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par Fabien Soyez | 5 mai 2016

par Fabien Soyez

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Le triomphe des PTT

Le projet Cyclades se pour­suit jusqu’en 1974. Suite à la mort du président Pompi­dou, nouvelles élec­tions prési­den­tielles, rempor­tées par Valé­rie Giscard d’Es­taing. « Cette élec­tion a été finan­cée, paraît-il, par la CGE », remarque Louis Pouzin. « Or, le Consor­tium Unidata (créé par la Délé­ga­tion à l’In­for­ma­tique) comp­tait dans ses rangs Siemens, le grand concur­rent en télé­pho­nie de la CGE. Cela, elle ne pouvait pas le tolé­rer. » Si la CGE fait pres­sion sur le nouveau président, c’est aussi parce qu’elle compte parmi ses clients les PTT, qui n’avaient pas digéré l’idée des data­grammes. L’ad­mi­nis­tra­tion d’État « a préféré promou­voir les circuits virtuels façon Arpa­net ». À l’époque, les réseaux infor­ma­tiques passaient aux yeux de l’In­dus­trie pour un gadget de cher­cheurs, sans inté­rêts. Pour Giscard, le projet Cyclades n’avait égale­ment aucun inté­rêt élec­to­ral, déplore Louis Pouzin, qui note que le nouveau président soute­nait aussi Honey­well Bull contre la CII.

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Une carte du réseau Cyclades

« Avec ses conseillers, des énarques qui savent dessi­ner des rectangles avec des flèches mais qui ne connaissent rien à l’in­for­ma­tique, il a alors décidé de suppri­mer la Délé­ga­tion à l’in­for­ma­tique, puis le budget de Cyclades. » Alors qu’au Canada, au même moment, Bell vient de choi­sir le data­gramme pour son projet de réseau public, Data­pac. Les PTT obtiennent gain de cause. En 1976, elles créent Trans­pac, une filiale char­gée d’ex­ploi­ter le premier réseau commer­cial de trans­mis­sion de données par paquets en France. Un réseau de commu­ta­tion de paquets basé sur le proto­cole X.25, qui fonc­tionne ainsi à partir de circuits virtuels.

À partir des années 1980, le réseau de Trans­pac servira notam­ment à alimen­ter le Mini­tel, sous le nom de réseau Télé­tel. Aujourd’­hui, s’amuse Louis Pouzin, « le proto­cole X.25 et le Mini­tel sont tous deux au musée ! » Pour l’in­for­ma­ti­cien, le X.25 n’a jamais été adapté aux besoins, même s’il fonc­tion­nait tech­nique­ment. Ainsi, estime-t-il, « les PTT ont vu la commu­ta­tion de paquets comme un système fermé… Ils prennent des paquets, ils les trans­mettent, ils les livrent et ils ont fait leur boulot. Mais ce n’est pas ça, la commu­ta­tion de paquets : c’est un élément d’un système infor­ma­tique beau­coup plus vaste. Il fallait voir beau­coup plus large. Avec le data­gramme. » Pourquoi cette pres­sion des PTT contre le data­gramme ? « À leurs yeux, un gars qui invente un système et qui n’est pas du corps des Télé­coms, qui n’est pas au CNET (Centre natio­nal des télé­com­mu­ni­ca­tions), c’était inac­cep­table ! Dans leur esprit, ce n’était pas aux infor­ma­ti­ciens de faire des réseaux, mais à eux », indique Louis Pouzin. Or, ajoute-t-il, « les PTT avaient le mono­pole de la recherche. Et nous mena­cions ce mono­pole. » En outre, pour les PTT, « l’idée même du data­gramme n’était pas accep­table : avec ce système, il n’y a aucun moyen de s’as­su­rer que le paquet est arrivé à sa desti­na­tion. Ce n’était pas très “propre”, mieux valait utili­ser des circuits », affirme Louis Pouzin en haus­sant les épaules.

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Un Mini­tel

Selon l’in­for­ma­ti­cien, « le proto­cole X25, préféré au data­gramme, était bien moins fiable. Et son utili­sa­tion a bloqué l’adop­tion d’In­ter­net, en Europe, pendant une bonne dizaine d’an­nées. » Pour autant, se souve­nant avec un sourire du bon vieux Mini­tel, il glisse : « Cet engin a été très utile pour propa­ger l’in­for­ma­tique dans la vie courante, car il ne néces­si­tait aucune tech­ni­cité. Il a permis de démo­cra­ti­ser l’in­for­ma­tique, en un sens. » Les PTT n’étaient pas les seules à s’op­po­ser à Cyclades. « Il y avait aussi les Indus­triels, qui préfé­raient travailler avec les PTT. Pour eux, c’était une “garan­tie de services” », se souvient Louis Pouzin. Aux débuts du projet, en 1971, les PTT ont tout de même coopéré avec l’équipe de Cyclades, mais avec beau­coup de réti­cences.

À l’époque, un « accord de compro­mis » avait été passé entre le direc­teur adjoint à la Délé­ga­tion à l’in­for­ma­tique Michel Monpe­tit et le CNET, afin d’uti­li­ser gratui­te­ment les lignes des PTT. Mais dès 1972, Louis Pouzin avait décou­vert via ses contacts que les PTT prépa­raient quelque chose en paral­lèle, « dans leur coin », au CNET. « Ils avaient commencé à program­mer un ordi­na­teur PDP-11 pour en faire un nœud de réseau servant à connec­ter des termi­naux. Le futur X25… » Le PDP-11 étant fabriqué par un Améri­cain, DEC, et non par CII, « les PTT ne s’en vantaient pas et n’en avaient donc parlé à personne ». Quand, en 1974, la Délé­ga­tion à l’in­for­ma­tique et le budget de Cyclades ont été suppri­més, « les PTT ont eu l’ama­bi­lité de ne pas reti­rer les lignes louées et de les garder en service. C’était une forme de laxisme bien­veillant : ils avaient gagné, ils voulaient le X.25, ils l’avaient eu ! » Mais derrière cet accès de gentillesse se cachait aussi autre chose : « Cela leur permet­tait de voir comment fonc­tion­nait notre système afin de peau­fi­ner leur propre projet, loin d’être achevé, car il n’a été opéra­tion­nel que quatre ans plus tard en 1978. » Louis Pouzin et son équipe pour­suivent donc leurs travaux pendant quatre ans en cati­mini, sans support ni budget, mais en utili­sant les lignes des PTT. Jusqu’au déman­tè­le­ment total du projet Cyclades.

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La fin de Cyclades
Crédits : Greg Funnell

L’avè­ne­ment d’In­ter­net

La mort de Cyclades n’a pas entraîné la fin du data­gramme. Il a simple­ment été repris par d’autres, sous un autre nom : TCP/IP. Un proto­cole sur lequel repose un réseau proche du Cate­net imaginé par Louis Pouzin : Inter­net. Retour en 1974. Louis Pouzin a 43 ans quand le projet Cyclades est sur le point d’être arrêté. « En août, il y avait eu un congrès sur les réseaux à Stock­holm, l’ICCC (Inter­na­tio­nal Confe­rence on Compu­ters and Commu­ni­ca­tions), à l’oc­ca­sion duquel j’avais publié un papier sur le data­gramme », explique l’in­for­ma­ti­cien. « Je croi­sais aussi beau­coup de cher­cheurs euro­péens et améri­cains dans le comité DataCom­mu­ni­ca­tions de l’IFIP (Inter­na­tio­nal Fede­ra­tion for Infor­ma­tion Proces­sing) auquel je parti­ci­pais… et la plupart des Améri­cains me disaient que le data­gramme était “bien meilleur” que les réseaux virtuels et Arpa­net ! » raconte Louis Pouzin. À l’époque, Vinton Cerf, profes­seur à Stan­ford de 31 ans, et Robert Elliot Kahn, 36 ans, chargé des études sur l’ar­chi­tec­ture du réseau Arpa­net pour la DARPA, planchent sur un proto­cole réseau d’échange de paquets capable de rempla­cer le NCP (Network Control Program), un « proto­cole de commu­ni­ca­tion poste-à-poste », utilisé jusqu’a­lors par Arpa­net. « Je rencon­trais Cerf et Kahn très souvent lors de diffé­rents congrès. Une petite mafia de cher­cheurs fabriquant des réseaux commençait à se consti­tuer : nous coopé­rions faci­le­ment, il n’y avait pas de concur­rence. Nous parta­gions tout », se souvient Louis Pouzin. « L’idée n’était pas de garder une idée pour soi : en recherche, si on ne partage pas, on prend du retard. » L’in­for­ma­ti­cien rit : « Je disais toujours à mes gars : “Faites-vous voler, car les gens qui vous volent ont mini­mum six mois de retard.” » Mais cette fois, Cyclades étant stoppé grâce aux PTT, le champ était libre « pour ceux qui repren­draient nos recherches ». ulyces-louispouzin-1 C’est ainsi que Vinton Cerf et Robert E. Kahn se sont empa­rés du concept du data­gramme, avec sa notion d’in­dé­pen­dance de paquets, pour leur propre proto­cole de commu­ni­ca­tion : « Ils ont fait le tour de l’Eu­rope à la recherche d’une solu­tion pour rempla­cer le NCP d’Ar­pa­net, qui était très limité. Ils ont visité les PTT, puis sont venus nous voir et fina­le­ment, ils ont choisi le data­gramme. » Les cher­cheurs améri­cains récu­pèrent l’idée… tout en écar­tant l’in­for­ma­ti­cien français et son équipe. « En discu­tant ensemble, nous avions convenu que nous ferions des modi­fi­ca­tions à notre système et qu’ils s’ali­gne­raient dessus pour en faire un proto­cole inter­na­tio­nal. Mais Bob Khan voulait créer un système à son nom : il a alors rusé et prétendu qu’il ne pouvait pas car il était déjà trop avancé dans son projet de proto­cole TCP (Trans­mis­sion Control Proto­col) », raconte Louis Pouzin, un peu agacé. « Une fois que les PTT nous ont supplanté avec le X25, vers 1975, nous avons tota­le­ment cessé de commu­niquer avec les Améri­cains », dit-il. Bien mal en a pris à Bob Khan et Vinton Cerf de refu­ser l’aide de Louis Pouzin, puisqu’il leur faudra huit ans pour rendre opéra­tion­nelle la suite TCP/IP, qui regroupe deux proto­coles utili­sant les data­grammes : TCP et IP. « Ils ont voulu s’écar­ter de mon proto­cole et ils n’ont pas bien réussi, en fait ! Ils ont intro­duit des complexi­tés inutiles, notam­ment une perte de fonc­tion­na­li­tés alors que le système de Cyclades permet­tait d’uti­li­ser des adresses de desti­na­tion non pas physiques, IP, mais virtuelles, pouvant se trou­ver dans n’im­porte quel système, indé­pen­dam­ment de la topo­lo­gie des réseaux physiques », regrette Louis Pouzin. ulyces-louispouzin-16

Pour l’in­ven­teur du data­gramme, le proto­cole à l’ori­gine d’In­ter­net est impar­fait : « Un numéro IP, chez les Améri­cains, c’est toujours un numéro du réseau IP. Et si l’on veut autre chose, il faut un deuxième proto­cole, par exemple HTTP. Or, ce système est néfaste lorsqu’on veut faire du multi­roa­ming (itiné­rance multiple) » – c’est-à-dire la possi­bi­lité d’en­voyer des données par plusieurs canaux. Selon l’in­for­ma­ti­cien, « les opéra­teurs sont obli­gés d’uti­li­ser un proto­cole supplé­men­taire pour trier la masse de données envoyées… ce qui est un vaste gâchis. » Après la victoire des PTT et la récu­pé­ra­tion de son idée par Khan et Cerf, l’homme nour­rit-il du ressen­ti­ment à l’égard de qui que ce soit ? Pas du tout. Louis Pouzin est serein. Aucun regret, aucune décep­tion, pas la moindre trace de jalou­sie. « Comme nous n’avons pas déposé de brevets, ils ne nous doivent rien ! Fina­le­ment, ce sont les Améri­cains qui ont sauvé les data­grammes ! Car s’ils ne les avaient pas récu­péré, à l’heure actuelle, nous utili­se­rions tous le X25 », note-t-il, chas­sant rapi­de­ment de son esprit cette idée effrayante. Non, Louis Pouzin n’a « pas vrai­ment » de regrets. D’ailleurs, indique-t-il, il est plus à l’aise dans l’ano­ny­mat.  « Comme toujours dans le milieu de la recherche et des idées, ce sont ceux qui les déve­loppent le plus large­ment, en surface, qui ont la répu­ta­tion. Pendant pas mal d’an­nées, tout le monde pensait que les data­grammes avaient été inven­tés par les Améri­cains, et je n’étais jamais cité…

Mais aujourd’­hui, grâce au travail des histo­riens du Net comme Valé­rie Scha­fer, la vérité a été réta­blie. » Signe que Louis Pouzin ne passe désor­mais plus au second plan : en 2013, il a été récom­pensé par le Queen Eliza­beth Prize for Engi­nee­ring, aux côtés de Robert Kahn, Vinton Cerf, Tim Berners-Lee et Mark Andrees­sen pour leurs « contri­bu­tions majeures à la créa­tion d’In­ter­net et du World Wide Web ». « Il faut savoir que dans la vie, il y a des tas de gens qui n’ont jamais eu aucune recon­nais­sance, bien qu’ayant fait de grandes choses », rela­ti­vise Louis Pouzin. Par exemple, qui a créé le Web ? « Beau­coup de gens pensent que Tim Berners-Lee, cher­cheur au CERN, a tout fait tout seul. Mais il avait un collègue, Robert Cailliau, un ingé­nieur belge, qui lui est tota­le­ment oublié alors qu’il a effec­tué un gros travail de RP pour convaincre le CERN que le concept imaginé par Berners-Lee en valait la peine, quand personne n’y croyait. »

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La reine d’An­gle­terre récom­pense Louis Pouzin
Crédits : DR

Et sans Louis Pouzin, Inter­net exis­te­rait-il ? « Il y aurait peut-être un Inter­net, mais il serait très, très diffé­rent. Sans moi, il n’y aurait pas de data­grammes. Je n’ai pas inventé Inter­net, la pater­nité revient à ceux qui ont mis en place Arpa­net. Même si ce système a très vite été dépassé, il est là le point de départ. Le data­gramme, c’était juste une évolu­tion », dit modes­te­ment Pouzin. Car sans l’in­ven­tion de Louis Pouzin, les compa­gnies aériennes utili­se­raient peut-être encore des « réseaux de message ». Elles conti­nue­raient peut-être à « faire des trans­mis­sions de plans de vol avec des systèmes de trans­mis­sion de messages, qui mettaient des heures à s’en­voyer ». Humble­ment, l’in­for­ma­ti­cien résume sa pensée : « J’ai parti­cipé à l’évo­lu­tion du trans­fert des données et de la commu­ta­tion de paquets en inven­tant puis en intro­dui­sant le concept du data­gramme, c’est tout. » En revanche, il remarque avec un air mali­cieux qu’aujourd’­hui, « les PTT doivent regret­ter de nous avoir supplanté avec le X25, car beau­coup de gens leur disent qu’à cause d’eux, la France a perdu la main sur Inter­net, alors qu’elle était très bien placée ».

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Louis Pouzin est beau joueur. Au point d’avoir rejoint, en 1980, son ennemi juré : le CNET. Retour en 1978. Le Plan Calcul est enterré depuis trois ans. Le gouver­ne­ment Giscard a fusionné CII avec Honey­well Bull. La France s’est reti­rée du consor­tium Unidata. Après avoir été invi­tée à lais­ser l’In­dus­trie se char­ger de la fabri­ca­tion des réseaux, l’équipe de Louis Pouzin aban­donne le projet Cyclades. « J’étais bien sûr énervé de voir Cyclades s’ar­rê­ter, mais dans la vie, tous les projets ont une fin. Alors, j’ai fait autre chose. J’ai conti­nué à m’oc­cu­per de réseaux, bien sûr, mais pas offi­ciel­le­ment », raconte le vieil homme.

En tant que direc­teur de projets pilotes à l’IRIA, Louis Pouzin super­vise des projets de recherche qui n’ont plus grand chose à voir avec les réseaux. Il gère de loin un projet de robo­tique, Spar­ta­cus, destiné à aider les tétra­plé­giques en leur permet­tant de « comman­der un robot capable de décro­cher le télé­phone ». Il lance aussi un projet de bases de données répar­ties, ainsi qu’un projet de réécri­ture d’Unix en langage Pascal plutôt qu’en C. En 1980, l’IRIA devient l’INRIA. Le minis­tère de l’In­dus­trie crée ensuite l’Agence pour le déve­lop­pe­ment de l’in­for­ma­tique (ADI), avec l’idée que « nous, les équipes réseaux de l’ex-IRIA, pouvions faire autre chose et travailler sur des appli­ca­tions ». La voca­tion de l’ADI est ainsi de « promou­voir les nouveaux usages de l’in­for­ma­tique en France (dans le secteur privé) et la recherche orien­tée vers ces usages ». L’équipe de Cyclades est tota­le­ment et défi­ni­ti­ve­ment déman­te­lée : « On m’a piqué presque tout mon effec­tif pour le répar­tir dans l’Agence de l’in­for­ma­tique. Il n’est plus resté à l’INRIA que des matheux. »

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Le site du CNET en 1999

L’in­for­ma­ti­cien refuse de rejoindre l’ADI. « Le président de l’agence, Bernard Lorimy, m’avait proposé de le suivre pour diri­ger des projets pilotes. Mais en réalité, c’était surtout pour gérer des dossiers : ça ne m’in­té­res­sait pas. Je consi­dé­rais que cette agence avait surtout été créée pour inci­ter les admi­nis­tra­tions et la France à évoluer vers les tech­no­lo­gies infor­ma­tiques, qui n’étaient évidem­ment pas très évoluées à l’époque », raconte Louis Pouzin. Avec quelques collègues (parmi eux Hubert Zimmer­mann), il offre ses services au CNET, le labo des Télé­coms. « J’ai contacté son direc­teur, Maurice Bernard, que je connais­sais bien, puis je suis passé chez l’en­nemi ! » lance-t-il en riant. « Le labo­ra­toire à l’ori­gine de la norme X25 nous a embau­chés parce qu’il voulait, lui aussi, mener des projets pilotes », ajoute-t-il. Mais moins d’un an plus tard, chan­ge­ment de direc­tion et de poli­tique : « Maurice Bernard a été remplacé par Jean-Pierre Poite­vin, un appa­rat­chik qui bloquait presque tous les projets à cause de sa vision très hiérar­chique des choses », se souvient Louis Pouzin. Frus­tré, l’in­for­ma­ti­cien reste tout de même au CNET mais change de casquette. Il colla­bore, au nom du labo des PTT, avec l’ETSI, l’Ins­ti­tut euro­péen des normes de télé­com­mu­ni­ca­tions, afin de déve­lop­per une norma­li­sa­tion en infor­ma­tique. En 1989, Louis Pouzin rejoint Theseus, une école de mana­ge­ment pour ingé­nieurs, à Sofia Anti­po­lis. Pendant quatre ans, il y enseigne l’in­for­ma­tique et les réseaux. Avant de prendre sa retraite, en 1993, à l’âge de 62 ans.

David contre Goliath

Les réseaux, Louis Pouzin conti­nuera toujours à s’y inté­res­ser, même retraité : « J’étais sans cesse solli­cité par des socié­tés de service pour parti­ci­per à des sémi­naires ou à des forma­tions pour les cadres. Puis en 2001, j’y ai replongé entiè­re­ment, quand un ancien secré­taire géné­ral de l’IRIA, l’am­bas­sa­deur Michel Peis­sik, m’a contacté pour prépa­rer le premier Sommet mondial de la société de l’in­for­ma­tion (SMSI). » Ce sommet de l’ONU sur la frac­ture numé­rique a pour but de « rappro­cher le niveau d’évo­lu­tion des pays déve­lop­pés et des pays émer­gents », explique Louis Pouzin. L’in­for­ma­ti­cien à la retraite parti­cipe alors à des réunions prépa­ra­toires à Genève – des réunions auxquelles il conti­nue, aujourd’­hui encore, de prendre part – dans le cadre du Forum sur la gouver­nance de l’In­ter­net (IGF), qui a succédé au SMSI. LouisPLors du premier SMSI, en 2002, Louis Pouzin rencontre tout un tas de diplo­mates qu’il tente de « conver­tir à l’In­ter­net ». Il se rend compte que « la plupart n’y connaissent rien en réseaux, à cause de l’in­tox améri­caine ». Il ajoute que « les Améri­cains racontent alors partout qu’In­ter­net, c’est très compliqué et qu’il ne faut surtout pas lais­ser les gouver­ne­ments s’en occu­per, car ils ne font que des bêtises. Au lieu de créer des struc­tures inter­na­tio­nales qui seraient selon eux inévi­ta­ble­ment bancales, ils conseillent aux États de les suivre et de coopé­rer avec l’ICANN, la société cali­for­nienne pour l’at­tri­bu­tion des noms de domaine. »

Lors de ses rencontres avec les diplo­mates arabes, chinois ou indiens, Louis Pouzin tient un discours radi­ca­le­ment diffé­rent. Il leur explique que « les réseaux, c’est bien moins compliqué qu’un système de trans­mis­sion par satel­lite, que c’est quelque chose qu’on peut faire partout, à condi­tion d’être formé ». Très vite, ses inter­lo­cu­teurs comprennent qu’ils ont inté­rêt à regar­der Inter­net de plus près. Lors des discus­sions des Like-Minded Coun­tries, qui regroupent les pays du Sud, « je leur expliquais les bons et les mauvais côtés de l’in­tox améri­caine », note Louis Pouzin. L’in­for­ma­ti­cien convainc nombre de diplo­mates de l’im­por­tance du multi­lin­guisme : « L’In­ter­net était en ASCII (Code améri­cain norma­lisé pour l’échange d’in­for­ma­tion), un langage infor­ma­tique dédié à l’an­glais. Et je leur ai bien fait comprendre que si leurs pays voulaient se déve­lop­per avec l’In­ter­net, ils devaient pouvoir s’en servir dans leur propre langue. » Résul­tat : suite à la pres­sion des pays émer­gents, qui sont bien conseillés par Louis Pouzin, l’IETF (Inter­net Engi­nee­ring Task Force) adopte en 2003 le proto­cole IDNA (Inter­na­tio­na­li­zed Domain Names in Appli­ca­tions), qui permet aux noms de domaine de conte­nir des carac­tères non défi­nis par le stan­dard ASCII. Alors que le SMSI débute, à Genève, cela fait déjà un an que Louis Pouzin a créé l’as­so­cia­tion Euro­linc, une « base de départ pour contrer la domi­na­tion améri­caine » dans laquelle il milite pour le multi­lin­guisme sur Inter­net, pour que les noms de domaine d’In­ter­net puissent « être en langue native ».

C’est en tant que repré­sen­tant d’Eu­ro­linc qu’il assiste au sommet. « Le premier texte de 2003 diffusé après le SMSI était déjà très expli­cite sur pas mal de choses : il fallait que chaque pays prenne en charge les poli­tiques publiques, la forma­tion, tout un tas de trucs. Il y avait là-dedans la “reli­gion” améri­caine, il fallait que les déve­lop­pe­ments soient essen­tiel­le­ment diri­gés par les socié­tés privées… sachant que l’In­ter­net, comme de bien entendu, était déve­loppé par le gouver­ne­ment. Ce que voulaient les Améri­cains, surtout, c’était permettre à leurs entre­prises d’avoir de belles parts de marché », explique Louis Pouzin, qui ne mâche pas ses mots. Le deuxième SMSI a lieu à Tunis, en 2005. Avec Euro­linc, l’in­ven­teur du data­gramme se rend aux réunions et n’hé­site pas à prendre la parole « quand il y a des conne­ries tech­niques dans les présen­ta­tions ». Il explique : « On pouvait éven­tuel­le­ment faire des contre-propo­si­tions pour dire que ce n’était pas bon. Mais ce qu’on pouvait faire dans le cadre du SMSI était assez margi­nal : le pouvoir était aux mains des Améri­cains et de leurs satel­lites cana­diens, anglais, austra­liens, néo-zélan­dais, japo­nais et israé­liens. L’Eu­rope, qui ne voulait pas se mouiller, ne prenait jamais posi­tion. »

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Le site français de l’ICANN

Au cœur des débats du SMSI : le concept de la gouver­nance de l’In­ter­net, qui est défi­nie dans le docu­ment final du Sommet, l’Agenda de Tunis pour la société de l’in­for­ma­tion. « Nous réaf­fir­mons les prin­cipes en 2003, selon lesquels l’In­ter­net est devenu une ressource publique mondiale et sa gouver­nance devrait consti­tuer l’une des prio­ri­tés essen­tielles de la société de l’in­for­ma­tion », peut-on lire dans le docu­ment. « La gestion inter­na­tio­nale de l’In­ter­net devrait s’opé­rer de façon multi­la­té­rale, trans­pa­rente et démo­cra­tique, avec la pleine parti­ci­pa­tion des États, du secteur privé, de la société civile et des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. Elle devrait assu­rer une répar­ti­tion équi­table des ressources, faci­li­ter l’ac­cès de tous et garan­tir le fonc­tion­ne­ment stable et sécu­risé de l’In­ter­net, dans le respect du multi­lin­guisme. » L’Union inter­na­tio­nale des télé­com­mu­ni­ca­tions (UIT), orga­ni­sa­trice du SMSI, indique « prendre l’en­ga­ge­ment d’œu­vrer réso­lu­ment en faveur du multi­lin­guisme de l’In­ter­net », et prône « l’uti­li­sa­tion des langues locales pour l’éla­bo­ra­tion de conte­nus, la traduc­tion et l’adap­ta­tion, les archives numé­riques et les diverses formes de médias numé­riques et tradi­tion­nels ». L’UIT insiste ainsi sur la néces­sité de « faire progres­ser l’adop­tion du multi­lin­guisme dans un certain nombre de secteurs : noms de domaine, adresses de cour­rier élec­tro­nique, recherche par mot-clé », de « mettre en œuvre des programmes auto­ri­sant la présence de noms de domaine et de conte­nus multi­lingues sur l’In­ter­net », et de « renfor­cer la colla­bo­ra­tion entre les orga­nismes concer­nés afin de pour­suivre l’éla­bo­ra­tion de normes tech­niques et de faci­li­ter leur adop­tion dans le monde entier ». « L’agenda de Tunis disait aussi expli­ci­te­ment que chaque pays était respon­sable du choix et de la gestion des noms de domaine, ainsi que des adresses IP. Et qu’au­cun autre pays n’était auto­risé à inter­ve­nir », note Louis Pouzin. « Pour­tant, l’ICANN, avec les USA derrière, conti­nue aujourd’­hui de s’en mêler. »

En 2005, Louis Pouzin, qui conti­nue de parti­ci­per très acti­ve­ment au Forum sur la gouver­nance de l’In­ter­net, qui succède au SMSI, a créé le NLIC (Native Language Inter­net Consor­tium), un groupe d’ex­perts inter­na­tio­naux, dont Nii Quay­not, le « père d’In­ter­net en Afrique », et Kang­sik Cheon, ancien membre du Groupe de travail sur la gouver­nance de l’In­ter­net (GTGI) de l’ONU, en partie à l’ori­gine de l’agenda de Tunis. Mission du NLIC : « promou­voir les langues natives sur le réseau mondial » et « des tech­no­lo­gies de gestion multi­lingue du Réseau ».

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Contre le mono­lin­guisme d’In­ter­net
Crédits : Fabien Soyez

Pour Louis Pouzin, l’In­ter­net a besoin des langues natives, « si on veut que tout le monde, pas seule­ment l’élite occi­den­tale, puisse s’en servir, et si on veut permettre un réel échange de connais­sances ». Il remarque : « Pendant 30 ans, les Améri­cains ont bloqué toute évolu­tion vers des langues qui soient autre chose que l’ASCII, mais aujourd’­hui, ils lâchent du lest. » Depuis la créa­tion des IDN (noms de domaine inter­na­tio­na­li­sés), Inter­net compte désor­mais une tren­taine de langues. « Mais il en existe 6 000 dans le monde ! On est donc encore loin d’avoir un Inter­net univer­sel », lâche Louis Pouzin. Le vieil infor­ma­ti­cien rêve à terme de « conte­nus créés dans leurs langues natu­relles », avec des « systèmes de recherche de données eux aussi basés sur les langues des pays ». Mais pour voir ce rêve se réali­ser, encore faudrait-il que la gouver­nance d’In­ter­net change. En mars 2016, après deux ans de négo­cia­tions, l’ICANN a adopté une nouvelle charte, qui le dote d’une direc­tion pluri­par­tite non-gouver­ne­men­tale. Ce qui signe, en théo­rie, la fin de l’hé­gé­mo­nie améri­caine sur le système des adresses Inter­net. Mais si l’ICANN a adopté cette charte censée consa­crer la fin de la tutelle améri­caine sur l’au­to­rité de régu­la­tion de l’In­ter­net, « force est de consta­ter que rien n’a changé ». Au contraire, remarque Louis Pouzin : « Le pouvoir reste aux mains des Améri­cains à travers le secteur privé et leurs entre­prises natio­nales. Cette façon de privi­lé­gier les GAFA (Google, Apple, Face­book, Amazon) est la reli­gion des USA depuis le SMSI. » La charte adop­tée par l’ICANN remonte à 2013 : lors du 8e Forum sur la gouver­nance de l’In­ter­net, « plusieurs commis­sions ont été créées, afin de créer un orga­nisme s’oc­cu­pant de la gouver­nance de l’In­ter­net, dégagé de la tutelle d’un quel­conque État… mais il est vite apparu que l’ICANN, que son président Fadi Chehade souhai­tait trans­for­mer en orga­nisme inter­na­tio­nal non-gouver­ne­men­tal, reste­rait fina­le­ment cet orga­nisme », explique l’in­for­ma­ti­cien. « Et pour cause : les comi­tés créés lors de l’IGF étaient compo­sés de personnes acquises à la cause améri­caine », ajoute-t-il. Pour l’in­ven­teur du data­gramme, c’était du théâtre. « L’ICANN garde en fait tout pouvoir, et sa direc­tion restera la même, au moins jusqu’à 2017. Rien n’a changé. Et suppo­sons que Donald Trump soit élu président des États-Unis en novembre 2016… on ne sait pas ce qui pour­rait se passer avec lui ! » Et que dire du DNS (Domain Name System), le système d’adresses du Réseau, cet annuaire unique au monde dans lequel les noms doivent être uniques ? « C’est une aber­ra­tion. On peut pas se servir d’In­ter­net sans passer par le DNS, qui est essen­tiel­le­ment un outil leur permet­tant d’avoir le mono­pole de l’In­ter­net », ajoute l’in­for­ma­ti­cien.

Déjà en 2006, tout juste après avoir fondé le NLIC, il indiquait au Monde que « s’at­taquer au mono­lin­guisme d’In­ter­net, c’est s’at­taquer à l’hé­gé­mo­nie améri­caine sur Inter­net ». Il expliquait ainsi que « voilà encore quelques années, les Améri­cains légi­ti­maient par un bara­tin tech­nique la néces­sité de faire fonc­tion­ner le DNS avec des carac­tères latins non accen­tués. Il n’y a aucune néces­sité tech­nique à cet état de fait : la seule “néces­sité” est de conser­ver le système actuel parce qu’il est géré aux États-Unis. Une préro­ga­tive qui donne à l’ad­mi­nis­tra­tion améri­caine la capa­cité tech­nique d’espion­ner le Réseau. » Dix ans plus tard, le discours de l’in­for­ma­ti­cien reste sensi­ble­ment le même.

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L’ex­ten­sion des beaux gosses

En atten­dant d’être fixé sur l’ave­nir de l’ICANN, Louis Pouzin mise sur les BRICS pour chan­ger les choses. « J’ai bon espoir que les pays émer­gents, du Brésil à la Chine, fassent chan­ger la gouver­nance améri­caine d’In­ter­net. La situa­tion actuelle ne chan­gera que suite à des rapports de force », lance-t-il. « La Chine a déjà créé son propre Inter­net en construi­sant son propre système de racine DNS. Il est très surveillé, mais il est en chinois et indé­pen­dant de l’ICANN. Et il y a fort à parier que la Russie va suivre », dit-il. Pour contrer le mono­pole de l’ICANN, Louis Pouzin a créé Open Root, une start-up qui permet de créer des noms de domaine hors de cet orga­nisme. « Nous vendons des racines ouvertes – des racines indé­pen­dantes de l’ICANN – aux utili­sa­teurs refu­sés par l’ICANN, ou refu­sant leurs condi­tions », explique-t-il. Ainsi, sa société a permis à la Bulga­rie, qui n’est pas parvenu à obte­nir une exten­sion dans la racine ICANN, d’avoir accès à son nom de domaine. Son TLD (domaine de premier niveau), .BG, est écrit en cyril­lique (.бr) grâce aux racines ouvertes. « Même si en terme de puis­sance finan­cière et de clien­tèle, Open Root n’est rien du tout face à l’ICANN, notre acti­vité permet de prou­ver que l’idée des racines ouvertes fonc­tionne, et que le mono­pole améri­cain n’est pas une fata­lité », assure Louis Pouzin.

La refon­da­tion d’In­ter­net

Et que pense l’in­ven­teur du data­gramme de l’In­ter­net d’aujourd’­hui, à l’ère post-Snow­den ? « Pas de raisons de chan­ger le réseau en tant que tel, qui repose sur le data­gramme. Un jour, sûre­ment, il exis­tera un nouveau système de commu­ni­ca­tion, mais pour le moment, Inter­net est une tech­no­lo­gie qui n’a pas besoin d’être rempla­cée », dit-il. Pour lui, « c’est plutôt au niveau poli­tique, donc au niveau de la gouver­nance, qu’il a besoin d’être refondu ». L’idée, « c’est que les États aient un vrai pouvoir de déci­sion face aux États-Unis. Mais un renver­se­ment de puis­sance est sur le point de se produire. Bien­tôt, leur empire commen­cera à s’ef­fri­ter. » Louis Pouzin en est convaincu.

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Louis Pouzin par Greg Funnell

Le chal­lenge sera aussi de contrer la surveillance de l’In­ter­net. Depuis plus de 15 ans, l’in­for­ma­ti­cien martèle aux personnes croi­sées lors des confé­rences que « l’In­ter­net est devenu, essen­tiel­le­ment, un outil d’es­pion­nage écono­mique ». « Jusqu’il y a peu, personne ne me croyait. Alors que si les USA avaient les moyens de pratiquer un espion­nage de masse, ce serait stupide de leur part de ne pas le faire ! Depuis qu’Ed­ward Snow­den a parlé, plus personne ne peut igno­rer cette situa­tion », lâche-t-il. Pour lui, à partir du moment où la NSA et les entre­prises améri­caines « sont capables d’ana­ly­ser tout ce que vous trans­met­tez, cela signi­fie que vous ne pouvez plus négo­cier avec des parte­naires, car ils ont déjà vos propo­si­tions avant que vous ne leur donniez ».

Trépi­gnant un peu sur son siège, dans le vacarme des machines à café, le pion­nier d’In­ter­net secoue la tête et pointe aussi du doigt la loi Rensei­gne­ment de juillet 2015 : « Vouloir surveiller tout le monde en inter­cep­tant les paquets de données ? C’est du gâchis. Cela ne sert à rien car ça ramasse telle­ment d’in­for­ma­tions qu’elles sont inex­ploi­tables. Et si on veut l’ex­ploi­ter manuel­le­ment, ça ne sera jamais fiable. » Il rit : « Mais bon, la surveillance, c’est à la mode ! Les Améri­cains ont mis en place un système énorme, alors ici, on se dit forcé­ment que ça doit être bien et qu’il faut faire la même chose pour ne pas rester en arrière. Alors que c’est en faisant pareil que ça arri­vera. » Le regard de l’in­ven­teur sur l’évo­lu­tion d’In­ter­net n’est guère posi­tif. « Au départ, c’était un truc de cher­cheurs. Tout le monde commu­niquait avec tout le monde, tout le monde était gentil, on parta­geait l’in­for­ma­tion… Mais assez vite, des gens se sont dit que cette info, mieux valait la garder pour soi et dépo­ser des brevets », explique-t-il. « Dans les années 1980, Inter­net a fini par être utilisé pour la publi­cité, et rapi­de­ment, le commerce à pris le dessus. Les Améri­cains se sont mis en tête de le commer­cia­li­ser avant de le surveiller. » Pour Louis Pouzin, l’In­ter­net d’aujourd’­hui n’est pas libre du tout, et si aujourd’­hui les choses bougent et que « beau­coup de pays ont acquis une tech­ni­cité suffi­sante pour se rendre auto­nomes et créer leur propre poli­tique Inter­net », reste à convaincre les élus. « Les hommes poli­tiques ne connaissent, bien souvent, pas grand chose à tout cela. C’est toute une géné­ra­tion d’élus qu’il faudra rempla­cer avant de chan­ger les choses », estime le président d’Open Root. Reste l’im­por­tance, aux yeux de Louis Pouzin, de disso­cier Web et Inter­net. « Aujourd’­hui, dans la tête des gens, le Web est devenu l’en­semble de ce qu’on fait avec l’In­ter­net… ce qui est un peu cala­mi­teux, car cela signi­fie­rait que le gars qui monte un système d’émis­sion de bitcoins fait de l’In­ter­net », lance-t-il. Face à cet abus de langage, il préfère parler de Cate­net, utili­sant le terme qu’il avait inventé à l’époque de Cyclades. « Entre spécia­listes, nous conti­nuons à parler de Cate­net pour décrire le réseau IP. C’est un système de commu­ni­ca­tion, de paquets, alors que le Web est simple­ment une appli­ca­tion », explique Louis Pouzin. Pour lui, le data­gramme reste la base : « S’il ne marche plus, il n’y a plus d’In­ter­net », lance-t-il en riant.

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Louis Pouzin a connu les premiers calcu­la­teurs

Louis Pouzin, qui paraît si serein, a-t-il connu des passages à vide ? Nour­rit-il des regrets ? Aime­rait-il être davan­tage reconnu ? « Lorsque Cyclades a été stoppé, j’étais un peu perdu, mais je n’ai jamais perdu mon temps, je suis toujours resté en mouve­ment, à la recherche d’autres projets. Pas besoin de regar­der en arrière ! Ni d’avoir de regrets : j’ai fait ce que j’avais à faire, c’est tout. » D’après lui, une bonne partie de sa carrière s’est basée sur des oppor­tu­ni­tés impré­vi­sibles, pour ne pas parler de hasard. L’in­for­ma­ti­cien n’a jamais conçu de plan de carrière : « C’est une perte de temps, mieux vaut profi­ter des oppor­tu­ni­tés quand elles se présentent. » Le reste repose sur « des initia­tives : si j’avais décidé de rester aux USA, chez Bull, ou chez les Télé­coms, j’au­rais sûre­ment eu un poste impor­tant. Mais je n’au­rais pas été heureux. » L’in­ven­teur du data­gramme est tenace : « Il faut toujours croire en ce qu’on fait, écou­ter son instinct. Au début, peu de gens croyaient au data­gramme, mais je m’y suis accro­ché et fina­le­ment, plus personne ne remet son utili­sa­tion en cause. » À l’époque de Cyclades, « certains me prenaient pour un fou, et j’ai eu beau­coup d’en­ne­mis. Mais comme je dis souvent, si on n’a pas d’en­ne­mis, c’est qu’on ne fait rien d’in­té­res­sant », lance-t-il en riant. Aujourd’­hui, Louis Pouzin commence enfin à être reconnu pour son travail à l’ori­gine d’In­ter­net.

En 2001, il s’est vu décer­ner un prix de l’IEEE (Insti­tute of Elec­tri­cal and Elec­tro­nics Engi­neers) pour « sa contri­bu­tion aux proto­coles qui ont permis le déve­lop­pe­ment de réseaux tel qu’In­ter­net ». En 2003, il a été fait Cheva­lier de la Légion d’hon­neur. Puis en 2012, à Genève, il s’est vu remettre par l’ISOC (Inter­net Society), un prix : le Temple de la renom­mée d’In­ter­net, qui récom­pense l’en­semble de la carrière d’une personne, en recon­nais­sance de ses contri­bu­tions signi­fi­ca­tives au déve­lop­pe­ment et à l’avan­ce­ment d’In­ter­net. https://www.youtube.com/watch?v=UmbCcUe6dZk Mais pour Louis Pouzin, qui avoue « préfé­rer la tranquillité de l’ano­ny­mat », la plus belle recon­nais­sance pour son travail sera venue de Grande-Bretagne, avec le Queen Eliza­beth for Engi­nee­ring. « Je suis assez imper­méable aux récom­penses, mais ça sert d’en avoir ! » s’amuse Louis Pouzin. « Je ne cherche pas à être reconnu dans la rue : ça m’em­mer­de­rait d’être une célé­brité. Je me satis­fait très bien d’un certain niveau d’ano­ny­mat. Je suis beau­coup plus tranquille comme ça », ajoute le pion­nier d’In­ter­net. Louis Pouzin n’est pas encore une star, mais désor­mais, diffi­cile de faire semblant de ne pas savoir que sans lui, il n’y aurait pas d’In­ter­net – en tout cas, en Angle­terre. En novembre 2015, il a décro­ché un « Lovie Award », caté­go­rie Special Achie­ve­ment. Lors de la céré­mo­nie des Lovies, qui récom­pensent chaque année le meilleur de l’In­ter­net euro­péen, voici ce que disait son inter­lo­cu­teur british en lui remet­tant son prix : « Par la sobriété de cette inven­tion et la simpli­cité de sa réso­lu­tion du trans­fert des paquets de données, Louis Pouzin a posé la pierre de base la plus impor­tante dans la créa­tion d’In­ter­net. »


Couver­ture : Louis Pouzin par Fabien Soyez (Créa­tion graphique par Ulyces).


 

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