par Fredrick Jenet | 0 min | 12 mai 2016

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Tout l’or du monde

En 2001, Blan­­chard condui­­sait dans les envi­­rons d’Ed­­mon­­ton quand il vit une nouvelle succur­­sale du Trésor de l’Al­­berta en train d’être construite. Son algo­­rithme interne calcula que le risque était faible, et il commença à exami­­ner la cible méti­­cu­­leu­­se­­ment. Trois ans s’étaient écou­­lés depuis le vol de l’étoile de Sissi, et cette fois-ci il allait essayer quelque chose de nouveau.

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Une serrure de sécu­­rité Mas-Hamil­­ton

Pendant que la banque était en construc­­tion, Blan­­chard se glis­­sait fréquem­­ment à l’in­­té­­rieur – parfois la nuit, parfois en plein jour, déguisé en livreur ou en ouvrier du chan­­tier. La sécu­­rité est moindre tant que l’argent n’est pas là, et cela permit à Blan­­chard d’ins­­tal­­ler diffé­­rents appa­­reils de surveillance dans la salle des guichets. Il savait quand les machines étaient instal­­lées et de quel genre de serrures elles dispo­­saient. Il comman­­dait les mêmes sur Inter­­net et en déchif­­frait le méca­­nisme de chez lui. Plus tard, il retourna au Trésor de l’Al­­berta pour désas­­sem­­bler, désac­­ti­­ver et remon­­ter les serrures. Il n’avait que 60 000 dollars à récu­­pé­­rer à la banque, mais le fris­­son lui impor­­tait plus que l’argent. L’am­­bi­­tion de Blan­­chard s’était accrue, tout comme sa tech­­nique. Comme l’ob­­serve Flana­­gan, Blan­­chard avait toujours eu à cœur de déjouer le système, et il y parve­­nait de mieux en mieux. Blan­­chard prit pour cible une demi-douzaine de banques au cours des années qui suivirent. Il s’in­­fil­­trait dans les conduits d’air-condi­­tionné, se contor­­sion­­nant parfois pour passer à travers des passages très étroits. D’autres fois, il croche­­tait les serrures. S’il y avait des capteurs infra­­rouges, il utili­­sait des lunettes IR pour voir les rayons. Ou bien il se conten­­tait de trom­­per les capteurs en bloquant les rayons avec un chan­­ging bag étanche à la lumière. Il se construi­­sit un véri­­table arse­­nal d’ou­­tils : camé­­ras ther­­miques de vision nocturne, télé­objec­­tifs, antennes à gain élevé capables de capter les flux en prove­­nance des enre­­gis­­treurs audio et vidéo qu’il cachait dans les banques, ainsi que des scan­­ners program­­més avec des clés chif­­frées pour capter les fréquences de la police. Il avait toujours un kit du cambrio­­leur à la main conte­­nant des cordes, des uniformes, des camé­­ras et des micro­­phones. Dans la succur­­sale d’Ed­­mon­­ton de la Banque de Nova Scotia, qu’il frappa en 2002, il installa un panneau de métal près des conduits d’aé­­ra­­tion pour créer un vide sani­­taire secret dans lequel il pour­­rait dispa­­raître si jamais il était surpris par la police. Il n’eut cepen­­dant jamais besoin d’y recou­­rir, en partie car Blan­­chard avait aussi mémo­­risé les méca­­nismes des serrures de sécu­­rité Mas-Hamil­­ton et La Gard que de nombreuses banques utili­­saient pour leurs machines auto­­ma­­tiques. (Il s’agit de grosses machines très complexes, et lorsque la police inter­­­ro­­gea Blan­­chard par la suite, ils lui amenèrent une serrure Mas-Hamil­­ton désas­­sem­­blé en dizaines de pièces. Il ne lui fallut que 40 secondes pour la remon­­ter, et les poli­­ciers restèrent éber­­lués.) Blan­­chard avait égale­­ment appris comment se chan­­ger en quelqu’un d’autre. Parfois, il lui suffi­­sait juste d’en­­fi­­ler un casque de protec­­tion jaune acheté dans un maga­­sin de brico­­lage. Mais il arri­­vait qu’il s’in­­ves­­tisse davan­­tage. Blan­­chard finit par utili­­ser des certi­­fi­­cats de mariage et de baptême qui parais­­saient vrais – remplis aux noms qu’on croyait être les siens – pour obte­­nir de véri­­tables permis de conduire.

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Blan­­chard en vacances
Crédits : Gerald Blan­­chard

Il arri­­vait même qu’il prenne des leçons de conduite, qu’il fasse des demandes de passe­­ports, ou qu’il s’ins­­crive pour suivre des cours à l’uni­­ver­­sité sous l’un de ses nombreux alias : James Gehman, Daniel Wall ou Ron Aikins. Avec l’aide de maquillage, de lunettes ou d’une tein­­ture de cheveux, Blan­­chard donnait à chacun, James, Daniel, Ron et les autres, un look diffé­rent . Avec les années, Blan­­chard se procura et conserva des docu­­ments d’iden­­tité et des uniformes prove­­nant de diffé­­rentes entre­­prises de sécu­­rité, et même des auto­­ri­­tés. Parfois, juste pour s’amu­­ser et pour voir si cela pouvait marcher, il se faisait passer pour un jour­­na­­liste pour pouvoir traî­­ner avec des célé­­bri­­tés. Il se fabriqua des pass VIP et demanda des cartes de presse pour pouvoir assis­­ter à des matchs de foot­­ball améri­­cain ou faire un tour sur le circuit de l’In­­dia­­na­­po­­lis Motor Speed­­way avec la légende de la course auto­­mo­­bile Mario Andretti. Il rencon­­tra le prince de Monaco lors d’une course de yachts à Monte Carlo et inter­­­viewa Chris­­tina Agui­­lera à l’un de ses concerts. C’est là, en juillet 2000, que Blan­­chard rencon­­tra Angela James. Elle avait de longs cheveux noirs et préten­­dait travailler pour Ford Models. Ils s’en­­ten­­dirent immé­­dia­­te­­ment et Blan­­chard fut envahi par un senti­­ment d’exal­­ta­­tion lorsqu’elle lui donna son numéro. Il sentit que l’ado­­les­­cente n’avait rien contre le crime – il pour­­rait comp­­ter sur elle s’il avait besoin d’aide. Blan­­chard aimait avoir une complice. James était très drôle, elle adorait faire la fête et elle avait beau­­coup de temps libre. Elle finit par aider Blan­­chard avec les banques. Ils procé­­daient ensemble aux opéra­­tions de recon­­nais­­sance en plein jour, et les atours de la belle servait de distrac­­tion pendant que Blan­­chard rassem­­blait des infor­­ma­­tions. La nuit, elle faisait le guet. Bien qu’il ne se passât jamais rien entre eux, James et Blan­­chard voya­­gèrent ensemble autour du monde, faisant des haltes régu­­lières dans les Caraïbes pour y entre­­po­­ser son butin sur des comptes offshore. Ils séjour­­naient dans des hôtels de luxe en Jamaïque et dans les îles Turques-et-Caïques, dépo­­sant de l’argent par paliers de 10 000 dollars sur les comptes que déte­­naient Blan­­chard sous 13 pseu­­do­­nymes. L’argent sur les comptes offshore servait à finan­­cer sa vie de jet-setteur. Tandis que l’argent qu’il avait au Canada finançait ses tran­­sac­­tions immo­­bi­­lières. Quant aux fonds qu’il entre­­po­­sait en Europe, c’était au cas où il lui arri­­ve­­rait quelque chose.

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L’en­­droit idéal pour dissi­­mu­­ler de l’argent
Crédits : Beaches

Le crime (presque) parfait

Après minuit le samedi 15 mai 2004, tandis que l’hi­­ver du nord des Prai­­ries cédait fina­­le­­ment la place au prin­­temps, Blan­­chard se tenait devant la porte d’en­­trée de la Banque cana­­dienne impé­­riale de commerce dans le Mega Centre, un déve­­lop­­pe­­ment subur­­bain de Winni­­peg. Il crocheta rapi­­de­­ment la serrure, se glissa à l’in­­té­­rieur et referma la porte à clé derrière lui. Il s’agis­­sait d’une succur­­sale toute neuve qui était censée ouvrir le lundi suivant, et Blan­­chard savait que les machines avaient été remplies le vendredi. Plus minu­­tieux que jamais, Blan­­chard avait passé les nuits précé­­dentes à infil­­trer la banque pour faire de la recon­­nais­­sance ou trafiquer les serrures, tandis que James faisait le guet, obser­­vant les alen­­tours avec des jumelles et tenant son complice au courant de la situa­­tion via un talkie-walkie à fréquence cryp­­tée. Il avait placé un trans­­met­­teur derrière une prise élec­­trique, une minus­­cule caméra dans un ther­­mo­s­tat, ainsi qu’un simple inter­­­phone bébé derrière le mur. Il avait même installé des poignées sur les panneaux de cloi­­sons pour qu’il puisse les reti­­rer et entrer et sortir de la salle des distri­­bu­­teurs. Blan­­chard avait aussi pris les mesures détaillées de la pièce avant d’en repro­­duire une version gros­­sière dans l’ate­­lier d’un ami vivant tout près d’ici. Avec de l’en­­traî­­ne­­ment, il avait réussi à réduire son temps d’opé­­ra­­tion à tel point qu’il n’avait besoin que de 90 secondes après que l’alarme fut déclen­­chée pour finir et s’échap­­per avec sa prise. Tandis que Blan­­chard appro­­chait, il vit que la porte de la salle des distri­­bu­­teurs était déver­­rouillée et grande ouverte. Que voulez-vous, parfois vous avez de la chance. Tout ce qu’il avait à faire, c’était d’en­­trer à l’in­­té­­rieur.

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Blan­­chard voya­­geait tout autour du monde
Crédits : Gérald Blan­­chard

À partir de là, il connais­­sait la chan­­son par cœur. Il y avait sept machines, dont chacune était pour­­vue de quatre tiroirs. Il se mit au travail rapi­­de­­ment, usant de toute la tech­­nique néces­­saire pour provoquer l’ou­­ver­­ture des machines sans dégât révé­­la­­teur. Le tour était bien répété et Blan­­chard vida le contenu des boîtes pleines d’argent et de plusieurs comp­­toirs avant de refer­­mer la porte derrière lui et de se diri­­ger vers le van qu’il avait garé non loin. Huit minutes après que Blan­­chard eut forcé le premier distri­­bu­­teur, les services de police de Winni­­peg arri­­vèrent sur les lieux, en réponse à l’alarme. Cepen­­dant, les offi­­ciers trou­­vèrent les portes closes et en conclurent que l’alarme avait dû se déclen­­cher par erreur. Tandis qu’ils conve­­naient qu’il s’agis­­sait d’une fausse alerte, Blan­­chard se faisait la malle avec plus d’un demi-million de dollars. Le lende­­main matin fut décon­­cer­­tant pour les auto­­ri­­tés. Il n’y avait aucune trace d’ef­­frac­­tion sur la porte, aucune empreinte digi­­tale, et pas le moindre enre­­gis­­tre­­ment des camé­­ras de surveillance – Blan­­chard avait volé les disques durs stockant les images des camé­­ras de surveillance de la banque. Sans comp­­ter que le propre équi­­pe­­ment de surveillance de Blan­­chard conti­­nuait à trans­­mettre depuis l’in­­té­­rieur de la salle des distri­­bu­­teurs, ainsi, avant qu’il ne quitte la ville, il put entendre les enquê­­teurs discu­­ter. Il connais­­sait leurs noms ; il connais­­sait leurs pistes. Il appela le mana­­ger de la banque sur son portable ainsi que la police, se présen­­tant comme un infor­­ma­­teur anonyme qui avait été impliqué dans le vol et s’était fait voler sa part. C’était un coup des four­­nis­­seurs, disait-il un jour. Ou du gars de la Brinks, un autre. Non, c’était les types de l’en­­tre­­tien. Ses tuyaux étaient parti­­cu­­liè­­re­­ment convain­­cants car il avait connais­­sance d’une infor­­ma­­tion que seul quelqu’un d’im­­pliqué dans l’af­­faire pouvait connaître : l’un des distri­­bu­­teurs de la banque n’avait pas été touché. Blan­­chard l’avait fait exprès pour qu’il fût plus facile de semer la confu­­sion. Avec ces poli­­ciers dépas­­sés par les événe­­ments et lancés sur des fausses pistes, le casse de Winni­­peg avait tout l’air du crime parfait. Mais les auto­­ri­­tés reçurent un coup de fil de la part d’un employé vigi­­lant du Walmart d’à côté, qui parta­­geait son parking avec la banque. Il était agacé de voir des gens lais­­ser leurs véhi­­cules ici, aussi avait-il décidé de lui-même de surveiller le parking. La nuit du casse, il repéra une Dodge Cara­­van bleue garée près de la banque. En voyant à l’in­­té­­rieur un chariot et d’autre maté­­riel, il releva conscien­­cieu­­se­­ment le numéro de plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion. La police procéda à une véri­­fi­­ca­­tion. Le véhi­­cule avait été loué à Avis par un certain Gerald Daniel Blan­­chard.

Project Kite

Le fait que Blan­­chard fît usage de son vrai nom était aussi négligent que les empreintes digi­­tales que la police trouva à l’in­­té­­rieur du van qu’il avait rapporté à l’en­­tre­­prise de loca­­tion. Bien­­tôt, la police était sur ses traces. Le casse faisait montre d’une telle sophis­­ti­­ca­­tion que l’enquête tomba aux mains de l’unité des Crimes Majeurs de Winni­­peg. Mais Blan­­chard – à présent divorcé et vivant avec sa petite amie, Lynette Tien –, avait appris qu’il était devenu un suspect, aussi se tint-il éloi­­gné de leur vue. Deux années passèrent, et nombre des enquê­­teurs qui avaient étudié les pistes initiales étaient partis en retraite ou avaient été trans­­fé­­rés.

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Les inspec­­teurs Larry Levas­­seur et Mitch McCor­­mick
Crédits : John Midgley

L’af­­faire atter­­rit dans les dossiers non-réso­­lus jusqu’à ce qu’au début de l’an­­née 2006, Mitch McCor­­mick, un agent expé­­ri­­menté âgé d’une cinquan­­taine d’an­­nées, commença à travailler sur les crimes dits majeurs et décida de jeter un œil au cambrio­­lage non-résolu. Intri­­gué, il appela son collègue de longue date Larry Levas­­seur, un as des écoutes qui venait juste d’être trans­­féré à la divi­­sion des crimes commer­­ciaux. Par une nuit de début février, McCor­­mick et Levas­­seur s’as­­sirent au comp­­toir du King­s’s Head, leur repère de flics préféré. Levas­­seur descen­­dit plusieurs pintes de bière ambrée, et McCor­­mick prit son double sky habi­­tuel et un grand Coca. McCor­­mick le rencarda sur les pistes de Blan­­chard et lui donna un dossier à rempor­­ter chez lui. Les deux hommes étaient inté­­res­­sés, mais le patron de McCor­­mick était scep­­tique. Pourquoi dépen­­ser de l’argent pour recher­­cher un crimi­­nel qui commet­­tait la majeure partie de ses crimes hors de leur juri­­dic­­tion ? À la longue, pour­­tant, les deux flics entê­­tés firent un tel tapage avec cette histoire que le dépar­­te­­ment finit par céder. « Mais nous n’avions pas de moyens et il fallait qu’on monte une équipe à partir de zéro », dit McCor­­mick. « On a même dû s’ache­­ter nos propres Post-it. » Il ne tardèrent pas à remplir ces Post-it et à les dispo­­ser sur un tableau de liège, carto­­gra­­phiant le réseau tenta­­cu­­laire de Blan­­chard. L’af­­faire était écra­­sante, mais ils avaient fini par démê­­ler son éche­­veau de 32 fausses iden­­ti­­tés. Leurs examens préli­­mi­­naires montraient aussi que Blan­­chard était un suspect dans de nombreux crimes, parmi lesquels le vol non-résolu de l’étoile de Sissi près de dix ans plus tôt. Ils compi­­lèrent envi­­ron 275 pages de docu­­men­­ta­­tion, assez pour persua­­der un juge de les lais­­ser mettre sur écoute les 18 télé­­phones de Blan­­chard. Ils étaient lancés. Les choses prenaient un tour autre­­ment plus sérieux main­­te­­nant. Ils appe­­lèrent leur enquête Project Kite, le projet cerf-volant.

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Mitch McCor­­mick (à gauche) et Larry Levas­­seur
Crédits : Police de Winni­­peg

Habi­­tuel­­le­­ment, les écoutes sont un jeu de patience : les poli­­ciers écoutent des syndi­­cats du crime orga­­nisé pendant des années, en espé­­rant que quelqu’un fasse un faux-pas. Mais Blan­­chard, à leur grande surprise, était d’une indis­­cré­­tion rare. Le deuxième week-end après le début des écoutes, McCor­­mick et Levas­­seur l’en­­ten­­dirent donner des direc­­tives à une équipe d’exé­­cu­­tants dans une fraude de retour de produit dans un maga­­sin discount. D’autres arnaques suivirent. Ils l’en­­ten­­dirent mani­­gan­­cer ses tran­­sac­­tions immo­­bi­­lières. Ils l’en­­ten­­dirent se prépa­­rer à son prochain casse. Ils apprirent l’exis­­tence d’un vaste réseau crimi­­nelle très sophis­­tiqué. McCor­­mick et Levas­­seur se firent la réflexion que pour un crimi­­nel intel­­li­gent, ce type parlait beau­­coup. Puis, le 16 novembre 2006, Blan­­chard reçut un coup de télé­­phone parti­­cu­­liè­­re­­ment intri­­guant. « Bonjour, Danny », dit un homme avec un accent britan­­nique prononcé. « Tu es prêt ? J’ai un job pour toi. Quand peux-tu venir au Caire ? » McCor­­mick et Levas­­seur écou­­tèrent avec stupé­­fac­­tion Blan­­chard recru­­ter immé­­dia­­te­­ment une petite équipe pour en rencon­­trer une autre en Égypte. Blan­­chard faisait réfé­­rence à son contact comme au Boss – il ne pouvait pas pronon­­cer son vrai nom – et expliqua à ses sbires qu’il y avait beau­­coup d’argent à se faire avec lui. James était partante. Mais ses parents étaient de passage en ville et sa mère ne voulait pas qu’elle y aille. James passa sa mère à Blan­­chard pour qu’il puisse convaincre la femme de donner la permis­­sion à sa fille de joindre à lui pour une esca­­pade crimi­­nelle autour du globe. « Nous allons nous faire beau­­coup d’argent », lui dit-il. « Mais ne vous inquié­­tez pas, tout ira bien. »

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Lynette Tien, la petite amie de Blan­­chard
Crédits : Gérald Blan­­chard

Plusieurs de ses complices habi­­tuels ne pouvaient pas en être, aussi Blan­­chard appela-t-il son voisin, un immi­­grant congo­­lais du nom de Balume Kashongwe. Quand Blan­­chard lui expliqua en quoi consis­­tait le boulot, Kashongwe se porta volon­­taire immé­­dia­­te­­ment. Son équipe formée, Blan­­chard se dit que tout irait comme sur des roulettes. « Qu’est-ce qui pour­­rait bien clocher ? » Quelques heures à peine après l’ap­­pel du Boss, Blan­­chard, Kashongwe et James prirent le chemin des airs, direc­­tion Le Caire. Blan­­chard avait rencon­­tré le Boss pour la première fois quelques mois plus tôt à Londres, dans un maga­­sin d’élec­­tro­­nique. Il comprit tout de suite qu’ils étaient fait pour s’en­­tendre en jetant un coup d’œil aux achats du Boss : huit enre­­gis­­treurs DVR. Blan­­chard savait qu’on n’en ache­­tait pas tant sinon pour un boulot de surveillance. Ils enga­­gèrent la conver­­sa­­tion. Plus tard ce jour-là, une voiture arriva pour conduire Blan­­chard à un café de Londres, où le Boss et une douzaine de ses sbires kurdes, la plupart venant du nord de l’Irak, l’at­­ten­­daient dans la cave, à fumer des nargui­­lés. Le Boss mit Blan­­chard au parfum sur son opéra­­tion, qui s’éten­­dait à travers l’Eu­­rope et le Moyen-Orient et incluait des acti­­vi­­tés crimi­­nelles diverses, comme la contre­­façon et la fraude. La dernière de ses acti­­vi­­tés s’ap­­pe­­lait le skim­­ming : récol­­ter des numé­­ros de cartes de crédit et de débit en péné­­trant le réseau RNIS que les entre­­prises utili­­saient pour les procé­­dures de paie­­ment. Le groupe fabriquait des cartes magné­­tiques de contre­­façon qu’ils gaufraient avec les numé­­ros volés, puis les utili­­sait pour reti­­rer le maxi­­mum que le permet­­tait les limites quoti­­diennes avant que la fraude de fût décla­­rée. Il s’agis­­sait d’une entre­­prise lucra­­tive pour le réseau du Boss, qui rever­­sait un bout de sa part à des sépa­­ra­­tistes kurdes en Irak. Confor­­mé­­ment à son surnom récent, le Boss donna à Blan­­chard un job d’es­­sai : prendre avec lui 25 cartes au Canada et reti­­rer de l’argent avec. Blan­­chard retourna à Londres avec 60 000 dollars en poche, et le Boss fut satis­­fait. Il trou­­vait égale­­ment le jeune homme char­­mant. « Nous avons quelque chose d’im­­por­­tant qui se prépare » dit-il à Blan­­chard lors d’un dîner dans un restau­­rant kurde. « Je te tien­­drai au courant. » Avec son job en poche, l’équipe de Blan­­chard arriva en Égypte et s’en­­re­­gis­­tra au Cairo Marriott Hotel & Omar Khayyam Casino, s’ins­­tal­­lant dans deux suites avec vue impre­­nable sur le Nil. Le lende­­main, trois hommes dont Blan­­chard se souve­­nait du café de Londres firent leur appa­­ri­­tion. Ils avaient avec eux envi­­ron 1 000 cartes pira­­tées, que le groupe commença immé­­dia­­te­­ment à utili­­ser par équipe de deux. Kashongwe et les Kurdes de Londres se fondaient sans problème dans la masse. Blan­­chard et James ache­­tèrent des burqas sur le souk pour leur servir de dégui­­se­­ments. Le Boss diri­­geait les opéra­­tions de Londres.

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Le Cairo Marriott Hotel & Omar Khayyam Casino
Crédits : Hikers Bay

Ils allaient de distri­­bu­­teur en distri­­bu­­teur, 12 heures par jour, reti­­rant des livres égyp­­tiennes qu’ils four­­raient dans leurs sacs à dos et dans des mallettes. Blan­­chard et James plièrent leur argent et le mirent dans des pochettes qu’ils glis­­saient sous leurs burqas. Et comme à son habi­­tude, Blan­­chard filmait toute l’aven­­ture : leurs longues marches dans les rues byzan­­tines du Caire, leurs haltes dans la ville, et l’argent qui coulait à flots. Depuis leur austère bureau de Winni­­peg, McCor­­mick et Levas­­seur surveillaient les boîtes mail de leur cible et ses appels à Tien, qui s’oc­­cu­­pait d’or­­ga­­ni­­ser les voyages et autres détails admi­­nis­­tra­­tifs depuis l’ap­­par­­te­­ment de Blan­­chard à Vancou­­ver. Les poli­­ciers cana­­diens étaient stupé­­faits. Ils n’avaient jamais imaginé qu’ils tombe­­raient sur quelque chose d’aussi énorme. Ils apprirent que le butin s’em­­pi­­lait sur 1,20 mètre dans les suites du Marriott. Et enfin, ils apprirent que les choses avaient dérapé.

Le château de cartes

En l’es­­pace d’une semaine, l’équipe avait collecté l’équi­­valent de plus de deux millions de dollars. Mais les paie­­ments de chaque distri­­bu­­teur étaient petits. Aussi après deux jours, Blan­­chard envoya Kashongwe au sud, à Nairobi, au Kenya, avec 50 cartes en poche pour trou­­ver des machines plus géné­­reuses. Mais Kashongwe n’avait pas de télé­­phone portable, et il ne donna bien­­tôt plus aucune nouvelle. Bien­­tôt, il fut évident que Kashongwe leur avait filé entre les doigts. Blan­­chard n’était pas content. Et le Boss non plus. Blan­­chard était dedans jusqu’au cou. Durant sa longue carrière crimi­­nelle, aucun coup de feu n’avait jamais été tiré. Le Boss, lui, semblait décidé à chan­­ger cela. Blan­­chard promit de retrou­­ver Kashongwe. « Bien », dit le Boss. « Autre­­ment, c’est nous qui le trou­­ve­­rons. Et nous ne serons pas contents quand ce sera le cas. »

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Le réseau de Blan­­chard

McCor­­mick et Levas­­seur écou­­tèrent tous les appels qui entraient et sortaient du Caire à mesure que la tempé­­ra­­ture montait. Ils enten­­daient Blan­­chard appe­­ler Tien à Vancou­­ver, en essayant déses­­pé­­ré­­ment de joindre Kashongwe. Il appela la sœur de ce dernier à Bruxelles et son frère dans l’Ot­­tawa. Il semblait pris de fréné­­sie à certains moments. Mais Blan­­chard n’eut pas de chance : Kashongwe avait disparu. Les choses empi­­rèrent davan­­tage quand le Boss dit à Blan­­chard qu’il ne pour­­rait pas quit­­ter le Caire avant que les cartes manquantes ne soient rembour­­sées. Deux hommes débarquèrent pour « les avoir à l’œil ». Les suites du Marriott se trans­­for­­mèrent en prise d’otages. Mais le Boss n’était pas immu­­nisé au charme natu­­rel de Blan­­chard. Il endossa toute la respon­­sa­­bi­­lité et promit de rembour­­ser person­­nel­­le­­ment la part de Kashongwe, avant d’ex­­pliquer calme­­ment que James n’avait rien à voir avec cette affaire dans laquelle ils s’étaient fait doubler. Le Boss dit fina­­le­­ment à ses hommes de lais­­ser James partir. Puis il accepta de lais­­ser Blan­­chard venir à Londres pour régler les choses en personnes. « Je suis très honnête avec ce genre de choses », dit Blan­­chard. « Et le Boss voyait bien que j’étais prêt à endos­­ser la respon­­sa­­bi­­lité de ce qu’a­­vait fait Kashongwe. » Les deux hommes s’en­­ten­­dirent pour mettre de côté le problème de Kashongwe dans l’in­­té­­rêt des affaires. Les hommes du Boss vien­­draient appor­­ter de nouvelles cartes à Blan­­chard au Canada. « C’est vrai », dit Blan­­chard, « pourquoi se serait-on on battu alors qu’il y avait davan­­tage d’argent à se faire ? »

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Le 3 décembre 2006, Blan­­chard atter­­rit à Vancou­­ver, où il loua immé­­dia­­te­­ment une voiture et condui­­sit jusqu’à une succur­­sale de la Banque de Nova Scotia, à une centaine de kilo­­mètres à l’est de Chil­­li­­wack. Il avait commencé à prépa­­rer le cambrio­­lage de la banque avant son voyage. Le fiasco provoqué par Kashongwe avait presque coûté tout son butin à Blan­­chard, et il cher­­chait à présent à se refaire de façon satis­­fai­­sante. Il esti­­mait que Chil­­li­­wack lui rappor­­te­­rait 800 000 dollars, et il travaille­­rait pendant les vacances pour y arri­­ver. McCor­­mick et Levas­­seur avait déjà été de service pendant les vacances aupa­­ra­­vant, mais ils n’avaient jamais travaillé sur une affaire qui leur deman­­dait autant. Ils passaient 18 heures par jour à leur quar­­tier géné­­ral impro­­visé ou au King’s Head, passant en revue les retrans­­crip­­tions et les preuves. Les heures sup’ n’étaient pas payées. Le stress et la fatigue s’in­­ten­­si­­fiaient, de même que la pres­­sion de leurs supé­­rieurs. ulyces-geraldblanchard-15Heureu­­se­­ment pour eux, le désar­­roi de Blan­­chard aggra­­vait ses erreurs. Aussi­­tôt après son atter­­ris­­sage, McCor­­mick et Levas­­seur écou­­tèrent Blan­­chard en live parler du Caire, de sa prochaine banque, et du peu qu’il savait de ce que Kashongwe était devenu. Pendant que Blan­­chard faisait route pour Chil­­li­­wack, ils les écou­­tèrent, lui et le Boss, discu­­ter des détails de l’ar­­ri­­vée d’une équipe à Montréal le lende­­main. McCor­­mick et Levas­­seur appe­­lèrent les agents de l’aé­­ro­­port de Montréal en leur donnant les noms et le numéro du vol. Tandis que les cibles arpen­­taient l’aé­­ro­­port, les flics les encer­­clèrent. Toute l’équipe fut arrê­­tée, et la police saisit des dizaines de cartes de crédit vierges, un lecteur de cartes magné­­tiques, et des ordi­­na­­teurs débor­­dant de preuves qui comblèrent les trous qui subsis­­taient au sujet de l’opé­­ra­­tion du Caire. Et cerise sur le gâteau, les disques durs conte­­naient aussi certaines des vidéos amateurs que Blan­­chard avait réali­­sées pour le job. À présent, la police ne l’en­­ten­­dait plus seule­­ment parler de crimes, ils le voyaient les commettre.

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Le Boss appela dès le lende­­main, paniqué. Mais l’ap­­pel parvint à Blan­­chard à un moment inop­­por­­tun. « Je ne peux pas parler main­­te­­nant », murmura Blan­­chard. « Je suis en train de faire mon truc dans la banque en ce moment-même. » Il était 12 h 30, et Blan­­chard se tortillait dans les conduits d’aé­­ra­­tion de la banque. « Écoute, mes hommes ont été arrê­­tés à l’aé­­ro­­port et j’ai besoin de savoir pourquoi », dit le Boss. Blan­­chard traçait soigneu­­se­­ment son chemin à travers les conduits, en route pour la salle des distri­­bu­­teurs. Son oreillette était bran­­chée et son télé­­phone était en réponse auto­­ma­­tique, au cas où il serait prévenu que la police était tout prêt. « Qu’est-ce qu’il se passe avec mes hommes à Montréal ? » demanda le Boss. « Ils se sont fait coffrer ! » « Je n’en ai aucune idée », a répondu douce­­ment Blan­­chard. « Mais que les doua­­niers aient été au courant me semble faire un peu trop de coïn­­ci­­dences. Les télé­­phones doivent être sur écoute. » Le Boss conti­­nua à le pres­­ser, lui deman­­dant des nouvelles de Kashongwe, mais Blan­­chard l’in­­ter­­rom­­pit. « Je regarde en bas. Il y a un agent de sécu­­rité en-dessous de moi », dit-il dans un souffle. Il était engagé profon­­dé­­ment dans le bâti­­ment et cela rendrait diffi­­cile toute sortie préci­­pi­­tée s’il venait à avoir besoin d’une issue de secours. « J’ai trop investi dans ce boulot », dit-il. « Il faut que j’y aille. » « Il faut qu’on arrange ça, Danny », dit le Boss.

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Blan­­chard dans sa maison de tran­­si­­tion
Crédits : John Midgley

Tandis que Blan­­chard répon­­dait en murmu­­rant, McCor­­mick et Levas­­seur remon­­taient à la source de l’ap­­pel. Ils savaient à présent que Blan­­chard visait la Banque de Nova Scotia à Chil­­li­­wack. Fin janvier, des enquê­­teurs de Toronto, Edmon­­ton et Vancou­­ver aussi bien que des services de police provin­­ciaux s’étaient joint à la petite opéra­­tion de McCor­­mick et Levas­­seur. « Le filet était prêt à être remonté », dit McCor­­mick.

Chat noir, chat blanc

À 4 h du matin le 23 janvier 2007, plus d’une douzaine de membres du SWAT prirent d’as­­saut l’ap­­par­­te­­ment de Blan­­chard à Vancou­­ver, où ils trou­­vèrent Blan­­chard et Tien. D’autres mandats d’ar­­rêt avaient été mis à exécu­­tion simul­­ta­­né­­ment à travers tout le Canada, condui­­sant à l’ar­­res­­ta­­tion d’une demi-douzaine de complices, parmi lesquels Angela James et le cousin de Blan­­chard, Dale Fedo­­ruk. Blan­­chard fut arrêté. Dans ses diffé­­rentes rési­­dences et aires de stockage, la police confisqua dix palettes de maté­­riel : 60 000 docu­­ments, du liquide dans des devises diffé­­rentes, des fumi­­gènes, des armes à feu, et 300 appa­­reils élec­­tro­­niques parmi lesquels des impri­­mantes de cartes profes­­sion­­nelles, des lecteurs de cartes, et tout l’équi­­pe­­ment de surveillance imagi­­nable. Dans son appar­­te­­ment, la police décou­­vrit une pièce cachée pleine de kits de cambrio­­lage, ainsi que tous les docu­­ments rela­­tifs aux fausses iden­­ti­­tés de Blan­­chard, bien orga­­ni­­sés et clas­­sés par objet. Il fut au départ accusé de 41 crimes, allant de la fraude à la posses­­sion d’ins­­tru­­ments pour fabriquer des cartes de crédit. Le Boss appela Blan­­chard en prison. « Pourquoi toi, Danny ? » demanda-t-il. « Pourquoi un  pate­­lin comme Winni­­peg s’est-il donné tant de mal ? Tu as dû te mettre l’es­­ta­­bli­sh­­ment à dos. Comme on dit en Angle­­terre : Si tu cherches des poux à la reine, tu as les chiens après toi. » McCor­­mick et Levas­­seur enten­­dirent alors Blan­­chard répondre qu’il ne s’agis­­sait ni de l’es­­ta­­bli­sh­­ment, ni de la reine. « C’étaient ces flics de Winni­­peg… »

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Un tout jeune génie du crime
Crédits : Gérald Blan­­chard

Blan­­chard dit qu’il aurait pu s’échap­­per de prison, mais que cela n’avait aucun sens. La police avait des preuves par-dessus la tête, incluant 120 enre­­gis­­tre­­ments audio et vidéo détaillant toute l’opé­­ra­­tion. Ils fini­­raient par le retrou­­ver, et il en avait marre de courir de toute façon. Blan­­chard refusa de dire quoi que ce soit au sujet de ses asso­­ciés, mais il finit par déci­­der de coopé­­rer avec les auto­­ri­­tés pour son propre cas. « C’est un type flam­­boyant », dit McCor­­mick. « Et un extra­­­verti, qui enre­­gistre tout. Il y avait une partie de lui qui tenait à racon­­ter son histoire. » Il avait égale­­ment une autre moti­­va­­tion : révé­­ler ses méthodes aide­­rait l’in­­dus­­trie bancaire à amélio­­rer ses pratiques de sécu­­rité, et cela pour­­rait allé­­ger sa peine de prison. Le premier jour où Levas­­seur s’as­­sit avec Blan­­chard à Vancou­­ver, l’enquê­­teur eut l’im­­pres­­sion de « parler à un mur ». Mais au cours des entre­­tiens suivants, Blan­­chard se montra plus cour­­tois et coopé­­ra­­tif. Fina­­le­­ment, après des négo­­cia­­tions menées par l’in­­ter­­mé­­diaire de son avocat, Blan­­chard proposa de les guider vers l’étoile de Sissi. « Elle se trouve dans la cave de la maison de ma grand-mère à Winni­­peg », dit-il. Blan­­chard avait essayé de ne pas causer d’en­­nuis à sa famille depuis le début de l’af­­faire – il ne voulait pas les embar­­ras­­ser davan­­tage. Mais à présent il devait appe­­ler. « J’ai besoin de venir à la maison », dit-il. « Et je serai accom­­pa­­gné de la police. »

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L’étoile de Sissi retrou­­vée
Crédits : Police de Winni­­peg

Blan­­chard, menotté et des chaînes aux jambes, étrei­­gnit sa grand-mère sur le pas de la porte et condui­­sit McCor­­mick et Levas­­seur direc­­te­­ment à la cave. Il dispa­­rut dans un vide sani­­taire avec Levas­­seur. Fina­­le­­ment, Levas­­seur enleva un carré de panneau isolant et en sortit l’étoile. Ils l’ame­­nèrent à la lumière, où les inspec­­teurs s’émer­­veillèrent devant la beauté de la pièce. Ils n’avaient jamais rien vu de pareil. Cela marqua la fin de près d’un mois de débrie­­fing. Les poli­­ciers avaient compris certaines choses, mais Blan­­chard élucida tout le reste pour eux. « Dans la police, un malfai­­teur ne vous dit jamais comment il s’y est pris jusqu’au dernier détail », dit McCor­­mick. « Et pour­­tant c’est ce qu’il a fait. » Après avoir passé tant de temps à pour­­chas­­ser Blan­­chard – puis en lui parlant –, McCor­­mick et Levas­­seur déve­­lop­­pèrent un respect amusé à l’égard de ses apti­­tudes. Et Blan­­chard en vint à admi­­rer le cœur qu’ils avaient mis à l’ou­­vrage pour lui mettre la main au collet. Comme un hacker acculé qui sort de l’ombre pour deve­­nir un white hat, Blan­­chard accepta un nouveau défi : travailler pour le système de l’in­­té­­rieur. Il fut une source si précieuse d’in­­for­­ma­­tion que McCor­­mick et Levas­­seur furent capable de les rassem­­bler en une présen­­ta­­tion de huit heures à desti­­na­­tion des auto­­ri­­tés et des profes­­sion­­nels de la banque. « Quand ces types ont entendu ce que Blan­­chard nous avait dit », dit McCor­­mick, « on a pu les entendre serrer les fesses. » On prit la pleine mesure de la parti­­ci­­pa­­tion de Blan­­chard lorsqu’il plaida coupable pour 16 condam­­na­­tions le 7 novembre 2007. Il accepta de vendre ses quatre appar­­te­­ments pour payer sa dette auprès du gouver­­ne­­ment cana­­dien. Et il se dit prêt à écoper d’une plus longue peine en l’échange de la clémence vis-à-vis de ses coac­­cu­­sés, à propos desquels il refusa de témoi­­gner. Aucun de ses parte­­naires n’alla en prison. Blan­­chard surprit égale­­ment le tribu­­nal lorsqu’il fit pronon­­cer une décla­­ra­­tion inha­­bi­­tuelle par son avocat : l’ex­­pres­­sion de sa grati­­tude pour avoir été arrêté. « Mon client souhaite recon­­naître que le mensonge immense dans lequel il vivait est fina­­le­­ment terminé. » Il ajouta que Blan­­chard avait hâte d’al­­ler de l’avant. « Il recon­­naît que les hommes et les femmes des services de police de Winni­­peg ont fait tout leur possible. » Au lieu des 164 années de réclu­­sion crimi­­nelle qu’il encou­­rait, Blan­­chard fut condamné à huit. Et puis, à l’été 2009, après avoir passé moins de deux ans derrière les barreaux, il fut remis en liberté condi­­tion­­nelle sous très haute surveillance. Il vit à présent dans une maison de tran­­si­­tion de Vancou­­ver, où il lui est inter­­­dit de s’ap­­pro­­cher de quelque équi­­pe­­ment de surveillance que ce soit ou de parler à aucun de ses anciens asso­­ciés. L’une des personnes qu’il est auto­­risé à joindre est Randy Flana­­gan, son vieux mentor du lycée.

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L’in­­sai­­sis­­sable
Crédits : Gérald Blan­­chard

« Il m’a raconté tout ce qu’il avait fait au cours des dix dernières années », dit Flana­­gan. « J’ai été surpris, mais pas tant que ça, à propos de ce que notre ancien fiston avait fait. » Blan­­chard confia à Flana­­gan qu’il voulait reprendre sa vie en main. Travailler avec McCor­­mick et Levas­­seur l’avait convaincu qu’il pour­­rait deve­­nir consul­­tant auprès des banques. « Qui sait ? » dit Flana­­gan. « Peut-être qu’il lancera fina­­le­­ment cette entre­­prise de sécu­­rité dont il parlait. » Le juge pensa la même chose en enten­­dant le plai­­doyer de culpa­­bi­­lité de Blan­­chard. Les banques « devraient l’en­­ga­­ger et le payer un million de dollars par an », dit-il. Et juste avant de rendre son verdict, le juge se tourna vers Blan­­chard. « Je pense que vous avez un avenir radieux devant vous si vous vous appliquez à vivre une vie honnête », dit-il. « Bien que je ne sois pas prêt à vous signer une lettre de recom­­man­­da­­tion. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Art of the Steal: On the Trail of World’s Most Inge­­nious Thief », paru dans Wired. Couver­­ture : Le château de Schön­­brunn. (Créa­­tion graphique par Ulyces)
 
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