par Fredrick Jenet | 12 mai 2016

L’étoile de Sissi

L’avion ralen­­tit et descen­­dit progres­­si­­ve­­ment jusqu’à 1 600 mètres d’al­­ti­­tude. Droit devant, le château vien­­nois brillait comme un palais de conte de fée. Quand le pilote lui donna le feu vert, Gérald Blan­­chard regarda en bas, véri­­fia les sangles de son para­­chute et sauta dans les ténèbres. Il se laissa tomber en chute libre pendant une seconde, avant de tirer sur le cordon pour s’as­­su­­rer une descente en douceur jusque sur le toit en tuiles. C’était le début du mois de juin 1998, et le vent du soir était chaud. Si tout allait bien, Blan­­chard se pose­­rait juste au-dessus de la pièce renfer­­mant l’étoile de diamant avec une perle au milieu de Köchert. Il orienta son para­­chute vers sa cible.

Deux jours plus tôt, Blan­­chard semblait n’être qu’un jeune homme parmi d’autres, en vacances avec sa petite amie et son riche pater­­nel. Ils s’étaient embarqués tous les trois pour un grand tour d’Eu­­rope de six mois : Londres, Rome, Barce­­lone, la Côte d’Azur et Vienne. Lorsqu’ils firent halte au château de Schön­­brunn, l’équi­­valent autri­­chien de Versailles, le statut de VIP de son beau-père leur permit de voir en avant-première une pièce extrê­­me­­ment précieuse, issue d’une collec­­tion privée. Elle était juste là, dans cette salle caver­­neuse, conser­­vée dans un coffret relié à une alarme. Elle était proté­­gée par une paroi de verre pare-balles et posée sur un piédes­­tal sensible au poids : une étoile de diamants à dix branches, déli­­cate et scin­­tillante, surmon­­tée par une perle énorme. Quelques secondes après qu’il eut posé ses yeux sur elle, Blan­­chard sut qu’il tente­­rait de s’en empa­­rer. ulyces-geraldblanchard-01 Le guide commença à racon­­ter l’his­­toire de l’étoile de diamant de Köchert, plus connue sous le nom d’étoile de Sissi : il s’agis­­sait de l’une des nombreuses pièces simi­­laires qui avaient été spécia­­le­­ment créées pour l’im­­pé­­ra­­trice Elisa­­beth, afin qu’elle les portât dans ses tresses magni­­fique­­ment longues. Sissi, comme on la surnom­­mait affec­­tueu­­se­­ment, avait été assas­­si­­née 100 ans plus tôt. Seules deux étoiles demeu­­raient encore, et cela faisait 75 ans que le public n’avait pas eu l’oc­­ca­­sion de… Blan­­chard n’écou­­tait pas. Il était occupé à prendre note des détec­­teurs de mouve­­ment dans le coin de la pièce, du type de vis sur le coffret, des grandes fenêtres à quelques pas. À entendre Blan­­chard en parler, il est doué d’une apti­­tude extra­­or­­di­­naire pour évaluer les failles de sécu­­rité, un genre de Rain Man crimi­­nel qui voit invo­­lon­­tai­­re­­ment des proba­­bi­­li­­tés de risque dans tous les coins. Et les chiffres étaient élevés en ce qui concer­­nait l’étoile. D’au­­tant que Blan­­chard savait qu’il ne pour­­rait pas revendre la pièce – dont il avait entendu le guide dire qu’elle valait deux millions de dollars. Mais elle l’avait comme hypno­­tisé et il ne pouvait pas résis­­ter au défi. Il se mit immé­­dia­­te­­ment au travail, enre­­gis­­trant sur vidéo tous les détails de la chambre où était conser­­vée l’étoile. (Il filma même le panneau « Pas de photos » près du coffret à bijou.) Lorsque le person­­nel se mit en marche vers la pièce adja­­cente, il fit subrep­­ti­­ce­­ment usage d’une clé pour desser­­rer les vis, déver­­rouilla les fenêtres et prit le pari que le détec­­teur de mouve­­ments ne l’em­­pê­­che­­rait pas de se dépla­­cer – quoique tout douce­­ment – dans le château. Il s’ar­­rêta à la boutique de souve­­nir et acheta une réplique de l’étoile de Sissi pour se faire une idée de sa taille. Il prit égale­­ment note des gardes armés station­­nés à toutes les entrées et patrouillant dans les couloirs.


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Les étoiles de Sissi
Winte­­rhal­­ter (1865)

Le toit, lui, n’était pas gardé, et il se trou­­vait qu’une des compé­­tences que Blan­­chard avait apprises durant sa déjà longue carrière crimi­­nelle était le saut en para­­chute. Il s’était aussi récem­­ment lié d’ami­­tié à un pilote alle­­mand qui était partant pour une virée en merce­­naire et qui aide­­rait Blan­­chard à se procu­­rer un para­­chute. La nuit d’après son premier tête-à-tête avec l’étoile, Blan­­chard enta­­mait sa descente sur le toit. Mais les approches aériennes sont une affaire déli­­cate, et Blan­­chard faillit dépas­­ser le château, ralen­­tis­­sant juste assez pour déra­­per le long d’un versant du toit. Déva­­lant les tuiles, ses bras et ses jambes battant l’air pour trou­­ver une prise, Blan­­chard échappa de peu à une chute de quatre étages en s’ac­­cro­­chant à la balus­­trade du bord du toit.

Pendant un moment, il resta allongé sans bouger. Puis il prit une profonde inspi­­ra­­tion, déta­­cha le para­­chute, sortit la corde de son sac-à-dos, l’en­­roula autour d’une colonne de marbre, et se laissa descendre le long d’un des flancs du bâti­­ment. Avec précau­­tion, Blan­­chard entra par la fenêtre qu’il avait débloquée la veille. Il savait qu’il avait une chance de tomber sur des gardes. Mais le Schloss Schön­­brunn était un endroit immense, comp­­tant plus de 1 000 pièces. Il aimait les paris. Et puis il s’était dit que si jamais il enten­­dait les gardes appro­­cher, il n’au­­rait qu’à dispa­­raître derrière les épais rideaux. Les pièces adja­­centes étaient silen­­cieuses tandis que Blan­­chard s’ap­­pro­­chait du présen­­toir pour reti­­rer les vis qu’il avait déjà desser­­rées la veille. Il utilisa soigneu­­se­­ment un couteau à beurre pour faire en sorte que les tiges qui déclen­­che­­raient l’alarme restent bien en place.  Mais le vrai tour de force était de s’as­­su­­rer que le méca­­nisme à ressort sur lequel repo­­sait l’étoile n’en­­re­­gistre pas que le poids qu’il soute­­nait avait changé. Évidem­­ment, il avait fait ce qu’il fallait pour ça aussi : il fourra une main dans sa poche et remplaça habi­­le­­ment l’épingle à cheveux endia­­man­­tée d’Eli­­sa­­beth par la réplique en toc de la boutique de souve­­nirs.

En quelques minutes, l’étoile de Sissi était dans la poche de Blan­­chard et il descen­­dait en rappel le long du mur du fond jusque dans le jardin, prenant la corde avec lui avant de quit­­ter les lieux à pas de loup. Quand l’étoile fut présen­­tée au public le lende­­main, Blan­­chard était parmi eux pour obser­­ver les visi­­teurs hale­­ter devant la beauté abso­­lue du bijou sans valeur. Et lorsque son para­­chute fut retrouvé dans une poubelle, personne ne fit le lien avec l’étoile, car personne ne savait encore qu’elle n’était plus là. Il s’écoula deux semaines avant que quelqu’un ne réali­­sât que le joyau avait disparu.

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Le château de Schön­­brunn à la nuit tombée
Crédits : DR

Plus tard, il dissi­­mula l’étoile de Sissi dans le respi­­ra­­teur de son équi­­pe­­ment de plon­­gée et la ramena à sa base au Canada, où Blan­­chard rassem­­ble­­rait ce que les procu­­reurs appel­­le­­raient plus tard, faute d’un meilleur terme, l’ « Orga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle de Blan­­chard ». En s’ap­­puyant sur son savoir ency­­clo­­pé­­dique en matière de surveillance et d’élec­­tro­­nique, Blan­­chard devint un génie crimi­­nel. L’étoile fut l’épreuve qui fit du voleur expé­­ri­­menté et pros­­père qu’il était un véri­­table virtuose du crime. En se montrant « astu­­cieux, habile, retors et créa­­tif », comme le décri­­rait plus tard un procu­­reur, Blan­­chard échappa à la police pendant des années. Mais il finit par commettre une erreur. Et cette erreur entraî­­ne­­rait deux humbles agents de la police de Winni­­peg, au Canada, dans une esca­­pade high tech pleine de rebon­­dis­­se­­ments à travers l’Afrique, le Canada et l’Eu­­rope. Comme dit Mitch McCor­­mick, l’un des deux enquê­­teurs de Winni­­peg : « On n’avait jamais rien vu de pareil. »

Inter­­dit de séjour

Blan­­chard réalisa son premier larcin quand il avait six ans et qu’il vivait seul avec sa mère, à Winni­­peg. La petite famille ne pouvait pas s’ache­­ter du lait, et un jour, après une longue période de céréales sèches, le petit garçon repéra des bouteilles fraî­­che­­ment livrées sur le porche d’un voisin. « Je me suis faufilé jusqu’à elles entre les voitures, comme si j’étais en mission », se souvient-il. « Personne ne m’a vu les prendre. » Son cœur battait la chamade et le lait lui sembla meilleur que d’ha­­bi­­tude. « Après ça », dit-il, « je suis devenu accro. »

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Gérald Blan­­chard au début de sa carrière
Crédits : Gérald Blan­­chard

Blan­­chard démé­­na­­gea dans le Nebraska, où il se fit appe­­ler par son deuxième prénom, Daniel, et devint un voleur accom­­pli. Il n’avait pas l’étoffe du rôle – maigre, petit, les cheveux frisés, il ressem­­blait à un jeune Bill Gates – mais il le jouait quand même, s’at­­ti­­rant fina­­le­­ment assez d’en­­nuis pour atter­­rir en centre d’édu­­ca­­tion surveillée. « J’ai fait la connais­­sance de Daniel car il avait volé le magné­­to­­scope de ma salle de classe », se rappelle Randy Flana­­gan, l’un des profes­­seurs de Blan­­chard. Flana­­gan se pensait capable de faire rentrer dans le droit chemin ce gamin poli à la voix douce, aussi prit-il Blan­­chard sous son aile dans son cours de méca­­nique. « Il était comme un pois­­son dans l’eau », dit Flana­­gan. La mère de Blan­­chard se souvient que même tout petit, il était capable de tout démon­­ter. En dépit d’une dyslexie sévère et de troubles du langage, Blan­­chard « était un génie absolu avec ses mains », raconte le profes­­seur. Dans le cours de Flana­­gan, Blan­­chard apprit la construc­­tion, la menui­­se­­rie, la fabri­­ca­­tion de maquettes et la méca­­nique auto­­mo­­bile. Ils s’en­­ten­­dirent à merveille tous les deux, et Flana­­gan devint une figure pater­­nelle pour Blan­­chard – il le condui­­sait à l’école et veillait sur lui. « Il voyait que j’avais du talent », dit Blan­­chard. « Et il voulait que j’en fasse bon usage. » Flana­­gan avait vu beau­­coup de mômes qu’on disait sans espoir rentrer dans le droit chemin – « On ne peut jamais savoir quand quelque chose va chan­­ger pour toujours chez quelqu’un », aime-t-il à dire – et il espé­­rait encore que cela arri­­ve­­rait aussi à Blan­­chard. « Mais Daniel était le genre de gamin à passer plus de temps à essayer de tricher au contrôle qu’à apprendre ses leçons pour réus­­sir », dit Flana­­gan en riant.

En réalité, au tout début de ses années de lycées, Blan­­chard avait déjà aban­­donné son petit boulot d’après l’école à faire du rayon­­nage pour se lancer dans des oppor­­tu­­ni­­tés plus lucra­­tives, comme revendre pour des dizaines de milliers de dollars de biens volés par les employés d’une grande surface avec qui il était devenu ami. « Je pouvais devi­­ner qui serait suscep­­tible de travailler avec moi », dit-il. « C’est un don, je suppose. »

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Thug Life
Crédits : Gérald Blan­­chard

Blan­­chard commença à maîtri­­ser les rouages d’une myriade d’ap­­pa­­reils élec­­tro­­niques et méca­­niques. Il déve­­loppa une obses­­sion pour les camé­­ras et la surveillance : il filmait ses cibles, ses propres exploits, et ses énormes piles de billets. À l’âge de 16 ans, il acheta une maison avec plus de 100 000 dollars en liquide. (Il enga­­gea un avocat pour s’oc­­cu­­per de l’argent et signer le deal à sa place.) Lorsqu’il emmé­­na­­gea, Blan­­chard dit à sa mère qu’il s’agis­­sait de la maison d’un ami. « Elle faisait semblant de ne pas voir », dit-il. « Et j’ai tenté de lui en cacher le maxi­­mum. » À cette époque, Blan­­chard fut arrêté pour vol. Il passa plusieurs mois derrière les barreaux et fut relâ­­ché et confié à la garde de Flana­­gan après que ce dernier se portât garant pour lui à une audience. « Il était fantas­­tique avec nos enfants », dit Flana­­gan. « Et je pensais encore qu’il n’était pas trop tard. » Mais il était diffi­­cile d’igno­­rer la carrière de crimi­­nel déjà floris­­sante de Blan­­chard, car il n’hé­­si­­tait pas à faire étalage de sa fortune mal acquise. « Je n’ai pas été surpris le jour où le FBI est venu frap­­per à la porte », raconte Flana­­gan. « Il avait l’ha­­bi­­tude de sortir de sa poche une liasse de billets de 100 et d’en tirer un pour payer le livreur de pizza. »

En avril 1993, Blan­­chard se fit pincer par les flics à Coun­­cil Bluffs, dans l’Iowa, soupçonné d’avoir mis le feu à une voiture, et il fut emmené au commis­­sa­­riat. « Ils m’ont gardé dans la salle d’in­­ter­­ro­­ga­­toire jusqu’a­­près minuit », se souvient Blan­­chard. « À un moment donné, j’ai réussi à me faufi­­ler dans la pièce atte­­nante et à passer entre les dalles du plafond. » Il enten­­dit les poli­­ciers, qui ne l’avaient pas détecté, courir dans le couloir en pensant qu’il avait filé par la sortie de secours. Après avoir attendu quelques heures, Blan­­chard redes­­cen­­dit dans le commis­­sa­­riat pratique­­ment désert à cette heure, où il vola un manteau de poli­­cier, une badge, une radio et un revol­­ver. Il laissa une balle sur le bureau de son inter­­­ro­­ga­­teur, prit l’as­­cen­­seur jusqu’à l’étage prin­­ci­­pal et passa noncha­­lam­­ment devant la récep­­tion en sortant du commis­­sa­­riat. Il fit du stop à l’aube vers Omaha à l’ar­­rière d’une moto, tenant sa casquette de police volée à l’abri du vent. « Pourquoi tu portes un uniforme ? » lui demanda le conduc­­teur. « C’est un costume, pour une fête », répon­­dit Blan­­chard tandis que le soleil se levait. « On s’est bien marré. » ulyces-geraldblanchard-06Le lende­­main, Blan­­chard fut arrêté par une équipe du SWAT, qui usa de grenades flash pour le faire sortir du grenier de sa mère. Mais il surprit les poli­­ciers en parve­­nant une nouvelle fois à s’échap­­per, cette fois depuis l’ar­­rière d’une voiture de police. « Ils sont sortis de la voiture en lais­­sant les clés sur le contact », raconte Blan­­chard. « Il n’y avait pas de grille entre l’avant et l’ar­­rière, donc je me suis débattu avec les menottes jusqu’à ce que j’aie les mains devant moi, j’ai fermé les portes, je suis passé devant et j’ai mis les gaz. » Les auto­­ri­­tés prirent Blan­­chard en chasse jusqu’à ce qu’il fasse une embar­­dée sur le parking d’un steak-house, s’en­­fuit à pieds et fut fina­­le­­ment capturé. Cette fois, Blan­­chard fut condamné à quatre ans de prison et sa sentence fut assor­­tie d’une ordon­­nance d’ex­­pul­­sion. En mars 1997, il fut relâ­­ché au Canada et se vit inter­­­dire l’en­­trée aux États-Unis pour cinq ans. « Après ça », dit Flana­­gan, « j’ai eu des nouvelles de Daniel une ou deux fois par an, qui me remer­­ciait pour ce que j’avais fait pour lui. » Blan­­chard lui envoyait des photos de lui en vacances autour du monde, sur des plages privées, ou posant devant des châteaux vien­­nois. Il disait qu’il avait sa propre entre­­prise de sécu­­rité. « Je voulais que ce soit vrai », dit Flana­­gan. « Mais j’avais l’in­­tui­­tion qu’il était plus proba­­ble­­ment dans l’anti-sécu­­rité. »

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GÉRALD BLANCHARD A FAIT ENCORE PLUS FORT PAR LA SUITE !


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Art of the Steal: On the Trail of World’s Most Inge­­nious Thief », paru dans Wired. Couver­­ture : Le château de Schön­­brunn. (Créa­­tion graphique par Ulyces)


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