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En favorisant la déforestation, l'élevage intensif participe à la propagation des virus des animaux à l'homme.

par Denis Hadzovic | 14 juillet 2020

Enjeu clima­tique

Entre de grands panaches gris, quelques arbres sortent la tête au milieu d’un tapis de fumée. Au sol leurs voisins noir­cissent dans les flammes. En cette fin du mois juin 2020, de violents incen­dies déciment la région de Rondô­nia, dans l’est du Brésil. En un mois, plus de 2 248 feux ont été récences en Amazo­nie, le pire bilan depuis 13 ans. La défo­res­ta­tion a atteint un record au premier semestre par rapport à l’an passé en augmen­tant de 25 % selon les chiffres de l’Ins­ti­tut natio­nal des recherches spatiales (INPE). En plus de sévè­re­ment affec­ter notre envi­ron­ne­ment, cette fumée est lourde de menaces. 

La défo­res­ta­tion fait partie des facteurs qui augmentent l’ap­pa­ri­tion de virus en prove­nance d’ani­maux, appe­lés zoonoses. Selon le programme des Nations unies pour l’en­vi­ron­ne­ment (UNEP), la dégra­da­tion de notre envi­ron­ne­ment par la défo­res­ta­tion, l’ex­ploi­ta­tion de la vie sauvage, l’ex­trac­tion de ressources et le réchauf­fe­ment clima­tique, altère la vie de la faune avec laquelle les humains inter­agissent. Or, une large part de la défo­res­ta­tion est due à l’éle­vage de bêtes desti­nées à être mangées par l’être humain. 

Crédits : Mat Zimmer­man

L’éle­vage est respon­sable de 63 % de la défo­res­ta­tion de la forêt amazo­nienne et de 18 % des gaz à effets de serre. Comme les espèces sont choi­sies en fonc­tion de leur produc­ti­vité, les animaux deviennent quasi­ment iden­tiques avec un système immu­ni­taire faible et donc une capa­cité de résis­tance aux mala­dies moindres. « Les scien­ti­fiques s’ac­cordent sur le fait que si l’on conti­nue d’ex­ploi­ter la vie sauvage et de détruire nos écosys­tèmes, nous pouvons prévoir l’ar­ri­vée d’un flux de ce genre de mala­die dans les prochaines années », s’inquiète Inger Ander­sen, secré­taire géné­ral adjoint et direc­teur exécu­tif du programme des Nations unies. 

La défo­res­ta­tion détruit les habi­tats natu­rels d’ani­maux, notam­ment ceux des chauves-souris, qui contiennent de nombreux virus. La chasse et la consom­ma­tion d’ani­maux sauvages présentent égale­ment des risques car ce sont des occa­sions où les humains peuvent entrer en contact avec des animaux conta­mi­nés. Selon la FRB, « la frag­men­ta­tion et la réduc­tion rapide des habi­tats natu­rels qui génèrent un effon­dre­ment de popu­la­tions animales et végé­tales […] sont vrai­sem­bla­ble­ment à l’ori­gine de la multi­pli­ca­tion des zoonoses ».

La vie sauvage est de plus en plus déni­chée de son habi­tat natu­rel et exploi­tée alors que l’UNEP précise, dans une esti­ma­tion publiée le 6 juillet dernier, qu’en­vi­ron 60 % des 1 400 microbes connus pour leur capa­cité à infec­ter les humains, sont d’ori­gine animale. « En exploi­tant les terri­toires recu­lés, nous créons des oppor­tu­ni­tés de trans­mis­sion », déclare Eric Fièvre, profes­seur des mala­dies infec­tieuses d’ori­gine animale à l’Uni­ver­sité de Liver­pool.

Selon le dépar­te­ment étasu­nien de la santé, 16% des décès recen­sés recen­sés à l’échelle mondiale sont liés à des mala­dies infec­tieuses, dont deux tiers sont des zoonoses. La multi­pli­ca­tion des élevages indus­triels entraîne inévi­ta­ble­ment des contacts plus nombreux entre les animaux et les humains, causant envi­ron 2 millions de morts dans les pays les plus touchés chaque année. Ces contacts, nous les retrou­vons égale­ment sur les marchés d’ani­maux sauvages en Chine, en Asie du Sud ou encore en Afrique.

Enjeu indus­triel

Les rencontres entre animaux et humains ont déjà fait des ravages avant l’ap­pa­ri­tion du Covid-19, notam­ment avec le virus MERS qui se trans­met­trait à l’ homme par le droma­daire en 2012. « Parce que les élevages forte­ment concen­trés ont tendance à rassem­bler d’im­por­tants groupes d’ani­maux sur une surface réduite, ils faci­litent la trans­mis­sion et le mélange des virus », précise Jacques Caplat, agro­nome et ethno­logue, dans le livre L’Agri­cul­ture biolo­gique pour nour­rir l’hu­ma­nité.

La défo­res­ta­tion et la colo­ni­sa­tion de terri­toires recu­lés par les humains entraînent, avec la migra­tion des animaux, des rencontres qui n’avaient jamais lieu aupa­ra­vant. De nombreux membres du parle­ment euro­péen l’ont admis, il est néces­saire de lutter pour la préser­va­tion des écosys­tèmes afin de limi­ter la trans­mis­sion de nouveaux virus exotiques entre les animaux et les hommes. La protec­tion de la biodi­ver­sité passe par l’aug­men­ta­tion de la surface des espaces proté­gés.

Ces derniers concernent actuel­le­ment 15 % de la planète, mais ils devraient en couvrir au moins 30 % d’ici 2030 selon les scien­ti­fiques. En dehors de ces espaces, il est indis­pen­sable de réduire rapi­de­ment les pres­sions sur la biodi­ver­sité, comme le recom­mande la direc­trice de la Fonda­tion pour la Recherche et la Biodi­ver­sité (FRB) : « Plus spéci­fique­ment, la destruc­tion des écosys­tèmes et donc des habi­tats de la vie sauvage rési­duelle doit être impé­ra­ti­ve­ment stop­pée ». 

Pour faire face à ce phéno­mène gran­dis­sant, les Nations unies proposent de favo­ri­ser une gestion durable des terres, une amélio­ra­tion de la qualité de la biodi­ver­sité et des inves­tis­se­ments dans la recherche scien­ti­fique. Leur projet encou­rage aussi les États à promou­voir une agri­cul­ture durable, renfor­cer les mesures d’hy­giène alimen­taire, aider au déve­lop­pe­ment des produc­teurs locaux et créer de nouveaux emplois pour les personnes travaillant avec la faune.

Inger Ander­sen Crédits : CIAT

Mais c’est aussi toute l’in­dus­trie qui est à revoir. Les barrages et l’éle­vage indus­triel sont liés à 25 % des mala­dies infec­tieuses qui touchent les humains. Les trans­ports, les voyages et les chaînes alimen­taires ont effacé les fron­tières, faci­li­tant ainsi la propa­ga­tion de patho­gènes. « Nous avons inten­si­fié l’agri­cul­ture, élargi les infra­struc­tures et extrait les ressources au détri­ment de nos espaces sauvages », explique Inger Ander­sen. La produc­tion de viande a par exemple augmenté de 260 % en 50 ans selon elle. L’émer­gence des zoonoses s’ob­serve alors que les demandes de protéines animales augmentent forte­ment et que les exploi­ta­tions intenses et non-durables se déve­loppent de plus en plus.

Fin février, la Chine a offi­ciel­le­ment inter­dit le commerce et la consom­ma­tion d’ani­maux sauvages. Mais la consom­ma­tion de viande a forte­ment augmenté dans le pays, passant de 37;5 kg en 1994 à 57,3 kg en 2009, une tendance qui devrait se renfor­cer dans les années à venir, à moins que le Covid-19 n’en­traîne une réelle prise de conscience. Mais, signe que noue ne en sommes pas encore là, la ville de Yulin orga­ni­sait encore son tradi­tion­nel marché de viande de chien au mois de juin.

La ferme­ture de ces marchés, la mise en place d’un élevage quali­ta­tif, la lutte contre la perte d’ha­bi­tat et la défo­res­ta­tion sont des points essen­tiels pour lesquels il faut agir afin de réduire les risques de nouvelles pandé­mies d’ori­gine animale.


Couver­ture : Clément Falize


 

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