par Davis Miller | 5 juin 2016

Ma rencontre avec Ali

J’at­­ten­­dais ça depuis des années. Et quand c’est fina­­le­­ment arrivé, les choses ne se sont pas du tout passées comme je l’avais imaginé. En même temps, il avait dupé la plupart d’entre nous pendant la majeure partie de nos vies. Depuis six mois, plusieurs de ses amis avaient essayé de me faire entrer en contact avec lui, dans sa ferme du Michi­­gan. Quand l’oc­­ca­­sion de le rencon­­trer s’est fina­­le­­ment présen­­tée, ce n’était pas dans le Michi­­gan, et je n’avais pas de rendez-vous. Je suis simple­­ment passé en voiture devant la maison de sa mère à Louis­­ville.

FILE - In this April 4, 1963 file photo, heavyweight boxer Cassius Clay is seen with his mother, Odessa Grady Clay, in a car outside their home in Louisville, Ky. The man who became the world's most recognizable athlete was a baby sitter, a jokester and a dreamer in the predominantly black West End neighborhood of Louisville where he grew up and forged lasting friendships while beginning his ascent toward greatness. Now, as the iconic boxer slowed by Parkinson's disease prepares to turn 70 next week, he's coming home for a birthday bash at the downtown cultural center and museum that bears his name. (AP Photo/H.B. Littell, File)
Moha­­med Ali devant la maison de sa mère à Louis­­ville
Crédits : H.B. Littell

C’était le milieu de l’après-midi du 31 mars, trois jours avant Pâques. Un camping-car énorme imma­­tri­­culé en Virgi­­nie était garé juste devant la maison. Même s’il ne venait pas souvent en ville à l’époque, je savais qu’il s’agis­­sait de son véhi­­cule. J’étais sûr que c’était le sien car je connais­­sais son style et sa façon de faire. Depuis 1962, il pouvait voya­­ger tranquille­­ment dans le pays, et il avait toujours préféré les camping-cars ou les cara­­vanes aux voitures. Il possé­­dait une autre ferme en Virgi­­nie. Le lien était évident. Certains étudient les failles de la croûte terrestre, d’autres le compor­­te­­ment des tempêtes ou des galaxies, en espé­­rant trou­­ver un sens au monde et à leur vie. D’autres méditent sur la vie et l’œuvre d’un mouve­­ment social parti­­cu­­lier, ou sur la trajec­­toire d’un seul homme. Depuis que j’ai 11 ans, je suis un spécia­­liste de Moha­­med Ali. Je me suis garé derrière son camping-car et j’ai attrapé de vieux maga­­zines ainsi qu’une pile d’ar­­ticles que j’avais rangés sous le siège passa­­ger en atten­­dant le jour de ma rencontre avec  Ali, qui arri­­ve­­rait à coup sûr. Comme tout le monde, je me deman­­dais dans quelle forme était Le Cham­­pion. J’avais entendu beau­­coup de choses à propos de sa mala­­die de Parkin­­son et je l’avais vu se prendre les pieds dans les cordes pendant sa présen­­ta­­tion lors de gros combats récents. Mais quand je pensais à Ali, je me souve­­nais de lui comme je l’avais vu des années plus tôt, lorsqu’il était éblouis­­sant. J’avais à peine plus de 20 ans et j’es­­pé­­rais deve­­nir cham­­pion du monde de kick­­boxing. J’avais eu la chance de m’en­­traî­­ner contre lui. Plus tard, j’avais écrit deux ou trois articles au sujet de cette expé­­rience, dont je gardais ici des copies avec moi, en espé­­rant qu’il accepte de me les dédi­­ca­­cer. À cette époque, il brillait litté­­ra­­le­­ment. Il y avait une aura de confiance et de lumière qui l’en­­tou­­rait partout où il allait. Il avait averti le monde de son impor­­tance : « Je suis le centre de l’uni­­vers », disait-il, et on l’avait presque cru. Mais des repor­­tages plus récents décri­­vaient Ali comme une tortue renver­­sée sur sa cara­­pace, les quatre pattes en l’air. C’est son frère Raha­­man qui a ouvert la porte. Il a vu le paquet de jour­­naux et de maga­­zines que je tenais sous le bras, m’a souri d’un air entendu et m’a dit : « Il est dans le camping-car. Toque à la porte, il sera ravi de te les dédi­­ca­­cer. » Raha­­man était à peu près comme dans mes souve­­nirs : aussi grand que son frère, la peau couleur d’acajou, avec une mous­­tache qui le faisait ressem­­bler à un croi­­se­­ment entre le foot­­bal­­ler Jim Brown et un Errol Flynn noir et vieillis­­sant. Rien dans sa voix ou sur son visage ne me lais­­sait penser que j’al­­lais trou­­ver son frère en mauvaise santé. J’ai traversé la cour, grimpé les quelques marches du camping-car, et je me suis apprêté à toquer. Ali a ouvert la porte avant que je n’en ai l’oc­­ca­­sion. J’avais oublié à quel point il était impo­­sant. Il faisait la taille de la porte. Il a même dû se pencher pour me voir.


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Ali enchaîne les tours de magie
Crédits : Davis Miller

Je n’étais pas nerveux. Le visage d’Ali, d’une certaine façon, m’était aussi fami­­lier que celui de mon père. Sa peau était lisse, son visage presque parfai­­te­­ment symé­­trique. Mais quelque chose était diffé­rent : Ali n’était plus le plus bel homme du monde. C’était en parti dû à sa mala­­die, et aussi parce qu’il était plus lourd qu’il n’au­­rait dû l’être. Il restait sédui­­sant, mais à la façon d’un jeune grand-père qui raconte qu’il aurait pu deve­­nir acteur s’il l’avait voulu. Sa beauté le faisait sortir du lot, à l’époque ; aujourd’­­hui, il ressem­­blait davan­­tage au commun des mortels, et non plus à un envoyé d’Al­­lah. « Entre donc », a-t-il dit en m’in­­vi­­tant d’un geste. Sa voix gargouillait comme s’il avait besoin de s’éclair­­cir la gorge. Il m’a tendu sa main gigan­­tesque. Mais il ne m’a pas serré la main à propre­­ment parler : il a mis sa main dans la mienne. Il avait un toucher déli­­cat, presque celui d’une femme. Sa paume n’était pas calleuse mais froide, ses doigts étaient longs, fuse­­lés comme ceux d’un hypno­­ti­­seur, ses ongles semblaient manu­­cu­­rés par un profes­­sion­­nel. Ses phalanges étaient larges et légè­­re­­ment gonflées, comme s’il avait récem­­ment cogné dans un lourd sac de frappe. Il était vêtu de blanc, tout de blanc : des tennis en cuir neuves, des chaus­­settes hautes en coton, un panta­­lon en lin sur-mesure, une épaisse chemi­­sette plis­­sée et amidon­­née. Je lui ai dit que le blanc lui allait mieux que le noir qu’il portait à l’époque. Il m’a invité à m’as­­seoir sans un mot. Sa bouche était cris­­pée, comme celle d’un enfant que ses parents ou son insti­­tu­­teur obli­­ge­­raient à se taire. Il s’est installé douce­­ment sur une chaise, près de la fenêtre. J’ai pris un siège face à lui et j’ai posé mes maga­­zines sur la table qui nous sépa­­rait. Il les a pris aussi­­tôt, a attrapé un stylo et commencé à les signer. Il m’a demandé : « Quel est ton nom ? » et je le lui ai dit. Il a conti­­nué à écrire sans rele­­ver la tête. Ses yeux n’étaient pas vitreux, comme je l’avais lu quelque part, mais ils avaient néan­­moins l’air fati­­gué. Une toux sèche lui a soudain raclé la gorge. Sa main gauche trem­­blait presque en perma­­nence. Le silence qui nous entou­­rait m’a fait lui dire des choses que je voulais lui dire depuis des années. ulyces-dinnerali-02-1 « Cham­­pion, tu as changé ma vie », ai-je dit. C’est vrai. « Quand j’étais gosse, j’étais perturbé, je parlais à peine. C’était pas une vie. » Il a déta­­ché ses yeux d’une vieille photo de lui en bonne santé, étalée sur la couver­­ture d’un maga­­zine. « Grâce à toi, j’ai cru que tout était possible », lui ai-je dit. Il me regar­­dait pendant que je parlais, sans me juger ; il se conten­­tait de me regar­­der. J’ai attrapé un maga­­zine sur la pile qui était devant lui. « Ça, c’est un article que j’ai écrit pour Sports Illus­­tra­­ted quand j’étais à la fac », ai-je conti­­nué, « ça raconte comment tu m’as influencé. » « Comment tu t’ap­­pelles ? » m’a-t-il demandé à nouveau, mais en me regar­­dant cette fois droit dans les yeux. J’ai répété. Il a hoché la tête. « Je fini­­rai de signer après », a-t-il dit. Il a posé son stylo sur la table avant de pour­­suivre. « Lis-moi ton article. »

Quelques jabs

« T’as une bonne tête », m’a-t-il dit une fois la lecture finie. « J’aime bien ton visage. » Il écou­­tait atten­­ti­­ve­­ment alors que je lisais, il riait à mes blagues ou quand j’es­­sayais d’imi­­ter sa voix. Il n’avait pas l’air de s’en­­nuyer. C’était déjà plus que ce que j’es­­pé­­rais. « T’as déjà vu de la magie ? » m’a-t-il demandé. « Tu aimes la magie ? » « Pas depuis des années », lui ai-je répondu. Il s’est levé pour se diri­­ger vers l’ar­­rière de son camping-car, se déplaçant d’une démarche méca­­nique. La même démarche que celle de mon arrière-grand-père. Il m’a fait signe de le suivre. Ses mouve­­ments étaient tristes mais atta­­chants, nobles et intimes.

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Davis Miller et Moha­­med Ali
Avec l’ai­­mable auto­­ri­­sa­­tion de Davis Miller

Il a exécuté envi­­ron une dizaine de tours. Celui que je trou­­vais le plus inté­­res­­sant ne requé­­rait aucun acces­­soire. C’était juste un subter­­fuge. « Regarde mes pieds », m’a-t-il dit alors qu’il se tenait à deux mètres cinquante de moi, me tour­­nant le dos et plaçant ses bras à la perpen­­di­­cu­­laire. Puis, alors même qu’il marchait diffi­­ci­­le­­ment, il a paru lévi­­ter à cinq centi­­mètres du sol. Il s’est retourné et m’a dit d’une voix grave et profonde : « I’m a baaad niggah », avant de me grati­­fier de son vieux sourire char­­meur. J’ai ri, puis je lui ai demandé de le refaire – c’était un bon tour. Je voulais essayer, comme à l’époque où, quinze ans plus tôt, chez mon père, j’avais passé des heures dans le vesti­­bule, à jeter mon bras gauche vers mon reflet dans le miroir en me disant que je pour­­rais refaire le jab cobra d’Ali. J’avais ensuite trouvé un vieux sac à linge sale, que j’avais rempli de chaus­­settes et de chif­­fons et accro­­ché à une poutre dans la cave. J’avais enfilé les vieux gants de chan­­tier bruns de mon père et je m’était mis à frap­­per du gauche ce marsh­­mal­­low de dix kilos, 200, 300, 500 fois par jour. Je me concen­­trais sur la vitesse : une vitesse fulgu­­rante, éblouis­­sante, en quête d’une vitesse surhu­­maine, essayant de décro­­cher un direct si rapide qu’il serait invi­­sible aux yeux de mes adver­­saires. J’en étais arrivé à pouvoir envoyer six à huit coups par seconde – Ali appe­­lait ça « faire briller » –, et je m’ef­­forçais de rendre mes poings plus rapides que ma pensée (comme ceux d’Ali), aussi rapides que du riz minute. J’es­­sayais de me tenir sur mes orteils, comme je l’avais vu le faire : j’es­­sayais de voler comme Ali, de m’éloi­­gner du sac d’un leste bond sur la gauche. Après le tour de la lévi­­ta­­tion, Ali a attrapé une bouteille de lait en plas­­tique vide à côté de l’évier. Il m’a demandé de l’exa­­mi­­ner. « Et si je faisais voler cette bouteille à cette hauteur pour la faire atter­­rir là ? Tu y croi­­rais ? » « Je crois plus en grand-chose ces derniers temps, Cham­­pion », lui ai-je dit. « Bon, et si je la fais voler, atter­­rir, et puis tour­­ner en rond ? » « Je suis pas facile à convaincre », ai-je répondu. « Bon, et si je le fais voler, flot­­ter par là et à l’autre bout de la pièce, puis retour­­ner à l’évier pour reprendre sa place. Est-ce que là tu devien­­drais… un de mes croyants ? » J’ai ri et et je lui ai dit : « Oui, je croi­­rai en toi si tu fais ça. » « Regarde », a-t-il dit, poin­­tant du doigt la bouteille de plas­­tique et recu­­lant de quatre pas. J’es­­sayais de regar­­der la bouteille et Ali en même temps. Il a remué ses mains deux fois devant lui, et dit d’une voix caver­­neuse : « Lève-toi, fantôme, lève-toi! ». La bouteille n’a pas bougé du comp­­toir. « Pois­­son d’avril », m’a dit Ali. On a tous les deux ri et il s’est appro­­ché de moi pour passer son bras autour de mes épaules. ulyces-dinnerali-04 Il a dédi­­cacé mes histoires et écrit un mot sur une des pages du manus­­crit auquel je lui avais demandé de jeter un œil. « À Davis Miller, le plus grand fan de tous les temps », a-t-il écrit. « De la part de Moha­­med Ali, Roi de la Boxe. » J’avais le senti­­ment que les histoires que j’avais écrites à son sujet étaient enfin complètes, main­­te­­nant qu’il en avait confirmé l’exis­­tence. Il m’a tendu les maga­­zines et m’a demandé de l’ac­­com­­pa­­gner dans la maison de sa mère. Nous avons quitté le camping-car. J’ai ouvert ma voiture et je me suis penché pour dépo­­ser soigneu­­se­­ment les maga­­zines et le manus­­crit sur le siège passa­­ger pour ne pas risquer de les abîmer ou de les oublier. Soudain, j’ai entendu un bruit aigu, comme celui d’un insecte dans mon oreille. J’ai sursauté en chas­­sant l’air. C’était la main d’Ali. Il se tenait juste derrière moi, toujours à blaguer. « Comment tu as fait ça ? » Je voulais savoir. J’ai posé cette ques­­tion un paquet de fois ce jour-là. Il n’a pas répondu. Il s’est mis en garde, les poings à hauteur des épaules, et m’a entraîné dans la cour en quelques bonds. On s’est éloi­­gnés de quelques pas, je me suis mis en garde et il m’a lancé un jab lent. Je l’ai bloqué et j’ai contre-attaqué avec un autre. Beau­­coup de boxeurs ou d’an­­ciens boxeurs ont l’ha­­bi­­tude d’échan­­ger quelques coups, l’un contre l’autre, ou contre l’air, ou contre tout ce qui passe à leur portée. C’est notre façon de jouer. Ali devait encore faire une centaine de gauches par jour. On se jetait des coups à quinze centi­­mètres l’un de l’autre, et l’adré­­na­­line me montait à la tête du simple fait que j’étais avec lui, et que mon jab était parti vite – il avait sifflé dans l’air. Il a glissé sur le côté et m’a regardé d’un air grave. J’ai compris que j’al­­lais dégus­­ter. Des gamins passaient par là à vélo, ils ont reconnu Ali et se sont arrê­­tés. « Il ne comprend pas que je suis le plus grand boxeur de tous les temps ! » a-t-il crié aux enfants. Il a enlevé sa montre l’a glis­­sée dans sa poche. J’ai enlevé la mienne à mon tour. Il était prêt à en découdre. Il s’est mis sur ses appuis et a commencé à danser sur sa gauche, pour se dégour­­dir les jambes. Quelques minutes avant, en descen­­dant les marches de son camping-car, il se déplaçait si maladroi­­te­­ment qu’il avait failli perdre l’équi­­libre. J’ai songé à lui propo­­ser de l’aide, mais je savais qu’il ne fallait pas. Je me souve­­nais d’avoir vu Joe Louis se faire « escor­­ter » de cette façon-là par de simples mortels, et je ne pouvais pas faire ça à Moha­­med Ali. Mais main­­te­­nant qu’il était sur ses orteils et qu’il boxait, il bougeait plutôt avec flui­­dité. Il m’a envoyé un jab, puis un second, et un troi­­sième. Il n’avait pas le quart de la vitesse qu’il avait en 1975, quand je m’étais battu contre lui, mais ses yeux étaient alertes, luisants et élec­­triques comme du marbre noir. Il voyait tout et il était relaxé. C’est une des raisons pour lesquelles les vieux boxeurs font régu­­liè­­re­­ment des come-back : on est plus en vie quand on boxe qu’à n’im­­porte quel autre moment. L’herbe autour de nous était verte et commençait à être haute, elle aurait bien­­tôt besoin de sa première coupe. Un geai bleu a crié dans les hauteurs d’un chêne à ma gauche. Six rouges-gorges vole­­taient le jardin. Les jeunes feuilles prin­­ta­­nières parais­­saient humides au soleil. Instinc­­ti­­ve­­ment, j’ai bloqué ou esquivé les trois coups d’Ali en glis­­sant sur le côté, me sentant aussi­­tôt coupable, comme un gamin de 14 ans qui comprend pour la première fois qu’il peut battre son père au ping-pong. J’au­­rais voulu arrê­­ter d’esqui­­ver ses jabs, mais je ne pouvais pas. Mes réflexes étaient plus vifs et profon­­dé­­ment ancrés en moi que mes pensées. J’ai déco­­ché un jab vers son nez, un autre vers son corps, et propulsé un direct sur son menton. J’étais certain que les trois aurait pu toucher – et bien toucher. Deux voitures se sont arrê­­tées en face de la maison – la maison de sa mère était à un coin de rue. Trois autres voitures étaient garées sur le côté. « Fais gaffe à son gauche », a lancé une voix juvé­­nile, quelque part. La voix parlait de mon jab, pas de celui d’Ali. « Il fait face à celui qui a été trois fois le plus grand boxeur de tous les temps », a crié Ali. « Je vais le lais­­ser se fati­­guer. Il va pas tarder à se fati­­guer. »

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Quelques coups échan­­gés entre amis
Avec l’ai­­mable auto­­ri­­sa­­tion de Davis Miller

Je ne me suis pas fati­­gué, mais j’ai prétendu le contraire. « T’as raison, Cham­­pion » lui ai-je dit, lais­­sant retom­­ber mes bras. « J’ai 35 ans. Je suis plus aussi en forme qu’a­­vant. » J’ai posé ma main droite sur mon torse, comme si j’étais à bout de souffle. Je regar­­dais Ali : la sienne aussi était sur son torse. On se souriait mutuel­­le­­ment, mais il me jaugeait. « Il a eu peur », a crié Ali pour conclure. Les passants ont ri depuis leurs vélos ou leurs voitures. L’un d’eux a klaxonné en criant : « Salut, Cham­­pion ! » « Viens, rentrons dans la maison », m’a dit Ali à voix basse. Nous avons marché jusqu’à la porte, Ali en tête, d’une démarche raide à travers l’herbe fraîche, pendant que les gens autour de nous remon­­taient la fenêtre de leurs voitures, et redé­­mar­­raient leurs moteurs.

Le dernier combat

« Je vais retour­­ner à Loovul, la moitié du temps. » Un accent du sud, profond et mélo­­dieux, surgis­­sait parfois dans la voix d’Ali. Ses mots n’étaient pas plus forts qu’un soupir, et suivis d’une petite toux.

La mère d’Ali l’avait vu rame­­ner des fans chez elle un paquet de fois au cours des 46 dernières années.

De retour à Loovul. De retour au pays des couchers de soleil oran­­gés et brumeux, des tombes anonymes ; de retour sur les vieux trot­­toirs vides, sous une humi­­dité presque équa­­to­­riale et le parfum des clafou­­tis à la pêche amou­­reu­­se­­ment prépa­­rés par de corpu­­lentes matrones aux robes fleu­­ries ; de retour chez les petits hommes minces aux regards ombra­­gés par leurs chapeaux de paille, vêtus de chemises blanches grandes ouvertes, de panta­­lons noirs luisants et de chaus­­sures de ville bien cirées ; de retour à la vie qu’Ali avait quitté à l’âge de 18 ans. Nous étions dans la salle de séjour, un endroit sombre dont les rideaux semblaient n’avoir jamais été aspi­­rés ; une pièce remplie de meubles à dorures cabos­­sés, à l’air impré­­gné d’odeurs de viande cuite et d’un léger fumet de feu de bois. Ali m’a présenté à sa mère, Odessa Clay, et à Raha­­man, avant de s’éclip­­ser soudai­­ne­­ment. La famille d’Ali m’a natu­­rel­­le­­ment accueilli. Ils n’étaient pas surpris d’avoir un visi­­teur et s’oc­­cu­­paient de moi avec une chaleur et une élégance qui tenaient du rituel. Raha­­man m’a prié de faire comme chez moi et m’a proposé une raci­­nette. Il est allé la cher­­cher. Je me suis assis sur le canapé aux côtés de la mère d’Ali. Madame Clay avait autour de 70 ans et pour­­tant, son visage était peu ridé. Ses cheveux courts étaient aussi oranges que les couchers de soleil de Louis­­ville, elle avait des tâches de rous­­seur et devait avoir été une jeune femme aussi déli­­cate que jolie. Le visage d’Ali ressemble beau­­coup à celui de sa mère. Lorsqu’il montait encore sur le ring, elle était plutôt corpu­­lente, mais elle avait dû perdre 35 kilos au cours des dix dernières années. Madame Clay regar­­dait Oprah Winfrey sur une vieille télé­­vi­­sion nichée dans un meuble en bois. Je me deman­­dais où était passé Ali. Raha­­man m’a amené ma bois­­son, une serviette en papier et un sous-verre. Madame Clay m’a tapoté la main. « Ne vous inquié­­tez pas », a-t-elle dit d’une voix douce, « Ali ne vous a pas aban­­donné, il est sûre­­ment monté faire sa prière. »

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L’au­­teur et ses photos dédi­­ca­­cées
Crédits : Davis Miller

Je ne pensais pas que mon anxiété était visible, mais la mère d’Ali l’avait vu rame­­ner des fans chez elle un paquet de fois au cours des 46 dernières années. « Il a toujours eu la bougeotte, comme son père », a-t-elle ajouté. « Inca­­pable de rester assis. » Madame Clay parlait d’une voix où perçait la douce tris­­tesse d’une mère. Une voix digne et toute en rete­­nue qui avait dû chan­­ger plus d’une fois. Car après avoir visité le monde entier avec Ali, elle avait à présent un véri­­table accent anglais, avec les into­­na­­tions désuètes de Virgi­­nie. « Avez-vous rencon­­tré Lonnie, la nouvelle femme d’Ali ? » m’a-t-elle demandé. « Il la connaît depuis qu’il est né. Je suis très heureuse pour lui. C’est la fille de ma meilleure amie. On faisait tous nos voyages ensemble, pour assis­­ter à ses combats. C’est une fille intel­­li­­gente, elle a un MBA. Elle est gentille avec lui, elle le traite bien. Il m’a dit : “Maman, Lonnie me fait plus de bien que mes trois dernières femmes réunies.” Elle s’oc­­cupe bien de lui. Il a besoin de quelqu’un qui prenne soin de lui. » C’est à ce moment-là qu’Ali est revenu dans la pièce, se tenant droit et digne, même avec sa démarche chan­­ce­­lante. Il s’est laissé tomber sur une chaise, à l’autre bout de la pièce. « Tu es fati­­gué, mon chéri ? » a demandé Madame Clay. « Je suis toujours fati­­gué », a-t-il répondu en se frot­­tant le visage, les yeux clos. Il devait sentir que je le regar­­dais, ou du moins était-il conscient qu’il y avait quelqu’un dans la pièce qui n’était pas de la famille. Il avait fermé les yeux depuis dix secondes lorsqu’il s’est agité pour se réveiller, s’est frotté les mains et s’est mis à faire ses grimaces habi­­tuelles : il a retroussé ses lèvres et montré les dents, en me regar­­dant d’un air faus­­se­­ment énervé tout en grognant, comme un méchant de dessin animé. Quelques secondes plus tard, il m’a demandé : « Ç-ç-ç-a va ? » J’avais tant de mal à le comprendre que je présu­­mais de ses ques­­tions pour pouvoir y répondre. « T-t-t-tu as besoin de quelque chose ? Ils prennent bien soin de toi ? » Je l’ai assuré que tout allait bien. Il a émis un son bruyant en faisant claquer sa langue sur son palais et Raha­­man est sorti aussi­­tôt de la cuisine. Ali lui a fait signe de s’ap­­pro­­cher et lui a parlé à l’oreille. Raha­­man est retourné à la cuisine. Ali s’est tourné vers moi. « Viens t’as­­seoir à côté de moi », m’a-t-il dit en tapo­­tant sur une chaise de bar à sa droite. Il a attendu que je sois assis pour me deman­­der : « Tu as dîné ? Tu es le bien­­venu à ma table. »

21st June 1963: American heavyweight boxer Cassius Clay (later Muhammad Ali) with his brother Rudolph (later Rahman Ali). (Photo by Evening Standard/Getty Images)
Cassius Clay et son frère
Crédits : Evening Stan­­dard

« Je peux emprun­­ter le télé­­phone ? Il faut que j’ap­­pelle ma femme pour la préve­­nir. » « Tu as des enfants ? » a-t-il demandé. « J’en ai deux. » « Quel âge ? » J’ai répondu à sa ques­­tion. « Ils savent qui je suis ? » a-t-il demandé. « Même celui qui a trois ans se bat avec la télé­­vi­­sion quand je regarde tes combats. » Il a hoché la tête d’un air satis­­fait. « Ramène-les dimanche », m’a-t-il dit d’un ton décidé. « Je leur ferai des tours de magie. Voilà le numéro de ma mère. Appelle pour confir­­mer. » J’ai appelé Lyn pour lui dire où j’étais et ce que je faisais. Elle ne semblait pas surprise. Elle m’a demandé d’ache­­ter du lait avant de rentrer. Je savais qu’elle était heureuse pour moi, mais on avait beau­­coup d’his­­toires à régler à ce moment-là, et elle ne voulait pas se montrer trop émotive juste parce que je passais du temps avec l’idole de ma jeunesse. En septembre 1977, Lyn et moi étions à l’uni­­ver­­sité. Nous avons séché les cours, rassem­­blé toutes nos écono­­mies et nous avons roulé depuis la Caro­­line du Nord jusqu’à New York pour assis­­ter au combat entre Ali et Earnie Shavers au Madi­­son Square Garden. Quand nous sommes arri­­vés à Manhat­­tan le matin du combat, on a croisé Ali dans la rue, en face de l’hô­­tel Waldorf Asto­­ria. La circu­­la­­tion était bouchée dans les deux sens. Des milliers d’entre nous avaient suivi Ali jusqu’au Madi­­son Square Garden pour la pesée. Même si les gens entou­­rant Ali étaient plus grands ou plus baraqués que lui, il avait l’air plus fort que tout le monde. Le silence régnait autour de lui, comme s’ils étaient à l’écoute de sa peau. On se bous­­cu­­lait en dehors du cercle qui entou­­rait Ali. Lyn et moi étions assis sur un mur de béton surplom­­bant la foule. Le centre du cercle était d’un calme absolu ; ceux qui se trou­­vaient le plus proche d’Ali obser­­vaient une immo­­bi­­lité respec­­tueuse. Ce jour-là, j’ai vu pour la première fois 20 000 personnes se dépla­­cer comme un seul orga­­nisme vivant. L’air était rempli d’odeurs de bret­­zels, de hot-dogs, de bière et de marijuana. C’était le dernier bon combat d’Ali. Il a beau­­coup encaissé face à Shavers, et il avoue­­rait plus tard qu’il l’avait frappé plus fort que quiconque aupa­­ra­­vant. Les coups que Shavers assé­­nait à Ali étaient si puis­­sants que Lyn et moi pouvions les entendre. Le son nous parve­­nait presque une seconde après que le coup car nous étions assis à 400 mètres du ring, dans la galaxie de sièges premiers prix. Au 15e round, nous étions tous debout sans même réali­­ser que nous nous étions levés. Je trem­­blais, Lyn me tenait la main et des milliers de personnes scan­­daient son nom à l’unis­­son – « Ahh-lii, Ahh-lii » – comme un mantra, tandis que ses gants fusaient et jusqu’à ce que son adver­­saire, le visage enflé comme une citrouille, s’age­­nouille fina­­le­­ment devant lui. Nous avions gardé 40 dollars, le reste de nos écono­­mies était parti dans les billets. On pouvait tout juste ache­­ter l’es­­sence néces­­saire pour retour­­ner en Caro­­line du Nord. Pendant le reste de l’an­­née, nous avons dû nous conten­­ter du peu d’argent que je gagnais en servant de modèle pour les cours de dessin de l’uni­­ver­­sité. Chaque week-end, pour payer notre élec­­tri­­cité, on remplis­­sait un sac de linge sale (celui que j’uti­­li­­sais gamin comme punching-ball) de bouteilles consi­­gnées qu’on ramas­­sait sur le bord des auto­­routes. Mais encore aujourd’­­hui, nous serions tous les deux prêts à refaire la même chose pour revoir un des derniers combats d’Ali.

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COMMENT ALI EST REDEVENU UN CHAMPION SOUS MES YEUX

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Traduit de l’an­­glais par Clément Kolopp et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « My Dinner With Ali », paru dans le Louis­­ville Courier-Jour­­nal Maga­­zine. Couver­­ture : David Miller et Moha­­med Ali.


 

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