par Eva Holland | 0 min | 17 octobre 2014

Brent Sass a 33 ans, c’est un meneur de chiens aguerri. Grand et mince, il porte une queue de cheval sombre et une barbe hirsute. Il va et vient le long de la ligne, se penchant aussi près que possible de chacun des chiens pour lui murmu­­rer les derniers encou­­ra­­ge­­ments. De chaque côté de lui, une poignée de photo­­graphes et de came­­ra­­mans équi­­pés de chaus­­sures de ski et de chaudes combi­­nai­­sons s’al­­longent dans la neige pour prendre leurs images. Des suppor­­teurs munis de petits appa­­reils photo numé­­riques sont épar­­pillés autour de la pente étroite et raide qui mènera l’équipe de Sass en contre­­bas, sur le fleuve Yukon gelé. Un béné­­vole du poste de contrôle équipé d’un gilet de sécu­­rité réflé­­chis­­sant se tient près de lui, son crayon en équi­­libre sur un presse-papiers. Les chiens font davan­­tage de bruit alors que Sass rejoint son traî­­neau. Il monte sur les patins. Les dernières secondes défilent. Puis il tire son crochet de rete­­nue de neige et s’élance. Il est le quatrième pilote d’at­­te­­lage (ou musher) au départ de Dawson City, une étape inter­­­mé­­diaire de la Yukon Quest – une course inter­­­na­­tio­­nale d’at­­te­­lages de chiens de plus de 1 600 km – après une escale obli­­ga­­toire de quarante heures. Devant lui, ses rivaux sont déjà enga­­gés sur le fleuve et se dirigent vers la fron­­tière entre le Yukon et l’Alaska. Leurs chiens avaient joué la même scène fréné­­tique lors de leur enre­­gis­­tre­­ment, plus tôt ce jour-là.

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De White­­horse à Fair­­banks
Le tracé de la Yukon Quest
Crédits : DeLorme Publi­­shing

La Yukon Quest fêtait ses trente ans. Tout comme la célèbre Idita­­rod, l’évé­­ne­­ment phare de la course de traî­­neau qui a lieu pendant les deux premières semaines de mars, il s’agit d’une course longue de 1 600 kilo­­mètres, dont le trajet est inspiré de l’his­­toire : en février, la Quest part de White­­horse, la capi­­tale du Yukon au Canada, et court jusqu’à Fair­­banks en Alaska – ou de Fair­­banks jusqu’à White­­horse, une année sur deux – en longeant le mythique fleuve Yukon, qu’on surnomme l’au­­to­­route du Nord, pendant la majeure partie de la course. La piste ennei­­gée sinue à travers des forêts boréales et des alpines dépour­­vues d’arbres, arpente des sommets monta­­gneux et borde des ruis­­seaux et des rivières gelées. Tout au long de la route, elle traverse une poignée de villages et de relais routiers du Yukon et d’Alaska, où de petits groupes d’ha­­bi­­tants plantent dans la neige des pancartes d’en­­cou­­ra­­ge­­ments faites maison. Trente-six coureurs ont quitté White­­horse six jours plus tôt, se dispu­­tant une part de la récom­­pense de 100 000 dollars. Pour les vingt équipes encore en lice après l’es­­cale à Dawson City, il reste encore près de 800 kilo­­mètres à parcou­­rir. Pendant encore quatre ou cinq jours et nuits au mini­­mum, les mushers et leurs chiens devront courir sur la piste gelée, prendre des pauses pour se ravi­­tailler et faire des siestes de deux heures – si possible – tout en admi­­rant les aurores boréales, qui laissent la place au jour et se réclament au ciel quelques heures plus tard.

Les deux courses

Au même moment, une deuxième course se joue. Les dres­­seurs de chaque équipe – femmes, maris, frères, sœurs ou amis pour la plupart, aspi­­rants meneurs de chiens pour d’autres – travaillent comme appren­­tis pour béné­­fi­­cier du gîte et du couvert, et de la chance de parti­­ci­­per eux aussi à la course, avec des animaux d’em­­prunt. Ils suivent les mushers de White­­horse jusqu’à Fair­­banks, nettoyant la piste et ramas­­sant les four­­ni­­tures non utili­­sées, prêts à secou­­rir le pilote et son atte­­lage en cas de bles­­sure ou de mala­­die. Pendant deux semaines, ils les suivent à la trace, dorment dans des pick-up à l’ar­­rêt sur le bas-côté des routes, boivent des cafés chauds dans les stations service et passent des heures sans dormir, à attendre au point de contrôle que leur musher se montre enfin. De leur côté, la course est un gage d’en­­du­­rance bien parti­­cu­­lier : un mara­­thon de l’ex­­trême où l’on avance au ralenti et pendant lequel dormir est hors de propos.

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Un atte­­lage de chiens
Départ de White­­horse
Yukon Quest

Quelques instants après la descente de Sass et de son atte­­lage depuis la ligne de départ, la petite foule qui était venue le voir se disperse. Ils s’en vont par groupes de deux, trois ou quatre, clopi­­nant dans leurs parkas et leurs grosses chaus­­sures de ski. Ils traversent le terrain de camping enneigé de Dawson City, qui fait office de chenil géant pendant la semaine de la course. En chemin, ils croisent des terrains creu­­sés à la pelle pour plan­­ter des tentes, des abris de fortune consti­­tués de bâches accro­­chées aux arbres, remplis de paille molle et de huskies somno­­lents et tres­­saillants. Si les chiens sont déchaî­­nés sur la ligne de départ, ici, ils sont calmes et silen­­cieux, et les camions rugis­­sants que conduisent les dres­­seurs sont inter­­­dits sur le site, pour permettre aux animaux de se repo­­ser. Le silence est presque absolu. Ici et là, une odeur d’ex­­cré­­ments de chiens frais subsiste quelques instants avant d’être étouf­­fée par l’air glacé. Chaque fois qu’un corbeau s’élance depuis une branche et s’en­­vole au-dessus des têtes, le batte­­ment de ses ailes noires semble réson­­ner dans tout le camping. Chaque site est numé­­roté au moyen d’une assiette en carton agra­­fée à un maigre pieu de bois planté dans la neige. L’un des sites – le numéro 6 – n’ac­­cueille aucune équipe : ici, un vieil homme barbu balaye quelques fétus de pailles dans un sac poubelle noir. Il s’agit de l’aire de repos réser­­vée au quadruple cham­­pion de la Yukon Quest, Lance Mackey, et son équipe. Mais Mackey, égale­­ment quadruple cham­­pion de la course Idita­­rod, s’est mysté­­rieu­­se­­ment blessé le matin même, à son arri­­vée à Dawson City. Seul son dres­­seur est resté, pour nettoyer ce qu’il reste de la tenta­­tive ratée de cette année.

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Un chien dans sa couver­­ture de paille
Par Josh Spice
Crédits : Natio­­nal Park Service

Des glaçons se sont formés dans la barbe de Josh Horst et Steve Stol­­ler, qui patientent près de l’as­­siette en carton numéro 18. Ces deux-là sont les dres­­seurs de Brent Sass, et ils ne comptent lever le camp qu’une heure ou deux après son départ, une fois certains qu’il est bien en chemin pour Eagle, la ville fron­­ta­­lière de l’Alaska, et qu’il n’aura pas besoin de faire demi-tour. Après qu’ils ont fermé ses sacs de réap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment, Sass n’est pas auto­­risé à les rouvrir. Attendre est devenu une habi­­tude pour eux. Lors des courses de chiens de traî­­neau longue distance, le dres­­seur est à la fois le filet de sécu­­rité et l’homme à tout faire du musher. Sur la Yukon Quest, où les points de contrôle de la course se situent souvent à l’in­­ter­­sec­­tion du réseau routier du Yukon et de l’Alaska, les dres­­seurs trans­­portent les chiens dans de vieux pick-up pour­­vus de niches en contre­­plaqué construites dans les bennes. Au départ, les camions sont vides, mais ils se remplissent progres­­si­­ve­­ment de chiens écar­­tés de leur équipe – pour cause de mala­­die, d’une bles­­sure, ou encore d’un chan­­ge­­ment dans la stra­­té­­gie du musher – et des sacs de réap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment aban­­don­­nés le long de la route. Les dres­­seurs défient les défaillances méca­­niques (probables), l’épui­­se­­ment (attendu) et les condi­­tions de conduite dange­­reuses (inévi­­tables) pour retrou­­ver leur musher sur chaque aire de repos. Ils arrivent bardés de bulle­­tins météo, de rapports routiers et de mises à jour sur la posi­­tion des équipes rivales – toute infor­­ma­­tion publique pouvant être montrée aux coureurs. Dès après le départ du pilote d’at­­te­­lage, les dres­­seurs enlèvent les excré­­ments à la pelle et ramassent la paille sur le sol avant de partir en camion pour le prochain point de contrôle, et ainsi de suite. Tout comme Sass, Horst et Stol­­ler sont des vété­­rans de la piste. Stol­­ler fait partie des meubles de la Yukon Quest, un pitre au sourire perpé­­tuel qui quitte chaque année les Lower 48 (expres­­sion quali­­fiant les 48 états des États-Unis situés au sud du Canada, ndt) pour rejoindre l’évé­­ne­­ment. Horst, 36 ans – un homme blond et svelte dont le métier consiste à résoudre les problèmes logis­­tiques des équipes de travail de l’ar­­rière-pays de l’Alaska –, a connu Sass avant même qu’ils ne se retrouvent à pratiquer la course de traî­­neau.

Dehors, sur la piste, les règles stipulent que seul un musher peut aider un autre musher.

Le duo, issu du même cercle d’amis de Fair­­banks, amou­­reux du grand air, a signé pour un poste de béné­­vole pour la première fois en 2004. À partir de là, Sass est tombé sous le charme de la course de traî­­neau et Horst a plongé la tête la première dans l’équipe logis­­tique de la Quest. Avant l’édi­­tion 2012, Sass est arrivé au terme de la course cinq fois tout en deve­­nant le meneur favori des fans de la disci­­pline, tandis que Horst est devenu son mana­­ger. Horst est un coureur amateur – il possède chez lui quatre des chiens sauve­­teurs de Sass, qu’il attache à un petit traî­­neau pour de brèves courses autour de Fair­­banks –, mais il n’as­­pire pas à dispu­­ter des courses de grande ampleur. Lui et Stol­­ler sont ici par amitié et par passion, en quête des joies uniques, incon­­for­­tables et glacées de la piste. Au site suivant, Robin Berko­­witz lève le camp. Son musher de mari, Jake Berko­­witz, a pris le départ pour Dawson City seule­­ment 2 h 30 avant Brent Sass. Horst l’a regar­­dée pendant une minute, puis a crié quelque chose en faisant un signe en direc­­tion de sa tente de fortune. « Si vous voulez venir par ici et prendre des notes, pas de souci. » Robin a rigolé et lui a fait signe de la main en retour. Quelques minutes plus tard, un couple de novices est arrivé pour inspec­­ter le semi-remorque de l’équipe de Sass, le compa­­rant avec leur propre instal­­la­­tion et réflé­­chis­­sant à quelque façon de l’amé­­lio­­rer, pour la prochaine fois. On pour­­rait s’at­­tendre à trou­­ver de la riva­­lité entre les dres­­seurs, au lieu de quoi, selon Horst, tout le monde s’en­­traide. Une autre façon pour les dres­­seurs de la Quest de se compa­­rer avec la véri­­table course. Dehors, sur la piste, les règles stipulent que seul un musher peut aider un autre musher – une quel­­conque assis­­tance exté­­rieure se soldant par une disqua­­li­­fi­­ca­­tion. Aucune règle ne dit qui peut aider les dres­­seurs, mais alors qu’ils sillonnent les routes secon­­daires du Yukon et de l’Alaska, ils ne peuvent se soute­­nir qu’entre eux – un conseil, un remorquage pour sortir d’un fossé rempli de neige, ou une lampée de whisky et une épaule sur laquelle dormir. « Les deux ou trois premières fois que je me suis engagé dans l’équipe logis­­tique de la course, se souvient Horst, Jodi Bailey, Tony Mackey, Tamra Reynolds étaient des dres­­seurs chevron­­nés. Je suis allé les voir pour récol­­ter des conseils, même lorsque j’étais respon­­sable du point de contrôle. » Aujourd’­­hui, des années plus tard, il ajoute : « C’est plutôt cool d’être devenu l’un d’entre eux. »

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Peter Reuter
Avant le départ de la course
Crédits : Eva Holland

Plus bas, à l’as­­siette numéro 5, Cody Strathe et ses deux dres­­seurs – Peter Reuter, un aspi­­rant coureur, et la femme de Strathe, Paige Drobny, vété­­ran de la Quest – promènent leurs chiens, un ou deux à la fois, et les font monter et descendre l’al­­lée centrale du campe­­ment afin qu’ils puissent se dégour­­dir les pattes et uriner avant de les rame­­ner dans leur abri de paille. Une béné­­vole qui a servi pendant des années au poste d’as­­sis­­tante vété­­ri­­naire est tapie dans les parages, tenant un long bâton­­net four­­chu. Chaque fois qu’un nouveau chien émerge de la paille, elle insère un bocal d’échan­­tillon­­nage neuf dans la fourche du bâton­­net, quitte sa cachette à l’ins­­tant T et prélève un échan­­tillon de sang frais de l’ani­­mal : même les athlètes canins subissent des contrôles anti­­do­­page de nos jours. Les meneurs de chiens de la Yukon Quest sont d’une éton­­nante variété de formes et de tailles, loin de l’ar­­ché­­type de l’homme des bois barbu, rugueux, aigri et misan­­thrope. Cela étant dit, Peter Reuter, le dres­­seur de Strathe, a tout à fait le physique d’un homme né pour la course de traî­­neau. Sur la piste, sa barbe touf­­fue, son visage et ses mains tannés font croire aux béné­­voles et aux jour­­na­­listes qu’il est un des concur­­rents. Et ils n’ont pas tout à fait tort : il a commencé à faire courir des chiens en 1985, à Cres­­ted Butte, dans le Colo­­rado, et n’a plus cessé depuis. La conduite de traî­­neau est son passe-temps favori depuis deux décen­­nies – Reuter appe­­lait ses premières équipes « les chiens du camp de Pete » –, mais ce n’est que bien plus tard qu’il a attrapé le virus de la course.

Le rêve qu’il avait d’être quali­­fié pour l’Idi­­ta­­rod a volé en éclat ce jour-là.

Il est venu en Alaska depuis sa maison dans les monts Adiron­­dacks lors de l’édi­­tion 2012 de l’Idi­­ta­­rod, et se rendait à un festi­­val de dres­­sage qui lui aurait permis de faire courir son équipe secon­­daire quand il ne donne pas un coup de main pour l’équipe de son musher. Pour les grands chenils qui ont des chiens supplé­­men­­taires, c’est une carotte sous le nez des dres­­seurs expé­­ri­­men­­tés qui ne possèdent pas de chiens eux-mêmes : une chance de concou­­rir lors des trois courses moyenne distance néces­­saires pour quali­­fier un musher pour la Yukon Quest ou l’Idi­­ta­­rod. Reuter a rencon­­tré Strathe et Drobny pour la première fois à l’été précé­dent. Drobny a réussi sa première sortie à la Quest en 2012, et le couple cher­­chait une aide exté­­rieure à mesure qu’ils élar­­gis­­saient le programme de compé­­ti­­tion de leur chenil. En 2013, Strathe devait s’at­­taquer à la Quest et Drobny à la Idita­­rod. Le couple pouvait se permettre d’of­­frir à Reuter autant de temps qu’il voulait pour entraî­­ner les chiens, mais comme l’un et l’autre parti­­ci­­paient aux courses, ils n’avaient pas les moyens d’ins­­crire un troi­­sième atte­­lage en compé­­ti­­tion. Reuter avait besoin de courir, et comme il était inex­­pé­­ri­­menté, plusieurs options s’of­­fraient à lui. Fina­­le­­ment, il a décidé de rejoindre un autre chenil. Pendant l’au­­tomne, il s’est engagé dans les trois épreuves élimi­­na­­toires. Confiant, il était sur les rails pour la Quest ou l’Idi­­ta­­rod 2014. Mais les deux premières courses ont été annu­­lées pour cause d’en­­nei­­ge­­ment insuf­­fi­­sant.Et puis, lors d’une jour­­née d’en­­traî­­ne­­ment au mois de décembre, peu avant la troi­­sième épreuve, Reuter s’est retrouvé à la tête d’une équipe de dix-neuf chiens. C’était bien plus de trac­­tions qu’il n’en fallait (les mushers de la Quest courent au maxi­­mum avec quatorze chiens, et au mini­­mum avec six) et Reuter était accom­­pa­­gné d’un deuxième homme pour l’ai­­der, monté sur une moto­­neige, devançant son traî­­neau. L’ap­­pa­­reil était doté d’une résis­­tance suffi­­sante pour main­­te­­nir l’équi­­page à une vitesse idoine. Mais sur un tronçon gelé de la piste, les chiens se sont emmê­­lés et, quand Reuter est descendu des patins pour les aider à se dépê­­trer, le deuxième homme a mal inter­­­prété son geste et a déta­­ché le traî­­neau de la moto­­neige. Les chiens ont alors recom­­mencé à tirer, fauchant Reuter au passage. Son liga­­ment et son ménisque se sont déchi­­rés sur le coup. Le rêve qu’il avait d’être quali­­fié pour l’Idi­­ta­­rod a volé en éclat ce jour-là, mais il lui restait une chance de connaître les réali­­tés des courses longue distance, même ralenti par sa bles­­sure. Il a repensé au jeune couple de coureurs qu’il avait rencon­­tré l’été précé­dent. « Appelle Cody et Paige, tout simple­­ment », lui a dit sa femme au télé­­phone depuis New York. Voilà où il en était.

La débauche avant la tempête

Les dres­­seurs ont passé les trois ou quatre premiers jours de la course à attendre assis, pour la majo­­rité d’entre eux aux trois postes de contrôle prin­­ci­­paux entre White­­horse et Dawson City. On peut faci­­le­­ment passer d’un poste à l’autre depuis l’au­­to­­route, mais ce qu’un camion peut faci­­le­­ment faire en une heure ou deux peut prendre douze heures ou plus pour les équipes canines. Aussi ils avancent petit à petit, et endurent de longues attentes. À Brae­­burn Lodge, les dres­­seurs s’en­­tassent dans le petit restau­­rant qui borde la route – célèbre pour ses donuts à la cannelle de la taille d’une tarte – au niveau du poste de contrôle, et dorment assis, le dos appuyé contre la cabine de leur pick-up. À Carmacks et Pelly Cros­­sing, deux petites commu­­nau­­tés des Premières nations du Yukon, ils posent des ther­­mos et des sacs de couchage sur le sol des gymnases du village et s’ac­­cordent quelques heures de sommeil, ronflant bruyam­­ment au milieu du maté­­riel trempé par la neige et des corps sales. Ils achètent des repas faits maison four­­nis par les habi­­tants du coin : des lasagnes d’élan, une soupe mines­­trone et du pain bannock, du bacon et des œufs.

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Le repos des dres­­seurs
Pelly Cros­­sing check­­point
Crédits : Eva Holland

À Dawson City, l’at­­tente a cessé et le vrai travail a commencé. 321 kilo­­mètres séparent Dawson City de Pelly, le point de contrôle le plus proche, et les mushers peuvent couvrir ce tronçon de piste en 36 à 48 heures. Pendant ce temps-là, les dres­­seurs conduisent jusqu’à Dawson pour prendre leur première douche depuis des jours, passer des vête­­ments propres et commen­­cer l’ins­­tal­­la­­tion du camp pour les équipes qui ne tarde­­ront pas à arri­­ver. Les grandes et longues struc­­tures en bâche édifiées pour proté­­ger les chiens des bour­­rasques de neige et des vents glacés sont dres­­sées de plusieurs façons. Les vieilles mains ont leur routine, quand les autres tâtonnent dans l’air glacial, faisant et défai­­sant les nœuds de leurs doigts engour­­dis. Un dres­­seur apprenti avait paré le coup : il s’est entraîné à construire son abri trois ou quatre fois dans son arrière-cour avant de partir de chez lui. Les mushers sont auto­­ri­­sés à rester dans des chambres d’hô­­tel pendant le tran­­sit à Dawson City, mais la plupart des équipes montent aussi des tentes à une place : la plupart du temps, le dôme orange distinc­­tif de l’Arc­­tic Oven, la tente de prédi­­lec­­tion made in Alaska pour les campeurs de l’ex­­trême, équi­­pée d’une cuisi­­nière à gaz pliante. Ainsi, lorsque les équipes arrivent, quelqu’un –que ce soit un musher ou un dres­­seur – peut rester avec les chiens 24 heures sur 24, prêt à les nour­­rir, les prome­­ner, procé­­der à des analyses vété­­ri­­naires, ou arrê­­ter sur le champ toute rixe qui pour­­rait couver dans l’abri où les chiens somnolent pendant les longues escales. « Dawson, c’est un peu la planche de salut [des dres­­seurs] », explique Reuter. Aux points de contrôle en aval, le musher doit diri­­ger son équipe en solo : le dres­­seur est seule­­ment présent pour nettoyer le campe­­ment après le départ de l’équipe. Dawson est donc le seul point où il peut inter­­a­gir de près avec les courses de chiens – ce qui est un point crucial pour les dres­­seurs qui souhaitent courir avec leur propre équipe.

Les gars du coin sont atta­­blés au centre de la pièce pendant que des nuées de parti­­ci­­pants de la Quest s’ag­­glu­­tinent autour du comp­­toir.

Certains mushers aiment être constam­­ment en acti­­vité et tiennent compa­­gnie aux chiens dans l’en­­clos, quand d’autres laissent leurs dres­­seurs s’en char­­ger et se retirent jusqu’au centre-ville de Dawson, traver­­sant une route de glace tracée à travers la rivière, elle aussi glacée. Là-bas, des crou­­piers portant des nœuds papillon battent des cartes au Diamond Tooth Gerties – la salle de jeux la plus ancienne du Canada –, des touristes payent un supplé­­ment pour avaler des cock­­tails fantai­­sistes – dans lesquels peuvent flot­­ter un doigt de pied humain sectionné et gelé –, tandis que le Puits – un bouge faible­­ment éclairé où presque tout peut arri­­ver – attend au tour­­nant. Le Puits, c’est l’en­­droit où les meneurs de chiens, les dres­­seurs, les vété­­ri­­naires, les médias et les offi­­ciels de la course mettent leurs respon­­sa­­bi­­li­­tés de côté pour une soirée ou deux. Ne reste plus que l’hu­­main. Sur fond d’AC/DC, un ancien cham­­pion de la Quest insulte un repor­­ter au-dessus de la table de billard affais­­sée, pendant qu’un autre remplace la boule 8 manquante par une 6 tachée, et qu’une dres­­seuse ivre, tempo­­rai­­re­­ment sans cava­­lier, s’af­­faisse contre le mur. Les gars du coin, atta­­blés au centre de la pièce, sont penchés sur leurs verres pendant que des nuées de parti­­ci­­pants de la Quest s’ag­­glu­­tinent autour du comp­­toir et murmurent les derniers potins aux oreilles des autres. Une brume de fumée de marijuana flotte derrière la porte arrière du bar – et parfois devant, aussi. Steve Stol­­ler, le dres­­seur de Brent Sass, se pointe tradi­­tion­­nel­­le­­ment avec sous son bras une poupée gonflable aux formes avan­­ta­­geuses, nommée Dolly. Elle reste plan­­tée là sur le côté pendant que les verres se remplissent et se vident jusqu’à la ferme­­ture, obser­­vant la scène d’un air impas­­sible. Les coureurs ont un jour et demi pour se repo­­ser avant de retour­­ner sur la piste, mais tous ne sont pas enclins à dormir tout du long.

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Horst et Stol­­ler
Nettoyage de l’en­­clos
Crédits : Eva Holland

Pour les coureurs, Dawson City repré­­sente le calme – ou, le plus souvent, la débauche – avant la tempête. Partant de la ville de la Ruée vers l’or, la route mène en direc­­tion du Yukon gelé, fran­­chit la fron­­tière entre le Yukon et le Canada, et traverse un vaste couloir sauvage de 482 kilo­­mètres dépourvu de route. La portion est répu­­tée pour ses grands vents glacés et son isole­­ment sans merci. Pendant la Quest de 2011, les tempé­­ra­­tures de la piste entre Eagle et Circle City ont plongé à –45°C, sans comp­­ter le refroi­­dis­­se­­ment dû au vent. Les mushers ont frayé leur chemin à travers un épais voile blanc, d’un marqueur réflé­­chis­­sant à l’autre, s’en remet­­tant tota­­le­­ment aux fins rayons de leurs lampes fron­­tales pour distin­­guer la piste. Les dres­­seurs et le person­­nel de la course, pendant ce temps, vivent leur propre odys­­sée. Dans le froid hiver­­nal, le réseau routier du Yukon débouche sur un cul-de-sac à Dawson City. Pendant qu’une armée de vété­­ri­­naires et d’of­­fi­­ciels s’en­­vole pour l’ouest, traver­­sant la fron­­tière jusqu’à Eagle pour aller à la rencontre des équipes, la plupart fait face à un long trajet en camion pour retour­­ner dans le sud, au point de départ situé à White­­horse, puis au nord-ouest le long de la route de l’Alaska jusqu’à Fair­­banks, et de nouveau au nord jusqu’à Circle City en passant par la sour­­noise Steese High­­way. Dans des condi­­tions opti­­males, quand les routes sont sèches et les cieux clairs, le voyage prend vingt heures. Melissa Atkin­­son, femme et dres­­seur de Brian Wilm­­shurt, qui court la Quest pour la deuxième fois, n’a pas eu la chance de les connaître cette année-là.

« J’ai conduit dans de nombreuses tempêtes de neige, dit-elle, mais je n’avais jamais vu pareille folie. »

Atkin­­son est une petite brune qui paraît minus­­cule lorsqu’on la compare à son mari, grand et barbu – le jeune couple s’est marié peu de temps après le succès de Wilm­­shurt lors de sa première parti­­ci­­pa­­tion à la Yukon Quest, en 2012. Ils vivent quelques kilo­­mètres à l’ex­­té­­rieur de Dawson City avec plus de trente chiens, et incarnent les locaux de l’étape quand la course passe par la ville. Le samedi 9 février, la jeune femme et un deuxième dres­­seur, un musher de 23 ans nommé Danny Jetté – blon­­di­­net aux allures d’elfe qui venait de gagner le nord depuis le Québec –, ont quitté sa maison de Dawson City et se sont diri­­gés vers le sud. Aucun inci­dent à signa­­ler pendant les premières heures du trajet. Puis, à White­­horse, alors qu’ils tour­­naient vers l’ouest en direc­­tion de la route de l’Alaska, un rideau de neige et de vent glacé leur est tombé dessus. La route qui les avait menés à Haines Junc­­tion, situé à 160 kilo­­mètres de la capi­­tale, n’était plus qu’une toile blanche. Ils ont formé un convoi avec un autre groupe de dres­­seurs, l’équipe du novice Rob Cooke, et Atkin­­son a roulé dans les traces lais­­sées par un camion, alors que la route déri­­vait progres­­si­­ve­­ment autour d’eux. L’équipe de Cook a fini par aban­­don­­ner et a fait demi-tour. Le camion d’At­­kin­­son a encaissé le plus gros de la tempête : de la neige tour­­billon­­nante, visi­­bi­­lité zéro. « J’ai conduit dans de nombreuses tempêtes de neige, dit-elle, mais je n’avais jamais vu pareille folie. » Fina­­le­­ment, Jetté et Atkin­­son ont dû faire demi-tour eux aussi. Ils sont retour­­nés à Junc­­tion et se sont garés pendant quelques heures sur le parking d’un motel. Ils alter­­naient : pendant que l’un s’en­­dor­­mait enroulé sur le siège arrière de la cabine, l’autre était allongé sur le banc surélevé à l’avant. Ce n’était pas si mal, excep­­tion faite des cein­­tures de sécu­­rité qui s’en­­fonçaient dans leurs reins. Ils ont repris la route vers 6 h du matin, roulant à travers l’obs­­cu­­rité en suivant des pistes fraîches à travers les basses congères. Ils ont croisé un camion de trans­­port coincé dans la neige, puis un deuxième. Se regar­­dant, ils ont pensé : « Nous ne devrions pas être là. » Mais ils ont été inca­­pables de se connec­­ter et de loca­­li­­ser le SPOT de Wilm­­shurt, un appa­­reil de loca­­li­­sa­­tion GPS que chaque musher trans­­port, et ce, pendant envi­­ron vingt heures. Ils n’avaient aucune idée de leur progres­­sion, mais ont conti­­nué à avan­­cer. Quand l’heure du déjeu­­ner est arri­­vée, ils avaient dépassé Customs et ont tracé leur chemin vers Fair­­banks et la Steese High­­way au nord de Circle.

Un paysage impi­­toyable

L’Eagle Summit est un dôme abrupt et venteux, un paysage lunaire truffé de cari­­bous, couvert de glace et battu par les bour­­rasques de neige, qui s’étend non loin du 1 400e kilo­­mètre de la course. En hiver, on ne peut contem­­pler de paysage aussi vide et impi­­toyable sur Terre – si le vent souffle, vous ne verrez rien du tout – et sa répu­­ta­­tion est ancrée dans la tête des mushers et des dres­­seurs chaque année. (« Le sommet m’inquiète toujours », dit Atkin­­son.) En 2006, six coureurs et leur équipe se sont perdus là-haut. Le quadruple cham­­pion Hans Gatt, qui a réussi à fran­­chir le sommet et à atteindre le point de contrôle suivant, aurait dit aux béné­­voles qui l’ont accueilli : « Quelqu’un aurait pu mourir là-haut, cette nuit. » Au final, un héli­­co­­ptère mili­­taire a secouru les équipes coin­­cées et tout le monde s’en est sorti vivant, mais le sommet a conti­­nué de détruire les rêves des coureurs les années d’après. Sass, qui a gagné le prix de la spor­­ti­­vité de la Yukon Quest en 2009 pour avoir guidé une équipe à travers un orage diabo­­lique au sommet, surnomme l’Eagle Summit « l’es­­sence de la course ». Non pas que l’Eagle Summit soit extra­­or­­di­­nai­­re­­ment élevé. Culmi­­nant à 1 113 mètres, ce n’est même pas le sommet le plus haut de la Quest : l’hon­­neur en revient au King Solo­­mon’s Dome, haut de 1 234 mètres, sur la route qui mène à Dawson City. Mais l’Eagle Summit est dange­­reu­­se­­ment escarpé – les mushers et leur équipes s’élèvent de près de 1 000 mètres en une poignée de kilo­­mètres – et exposé. Au paral­­lèle 65, la limite fores­­tière s’af­­faisse au détour des chevilles des montagnes, créant une absence de refuge contre le vent. Et d’une certaine manière, si l’on oublie la géogra­­phie physique, l’Eagle Summit semble prendre plai­­sir à jouer avec les mushers de la Quest chaque année. Les humeurs de la montagne esquissent les contours de la course : il est moins risqué de parier sur un aban­­don ici-même que sur n’im­­porte quel autre tronçon de la course. Pour les dres­­seurs qui l’ont croisé alors qu’ils étaient sur la route, suivant la Steese High­­way décou­­pée sur le rebord de la falaise, le spec­­tacle n’est qu’un peu moins inti­­mi­­dant. Ils doivent rele­­ver le défi deux fois, une fois en chemi­­nant vers le nord pour retrou­­ver leurs équipes à Circle City, et une autre fois en retour­­nant vers le sud pour rejoindre la ligne d’ar­­ri­­vée à Fair­­banks.

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L’Eagle Summit
L’es­­sence de la Yukon Quest
Crédits : Sam Harrel

Plus tard dans la nuit du 9 février, tandis que les pilotes en tête appro­­chaient de Circle City et que Atkin­­son et Jetté bataillaient pour se frayer un chemin à travers des averses de neige pour retour­­ner à Haines Junc­­tion, plus de 800 kilo­­mètres en amont, la tempête a gagné l’Eagle Summit et la Steese High­­way a été inter­­­dite à la circu­­la­­tion. Les dres­­seurs des leaders de la course ont été mis en attente à Fair­­banks et, alors que les premiers coureurs, Hugh Neff, Allen Moore et Jake Berko­­witz arri­­vaient au poste de contrôle dans la mati­­née du 10, il n’y avait là aucune équipe d’as­­sis­­tance pour les accueillir. « Nous ne sommes arri­­vés qu’à peu près une heure après Jake », dit Zack Steer, qui a fran­­chi la ligne d’ar­­ri­­vée de la Yukon Quest deux fois, et a aidé l’équipe de Berko­­witz en tant que dres­­seur cette année, en 2013. Berko­­witz, une étoile montante du milieu, a commencé en tant que musher pour Steer sur la Quest et la Idita­­rod en 2010. Aujourd’­­hui, le vété­­ran lui renvoyait la pareille. Même lorsque la route sour­­noise a ré-ouvert après une tardive percée du soleil hiver­­nal, les dres­­seurs ont dû se battre pour atteindre Circle. « Les deux fois où j’ai mené des chiens à Eagle Summit, tout s’est bien passé. Ma traver­­sée la plus ardue a eu lieu lorsque je condui­­sais un camion chargé de chiens et d’une cara­­vane, raconte Steer. Là-bas, c’est un peu une mini-Quest pour toi tout seul. » La Steese a ouvert juste assez long­­temps pour permettre aux équipes d’as­­sis­­tance d’en­­trer et de sortir : dès le dimanche soir, le vent souf­­flait à nouveau sur le sommet. À 19 h, la route a dérivé une fois de plus, la neige tombait en bour­­rasques violentes et les feux de route de la demi-douzaine de véhi­­cules qui tentait d’at­­teindre le sommet trans­­for­­maient les énormes flocons de neiges en un nuage hypno­­tique d’étoiles cligno­­tantes, qui balayaient les pare-brises. Atkin­­son et Jetté ont traversé juste au moment où les condi­­tions clima­­tiques sont deve­­nues infer­­nales, mais ils ont réussi à descendre le sommet jusqu’au point de contrôle suivant – un relais routier enfumé et sombre, à Central Corner. Ils s’y sont arrê­­tés pour prendre deux bières salva­­trices avant de rouler en direc­­tion du nord jusqu’à Circle City, où ils pensaient voir surgir Wilhurst du tronçon Dawson-Eagle-Circle à n’im­­porte quel moment le jour suivant.

La Quest est finie

Quelques heures plus tard, Peter Reuter a fait une tenta­­tive. Il avait patienté à Fair­­banks, espé­­rant échap­­per à une longue attente inutile dans la caserne de Circle City, là où le poste de contrôle avait élu domi­­cile, et il avait parié que la route serait abor­­dable. Il avait réussi à atteindre le sommet, mais du côté où le vent souf­­flait, son camion était sur le point de déri­­ver. Il faisait la route avec deux amis de Strathe – Drobny se trou­­vait toujours à Fair­­banks – et ils se sont débrouillés pour désem­­bour­­ber le camion et conti­­nuer leur route. Cinquante mètre plus bas, ils étaient de nouveau coin­­cés. « Nous avions le plein d’es­­sence », dit Reuter, alors ils ont laissé le camion là où il était, tour­­nant au ralenti dans la tempête, et se sont instal­­lés pour la nuit, dans leur panta­­lon et leur parka d’hi­­ver, somno­­lant et regar­­dant des épisodes de Flight of the Conchords sur l’iPad de Strathe, jusqu’à ce qu’une char­­rue leur parvienne et les libère au lever du soleil, le lundi matin.

YUKON QUEST 2013
Cody Strathe et Peter Reuter
White­­horse
Crédits : Yukon Quest 2013

Atkin­­son et Jetté ont passé une deuxième nuit à Circle, le lundi 11, après le départ de Wilm­­shurst vers Central Corner en direc­­tion du sud. Elle se levait toutes les heures pour véri­­fier le SPOT et ainsi minu­­ter leur propre course pour le retrou­­ver là-bas. Rester immo­­bile aussi long­­temps que possible faisait sens : Circle City était doté d’un sol où l’on pouvait au moins s’éti­­rer, alors qu’une arri­­vée préma­­tu­­rée à Central était syno­­nyme d’une autre nuit passée dans la cabine du camion, à pares­­ser sur le parking du relais routier. Le chemin de retour vers Eagle était plus facile. Wilm­­shurst a quitté le poste de contrôle de Central Corner le jeudi 12 dans l’après-midi pour gravir la pente raide. Montant et traver­­sant la montagne, Atkin­­son et Jetté l’ont regardé descendre la face sud sous un ciel clair au coucher du soleil, son atte­­lage glis­­sant alors qu’un cari­­bou pais­­sait au loin. Le 13 à l’aube, ils atten­­daient à Two Rivers, le point de contrôle final de la Yukon Quest avant que les coureurs n’at­­teignent la ligne d’ar­­ri­­vée à Fair­­banks.

« Tous les déri­­vés de manque de sommeil ou de burn-out valent la peine d’être vécus. »

« Ma carte de crédit est déma­­gné­­ti­­sée », a dit Atkin­­son ce matin-là, riant, assise sur un ballot de paille dans une tente, sur le bord de la gravière qui sert de point de contrôle et de chenil à Two Rivers. Jetté et Atkin­­son avaient mal dormi et avaient mangé des plats faits maison pendant leur voyage, mais le camion trans­­por­­tant les chiens avait besoin du plein à quasi­­ment chaque station service qu’ils croi­­saient. « C’est le signe que la Quest est finie. » Reuter se sentait d’hu­­meur médi­­ta­­tive, lui aussi. « L’oc­­ca­­sion qui m’est offerte d’ap­­prendre ce qui se passe lors d’une course de 1 600 kilo­­mètres est propre­­ment géniale, s’en­­thou­­siasme-t-il. Tous les déri­­vés de manque de sommeil ou de burn-out valent la peine d’être vécus. »

~

Le crépus­­cule tombe tôt pendant l’hi­­ver en Alaska. Alors que l’heure de pointe de l’après-midi commence à bour­­don­­ner dans les rues au-dessus de leurs têtes, une foule de fans se réunit sur la Chena River gelée dans le centre-ville de Fair­­banks. Ils se penchent au-dessus des rails des ponts, et, plus bas, au niveau de la glace, battent des pieds pour les réchauf­­fer. Ils forment la chaîne humaine tempo­­raire qui maté­­ria­­lise le dernier tronçon de la Yukon Quest. Les médias, les offi­­ciels de la course, les béné­­voles du point de contrôle et les vété­­ri­­naires se rassemblent sous la bannière jaune brillante qui marque la ligne d’ar­­ri­­vée. Des projec­­teurs ont été instal­­lés sous la bannière d’ar­­ri­­vée, et de gros flocons de neige tour­­billonnent dans leur lumière écla­­tante. Tandis que les photo­­graphes revé­­ri­­fient leurs cartes mémoire, Josh Horst et Steve Strol­­ler arrivent à pied avec une dizaine de steaks crus embal­­lés dans du poly­s­ty­­rène et des sacs plas­­tiques. Brent Sass et son atte­­lage sont atten­­dus à tout moment. Dans les jours et les kilo­­mètres qui ont suivi Dawson City, l’en­­tou­­rage de Sass s’est agrandi. Horst et Stol­­ler ont été rejoints sur la ligne d’ar­­ri­­vée par Mark Sass, son père, et Kyla Durham, une jeune habi­­tuée de la Quest qui avait été dres­­seuse pour Sass les années précé­­dentes et avait aidé au dres­­sage des plus jeunes chiens du chenil. La petite amie de Brent était aussi présente, ainsi qu’une poignée d’autres personnes qui ont mis la main à la pâte tout au long du voyage. La sécu­­rité au point de contrôle rous­­pé­­tait contre les gens en trop sur la ligne d’ar­­ri­­vée, mais toute l’équipe a fina­­le­­ment eu le droit de rester. Personne ne voudrait rater l’ar­­ri­­vée.

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Brent Sass
Arri­­vée de la Yukon Quest 2013
Crédits : Sam Harrel

La foule attend et se presse, penchée par-dessus la barrière, les appa­­reils photo prêts à crépi­­ter. Sass arrive enfin sous une salve d’ap­­plau­­dis­­se­­ments impul­­sée par les fans alignés le long de la piste. Il glisse sur la ligne en troi­­sième posi­­tion, souriant et recou­­vert de glace. Il a dépassé Jake Berko­­witz sur l’Eagle Summit pour pouvoir atteindre la troi­­sième place, puis – avec son style habi­­tuel – a stoppé son atte­­lage et est retourné en bas de la pente à pied pour aider ses concur­­rents à réali­­ser l’as­­cen­­sion de la montagne. Horst, Stol­­ler, Durham et tous les autres se sont massés autour de l’équipe, et alors que Sass prend des steaks pour chacun de ses chiens, une armée d’as­­sis­­tants se fraye un chemin sur la ligne, enle­­vant les protège-pattes des chiens, grat­­tant leurs oreilles et massant leurs épaules fati­­guées. Pendant que Sass monte sur une pile de palettes de bois, un podium de fortune, pour s’adres­­ser aux jour­­na­­listes et accep­­ter une bouteille d’Alas­­kan Amber offerte par le proprié­­taire d’un bar du coin, ses dres­­seurs s’éva­­nouissent dans la nuit. Leur mission est accom­­plie. Deux nuits plus tard, la scène sur la Chena gelée se répète, la foule atten­­dant, anxieuse, que Cody Strathe passe la ligne en 15e posi­­tion, puis Brian Wilm­­shurst en 17e posi­­tion. Reuter, Drobny, Atkin­­son et Jetté, allaient bien­­tôt rejoindre Sass, Strol­­ler, Horst et tous les autres coureurs et dres­­seurs ayant déjà fini leur odys­­sée, syno­­nyme d’une bonne douche chaude et d’une douce nuit de sommeil. La foule applau­­dit les atte­­lages qui avalent les derniers mètres de la course. Des passants sifflent quand Strathe descend de ses patins et embrasse sa femme. Des bouteilles de bières passent de main en main, et sont décap­­su­­lées pendant que les chiens fument dans l’air glacé et que les photo­­graphes se préci­­pitent autour d’eux dans la neige, faisant crépi­­ter leurs flashs. Les mushers ont parcouru plus de 1 600 kilo­­mètres de piste gelée, et les dres­­seurs ont couvert plus de 2 400 kilo­­mètres de route. Bien­­tôt, les pistes sur la rivière gelée craque­­ront, les brefs mois d’été passant comme un éclair, et la valse des spon­­sors, des budgets et des bulle­­tins d’ins­­crip­­tion recom­­men­­cera. En septembre, les premières neiges recou­­vri­­ront les falaises, et soudain la saison des courses repren­­dra. Mais pour l’heure, il était temps de se repo­­ser.

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Un repos bien mérité
Les coureurs de la Quest
Crédits : Sam Harrel

Traduit de l’an­­glais par Florine Duran­­ton d’après l’ar­­ticle « No Sleep ‘Til Fair­­banks », paru dans SB Nation. Couver­­ture : Des chiens de traî­­neau, par Frank Koval­­chek.

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