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Jaloux de ceux qui habitent à la campagne pendant le confinement, les urbains sont de plus en plus tentés de quitter la ville.

par Denis Hadzovic | 29 avril 2020

L’exode à rebours

Au pied d’un bloc beige planté face au port de Majorque, sur les îles Baléares, une boîte aux lettres recrache le cour­rier. En cette fin avril 2020, alors que la station balnéaire espa­gnole est aussi calme que le reste du pays, le consu­lat d’Al­le­magne reçoit des centaines de messages. Ils demandent tous à la prési­dente du gouver­ne­ment auto­nome des Baléares, Fran­cina Armen­gol, de lever au plus vite « les restric­tions impo­sées par la crise du coro­na­vi­rus afin de permettre l’en­trée d’étran­gers possé­dant des entre­prises ou des rési­dences sur l’île ». Chaque année, plus de 4,5 millions d’Al­le­mands se rendent sur l’ar­chi­pel. Et certains ne comptent pas rester à la maison cet été.

Au contraire, ils aime­raient se réfu­gier dans un coin perdu de Majorque en atten­dant que la pandé­mie passe, à l’ins­tar de ces Français qui, quand le confi­ne­ment a été déclaré, se sont pres­sés à Mont­par­nasse pour filer à la campagne au mépris des règles de distan­cia­tion sociale. Depuis, ils rendent jaloux ceux qui sont restés en ville, au point que tout le monde se met à rêver de vivre en milieu rural.

« Je reçois 60 demandes par jour pour des maisons de campagne, soit le double d’avant le 17 mars », indique l’agent immo­bi­lier Patrice Besse. « Ce sont des projets sérieux, réflé­chis, avec le désir de s’ins­tal­ler sur place et d’y créer une acti­vité. Dans les mails que je reçois, le mot le plus employé est “envi­ron­ne­ment” : ce n’est pas une maison que cherchent ces clients, mais un lieu. » Selon l’In­see, 9,8 % des loge­ments français sont des rési­dences secon­daires ou des loge­ments occa­sion­nels. En région pari­sienne, un ménage sur six en possède.

Leur arri­vée en pleine épidé­mie n’a guère plu à ceux qui vivent dans le coin à l’an­née. En Vendée, sur l’île de Noir­mou­tier, 70 personnes suspec­tées d’avoir contracté le virus ont été recen­sées sur l’île dans les 15 jours qui ont suivi le début du confi­ne­ment. « Leur compor­te­ment est inac­cep­table, c’est comme s’ils étaient en vacances », s’in­digne Frédé­ric Boucard, un agri­cul­teur local face au compor­te­ment des Pari­siens qui ont envahi la plage.

Mais avec la crise actuelle, quelques-uns envi­sagent sérieu­se­ment de ne pas retour­ner en ville. « Des négo­cia­tions qui traî­naient depuis des mois se sont conclues en quelques jours, pres­sées par les événe­ments », constate-t-on à l’agence Emile Garcin. « Nos clients, chefs d’en­tre­prises, entre­pre­neurs, consul­tants, hôte­liers, desi­gners, infor­ma­ti­ciens, pour l’es­sen­tiel Pari­siens, Lyon­nais, Londo­niens, New-Yorkais et qui, jusqu’ici, cher­chaient plutôt des rési­dences secon­daires, modi­fient aujourd’­hui leurs projets : ils veulent vivre à la campagne et ne conser­ver qu’un pied-à-terre en ville. Le télé­tra­vail permet cela. Avant de pouvoir leur faire visi­ter les biens, nous leur adres­sons des vidéos pour entre­te­nir leur inté­rêt. »

Autre­ment dit, un petit exode rural à l’en­vers est en train de prendre forme.

Vive la campagne

Pour beau­coup de cita­dins, les villes sont deve­nues des prisons où l’on gagne de l’argent pour avoir les moyens d’y rési­der. À en croire Olivier Babeau, profes­seur d’éco­no­mie à l’uni­ver­sité de Bordeaux et président du think tank Insti­tut Sapiens, trois habi­tants sur quatre rêve­raient d’en sortir mais sont contraints d’y rester par l’ab­sence d’em­plois dans les terri­toires moins peuplés. C’est donc le signe que le mouve­ment a été enclen­ché bien avant le confi­ne­ment.

Initiée fin 2018, cette tendance pour­rait se renfor­cer si le télé­tra­vail s’avé­rait une expé­rience béné­fique tant pour les travailleurs que pour les employeurs. Il concerne actuel­le­ment 30 % des sala­riés et jusqu’à 50 % des seuls cadres, preuve que ce sont plutôt les hauts reve­nus qui peuvent en béné­fi­cier. On est plus mobile quand on a des moyens et quand on travaille dans le secteur numé­rique… Selon la fédé­ra­tion natio­nale de l’im­mo­bi­lier, quelque 200 000 ménages pour­raient opter pour un retran­che­ment à la campagne sur une année.

Les rela­tions avec les arti­sans, avec la banque ou avec l’of­fice locale du tourisme sont bien plus simples à la campagne. Et bien sûr, vivre dans une zone moins densé­ment peuplée permet de ne pas perdre de temps en faisant la queue pendant des heures au super­mar­ché ou dans les embou­teillages. Cela dit, les services sont moins nombreux. Aussi le choix du lieu de vie est-il le fruit d’un arbi­trage subtil « entre des avan­tages comme la proxi­mité des services et la richesse de la vie sociale, et des incon­vé­nients tels que le prix élevé de l’im­mo­bi­lier et la plus grande promis­cuité », affirme Jéré­mie Brun, chargé du déve­lop­pe­ment des terri­toires au CRMA Auvergne-Rhône-Alpes.

Si la pandé­mie de Covid-19 va sans doute encou­ra­ger un certain nombre d’ur­bains à migrer, d’autres ne pour­ront pas se défaire de l’ac­ti­vité foison­nante des villes, à moins que l’amé­na­ge­ment du terri­toire ne se trans­forme pour leur permettre de profi­ter des avan­tages de chaque milieu. C’est d’ailleurs ce qui est en train de se produire selon Eric Charmes, direc­teur du labo­ra­toire Recherches inter­dis­ci­pli­naires ville, espace, société (RIVES) : « Il faut sortir de cette oppo­si­tion ville-campagne », estime-t-il. « C’est un schéma qui ne corres­pond plus à la réalité. Notam­ment parce qu’il y a de plus en plus de “campagnes métro­po­li­taines” près des grandes villes. »

L’amé­na­ge­ment du terri­toire

Pour l’heure, le prin­ci­pal problème de ceux qui vivent dans ces zones péri­phé­riques est le temps de trans­port néces­saire à un dépla­ce­ment vers le centre-ville. Mais cela pour­rait bien­tôt chan­ger. Dans son livre blanc paru en 2016, Uber Elevate deman­dait au public d’ima­gi­ner « un voyage du port de San Fran­­­cisco à San José – un trajet qui prend norma­­­le­­­ment deux heures de route – en seule­­­ment 15 minutes ». Une telle prouesse pour­rait être réali­sée grâce aux « voitures volantes » sur lesquelles travaille la filiale d’Uber.

Son concur­rent alle­mand Lilium a annoncé la levée de 240 millions de dollars en mars 2020. « Un avion a besoin de 2,5 km de tarmac, ce qui est impos­­­sible au milieu d’une ville », fait valoir son porte-parole, Oliver Walker-Jones. « Quant aux lignes de train, elle peuvent embarquer beau­­­coup de monde mais néces­­­sitent aussi de la place et coûtent en moyenne 150 millions d’eu­­­ros par kilo­mètre. » Les voitures volantes requièrent pour leur part « une infra­s­­truc­­­ture mini­­­mum », insiste-t-il. « Il faut un morceau de béton, un hangar pour ranger l’ap­­­pa­­­reil et quelques bâti­­­ments pour les contrôles de sécu­­­rité. »

Fin 2019, Lilium a publié une vidéo concluante de son futur taxi volant. Il ne lui reste plus qu’à trou­ver un moyen d’éla­bo­rer des batte­ries capables de tenir le coup sur plusieurs dizaines de kilo­mètres. Le 25 avril 2020, Uber Elevate a juste­ment annoncé que son parte­naire, Jaunt Air Mobi­lity, travaillait sur un héli­co­ptère élec­trique capable de se rechar­ger en sept minutes. Il faudra ensuite que ces tech­no­lo­gies se déploient, avec l’au­to­ri­sa­tion des auto­ri­tés, pour parcou­rir faci­le­ment des distances qui prennent actuel­le­ment deux heures en 15 minutes.

Le « désen­cla­ve­ment » des régions éloi­gnées des centre-ville devrait donc prendre un peu de temps. Mais avec le confi­ne­ment, qui a mis en évidence les vertus de la campagne, le mouve­ment est enclen­ché.


Couver­ture : Juan Igna­cio Esco­bar Tosi


 

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