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Des chercheurs ont montré qu'un racisme endémique sévit dans la police. Des solutions existent.

par Denis Hadzovic | 4 juin 2020

Bleus foncés

Devant la pyra­mide de verre du tribu­nal de Paris, dans le XVIIe arron­dis­se­ment pari­sien, une foule compacte agite des morceaux de cartons en scan­dant deux noms. Ce mardi 2 juin, à la porte de Clichy, plus de 20 000 personnes rendent hommages à Adama Traoré et George Floyd, décé­dés après avoir été arrê­tés par la police. Le premier a poussé son dernier souffle le 19 juillet 2016 à la gendar­me­rie de Persan, dans le Val d’Oise, et le second a étouffé lundi 25 mai 2020 sous le genou d’un poli­cier de Minnea­­po­­lis, dans le Minne­sota.

Aux côtés des noms d’Adama Traoré et George Floyd figurent des appels à l’éga­lité, à la justice et le slogan « Black Lives Matter ». Les mani­fes­tants dénoncent la violence de la police et ses préju­gés racistes. Le lende­main, devant le Sénat, Chris­tophe Casta­ner pour­suit son inlas­sable travail de défense des forces de l’ordre. « L’exi­gence que nous avons vis-à-vis des poli­ciers qui faute­raient, c’est garan­tir la séré­nité du travail de l’en­semble de la police et de la gendar­me­rie, garan­tir la défense de cette police répu­bli­caine qui, au quoti­dien, combat le racisme, combat l’an­ti­sé­mi­tisme et s’en­gage pour défendre l’hon­neur de la Répu­blique », déclare-t-il.

Mais devant l’am­pleur de la contes­ta­tion, le ministre de l’In­té­rieur a dû promettre une sanc­tion pour « chaque faute, chaque excès, chaque mot, y compris des expres­sions racistes » dans la police. En ne citant le racisme qu’en dernier, Casta­ner mini­mise un phéno­mène pour­tant endé­mique. Le 26 avril dernier, à L’Île-Saint-Denis, un jeune s’est jeté dans la Seine pour échap­per à un contrôle de police. Une fois repê­ché, les agents ont été filmés en train de profé­rer des paroles racistes.

« Un bicot ça ne nage pas », rigole un agent. Pire, on peut entendre l’agent suggé­rer l’idée d’at­ta­cher un boulet au pied du jeune homme pour le faire couler. Le Mouve­ment contre le racisme et pour l’ami­tié entre les peuples (Mrap) a été choqué par « ses propos infâmes, qui résonnent en écho des noyades d’Al­gé­riens le 17 octobre 1961 ». La vidéo se termine sur des cris de douleur et des bruits de coups. Selon Casta­ner, l’ins­pec­tion géné­rale de la Police natio­nale (IGPN) a été saisie.

Cet événe­ment n’est pas isolé. Au cours de ses travaux sur la police, le socio­logue du CNRS Sébas­tien Roché a constaté que les contrôles d’iden­tité ciblaient en parti­cu­lier les mino­ri­tés, en France comme aux États-Unis. L’exis­tence de ces préju­gés est corro­bo­rée par des études montrant que les poli­ciers français sont plus conser­va­teurs que la moyenne.

Crédits : Cevi­pof

En 2017, le centre de recherches poli­tiques de Sciences po (Cevi­pof) a réalisé une étude sur le vote de 214 mili­taires et de 114 poli­ciers. Les résul­tats montrent que la majo­rité des mili­taires (57 %) et des poli­ciers (57 %) se posi­tionnent à droite. Seule­ment 5 % des mili­taires sont de gauche, et 9 % des poli­ciers. « La caté­go­rie profes­sion­nelle la plus marquée par le vote FN (aujourd’­hui Rassem­ble­ment natio­nal) au sein du secteur public est les mili­taires et les poli­ciers qui repré­sentent 24 % des élec­teurs FN du secteur public alors qu’ils n’en consti­tuent que 7 % ». En 2017, 54 % des poli­ciers inter­ro­gés ont voté pour Marine Le Pen au premier tour de la prési­den­tielle.

Aux États-Unis, où les statis­tiques ethniques existent, les Noirs sont plus suscep­tibles d’être contrô­lés et arrê­tés par la police. C’est la conclu­sion d’une étude menée par l’uni­ver­sité Stan­ford en 2016. Elle montre que les Afro-Améri­cains repré­sentent 28 % de la ville d’Oak­land mais aussi 60 % des inter­pel­la­tions dans cette même ville. Ils sont aussi quatre fois plus suscep­tibles d’être recher­chés dans une affaire de trafic de drogue, alors que ce biais ne permet pas de résoudre plus d’af­faires. La police a donc bien un problème de racisme à régler et cela fait des années que Phil­lip Atiba Goff essaye de l’ai­der.

Police de la pensée

Phil­lip Atiba Goff est un méde­cin légiste qui travaille pour le Center for Poli­cing Equity, une insti­tu­tion qui permet à la police et aux commu­nau­tés d’uti­li­ser des données pour amélio­rer la sécu­rité publique et l’éga­lité. « Lorsque nous défi­nis­sons le racisme comme un compor­te­ment au lieu d’un senti­ment, nous pouvons alors le mesu­rer et le trans­for­mer pour pouvoir résoudre ce problème », explique le Dr Goff.

Le Center for Poli­cing Equity collecte et analyse de nombreuses données sur les forces de l’ordre, comme par exemple les lieux de cambrio­lage ou les raisons des tirs des poli­ciers, et les intègre à d’autres données démo­gra­phiques comme l’édu­ca­tion, le loge­ment ou les salaires afin d’iden­ti­fier les inéga­li­tés que les auto­ri­tés ont du mal à contrô­ler. Grâce à ces infor­ma­tions, l’ins­ti­tut a constaté qu’un usage dispro­por­tionné de la force était souvent effec­tué après une course-pour­suite à pied car cela augmente le débit cardiaque et l’adré­na­line.

Pour aider la police de Las Vegas à réduire ce que les Améri­cains appellent les « biais raciaux » dans l’usage de la force, et spéci­fique­ment réduire les tirs portés sur les personnes noires désar­mées, le Dr Goff a donc conseillé aux agents de prendre en compte de tels facteurs. Ses travaux ont permis de réduire ce type d’acte de 23 % au sein de la police de Las Vegas, et de dimi­nuer de 26 % l’usage de la force au sein de diffé­rents services de main­tien de l’ordre aux États-Unis.

Phil­lip Atiba Goff

Les buts de Phil­lip Atiba Goff sont pour­sui­vis par d’autres cher­cheurs. En 2016, des psycho­logues améri­cains présen­taient leurs méthodes dans le Jour­nal of Expe­ri­men­tal Psycho­logy. Neuf proto­coles psycho­lo­giques diffé­rents étaient testés, dont certains avaient pour objec­tif de faire inté­grer aux parti­ci­pants des normes allant à l’en­contre des stéréo­types. D’autres stra­té­gies consis­taient à agir diffé­rem­ment selon l’in­di­vidu.

Par exemple, les  6 300 parti­ci­pants devaient se répé­ter : « Si je vois un visage noir, je réagi­rai en pensant posi­ti­ve­ment. » Résul­tat, ces procé­dés ont réduit les préju­gés impli­cites, mais seule­ment sur le court terme. « Les asso­cia­tions impli­cites sont des habi­tudes de l’es­prit, et les habi­tudes sont très diffi­ciles à chan­ger », explique John Dovi­dio, profes­seur de psycho­lo­gie à l’uni­ver­sité Yale, dans le Connec­ti­cut.

Dans la police améri­caine comme française, certains états d’es­prits discri­mi­na­toires sont malheu­reu­se­ment bien ancrés. Il existe des méthodes pour les faire évoluer, mais cela prend du temps. Et dans cette optique, le « premier flic de France » serait bien avisé de recon­naître le problème.


Couver­ture : Julian Wan


 

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