par Gautham Ashok | 2 avril 2015

 

Au détour de Park Street

J’er­­rais sans but un matin de mous­­son dans la célèbre Park Street, à Kolkata, admi­­rant le contraste entre l’ar­­chi­­tec­­ture colo­­niale et les bâti­­ments plus modernes de cette ville extra­­or­­di­­naire, quand je suis tombé sur un lieu tenu secret, un véri­­table trésor. Tandis que je me faufi­­lais à travers le mur d’en­­ceinte couvert de mousse, l’in­­ces­­sant bour­­don­­ne­­ment des voitures s’est peu à peu évanoui et la brise a perdu son souffle. Il faisait plus sombre ici, l’air était humide et étran­­ge­­ment frais pour Kolkata. Un corbeau est passé devant moi sur le chemin, battant des ailes et croas­­sant.


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La tombe de Sir William Jones
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J’ai ralenti le pas en traver­­sant cet endroit lourd des ombres et des souve­­nirs du passé. Le feuillage était épais, ne lais­­sant percer qu’une infime partie des rayons du soleil dans cette cité des esprits, blot­­tis les uns contre les autres. Quel est donc cet endroit ? vous deman­­dez-vous sûre­­ment. Il s’agit du cime­­tière de Park Street, bâti en 1767 pour les premiers colons de la Compa­­gnie britan­­nique des Indes orien­­tales. Cette nécro­­pole des temps modernes est truf­­fée de colon­­nades déla­­brées, de mauso­­lées couverts de mousse, d’obé­­lisques, de sarco­­phages et de dômes de pierre. C’est le lieu de repos éter­­nel des soldats, des marins, des fonc­­tion­­naires, des négo­­ciants, des femmes et des enfants qui succom­­bèrent aux dures condi­­tions de vie dans ce pays inconnu et infesté de mala­­dies. L’Inde était remplie d’une myriade de dangers pour ses intrus et enva­­his­­seurs poten­­tiels : la fièvre tropi­­cale faisait de nombreux morts à cette époque, les soldats mouraient lors de batailles mineures et de nombre de vieux loups de mers dispa­­rais­­saient dans des naufrages. En me prome­­nant parmi les tombes, je ressen­­tais une vague mélan­­co­­lie pour cette époque que je ne connaî­­trais jamais. Certaines tombes étroites et effri­­tées étaient lais­­sées sur le côté, et il m’était diffi­­cile de ne pas prendre en pitié les habi­­tants de ces demeures exiguës. J’ima­­gine qu’ils ne trou­­vèrent que peu de récon­­fort en Inde. Gardiens d’une petite commu­­nauté, ils dépen­­daient des équi­­pages qui s’ar­­rê­­taient trois ou quatre fois par an seule­­ment pour leur donner des nouvelles de leur monde fami­­lier, et ils devaient s’en­­nuyer à mourir sous la chaleur tropi­­cale. Si le destin les a malme­­nés pendant leur vie, il n’a rien fait pour hono­­rer leur mémoire dans la mort. L’une des tombes les mieux entre­­te­­nues du cime­­tière est celle de Sir William Jones, qui arriva en Inde en 1783 pour exer­­cer en tant que juge de la Cour suprême, mais il se décou­­vrit bien vite une nouvelle passion. Quelques mois après son arri­­vée à Calcutta (comme on l’ap­­pe­­lait à l’époque), il fonda la Société asia­­tique, qui a toujours son siège sur Park Street. On raconte que Jones était doté d’un génie linguis­­tique si impres­­sion­­nant qu’il préten­­dait non seule­­ment maîtri­­ser toutes les langues d’Eu­­rope, mais aussi le sans­­krit et d’autres langues orien­­tales. Quand il mourut en 1794, à l’âge véné­­rable – pour l’époque – de 47 ans, Jones avait traduit en anglais d’im­­por­­tants textes reli­­gieux sans­­krit, tels que la Bhaga­­vad-Gita. Il consi­­dé­­rait que l’es­­prit ne pouvait se déve­­lop­­per conve­­na­­ble­­ment sans absor­­ber les connais­­sances d’autres civi­­li­­sa­­tions.

Le profes­­seur

Quelques décen­­nies avant William Jones, un autre anglais enterré dans ce cime­­tière tenta de comprendre les mystères de l’hin­­douisme. Le colo­­nel Charles « Hindoo » Stuart fit ses débuts comme cadet dans l’ar­­mée du Bengal en 1777, avant de gravir les éche­­lons et d’at­­teindre le rang de colo­­nel malgré son manque d’ex­­pé­­rience. Épris de l’Inde, il construi­­sit un temple et épousa une Indienne. En 1778, il écri­­vit un article qui exhor­­tait les mili­­taires à porter des tenues indiennes, et tenta de persua­­der les memsa­­hibs (les femmes blanches de la haute société) de Calcutta de délais­­ser leurs lourds corsets et pour porter le sari. « Le sari », écrit Stuart, « est la robe la plus sédui­­sante au monde et les femmes de l’Hin­­dus­­tan sont d’une beauté enchan­­te­­resse. »

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Les tombes sont un mélange de gothique et d’ar­­chi­­tec­­ture anglo-indienne
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Il était déter­­miné à péné­­trer les voies de l’hin­­douisme, une foi qui semblait faire l’éloge aussi bien de l’as­­cé­­tisme que d’un plai­­sir char­­nel scan­­da­­leux. Il tentait de récon­­ci­­lier l’idée d’un dieu chré­­tien endu­­rant mille supplices avec celle des dieux hindous faisant l’éloge de l’amour. De nombreux colons trou­­vaient l’hin­­douisme décon­­cer­­tant et étrange, mais pas Hindoo Stuart. Dans son livre Vindi­­ca­­tion of the Hindoo, il écrit : « Dès que je regarde autour de moi et que j’ob­­serve le vaste océan de la mytho­­lo­­gie hindoue, je trouve la Piété, la Mora­­lité. Si je me fie à mon juge­­ment, cela semble être le système le plus vaste et le plus complexe d’Al­­lé­­go­­ries Morales que le monde ait jamais conçu. » Sa tombe adopte la forme d’un temple hindou, arbo­­rant des motifs de lotus qui donnent une touche inté­­res­­sante à ce cime­­tière à l’ar­­chi­­tec­­ture majo­­ri­­tai­­re­­ment gothique. Au Bengale, on dit souvent que « ce que le Bengale pense aujourd’­­hui, l’Inde le pensera demain ». Cette expres­­sion est carac­­té­­ris­­tique de la suren­­chère cultu­­relle et intel­­lec­­tuelle dans laquelle le pays s’en­­ga­­gea à une certaine époque. Curieu­­se­­ment, les prémices d’un éveil cultu­­rel au Bengale furent plan­­tés par un jeune homme du nom de Henry Louis Vivian Dero­­zio, qui est enterré non loin de là. Bien que consi­­déré comme anglo-indien du fait de son ascen­­dance portu­­gaises, Dero­­zio se défi­­nis­­sait comme un Indien à part entière et il était rempli de fierté pour son Bengale natal.

« Je regarde vos esprits s’ou­­vrir douce­­ment, tels les pétales de jeunes fleurs. » — Dero­­zio

Il est prin­­ci­­pa­­le­­ment connu pour être le fonda­­teur du mouve­­ment du « Young Bengal » (Jeune Bengale), un groupe de penseurs benga­­lis basé à l’Hindu College de Calcutta (aujourd’­­hui Presi­­dency College, ndt). En 1826, âgé de seule­­ment 17 ans, Dero­­zio fut engagé comme profes­­seur d’an­­glais. Ses cours brillants inspi­­rèrent les étudiants, et il avait la répu­­ta­­tion de présen­­ter des argu­­ments parti­­cu­­liè­­re­­ment réflé­­chis et docu­­men­­tés. Il encou­­ra­­gea ses élèves à lire Les Droits de l’homme de Thomas Paine et reje­­tait certaines super­­s­ti­­tions et coutumes hindoues, y compris le bannis­­se­­ment des veuves, qu’il consi­­dé­­rait comme une pratique régres­­sive. Dero­­zio tirait une grande fierté de ses rela­­tions avec les étudiants. Il écri­­vit dans ses notes : « Je regarde vos esprits s’ou­­vrir douce­­ment, tels les pétales de jeunes fleurs. » Sa proxi­­mité avec les étudiants ainsi que la liberté de ses raison­­ne­­ments finirent par lui coûter son poste. Ses supé­­rieurs plus ortho­­doxes étaient scan­­da­­li­­sés face à ce qu’ils consi­­dé­­raient comme la corrup­­tion maté­­rielle des valeurs morales des étudiants et le trouble de la paix sociale. Ayant perdu son emploi, Dero­­zio sombra dans la pauvreté, bien qu’il conti­­nuât à échan­­ger avec ses anciens élèves, les encou­­ra­­geant à diffu­­ser large­­ment leurs ouvrages. En 1831, il contracta le choléra, une mala­­die mortelle à l’époque. Il mourut peu après, seule­­ment âgé de 22 ans. Dans un dernier acte d’in­­di­­gnité contre sa personne, en réponse à son athéisme large­­ment su, on lui refusa un enter­­re­­ment en bonne et due forme et son corps fut laissé dans la rue, devant l’en­­trée du cime­­tière.

Muses et fantômes

Les plus litté­­raires d’entre vous recon­­naî­­traient sans doute la tombe de Rose Alymer, l’épouse du célèbre poète Henry Landor. Ils passèrent de nombreuses soirées à se prome­­ner le long des plages de leur Pays de Galles chéri, avant de s’em­­barquer pour le sous-conti­nent indien, où le climat eut raison de la jeune Rose. Quand la nouvelle de sa mort parvint à Landor, il composa la fameuse « Ode à Rose », qui sert d’épi­­taphe à sa tombe. À quelques mètres de là repose Lucia Palk, l’hé­­roïne de la nouvelle de Ruyard Kipling « Concer­­ning Lucia » (« À propos de Lucia »). On ne sait pas grand chose de Palk, si ce n’est qu’elle était consi­­dé­­rée comme l’une des plus belles femmes de la ville.

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De nombreux pots gisent dans le cime­­tière
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Comme de nombreux cime­­tières anciens dans le monde, celui de Park Street a aussi sa part de tombes hantées. On y trouve une petite struc­­ture en forme de pyra­­mide enfouie sous les brous­­sailles, qu’on appelle la « tombe sanglante ». La rumeur dit que pendant la mous­­son, un liquide semblable à du sang suinte à l’in­­té­­rieur. Ce mémo­­rial oublié appar­­tient à la famille Denni­­son, dont les membres périrent chacun leur tour à seule­­ment quelques semaines d’in­­ter­­valle. La raison de leur mort n’est pas indiquée et ne sera sans doute jamais connue. Il est surpre­­nant de voir les âges des personnes qui reposent ici. On compte de nombreux enfants, des garçons et des filles à peine âgés de 10 ans, leurs vies souf­­flées dans la recherche d’une terre ou d’un trésor. La bravoure et la patience dont ils firent preuve me semblent admi­­rables. L’in­­ter­­mi­­nable voyage en bateau devait être parti­­cu­­liè­­re­­ment éprou­­vant, et lorsqu’ils débarquèrent, ils furent confron­­tés à une terre inhos­­pi­­ta­­lière et incon­­nue. De nos jours, nous nous quali­­fions volon­­tiers d’ex­­plo­­ra­­teurs, mais tout ce que nous faisons, c’est de réser­­ver un billet d’avion ou un safari dans une réserve natu­­rel­­le… Rien de compa­­rable avec l’ef­­frayant voyage vers l’in­­connu que bon nombre de ces hommes et femmes effec­­tuaient pour le commerce. Au-dessus de ma tête, les nuages deve­­naient de plus en plus noirs et la pluie s’est inten­­si­­fiée. J’ai décidé de faire demi-tour. Je me suis aperçu que je n’avais rencon­­tré personne dans le cime­­tière – mais après tout, il fallait four­­nir un certain effort pour trou­­ver cet endroit. Quand j’ai salué le gardien, l’iso­­le­­ment du lieu s’est fait encore plus présent, mais c’était un senti­­ment agréable. Il est étran­­ge­­ment récon­­for­­tant de savoir que, malgré toute l’in­­ten­­sité de nos émotions, nous n’avons au final que peu d’im­­por­­tance. Le cime­­tière de Park Street, au contraire, sera toujours là, avec ses grands arbres couverts de feuilles, sa lumière décli­­nante et inchan­­gée depuis deux siècles, et sa paix qui demeu­­rera pour l’éter­­nité.

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L’al­­lée des âmes perdues
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Traduit de l’an­­glais par Sophie Gino­­lin d’après l’ar­­ticle « City of Forgot­­ten Souls », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Le cime­­tière de South Park Street, par Simon White.

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