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Alors que les musulmans ont pour habitude de communier durant le ramadan, ils sont cette année contraints d'éviter les contacts.

par Denis Hadzovic | 28 avril 2020

La mosquée vide

Autour de la Kaaba, le mono­lithe noir de jais situé au centre de la Grande mosquée de La Mecque, quelques fidèles prient face à des barrières. En ces premiers jours de rama­dan, les fidèles se massent habi­tuel­le­ment par centaines. Mais la pandé­mie de coro­na­vi­rus (Covid-19) a vidé ce lieu sacré de l’is­lam. « Affligé » par la situa­tion, le roi Salmane d’Ara­bie saou­dite a suspendu les prières collec­tives et imposé un couvre-feu afin d’as­su­rer la « protec­tion de la vie et de la santé des peuples ». Sans ces commu­nions, le jeûne n’en est que plus dur pour les musul­mans du monde entier.

Le rama­dan est le 9e mois du calen­drier hégi­rien, sur lequel se base la reli­gion musul­mane. C’est durant cette période que les croyants s’abs­tiennent de boire et de manger pendant 30 jours en tentant d’adop­ter un compor­te­ment irré­pro­chable, à l’image de celui de leur prophète Maho­met. La tradi­tion veut que jeûner permette de se mettre à la place du pauvre, de celui qui est dans le besoin. C’est aussi l’oc­ca­sion de se repen­tir et d’ap­pro­fon­dir sa foi. Ce rituel consti­tue l’un des cinq piliers de l’is­lam avec l’au­mône, le pèle­ri­nage à la Mecque, la prière et l’at­tes­ta­tion de foi.

Cette année, le mois de rama­dan a débuté le 24 avril 2020, en pleine période de confi­ne­ment. Une situa­tion en contra­dic­tion avec l’es­prit de rencontre et de convi­via­lité asso­cié à la tradi­tion, car le jeûne s’ac­com­pagne habi­tuel­le­ment de moments de commu­nion. Les musul­mans se réunissent dans les mosquées et orga­nisent des repas copieux en famille ou entre amis le soir, au moment de l’if­tar qui désigne la fin de jour­née. Or, les rassem­ble­ments étant inter­dits et les lieux de culte fermés, les musul­mans vont devoir pratiquer leur jeûne dans des condi­tions excep­tion­nelles.

Une prière discrète

En soi, le jeûne n’est pas direc­te­ment affecté par le contexte actuel, si ce n’est pour les malades atteints du coro­na­vi­rus. Bien évidem­ment, ces derniers sont dispen­sés de jeûne tout comme les autres personnes atteintes d’une mala­die, mais aussi les personnes âgées, les femmes enceintes ou les enfants qui ne sont pas en capa­cité de se plier à la pratique. Le confi­ne­ment ne change pas grand-chose à cette règle, si ce n’est que le nombre de jeûneurs pour­rait dimi­nuer à cause de l’épi­dé­mie.

En Égypte, la mosquée Al-Azhar a annoncé que le virus ne pouvait pas servir de prétexte à rompre le jeûne, sauf à appor­ter la preuve scien­ti­fique que l’eau prévient la mala­die. Selon l’imam jorda­nien Fa’ek Thya­bat, le coran ne donne pas d’in­di­ca­tion claire sur le rama­dan en cas de pandé­mie. « Il y a un hadith qui dit : “Si vous enten­dez parler d’un fléau quelque part, alors n’y allez pas. S’il se produit où vous êtes, alors n’en bougez pas.” »

Le plus grand chan­ge­ment auquel les musul­mans doivent faire face est sans conteste l’in­ter­dic­tion des rassem­ble­ments. Non seule­ment les musul­mans les plus croyants sont censés prier cinq fois, que ce soit seul, ou en groupe, mais en période de rama­dan, ils doivent le faire à la mosquée, après avoir coupé le jeûne. Cette prière de groupe est appe­lée tara­wih. 

Avec les mesures de confi­ne­ment actuelles, ce rassem­ble­ment n’est plus possible. Le Conseil français du culte musul­man (CFCM) a donc appelé à la respon­sa­bi­lité de tous les reli­gieux en main­te­nant les mosquées fermées et il incite les fidèles à pratiquer leurs prières jour­na­lières chez eux. « C’est la seule atti­tude respon­sable et conforme aux prin­cipes et aux valeurs de notre reli­gion dans ce contexte d’épi­dé­mie », indique-t-il

En Indo­né­sie, les auto­ri­tés ont inter­dit le mudik, une proces­sion qui voit des dizaines de millions de personnes rendre visite à leurs familles à la fin du jeûne. Alors que les mosquées d’Is­raël et de Pales­tine ont fermé, au même titre que les syna­gogues et les églises, la Turquie n’est pour l’heure pas en quaran­taine complète. Mais elle a tout de même inter­dit aux familles de voya­ger et d’or­ga­ni­ser des repas. Au Royaume-Uni, le Conseil musul­man britan­nique a encou­ragé les croyants à orga­ni­ser un iftar virtuel sur les réseaux sociaux ou via des appli­ca­tions de visio­con­fé­rence.

Crédits : Unsplash

L’in­ter­dic­tion des rassem­ble­ments est aussi un lourd fardeau à suppor­ter pour les familles les plus géné­reuses. D’ha­bi­tude, lorsque l’heure de l’if­tar approche, c’est le moment de mettre les bouchées double, voire triple pour faire plai­sir à sa famille, ses proches, ses voisins. Pendant la jour­née de jeûne, les mains s’ac­tivent en cuisine pour prépa­rer des repas tradi­tion­nels. Lesquels peuvent être parta­gés avec les proches, de tous hori­zons.

Un mal pour un bien

Après le repas fami­lial de l’if­tar, les plus jeunes avaient pour habi­tude de se retrou­ver un peu plus tard dans la soirée pour parta­ger un second repas. Pour Irvin, 21 ans et habi­tant en Seine-Saint-Denis, l’heure est déjà à la nostal­gie. « Avec le confi­ne­ment, on perd l’am­biance qui carac­té­rise cette période de rama­dan. On avait l’ha­bi­tude avec mes amis de se retrou­ver, parta­ger le reste de la nuit ensemble en discu­tant et en rigo­lant de tout et de rien. Le confi­ne­ment me fait réali­ser la chance qu’on avait de vivre ces moments qui semblent anodins en temps normal. C’est un peu un mal pour un bien », dit-il.

De plus, le mois de rama­dan est l’oc­ca­sion pour les musul­mans de faire preuve de soli­da­rité, d’of­frir à ceux qui sont dans le besoin et donc de respec­ter un des piliers de l’is­lam qu’est l’au­mône. Chaque année, de nombreuses mosquées et asso­cia­tions cari­ta­tives orga­nisent des repas de rupture du jeûne et les partagent avec les personnes les plus dému­nies, qu’im­porte leur confes­sion. Une habi­tude forte­ment compro­mise cette année par les mesures de restric­tions des dépla­ce­ments et des rassem­ble­ments.

« De nombreuses idées alter­na­tives sont d’ores et déjà en cours d’éla­bo­ra­tion pour que l’es­prit de partage de ce mois béni perdure malgré les diffi­cul­tés. Des distri­bu­tions de repas répon­dant aux restric­tions en vigueur pour­ront faire l’objet d’une concer­ta­tion avec les auto­ri­tés locales de notre pays et faire appel à l’en­traide entre les diffé­rents acteurs asso­cia­tifs », déclare le CFCM.

À Dear­born, dans le Michi­gan, les familles musul­manes ont trouvé un autre moyen de commu­nier. Plutôt que de se réunir, elles ont placé des déco­ra­tions lumi­neuses sur leurs maisons, avant d’in­vi­ter les autres à en faire de même. Ce défi qui aura lieu jusqu’au 11 mai se diffuse sur les réseaux sociaux via des photos des loge­ments illu­mi­nés. Et le public peut même voter pour les 10 plus beaux orne­ment, quar­tier par quar­tier.

Une maison de Dear­born

En France, le plan de décon­fi­ne­ment qui sera mis en place à partir du 11 mai prochain pour­rait permettre aux musul­mans de passer les dix derniers jours du mois de rama­dan dans des condi­tions un peu plus habi­tuelles. Même si l’ou­ver­ture des lieux de culte ne devrait pas se faire dès le 12 mai, il permet­trait aux familles musul­manes de se réunir, en nombre limité, pour célé­brer les ruptures de jeûne mais aussi et surtout, la fête de l’Aïd Al-Fitr marquant la fin du rama­dan.

Cet événe­ment, marqué par une prière collec­tive mais aussi des échanges de vœux, pâtis­se­ries et autres présents, sera assu­ré­ment moins gran­diose que d’ha­bi­tude. Mais comme le dit Irvin, c’est peut-être un mal pour un bien.


Couver­ture : Abdul­lah Arif 


 

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