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par Dwyer Murphy | 6 juin 2016

Juarez → Brook­lyn

Le cirque, dirait-on, fait route vers Brook­lyn. Dans les semaines qui viennent, le dépar­te­ment de la Justice des États-Unis doit donner sa confir­ma­tion de l’ex­tra­di­tion de Joaquín Archi­valdo Guzmán Loera, mieux connu sous le nom d’ « El Chapo », l’homme à la tête du cartel de Sina­loa. Le plan, si l’on en croit les articles parus dans le Daily News et le New York Post, est qu’il soit jugé dans le district est de New York, dont le quar­tier géné­ral se trouve dans le centre de Brook­lyn, à quelques kilo­mètres d’où je vis. Guzmán est un des crimi­nels les plus impi­toyables du monde, sur lequel il a été diffi­cile de mettre la main. Il s’est évadé de deux des prisons les plus sûres du Mexique : la première fois, à ce qu’on dit, dans un panier à linge sale ; la seconde fois, à ce qu’on dit, par un tunnel, sur une moby­lette fixée à un rail. Je dis « à ce qu’on dit », car avec El Chapo, on ne sait jamais vrai­ment.

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Vue en coupe de l’éva­sion spec­ta­cu­laire d’El Chapo
Crédits : The Mob Museum

Avec le temps, les leaders des cartels sont deve­nus, au Mexique et ailleurs, des figures presque mythiques. Autour d’eux gravitent les narco­cor­ri­dos – ces chan­sons folk­lo­riques qui content leurs exploits –, des docu­men­taires obscènes, d’hor­ribles vidéos parta­gées sur les réseaux sociaux, des théo­ries du complot, des rumeurs accu­sant tels fonc­tion­naires d’être corrom­pus ou louant ceux qui ne le sont pas, des reines de beauté, des stars de tele­no­vela, et, derniè­re­ment, Sean Penn envoyé en mission par Rolling Stone. Quelque part derrière tout cela se trouve un homme trapu, la cinquan­taine bien tapée, frôlant le mètre soixante-dix, les cheveux noirs comme le jais et des rides du rire creu­sant profon­dé­ment ses joues.

En janvier dernier, quand les marines mexi­cains ont remonté sa trace jusque dans une planque de Los Mochis, cinq hommes ont été abat­tus et El Chapo s’est une nouvelle fois échappé à travers un tunnel, lais­sant derrière lui une chambre parse­mée de paquets de gâteaux et de seringues. Il a fina­le­ment émergé d’une bouche d’égout avant de se retrou­ver au volant d’une voiture qui passait par là. Les marines l’ont rattrapé un peu plus loin sur la route, et lorsqu’ils l’ont fina­le­ment arrêté, ils se sont assu­rés que la presse le voie bien dans son maillot de corps tout tâché, ses cheveux et sa mous­tache en bataille. Après quoi ils l’ont renvoyé à la prison d’Al­ti­plano, celle dont il s’était évadé six mois plus tôt. Certains articles ont parlé de ses condi­tions de déten­tion : des lumières vives qui le tenaient constam­ment éveillé, des visites conju­gales privées, du Viagra qu’il avait demandé, et de l’exem­plaire de Don Quichotte qu’on lui avait permis de lire. Le 7 mai, peu avant l’aube, pour des raisons qui demeurent obscures, El Chapo a été trans­féré d’Al­ti­plano dans un nouveau complexe, situé à envi­ron 25 kilo­mètres de la fron­tière améri­caine – un terri­toire aux mains du cartel de Sina­loa.

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La nouvelle prison d’El Chapo est placée sous très haute surveillance
Crédits : Alejan­dro Brin­gas

Sa nouvelle prison s’ap­pelle Cefe­reso No. 9. D’après la Commis­sion natio­nale des droits de l’homme, il s’agit de la pire prison fédé­rale du Mexique. L’avo­cat d’El Chapo, Jose Refu­gio Rodri­guez, a confié à Fox News Latino que son client avait dit de sa cellule qu’elle était « sale et moche » et qu’il aurait aimé retour­ner à Alti­plano. C’est le même avocat qui a laissé entendre qu’El Chapo accep­te­rait son extra­di­tion, et peut-être même de plai­der coupable une fois arrivé aux États-Unis. Tout ce que Guzmán demande en retour est une simple garan­tie : quelle que soit la sentence qu’il reçoit, il veut la purger dans une prison de sécu­rité moyenne. El Chapo nous adresse des clins d’œil et nous nargue de derrière les barreaux de sa cellule. Et à présent, il semble­rait que cet homme, qui a l’étoffe des mythes mais fait bel et bien partie de ce monde, va bien­tôt prendre la direc­tion du nord, escorté par un esca­dron des US Marshals, en direc­tion de New York. Mais pourquoi l’en­voient-ils à Brook­lyn plutôt qu’ailleurs ?

Le délinquant

D’après la DEA, le cartel de Sina­loa est à la source d’un quart de toutes les drogues qui entrent illé­ga­le­ment sur le sol améri­cain depuis le Mexique. Dans certaines villes, comme Chicago, ce chiffre grimpe jusqu’à 80 %. On tient Sina­loa pour être le premier four­nis­seur de l’épi­dé­mie d’hé­roïne qui sévit dans le nord-est des États-Unis. Le cartel aurait supplanté les produits colom­biens et asia­tiques en encom­brant les voies de trafic. Ils ont aussi baissé les prix à tel point qu’il est par exemple possible d’ache­ter un petit ballon de 100 milli­grammes d’hé­roïne de qualité moyenne dans ma ville natale, située sur la côte sud du Massa­chu­setts, pour moins cher qu’un paquet de ciga­rettes.

Le maga­zine Forbes estime que les reve­nus annuels du cartel dépassent trois milliards de dollars, et que la fortune person­nelle de Guzmán (« source de la richesse : trafic de drogue ; s’est fait tout seul ») avoi­sine le milliard. Vous auriez du mal à trou­ver un endroit sur le conti­nent améri­cain tout entier qui n’a pas été touché par sa drogue, son argent ou les deux. Brook­lyn ne fait pas excep­tion à la règle. La contre­bande de stupé­fiants, sans parler de leur consom­ma­tion, est un incon­tour­nable des annales du crime de Brook­lyn. C’est l’ar­ron­dis­se­ment de New York qui abrite les termi­naux à conte­neurs, les débar­ca­dères, les dépôts de camions et les entre­pôts. Depuis Brook­lyn, on accède faci­le­ment aux aéro­ports, et l’ar­ron­dis­se­ment compte plus de 2,5 millions d’ha­bi­tants. Sina­loa, d’après des rapports des services de rensei­gne­ment améri­cains, est le maître incon­testé parmi les nombreuses orga­ni­sa­tions crimi­nelles mexi­caines qui sont en concur­rence pour ache­mi­ner des drogues dans les cinq arron­dis­se­ments de la ville.

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« S’ils m’at­trapent ou s’ils me tuent… rien ne change. »

Mais Brook­lyn n’est pas le seul endroit à se battre pour avoir El Chapo. Au fil des années, sept districts améri­cains diffé­rents ont inculpé Guzmán, à commen­cer par San Diego en 1996, suivi de Chicago, Brook­lyn, Miami, Manhat­tan, El Paso et derniè­re­ment, en 2016, Concord, dans le New Hamp­shire. La base juri­dic­tion­nelle est diffi­cile à trou­ver. Le narco­tra­fic, comme la plupart du crime orga­nisé, est un busi­ness global et diver­si­fié. Où que s’étendent les tenta­cules du cartel de Sina­loa – où que ses drogues soient vendues ; où que son argent soit planqué et que ses hommes opèrent ; où qu’il passe en contre­bande ses produits chimiques, ses armes ou ses hommes –, El Chapo est suscep­tible d’être pour­suivi en justice, si tant est que les auto­ri­tés parviennent à garder la main dessus. Le gouver­ne­ment mexi­cain a eu El Chapo pour la première fois dans son colli­ma­teur en 1993.

L’an­née précé­dente, lui et ses hommes avaient parti­cipé à une fusillade meur­trière dans une boîte de nuit de Puerto Vallarta avant de quit­ter le pays. Après avoir été arrêté au Guate­mala, il a été renvoyé au Mexique, accusé de trafic de drogues et condamné à vingt ans de prison. Il a commencé à servir sa peine dans le confort, soudoyant ses gardes et s’as­su­rant le contrôle des lieux (télé­coms, pros­ti­tuées, restau­ra­tion) dès les premiers jours. En 2001, il s’est échappé, donnant lieu à une nouvelle chasse à l’homme. En 2004, l’ar­mée mexi­caine est presque parve­nue à le captu­rer dans un ranch de Sina­loa, mais il a réussi à fuir dans les montagnes. L’ar­mée a égale­ment fait irrup­tion à son mariage avec Emma Coro­nel en 2007, mais le temps qu’ils arrivent, il était déjà loin. Au cours de la décen­nie suivante, le Mexique a alloué d’énormes ressources à la traque d’El Chapo. Ainsi, pendant long­temps, la posi­tion du gouver­ne­ment mexi­cain était qu’El Chapo devait mourir dans une de ses prisons. Lorsqu’on lui a demandé en 2015 s’il accep­te­rait d’ex­tra­der son précieux captif vers les États-Unis pour qu’il y soit jugé, Jesus Murillo Karam, alors procu­reur géné­ral du Mexique, a répondu : « El Chapo doit d’abord rester ici pour purger sa peine, ensuite je l’ex­tra­de­rai… dans 300 ou 400 ans. » C’était avant le tunnel sous Alti­plano, avant l’as­saut manqué sur sa planque dans les montagnes, dans le « triangle d’or » reculé à la fron­tière des États de Sina­loa, Durango et Chihua­hua, et avant la fusillade à Los Mochis. Murillo Karam n’est plus procu­reur géné­ral aujourd’­hui. (Il a quitté ses fonc­tions après la tragé­die toujours irré­so­lue de l’en­lè­ve­ment de 43 étudiants à Iguala, dans l’État de Guer­rero ; puis il a atterri confor­ta­ble­ment au cabi­net du minis­tère du Déve­lop­pe­ment agraire et urbain.) Son patron, le président Enrique Peña Nieto, en a eu assez d’El Chapo. Visi­ble­ment, le traduire en justice et l’in­car­cé­rer dans les prisons mexi­caines ne vaut pas le coup. En janvier, peu après qu’El Chapo a été capturé à nouveau, Peña Nieto a ordonné aux respon­sables du gouver­ne­ment d’ « en finir au plus tôt avec l’ex­tra­di­tion de ce délinquant extrê­me­ment dange­reux ».

Tous les moyens sont bons

Il est vrai qu’il existe de nombreuses loca­li­tés exotiques où les crimi­nels peuvent opérer à l’abri du bras de la justice améri­caine. En fonc­tion de la façon dont vous inter­pré­tez la foule d’ac­cords et de conven­tions inter­na­tio­naux, il y a toujours entre 80 et 100 pays qui refu­se­raient ou seraient dans l’im­pos­si­bi­lité d’en­voyer des crimi­nels recher­chés aux États-Unis pour qu’ils y soient jugés. Le Mexique n’est pas un de ces pays. Depuis près de quarante ans, il existe un traité entre le Mexique et les États-Unis, et lorsqu’il s’avère fasti­dieux de faire les choses dans son cadre, de temps en temps, les améri­cains utilisent des moyens plus clan­des­tins pour mettre la main sur les indi­vi­dus qu’ils recherchent : des arran­ge­ments infor­mels sur l’im­mi­gra­tion, par exemple, selon lesquels les habi­tants du pays non-mexi­cains (ou ceux dont la citoyen­neté est discu­tée) sont faci­le­ment expul­sés au-delà de la fron­tière et placés en déten­tion par les Améri­cains ; voire en les kidnap­pant, comme dans le cas de Humberto Álva­rez Machaín.

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Les membres de l’opé­ra­tion Leyenda
Crédits : DEA

Álva­rez Machaín était un physi­cien mexi­cain soupçonné d’avoir parti­cipé, en 1985, à la torture de Kiki Cama­rena, un agent de la DEA infil­tré dans le cartel de Guada­lajara – l’or­ga­ni­sa­tion née à Sina­loa au sein de laquelle le jeune El Chapo a fait ses armes. Après la mort de Cama­rena, la DEA a lancé l’opé­ra­tion Leyenda, la plus vaste enquête sur un meurtre de l’his­toire de l’agence, qui impliquait des opéra­tions éten­dues sur le terri­toire mexi­cain, ainsi que l’aide d’un chas­seur de prime.

En 1990, ledit chas­seur de prime a mis le grap­pin sur Álva­rez Machaín, devant son bureau de Guada­lajara. Il l’a ensuite traîné de l’autre côté de la fron­tière pour qu’il soit jugé devant le tribu­nal de Los Angeles. Álva­rez Machaín et le gouver­ne­ment mexi­cain ont vive­ment protesté face au kidnap­ping, arguant qu’il salis­sait l’au­to­rité juri­dic­tion­nelle de la cour. Mais lorsque l’af­faire est fina­le­ment passée devant la Cour suprême, il a été décidé que peu impor­tait la façon dont un citoyen étran­ger se retrou­vait aux États-Unis, même si des lois avaient été enfreintes pour l’y amener : si son corps se trou­vait dans une salle de tribu­nal, il pouvait être jugé. Álva­rez Machaín a fini par être acquitté et il est retourné au Mexique en 1992. Le traité entre les États-Unis et le Mexique a plus tard été amendé pour inter­dire les kidnap­pings. Le Mexique trans­fère entre 200 et 400 indi­vi­dus recher­chés aux États-Unis chaque année, bien plus que n’im­porte quel autre pays dans le monde. Bon nombre d’entre eux sont connec­tés aux cartels. Plus tôt cette année, Alfredo Beltran Leyva, l’an­cien baron de la drogue autre­fois affi­lié au cartel de Sina­loa puis à leurs rivaux des Zetas, a plaidé coupable aux accu­sa­tions de trafic de cocaïne et de métham­phé­ta­mine qui pesaient contre lui, dans un tribu­nal de Washing­ton DC. Un de ses hommes, Edgar Valdez Villa­real – dit « La Barbie » à cause de ses cheveux blonds et de ses yeux clairs – attend d’être jugé à Atlanta. Juan Roberto Rincon-Rincon, l’un des chefs du cartel du Golfe, a été condamné au Texas à la prison à perpé­tuité.

Les États-Unis semblent en avoir davan­tage après les leaders des cartels que le Mexique.

Osiel Cárde­nas Guillén, l’an­cien chef du cartel du Golfe, qui est aussi le fonda­teur des Zetas, a égale­ment été envoyé au Texas et condamné à 25 ans de prison, grâce à un arran­ge­ment qui a déclen­ché une sévère contro­verse au cours des derniers mois, suite à une série d’ar­ticles publiés par le Dallas Morning News. Deux des fils du nouveau diri­geant du cartel de Sina­loa, Ismael « El Mayo » Zambada García (accusé aux côtés d’El Chapo dans l’af­faire de Brook­lyn) ont été envoyés aux États-Unis : un à San Diego, un à Chicago, où ils ont plaidé coupable aux accu­sa­tions de trafic de cocaïne rete­nues contre eux. L’af­faire a laissé libre cours aux spécu­la­tions concer­nant celui des deux qui serait éven­tuel­le­ment amené à coopé­rer avec le dépar­te­ment de la Justice dans sa nouvelle affaire star : le juge­ment d’El Chapo. Le Mexique lui-même est léga­le­ment apte et a toutes les raisons de juger ces hommes. Leurs acti­vi­tés, après tout, se sont dérou­lées en grande partie sur le sol mexi­cain, en violant des lois mexi­caines. Mais pour le moment du moins, les États-Unis semblent en avoir davan­tage après eux.

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COMMENT VA SE DÉROULER L’EXTRADITION D’EL CHAPO

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Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « Brook­lyn Bound », paru dans Guer­nica. Couver­ture : El Chapo à Brook­lyn. (Créa­tion graphique par Ulyces)


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