par Fabien Soyez | 29 août 2014

Il est plutôt diffi­­cile d’ap­­pro­­cher l’en­­tou­­rage de Steve Jobs, d’au­­tant plus quand on cherche à racon­­ter les années les plus sombres de sa carrière. Beau­­coup de ses anciens collègues ou amis refusent pure­­ment et simple­­ment de s’ex­­pri­­mer, peut-être parce que la dispa­­ri­­tion du fonda­­teur d’Apple en 2011 est encore trop récente. Heureu­­se­­ment, certains ont accepté de se confier, et loin du mythe l’en­­tou­­rant, les amis du génie créa­­tif se souviennent d’une période très impor­­tante de la vie du créa­­teur de l’iMac : sa traver­­sée du désert, entre 1985 et 1996. « C’est le meilleur script de film qui soit ! Je ne crois pas que vous puis­­siez écrire une meilleure histoire », m’as­­sure au télé­­phone Ken Segall, direc­­teur créa­­tif de NeXT, puis d’Apple. « C’est parce que Steve a été poussé à la porte d’Apple qu’il a fait toutes ces choses à son retour, qu’il est devenu un homme accom­­pli et un bien meilleur homme d’af­­faires », ajoute le consul­­tant créa­­tif new-yorkais. Voyage dans le passé, direc­­tion l’an­­née 1984. À l’époque, Steve Jobs a 30 ans. Neuf ans plus tôt, il a cofondé avec Steve Wozniak, dans le garage de ses parents, Apple Compu­­ter. En quelques années, la société à la pomme a révo­­lu­­tionné l’in­­dus­­trie du PC, en conce­­vant l’Apple I, puis l’Apple II, l’un des premiers ordi­­na­­teurs person­­nels fabriqué à grande échelle. En 1984, au siège d’Apple, à Cuper­­tino en Cali­­for­­nie, Steve Jobs présente le Macin­­tosh. Conçu en deux ans par une petite équipe d’in­­gé­­nieurs, il est pour lui, « l’or­­di­­na­­teur qui chan­­gera le monde ». La machine est alors accla­­mée par le petit monde de l’in­­for­­ma­­tique pour ses capa­­ci­­tés graphiques. Mais rapi­­de­­ment, malgré une impor­­tante campagne marke­­ting, ses défauts se font jour. Le Macin­­tosh est lent, très lent. Face à d’autres ordi­­na­­teurs, comme l’IBM PC/AT, sorti lui aussi en 1984, il est très limité en mémoire. Et au nom de l’es­­thé­­tique du produit, il ne comporte ni venti­­la­­teur, ni disque dur interne. J’ai rendez-vous dans un café pari­­sien avec Daniel Ichbiah. Cet ancien jour­­na­­liste à SVM Mac et auteur du livre Les quatre vies de Steve Jobs, constate avec un sourire : « Les ingé­­nieurs d’Apple ont dû compo­­ser avec les déci­­sions tech­­niques parfois complè­­te­­ment abra­­ca­­da­­brantes de Jobs. Ces choix inco­­hé­­rents, de vrais caprices d’ar­­tiste, sont en partie respon­­sables des ventes catas­­tro­­phiques du Macin­­tosh. »

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Steve Jobs tenait à l’Apple II

Noël 1984 : le Mac peine à se vendre. Les entre­­prises préfèrent IBM, une marque plus rassu­­rante, loin de l’image hippie de Steve Jobs. Apple n’a vendu que 10 000 unités par mois (10 % des objec­­tifs de vente initiaux), alors que l’Apple II repré­­sente encore 70 % des ventes de la société. L’am­­biance est lugubre. Steve Jobs tient beau­­coup à son bébé, sur lequel il confie n’avoir jamais « travaillé aussi dur ». Depuis San Fran­­cisco, le desi­­gner Tom Suiter, ancien direc­­teur créa­­tif d’Apple en 1984 et grand ami de Jobs, me confie sur Skype : « Il est alors obnu­­bilé par le Mac, sur lequel il mise énor­­mé­­ment, et ne pense pas assez au reste de la compa­­gnie : Apple, ce n’est pas que la divi­­sion Macin­­tosh. » Face au président-créa­­teur d’Apple, se tient John Scul­­ley, le direc­­teur géné­­ral de la société. En 1983, l’an­­cien direc­­teur de PepsiCo a été recruté par Steve Jobs pour ses quali­­tés « d’as du marke­­ting ». Mais deux ans plus tard, ce dernier commence à s’inquié­­ter. John Scul­­ley a pour prin­­ci­­pal souci de redres­­ser la barre. Le conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion d’Apple, qui regroupe des inves­­tis­­seurs, des gestion­­naires et des banquiers un peu perdus face à la person­­na­­lité toni­­truante et instable de Steve Jobs, est inquiet. Il met la pres­­sion sur Scul­­ley pour obte­­nir des résul­­tats. « On l’a embau­­ché pour tenir la boîte, mais celle-ci commence à être plom­­bée par le Mac. Et Jobs, qui est très têtu, n’ar­­rive pas à comprendre que c’est à cause de lui que l’or­­di­­na­­teur ne se vend pas : ce qu’il a réalisé est fantas­­tique, mais ce n’est pas adapté au marché », raconte Daniel Ichbiah. Chez Apple, l’aura de Steve Jobs décroit de jour en jour. En février 1985, Steve Jobs accorde une inter­­­view au maga­­zine Play­­boy, dans laquelle il semble annon­­cer à demi-mot sa propre évic­­tion : « Je reste­­rai lié à Apple pour toujours. J’es­­père que, toute ma vie, le fil de mon exis­­tence et celui d’Apple reste­­ront inti­­me­­ment mêlés, comme la trame d’une tapis­­se­­rie. Il se peut que je prenne mes distances quelques années, mais je revien­­drai toujours. Cet éloi­­gne­­ment sera peut être inévi­­table. » Steve Jobs, la tête enfouie dans le sable, attri­­bue la respon­­sa­­bi­­lité de la mévente du Mac à John Scul­­ley et à sa « mauvaise gestion » d’Apple. Il consi­­dère le CEO de la société comme un inca­­pable, qui ne pense pas assez aux produits, et bien trop aux résul­­tats finan­­ciers. De son côté, John Scul­­ley voit en Steve Jobs quelqu’un de « dyna­­mique, vision­­naire, charis­­ma­­tique, mais aussi entêté, refu­­sant tout compro­­mis, tota­­le­­ment impos­­sible à gérer ». Dans son livre Odys­­sey : Pepsi to Apple… A Jour­­ney of Adven­­ture, il se souvient : « Steve était très imma­­ture, fragile, sensible et vulné­­rable. »

Vision­­naire

Le combat des chefs commence. Alors que Steve Jobs, persuadé qu’il est le seul à pouvoir chan­­ger les choses, tente de renver­­ser John Scul­­ley, ce dernier essaie de son côté de mettre le fonda­­teur d’Apple sur une voie de garage. « Avec n’im­­porte quel CEO, cela n’au­­rait pas fonc­­tionné : Jobs était un élec­­tron libre, trop libre, et le direc­­teur géné­­ral est là pour faire en sorte que la société tourne », explique Daniel Ichbiah, en secouant la tête.

« Steve devait esquis­­ser la tech­­no­­lo­­gie de demain, élabo­­rer les grands produits de la géné­­ra­­tion suivante. » — John Scul­­ley

Le conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion, qui finit lui aussi par consi­­dé­­rer Steve Jobs comme « ingé­­rable », tente de l’écar­­ter de la direc­­tion de l’équipe Macin­­tosh et du mana­­ge­­ment, pour lui confier la respon­­sa­­bi­­lité d’un centre de recherches, l’Apple Labs. L’idée est de donner à Jobs le rôle de « génie créa­­teur », inven­­teur de nouveaux produits : il garde­­rait son titre de président d’Apple, mais sans véri­­tables respon­­sa­­bi­­li­­tés mana­­gé­­riales. Ainsi, il ne pour­­rait pertur­­ber la mission de John Scul­­ley : redres­­ser Apple. « Steve devait esquis­­ser la tech­­no­­lo­­gie de demain, élabo­­rer les grands produits de la géné­­ra­­tion suivante, comme il l’avait fait pour le Macin­­tosh. Je voulais qu’il se concentre sur les nouvelles tech­­no­­lo­­gies et les produits, et me laisse diri­­ger Apple : c’est pour cela que j’avais été engagé », raconte John Scul­­ley à Play­­boy en septembre 1987. Un instant, Steve Jobs hésite. Mais fina­­le­­ment, il refuse d’aban­­don­­ner la divi­­sion Mac à Jean-Louis Gassée, direc­­teur d’Apple France. Il tente même, vaine­­ment, une révo­­lu­­tion de palais, une sorte de putsch, profi­­tant de l’ab­­sence de John Scul­­ley, parti en voyage d’af­­faires. Pour le CEO, qui se sent trahi, la coupe est pleine : il ne tentera plus de soute­­nir, même du bout des doigts, celui qu’il consi­­dé­­rait jusque-là comme un ami. Arthur Rock, inves­­tis­­seur et membre influent du conseil, que Steve Jobs consi­­dé­­rait comme « un second père », lui reproche d’agir comme un « sale gosse pourri gâté ». Fina­­le­­ment, le 31 mai 1985, le fonda­­teur d’Apple est écarté de toute respon­­sa­­bi­­lité direc­­to­­riale, et est sommé d’as­­su­­rer son rôle de « vision­­naire artis­­tique ». Pour Jobs, c’est la douche froide. « J’ai eu l’im­­pres­­sion de rece­­voir un coup de poing dans le ventre, j’étais sonné, je n’ar­­ri­­vais plus à respi­­rer », confie-il à Walter Isaac­­son, son biographe offi­­ciel. « Pendant plusieurs semaines, durant l’été 1985, Steve Jobs, relé­­gué au placard, céli­­ba­­taire et seul contre tous, désor­­mais sans aucun poids chez Apple, oscille entre la rage de voir sa société être diri­­gée par Scul­­ley, qu’il consi­­dère comme un idiot, et le déses­­poir. Certains de ses amis vont même jusqu’à craindre qu’il soit tenté de mettre fin à ses jours », lance Daniel Ichbiah. « Steve n’a pas été poussé vers la sortie par hasard. Il était vrai­­ment brillant, mais il n’était pas fait pour gérer une entre­­prise. Il était colé­­rique, auto­­ri­­taire, et il voulait tout contrô­­ler… La crainte de le voir entraî­­ner Apple avec lui au fond du gouffre était vrai­­ment légi­­time », se souvient son ami Ken Segall. Steve Jobs est morti­­fié par les condi­­tions de son évic­­tion. Il nour­­rit dès lors une haine viscé­­rale pour John Scul­­ley, qu’il décrit comme « une personne corrom­­pue, qui ne pense qu’à gagner de l’argent, et non à inven­­ter d’ex­­cel­­lents produits ». À la fin de l’été 1985, décidé à prendre sa revanche, il se remet en mouve­­ment. « Une partie de Steve voulait prou­­ver aux autres et à lui-même que Apple n’était pas un coup de chance. Il voulait prou­­ver que Scul­­ley n’au­­rait jamais dû le lais­­ser s’en aller », explique Andrea Cunnin­­gham, publi­­ci­­taire pour Apple, à Busi­­ness Week en 1988. En 2005, Steve Jobs est revenu sur cette période lors d’un discours aux étudiants de l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford : « Je me suis retrouvé sur le pavé, viré avec pertes et fracas. Ma raison d’être n’exis­­tait plus, j’étais en miettes. C’était un échec public, et je songeais même à fuir la Sili­­con Valley. Et puis j’ai peu à peu compris une chose : j’ai­­mais toujours ce que je faisais. Ce qui m’était arrivé chez Apple n’y chan­­geait rien. J’avais été écon­­duit, mais j’étais toujours amou­­reux. J’ai alors décidé de repar­­tir de zéro. » En 1985, il confiait aussi à Play­­boy : « Si l’on veut mener une vie créa­­tive, comme un artiste, il ne faut pas regar­­der en arrière, il faut savoir tirer un trait sur ce qu’on était et ce qu’on a fait, et tout recom­­men­­cer. »

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Steve Jobs en 1985

Le 12 septembre 1985, Steve Jobs démis­­sionne d’Apple. Il a déjà en tête un nouveau projet, nourri lors d’une conver­­sa­­tion avec un cher­­cheur de Stan­­ford, prix Nobel de biochi­­mie, Paul Berg. L’idée : conce­­voir un ordi­­na­­teur pour les univer­­si­­tés et les cher­­cheurs. Rapi­­de­­ment, Jobs débauche des membres d’Apple gagnés à sa cause : Bud Tribble, ancien chef du déve­­lop­­pe­­ment logi­­ciel, George Crow, déve­­lop­­peur, Susan Kelly Barnes, respon­­sable du service finan­­cier, et Dan’l Lewin, commer­­cial, respon­­sable des rela­­tions avec le marché de l’édu­­ca­­tion, qui s’oc­­cu­­pera désor­­mais du marke­­ting dans la nouvelle société que le fonda­­teur d’Apple prévoit de créer. Grâce à sa noto­­riété, demeu­­rée intacte, il recrute aussi nombre d’in­­gé­­nieurs de talents. « Il faut garder en tête que Jobs était une rock star à l’époque, son aura était simi­­laire à celle des célé­­bri­­tés d’aujourd’­­hui ! », constate Daniel Ichbiah. Ainsi débute l’exil, ou l’odys­­sée, de Steve Jobs. « Nous avons vite appris qu’il prépa­­rait quelque chose, dès 1986 », me raconte un jour­­na­­liste high-tech dési­­rant conser­­ver l’ano­­ny­­mat, qui a suivi Steve Jobs à l’époque. Le fonda­­teur d’Apple baptise son nouveau projet NeXT, qui signi­­fie « la suite ». « Son ambi­­tion est alors de conce­­voir une nouvelle géné­­ra­­tion d’or­­di­­na­­teur, pour faire oublier le Macin­­tosh », me raconte son vieil ami Tom Suiter, qui lui a souf­­flé ce nom. Il ajoute : « Pour Steve, NeXT était un nouveau défi : il avait révo­­lu­­tionné l’in­­for­­ma­­tique en lançant deux ordi­­na­­teurs révo­­lu­­tion­­naires, et il voulait conti­­nuer dans cette voie. Il voulait pour­­suivre son œuvre et créer la machine du futur ! » Pour Jobs, Apple est condamné, et il lui faut prépa­­rer l’ave­­nir de l’in­­for­­ma­­tique. « C’est fini, ils n’ar­­ri­­ve­­ront pas à sortir l’or­­di­­na­­teur qui leur sauvera la vie », affirme-t-il à l’époque à Brent Schlen­­der, ancien jour­­na­­liste à Fortune. L’écri­­vain, qui prépare actuel­­le­­ment un livre sur la traver­­sée du désert de Steve Jobs, n’a pu répondre à mes ques­­tions pour des raisons juri­­diques. Néan­­moins, il a écrit sur Fast Company : « Au départ, NeXT était appa­­rem­­ment un moyen de révo­­lu­­tion­­ner l’en­­sei­­gne­­ment supé­­rieur grâce à de puis­­sants et beaux ordi­­na­­teurs. En réalité, il faisait le pari qu’un jour, il ferait mieux qu’Apple. » Steve Jobs, qui a vendu 20 millions de ses actions Apple, inves­­tit 12 millions de dollars dans sa nouvelle société. NeXT reçoit le soutien d’un célèbre inves­­tis­­seur, le milliar­­daire Ross Perot, fonda­­teur de la société Elec­­tro­­nic Data Systems (EDS), qui regrette de ne pas avoir acquis Micro­­soft (à qui tout sourit alors) quand il le pouvait, en 1979. Le Texan inves­­tit 20 millions de dollars dans la société de Steve Jobs. En mai 1989, le japo­­nais Canon inves­­tira de son côté quelques 100 millions de dollars. « Autour du projet de Jobs, l’ex­­ci­­ta­­tion est à son comble, même si certains experts et clients sont scep­­tiques et s’in­­ter­­rogent sur l’uti­­lité d’un nouveau type d’or­­di­­na­­teur », se souvient Ken Segall. Pour lever les doutes, Steve Jobs lance l’or­­di­­na­­teur NeXT en grande pompe le 12 octobre 1988 au Symphony Hall de San Fran­­cisco. Plus de 3 000 personnes sont présentes et acclament le retour de Jobs sur le devant de la scène. « C’est bon d’être de retour », lance ce dernier, avant d’an­­non­­cer « la nais­­sance d’une nouvelle archi­­tec­­ture infor­­ma­­tique qui va chan­­ger la face du monde ».

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Le lance­­ment de NeXT

Steve Jobs présente un ordi­­na­­teur au design épuré, noir, qui permet d’en­­voyer des messages audio par e-mails, et qui est équipé d’un disque optique. L’or­­di­­na­­teur NeXT « était un élégant boîtier cubique, rempli de merveilles tech­­no­­lo­­giques en avance sur leur temps. Il préfi­­gu­­rait l’ère de l’In­­ter­­net », décrit Ken Segall. Pour Jobs, il s’agit sans conteste du « meilleur ordi­­na­­teur du monde ». Mais rapi­­de­­ment, des voix discor­­dantes se font entendre. Le prix de l’or­­di­­na­­teur, 6 500 dollars, rebute vite les univer­­si­­taires. « Comme le Macin­­tosh en son temps, le système infor­­ma­­tique NeXT est bourré d’in­­no­­va­­tions. Ce nouvel ordi­­na­­teur a beau­­coup de fonc­­tion­­na­­li­­tés inté­­res­­santes, mais c’est cher… et les concur­­rents de NeXT pour­­raient fort bien le distan­­cer rapi­­de­­ment », prévient Busi­­ness Week. « L’or­­di­­na­­teur NeXT, concep­­tuel­­le­­ment, était une machine mythique ! Mais les prix étaient exor­­bi­­tants, il embarquait un disque optique jugé trop lent, et surtout, il n’y avait pas de logi­­ciels. Jobs impo­­sait aux déve­­lop­­peurs de repar­­tir de zéro, et beau­­coup, à l’image de Bill Gates, l’un de ses prin­­ci­­paux rivaux, ne l’ont pas accepté », explique Daniel Ichbiah. Bill Gates, agacé par l’image de gourou de Steve Jobs, critique même verte­­ment l’or­­di­­na­­teur de NeXT : « Ses fonc­­tion­­na­­li­­tés sont pure­­ment gadget », lance-t-il alors. Comme à l’époque du Macin­­tosh, les ventes sont à nouveau catas­­tro­­phiques. La deuxième version de l’or­­di­­na­­teur NeXT, bapti­­sée Cube NeXT, sortie en septembre 1990, n’y change rien. Le Cube NeXT coûte un peu moins cher (5 000 dollars), intègre de nouveaux logi­­ciels (Improv de Lotus, WordPer­­fect), et un client de messa­­ge­­rie, NeXT Mail, qui permet de parta­­ger des images, des vidéos et des sons dans un e-mail. Steve Jobs vise aussi, désor­­mais, les entre­­prises « à la recherche de solu­­tions simples ». Mais cela ne suffit pas à relan­­cer les ventes. « Il faut dire que le marché était déjà dominé, large­­ment, par le PC d’IBM et par le Macin­­tosh d’Apple, qui s’est fina­­le­­ment bien vendu. C’est aussi le moment où Windows, de Micro­­soft, commence à carton­­ner », constate Daniel Isch­­biah. « À l’époque, créer une nouvelle société d’or­­di­­na­­teurs était un vrai chal­­lenge, car qui avait besoin d’une nouvelle machine ? Steve croyait vrai­­ment en NeXT, mais les consom­­ma­­teurs n’ont pas été au rendez-vous », déplore Ken Segall.

L’es­­poir Pixar

En 1993, après n’avoir vendu que 50 000 stations, et avoir perdu nombre de colla­­bo­­ra­­teurs, dont l’in­­ves­­tis­­seur Ross Perot, Steve Jobs se résigne à stop­­per la produc­­tion du Cube NeXT. « C’est l’une des pires jour­­nées de sa vie : pendant quatre ans, il s’est battu pour prendre sa revanche, mais il doit tout arrê­­ter. Cette fois, ce n’est pas un conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion qui le désa­­voue, mais le public », résume Daniel Ichbiah. L’en­­tre­­prise, renom­­mée NeXT Soft­­ware Inc, se concen­­trera désor­­mais sur le déve­­lop­­pe­­ment de logi­­ciels. « J’étais très triste de ne pouvoir vendre des ordi­­na­­teurs à des indi­­vi­­dus. Je n’étais pas sur terre pour céder des licences d’uti­­li­­sa­­tion à des entre­­prises et voir tour­­ner mon logi­­ciel sur les machines médiocres des autres fabri­­cants », explique Steve Jobs en 1995.

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John Lasse­­ter et l’or­­di­­na­­teur Pixar en 1983

Mais la lumière ne tarde pas à reve­­nir. Ailleurs que chez NeXT. En paral­­lèle, pendant toutes ces années, Jobs porte un autre projet. Alors qu’il est encore président d’Apple, début 1985, il rend visite à une petite équipe spécia­­li­­sée dans les images de synthèse et le graphisme par ordi­­na­­teur, dans le comté de Marin, en Cali­­for­­nie. Cette équipe consti­­tue la branche infor­­ma­­tique de Lucas­­film, la divi­­sion effets spéciaux d’In­­dus­­trial Light & Magic, la société du père de la saga Star Wars, Georges Lucas. À l’époque, le Lucas­­film Compu­­ter Graphics Group a pour projet à long terme de créer un long métrage d’ani­­ma­­tion entiè­­re­­ment réalisé sur ordi­­na­­teur. Tombé amou­­reux de la tech­­no­­lo­­gie utili­­sée par l’équipe, Steve Jobs est persuadé du poten­­tiel de l’or­­di­­na­­teur en tant que future « machine univer­­selle à simu­­la­­tion ». Il tente, en vain, de convaincre Apple que le Graphics Group, que Georges Lucas cherche à revendre après un divorce coûteux, est la solu­­tion pour étendre la posi­­tion de la société dans le secteur du graphisme par ordi­­na­­teur. « Quand j’ai rencon­­tré Edwin Catmull, qui diri­­geait à l’époque la divi­­sion infor­­ma­­tique de Lucas­­film, il m’a montré ce que lui et son équipe faisaient, des courts métrages animés. J’ai toujours appré­­cié le graphisme par ordi­­na­­teur… Mais je n’avais jamais rien vu d’aussi bon que cela. Ed a partagé avec moi son rêve de faire le premier long métrage d’ani­­ma­­tion par ordi­­na­­teur. Et j’ai décidé d’in­­ves­­tir mon argent dans ce rêve, spiri­­tuel­­le­­ment et finan­­ciè­­re­­ment », confie Steve Jobs à Shel­­lie Kara­­bell, jour­­na­­liste au Dow Jones Inves­­tor Network, en 1996. « Ces gars-là étaient en avance sur nous, bien loin devant, en matière de graphisme. Ils étaient en avance sur tout le monde, et je savais au fond de moi que cela allait deve­­nir un jour très impor­­tant », explique-t-il aussi, à l’époque, à Brent Schlen­­der. Après son évic­­tion d’Apple, quelques mois plus tard, Jobs recon­­tacte Lucas­­film, et propose à Georges Lucas de rache­­ter le Graphics Group pour cinq millions de dollars, à partir des actions Apple qu’il a récu­­pé­­rées. Après des trac­­ta­­tions avec Ed Catmull, qui craint que Steve Jobs soit « plus inté­­ressé par les ordi­­na­­teurs de films que par la créa­­tion de films », il rachète la branche de Lucas­­film en 1986, pour 10 millions de dollars. Il la rebap­­tise « Pixar », pour Pixels et Arts. « Beau­­coup de profes­­sion­­nels disaient : “pourquoi achète-t-il cette société ?” Mais Steve a vu dans Pixar une nouvelle oppor­­tu­­nité de créer quelque chose que personne n’avait jamais vu : pour lui, ce que faisait Pixar, c’était quelque chose de révo­­lu­­tion­­naire, combi­­nant l’art et la tech­­no­­lo­­gie, et il était persuadé que cette équipe chan­­ge­­rait elle aussi le monde à sa façon », lâche Tom Suiter. « Steve était un créa­­tif, et le projet de Pixar faisait partie de son projet : la conver­­gence entre l’art et l’in­­for­­ma­­tique, entre Holly­­wood et la Sili­­con Valley », ajoute-t-il, sur un ton nostal­­gique. Les craintes initiales de Ed Catmull se véri­­fient rapi­­de­­ment : Steve Jobs axe les acti­­vi­­tés de Pixar sur la concep­­tion et la vente de maté­­riel numé­­rique de concep­­tion graphique. Jobs tente ainsi de vendre l’or­­di­­na­­teur Pixar Image Compu­­ter aux spécia­­listes de l’ani­­ma­­tion et du graphisme infor­­ma­­tique, aux services de rensei­­gne­­ment (pour le trai­­te­­ment d’images satel­­lites), et au secteur de la méde­­cine, pour l’ima­­ge­­rie médi­­cale. La vente de maté­­riel est ainsi censée four­­nir les reve­­nus de la société, et les films réali­­sés par l’équipe, consti­­tuer une façade secon­­daire – des démos servant à démon­­trer la qualité de la tech­­no­­lo­­gie Pixar. Hélas pour Steve Jobs, l’or­­di­­na­­teur Pixar ne tarde pas à rejoindre celui de NeXT dans le panthéon des bonnes machines qui ne se vendent pas : trop cher (la première version coûtait 135 000 dollars, la seconde 30 000 dollars), il ne séduit pas les consom­­ma­­teurs. « Pour Jobs, Pixar se révèle un gouffre finan­­cier », constate Daniel Ichbiah. Pendant plus de deux ans, Jobs se serre la cein­­ture, et alimente la société sur ses propres deniers : il signe ainsi jusqu’à 40 millions de dollars de chèques person­­nels.

Il fait confiance à John Lasse­­ter, le direc­­teur créa­­tif de Pixar, qui le captive par son talent créa­­tif.

Fin 1989. Pixar a vendu à peine quelques centaines d’Image Compu­­ter, et Steve Jobs se résigne de nouveau à revoir sa stra­­té­­gie. Il fait confiance à John Lasse­­ter, le direc­­teur créa­­tif de Pixar, qui le captive par son talent créa­­tif. Pendant que Jobs tentait vaine­­ment de vendre des ordi­­na­­teurs, l’équipe de Lasse­­ter a remporté de nombreux prix pour ses courts métrages d’ani­­ma­­tion réali­­sés en images de synthèse, notam­­ment l’Os­­car du meilleur court-métrage d’ani­­ma­­tion avec Tin Toy, en 1989. Comme Ed Catmull, John Lasse­­ter conti­­nue à défendre son rêve auprès de Jobs : créer et vendre des publi­­ci­­tés télé­­vi­­sées, animées par ordi­­na­­teur, et surtout conce­­voir un nouveau type d’ani­­ma­­tion pour le cinéma. En avril 1990, le créa­­teur d’Apple fait confiance à Lasse­­ter et recentre Pixar sur les films d’ani­­ma­­tion. Pixar vend désor­­mais un tout autre type de conte­­nus : des dessins animés. « C’est une stra­­té­­gie à haut risque, mais c’est ce que nous voulions depuis le début, nous le savons dans nos cœurs. Le jeu en vaut la chan­­delle », déclare Steve Jobs à l’équipe de Pixar. En 1991, Pixar est appro­­ché par Disney, impres­­sionné par Tin Toy. Le studio propose à l’équipe de réali­­ser pour lui un long métrage d’ani­­ma­­tion par ordi­­na­­teur. Jobs saute sur l’oc­­ca­­sion. Le contrat est signé en mai. En septembre 1995, alors que Toy Story, le film de Pixar, est sur le point de sortir en salles, les médias semblent flai­­rer le prochain grand block­­bus­­ter de l’an­­née. Le maga­­zine Fortune s’in­­ter­­roge : « Steve Jobs peut-il faire pour Holly­­wood ce qu’il faisait dans la Sili­­con Valley ? » Réponse, en novembre, peu après Thanks­­gi­­ving : le film remporte un succès phéno­­mé­­nal, raflant 39 millions de dollars au box-office dès le premier week-end. En intro­­dui­­sant la société en bourse, Jobs, qui essaie toujours de rele­­ver NeXT, récu­­père plusieurs centaines de millions de dollars, et rede­­vient multi­­mil­­lion­­naire. Le jeu en valait bien la chan­­delle : au-delà de l’argent gagné, qu’il dit ne pas être sa prio­­rité, Steve Jobs a renoué avec le succès. Il fait à nouveau la une des maga­­zines. « Pixar l’a remis sur le devant de la scène, on ne pouvait plus dire que c’était un mec dépassé. Du jour au lende­­main, c’était le retour de la rocks­­tar ! », lance Daniel Ichbiah. Chez Pixar, Steve Jobs a appris à s’ef­­fa­­cer – lui qui, chez Apple et NeXT, a toujours voulu tout contrô­­ler, jusqu’à étouf­­fer et faire fuir nombre de ses sala­­riés. Après avoir essayé de s’im­­mis­­cer dans le proces­­sus de créa­­tion des films, il a fina­­le­­ment reconnu que son exper­­tise avait des limites, et a laissé l’équipe de Pixar libre de conce­­voir ses anima­­tions dans son coin. Pour Jobs, cette façon de mana­­ger une équipe est nouvelle, et se révèle fruc­­tueuse. Lui que nombre d’an­­ciens colla­­bo­­ra­­teurs disent colé­­rique, perfec­­tion­­niste, diffi­­cile à vivre, voire carré­­ment hysté­­rique, a fait de Pixar, selon ses propres mots, « le lieu de travail le plus cool au monde ». Une stra­­té­­gie mana­­gé­­riale qu’il gardera en tête quelques années plus tard. Retour chez NeXT. En 1993, Steve Jobs l’ignore encore, mais un élément de feu le Cube NeXT, consti­­tuera son billet de retour pour Cuper­­tino. Les ingé­­nieurs de sa société ont conçu un système d’ex­­ploi­­ta­­tion de qualité, qui permet aux déve­­lop­­peurs de créer des logi­­ciels deux à trois fois plus rapi­­de­­ment que sur les ordi­­na­­teurs concur­­rents : NeXTSTEP. Selon Jobs, « trois personnes peuvent faire avec ce système ce qui en réclame 200 chez Micro­­soft ». En 1989, IBM a acquis une licence NeXSTEP, et Jobs tente désor­­mais d’im­­plan­­ter son système sur le maxi­­mum d’or­­di­­na­­teurs, avec les entre­­prises en ligne de mire.

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Steve Jobs et la lampe de Pixar

Face à la domi­­na­­tion de Windows, de Micro­­soft, il peine à convaincre les construc­­teurs de PC, et pendant un temps, Jobs, qui connaît le succès avec Pixar, est tenté de revendre NeXT. Mais le vent tourne en 1995. Depuis trois ans, Apple est au plus mal. Des experts prophé­­tisent même sa mort prochaine. « Les produits sortis depuis l’évic­­tion de Steve Jobs sont d’une piètre qualité, et les succes­­seurs de John Scul­­ley ne parviennent pas à empê­­cher Apple de frôler la faillite », relate Daniel Ichbiah. Les actions d’Apple sont en chute libre depuis 1993, et les plans sociaux se multi­­plient. « Sans Steve, Apple perdait de sa magie, en même temps que ses parts de marché », constate Ken Segall. En 1995, la part de marché d’Apple, qui était de 12 % ou 16 % au début des années 1980, stagne désor­­mais à 4 %. « C’est à cette époque que Steve a commencé à envi­­sa­­ger son retour chez Apple », ajoute Segall au bout de la ligne télé­­pho­­nique. En septembre 1995, Steve Jobs lance à Fortune : « Vous savez quoi ? J’ai un plan qui pour­­rait sauver Apple. Je ne peux pas vous en dire plus, mais il s’agit du produit parfait et de la stra­­té­­gie parfaite. Hélas, chez Apple, personne ne veut m’écou­­ter… » Son projet, selon Larry Elli­­son, cofon­­da­­teur d’Oracle Corpo­­ra­­tion, était de « construire des Mac ultra bon marché et vendre ces appa­­reils aux écoles, aux PME et au grand public ».

Le come-back

En décembre, Steve Jobs, qui rêve de retour­­ner dans la Sili­­con Valley, est en vacances à Hawaï avec Larry Elli­­son. Ce dernier essaie de le convaincre de retour­­ner chez Apple, via une offre publique d’achat hostile. Mais Jobs refuse : « Il m’a expliqué qu’il aurait plus de poids chez Apple si on le rappe­­lait. S’il procé­­dait à une prise de contrôle, il crai­­gnait que les gens pensent surtout qu’il cher­­chait à se faire de l’argent. » À cette époque, Steve Jobs est hési­­tant, maus­­sade, en retrait. Pour redo­­rer son blason, terni depuis son évic­­tion d’Apple, il fait profil bas. « Même si Pixar connaît le succès, NeXT reste en diffi­­culté. Il appa­­raît aux yeux de beau­­coup comme un héros d’hier. Quand on fait appel à lui, c’est de plus en plus souvent pour parler du bon vieux temps, chez Apple », décrit Daniel Ichbiah. « À l’époque, sa renom­­mée a quelque peu dimi­­nué, et quand il se rend au super­­­mar­­ché, ce n’est plus comme si vous croi­­siez un membre des Beatles : les gens ne se ruent plus sur lui, ils l’ignorent », raconte Brent Schlen­­der sur Fast Company.

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Jobs a enfin sa revanche

Steve Jobs est-il heureux de voir Apple sombrer, lui qui souhaite prendre sa revanche ? « Au contraire, il était très pessi­­miste face à la domi­­na­­tion de Micro­­soft. Pour Steve, l’in­­no­­va­­tion était sur le point de mourir. J’ai eu plusieurs conver­­sa­­tions avec lui à cette époque, et il est clair qu’il était vrai­­ment affecté émotion­­nel­­le­­ment par la situa­­tion d’Apple. Il avait un vrai atta­­che­­ment émotion­­nel à cette entre­­prise », me raconte Ken Segall. « Steve n’ai­­mait pas John Scul­­ley, et ne lui a plus jamais reparlé, mais il a toujours aimé Apple, sa société. Et il se sentait mal de la voir dans cet état. Il voulait l’ai­­der. Il voulait la sauver. » Février 1996. Gilbert Amelio, ancien président de la Natio­­nal Semi­­con­­duc­­tor, qui crée des puces élec­­tro­­niques pour ordi­­na­­teurs, vient d’être nommé CEO d’Apple, alors que la société tente tant bien que mal de se rele­­ver. Les déve­­lop­­peurs de la firme à la pomme tentent de rattra­­per un Windows 95 toujours plus conqué­­rant. Ils conçoivent un nouveau système d’ex­­ploi­­ta­­tion, Copland, qui s’avère vite d’une qualité médiocre. Le projet est annulé en juillet. En septembre, Apple est à la recherche d’un nouveau système. L’en­­tre­­prise se rapproche de Be Incor­­po­­ra­­ted, la société diri­­gée par l’an­­cien direc­­teur d’Apple France, Jean-Louis Gassée, ainsi que de Sun Micro­­sys­­tems. Quand il apprend la nouvelle, Steve Jobs, surex­­cité, voit là l’ou­­ver­­ture qu’il atten­­dait depuis un an. Il appelle Apple et discute avec Ellen Hancock, la respon­­sable de la tech­­no­­lo­­gie, qui orga­­nise immé­­dia­­te­­ment une rencontre à Cuper­­tino. En novembre, Steve, ému, remet les pieds sur le campus d’Apple pour la première fois depuis 1985. Face à Gil Amelio, il vante les mérites de NeXTSTEP, et au lieu de propo­­ser seule­­ment le rachat d’une licence, il propose à Apple de rache­­ter NeXT dans sa tota­­lité, avec ses ingé­­nieurs. En fili­­grane, Steve Jobs propose égale­­ment son assis­­tance. Voyant dans Jobs l’homme provi­­den­­tiel, Gil Amelio décide de rache­­ter NeXT pour 429 millions de dollars et 1,5 millions en actions Apple. Dans un commu­­niqué envoyé à la presse, Steve Jobs déclare le 20 décembre 1996 : « J’ai encore des senti­­ments très profonds pour Apple, et c’est avec une grande joie que j’y reviens. »

« Rejoindre Apple répond aux raisons spiri­­tuelles m’ayant amené à démar­­rer NeXT. » – Steve Jobs

Néan­­moins, il rechigne au départ à reprendre un rôle actif chez Apple. Prudent, le cofon­­da­­teur de la société à la pomme craint un nouvel échec, et souhaite d’abord s’as­­su­­rer qu’un come-back réussi est possible. Lui qui a construit une famille pendant sa traver­­sée du désert et commence à appré­­cier le temps passé chez Pixar, ne veut pas d’un poste à respon­­sa­­bi­­lité à Cuper­­tino. Sous les assauts de Gil Amelio, il accepte de deve­­nir consul­­tant d’Apple à temps partiel. Il se rend rare­­ment à Cuper­­tino, et préfère discu­­ter avec les diri­­geants de la société lors de prome­­nades autour de Palo Alto, où il a loué un bureau. Le reste du temps, il le passe avec l’équipe de John Lasse­­ter. Chez Pixar, il lance : « La seule raison qui me pousse à le faire, c’est que le monde se portera mieux si je reviens chez Apple. » Au New York Times qui inter­­­roge ce « fils prodigue de l’ère de l’in­­for­­ma­­tique », il confie l’émo­­tion liée à son retour chez Apple : « C’est comme le premier amour adulte de votre vie, quelque chose qui sera toujours spécial pour vous, quelle que soit la façon dont les choses évolue­­ront. » Il explique aussi que Apple doit « se réin­­ven­­ter et rega­­gner son aura d’en­­tre­­prise inno­­vante ». Enfin, Steve Jobs lance, sans entrer dans les détails : « Rejoindre Apple répond aux raisons spiri­­tuelles m’ayant amené à démar­­rer NeXT. » Pour Ken Segall, « il s’agit de pour­­suivre son œuvre : chan­­ger le monde, lais­­ser une trace dans l’his­­toire et défendre les valeurs sacrées de créa­­ti­­vité et d’in­­no­­va­­tion ». Le 7 janvier 1997, Jobs fait son grand retour lors de l’évé­­ne­­ment Macworld Expo. Pendant plus d’une minute, la salle l’ova­­tionne. Aux fidèles d’Apple, il lance : « Il y a encore de l’es­­poir ! » S’il se montre distant et prudent au départ, en coulisses, le vrai Steve Jobs s’ac­­tive. « En réalité, depuis le début, il a écha­­faudé une stra­­té­­gie pour reprendre les rênes : attendre le premier faux pas d’Ame­­lio pour lui souf­­fler la place », note Walter Isaac­­son, dans la biogra­­phie de Jobs. Alors qu’Apple risque plus que jamais la faillite, Steve Jobs qui vient de pous­­ser Gil Amelio à réor­­ga­­ni­­ser la société en plaçant ses amis de NeXT à des postes clés, consi­­dère le CEO comme « un idiot, inca­­pable de rele­­ver Apple ». Le super coup d’Ame­­lio, qui consi­­dère l’ac­qui­­si­­tion de NeXT et le retour de Jobs à la maison-mère comme un coup de maître, « commence à ressem­­bler à une prise de contrôle d’Apple par NeXT », écrit Fortune, en mars 1997. Selon le maga­­zine, « l’em­­preinte de Jobs se retrouve partout dans les actions d’Ame­­lio. Et pour­­tant, il n’a même pas de siège au conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion, ni de rôle opéra­­tion­­nel clai­­re­­ment défini ».

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Steve Jobs et Gil Amelio en 1996

Entre l’hi­­ver et l’été 1997, Steve Jobs s’im­­pose peu à peu face à Gilbert Amelio. Pour le Finan­­cial Times, « Jobs est devenu le vrai pouvoir caché derrière le trône. Selon plusieurs sala­­riés d’Apple, il aurait affirmé que c’était lui qui déci­­dait des projets d’Apple, lais­­sant aussi entendre qu’il envi­­sa­­geait de reprendre les commandes ». « Je m’étais empressé de croire qu’on formait une équipe et qu’il était de mon côté, mais Steve voulait ma place et il char­­geait sabre au clair », écrit Gil Amelio dans son livre, On the firing line. Auprès du conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion et de son président, Ed Woolard, de plus en plus inquiet face à des comptes dans le rouge, Steve Jobs critique sans vergogne le CEO d’Apple : « J’étais très atta­­ché à Apple. Alors j’ai balancé le morceau. Je leur ai dit que c’était un chic type, mais que c’était aussi le plus mauvais direc­­teur géné­­ral que la Terre ait porté. » « Quand Amelio a rappelé Steve Jobs, il s’est tiré une balle dans le pied. Mais c’était ça, ou la mort d’Apple. Pour Amelio, le retour de Jobs était vital. C’est peut être son plus grand fait de gloire : lui avoir permis de reve­­nir », affirme Daniel Ichbiah. Le 9 juillet 1997, le CEO est, sans surprise, poussé à la démis­­sion. Pour autant, Steve Jobs reste prudent. Le 16 septembre, il accepte de deve­­nir le CEO d’Apple, mais par inté­­rim, le temps de trou­­ver un remplaçant. « À l’époque, c’est tout sauf un retour triom­­phal. Steve était vrai­­ment déter­­miné à sauver Apple, mais il voulait d’abord s’as­­su­­rer qu’Apple pouvait vrai­­ment être sauvée », insiste Ken Segall. Mais les candi­­dats appro­­chés déclinent tour à tour l’offre d’Apple, et en décembre, Steve Jobs décide de rester. « La seule personne capable de sauver Apple, c’était son fonda­­teur. Sans Steve, Apple avait perdu son âme », indique Ken Segall. Désor­­mais, Jobs dirige Pixar et Apple, et qu’im­­porte si cela se révèle exté­­nuant. Désor­­mais, il ne compte plus en partir : « Quand j’ai eu la chance de reve­­nir chez Apple, je me suis aperçu que j’étais incom­­plet sans cette société. C’est pour cela que je me suis atta­­ché à la faire renaître de ses cendres. »

Think Different

En 1997, Steve Jobs porte toujours des jeans, un col roulé noir et des baskets, mais il se décrit comme quelqu’un de diffé­rent, « tout comme Apple est diffé­rent aujourd’­­hui ». Jobs a main­­te­­nant 42 ans. « À cet âge là, on voit les choses diffé­­rem­­ment. À 30 ans, il avait l’im­­pres­­sion que le monde lui appar­­te­­nait et que personne ne le compre­­nait. En 1997, c’est un Steve Jobs mature, qui a appris de ses échecs et qui a mis de l’eau dans son vin », note Daniel Ichbiah. Son ami Ken Segall se souvient : « Steve reste, certes, un homme passionné, un peu entêté, diffi­­cile à vivre, impul­­sif et obses­­sion­­nel, capable de discu­­ter toute une nuit de la posi­­tion d’un pixel sur une icône, mais il a changé d’une façon fonda­­men­­tale : il a appris l’hu­­mi­­lité, la patience, et il est devenu un véri­­table homme d’af­­faires. » Au cours de sa traver­­sée du désert, l’in­­ven­­teur de l’iP­­hone a appris à tisser des parte­­na­­riats, à diri­­ger des socié­­tés de A à Z, et à se montrer beau­­coup plus doux envers ses employés. « Chez NeXT, il n’avait pas autant de moyens que chez Apple : finan­­ciè­­re­­ment, NeXT aura été pour Jobs une lutte constante, qui lui aura beau­­coup appris. Ce fut pour lui comme le cours de rattra­­page d’une école de commerce, car cette fois il avait l’en­­tière respon­­sa­­bi­­lité de la compa­­gnie et travaillait sans filets ! Il a aussi appris à négo­­cier en se confron­­tant à Holly­­wood, et il a appris à gérer le talent créa­­tif de ses sala­­riés avec l’équipe de Pixar », ajoute Ken Segall.

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Steve Jobs et Bill Gates

Ses premiers choix en tant que CEO sont symbo­­liques : convaincu que la compé­­ti­­tion avec Micro­­soft est contre-produc­­tive, il fait la paix avec Bill Gates, puis réduit la gamme de produits d’Apple. Son idée : conser­­ver quelques produits phares. « Au lieu de conti­­nuer à vendre 30 produits, nous n’al­­lons plus commer­­cia­­li­­ser que quatre ordi­­na­­teurs, un pour chaque marché », explique Steve Jobs à son équipe. La simpli­­cité, tel est son nouveau crédo, appris chez NeXT et Pixar. Convaincu aussi, après être passé chez Holly­­wood, qu’une bonne histoire compte tout autant que les produits, il lance, en octobre 1997, une campagne publi­­ci­­taire mettant en scène les nouveaux inspi­­ra­­teurs d’Apple : Albert Einstein, Alfred Hitch­­cock ou Pablo Picasso – des hommes qui ont « changé le monde ». Son deuxième crédo après la simpli­­cité, « Penser diffé­­rem­­ment », le célèbre Think different. Bien décidé à créer une machine grand public, Steve Jobs redé­­couvre une idée de design aban­­don­­née en interne par Apple : un ordi­­na­­teur consti­­tué d’un écran de couleur en plexi­­glas. Une idée de Jona­­than Ive, chef de l’équipe de design indus­­triel d’Apple. Cette idée sera à l’ori­­gine de l’iMac, un ordi­­na­­teur de bureau destiné aux parti­­cu­­liers, mis en vente en 1998. Le succès sera phéno­­mé­­nal. Avec pas moins de 150 000 unités vendues dès la première semaine, et 800 000 écou­­lées durant l’an­­née 1998, l’iMac est l’or­­di­­na­­teur le plus vendu du moment. Tom Suiter me confie que pour lui, le retour de Steve Jobs était écrit : « C’était comme si c’était sa desti­­née. Il avait un plan, et ce plan, il l’a mûri pendant 10 ans. En substance, il nous a dit, quand il est revenu : “Beau­­coup de gens croient en Apple, aiment Apple, ont besoin d’Apple, et vous savez quoi ? Nous sommes de retour !” » Quel serait le visage d’Apple aujourd’­­hui, si Steve Jobs ne l’avait jamais quitté ? « Si Apple n’avait pas envoyé Steve en exil, il n’y aurait pas eu de NeXT. Mac OS X, basé sur NeXTSTEP, aurait été très, très diffé­rent. Et Steve lui-même aurait été très, très diffé­rent. On peut donc remer­­cier John Scul­­ley de l’avoir poussé vers la sortie en 1985 », indique Ken Segall.

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Steve Jobs en 2000

L’an­­cien direc­­teur créa­­tif de NeXT, puis d’Apple, qui est à l’ori­­gine du « i » de l’iMac, remarque : « J’ai été trou­­blé quand j’ai lu un récent commen­­taire de John Scul­­ley qui disait, avec du recul, qu’il regret­­tait d’avoir écarté Steve Jobs : il pense aujourd’­­hui que c’était une erreur, et qu’ils auraient dû trou­­ver une solu­­tion pour le garder impliqué. Je ne suis pas d’ac­­cord avec Scul­­ley. Je pense que si Steve a été congé­­dié, c’est parce qu’il était vrai­­ment jeune, et sans expé­­rience. Quand il a quitté Apple, l’en­­tre­­prise qu’il avait fondée, il est devenu humble. Il a créé NeXT, puis il a repris Pixar, avant de reve­­nir chez Apple grâce à NeXTSTEP… Je ne pense pas qu’il aurait fait toutes ces choses, et plus encore ensuite, s’il était resté chez Apple en 1985. » En 2011, Apple est deve­­nue l’une des entre­­prises les mieux cotées en Bourse, avec 350 milliards de dollars de capi­­ta­­li­­sa­­tion bour­­sière. Pour Ken Segall, « la renais­­sance d’Apple sera étudiée dans les écoles de commerce pendant long­­temps… L’odys­­sée de Steve est une vraie leçon de vie : en refu­­sant de perdre de vue son rêve, il a prouvé que l’on pouvait créer de belles choses, et que l’on peut toujours se rele­­ver si l’on a une bonne idée ». « C’est un message fort pour tout le monde », note Tom Suiter. « Vous pouvez échouer, créer quelque chose qui ne marche pas, et si vous arri­­vez à comprendre pourquoi cela n’a pas fonc­­tionné, cela vous rendra plus humble et vous pour­­rez rebon­­dir. » Lors de son discours à l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford en 2005, Steve Jobs lui-même abon­­dera dans ce sens : « Je ne le compre­­nais pas encore à l’époque, mais avoir été éjecté d’Apple a été la meilleure chose qui pouvait m’ar­­ri­­ver. Le poids du succès a fait place à la légè­­reté du débu­­tant, à une vision moins assu­­rée des choses. Cela m’a libéré et m’a permis d’en­­trer dans une des périodes les plus créa­­tives de ma vie. » Depuis le décès de Steve Jobs en 2011, on ne compte plus les projets de livres, ou de films, sur sa vie. Sorti en 2013, Jobs, le biopic réalisé par Joshua Michael Stern avec Ashton Kutcher dans le rôle phare élude la période de la traver­­sée du désert. « C’est un bon film, qui montre bien la person­­na­­lité de Steve Jobs, son côté passionné, mais tout ce qui a mené à sa matu­­ra­­tion n’est hélas pas montré », déplore Daniel Ichbiah. Le deuxième cofon­­da­­teur d’Apple, Steve Wozniak, parti­­cipe actuel­­le­­ment à l’écri­­ture d’un autre biopic de Steve Jobs, produit par Sony Pictures : « Je serais curieux de voir si ce film montrera cette période, et si oui, comment ! » Outre John Scul­­ley, qu’il aura haï toute sa vie, Steve Jobs aura eu quelqu’un d’autre dans le colli­­ma­­teur : Jean-Louis Gassée, l’an­­cien direc­­teur d’Apple France, qui l’a remplacé un temps à la tête de la divi­­sion Macin­­tosh. Des années plus tard, celui qui fut aussi le direc­­teur de Be, semble avoir chassé toute rancune pour Jobs, qui l’a battu auprès d’Apple en 1996, avec NeXT. « La meilleure chose qui soit arrivé à Apple et à Steve fut qu’il se fasse éjec­­ter. Il ne connais­­sait rien d’autre qu’Apple. Ces deux expé­­riences, NeXT et Pixar, l’ont vrai­­ment enri­­chi. Et c’est ainsi que Steve, plus mature mais pas émoussé, a procédé à l’ex­­tra­or­­di­­naire retour­­ne­­ment que nous connais­­sons », m’a-t-il écrit dans un mail, depuis Palo Alto, où il vit aujourd’­­hui. Il y a trois ans, peu après la dispa­­ri­­tion de Steve Jobs, il allait jusqu’à le regret­­ter, s’in­­ter­­ro­­geant : « Qui va main­­te­­nant nous proté­­ger de la médio­­crité et des produits à bon marché ? »


Couver­­ture : Steve Jobs en 1985.

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