par Emma Pearson | 25 août 2015

En 2005, Levon Aronian, qui était à l’époque un jeune homme de 22 ans à la voix douce, a remporté la Coupe du monde d’échecs. Il est alors devenu du jour au lende­­main une des person­­na­­li­­tés les plus célèbres de son Armé­­nie natale. Aujourd’­­hui, il est l’idole natio­­nale et fait l’objet d’un véri­­table culte. On retrouve son visage aux traits juvé­­niles partout : imprimé sur les livres scolaires des enfants, placardé sur les murs des maisons de quar­­tier et des salles de classe, et même enca­­dré avec autant de soin qu’une icône sacrée dans le hall de la pres­­ti­­gieuse acadé­­mie d’échecs d’Ere­­van, la capi­­tale du pays.

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Levon Aronian
Crédits : Tom Brad­­ley

« Ma vie a tota­­le­­ment changé », déclare Aronian en s’ins­­tal­­lant confor­­ta­­ble­­ment dans sa chaise, en recul par rapport au plateau noir et blanc qui l’a rendu célèbre. « J’ai été accepté, puis reconnu. On a compris que j’étais doué. Des enfants de plus en plus nombreux se sont mis aux échecs, car ils asso­­cient le sport à ma renom­­mée… On a eu l’im­­pres­­sion que je pouvais marquer l’his­­toire. » Diffi­­cile d’ima­­gi­­ner qu’un joueur d’échecs de 32 ans figure parmi les person­­na­­li­­tés les plus en vue de son pays ; pour­­tant, en Armé­­nie, Levon Aronian est une légende. Le pays, tris­­te­­ment célèbre pour l’une des pires atro­­ci­­tés du XXe siècle, soit le géno­­cide perpé­­tré il y a cent ans cette année, se compose de nos jours d’une capi­­tale four­­mil­lante d’ac­­ti­­vité et de paysages ruraux isolés, parse­­més d’usines sovié­­tiques en ruines. C’est égale­­ment une puis­­sance incon­­tour­­nable dans le monde des échecs. De l’en­­goue­­ment natio­­nal pour le jeu a émergé une caté­­go­­rie peu commune de célé­­bri­­tés, dont Aronian est le pilier.

Une passion armé­­nienne

À Erevan, l’ob­­ses­­sion des Armé­­niens pour les échecs se voit partout. Elle s’est inté­­grée dans les sphères physique, sociale et insti­­tu­­tion­­nelle. On trouve des repré­­sen­­ta­­tions styli­­sées de pièces d’échecs (rois, cava­­liers, fous) sur des bâti­­ments ou sur des œuvres d’art ; des hommes âgés s’af­­frontent lors de tour­­nois infor­­mels dans les jardins publics ; sur les marchés locaux, on vend des jeux d’échecs sculp­­tés de main de maître.

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Une rencontre amicale à la maison des échecs Tigran Petros­­sian
Crédits : Tom Brad­­ley

Le président du pays, Serzh Sarsyan, cumule ce mandat avec celui de président de la Fédé­­ra­­tion armé­­nienne d’échecs. La disci­­pline est d’ailleurs obli­­ga­­toire à l’école primaire. Entre les mains des écoliers, les manuels colo­­rés sont illus­­trés de person­­nages d’ins­­pi­­ra­­tion échiquéenne qui leur enseignent des tactiques de jeu complexes. Des émis­­sions de télé­­vi­­sion telles que Chess 64, ou Chess World pour un public plus jeune, sont diffu­­sées sur la chaîne natio­­nale, et des maga­­zines comme Shakh­­ma­­tayin Hayas­­tan (litté­­ra­­le­­ment, « les échecs en Armé­­nie ») paraissent chaque semaine. Ainsi, télé­s­pec­­ta­­teurs et lecteurs suivent les nouvelles des tour­­nois, des tactiques… et l’ac­­tua­­lité people des échecs. Entre deux matchs de la Finale d’échecs junior armé­­nienne, une fille de dix ans nous confie, le rose aux joues : « Je suis fan de Levon Aronian ! » Le tour­­noi est destiné aux jeunes de dix à dix-huit ans, et les vainqueurs joue­­ront au Cham­­pion­­nat du monde d’échecs junior. « Il est telle­­ment doué. Il a gagné le cham­­pion­­nat junior très jeune. J’es­­saie de faire pareil, je veux être exac­­te­­ment comme lui ! » Elle désigne un portrait de Levon accro­­ché derrière elle, le repré­­sen­­tant dans sa pause carac­­té­­ris­­tique d’in­­tense concen­­tra­­tion. « C’est lui ! »

« Je veux apprendre à jouer aux échecs. Je me demande si Levon Aronian peut être mon profes­­seur ! » — Kim Karda­­shian

Nous faisons la rencontre d’Aro­­nian dans le complexe spor­­tif de Tsagh­­kad­­zor, qui était autre­­fois le prin­­ci­­pal centre d’en­­traî­­ne­­ment pour les sports d’hi­­ver de l’URSS, à une heure de route au nord d’Ere­­van. Lui et ses cama­­rades s’en­­traînent pour le Cham­­pion­­nat du monde d’échecs par équipe 2015, qui aura lieu en Armé­­nie. Confor­­ta­­ble­­ment instal­­lés sur des cana­­pés, certains d’entre eux portant le survê­­te­­ment flam­­bant neuf de l’équipe, ils analysent l’échiquier avec la plus grande atten­­tion – une concen­­tra­­tion silen­­cieuse entre­­cou­­pée de temps de réflexion et de curieuses plai­­san­­te­­ries d’ini­­tiés. Dehors, les dernières traces des neiges hiver­­nales s’at­­tardent sur les pentes boisées. C’est un envi­­ron­­ne­­ment éton­­nam­­ment serein pour rencon­­trer l’im­­pro­­bable vedette natio­­nale. Cepen­­dant, la séré­­nité convient parfai­­te­­ment à Aronian. Intel­­ligent mais modeste, le roi des échecs armé­­nien parle peu de sa noto­­riété, discu­­tant plus volon­­tiers de ses passions pour la randon­­née et le jazz et, bien sûr, de la beauté du jeu. « Les échecs sont un art à part entière », affirme-t-il. « J’ai toujours été fasciné par les possi­­bi­­li­­tés géomé­­triques qu’ils offrent, de tout ce qu’il est possible de créer avec. Une si belle œuvre d’art avec si peu de choses… c’est comme la calli­­gra­­phie. » Lorsqu’on discute avec lui, on oublie faci­­le­­ment que le visage d’Aro­­nian fait régu­­liè­­re­­ment la une des maga­­zines et que ses photos dédi­­ca­­cées se vendent sur eBay. Même Kim Karda­­shian a posté un tweet le concer­­nant : « Je veux apprendre à jouer aux échecs. Je me demande si Levon Aronian peut être mon profes­­seur ! »

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En finale du cham­­pion­­nat des jeunes d’Ar­­mé­­nie
Crédits : Tom Brad­­ley

Les maîtres des échecs

Levon fait partie d’une vague de succès qui remonte à 1963, après la victoire inat­­ten­­due du grand maître armé­­nien Tigran Petros­­sian face au Russe Mikhail Botvin­­nik lors du Cham­­pion­­nat du monde. D’après les Armé­­niens, c’est à ce moment-là que la fièvre des échecs s’est empa­­rée du pays dans sa tota­­lité. Le match, qui se jouait à Moscou, a été inté­­gra­­le­­ment diffusé par Télex sur des écrans géants instal­­lés sur la Place de la Liberté à Erevan. D’im­­menses foules s’y rassem­­blaient tous les jours pour commen­­ter et analy­­ser les tours. La victoire de Petros­­sian a déclen­­ché une onde de fierté natio­­nale. On a donné son nom à des rues et des parcs, inau­­guré des statues et créé des timbres à son effi­­gie. Des parents ont choisi de nommer leur fils en son honneur, et des milliers d’en­­fants ont été pous­­sés à jouer aux échecs dans l’es­­poir qu’ils renou­­vellent un jour la réus­­site de Petros­­sian. Levon Aronian faisait partie de ces enfants. « Ça a commencé quand mes parents m’ont offert un livre sur Iron Tigran. J’avais neuf ans », raconte-t-il. « Je copiais certaines de ses tactiques et, en rentrant à la maison, je me vantais de jouer comme Tigran Petros­­sian ! » Dans l’en­­ceinte de la Maison des Échecs de Tigran Petros­­sian à Erevan, un énorme bâti­­ment de quatre étages construit avec la pierre rose carac­­té­­ris­­tique du style archi­­tec­­tu­­ral de la ville, nous entrons dans une boutique d’échecs. Son proprié­­taire nous conduit au jardin, qui abrite un buste impo­­sant de Petros­­sian. La statue est ornée de la couronne de lauriers qui symbo­­lise sa victoire. À l’in­­té­­rieur, la boutique déborde de livres d’échecs en armé­­nien, en russe et en anglais, ainsi que des coques de télé­­phone aux couleurs du jeu et divers articles fantai­­sie.

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Un buste de Tigran Petros­­sian devant la Maison des Échecs
Crédits : Tom Brad­­ley

Aujourd’­­hui, à l’échelle de sa popu­­la­­tion, le nombre de grands maîtres recen­­sés en Armé­­nie est l’un des plus impor­­tants au monde. Pour un joueur, endos­­ser le titre de maître est la garan­­tie offi­­cieuse d’être propulsé vers les hautes sphères des stars armé­­niennes, aux côtés de l’illustre Petros­­sian. Les grands maîtres se font arrê­­ter dans la rue pour signer des auto­­graphes, on écrit des livres sur leur vie et leurs matchs, et parfois, on produit des pièces de collec­­tion pour célé­­brer leurs victoires. Leur vie privée est même étalée dans la presse people. Quand, aux Olym­­piades mondiales des échecs en 2006, le grand maître britan­­nique Danny Gormelly, sous l’em­­prise de l’al­­cool, a donné un coup de poing à Aronian pour avoir dansé avec la reine des échecs Arianne Caoili (surnom­­mée l’ « Anna Kour­­ni­­kova des échecs » et deve­­nue depuis la fian­­cée d’Aro­­nian), l’Ar­­mé­­nie toute entière a été scan­­da­­li­­sée. Cette année, la presse du pays a méti­­cu­­leu­­se­­ment couvert les fiançailles d’Aro­­nian et Caoili. « La petite amie d’Aro­­nian heureuse de ses fiançailles », affi­­chait un gros titre. Les victoires sont fêtées à l’échelle natio­­nale. Après avoir remporté des tour­­nois inter­­­na­­tio­­naux, Aronian et ses coéqui­­piers sont souvent accueillis à l’aé­­ro­­port par une foule en délire (comp­­tant parfois le président en personne) et raccom­­pa­­gnés dans des voitures déca­­po­­tables au milieu d’une mer de drapeaux armé­­niens.

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Concen­­tra­­tion
Crédits : Tom Brad­­ley

En 2011, à l’oc­­ca­­sion de la victoire de l’équipe d’Aro­­nian lors du Cham­­pion­­nat du monde par équipe à Ningbo, en Chine, le gouver­­ne­­ment a annoncé qu’il récom­­pen­­se­­rait chaque joueur d’une prime de 7,5 millions de drames – envi­­ron 14 000 euros. Les festi­­vi­­tés de la Place de la Liberté à Erevan ont été retrans­­mises en direct sur la chaîne natio­­nale. La victoire de l’Ar­­mé­­nie aux Olym­­piades d’échecs de 2012 à Istan­­bul a été célé­­brée par un grand spec­­tacle incluant un numéro de danse sur le thème des échecs, et par des feux d’ar­­ti­­fice dans le centre de la capi­­tale. ulyces-levonaronian-08 L’Ar­­mé­­nie fait rare­­ment parler d’elle dans les jour­­naux, sinon pour commé­­mo­­rer la tragé­­die qui a touché son peuple. D’ailleurs, à notre arri­­vée à Erevan, nous trou­­vons le pays en pleine prépa­­ra­­tion du cente­­naire du géno­­cide de 1915. Dans les bars souter­­rains de la ville, des étudiants parti­­cipent à une campagne de commé­­mo­­ra­­tion en ligne et portent des tatouages éphé­­mères repré­­sen­­tant un A et un G. Nombreux sont ceux qui arborent l’em­­blème offi­­ciel de l’évé­­ne­­ment, des fleurs de myoso­­tis, qu’on retrouve partout dans la ville – y compris sur les costumes du clan Karda­­shian, alors en voyage sur la terre de leurs ancêtres. Mais l’Ar­­mé­­nie se tourne à présent vers l’ave­­nir. Les échecs sont deve­­nus une source de fierté natio­­nale et un élément essen­­tiel de l’iden­­tité armé­­nienne contem­­po­­raine. « Après avoir remporté les Olym­­piades d’échecs en Turquie, j’ai dû hisser le drapeau armé­­nien », raconte Aronian. « Ce fut peut-être le plus beau moment de ma carrière. Les gens connaissent l’exis­­tence de l’Ar­­mé­­nie, mais ils n’en savent pas grand-chose. Jouer et briller dans les compé­­ti­­tions inter­­­na­­tio­­nales nous donne une chance de faire connaître notre pays. »

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Un tour­­noi se déroule, sous le regard de Tigran Petros­­sian
Crédits : Tom Brad­­ley

Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Lever­­rier d’après l’ar­­ticle « King of the Cauca­­sus », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Levon Aronian et l’équipe natio­­nale armé­­nienne, par Tom Brad­­ley.

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