’ils puissent dédi­­ca­­cer la photo de famille. Il a même signé « Cassius Clay » sur certaines photos du début des années 1960. Il a parcouru deux fois toutes les pages, en dédi­­caçant presque toutes les photos et en souli­­gnant ses commen­­taires. « Je n’ai jamais fait ça avant », a-t-il déclaré, « d’ha­­bi­­tude je n’en signe que deux ou trois. »

En tour­­nant les pages, il a étudié puis décidé de ne pas dédi­­ca­­cer une photo de lui, jeune, avec le Louis­­ville Spon­­so­­ring Group, un collec­­tif de riches hommes d’af­­faires blancs qui déte­­naient ses droits (et ceux de quelques chevaux de course, raconte-t-on) jusqu’à ce qu’il se conver­­tisse à l’is­­lam. Il a hésité aussi sur une photo célèbre prise devant un coffre-fort pour le maga­­zine Life, en 1963. Sur la photo, Cassius Clay sourit de toutes ses dents, les yeux ronds, assis sur un million de dollars en petites coupures. Ali s’est alors tourné vers moi et a dit : « L’argent n’a aucune valeur », puis il est passé à une photo de Malcolm X, qu’il a signé avant de poser la mine de son stylo au-dessus, comme s’il allait la commen­­ter. Et soudain, il a refermé le livre, m’a jeté un regard froid et me l’a solen­­nel­­le­­ment tendu. « Je te confie quelque chose de très précieux », a-t-il dit en m’of­­frant la biogra­­phie comme s’il me léguait le livre de la vie. Je fixais le livre des yeux, et j’ai  senti que je devais dire quelque chose, le remer­­cier d’une façon ou d’une autre. J’ai soigneu­­se­­ment placé le livre sur la table, j’ai secoué tête, me suis raclé la gorge, mais aucun mot ne m’est venu.

Un homme comme les autres

Je lui ai demandé où se trou­­vaient les toilettes, puis j’ai fermé la porte à clef derrière moi. D’im­­menses chaus­­sures de soirée d’Ali, noires et cirées, étaient posées près des toilettes. Le bout d’une d’entre elles avait été écrasé, et l’autre était couchée sur le côté. Quand j’ai déver­­rouillé la porte pour sortir, elle a refusé de bouger. Je n’ar­­ri­­vais même pas à tour­­ner la poignée. Après plusieurs essais infruc­­tueux, j’ai timi­­de­­ment frappé à la porte. Des rires ont éclaté de la pièce d’à côté. J’ai entendu distinc­­te­­ment les voix de Madame Clay et de Raha­­man. J’ai tiré sur la porte d’un coup sec plusieurs fois. Rien. Au moment où je commençais à penser que j’al­­lais rester coincé dans les toilettes d’Odessa Clay pour les siècles à venir, la porte s’est ouverte faci­­le­­ment. J’ai aperçu Ali qui bondis­­sait dans une pièce sur la droite, riant et marchant à grande enjam­­bées comme un lutin géant et boiteux.

Lorsqu’Ali réci­­tait des versets à l’écran, tout le monde les réci­­tait avec lui.

J’ai jeté un coup d’œil dans la pièce. Il se tenait collé au mur. Il m’a vu et m’a sauté dessus pour me chatouiller, un sourire d’en­­fant éclai­­rant son visage. Je me suis alors retrouvé au sol, recroque­­villé en posi­­tion fœtale, riant aux larmes. Il a arrêté après quelques instants et m’a aidé à me rele­­ver. Tout le monde riait. Le visage rond de Madame Clay était élargi par son sourire. On aurait dit la mère d’un lutin celtique. « Qu’est-ce qui s’est passé avec la porte ? » a demandé Raha­­man. Je lui ai dit que j’avais compris que c’était Ali. « Alors pourquoi tu es tout rouge ? » voulait-il savoir. « Ça ne m’ar­­rive pas tous les jours », lui ai-je dit, « d’al­­ler chez Moha­­med Ali, qu’il m’en­­ferme dans les toilettes puis qu’il me chatouille jusqu’à me mettre par terre. » Tout le monde a ri à nouveau. « Ali, tu es fou », a dit Raha­­man. Je me suis soudain rendu compte que j’avais agi une fois de plus comme un admi­­ra­­teur adoles­cent. Et que Moha­­med Ali n’avait peut-être pas perdu son prin­­ci­­pal talent : sa capa­­cité à trans­­por­­ter les gens au-delà des pensées et des mots, vers un monde fait d’émo­­tions et de jeux.

Être avec Ali, le regar­­der à la télé­­vi­­sion me faisait retom­­ber en enfance. J’ai regardé sa famille : ils rayon­­naient. Ali réus­­sis­­sait encore à les trans­­por­­ter, eux aussi. Après m’avoir aidé à me rele­­ver, il s’est traîné jusqu’aux toilettes. Raha­­man s’est faufilé de son canapé jusqu’à la porte, et l’a gardée fermée, avec Ali dedans. Les deux frères ont poussé et tiré sur la porte, et lorsqu’Ali a réussi à sortir, ils ont éclaté de rire et fait semblant de se battre dans l’autre pièce. Ali a jeté quelques coups mollas­­sons en direc­­tion de Raha­­man, puis vers moi. On a fini par mettre le docu­­men­­taire sur Ali. Raha­­man nous a apporté à chacun une nouvelle raci­­nette et on s’est instal­­lés, lui à ma gauche, Ali à ma droite, et Madame Clay à la sienne. La famille Clay réagis­­sait au film comme toute autre famille aurait réagi en regar­­dant de vieilles vidéos de famille ou devant le trom­­bi­­no­­scope du lycée. Tout le monde soupi­­rait et souriait tendre­­ment. « Oh, regarde Bundini » a dit Mme Clay. « Et là, c’est Otis », a rajouté Raha­­man.

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Le doigt pointé
Crédits : ANEFO

Lorsqu’Ali réci­­tait des versets à l’écran, tout le monde les réci­­tait avec lui. « C’était le bon vieux temps », a dit Raha­­man plusieurs fois, et Madame Clay répon­­dait alors : « Oh oui, c’était le bon vieux temps », d’un ton plain­­tif. Au bout d’une demi-heure, elle a quitté la pièce. Raha­­man a conti­­nué un petit moment à regar­­der les images avec nous, en commen­­tant les noms et les événe­­ments, puis il nous a infor­­més qu’il allait dormir. Il a apporté un stylo et du papier. « Donne nous ton nom et ton numéro », m’a-t-il dit en souriant. « On passera te voir. » Il ne restait plus qu’Ali et moi. À l’écran, il était entouré de Jim Jacobs et de Drew « Bundini » Brown. « Ils sont tous les deux morts à présent », a-t-il dit d’une voix où perçait une conscience aiguë de sa propre morta­­lité. Il a regardé encore un moment l’an­­cien Ali à l’écran, puis s’est fina­­le­­ment lassé d’ob­­ser­­ver sa loin­­taine jeunesse. « Tu sais si ma mère est montée ? » m’a-t-il demandé d’une voix si étouf­­fée qu’on aurait cru qu’il avait la main sur la bouche. « Oui, elle est allée se coucher j’ima­­gine. » Il a hoché la tête, s’est levé et a quitté la pièce, sûre­­ment pour s’as­­su­­rer qu’elle était couchée. Quand il est revenu, il se déplaçait lour­­de­­ment. Son épaule a cogné le cham­­branle de la porte de la cuisine. Il en est revenu les mains pleines de cookies et des miettes autour de la bouche. Il s’est assis à côté de moi sur le canapé. Nos genoux se touchaient.

D’ha­­bi­­tude, quand quelqu’un s’ap­­proche autant, je m’éloigne. Il m’a offert quelques cookies, a baillé bruyam­­ment, puis il a fermé les yeux et semblé s’en­­dor­­mir. « Cham­­pion, tu veux que j’y aille ? » lui ai-je demandé. « Je t’em­­pêche de dormir ? » Il a ouvert douce­­ment les yeux pour reve­­nir des bras de Morphée. Les pores de son visage semblaient énormes, son nez, ses yeux, ses oreilles semblaient allon­­gés, distor­­dus, comme un person­­nage du Greco. Il s’est frotté le visage comme s’il ne s’était pas rasé depuis une semaine. 40006 (1)_lg« Non, reste », a-t-il dit d’une voix douce. « Tu me dis si je m’at­­tarde ? » Il a légè­­re­­ment hésité avant de répondre. « Je vais me coucher à 23 heures », m’a-t-il dit. Le volume de la télé était si bas qu’on pouvait entendre le ronron­­ne­­ment que produi­­sait la cassette dans le magné­­to­­scope. « Je peux te poser une ques­­tion très sérieuse ? » lui ai-je demandé. Il a fait oui de la tête. « Tu es toujours le plus grand, Cham­­pion, ça se voit. Mais des tas de gens pensent que tu perds la tête. Ça te dérange ? » Il n’a pas hésité une seconde. « Non, il y a des igno­­rants partout », a-t-il dit. « Même les gens éduqués peuvent être des igno­­rants. » « Ça te gêne d’être un grand homme et qu’on ne t’au­­to­­rise pas à l’être ? » « Qu-qu-qu’est-ce que tu entends par “auto­­risé à l’être” ? » m’a-t-il dit avec la plus grande diffi­­culté. « Je veux dire… Laisse-moi réflé­­chir… Je veux dire que les choses qui te tiennent le plus à cœur, celles qui te font le plus de bien et qui font que pour nous, tu es Moha­­med Ali, ces choses-là t’ont été enle­­vées. Ce n’est pas juste. » « Ne remets pas Dieu en ques­­tion », a-t-il dit en raclant sa gorge. « OK, je respecte ça, mais… Oh pardon, je n’ai pas à te poser de ques­­tions là-dessus. » « Non, non, vas-y », m’a-t-il dit. « C’est juste que ça me tracasse », lui ai-je dit. Je pensais à l’iro­­nie évidente de tout cela, à Ali conti­­nuant à façon­­ner sa propre mytho­­lo­­gie, et à être façonné par elle. Je pensais à la faci­­lité avec laquelle il parlait à l’époque, peut-être plus faci­­le­­ment que n’im­­porte qui d’autre au monde (quelqu’un a-t-il autant appré­­cié les inflexions douces ou tran­­chantes de sa propre voix avant lui ?). Je pensais au fait qu’il pensait encore avec rapi­­dité et souplesse, mais que commu­­niquer avec les gens qui l’en­­tou­­raient lui deman­­dait un effort colos­­sal.

Je songeais à quel point il avait été le plus grand athlète du monde. Lorsqu’il marchait, il se déplaçait à l’époque avec la grâce d’un léopard prenant un virage. À présent, la nuit venue, il trébu­­chait dans la maison. Je pensais à sa main gauche, celle qui déco­­chait autre­­fois l’in­­croyable jab cobra d’Ali – la preuve la plus évidente de sa supé­­rio­­rité dans ce sport, cette main qui lui avait permis de gagner plus de 150 combats offi­­ciels et de briller lors d’un nombre incal­­cu­­lable d’en­­traî­­ne­­ments. Je songeais que c’était cette main gauche, et non la droite, qui trem­­blait à présent presque conti­­nuel­­le­­ment. Et je pensais à sa plus grande fierté ; sa beauté, restée plus ou moins intacte. Avec 20kg de moins et sous un bon éclai­­rage il aurait encore pu ressem­­bler à une sculp­­ture de la Grèce antique. La préci­­sion impla­­cable avec laquelle toutes ces choses lui avaient été enle­­vées l’une après l’autre (ainsi que les dons qui lui avaient été lais­­sés) me faisait, quelque part, un peu peur. « Je sais pourquoi tout cela est arrivé », m’a dit Ali en me poin­­tant d’un doigt trem­­blant, les yeux grands ouverts. « Dieu me montre, et te montre, que je ne suis qu’un homme, comme tous les hommes. »

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L’une des plus incroyables photo­­gra­­phies du cham­­pion sur le ring
Crédits : Neil Leifer

La résur­­rec­­tion du prophète

Nous sommes restés assis un long moment, en silence, à regar­­der l’image vacillante sur l’écran de télé­­vi­­sion. On était arrivé en 1971 et une séquence montrait Ali à l’en­­traî­­ne­­ment pour son premier combat contre Joe Frazier. La person­­na­­lité la plus célèbre était alors le plus bel homme du monde et le plus grand athlète de tous les temps, sa peau cuivrée luisant sous les néons, ses rythmes secrets tapés ferme­­ment du bout de ses doigts. « Cham­­pion, je crois qu’il est temps que j’y aille », lui ai-je dit à nouveau en m’ef­­forçant de me lever. « Non, reste. Mon ami », a-t-il dit en me tapo­­tant la jambe. Il a toujours été comme ça, avec ce besoin d’être entouré. Son acco­­lade reste un des plus grands compli­­ments qu’on m’ait jamais fait. « Je vais te dire un secret », m’a-t-il dit en se penchant vers moi. « Je vais faire un come-back. » « Quoi ? » me suis-je exclamé. Je pensais que c’était une blague, je l’es­­pé­­rais, mais quelque chose dans sa voix me faisait douter. « Tu n’es pas sérieux ? » Tout d’un coup, sa voix est deve­­nue puis­­sante. « Je vais faire un come-back », a-t-il répété plus fort, plus ferme­­ment. « Tu es sérieux ? » « C’est le bon moment. Ils pense­­ront que c’est un miracle, tu ne crois pas ? » Il parlait à présent très distinc­­te­­ment, il était facile de le comprendre et sa voix avait quelque chose de fami­­lier. C’était presque celle dont je me souve­­nais lorsque je l’avais rencon­­tré en 1975, cette voix qui semblait remon­­ter de son ventre. Bref, Ali avait de nouveau la voix d’Ali. « Ils pense­­ront que c’est un miracle, non ? » a-t-il demandé à nouveau. « Ce serait un miracle », lui ai-je répondu. magazine-cover-art-13 « Personne ne me pren­­dra au sérieux, au début. Mais je redes­­cen­­drai à 100 kilos et je ferai une appa­­ri­­tion au Yankee Stadium – ou quelque chose comme ça –, et alors ils me croi­­ront. Je me battrai pour le titre. Ce sera plus incroyable que la Résur­­rec­­tion. » Il s’est levé et a marché jusqu’au centre de la pièce. « Ça te fera du bien de perdre du poids », lui ai-je dit. « Regarde ça », a-t-il dit en dansant sur sa gauche, étudiant son reflet dans le miroir au-dessus de la télé­­vi­­sion. Ses chaus­­sures blanches rebon­­dis­­saient sur le tapis ; sa façon de bouger m’émer­­veillait. Ses habits blancs accen­­tuaient ses mouve­­ments dans la pièce sombre ; on aurait dit qu’il brillait. Il a commencé à envoyer des coups – pas comme ceux qu’il me lançait tout à l’heure, de vrais coups. Je croyais que ce qu’il avait fait dans la cour un peu plus tôt reflé­­tait son état de forme. Mais c’était simple­­ment pour jouer avec moi ; il voulait que je m’amuse. « Regarde la télé. C’était en 1971, et je suis toujours aussi rapide. » En l’es­­pace d’une ou deux secondes, 12 coups de poings ont brillé dans la nuit. Ça ne pouvait pas être réel. Pour­­tant ça l’était. Le vieil homme en était encore capable : il pouvait encore mettre le feu à l’air. Il parais­­sait plus rapide debout face à moi que sur les images fanto­­ma­­tiques de la télé­­vi­­sion. Mon Dieu, j’au­­rais voulu avoir une caméra pour filmer ça. Personne ne m’au­­rait cru. « Et je serai encore plus rapide après avoir perdu du poids », m’a-t-il assuré. « Tu as plus d’ex­­pé­­rience aujourd’­­hui, en plus », ai-je fini par admettre. Mon Dieu, qu’est-ce que je dis ? Et pourquoi je dis ça ? Cet homme est malade, me suis-je dit. « Tu me crois ? » m’a-t-il demandé. « Ben… » ai-je dit. Mon Dieu, Parkin­­son affecte sa santé mentale. Regarde ses cheveux gris briller. Il peut à peine marcher, bon Dieu. Le seul fait qu’il soit l’idole de ma jeunesse ne me rend pas aveugle à ce qu’il est devenu.

Avant de partir, je voulais lui dire quelque chose dont il se souvien­­drait.

Ali a asséné trois douzaines de coups aux dieux de la morta­­lité. Il a lancé trois crochets après un jab, et chaque coup lais­­sait une traî­­née de lumière dans la pénombre. Il envoyait des directs du droit plus rapides que les jabs de la plupart des boxeurs, avant de culmi­­ner sur une série d’up­­per­­cuts. L’air écla­­tait, ses poings et ses pieds vrom­­bis­­saient. Il n’avait jamais mieux boxé. Son art était au sommet. Une combi­­nai­­son que personne d’autre qu’Ali Moha­­med ne pouvait réus­­sir. Quand il combat­­tait, il rete­­nait toujours quelques coups – c’étaient ceux qu’il utili­­sait rare­­ment. « Tu me crois ? » a-t-il insisté en respi­­rant plus fort. « Ils ne te lais­­se­­raient pas faire, même si tu le pouvais », lui ai-je dit en pensant que tout le monde s’inquié­­tait pour sa santé.

Tout le monde pensait que Thana­­tos l’at­­ten­­dait. « Tu me crois ? » a-t-il demandé à nouveau. Je me suis entendu le dire : « Je te crois. » Il a cessé de danser et a pointé son doigt de magi­­cien vers moi. Puis il m’a regardé et a souri, de la même façon qu’il avait conclu des milliers d’in­­ter­­views. « Pois­­son d’avril », m’a-t-il dit en venant s’écrou­­ler à côté de moi. Sa bouche était grande ouverte et il respi­­rait diffi­­ci­­le­­ment. L’odeur de sa trans­­pi­­ra­­tion me parve­­nait. Nous sommes restés assis en silence pendant quelques minutes. J’ai regardé ma montre. Il était 23 h 18. Je n’avais pas réalisé qu’il était si tard. J’avais dit à Lyn que je serais de retour à 20 h. « Cham­­pion, il faut que je rentre. Ma femme et mes enfants m’at­­tendent. » « OK », a-t-il dit de manière presque inau­­dible, en regar­­dant au loin sans faire atten­­tion à moi, pris d’un long bâille­­ment. Il était lessivé, j’étais fati­­gué aussi, mais avant de partir je voulais lui dire quelque chose dont il se souvien­­drait, qui me distin­­gue­­rait des deux milliards de personnes qu’il avait déjà rencon­­trées dans sa vie, qui me ferait rester à jamais dans sa mémoire et qui aurait autant d’im­­pact dans sa vie qu’il en avait eu dans la mienne. Je voulais lui dire les mots qui le guéri­­raient de Parkin­­son.

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Davis Miller et Moham­­med Ali sont restés amis
Avec l’ai­­mable auto­­ri­­sa­­tion de Davis Miller

Au lieu de quoi je lui ai dit : « À bien­­tôt et joyeuses Pâques, Cham­­pion. » Il a toussé et m’a serré la main. « Sois cool et prends soin des femmes. » Il l’avait dit si bas et ses mots étaient si engor­­gés dans sa toux que je n’ai compris ce qu’il m’avait dit qu’une fois dehors. Je ne me rappelle pas avoir pris le livre signé, mais j’ai dû le faire : il est à côté de moi en ce moment même. Je ne me rappelle pas avoir traversé la cour de sa mère ni avoir démarré ma Volvo. Mais je me souviens de ce qu’il y avait dans mon auto­­ra­­dio. C’était « The Promise of Living », la partie orches­­trale de l’opéra The Tender Land, d’Aa­­ron Copland.

~

Il ne fallait pas que j’ou­­blie le lait pour Lyn. Les portes vitrées de l’épi­­ce­­rie se sont refer­­mées derrière moi. À cette heure-ci, il n’y avait pas beau­­coup de clients. Ils se déplaçaient comme des ombres. J’ai été traversé par une vieille sensa­­tion que j’ai reconnu aussi­­tôt. La même sensa­­tion qu’on a lorsqu’on retourne à la réalité après avoir fait l’amour pour la première fois. L’im­­pres­­sion d’at­­ter­­rir dans une réalité infé­­rieure. Et de déte­­nir un secret invi­­sible au reste du monde. J’al­­lais devoir réveiller Lyn pour parta­­ger ce senti­­ment avec elle. En attra­­pant une bouteille de lait, j’ai aperçu mon reflet dans la surface chro­­mée du comp­­toir. Il y avait sur mon visage un demi-sourire dont je n’avais pas conscience.


Traduit de l’an­­glais par Clément Kolopp et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « My Dinner With Ali », paru dans le Louis­­ville Courier-Jour­­nal Maga­­zine. Couver­­ture : Davis Miller et Moha­­med Ali.


MIKE TYSON, 25 ANS APRÈS LA CHUTE

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Tokyo, 11 février 1990. Mike Tyson perd son premier combat et ses titres contre James Buster Douglas. Gran­­deur et déca­­dence d’un géant de la boxe.

« En nais­­sant dans ce monde, tu gagnes un ticket pour le théâtre des horreurs. En nais­­sant en Amérique, tu gagnes une place aux premières loges. » – Georges Carlin Quand au prin­­temps 2010, Fred­­die Roach, entraî­­neur de boxe légen­­daire, me donna le numéro de télé­­phone de Mike Tyson dans sa salle du Wild Card Gym de Los Angeles, il se mit à glous­­ser : « Tu n’ar­­ri­­ve­­ras jamais à entrer là-bas, gamin. » Mais quelques jours plus tard, un dimanche de Pâques, j’en­­trai chez Tyson, dans sa propriété de Hender­­son, au Nevada, à travers un épais nuage de fumée de marijuana. Je le rencon­­trai pour la première fois.

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Une salle de boxe mythique de Los Angeles

Je n’avais encore rien publié de ma vie et aucun motif offi­­ciel ou commer­­cial ne justi­­fiait ma présence ici – c’était stric­­te­­ment person­­nel. Avant de pouvoir fran­­chir la porte de Tyson, j’avais dû passer 140 coups de télé­­phone à Darryl, son assis­­tant – 99 % de ces échanges avaient duré moins de 5 secondes et s’étaient ache­­vés sur la promesse d’un rappel qui ne vint jamais. Et puis, un jour, une heureuse méprise sur mon iden­­tité me condui­­sit jusque chez lui : Darryl et Tyson m’avaient confondu avec un écri­­vain qui travaillait alors sur une biogra­­phie de Fred­­die Roach – un projet qui a fina­­le­­ment tourné court. Lorsque je rencon­­trai Tyson, sa vie, comme d’ha­­bi­­tude, ressem­­blait à une virée à bord du Tita­­nic. Après 139 appels, Darryl m’avait dit de les rejoindre le lende­­main, lui et Tyson, à l’hô­­tel Luxor de Las Vegas, dans lequel ils avaient réservé une salle de confé­­rence pour notre inter­­­view. Je vidai mon compte en banque, pris un vol pour Vegas et je me poin­­tai à l’heure prévue. Aucun signe de Tyson ou de Darryl nulle part. La récep­­tion­­niste du Luxor m’in­­forma avec cour­­toi­­sie qu’elle n’avait jamais entendu parler de moi, ni été contac­­tée par un quel­­conque repré­­sen­­tant de Tyson pour arran­­ger un rendez-vous. Elle se compor­­tait comme si ce genre de choses arri­­vaient avec une amusante régu­­la­­rité.

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