par Eric Reidy | 15 décembre 2015

Les amants maudits

Elle s’ap­­pe­­lait Segen. Le 28 juin 2014, au petit matin, elle est montée à bord d’un bateau en Libye, accom­­pa­­gnée de sa plus jeune fille, Abigail. Segen était une jeune femme élan­­cée de 24 ans. Abi n’avait pas encore deux ans, quelques frisot­­tis sur la tête et les joues pote­­lées d’un bébé. Elles n’étaient pas les seules sur ce bateau. Il y avait au total 243 personnes à bord, serrées les unes contre les autres. Un cargo à la marchan­­dise humaine.

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Segen

Segen, comme la plupart des autres personnes à bord du bateau, était une réfu­­giée d’Éry­­thrée, qu’on surnomme la « Corée du Nord de l’Afrique », l’un des pays les plus répres­­sifs au monde. Tout le monde espé­­rait atteindre l’Ita­­lie, loin des épreuves que chacun fuyait au pays. La veille du départ du bateau, elle a appelé son mari, Yafet. Ils ne s’étaient pas vus depuis quatre semaines. Tandis qu’elle avait parcouru illé­­ga­­le­­ment des milliers de kilo­­mètres à travers la Libye pour atteindre la côte avec son bébé, il était resté au Soudan. Une fois qu’elle aurait réussi à rejoindre l’Eu­­rope, il prévoyait de la rejoindre. Le passeur ne les a pas lais­­sés se parler long­­temps, deux minutes peut-être. Mais c’était suffi­­sant, car Yafet pour­­rait lui parler une fois qu’elle aurait atteint l’Ita­­lie. Il n’a plus jamais eu de ses nouvelles. Yafet et Segen s’étaient rencon­­trés neuf ans plus tôt dans un café de la capi­­tale érythréenne, Asmara. Il était au lycée, elle avait un an de moins que lui. Beau­­coup de leurs amis d’école se retrou­­vaient souvent dans ce café. On tolé­­rait peu que les garçons et les filles se fréquentent. Il arri­­vait alors souvent qu’un groupe d’ado­­les­­cents se retrouvent pour faire office de couver­­ture à un garçon et une fille sortant ensemble. C’est ainsi que Yafet et Segen se sont rencon­­trés : ils accom­­pa­­gnaient deux amis qui se voyaient en secret. Et tandis que leurs amis s’iso­­laient, Yafet et Segen passaient le temps en discu­­tant ensemble. Petit à petit, il s’est épris d’elle. « Lorsqu’elle a commencé à parler… pas du jour au lende­­main, mais après des mois, j’ai commencé à aimer beau­­coup de choses chez elle. La façon dont elle parlait, dont elle riait, dont elle souriait. Je suis tombé amou­­reux et je lui ai demandé de sortir avec moi », raconte Yafet. Yafet est né en 1987. Il est le plus jeune d’une fratrie de sept. Son père était profes­­seur de physique dans un lycée et sa mère ensei­­gnait la dacty­­lo­­gra­­phie. Ensemble, ils vivaient dans une maison de quatre chambres, dans un quar­­tier chic d’As­­mara.


À cette époque, l’Éry­­thrée venait à bout d’une guerre de trente ans pour obte­­nir son indé­­pen­­dance face à l’Éthio­­pie. Des familles comme celle de Yafet, de classe moyenne et instruite, s’ap­­prê­­taient à former le pilier de la nouvelle nation. La liberté est arri­­vée en 1993, mais l’op­­ti­­misme n’a pas duré. En 1998, un nouveau conflit avec l’Éthio­­pie a surgi et, en deux ans, 100 000 personnes sont mortes. La respon­­sa­­bi­­lité du président Issayas Afewerki a fait l’objet d’un examen appro­­fondi, auquel il a répondu en sévis­­sant contre les contes­­ta­­taires, en inter­­­di­­sant les jour­­naux privés et en empri­­son­­nant quiconque s’op­­po­­sait à lui. Il tient toujours les rênes du pouvoir.

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Yafet et Segen

Aujourd’­­hui, l’Éry­­thrée est l’un des États les plus répres­­sifs au monde. On compte de nombreux rapports faisant état de torture, de travail forcé, d’ar­­res­­ta­­tions arbi­­traires, de déten­­tions au secret, d’exé­­cu­­tions extra­­ju­­di­­ciaires et de dispa­­ri­­tions. Son méca­­nisme de contrôle prin­­ci­­pal réside dans le service mili­­taire : les citoyens sont conscrits pour une période indé­­ter­­mi­­née et contraints de travailler pour des entre­­prises publiques en échange d’une somme modique. Il existe égale­­ment des entraves à la liberté d’ex­­pres­­sion, à la liberté de culte et au libre rassem­­ble­­ment. Même s’il n’était qu’un adoles­cent quand la répres­­sion a eu lieu, Yafet ne l’a pas oubliée. Et une fois qu’il a ouvert les yeux, il n’a pas pu détour­­ner le regard. « Je deman­­dais souvent à ma mère : “Maman, pourquoi ?” » se souvient-il. « Elle me disait de me taire, de ne pas parler comme ça dehors. Je suis dans mon pays, je demande seule­­ment ce qu’il s’est passé. Qu’est-ce que je n’ai pas le droit de dire ? Plus tard, j’ai vu ce qui arri­­vait aux gens qui posaient des ques­­tions. » Aujourd’­­hui, plus de 400 000 personnes – un Érythréen sur seize – ont fui le pays.

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Carte d’Éry­­thrée

En septembre 2007, Segen et lui sortaient ensemble depuis deux ans. Comme tout le monde dans le pays, il a suivi un entraî­­ne­­ment mili­­taire pendant six mois après avoir terminé son année de seconde et avant de retour­­ner au lycée. Après avoir achevé le lycée et quelques jours avant d’être offi­­ciel­­le­­ment enrôlé, il a pris Segen à part. Il lui a annoncé qu’il quit­­tait l’Éry­­thrée. Elle n’était pas heureuse. Pas parce qu’elle ne se rendait pas compte de l’op­­pres­­sion – elle avait elle-même quitté le collège afin d’évi­­ter le service mili­­taire –, mais parce qu’elle avait peur qu’ils ne puissent jamais construire un futur ensemble. Mais ils savaient tout aussi bien qu’ils n’avaient aucune chance en restant ici. « Nous ne pouvions pas imagi­­ner un quel­­conque avenir avec ce gouver­­ne­­ment. C’est pour ça qu’elle a accepté. Je lui ai promis que je ne l’ou­­blie­­rais pas. Elle m’a dit qu’elle prie­­rait pour moi… et qu’un jour nous serions réunis et que nous aurions des enfants. »

Khar­­toum

La fron­­tière entre l’Éry­­thrée et le Soudan est un désert à la terre craque­­lée où les tempé­­ra­­tures peuvent atteindre les 40 degrés. La seule parti­­cu­­la­­rité marquant la fron­­tière entre les deux pays est l’arête basse d’une montagne qui trans­­perce l’ho­­ri­­zon. « Au-delà de la montagne se trouve le Soudan. En face, c’est l’Éry­­thrée », explique Yafet. L’at­­teindre signi­­fie atteindre la liberté.

Trois mois plus tard, il a payé un passeur 90 euros pour qu’il l’em­­mène à Khar­­toum, la capi­­tale du Soudan.

Après avoir dit au revoir à Segen et à sa famille, Yafet a pris son service dans un camp mili­­taire situé dans l’ouest du pays. Il y est resté pendant trois jours, alors qu’il fina­­li­­sait ses arran­­ge­­ments avant de s’orien­­ter vers le désert avec huit amis. Il avait 20 ans et savait qu’il ne pour­­rait jamais plus reve­­nir chez lui. « Je savais où était l’ouest et je savais que si marchais dans cette direc­­tion, je rejoin­­drais le Soudan », conti­­nue Yafet. Mais c’était une marche de deux jours entre le camp et la fron­­tière, et le gouver­­ne­­ment ne trai­­tait pas les déser­­teurs avec gentillesse. Il n’y avait aucun abri – ni arbres, ni brous­­sailles – pour les empê­­cher d’être vus, aussi ont-ils voyagé le plus souvent de nuit. Mais même une fois la nuit tombée, la Lune était si claire qu’ils n’étaient pas davan­­tage proté­­gés. Ils ont donc élaboré un système. Chacun leur tour, l’un d’eux marche­­rait quelques dizaines de mètres devant les autres. De cette façon, s’ils croi­­saient une patrouille mili­­taire, seule la personne envoyée en éclai­­reur serait captu­­rée et le reste du groupe aurait une chance de fuir. Les patrouilles de l’ar­­mée érythréenne ne consti­­tuaient toute­­fois pas la seule menace. Il était égale­­ment possible de tomber nez à nez avec des crimi­­nels ou des forces de sécu­­rité du côté souda­­nais, qui les renver­­raient aux auto­­ri­­tés érythréennes contre de l’argent. Après avoir marché durant deux nuits et un jour, le groupe a atteint la montagne. De l’autre côté, il leur a été diffi­­cile de trou­­ver leur chemin. Aucun d’eux ne parlait arabe, seule­­ment la prin­­ci­­pale langue de l’Éry­­thrée, le tigri­­gna, et quelques rudi­­ments d’an­­glais. Puis, la chance leur a souri. Un Souda­­nais, chaleu­­reux, les a conviés dans sa maison. « Il nous a donné de quoi manger, de l’eau, et même du lait. Nous portions une tenue mili­­taire. Il nous a apporté des habits civils. »

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Un paysage érythréen et un livre en tigrana
Crédits : Joseph Bautista

L’homme leur a indiqué la direc­­tion du camp de réfu­­giés le plus proche. Yafet avait réussi. Il pouvait désor­­mais commen­­cer sa nouvelle vie. « Je n’ai jamais vu un endroit pire que celui-ci. Il n’y avait pas de nour­­ri­­ture, pas de maisons… Il y avait bien des tentes four­­nies par le Haut-Commis­­sa­­riat des Nations Unies pour les réfu­­giés, mais ce n’était pas suffi­­sant pour abri­­ter tout le monde. Les réfu­­giés ne dispo­­saient pas d’eau potable. Il n’y avait pas d’aide médi­­cale. Il y avait une infir­­mière pour 2 000 ou 3 000 réfu­­giés au moment où je m’y trou­­vais. Si vous aviez de l’argent, vous pouviez payer pour avoir de la nour­­ri­­ture, mais certaines personnes n’en avaient pas. Elles étaient en grande diffi­­culté. » Yafet se trou­­vait à Wad Sherife, un camp de réfu­­giés situé à envi­­ron quinze kilo­­mètres de la fron­­tière. Il était inter­­­dit de le quit­­ter, alors, trois mois plus tard, il a payé un passeur 90 euros pour qu’il l’em­­mène à Khar­­toum, la capi­­tale du Soudan. De là, il pour­­rait réflé­­chir à sa prochaine desti­­na­­tion : l’Eu­­rope ou les États-Unis. Mais Khar­­toum aussi consti­­tua un terrible choc. Un endroit précaire, impi­­toyable, où Yafet était exposé à des dangers et des abus au quoti­­dien. Au début, il comp­­tait sur l’aide d’autres personnes : un membre de sa famille vivant aux États-Unis lui a envoyé de l’argent, un autre qui vivait sur place lui a offert un toit. Il parta­­geait une petite pièce avec cinq autres indi­­vi­­dus. Une pièce vide, sans un seul lit, où il faisait très chaud, mais Yafet était heureux. C’était la première fois qu’il pouvait prendre conscience qu’il n’était plus en Érythrée. « C’était agréable pour nous. Nous étions libres. Nous avions l’im­­pres­­sion que nous pouvions nous détendre. Nous pouvions parler de ce que bon nous semblait… de choses que nous n’ose­­rions pas dire en Érythrée. Nous avons parlé de notre pays. Nous avons parlé de notre avenir. De certaines choses que nous n’avions jamais expri­­mées jusque-là. »

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Une rue de Khar­­toum, au Soudan
Crédits : Usamah Moham­­med

Mais les choses ont progres­­si­­ve­­ment empiré. Son réseau de soutien s’est amenuisé, il s’est retrouvé sans argent. En géné­­ral, la nuit, il arri­­vait à dormir dans les sous-sols des hôtels. Parfois, il passait la nuit dehors, se mêlant à d’autres sans-abris tout en gardant ses distances avec la police. Puis il a fini par trou­­ver un travail dans une boulan­­ge­­rie. Le proprié­­taire le payait 3,20 euros par jour et le lais­­sait dormir à l’ar­­rière du maga­­sin. C’était une maigre stabi­­lité, mais pas suffi­­sante pour lui permettre de construire un avenir. Alors, quand Segen lui a annoncé qu’elle le rejoi­­gnait au Soudan à l’été 2009, Yafet n’était pas content. « Je lui ai simple­­ment dit d’être un peu patiente, de me lais­­ser le temps d’es­­sayer quelque chose », raconte-t-il. « Je ne voulais pas qu’elle vienne et qu’elle ait des soucis, et je ne voulais pas non plus avoir d’autres problèmes. » Qu’im­­porte, Segen a décidé de le rejoindre. Elle n’avait pas beau­­coup d’argent mais son cousin, un passeur, a accepté de l’ai­­der à fuir l’Éry­­thrée à condi­­tion qu’elle trouve trois amis qui pour­­raient payer et faire le voyage avec elle.

La traver­­sée du désert

Segen a fina­­le­­ment épousé Yafet en septembre 2010 lors d’une céré­­mo­­nie reli­­gieuse qui comp­­tait trente invi­­tés. « J’étais heureux ce jour-là, parce que je me mariais avec la fille de mes rêves », se rappelle Yafet. Les choses s’amé­­lio­­raient. Ils se sont instal­­lés ensemble et Yafet avait un nouvel emploi, consis­­tant à commer­­cia­­li­­ser des produits agri­­coles en ligne. Il avait son propre bureau, son propre ordi­­na­­teur, et gagnait 450 euros par mois.

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Le Sahara libyen
Crédits : Dick Mooran

Cepen­­dant, le fait d’être unis ne rédui­­sait pas l’in­­sé­­cu­­rité. Ils se dispu­­taient pour savoir s’ils devaient rester ou tenter de partir. La famille de Segen l’en­­cou­­ra­­geait à fuir l’Afrique pour se rendre soit en Israël, en traver­­sant le désert du Sinaï, soit en Europe, en traver­­sant la Médi­­ter­­ra­­née en bateau. Les deux options compor­­taient des risques. « Je ne voulais pas mettre nos vies en danger afin d’ob­­te­­nir une vie meilleure », explique Yafet. « Je voulais lui faire comprendre que si nous trou­­vions une meilleure solu­­tion, plus sûre, si nous étions dépla­­cés ou que nous obte­­nions un visa et pouvions prendre l’avion, alors je serais d’ac­­cord. Mais nous ne devions pas risquer nos vies. » Puis, l’en­­tre­­prise pour laquelle travaillait Yafet a fermé et il a perdu son travail.

Un mois plus tard, le 16 août 2011, est née leur première fille, Shalom. Il travaillait n’im­­porte où, accep­­tait n’im­­porte quel job : nettoyage, manu­­ten­­tion, employé dans un restau­­rant, peu impor­­tait. Et, quelques mois après avoir donné nais­­sance à Shalom, Segen est de nouveau tombée enceinte. Leur deuxième fille, Abigail, est née le 29 octobre 2012. Ils ne jouis­­saient d’au­­cune stabi­­lité et Segen était de plus en plus fragile. Trou­­ver une meilleure façon de vivre était leur prin­­ci­­pal sujet de conver­­sa­­tion. La situa­­tion n’était plus tenable. « Elle n’ar­­ri­­vait plus à dormir. Elle n’ar­­ri­­vait plus à manger. Elle n’ar­­ri­­vait plus à s’oc­­cu­­per des enfants… Elle se mettait à pleu­­rer sans raison. Elle se mettait en colère pour un rien. Elle n’était pas en paix. J’ai tenté de la faire se sentir libre, de l’ai­­der à se détendre. Mais elle allait de mal en pis. » Jusqu’à ce qu’un jour, elle lui annonce qu’elle ne pouvait plus attendre. Le couple a pesé le pour et le contre. Fina­­le­­ment, ils se sont mis d’ac­­cord : Segen traver­­se­­rait le désert pour rejoindre la Libye et monter dans un des bateaux des passeurs, qui l’em­­mè­­ne­­rait en Italie via la Médi­­ter­­ra­­née. De là, elle parti­­rait pour la Norvège, dont la procé­­dure de demande d’asile et de regrou­­pe­­ment fami­­lial est l’une des plus rapides d’Eu­­rope. Yafet la suivrait. Au départ, il voulait que ses deux filles restent avec lui à Khar­­toum. Mais Segen pensait qu’em­­me­­ner Abigail les proté­­ge­­rait toutes les deux d’abus durant le voyage et leur permet­­trait même de béné­­fi­­cier d’un trai­­te­­ment privi­­lé­­gié, comme rece­­voir plus d’eau et de nour­­ri­­ture. Des choses qui pour­­raient faire une diffé­­rence impor­­tante au moment de la longue traver­­sée du désert qui les atten­­dait. Yafet a cédé. ulyces-bateaufantome1-07-1 Quand un passeur vous fait secrè­­te­­ment traver­­ser des fron­­tières inter­­­na­­tio­­nales, il ne vous donne pas de date ni d’heure précises de départ. Il vous appelle, sans préve­­nir, et c’est tout. Vous partez. Lorsque le passeur a fina­­le­­ment annoncé à Segen que le moment était venu, Yafet se prépa­­rait depuis une semaine. Pour­­tant, il a été pris par surprise. Il était au travail lorsqu’elle l’a appelé pour lui dire qu’elle s’en allait. Yafet ne pouvait pas rentrer pour lui dire au revoir. Il a de nouveau eu des nouvelles de Segen alors qu’elle venait tout juste d’at­­teindre sa première desti­­na­­tion en Libye. Il lui avait fallu quinze jours pour traver­­ser le désert du Sahara. Un voyage à travers un paysage désolé, sans route. Elle lui a dit qu’elle était saine et sauve, mais tout le monde n’avait pas eu cette chance. Le voyage n’au­­rait dû durer que six jours, mais le camion qui les trans­­por­­tait est tombé en panne, et ils ont dû attendre quatre jours jusqu’à ce qu’un autre camion les prenne pour pour­­suivre leur périple. Quatre personnes sont mortes de déshy­­dra­­ta­­tion pendant qu’ils atten­­daient. Segen pleu­­rait au télé­­phone. « Je lui ai demandé de me passer Abigail au télé­­pho­­ne… de me lais­­ser entendre sa voix », se souvient Yafet. « Elle m’a dit qu’elle était trop fati­­guée et qu’elle était en train de dormir. J’ai vrai­­ment pris peur quand elle m’a dit ça. J’ai cru qu’il était arrivé quelque chose à Abigail. » Yafet ne s’énerve pas souvent, mais il a crié à Segen de lui lais­­ser entendre la voix d’Abi. Segen l’a alors mise à côté du télé­­phone.

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Les terres arides du sud de la Libye
Crédits : Roberto D’An­­gelo

Ses craintes n’étaient pas infon­­dées. Le chemin emprunté pour traver­­ser le désert est dange­­reux, et un grand nombre de réfu­­giés et de migrants péri­s­sent avant d’at­­teindre la côte. Sans parler de l’Eu­­rope. Il est diffi­­cile d’es­­ti­­mer le nombre de personnes qui meurent chaque année dans le Sahara, en raison du manque d’in­­for­­ma­­tion et de docu­­men­­ta­­tion. Mais, étant donné que les passeurs tassent jusqu’à 100 personnes dans de vieux camions, ce nombre est élevé. « Il n’y avait passez assez d’eau et de nour­­ri­­ture pour tout le monde. Lorsqu’il n’y a plus eu d’eau, les gens ont commencé à boire leur urine », explique Younes Abdia, un réfu­­gié soma­­lien de 29 ans qui a fui pour la Sicile, me racon­­tant sa traver­­sée du désert. Sur la centaine de personnes avec qui il a voyagé, vingt sont mortes à cause de problèmes d’es­­sence et de la faible vitesse du camion. Même ceux qui survivent risquent d’être enle­­vés, tortu­­rés, battus ou victimes de violences sexuelles. Moham­­med Ali, un autre réfu­­gié soma­­lien de 28 ans vivant en Sicile, me raconte qu’il a été battu à coups de bâton par des passeurs, poignardé et dépos­­sédé de son argent. D’autres sont enle­­vés par des passeurs ou des milices et tortu­­rés jusqu’à ce que leurs familles paient la rançon. Les femmes sont souvent violées ou victimes d’abus sexuels avant même d’en­­ta­­mer le périple. La situa­­tion ne s’amé­­liore pas lorsque les réfu­­giés atteignent leur première desti­­na­­tion en Libye. Il arrive que les milices et la police locale arrêtent les réfu­­giés, les placent dans des centres de déten­­tion, voire les empri­­sonnent et exigent un paie­­ment. Si les réfu­­giés ne peuvent pas payer le pot-de-vin, ils sont expo­­sés au travail forcé et à de mauvais trai­­te­­ments, torture comprise.

La dernière fois que Yafet a eu des nouvelles de Segen remonte à un mois après son départ du Soudan.

Après avoir traversé le désert, Bahous­­mane, un deman­­deur d’asile séné­­ga­­lais en Sicile, âgé de 33 ans, a été enfermé pendant un an dans une maison avec 150 autres personnes. Le groupe a fina­­le­­ment pu s’échap­­per après que deux indi­­vi­­dus ont fait un trou dans le mur de la maison. Même à l’ex­­té­­rieur des prisons et des centres de déten­­tion, les réfu­­giés peuvent être exploi­­tés et victimes d’abus, alors qu’ils traversent la Libye et travaillent afin de gagner suffi­­sam­­ment d’argent pour pouvoir payer leur voyage jusqu’en Italie. « Ils n’aiment pas les Noirs. Ils les traitent comme des esclaves », déclare Osare­­tin Ugingbe, un Nigé­­rian de 35 ans qui vit en Sicile. Lorsqu’ils arrivent enfin à la côte et paient la traver­­sée – envi­­ron 1 300 euros –, ils sont rete­­nus dans des maisons appar­­te­­nant à des passeurs. Cela peut durer quelques jours ou plusieurs mois, en fonc­­tion des condi­­tions météo­­ro­­lo­­giques et du nombre de personnes prêtes pour le voyage que compte le passeur. Les trafiquants d’êtres humains ne four­­nissent que peu d’eau et de nour­­ri­­ture, et la violence est monnaie courante. La dernière fois que Yafet a eu des nouvelles de Segen remonte à un mois après son départ du Soudan. Elle avait atteint la côte à la suite du voyage dange­­reux et éprou­­vant qu’elle avait fait, et atten­­dait dans la maison d’un passeur de pouvoir rejoindre l’Ita­­lie. « Je me rappelle que la dernière fois que j’ai entendu sa voix, c’était le 27 juin », pour­­suit Yafet. « Elle m’a dit qu’elle partait le lende­­main, le 28 juin, ou le jour d’après. Je lui ai simple­­ment dit d’être forte, de prendre soin d’elle et de prendre soin de notre fille. »

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Un cime­­tière de bateaux libyens
Crédits : Gianni Cipriano

Yafet l’a rappelé le 28, mais personne n’a répondu. Il a conti­­nué à appe­­ler. Enfin, le jour suivant, quelqu’un a décro­­ché. On lui a demandé qui il cher­­chait. « Je lui ai simple­­ment répondu : “Segen” », se souvient Yafet. « Il m’a demandé si c’était celle avec la petite fille. Je lui ai dit oui… Il m’a simple­­ment dit qu’elles étaient parties la veille puis a coupé la commu­­ni­­ca­­tion. »

Les dispa­­rus

Pour Yafet, traver­­ser la Libye était plus dange­­reux encore que de traver­­ser la mer. Il s’est dit qu’une fois que Segen et Abi avaient atteint la côte, elles étaient en sécu­­rité. Tout ce qu’il avait à faire, c’était d’at­­tendre qu’elles appellent. Au bout d’une semaine, il a commencé à s’inquié­­ter. « Ensuite, j’ai rappelé le passeur. Je l’ai appelé le 4 juillet », reprend Yafet. « Il m’a dit qu’il avait parlé avec elle au télé­­phone et que toutes les deux étaient bien arri­­vées. Il m’a féli­­cité. Je l’ai cru, tout simple­­ment. »

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Le passeur érythréen
Crédits : Measho Tesfa­­ma­­riam/Face­­book

L’homme à l’autre bout du fil s’ap­­pe­­lait Measho Tesfa­­ma­­riam, un homme de 30 ans, égale­­ment origi­­naire d’Éry­­thrée. Il est actuel­­le­­ment empri­­sonné en Italie, accusé de complot et de favo­­ri­­ser l’im­­mi­­gra­­tion clan­­des­­tine. Son procès débute ce mois-ci. Il aurait fait partie d’un réseau de passeurs ayant orga­­nisé 23 traver­­sées entre la Libye et l’Ita­­lie entre mai et septembre 2014. Selon le procu­­reur italien, le bateau de Segen était l’un de ceux qu’il aurait aidés à envoyer en Médi­­ter­­ra­­née. Bien que les auto­­ri­­tés pensent que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion est respon­­sable de ce qui est arrivé aux 243 personnes, elles n’ont aucune idée de leur sort. Il est tout à fait possible que le bateau ait coulé. Mais si c’est effec­­ti­­ve­­ment le cas – un simple et tragique acci­dent en mer –, il y aurait très certai­­ne­­ment des preuves, disent des experts. « C’est très étrange », déclare Othman Belbeisi, chef de mission de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale pour les migra­­tions (OIM) en Libye, qui tient des registres détaillés de l’ac­­ti­­vité en Médi­­ter­­ra­­née. À sa connais­­sance, il n’existe aucune opéra­­tion de sauve­­tage corres­­pon­­dant à la descrip­­tion du bateau sur lequel se trou­­vait Segen. « On parle de 200 personnes, il est très diffi­­cile de cacher un tel nombre de gens pendant une année entière. Il est très éton­­nant qu’il n’y ait eu aucune enquête profes­­sion­­nelle. » Pendant ce temps, Tesfa­­ma­­riam a déclaré qu’il n’était qu’un réfu­­gié travaillant pour un passeur du nom d’Ibra­­him. Il a répondu au télé­­phone, agis­­sant comme inter­­­mé­­diaire unique­­ment afin d’ob­­te­­nir un passage gratuit vers l’Eu­­rope. En réalité, il affirme que son frère était aussi à bord du bateau fantôme et qu’il ne sait pas ce qui est arrivé. « Seuls Ibra­­him et Dieu savent ce qu’il s’est passé », a-t-il déclaré à un jour­­na­­liste italien, peu de temps avant d’être arrêté en Alle­­magne et extradé. ulyces-bateaufantome1-11 J’ai rencon­­tré Meron Este­­fa­­nos pour la première fois en Tuni­­sie cette année. Elle sert de relais pour la commu­­nauté de réfu­­giés d’Éry­­thrée. Meron est jour­­na­­liste et mili­­tante qui s’est retrou­­vée au milieu de l’exode et qui, comme Yafet, a quitté son pays natal lorsqu’elle était jeune – même si son départ s’est fait dans la léga­­lité. Aujourd’­­hui agée de 40 ans, elle vit à Stock­­holm, en Suède, et utilise son programme afin de venir en aide aux réfu­­giés et faire recu­­ler la dicta­­ture en Érythrée. Au cœur de ses acti­­vi­­tés : son émis­­sion radio­­pho­­nique hebdo­­ma­­daire, Voices of Eritrean Refu­­gees. Une émis­­sion que la diaspora écoute atten­­ti­­ve­­ment. Chaque semaine, elle présente les histoires de personnes fuyant le régime d’As­­mara. C’est pourquoi elle reçoit souvent des appels lorsque des traver­­sées tournent mal. Il s’agit parfois d’un message vocal laissé par la voix paniquée d’un cousin, d’un parent, d’un frère ou d’une sœur inquiet. Dans les cas où des personnes ont été enle­­vées ou sont portées dispa­­rues, elle enquête afin de trou­­ver ce qui est arrivé. Parfois, aussi, il s’agit de l’ap­­pel au secours d’une personne coin­­cée sur un bateau qui est en train de couler. Elle essaie alors de mobi­­li­­ser les auto­­ri­­tés afin qu’elles inter­­­viennent. Elle est ainsi deve­­nue la personne à contac­­ter pour de nombreux indi­­vi­­dus fuyant le règne d’Afe­­werki. « Tout le monde a mon numéro », dit-elle.

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Issayas Afewerki, le président de l’État d’Éry­­thrée
Crédits : Helene C. Stik­­kel

La première fois qu’Es­­te­­fa­­nos a entendu parler du bateau disparu, c’était par l’in­­ter­­mé­­diaire d’un groupe de familles qui, comme Yafet, n’avaient plus de nouvelles. Ce qui était arrivé n’était pas clair, mais il y avait une chose dont elle était certaine au sujet du bateau fantôme : le passeur n’avait pas dit la vérité. Les auto­­ri­­tés euro­­péennes n’avaient pas enre­­gis­­tré l’ar­­ri­­vée de passa­­gers sur leurs côtes et s’ils avaient effec­­ti­­ve­­ment atteint l’Ita­­lie, leur arri­­vée aurait été enre­­gis­­trée et les personnes à son bord auraient pu contac­­ter leurs familles. Mais aucune d’elles n’a appelé. « Il y a quelque chose de louche dans toute cette histoire », me confie Este­­fa­­nos lors de notre rencontre. « Nous savons qu’il y avait d’autres personnes dans la maison du passeur, ils ne sont donc jamais reve­­nus. Lorsqu’il les a pris sur le bateau, ils n’ont pas fait demi-tour. » Bien que les chances de retrou­­ver quiconque vivant soient minces, Meron était en Tuni­­sie en raison d’une piste parti­­cu­­liè­­re­­ment étrange. La famille de l’une des personnes présentes sur le bateau avait reçu un appel en Érythrée venant d’un numéro de télé­­phone tuni­­sien. L’in­­di­­vidu à l’autre bout de la ligne a affirmé être un gardien de prison et que les passa­­gers du bateau étaient rete­­nus dans une prison au sud de la Tuni­­sie. Meron était venue pour enquê­­ter. À ce moment-là, je vivais à Tunis et y travaillais depuis cinq mois en tant que jour­­na­­liste, et un ami qui aidait Meron m’a parlé de l’af­­faire. J’étais intri­­gué.

L’in­­con­­ce­­vable

Nous nous sommes assis à l’un des nombreux cafés de l’ave­­nue Habib Bour­­guiba, bordée d’arbres alignés, la prin­­ci­­pale artère piétonne qui traverse le centre datant de l’époque colo­­niale de Tunis. Este­­fa­­nos est arri­­vée depuis l’im­­pres­­sion­­nant bâti­­ment du minis­­tère de l’In­­té­­rieur, de l’autre côté de la rue, une construc­­tion en ciment terne entou­­rée de fils élec­­tri­­fiés et de barri­­cades. On lui a expliqué qu’il n’y avait aucun docu­­ment où était enre­­gis­­trée la présence des passa­­gers en Tuni­­sie. Elle avait passé les quatre jours précé­­dents à éplu­­cher des dossiers de juge­­ments et à visi­­ter des prisons, mais ses recherches n’avaient abouti à rien. Toute­­fois, il y avait d’autres pistes. Un garde a déclaré avoir entendu qu’un groupe impor­­tant d’Afri­­cains étaient rete­­nus dans la ville de Sfax, située au sud du pays, au moment de son appel. Une personne au tribu­­nal de Sfax a dit avoir entendu une histoire simi­­laire, mais aucun docu­­ment ne soute­­nait cette hypo­­thèse. « C’est une autre possi­­bi­­lité. Ce serait possible. Je ne peux pas la reje­­ter entiè­­re­­ment », énonce Lorena Lando, chef de mission de l’OIM en Tuni­­sie. « Je pense que nous ne pouvons exclure aucune possi­­bi­­lité. »

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L’ave­­nue Habib-Bour­­guiba, à Tunis

Malgré les rumeurs, indices et autres histoires, Meron n’avait aucun résul­­tat concret à appor­­ter aux familles. « Ce que les familles traversent est très tris­­te… J’ai­­me­­rais leur permettre de tour­­ner la page mais, malheu­­reu­­se­­ment, je ne peux pas », dit-elle dans un souffle. Cela fait plus d’un an jour que le bateau a disparu. Le sort de Segen et celui des autres passa­­gers demeure un mystère. Peu de gens ont fait quoi que ce soit pour tenter de comprendre ce qui est arrivé. « Nous pensions qu’ils étaient en Italie. Non », dit Yafet. « Nous pensions qu’ils étaient en Libye. Non plus. Main­­te­­nant, nous pensons qu’ils étaient en Tuni­­sie, mais nous n’avons aucune preuve qu’ils étaient effec­­ti­­ve­­ment là-bas. » Ce dont nous dispo­­sons main­­te­­nant, c’est d’une liste de possi­­bi­­li­­tés, de circons­­tances étranges et d’in­­for­­ma­­tions manquantes. Où sont les preuves ? Fausto Melluso, spécia­­liste des ques­­tions de migra­­tion au sein de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion italienne Arci en Sicile, me dit : « Il est incon­­ce­­vable qu’un bateau avec tant de passa­­gers à son bord puisse dispa­­raître en 2014 et que personne ne sache rien à son sujet. » Incon­­ce­­vable. Pour Yafet, et pour les familles des autres passa­­gers du bateau, le senti­­ment de vide consti­­tue une nouvelle sorte de torture. Shalom, son autre fille, aujourd’­­hui âgée de quatre ans, demande où est sa mère et pourquoi maman n’ap­­pelle pas. Il lui explique que Segen est à l’étran­­ger et qu’un jour ils se retrou­­ve­­ront. Il ne sait pas s’il ment.

« 243 personnes ont disparu et personne n’en a rien à faire. » — Yafet

« 243 personnes ont disparu. Des jeunes hommes. Des femmes. Des enfants… Personne n’en a rien à faire. Le monde entier s’en fiche », me dit Yafet au télé­­phone. Il est frus­­tré, en colère. « Pour Char­­lie Hebdo à Paris, 14 ou 15 personnes ont été abat­­tues par des terro­­ris­­tes… Le monde s’est arrêté pour ces personnes-là, des Euro­­péens. Idem pour le vol de Malay­­sia Airlines », conti­­nue Yafet. Un vol commer­­cial avec 239 à bord s’écrase et « le monde entier, tous les pays ont cher­­ché à trou­­ver ce qui était arrivé. Mais, dans notre cas, rien… Je ne sais pas pourquoi. C’est très diffi­­cile. Qu’est-ce que je peux dire ? » Yafet soupire. « Nous sommes des êtres humains. »


Traduit de l’an­­glais par Vincente Morlet d’après l’ar­­ticle « “243 People Disap­­pea­­red. Young People. Women. Chil­­dren. And No One Cares” », paru dans Matter. Couver­­ture : Un cime­­tière de bateaux libyen, par Gianni Cipriano.

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