par Freda Moon | 0 min | 5 décembre 2014

La Côte des Mosqui­­tos

Il n’est pas aisé de se rendre à Laguna de Perlas. Tout d’abord, il faut réser­­ver son siège sur un des vols mouve­­men­­tés desser­­vis par La Costeña, la seule compa­­gnie aérienne qui assure la liai­­son avec la fameuse – et isolée – Côte des Mosqui­­tos du Nica­­ra­­gua. Il faut une heure pour rejoindre Blue­­fields, une ville portuaire de 50 000 habi­­tants, depuis Mana­­gua, la capi­­tale du pays. Quand l’avion décolle à l’heure – et ici, ce n’est pas chose courante. Le prix du voyage est dissua­­sif pour beau­­coup dans une des régions les plus pauvres du second pays le plus pauvre de l’hé­­mi­­sphère nord. Nombreux sont ceux qui, lorsqu’ils souhaitent se rendre sur la côte, doivent enchaî­­ner bus et ferries, pendant huit heures ou plus – si tout va bien, ce qui n’ar­­rive jamais. ulyces-mosquitocoast-02 De Blue­­fields, située sur l’em­­bou­­chure de la rivière Escon­­dido, part un petit bateau à moteur en fibre de verre qu’on appelle ici une panga, remplie de passa­­gers et de marchan­­dises. Pastèques et piña­­tas en forme de Blanche-Neige se disputent les rares espaces libres. Un moteur de hors-bord propulse la panga à travers des canaux laby­­rin­­thiques qui sillonnent les forêts de mangrove, dépas­­sant les pêcheurs sur leurs frêles esquifs. À bord de l’un d’eux, un Mosquito tient sa canne dans une main, son télé­­phone dans l’autre. Sur un autre plus loin, on aperçoit des filets de pêche, des maté­­riaux de construc­­tion et une petite portée de cabots bien rachi­­tiques. La Côte des Mosqui­­tos était un refuge pendant des géné­­ra­­tions. Son terri­­toire se divise entre les auto­ch­­tones et les Afro-Carri­­béens, qui eux-mêmes se répar­­tissent en six groupes ethniques. Aucun d’eux n’a connu la colo­­ni­­sa­­tion des « Espa­­gnols », comme ils appellent les métis catho­­liques et hispa­­no­­phones qui forment la majo­­rité de la popu­­la­­tion du pays, et avec lesquels ils ont un conten­­tieux depuis des siècles. Malgré l’ar­­ri­­vée récente des métis, la Côte des Mosqui­­tos est un terri­­toire auto­­nome, doté de son propre gouver­­ne­­ment et de sa propre culture. Les Costeños parlent un mélange d’an­­glais, de créole et de dialectes auto­ch­­tones, mangent des ragoûts de pois­­son au curry et écoutent de la musique coun­­try, consé­quence d’an­­nées d’échanges commer­­ciaux avec le Texas et la Loui­­siane. La région sert de décor au livre de Paul Theroux et au film de Peter Weir qui en est adapté, The Mosquito Coast, dans lequel Harri­­son Ford incarne un inven­­teur misan­­thrope au bord de la folie, qui cherche déses­­pé­­ré­­ment à appri­­voi­­ser le terri­­toire et civi­­li­­ser ses habi­­tants. Le jour­­na­­liste améri­­cain Stephen Kinzer l’a décrite comme « une île des Caraïbes qui, à la suite d’une catas­­trophe natu­­relle, a dérivé vers l’Amé­­rique centrale et s’est retrou­­vée au milieu d’un pays avec lequel elle n’a rien en commun ».

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Le trajet depuis Blue­­fields, par Freda Moon

À Laguna de Perlas, il n’y a ni banque, ni super­­­mar­­ché. Deux routes pavées et une borne de télé­­pho­­nie mobile font office de marqueurs de progrès. Cepen­­dant, on y trouve une demi-douzaine d’églises, ainsi que la plus grande et la plus incon­­grue des maisons de la ville – une demeure ressem­­blant à un manoir en carton-pâte sorti tout droit d’une banlieue de la Cali­­for­­nie du sud – qui appar­­tient à une femme qui, d’après les habi­­tants du coin, a fait fortune dans le trafic de drogue. Ici, on est pêcheur ou fermier : on part en mer pour travailler sur des bateaux de croi­­sière et des tankers de marchan­­dises ; on vit dans des villages faits d’ar­­doise, de béton et de ciment ; et dans des lotis­­se­­ments de fortune encer­­clés par des manguiers. Au large de la côte, un archi­­pel d’îles peuplées de coco­­tiers forme les Pearl Cays. Ce sont de petites parcelles de terre (la plus large mesure 26 hectares) très fragiles : en quelques années, sous les assauts de l’ex­­ploi­­ta­­tion humaine et les caprices de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, une île peut être rayée de la carte. Autre­­fois lieu d’ac­­cos­­tage pour les pirates et les explo­­ra­­teurs, les contre­­ban­­diers et les trafiquants, les cayes sont aujourd’­­hui inha­­bi­­tées, mais large­­ment utili­­sées par les villages tout proches, qui les consi­­dèrent comme un bien commun. Elles font figure d’aires de repos dans l’es­­prit marin de la Côte des Mosqui­­tos, un endroit où les pêcheurs et les voya­­geurs viennent se réfu­­gier pour échap­­per à l’orage, le temps d’une nuit. « Nous voyons les cayes comme un endroit où les gens vont pêcher ou cueillir des noix de coco », m’ex­­plique Wesley Williams, un histo­­rien proprié­­taire d’une maison d’hôte à Laguna de Perlas. « Jamais personne n’au­­rait voulu les vendre. »

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Laguna de Perlas, par Freda Moon

Et pour­­tant, quinze ans aupa­­ra­­vant, c’est préci­­sé­­ment ce qu’a fait un énig­­ma­­tique homme d’af­­faires venu d’ailleurs. Sept îlots de l’ar­­chi­­pel se sont retrou­­vés sur le marché inter­­­na­­tio­­nal des îles priva­­ti­­sées et ont été ache­­tés par des person­­nages tous plus excen­­triques les uns que les autres : une ancienne play­­mate et sa famille, suivis à la trace par une équipe de télé-réalité ; un dandy new-age origi­­naire de Nouvelle-Zélande bien décidé à orga­­ni­­ser les fêtes les plus folles du monde ; ainsi qu’un inven­­teur français qui rêvait de possé­­der son propre complexe hôte­­lier, lequel serait exclu­­si­­ve­­ment dédié aux sports nautiques. Ainsi, ils ont débarqué et ils ont fait construire. Mais dès leur arri­­vée, des voix discor­­dantes se sont faites entendre. Les habi­­tants de Laguna de Perlas arguaient que les îles sont des zones communes proté­­gées par la Cons­­ti­­tu­­tion. Une célèbre avocate spécia­­li­­sée dans les droits de l’homme qui avait appris son métier aux États-Unis, une certaine Maria Luisa Acosta, s’est alors empa­­rée de l’af­­faire. Quelques semaines plus tard, son mari a été retrouvé mort. Acosta a quitté la Côte, et la popu­­la­­tion est retour­­née au silence. Depuis, les hommes qu’A­­costa tient pour respon­­sables du décès de son époux sont toujours en liberté, et les cayes ont été irré­­vo­­ca­­ble­­ment défi­­gu­­rées. Ce que les habi­­tants racontent au sujet du deve­­nir de leurs îles – et au sujet d’Acosta – est à la fois surréa­­liste et tragique. Mais ce n’est que l’énième histoire d’un affron­­te­­ment entre les puis­­sances de l’argent et la volonté fragile des humbles, dans une passe d’armes où les promo­­teurs agissent à la manière des empires colo­­niaux de jadis, qu’on croyait bel et bien dispa­­rus. Comme le rappelle un rapport publié cette année par le Groupe de travail inter­­­na­­tio­­nal pour les affaires auto­ch­­tones (Inter­­na­­tio­­nal Work Groupe for Indi­­ge­­nous Affairs), les inves­­tis­­seurs étran­­gers absorbent les terres à une vitesse affo­­lante, déplaçant les popu­­la­­tions dans un mouve­­ment « sans cesse crois­­sant de déve­­lop­­pe­­ment des fron­­tières ». Aujourd’­­hui, plus d’une décen­­nie après, alors que le dossier de l’as­­sas­­si­­nat de son mari est entre les mains de la branche juri­­dique de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion des États améri­­cains, à Washing­­ton, D.C., Acosta est persua­­dée qu’elle peut enfin obte­­nir une chose rare dans cet envi­­ron­­ne­­ment hostile : la justice.

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Une cay déserte, par Freda Moon

El Griego

Dans l’uni­­vers des célé­­bri­­tés et des super-riches, l’at­­trait que peuvent avoir des îles privées et isolées est évident. En lieu et place des douves et des ponts-levis du Moyen-Âge s’étend une mer chaude et accueillante. Mais vivre à temps complet sur une île de ce genre, si sédui­­sante soit-elle, signi­­fie vivre éloi­­gné de tout – litté­­ra­­le­­ment et méta­­pho­­rique­­ment –, sauf de ce qu’on peut y amener avec soi. Il faut une certaine dose de cran et de volonté pour fran­­chir les étapes qui séparent le désir de s’of­­frir une île déserte du fait d’em­­mé­­na­­ger sur cette dernière pour y vivre.

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Peter Tsokos

Sans ces personnes capables de faire le grand saut, le site Tropi­­cal-Islands.com n’au­­rait jamais connu la gloire. Ayant senti le vent tour­­ner en pariant sur le déve­­lop­­pe­­ment expo­­nen­­tiel du marché des îles priva­­ti­­sées, le site a ouvert ses portes en 1999. Son design était pauvre et le visi­­teur devait cliquer sur des bulles pour passer d’une page à l’autre. Le slogan : « Votre propre ROYAUME dans le monde d’aujourd’­­hui. » Malgré son fond blanc rempli de texte et d’hy­­per­­liens, et ses photos des Pearl Cays de piètre qualité, le senti­­ment d’éva­­sion était bien là. Les descrip­­tions des offres étaient maladroites, mais les prix – 105 000 dollars pour l’île la moins onéreuse – avaient été habi­­le­­ment réflé­­chis : suffi­­sam­­ment hauts pour dres­­ser des barrières à l’en­­trée, mais suffi­­sam­­ment bas pour donner au client l’im­­pres­­sion de faire une bonne affaire. En tout, le site propo­­sait à l’époque sept ou huit cayes. Un de leurs deux argu­­ments de vente était la possi­­bi­­lité de renom­­mer son île – « Marquez l’his­­toi­­re… Vivez sur une île dont vous aurez choisi le nom ! » Et l’autre mettait en avant la « main d’œuvre peu coûteuse ». L’homme qui a lancé ce site web est un entre­­pre­­neur aux cheveux noirs du nom de Peter Tsokos. El Griego, comme on a fini par l’ap­­pe­­ler dans les médias sud-améri­­cains, était arrivé sur la Côte des Mosqui­­tos au début des années 1990. Le Grec vivait depuis peu aux États-Unis, où il semble­­rait qu’il ait passé du temps au Texas et en Floride – suffi­­sam­­ment du moins pour obte­­nir la natio­­na­­lité améri­­caine. Le Nica­­ra­­gua n’était pas le premier endroit où Tsokos avait acheté des terres : plus au sud, au Costa Rica et au Panama, il avait égale­­ment fait main basse sur des proprié­­tés. En dehors de ces éléments biogra­­phiques diffi­­ciles à confir­­mer, on ne sait rien de lui. À Blue­­fields, Tsokos a entendu parler d’un avocat origi­­naire de Laguna de Perlas, Peter Marti­­nez. Ensemble, ils ont commencé à rencon­­trer et à trai­­ter avec des gens qui affir­­maient possé­­der tout ou partie de Laguna de Perlas et des îles alen­­tours. Une de ces familles vivait à Miami, une autre sur Corn Island et la troi­­sième à Blue­­fields. Inter­­ro­­gez cinq personnes origi­­naires de Laguna de Perlas et vous enten­­drez cinq histoires diffé­­rentes sur la manière dont Tsokos a fait l’ac­qui­­si­­tion des cayes. longform-30303-1408665766-37Après quoi Marti­­nez s’est présenté devant les sept membres du conseil des anciens de la commu­­nauté pour solli­­ci­­ter leur avis. Le proprié­­taire d’un hôtel de Laguna de Perlas lui avait d’abord suggéré de les corrompre. Bill McCoy, ancien pêcheur travaillant aujourd’­­hui pour la Société pour la Conser­­va­­tion de la Vie sauvage (Wild­­life Conser­­va­­tion Society), se souvient : « Il leur a fait une belle offre en leur disant : “Nous géné­­re­­rons de l’em­­ploi, nous allons vous aider à construire des églises et des écoles.” Et ils ont tous dit oui, car il avait l’art de bien présen­­ter les choses. » Certains ont cru voir une entour­­loupe dans la propo­­si­­tion de Marti­­nez, avançant que les titres de propriété, certains vieux de plus d’un siècle, avaient été fabriqués de toute pièce et que Tsokos les avait obte­­nus pour une bouchée de pain : 36 000 dollars pour les sept. Marti­­nez rejette ces accu­­sa­­tions : « C’était un acte sous seing privé, appuyé par les docu­­ments légaux néces­­saires. » Il ne confirme pas le prix de vente, même s’il dit se rappe­­ler avoir négo­­cié une somme supé­­rieure à celle avan­­cée par les habi­­tants du coin. « On a acheté au prix affi­­ché », affirme-t-il. Une fois les contrats signés, les ennuis ont commencé. « C’est à partir de là que les habi­­tants se sont mis en colère, se souvient McCoy. Ils se sont dits qu’ils n’au­­raient jamais dû les lais­­ser faire. »

La play­­mate

Jayne Gaskin est fière d’avoir été l’une des premières ache­­teuses de Tsoko. Elle vit aujourd’­­hui à Londres, depuis son retour du Nica­­ra­­gua, où elle a vécu de nombreuses années. Elle est toujours très atta­­chée aux Pearl Cays – à tel point qu’elle se les est faites tatouées. Elle a moins d’égard pour les habi­­tants de la région, qu’elle décrit comme des gens pares­­seux, igno­­rants et peu dignes de confiance. « Ils picolent », dit-elle, sans prendre la peine de dissi­­mu­­ler son mépris. « On peut les ache­­ter avec un paquet de clopes ou une bouteille de bière. » Quand je l’ai eue au télé­­phone, Gaskin était sur la défen­­sive. Sa fille, qui veut deve­­nir actrice, a même pris le combiné pour remettre en cause ce que j’avançais des statuts juri­­diques des cayes. Cette dernière a plus tard ajouté qu’elle « tombe­­rait » sur tous ceux qui écrivent des « bobards » à ce sujet sur Inter­­net. « Nous allons devoir pour­­suivre des gens, dit-elle. Nous avons de très bons avocats à Mana­­gua. »

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Jayne Gaskin
Crédits : Myspace

Que les Gaskin soient aussi méfiants est tout à fait compré­­hen­­sible. Ils ont peut-être fui le Nica­­ra­­gua, mais leur avenir finan­­cier se joue dans les Pearl Cays. Les médias britan­­niques et l’émis­­sion de télé-réalité dont Gaskin a été la vedette la présentent comme une play­­mate sur le retour. Au télé­­phone, elle refuse de parler de sa vie person­­nelle, affir­­mant que lorsqu’elle a acheté l’île en 2000, elle était femme au foyer et ne se faisait guère d’illu­­sions sur son avenir en Angle­­terre. Elle ne se souciait que de trou­­ver un moyen de « sortir de cette foire d’em­­poigne [qu’é­­tait l’An­­gle­­terre] ». « Tout le monde rêve de vivre sur une île déserte quand il fait froid dehors, non ? » Un jour, Jayne est tombée sur Tropi­­cal-Islands.com. C’est là qu’elle a vu pour la première fois Lime Cay, une île au charme de dépliant touris­­tique d’en­­vi­­ron 5 hectares : une bande de sable blanc encer­­clant une forêt de palmiers verts, posée sur une eau turquoise qui semble tout droit sortie d’une piscine de luxe. Vue du ciel, Lime Cay est un îlot en forme de cœur. « Les nombreux coco­­tiers indiquent qu’on y trouve de l’eau claire, peut-on lire dans la légende. Cette cay peut tout à fait accueillir une rési­­dence moderne. » Lime Cay était affi­­chée à 299 000 dollars. Gaskin a vendu sa maison du Hamp­­shire, ainsi que la plupart de ses biens. Avec son compa­­gnon, Phil Broadhead (qui fini­­rait par prendre le nom de sa bien-aimée) et ses trois enfants, âgés entre 8 et 13 ans, ils se sont envo­­lés pour la Côte des Mosqui­­tos. Un produc­­teur de l’émis­­sion de télé-réalité No Going Back, qui suit dans leur périple des Anglais ayant décidé de partir vivre à l’étran­­ger, a entendu parler des Gaskin. Jayne était un person­­nage tout indiqué – extra­­­va­­gante et vulgaire, avec son allure de star du porno à la retraite – et son île, qu’elle ne tarda pas à rebap­­ti­­ser Jaynique, était télé­­gé­­nique à souhait (elle fut plus tard utili­­sée comme décor pour une version espa­­gnole low-cost de Koh-Lanta Super­­vi­­vientes). L’émis­­sion, qui devait au départ n’être qu’un épisode de la première saison de No Going Back, a immé­­dia­­te­­ment dénoté du reste du show, dans lequel des Anglais étaient la plupart du temps confron­­tés à des problèmes triviaux, comme la réno­­va­­tion des gout­­tières d’un château français. Avec les Gaskin, les produc­­teurs avaient leur lot de spec­­ta­­cu­­laire et de sensa­­tion­­nel. Quatre mois plus tard, une suite a été envi­­sa­­gée. Bien que la famille Gaskin ne soit appa­­rue que deux fois sur Chan­­nel 4 (en janvier et en avril 2002), ils ont fait parler d’eux pendant des années, les télé­s­pec­­ta­­teurs s’inquié­­tant à leur sujet, se deman­­dant s’ils étaient encore en vie. Au début de l’épi­­sode, Jayne, Phil et les enfants se tiennent debout sur les côtes anglaises, non loin de leur ancienne propriété du Hamp­­shire, le regard tourné vers l’ho­­ri­­zon. Jayne est engon­­cée dans son manteau de four­­rure blanc, ses cheveux blonds jaillis­­sant d’une toque elle aussi en four­­rure. Elle ressemble à un cône glacé. Une voix-off senten­­cieuse annonce ce à quoi les spec­­ta­­teurs vont assis­­ter : « Leur rêve a tourné au cauche­­mar et douze mois plus tard, leurs vies ont été brisées. »

« Je veux cette île. Et j’adore respi­­rer l’odeur du napalm le matin. C’est ça, qui va se passer. C’est la guerre ! » — Jayne Gaskin

Dans une des premières scènes tour­­nées au Nica­­ra­­gua, on peut voir la famille partir faire des courses en panga – que Jayne voulait abso­­lu­­ment faire peindre en rose bonbon. Dans une autre séquence, les Gaskin se trouvent dans une armu­­re­­rie quand leur fils pointe un énorme fusil sur sa petite sœur de 8 ans pour s’amu­­ser. Jayne assiste passi­­ve­­ment à la scène, dans son body argenté au décol­­leté verti­­gi­­neux. Lorsqu’ils arrivent enfin à desti­­na­­tion, ils découvrent que la maison n’est pas habi­­table. Commencent alors de longues jour­­nées de ménage, d’éla­­gage et de brico­­lage. Les Gaskin passent leur temps à orga­­ni­­ser des courses de crabes, à se prome­­ner nus sur la plage ou à s’inquié­­ter de l’état critique de leurs finances. La vie sur Jaynique est diffi­­cile mais, d’une façon ou d’une autre, la petite famille parvient à joindre les deux bouts. Par la suite, Jayne a commencé à coucher avec un homme du coin, que Phil avait embau­­ché pour l’ai­­der dans la réno­­va­­tion de la maison. Quand son amant, Teodoro, a eu une liai­­son avec la cuisi­­nière, Jayne a décidé de le bannir de l’île. Mais la vie senti­­men­­tale l’an­­cienne play­­mate n’était pas le seul arc narra­­tif de la série : bien­­tôt, les respon­­sables de la commu­­nauté ont commencé à se plaindre de la présence des Gaskin, et ont émis des doutes sur la léga­­lité de l’opé­­ra­­tion d’achat de Jaynique. Dans une autre séquence de No Going Back, la caméra suit la famille jusqu’à un rendez-vous tendu avec le maire de Laguna de Perlas, au cours duquel les Gaskin essaient de le convaincre que leur présence est une aubaine pour ce terri­­toire rongé par la misère. « C’est un signe d’es­­poir, dit Phil. C’est le futur, comme au Bélize il y a vingt-cinq ans. Ils n’avaient rien, et main­­te­­nant ils ont tout. » Le maire ne réagit pas. « Les biens du peuple – du peuple auto­ch­­tone – ne peuvent pas être louées, ni même être données », affirme-t-il sans ciller. Les cayes, annonce-t-il à la caméra, sont sacrées, et trans­­mises d’une géné­­ra­­tion à l’autre. « On n’aban­­don­­nera pas notre combat », conclut-il. La bataille s’est inten­­si­­fiée. McCoy, l’em­­ployé de la Société pour la Conser­­va­­tion de la Vie sauvage, avait été embau­­ché pour surveiller la nidi­­fi­­ca­­tion des tortues sur les îles. Mais un jour, il a été jeté en prison pour viola­­tion de propriété privée, après s’être rendu sur Jaynique. « J’ai dû signer un docu­­ment qui stipu­­lait que je ne retour­­ne­­rais plus jamais sur les cayes », se souvient-il. Une péti­­tion a commencé à circu­­ler. Les habi­­tants voulaient qu’on mette un terme à la coupe des mangroves, et ils s’alar­­maient de l’éro­­sion qui enta­­mait sérieu­­se­­ment les îles, de plus en plus dépour­­vues de leurs protec­­tions natu­­relles. Très vite, une mani­­fes­­ta­­tion a été orga­­ni­­sée et une flot­­tille de pangas a conduit les acti­­vistes de Laguna de Perlas jusque sur le seuil de la maison des Gaskin. Arnoldo Aleman, alors président du Nica­­ra­­gua, a été impliqué dans l’af­­faire et s’est rendu sur l’île lui aussi, accom­­pa­­gné d’une équipe de télé­­vi­­sion. Là, il a assuré au peuple en colère que tout allait être fait pour remé­­dier à ces fâcheux inci­­dents.

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Jayne Gaskin fait face à la colère des habi­­tants
Crédits : Rico­­chet TV

Les Gaskin demeu­­raient méfiants. Phil a accusé les mani­­fes­­tants de racisme, et Jayne était prête à s’ar­­mer pour leur résis­­ter. « Je ne vais pas me défi­­ler », disait-elle aux équipes de No Going Back. « Je veux cette île. Et j’adore respi­­rer l’odeur du napalm le matin. C’est ça, qui va se passer. C’est la guerre ! » Le retour de flamme a été violent. Tard une nuit, la petite famille a été kidnap­­pée par quatre hommes armés, jetée sur un hors-bord et rançon­­née à hauteur d’un million de dollars. Les ravis­­seurs étaient masqués, mais les Gaskin ont reconnu la voix de leur leader : c’était Teodoro, l’an­­cien amant de Jayne. Phil a répliqué, renver­­sant de l’es­­sence sur l’un des hommes, qui a coulé jusqu’au moteur. Le bateau a pris feu et les Gaskins ont nagé jusqu’aux mangroves, où ils se sont cachés pour la nuit. Ils ont survécu, mais Phil s’en est sorti avec une grave infec­­tion respi­­ra­­toire. « Il n’y a que dans mes rêves que je parviens à m’échap­­per de cette île », confiait-il aux camé­­ras de No Going Back.

L’avo­­cate

Maria Luisa Acosta est assise dans la salle d’at­­tente aux murs verts de l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Mana­­gua. Sous la lumière glauque des tubes au néon, un poste télé­­vi­­sion retrans­­met une rencontre de foot­­ball dont les commen­­taires assour­­dis­­sants enva­­hissent l’es­­pace exigu. Pour se faire entendre, Maria Luisa doit haus­­ser la voix. Alors qu’elle me raconte sa vie, je me fais la réflexion que, dans son t-shirt blanc et ses jeans déla­­vés, elle ressemble davan­­tage à une jeune acti­­viste qu’à l’avo­­cate inter­­­na­­tio­­na­­le­­ment renom­­mée qu’elle est en réalité. Ses oreilles sont parées de boucles d’oreille en forme de noix de coco. Avec ses cheveux noir frisés et décoif­­fés – pas l’ombre d’un cheveu blanc ne pointe sur le crâne de cette femme de 54 ans – et ses yeux ronds immenses, elle m’évoque une Betty Boop très polie, mais parée au combat. Comme la plupart des habi­­tants du Paci­­fique, Acosta confesse qu’elle a grandi sans rien connaître de la Côte des Mosqui­­tos. Sa famille vivait à Chinan­­dega, une ville agri­­cole et rela­­ti­­ve­­ment riche située non loin de la fron­­tière avec le Hondu­­ras. Son père était avocat d’af­­faires et sa mère possé­­dait une phar­­ma­­cie. Alors que le pays s’en­­fonçait dans la guerre civile, dans les années 1970, elle et ses cinq frères et sœurs ont pris la fuite. Tous ou presque ont débarqué à Miami : Acosta, elle, a choisi Bogotá, en Colom­­bie, où elle a débuté ses études de droit. « Je pensais vouloir travailler dans une banque, montée sur des talons hauts », se souvient-elle.

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Maria Luisa Acosta, par Freda Moon

Acosta a fina­­le­­ment décro­­ché une bourse Fulbright, qui lui a permis d’as­­sis­­ter aux cours de l’Uni­­ver­­sité de l’Iowa, où elle a étudié aux côtés de James Anaya, un avocat spécia­­lisé dans les droits de l’homme qui a fini par deve­­nir Rappor­­teur spécial sur les droits des peuples auto­ch­­tones aux Nations Unies (Il n’a quitté son poste qu’en mai dernier, nde). Quand Acosta a enfin pu retour­­ner sur ses terres natales, elle a commencé à travailler avec Anaya sur un dossier qui allait boule­­ver­­ser le droit inter­­­na­­tio­­nal : c’était la première fois qu’un groupe auto­ch­­tone faisait valoir ses droits sur des terres desti­­nées à être vendues. Pour Acosta, cela a été une expé­­rience inouïe : « J’avais l’im­­pres­­sion que je pouvais tout faire », dit-elle. Ce qui devait n’être qu’un simple projet – elle avait été embau­­chée le temps de la mission – a duré sept ans et, au bout du compte, Acosta a fondé le Centre pour l’as­­sis­­tance légale aux peuples auto­ch­­tones. Afin de se rappro­­cher des commu­­nau­­tés qu’elle repré­­sen­­tait désor­­mais, elle a emmé­­nagé dans une petite maison jaune, nichée sur une colline de Blue­­fields. Une nuit de 1994, un ami l’a présenté à un beau profes­­seur de chimie de l’uni­­ver­­sité, Fran­­cisco García. García, alors âgé de 37 ans, avait passé sa vie à Blue­­fields. Mais l’en­­droit n’était plus le même. À l’époque, les routes n’étaient même pas en terre, mais recou­­vertes de gazon. Le commerce de la drogue et sa myriade de dangers n’avaient pas encore contraint les habi­­tants qui pouvaient se l’of­­frir à forti­­fier leurs proprié­­tés avec des barbe­­lés. « On pouvait lais­­ser sa maison ouverte jour et nuit », se souvient Donald Weil, méde­­cin et ancien ami de García, lorsqu’il évoque le Blue­­fields d’an­­tan. Quand il était jeune, García avait un goût prononcé pour la fête, et un vrai problème avec le rhum. Le soir où Acosta et lui sont sortis danser la première fois, il avait arrêté de boire, rencon­­tré Dieu et survécu à la longue route emprun­­tée par ceux qui avaient fui la guerre civile pour rejoindre les États-Unis. Comme Acosta, il avait été marié, puis divorcé. « Nous sommes un peuple trau­­ma­­tisé », dit-elle. Quand ils ont fait connais­­sance, Acosta ne se cher­­chait pas d’époux. Le précé­dent avait fait d’une pierre deux coups en l’aban­­don­­nant ainsi que ses deux enfants. Mais au bout d’un an, García et elle sont deve­­nus bons amis. Il leur fallait faire davan­­tage que de passer leurs nuits à admi­­rer les étoiles, pour être heureux ensemble. Lui n’était pas du tout impliqué dans le mili­­tan­­tisme, mais cet aspect de la person­­na­­lité d’Acosta l’in­­té­­res­­sait. Ils se sont mariés et García a emmé­­nagé avec elle. Il s’oc­­cu­­pait des enfants de sa nouvelle épouse comme s’ils étaient les siens. « Je lui disais qu’a­­vant lui, ma vie était comme du pain sec, me confie Acosta. Mais main­­te­­nant qu’il était là, j’avais du beurre sur mes tartines ! »

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L’an­­cienne maison d’Acosta à Blue­­fields, par Freda Moon

García ensei­­gnait à la faculté qui venait d’ou­­vrir ses portes – l’Uni­­ver­­sité indienne et cari­­béenne de Blue­­fields – et faisait tour­­ner un petit commerce de tissu, tout en étant égale­­ment le président de la chambre de commerce locale. « Les gens l’ado­­raient », se souvient Weil. À l’époque, Acosta aussi jouis­­sait d’une bonne répu­­ta­­tion. Dans les rues de Blue­­fields, les gens l’ap­­pe­­laient « Doctora » quand ils la croi­­saient. Elle avait repré­­senté un groupe de pêcheurs mosqui­­tos et créoles qui avaient intenté un procès à leur employeur, récla­­mant de meilleures condi­­tions de travail, et leur avait permis d’ob­­te­­nir une compen­­sa­­tion à hauteur de 150 000 dollars. Au sud de la ville, elle s’était occu­­pée d’un litige foncier pour les Créoles de Monkey Point. Selon Allen Claire, respon­­sable d’une commu­­nauté locale, son honnê­­teté était inha­­bi­­tuelle : à l’in­­verse des autres avocats de Blue­­fields, qui vendaient leur loyauté au plus offrant, Acosta ne récla­­mait jamais d’argent. Elle n’en avait pas besoin : elle était finan­­cée par des orga­­ni­­sa­­tions non gouver­­ne­­men­­tales. Les droits des auto­ch­­tones n’ont jamais été la spécia­­lité des tribu­­naux de Blue­­fields, et beau­­coup ne consi­­dé­­raient pas Acosta comme une vraie profes­­sion­­nelle. D’autres nour­­ris­­saient des doutes quant à ses véri­­tables moti­­va­­tions. Pour Peter Marti­­nez, « elle collec­­tait de l’argent et se faisait du fric sur le dos des droits des auto­ch­­tones ». Quand Acosta a décidé de s’oc­­cu­­per de l’af­­faire des Pearl Cays, Jayne Gaskin n’a vu en elle qu’un fauteur de trouble faisant tout pour atti­­ser la colère d’une commu­­nauté inca­­pable de s’or­­ga­­ni­­ser seule. « C’étaient des gens simplets », insiste Gaskin.

Le dandy

« Nous ne voulions pas faire de vagues, raconte Martin Thomas. Nous tenions à rester discrets. » Son visage s’illu­­mine d’un sourire mali­­cieux. Avec son teint olivâtre et ses cheveux poivre-et-sel soigneu­­se­­ment coif­­fés, Thomas a conservé l’ap­­pa­­rence du modèle qu’il était. « Mais peut-être que les lustres et les antiqui­­tés tape-à-l’œil n’étaient pas ce qu’il y a de plus discret », admet-il, les yeux plan­­tés dans l’objec­­tif de la caméra. « Mais je crois qu’au final, je suis arrivé à donner une impres­­sion d’har­­mo­­nie. »

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Martin Thomas et sa famille

Thomas, sa femme Jeni­­fer et leurs quatre enfants ont été les derniers expa­­triés à façon­­ner une cay à leur image. Origi­­naires de Nouvelle-Zélande, ils étaient suivis par un repor­­ter télé qui docu­­men­­tait le moindre de leurs faits et gestes. Ils sont arri­­vés en 2002, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils avaient mal choisi leur moment. Acosta s’était déjà empa­­rée de l’af­­faire des cayes, et l’une de ses tâches prin­­ci­­pales consis­­tait à véri­­fier si ce qu’on disait sur Tsokos était vrai – notam­­ment sa propen­­sion à arro­­ser les poli­­ciers locaux afin qu’ils endossent le rôle de milice privée pour le compte des habi­­tants des cayes. Rapi­­de­­ment, elle a commencé à émettre des doutes sur les acti­­vi­­tés de l’en­­tre­­pre­­neur, en calquant sa métho­­do­­lo­­gie sur celle qu’elle avait employée, avec succès, dans l’af­­faire des Créoles de Monkey Point. « Qu’on puisse vendre les cayes est aussi incon­­ce­­vable pour nous que de vendre la Maison-Blanche pour un Améri­­cain », explique-t-elle. Marti­­nez, lui, estime que les réformes consti­­tu­­tion­­nelles ne sont pas rétro­ac­­tives, et que les cayes ont toujours été privées, comme le prou­­vaient les titres qu’il avait ache­­tés. Les Thomas sont arri­­vés comme la cerise sur le gâteau, un gâteau en appa­­rence déli­­cieux mais truffé d’em­­mer­­de­­ments. Martin avait connu une trajec­­toire atypique : issu d’une famille catho­­lique pratiquante, il avait quitté la Nouvelle-Zélande pour travailler en tant que mannequin en France et en Italie, avant de tenter sa chance à Holly­­wood. Il avait fini par reve­­nir au pays, où il avait suivi les préceptes de la philo­­so­­phie New-Age. « On se sentait moins “chré­­tiens” qu’ “illu­­mi­­nés” », écrit-t-il dans son livre Slice of Heaven : A family on the move. Bien que Martin soit un homme raffiné – ses enfants s’ha­­billent à l’iden­­tique, jupes en soie pour les filles et bermu­­das pour les garçons –, lui et sa femme ont toujours été des aven­­tu­­riers dans l’âme. Armés de leur nouvelle philo­­so­­phie, ils ont mis sur pieds un voyage qui les entraî­­ne­­rait aussi loin que possible de la Nouvelle-Zélande. Avec l’argent gagné au cours d’une opéra­­tion finan­­cière qui leur avait été profi­­table, la famille Thomas s’est offerte une villa en Italie. Ils l’ont alors trans­­for­­mée en Bed & Break­­fast de luxe, avec harpe, piano, lustres en cris­­tal et bien d’autres acces­­soires que Martin, au cours d’une inter­­­view, a décrit comme du « chic débraillé ». Peu après, Martin a aperçu une publi­­cité en ligne à la suite de laquelle il a sauté dans un avion pour partir à la rencontre de Tsokos. Pour un demi-million de dollars, les Thomas ont fait l’ac­qui­­si­­tion de Wild Cane Cay, qu’ils ont rebap­­ti­­sée Little Eden.

Une balle de calibre .25 avait trans­­percé son coeur, le tuant sur le coup.

Avec ses 13 hectares, c’était la plus grande des îles propo­­sées par Tsokos, et ses plages abri­­taient la plus impor­­tante popu­­la­­tion de tortues de l’ar­­chi­­pel. Sur l’une de ses côtes, Jeni­­fer et Martin voulaient construire une villa clinquante : le sol, les tabou­­rets de bar et la table de la salle à manger seraient en palis­­sandre, et on y comp­­te­­rait plus d’une douzaine de portes-fenêtres. Les draps des lits seraient en coton égyp­­tien, la piscine remplie d’eau de source et la chambre prin­­ci­­pale aurait sa harpe, de grands miroirs et une vue impre­­nable sur le jardin, où trône­­rait en bonne place une Vénus alan­­guie. On parle­­rait de cet endroit comme d’un véri­­table « temple du bien-être ». C’était un rêve digne de Gatbsy le Magni­­fique. Mais on ne saura jamais si Thomas savait où il mettait les pieds. Il dit aujourd’­­hui avoir « passé des heures à recher­­cher [son] île avant d’en ache­­ter une », mais le jour où un bateau a accosté sur Little Eden et que la famille Thomas s’est retrou­­vée nez-à-nez avec des habi­­tants de la région, des acti­­vistes, des photo­­graphes, des repor­­ters, des poli­­ciers et des membres du gouver­­ne­­ment, il s’est senti « aban­­donné », comme il l’a écrit plus tard. Le matin suivant, Thomas s’est rendu à Blue­­fields pour parler au Grec. Il se souvient avoir collé Tsokos au mur, et celui-ci lui a répondu que la situa­­tion n’était le fait que de poli­­ti­­ciens oppor­­tu­­nistes, qui agitaient le spectre de l’éco­­lo­­gie pour bloquer les inves­­tis­­se­­ments étran­­gers. L’île appar­­te­­nait bel et bien aux Thomas, et il n’avait qu’une seule chose à faire : affir­­mer son statut d’hôte de l’un des plus précieux joyaux des Caraïbes nica­­ra­­guayennes.

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Les ruines de la maison des Thomas, par Freda Moon

C’était tout ce que Thomas souhai­­tait entendre. Peut-être était-il moins agres­­sif que Jayne Gaskin, mais sa plume trahit malgré tout son arro­­gance. « Je savais que nous étions des pion­­niers, écrit-il. Nous ne pouvions décem­­ment pas aban­­don­­ner. »

Le meurtre

Un lundi de prin­­temps, en 2002, quelques semaines après qu’A­­costa a offi­­ciel­­le­­ment pris les rênes du dossier de Laguna de Perlas, elle a été invi­­tée à s’ex­­pri­­mer devant l’as­­so­­cia­­tion huma­­ni­­taire Pastors for Peace sur les condi­­tions de vie des peuples auto­ch­­tones de la région. Les mili­­tants améri­­cains qui avaient orga­­nisé l’évé­­ne­­ment sont arri­­vés en retard, et Acosta n’a terminé son allo­­cu­­tion qu’a­­près 20 h. Elle avait égale­­ment égaré les clefs de son domi­­cile, mais cela impor­­tait peu puisque son mari n’était pas de sortie ce soir-là : il pour­­rait lui ouvrir. Quand elle est arri­­vée sur le palier, personne n’est venu lui ouvrir et elle a songé qu’il devait s’être absenté. Ses enfants étant à la fac, Acosta a dû prendre son mal en patience. Elle s’est rendue chez un voisin, qui lui a dit ne pas avoir aperçu son époux depuis plusieurs heures. Elle s’est alors réso­­lue à passer à l’acte : « Je me suis dit que j’al­­lais entrer par la fenêtre. » Elle s’est exécu­­tée, passant par la fenêtre d’une des chambres du premier étage, imitant ses enfants lorsqu’ils décou­­chaient. Celle-ci restait toujours ouverte et elle n’a eu qu’à la pous­­ser pour péné­­trer à l’in­­té­­rieur de la maison, avant de se rendre dans le salon. C’est là qu’elle a trouvé son mari, allongé sur le sol dans une posi­­tion étrange. Son visage était tumé­­fié, ses mains et ses pieds entra­­vés par des liens solides. Une balle de calibre .25 avait trans­­percé son cœur, le tuant sur le coup. « J’ai eu l’im­­pres­­sion de tomber dans un trou noir », dit-elle.

D’après le juge, Acosta devait cacher quelque chose.

Acosta a aban­­donné l’af­­faire des Pearl Cays et a quitté Blue­­fields. Presque immé­­dia­­te­­ment, elle a iden­­ti­­fié un suspect : l’homme à qui elle avait loué l’ap­­par­­te­­ment indé­­pen­­dant sis au premier étage de sa maison, pour 100 dollars par mois. Il s’ap­­pe­­lait Iván Argüello Rivera, un Nica­­ra­­guayen venant d’un des quar­­tiers en péri­­phé­­rie de la capi­­tale. Il avait aménagé peu de temps avant le meurtre de García et il avait depuis soudai­­ne­­ment disparu, lais­­sant l’ap­­par­­te­­ment vide. Mais pourquoi, s’est alors deman­­dée Acosta, quelqu’un serait-il venu de Mana­­gua pour assas­­si­­ner son mari ? La nouvelle du meurtre s’est répan­­due à Laguna de Perlas, et la bataille pour la conser­­va­­tion des cayes est restée lettre morte. « Quand j’ai entendu la nouvelle, je me suis dit : “Mon Dieu, qu’a­­vons-nous fait ?” », se souvient Ingrid Cuth­­bert, une ancienne membre du conseil des sages. Bien qu’au­­cune preuve ne soit parve­­nue à relier Tsokos et Marti­­nez au meurtre de García, la rumeur de leur impli­­ca­­tion s’est propa­­gée comme une traî­­née de poudre. Acosta en était égale­­ment convain­­cue, et quand on lui a demandé de témoi­­gner devant le tribu­­nal pénal de Blue­­fields, quelques semaines plus tard, elle avait pris la déci­­sion de le faire savoir à tous. Argüello Rivera, a-t-elle affirmé au juge, était l’homme qui avait appuyé sur la gâchette. Quant aux deux Peter, ils avaient assu­­ré­­ment comman­­dité le meurtre. Ainsi a débuté le long et sinueux voyage d’Acosta dans les méandres d’un système judi­­ciaire sans queue ni tête. Selon une récente étude du Forum écono­­mique mondial, qui a examiné le degré d’in­­fluence dont disposent les poli­­ti­­ciens sur les diffé­­rents systèmes judi­­ciaires natio­­naux, le Nica­­ra­­gua est un des pays les plus corrom­­pus au monde : des 142 pays listés, il occupe la 136e place. Sergio León, un jour­­na­­liste de Blue­­fields, décrit la justice nica­­ra­­guayenne en ces termes : « La loi et l’ordre n’y existent pas. » Quelques jours après le coup d’éclat d’Acosta, le juge en charge d’enquê­­ter sur ces affir­­ma­­tions, Julio Acuña Cambro­­nero, a inspecté sa maison pour exami­­ner la scène de crime. Elle lui a parlé de l’étrange coup de télé­­phone qu’elle avait reçu de la part d’un homme qui préten­­dait connaître l’as­­sas­­sin de son mari : « “Je connais Ivan Argüello, il a tué mon frère” », se rappelle-t-elle avoir récité au juge. « “Je ne pouvais rien y faire, mais vous si. Et je veux vous aider.” »

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Maria Luisa Acosta et son mari

Acosta ne savait pas quoi faire de cette nouvelle donnée. Peu impor­­tait qui il était, son inter­­­lo­­cu­­teur semblait être sur les traces d’Argüello Rivera. Il savait, par exemple, qu’Argüello Rivera était de retour à Mana­­gua, qu’il avait une main atro­­phiée, et qu’il n’ar­­rê­­tait pas de se vanter d’avoir tué le mari d’Acosta. Mais l’homme au télé­­phone avait le ton d’un justi­­cier, et préve­­nir les auto­­ri­­tés lui semblait être la meilleure chose à faire. Quand elle s’est exécu­­tée, on lui a posé une étrange ques­­tion : Avait-elle tenté de « rete­­nir » Argüello Rivera ? Pourquoi, se deman­­dait-elle, une victime – et une citoyenne – comme elle voudrait-elle séques­­trer l’as­­sas­­sin de son mari ? Puis, à nouveau, elle a reçu une visite inat­­ten­­due. Acosta avait accusé Marti­­nez d’être impliqué dans le meurtre de García, mais celui-ci s’est présenté à son domi­­cile accom­­pa­­gné d’Acuña Cambro­­nero (« J’ai parfai­­te­­ment le droit de parti­­ci­­per à toutes les étapes de l’enquête », s’est-il justi­­fié) lors de la recons­­ti­­tu­­tion. Alors que des hommes fouillaient son domi­­cile, Acosta a répondu aux allé­­ga­­tions de la justice avec une phrase qui, elle l’a appris plus tard, lui cause­­rait bien du tort. « Ce n’est pas mon rôle, se souvient-elle avoir dit. C’est celui de la police. » Quelques semaines plus tard, Acuña Cambro­­nero a accordé une inter­­­view à La Prensa, le quoti­­dien natio­­nal. Tsokos et Marti­­nez étaient appa­­rus devant la cour et avaient nié toute impli­­ca­­tion dans le meurtre du mari d’Acosta, mais aucune déci­­sion offi­­cielle n’avait encore été pronon­­cée. Pour­­tant, cela n’a pas empê­­ché le juge de lâcher une bombe dans la presse : Acosta était deve­­nue un suspect dans son enquête. « Je ne comprends pas pourquoi, en tant que victime, elle s’in­­té­­resse si peu aux allées et venues des suspects du meurtre », dit-il. D’après le juge, elle devait cacher quelque chose, et elle ne lui lais­­sait d’autre choix que de voir en elle une complice poten­­tielle du meurtre de son mari. « Je n’épargne personne », dit-il.

Le Français

Les deux premiers épisodes de No Going Back se concluent sur le cœur défaillant de Phil, agoni­­sant à l’hô­­pi­­tal de Blue­­fields, où il combat toujours son infec­­tion respi­­ra­­toire déve­­lop­­pée après le kidnap­­ping de sa famille. Un texte en surim­­pres­­sion à la fin du programme informe les télé­s­pec­­ta­­teurs que Phil est mort en décembre 2001, quelques semaines avant la diffu­­sion de l’émis­­sion. Mais alors que le premier épisode était déjà déran­­geant, le second s’est avéré carré­­ment grotesque. « Il ressemble à un pois­­son rouge qui cherche déses­­pé­­ré­­ment de l’air », confiait Jayne aux repor­­ters de No Going Back dans les premières minutes de l’épi­­sode. Jayne s’est arran­­gée pour que le corps de Phil soit trans­­féré dans la ferme d’un ami du couple, Steve Hill, un Améri­­cain aux cheveux longs qui avait fait fortune dans l’éle­­vage de serpents et dans le commerce d’ani­­maux exotiques. Tout le monde le connais­­sait mieux sous le nom de Snake Man (l’homme aux serpents, ndt). Jayne a enterré Phil sur les terres de la ferme aux serpents plutôt que de le renvoyer en Angle­­terre, et Chan­­nel 4 a retrans­­mis vers trois millions de foyers les images du corps livide de Phil, étendu dans un modeste cercueil doublé de satin. On y voit Jayne derrière son mari, un bustier rose pour tenue de deuil. « Je ne pour­­rai jamais le rempla­­cer », dit-elle. Phil est alors mis en terre dans une tombe en béton, et l’homme aux serpents retourne auprès de Jayne et de ses enfants. Fin de la retrans­­mis­­sion.

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La villa aban­­don­­née de Jayne Gaskin, par Freda Moon

Les Gaskin n’ont pas été les seuls à dire adieu à leur rêve. En 2001, un émigré améri­­cain arrivé tout droit de France, Chris­­tian Billard, s’est offert la Water Cay pour un million de dollars. Après avoir inventé, breveté et auto­­risé la revente d’un dispo­­si­­tif sophis­­tiqué de pêche à la mouche, il était fin prêt pour réali­­ser un vieux rêve : ouvrir un complexe hôte­­lier construit autour de la pêche. Il a renommé son île Coco Cohiba, avant d’en­­tre­­prendre la construc­­tion d’un petit hôtel, qui pouvait accueillir jusqu’à douze clients. Il offi­­cie­­rait égale­­ment comme chef cuisi­­nier du complexe, et son ambi­­tion était de propo­­ser à ses hôtes une nouvelle forme de sophis­­ti­­ca­­tion touris­­tique. « Pas de télé­­phone, pas de télé­­vi­­sion, pas de fax dans les chambres, pas de para­­pluie dans les cock­­tails… » expliquait-il à un repor­­ter en 2001. Billard a dépensé un million de dollars en travaux et embau­­ché douze guides et femmes de chambre. Les problèmes sont surve­­nus presque immé­­dia­­te­­ment. Les pêcheurs, qui payaient 2 600 dollars la semaine pour le gîte, le couvert et la pêche, se plai­­gnaient de la pauvreté des eaux des cayes, ainsi que de leurs guides, qui n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient. Les habi­­tants du village voisin maudis­­saient Billard, qui leur inter­­­di­­sait l’ac­­cès à son puits – la seule source d’eau dispo­­nible sur plusieurs kilo­­mètres à la ronde –, un point de ravi­­taille­­ment pour eux depuis des géné­­ra­­tions. Deux ans après son ouver­­ture, le Coco Cohiba avait déjà disparu des mémoires, se souvient aujourd’­­hui Bill Ninke, un pêcheur qui s’était rendu sur l’île au prin­­temps 2004. Les toits des chambres étaient criblés de trous, les natifs de la région volaient la nour­­ri­­ture, les employés avaient démis­­sion­­né… Billard « a tout aban­­donné et il est aujourd’­­hui introu­­vable. Tout ce qui restait là-bas a été pillé », dira Ninke quelques années plus tard.

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Little Eden Cay sur priva­­teis­­land­­son­­line.com

Sur Little Eden, les Thomas semblaient s’en sortir un peu mieux. Les respon­­sables locaux ne sont jamais reve­­nus, et leurs menaces en cas de nouvelles construc­­tions n’ont jamais été mises à exécu­­tion. Pour­­tant, avant même la fin de leurs travaux, le couple a décou­­vert que Jeni­­fer était enceinte de son cinquième enfant, une fille – qu’ils ont plus tard prénom­­mée Coco. « Ce n’était pas l’en­­droit idéal pour élever un nouveau-né », écrit Martin. Les Thomas avaient englouti en tota­­lité un million de dollars dans Little Eden. Ils ont décidé d’y retour­­ner puis, une fois la villa ache­­vée, l’ont vendue avec la Cay en prime. Dans un dépliant publi­­ci­­taire de dix pages qu’ils avaient mis en ligne, Little Eden était décrite avec une profu­­sion de détails, de la sélec­­tion de certains bois (« pour préser­­ver l’as­­pect natu­­rel de notre construc­­tion, sans qu’elle ne soit trop gran­­diose ou tape-à-l’œil pour autant ») jusqu’aux dimen­­sions des poutres qui soute­­naient le toit. Aucune mention n’était faite des conflits avec les habi­­tants. Au contraire, leur île était présen­­tée comme « un inves­­tis­­se­­ment solide » pour ceux qui souhai­­taient profi­­ter du boom immo­­bi­­lier dont le Nica­­ra­­gua était le récent théâtre. Little Eden, concluait la réclame, avait été « appri­­voi­­sée » et trans­­for­­mée en un « magni­­fique para­­dis civi­­lisé ». Prix affi­­ché : 3,95 millions de dollars.

Le pois­­son meurt par la bouche

À Blue­­fields, Acuña Cambro­­nero n’avait trouvé aucune preuve de l’im­­pli­­ca­­tion d’Acosta dans le meurtre de son mari, ni de celle de Tsokos et Marti­­nez. Au lieu de cela, le juge avait décidé qu’un seul homme serait pour­­suivi pour la mort de García : Argüello Rivera. L’avo­­cat d’Acosta, Silvio Lacayo, n’en croyait pas ses oreilles. Acuña Cambro­­nero avait été saisi pour véri­­fier les dires de sa cliente et déni­­cher les preuves de ce qu’elle avançait, mais Lacayo n’a trouvé aucune trace de ces recherches dans le dossier de l’ins­­truc­­tion. « Il n’a jamais rien fait », dit-il.

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Iván Argüello Rivera

Lacayo a fait appel, et l’af­­faire a pris un tour­­nant plus étrange encore. Acuña Cambro­­nero lui a demandé de parti­­ci­­per au coût des photo­­co­­pies – 8 dollars. Bien que ce genre de pratique était offi­­ciel­­le­­ment punie par le droit nica­­ra­­guayen, Lacayo s’est plié aux exigences – du moins a-t-il essayé. « Dans un pays aussi corrompu que le nôtre, on n’ap­­pelle plus cela des pots-de-vin. C’est entré dans les mœurs. » Mais quand Lacayo a amené la somme à la secré­­taire du juge, cette dernière l’a refu­­sée. « Le juge m’a demandé de ne pas accep­­ter votre argent », voici ce que Lacayo s’est entendu dire ce jour-là. Le 3 juin 2002, l’ap­­pel a défi­­ni­­ti­­ve­­ment été rejeté : le papier pour les photo­­co­­pies n’avait pas été fourni. « Ils m’ont repro­­ché de ne pas avoir rendu un dossier suffi­­sam­­ment fourni, dit Lacayo. Ils ne m’ont rien dit de plus. Simple­­ment : “Vous n’avez pas rempli toutes les cases.” » Lacayo est allé se plaindre des agis­­se­­ments du juge et a requis une sanc­­tion disci­­pli­­naire, à la suite de laquelle Acuño Cambro­­nero a été muté. Mais il avait toujours de la famille à Blue­­fields et, le croi­­sant en ville quelques années plus tard, Lacayo lui a demandé, sourire en coin, combien il avait touché pour enter­­rer l’af­­faire Acosta de la sorte. « Por la boca muere el pez » a dit le juge pour toute réponse : le pois­­son meurt par la bouche. Au cours d’une brève inter­­­view télé­­pho­­nique, Acuña Cambro­­nero m’a avoué ne pas se souve­­nir de l’af­­faire, et m’a renvoyé vers Roberto Larios, le porte-parole de la Cour de justice du Nica­­ra­­gua. Larios a décliné toutes mes demandes d’en­­tre­­tien. Pendant ce temps-là, Acosta a conti­­nué de voya­­ger aux États-Unis, où elle donnait des inter­­­views aux jour­­na­­listes et mili­­tait pour les droits de l’homme. Après le lance­­ment par Amnesty Inter­­na­­tio­­nal d’une campagne en son nom qui a fini par atti­­rer l’at­­ten­­tion de Mana­­gua, la police natio­­nale a commencé sa propre enquête. Rapi­­de­­ment, les auto­­ri­­tés ont décou­­vert que le pisto­­let Lorcin de calibre .25 utilisé pour tuer García appar­­te­­nait en fait à Peter Marti­­nez. Dans le rapport balis­­tique du 3 septembre 2002, on peut lire que la balle qui a tué García prove­­nait bien de cette arme. Pour Marti­­nez, tout part de là : cette enquête est le travail « d’of­­fi­­ciers corrom­­pus et de leurs amis » qui ont « fomenté » un complot contre lui, comme il l’a expliqué à des jour­­na­­listes à l’époque. Au tribu­­nal de Blue­­fields, un juge a décidé de suivre la thèse de Marti­­nez, et trois des poli­­ciers qui avaient rédigé le rapport balis­­tique ont été recon­­nus coupables d’avoir falsi­­fié des docu­­ments offi­­ciels. « Cette situa­­tion a beau­­coup choqué au sein de la commu­­nauté », se souvient León, le jour­­na­­liste. « On ne savait plus comment discer­­ner le Bien du Mal. » Mais, comme c’était devenu l’ha­­bi­­tude au long de cette affaire, le verdict a rapi­­de­­ment été révisé : les poli­­ciers ont été relaxés en appel.

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Maria Luisa Acosta à l’en­­ter­­re­­ment de son mari

Puis, au cours de l’été 2004, la police a fait une descente dans un quar­­tier nica­­ra­­guayen du Costa Rica. Là, ils ont trouvé l’homme qu’A­­costa avait dési­­gné comme étant le meur­­trier de son mari. Argüello Rivera avait été condamné par contu­­mace pour le meurtre de García, et les poli­­ciers lui ont remis la main dessus, alors qu’il vivait sous une fausse iden­­tité. Sur une photo publiée dans la presse natio­­nale, on peut voir Argüello Rivera les yeux rivés au sol, impas­­sible. Il porte un baggy et un polo débou­­tonné, sa mous­­tache est parfai­­te­­ment taillée. Deux offi­­ciers sourient derrière lui : l’un regarde même direc­­te­­ment l’objec­­tif. Une fois sous les verrous, le tueur s’est confessé et a fait la une de tous les jour­­naux. En guise de réponse à un jour­­na­­liste qui lui avait demandé s’il avait déjà mis les pieds à Blue­­fields, Argüello Rivera a répondu que c’était Peter Tsokos qui l’y avait envoyé. Quand la nouvelle a atteint le nord du pays, Acosta a prié la cour d’en­­tendre la dépo­­si­­tion de l’homme qui avait tué son mari. Mais ses efforts sont restés vains, et les procu­­reurs ont argué qu’Argüello Rivera et son complice étaient des tueurs que n’obli­­geaient que leurs instincts « crimi­­nels » et « anti­­so­­ciaux », comme ils l’ont précisé dans un rapport légal. Acosta, ajou­­taient-ils, tentait « en vain de compliquer l’enquête ». La bataille d’Acosta contre la justice nica­­ra­­guayenne a duré cinq ans. Elle était sur le point d’ac­­cep­­ter de perdre devant les tribu­­naux de Laguna de Perlas – contre un « bull­­do­­zer », dit-elle –, mais elle n’a pas pu se résoudre à lais­­ser impuni le meurtre de son époux. Durant l’été 2007, elle a rassem­­blé quan­­tité de notes et de docu­­ments, qu’elle a réunis dans de larges piles sur un coin de son bureau, et a déposé une plainte devant la Commis­­sion des droits de l’homme de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion des États améri­­cains. Si la commis­­sion accep­­tait de prendre en compte sa dépo­­si­­tion, cela implique­­rait que le système judi­­ciaire du Nica­­ra­­gua avait violé les droits de l’homme, et que l’af­­faire pouvait finir devant la même Cour inter­­­na­­tio­­nale qui, dix ans plus tôt, avait rendu un juge­­ment inédit ayant fait d’Acosta l’avo­­cate des droits des peuples auto­ch­­tones la plus célèbre des Caraïbes. « Cela ne me rendra pas mon mari, dit-elle. Mais cela permet­­tra peut-être que des choses pareilles ne se repro­­duisent pas. »

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Des huttes, par Freda Moon

Pink Pearl

Le site de Tsokos s’est vola­­ti­­lisé en 2009 et son nom de domaine appar­­tient désor­­mais à quelqu’un d’autre, qui n’en­­tre­­tient aucun rapport avec lui. Alors même qu’une rapide recherche Google propose des pages et des pages d’aver­­tis­­se­­ments quant aux problèmes juri­­diques et à la violence engen­­drés par l’af­­faire des Pearls Cays, plusieurs de ces îles sont toujours à vendre. Leur statut d’îles priva­­ti­­sées, déclare Marti­­nez, a été confirmé par les cours de justice nica­­ra­­guayennes, ce qui a scellé dans le marbre les tran­­sac­­tions effec­­tuées par Tsokos. Ces déci­­sions ont enclen­­ché de nombreuses protes­­ta­­tions qui ont « para­­lysé » Blue­­fields, comme l’ex­­plique un jeune repor­­ter (« Dehors les juges corrom­­pus ! » était l’un des slogans), et il est impos­­sible de dire si elles vont conti­­nuer, main­­te­­nant que la Côte des Mosqui­­tos a, pour la première fois, dessiné sa fron­­tière locale. Ce proces­­sus, qui porte le nom de « démar­­ca­­tion », a rendu claire et offi­­cielle l’ap­­par­­te­­nance de ces terres aux commu­­nau­­tés locales. Et cela n’a fait que confir­­mer les dires des habi­­tants : les Pearl Cays appar­­tiennent à la commu­­nauté de Laguna de Perlas. Pour­­tant, le maire, Oswaldo Morales Sambola, ne saurait préju­­ger de l’im­­pact que cela doit entraî­­ner pour les proprié­­taires des lieux. Quand je lui ai demandé s’ils pouvaient rester, il m’a répondu :

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Un Sapajou capu­­cin, par Freda Moon

« Oh, vous savez, nous ne sommes pas si agres­­sifs que cela… » Il s’est inter­­­rompu pour écla­­ter de rire. « Dans certains endroits, les gens leur deman­­de­­ront sûre­­ment de foutre le camp et de ne plus jamais remettre les pieds ici. » Il a ri de nouveau. Pour Acosta, cette ques­­tion de propriété est réglée depuis 1987, quand la consti­­tu­­tion du Nica­­ra­­gua a été amen­­dée en vue de proté­­ger les terres commu­­nales. Mais ce n’est plus son combat désor­­mais. Elle s’oc­­cupe toujours du centre d’ac­­tion légale et d’af­­faires impliquant les auto­ch­­tones, mais la bataille juri­­dique autour des cayes demeure vive dans son esprit. Elle n’est jamais retour­­née à Laguna de Perlas, plus de dix ans après la mort de son mari. En 2010, la Commis­­sion inter-améri­­caine des droits de l’homme a accepté de révi­­ser son dossier, et à l’au­­tomne dernier, elle a témoi­­gné dans ses bureaux, à Washing­­ton. Une déci­­sion devrait tomber d’ici la fin de l’an­­née. Tsokos, lui, semble avoir disparu. Bien qu’il ait tenu un busi­­ness en ligne pendant dix ans, il n’a laissé aucune trace, sur la Toile ou hors ligne. Les efforts répé­­tés pour tenter de le joindre par email, télé­­phone ou par voie postale ont tous été vains. Récem­­ment, un autre site web, priva­­teis­­land­­son­­line.com, a fait son appa­­ri­­tion. C’est un showroom virtuel pour ceux qui veulent s’of­­frir une île privée. Géré par Private Island, Inc., le site est souvent mis en avant par des publi­­ca­­tions comme le New York Times ou Condé Nast Trave­­ler, et semble avoir trouvé sa clien­­tèle. Celle-ci fait aujourd’­­hui les beaux jour d’HGVT et de son émis­­sion, Island Hunters, un maga­­zine qui recherche et loue des îles privées pour des gens pouvant s’of­­frir aussi bien « un hôtel 6 étoiles ou qui préfèrent des condi­­tions de survie plus rudes ». Le site prétend atti­­rer plus de quatre millions de visi­­teurs uniques par an. On trouve trois des Pearl Cays sur Private Islands Online. L’une d’entre elles est Crawl Cay, présen­­tée ici sous le nom de « Cres­cent Cay » et décrite comme faisant partie d’un lotis­­se­­ment d’îles priva­­ti­­sées – les Pearl Cays, toute­­fois, ne sont pas mention­­nées. L’an­­nonce est sans doute déli­­bé­­ré­­ment ambi­­guë mais par email, David Crum­­ley, l’ar­­chi­­tecte origi­­naire du Missis­­sippi que les habi­­tants de la région ont iden­­ti­­fié comme le proprié­­taire de l’île, nie en bloc et demande à ce qu’au­­cune mention du « nom déposé » de son île ne soit faite dans cette histoire. L’email est signé « David Crum­­ley ». Mais dans un second email prove­­nant de la même adresse, l’au­­teur m’a affirmé que Crum­­ley n’était pas le proprié­­taire de Cres­cent Cay et que les emails ne prove­­naient pas de lui. Jaynique est égale­­ment listée sur Private Islands Online, bien qu’elle n’ap­­par­­tienne plus à Gaskin. Elle l’a vendue il y a plusieurs années à une Anglaise du nom d’Alex Appleby. L’île s’ap­­pelle toujours Lime Cay, et en avril, deux jeunes mission­­naires améri­­cains de passage à Laguna de Perlas ont exprimé le désir de la trans­­for­­mer en lieu de repos pour des « femmes victimes de trafic d’êtres humains ». « Une île, dit l’un d’eux, est comme un château. » Celle-ci coûte 750 000  dollars. D’après le mission­­naire, l’acte de propriété est anglais et date­­rait de 1854 – il aurait depuis toujours été dans la famille du proprié­­taire déclaré. La vente, ajoute-t-il, est légale (dans un échange de mails, Appleby écrit que « tout ceci a été confirmé par les Cours de justice »).

Quit­­ter Pink Pearl a été diffi­­cile pour Gaskin, mais son amour pour l’en­­droit n’a d’égal que son mépris pour les Costeños.

Après avoir vendu Jaynique à Appleby, Jayne Gaskin a fait l’ac­qui­­si­­tion d’une autre île, plus petite, qu’elle a bapti­­sée Pink Pearl (la « perle rose »). La cay autre­­fois connue sous le nom de Grape mesure 2 hectares. Elle est égale­­ment en vente sur Private Islands Online, pour un demi-million de dollars. Sur Pink Pearl, Jayne a construit une maison ronde de deux étages en béton, nichée dans les arbres. Elle est, bien évidem­­ment, rose. Aujourd’­­hui vide, à l’ex­­cep­­tion d’un vieux poste de radio posé sur le sol et d’une paire de lunettes de soleil oubliée sur le comp­­toir de la cuisine, la maison donne l’im­­pres­­sion d’avoir été aban­­don­­née en pleine nuit. Dans le jardin, une piscine en forme de coeur est à sec – au fond, une mosaïque repré­­sen­­tant deux pois­­sons entoure la bonde d’éva­­cua­­tion. Le gazon est constellé de déco­­ra­­tions en forme de cham­­pi­­gnons bleus, verts ou rouges, et un bar exté­­rieur affiche le nom de « Coco­­nut Ice Bar ». Aucune offre n’a été émise pour rache­­ter les lieux. « Il faut être quelqu’un de spécial pour pouvoir s’of­­frir une île, dit Gaskin. Elles ne se vendent pas en claquant des doigts. Beau­­coup de gens veulent s’en offrir une, mais peu le peuvent vrai­­ment. » Elle insiste : « Les titres de propriété sont abso­­lu­­ment légaux, à 100 % », et rejette toute contes­­ta­­tion. « Certaines personnes ne se feront jamais à l’idée que leurs ancêtres ont vendu quelque chose qui vaut aujourd’­­hui une petite fortune », dit-elle. Elle vend, ajoute-t-elle, car ses enfants ont grandi et ne veulent plus y vivre. Quit­­ter Pink Pearl a été diffi­­cile, mais son amour pour l’en­­droit n’a d’égal que son mépris pour les Costeños. Selon elle, le gouver­­ne­­ment nica­­ra­­guayen a commis une grave erreur en leur accor­­dant leur auto­­no­­mie. « Ces gens ne sont pas assez intel­­li­­gents pour s’oc­­cu­­per d’eux-mêmes, dit-elle. Ils errent comme des crabes dans un tonneau, se battent entre eux et contre des choses qu’ils ne comprennent pas, comme le tourisme. »

Les ruines

C’est un dimanche d’avril, et Bill McCoy, le pêcheur devenu mili­­tant écolo­­giste, conduit sa panga à travers les eaux de Laguna de Perlas et des cayes. Sous ses lunettes de soleil et sa casquette de base­­ball, il regarde droit devant lui, stoïque. McCoy travaille toujours pour la Société pour la Conser­­va­­tion de la Vie sauvage, et surveille la nidi­­fi­­ca­­tion des tortues sur les cayes. Il émet des avis tran­­chés aussi bien sur les clients de Tsokos que sur les pêcheurs de la région : l’un vole l’œuf d’une tortue imbriquée, et l’autre veut que sa plage ressemble à celle qu’on peut voir sur les pubs Corona. « Mais sans la végé­­ta­­tion, l’île meurt », aver­­tit-il. Vincent Cay, la plus petite des îles à être mise en vente – elle ne mesure pas plus d’une hectare – a été buri­­née par les Caraïbes. Autre­­fois présen­­tée comme une « station écolo », les cahutes en bois et les palmiers qu’on voyait sur les réclames en ligne ont disparu. Seuls quelques arbres nus ont survécu. Un peu plus loin, sur la cay d’Ap­­pleby, une piscine en bord de mer s’ef­­fondre dans l’océan, sous l’ef­­fet de l’éro­­sion. La maison est la prochaine sur la liste.

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Bill McCoy et son fils, par Freda Moon

Sur l’île autre­­fois connue sous le nom de Coco Cohiba, on ne trouve plus trace du complexe rêvé par le Français (qu’il a été impos­­sible de contac­­ter pour la rédac­­tion de cette histoire). Au lieu de cela, on trouve quelques huttes à peine termi­­nées sur le pour­­tour de l’en­­droit. Sous la cano­­pée gisent des morceaux de bois et des meubles aban­­don­­nés. Une demi-douzaine de personnes s’ac­­tivent avant l’ar­­ri­­vée des nouveaux proprié­­taires, un géné­­ral nica­­ra­­guayen en retraite supposé arri­­ver en yacht. Il s’ap­­pelle Adolfo « Popo » Chamorro Téfel, et personne ne sait comment il a récu­­péré l’île, ni ce qu’il compte faire des cahutes déjà construites. Au cours d’un bref entre­­tien, il me dit ne pas pouvoir « confir­­mer ou infir­­mer » que Water Cay lui appar­­tient. « C’est un problème d’ordre privé, dit-il, et je n’ai pas à vous parler de ce qui m’ap­­par­­tient. » Sur Little Leden, la villa que les Thomas ont mis tant de temps à construire selon leurs désirs a été éven­­trée. Il n’en reste quasi­­ment plus rien, hormis les reliques des salles de bain – une pour lui, une pour elle – qui se trou­­vaient à l’ar­­rière de la maison. Disper­­sés aux quatre vents, poutres et gravats ont recou­­vert la surface de l’île. L’an­­tenne satel­­lite est rouillée, et la piscine remplie d’algues. Little Eden n’a pas été détruite par un oura­­gan, mais mise à sac par les habi­­tants de Laguna de Perlas. La villa des Thomas ne s’est jamais vendue – un fait que Martin, qui vit aujourd’­­hui en Austra­­lie, attri­­bue à une « campagne de diffa­­ma­­tion » menée à son encontre. L’af­­faire García, qui a fait tant de mal à la région, a sabordé ses efforts pour vendre sa propriété et a « fait de l’île ce qu’elle est aujourd’­­hui ». « J’ai l’im­­pres­­sion d’être une victime », ajoute-t-il. Quand il a réalisé qu’il ne vendrait pas, sa vie a basculé. Son mariage est tombé à l’eau. Il travaille aujourd’­­hui comme serveur dans un restau­­rant à Sydney et a du mal à boucler ses fins de mois.

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McCoy et les ruines de l’île des Thomas, par Freda Moon

Il y a envi­­ron deux ans, l’homme qui gardait Little Eden pour les Thomas n’a plus reçu son salaire. Alors, se souvient McCoy, « il a pris tout ce qu’il pouvait prendre et a quitté Blue­­fields. Puis, les pêcheurs sont venus et ont pris ce qui restait. » L’île est pour­­tant toujours en vente. Dans une publi­­cité en ligne, Little Eden est décrite comme un « para­­dis rien qu’à soi ». Des photos de l’an­­cienne villa sont utili­­sées pour vanter le lieu. Le prix est négo­­ciable, d’après l’an­­nonce, et le webmas­­ter a inclus les portes-fenêtres, les salles de bain mitoyennes et le jacuzzi dans l’on­­glet « infra­s­truc­­ture ». Ils sont toujours mention­­nés, même s’ils ont été barrés. Au cours de notre visite de l’île, McCoy contemple ce qu’il reste du passage des Thomas et se lamente. « Ils auraient dû s’oc­­cu­­per de tout cela, dit-il. Ce sont leurs ordures, leur bordel, leur merde ! » « Je n’ai pas honte de le dire, conclut-il. Au Nica­­ra­­gua, tout est permis. »


Traduit par Benoit Marchi­­sio d’après l’ar­­ticle « Murder And Mani­­fest Destiny On The Mosquito Coast », paru dans BuzzFeed. Couver­­ture : Une cay déserte, par Freda Moon. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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