par Gautham Ashok | 0 min | 20 novembre 2015

Le traqueur de djinns

Novembre, l’an passé. Abdul­­lah Sharifi se rend chez un médium. Lui-même l’ad­­met : ce n’est pas dans ses habi­­tudes de s’adon­­ner au mysti­­cisme. À 22 ans, Abdul­­lah est un jeune homme élégant, de grande stature, soigneu­­se­­ment vêtu et coiffé, qui affiche d’or­­di­­naire une démarche assu­­rée. Pour­­tant à l’au­­tomne de cette année-là, il a perdu tout entrain. Cinq ans se sont écou­­lés depuis qu’Ab­­dul­­lah a commencé à travailler comme employé dans une boutique de Kaboul où se vendent tapis, pierres précieuses et autres souve­­nirs. Ses clients sont les centaines de milliers d’étran­­gers arri­­vés en Afgha­­nis­­tan après l’in­­va­­sion du pays par les forces de l’OTAN en 2001. Ce sont des experts, des conseillers, des huma­­ni­­taires ou des aven­­tu­­riers, qui ont tous leur propre opinion sur les besoins réels du pays. Abdul­­lah leur four­­nit des cafe­­tans à rayures, comme celui porté par l’an­­cien président Hamid Karzaï, et des toques en astra­­kan, four­­rure préle­­vée sur des agneaux mort-nés. Autant d’objets que les étran­­gers pour­­ront exhi­­ber de retour chez eux avec fierté. Les affaires marchaient bien.

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Un quar­­tier de Kaboul

Dès le début de l’oc­­cu­­pa­­tion, de nouvelles oppor­­tu­­ni­­tés s’ouvrent à un grand nombre de jeunes Afghans qui maîtrisent l’an­­glais, comme Abdul­­lah. Mais cette situa­­tion change à partir de 2007, lorsque les attaques des insur­­gés se multi­­plient suite au déploie­­ment crois­­sant de troupes étran­­gères dans le pays. Cette année-là, 1 523 civils sont tués, soit 50 % de plus que l’an­­née précé­­dente. Les années suivantes, l’es­­ca­­lade de la violence conti­­nue sa progres­­sion : atten­­tats suicides, assas­­si­­nats, guet-apens… Tandis que les ambas­­sades, les ONG et les entre­­prises privées se retranchent derrière des barbe­­lés et des murs de protec­­tion, les clients d’Ab­­dul­­lah se font de plus en plus rares. Pendant un temps, il avait cru pouvoir écono­­mi­­ser suffi­­sam­­ment d’argent pour ache­­ter une belle voiture, pourquoi pas une BMW. À l’époque, s’of­­frir un tel luxe n’avait rien d’ex­­tra­­va­­gant pour un employé de boutique. Or en 2013 et pour la première fois depuis l’in­­va­­sion améri­­caine, la boutique connaît des diffi­­cul­­tés finan­­cières. Son proprié­­taire doit le renvoyer. Abdul­­lah trouve un emploi de bureau dans une base mili­­taire améri­­caine, qu’il doit égale­­ment quit­­ter lorsque la base est fermée en 2014 avec le départ des troupes. Pendant près d’un an, Abdul­­lah reste sans emploi ; il décide alors d’al­­ler voir un homme du nom de Sayed Arab Shah. Sayed est un diseur de bonne aven­­ture ou falbin, un taweez naweez mulla, un traqueur de djinns ; il fait partie de ces hommes qui pratiquent une magie répu­­tée plus ancienne que l’is­­lam. Les médiums occupent la fron­­tière entre tradi­­tion et monde moderne : dans un quar­­tier de la vieille cité de Kaboul, les diseurs de bonne aven­­ture sont assis à la sortie d’un centre médi­­cal, prêts à rece­­voir ceux de leurs conci­­toyens qui ne laissent rien au hasard. Ces médiums qui comptent parfois des femmes reflètent la rela­­tion compliquée qu’en­­tre­­tiennent les habi­­tants du pays à l’is­­lam. Avant l’ar­­ri­­vée de cette reli­­gion au VIIe siècle de notre ère, de nombreuses croyances se côtoient en Afgha­­nis­­tan : zoroas­­trisme, boud­d­hisme, hindouisme et toutes sortes de tradi­­tions païennes. Ces croyances ont laissé des empreintes dans la culture afghane qui trans­­pa­­raissent encore à ce jour. Abdul­­lah est honteux d’en arri­­ver là, d’avoir recours à la magie plutôt que de lais­­ser parler la raison, c’est pourquoi cette visite reste un secret. Seul son meilleur ami, Maqsood Sayed, est au courant et accepte de l’ac­­com­­pa­­gner. Dans le taxi qui les conduit chez le médium, Abdul­­lah réflé­­chit aux possi­­bi­­li­­tés qui s’offrent à lui : rester sans emploi en Afgha­­nis­­tan ou tenter sa chance à l’étran­­ger. Lors des mariages ou à l’heure du thé, le départ est toujours au cœur des conver­­sa­­tions. Derniè­­re­­ment, un de ses amis de lycée s’est presque noyé dans un navire en partance pour l’Aus­­tra­­lie. L’ami en ques­­tion n’a pu pour­­suivre son chemin (Abdul­­lah ignore même où il se trouve), mais il appelle régu­­liè­­re­­ment chez lui pour se plaindre de la situa­­tion. Il a conseillé à son ami de ne pas quit­­ter le pays. Seule­­ment, Abdul­­lah tient à tirer les leçons de ses propres erreurs.

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Un taxi dans Kaboul enneigé

En ce début de mati­­née, le taxi dépose Abdul­­lah et Maqsood dans un quar­­tier commerçant très fréquenté situé à l’autre bout de la ville, un lieu animé regor­­geant de vendeurs de légumes et de denrées alimen­­taires, parse­­més d’ar­­rêts de bus rudi­­men­­taires. Le bureau de Sayed n’est pas diffi­­cile à trou­­ver : tout le monde semble le connaître. Les deux jeunes hommes s’en­­gagent dans la ruelle Koch-e-Halabi Savi, égale­­ment appe­­lée Tins­­mith Alley, dans laquelle des ouvriers fabriquent des poêles à bois depuis le règne d’Ama­­nul­­lah Khan au début du XXe siècle. Au bout d’un moment, Abdul­­lah et Maqsood sont conduits dans une petite pièce. Une ampoule dénu­­dée pend du plafond, proje­­tant au sol une lumière vive. Des miroirs sans tain qui occupent deux des murs de la pièce permettent de voir à l’ex­­té­­rieur, sans être aperçu des autres visi­­teurs. Sayed Arab Shah, un homme au visage rond, portant une veste de pêcheur par-dessus la longue tunique tradi­­tion­­nelle afghane, les invite à s’as­­seoir. Depuis son bureau, il prend le pouls d’Ab­­dul­­lah : d’abord à son poignet droit, puis à son poignet gauche. Puis il lui touche le front de son pouce durant quelques instants. Sayed répète ensuite les mêmes gestes avec Maqsood. Le regard empreint d’une concen­­tra­­tion toute mili­­taire, il trace alors sur une feuille de papier des sortes de sché­­mas, avant de révé­­ler ce qu’il sait : l’ave­­nir d’Ab­­dul­­lah et de Maqsood s’an­­nonce radieux, mais ils devront traver­­ser de rudes épreuves avant que leur sort ne s’amé­­liore. Sayed demande alors à chacun 30 afgha­­nis (soit 0,43 €, le prix d’une canette de Coca), puis il invite le prochain visi­­teur à entrer. En moins de 10 minutes, l’af­­faire est bouclée. Abdul­­lah me l’avouera plus tard : cette expé­­rience l’a rassuré. « Entendre de quelqu’un d’autre que tout ira bien, voilà ce dont nous avions besoin. » Si ce jour-là Sayed n’a rien annoncé d’ex­­tra­or­­di­­naire, se canton­­nant « aux rudes épreuves avant que le sort ne s’amé­­liore », il a fait une prédic­­tion à laquelle se raccroche désor­­mais Abdul­­lah. Sayed a déclaré qu’ils avaient encore du chemin à parcou­­rir. Autre­­ment dit, s’ils décident de se joindre aux milliers d’Af­­ghans partis en quête d’une vie meilleure en Austra­­lie ou en Europe, ils y parvien­­dront. Or Abdul­­lah n’est pas ce que l’ONU consi­­dère comme un réfu­­gié. Il ne fait partie ni de la mino­­rité hazara, victime de persé­­cu­­tions, ni des oppo­­sants au régime. Il ne fuit ni la famine, ni la guerre civile, mais seule­­ment la décré­­pi­­tude qui s’em­­pare d’une personne lorsqu’elle n’a plus son destin en mains. Pour le reste du monde, Abdul­­lah et Maqsood sont des « hommes en âge de combattre », voire des « migrants écono­­miques », et les portes des pays déve­­lop­­pés leur sont fermées.

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Des Haza­­ras du district de Behsoud, dans le centre du pays
Crédits : Nasim Fekrat

Les pouvoirs du médium

Depuis des siècles, les Afghans consultent les diseurs de bonne aven­­ture, même si au fil du temps, leurs moti­­va­­tions ont évolué. Lorsque Sayed Arab Shah a fait ses débuts de médium il y a 20 ans, la plupart des visi­­teurs venaient le trou­­ver pour des histoires d’amour ou d’argent. Aujourd’­­hui, ils veulent avant tout savoir comment quit­­ter le pays. Ils s’ap­­puient sur ses pouvoirs de prédic­­tion pour se rensei­­gner sur le meilleur passeur et le coût raison­­nable d’une telle entre­­prise. Sayed se voit confier l’es­­poir, les rêves et les désirs d’Af­­ghans qui n’ont plus foi en leur pays et choi­­sissent la fuite. Si pour les forces de l’OTAN le combat s’achève, la guerre civile s’est pour­­sui­­vie en Afgha­­nis­­tan bien après le départ des troupes étran­­gères. En 2014, 40 000 Afghans ont trouvé la mort ou ont été bles­­sés et cette année, les forces de police et de l’ar­­mée afghanes déplorent déjà 70 % de pertes de plus par rapport à l’an­­née précé­­dente. Personne ne sait quand les négo­­cia­­tions de paix encore fragiles entre le gouver­­ne­­ment afghan et les insur­­gés mettront fin au massacre, ni si elles y parvien­­dront un jour. Chaque matin de la semaine, une file d’at­­tente se forme devant le bureau des passe­­ports situé à Kaboul. Presque toutes les agences de voyage de la ville se sont lancées dans une acti­­vité paral­­lèle : l’émis­­sion de faux visas. (Le coût des procé­­dures admi­­nis­­tra­­tives et du trajet jusqu’en Europe peut atteindre de 4 600 à 23 000 €.) En 2013, l’Agence des Nations Unies pour les réfu­­giés a recensé 36 081 deman­­deurs d’asile afghans dans les pays déve­­lop­­pés. En 2014, ce chiffre avait augmenté de près de 40 %. Ils sont encore plus nombreux à avoir fait le voyage sans qu’on le sache jusqu’en Iran ou au Pakis­­tan, des pays voisins. Chaque jour, des personnes qui souhaitent fuir l’Af­­gha­­nis­­tan ou qui l’ont déjà quitté se tournent vers Sayed pour obte­­nir conseil.

Sayed n’est pas vendeur de sorti­­lèges : il est expert dans les sciences occultes.

Les Afghans parve­­nus en Europe ou en Austra­­lie qui ont déposé une demande d’asile envoient les photos de leurs avocats à Sayed à l’aide d’ap­­pli­­ca­­tions gratuites. Ils veulent être sûrs de pouvoir faire confiance à ces hommes et ces femmes. Les plus malchan­­ceux l’ap­­pellent depuis des centres de déten­­tion en Grèce, en Alle­­magne ou au Royaume-Uni. Bon nombre de ces appels lui parviennent le dimanche, aussi s’est-il habi­­tué à travailler chaque après-midi. Succès oblige, il a égale­­ment embau­­ché un assis­­tant, Sadeq Nazari, chargé des appels reçus sur les cinq portables de son patron (deux Galaxy, un iPhone, un HTC et une imita­­tion de l’Apple Watch). Sadeq, ancien métal­­lur­­giste, est un jeune homme discret. Animé d’une timi­­dité mala­­dive (regard baissé, épaules voutées, expres­­sion à la fois triste et solen­­nelle) et d’une loyauté sans faille, il rechigne à parler de son employeur. Il préfère passer son temps à trier les nombreux appels et messages qui leur parviennent via Skype, Face­­book, Viber ou WhatsApp. Sayed est un homme jovial de 45 ans, au visage rond, ce qui est signe de bonne fortune en Afgha­­nis­­tan. Il avoue non sans fierté manger dans le même restau­­rant tous les midis depuis huit ans. Chaque jour, il commande le même plat : un ragoût d’agneau appelé mahi­­cha. Ce plat trouve la faveur des athlètes et des gang­s­ters du pays et selon Sayed, il s’agit d’une alter­­na­­tive saine et plus solide au tradi­­tion­­nel kabuli pulao, de l’agneau grillé servi avec du riz. Chaque jour, aux alen­­tours de midi, il est atta­­blé, dévo­­rant goulu­­ment sa viande avant de jeter avec conten­­te­­ment les os sur le bord de la table. Il prend un plai­­sir enfan­­tin à manger, une atti­­tude qui se mani­­feste égale­­ment dans ses rela­­tions sociales. Si son quoti­­dien consiste à parta­­ger l’in­­for­­tune de ses conci­­toyens, il ne semble pas pour autant affecté par ces trau­­ma­­tismes dont il a fait son gagne-pain. Sayed consi­­dère la divi­­na­­tion davan­­tage comme une occu­­pa­­tion qu’un don mystique. Sa magie se nour­­rit avant tout de son esprit ration­­nel : Sayed est convaincu que l’art du mysti­­cisme peut s’ac­qué­­rir par le labeur et la pratique, à l’ins­­tar de l’élec­­tri­­cien et du boulan­­ger qui apprennent à bran­­cher des câbles et à pétrir la pâte. En avril 2014, la première fois que je l’ai rencon­­tré, il m’a fière­­ment montré les honneurs et distinc­­tions soigneu­­se­­ment enca­­drés au-dessus de son bureau. Ses emails sont signés de l’ins­­crip­­tion : « Sayeb Arab Shah, Hypno­­thé­­ra­­peute », accom­­pa­­gnée des nombreuses coor­­don­­nées qui permettent de le contac­­ter. Sayed n’est pas vendeur de sorti­­lèges : il est expert dans les sciences occultes. Son approche réso­­lu­­ment moderne du métier lui a valu de s’at­­ti­­rer les foudres de la vieille géné­­ra­­tion de médiums, qui lui reprochent d’agir au mépris des règles en vigueur dans la profes­­sion, à savoir entre­­te­­nir l’illu­­sion de possé­­der des pouvoirs préter­­na­­tu­­rels, encou­­ra­­ger la véné­­ra­­tion par autrui et ne rien révé­­ler de ses sources et procé­­dés. Aucun des mulla en acti­­vité, qui comptent une clien­­tèle pres­­ti­­gieuse de chefs de guerre, d’hommes poli­­tiques et de patriarches de grande famille, n’a accepté de me rencon­­trer. Pour Sayed, ce compor­­te­­ment témoigne de leur lâcheté et des stra­­ta­­gèmes qu’ils emploient. « J’ai suivi des études. Les autres mulla n’ont reçu aucune instruc­­tion. C’est pour cela qu’ils ne veulent pas s’ex­­pri­­mer dans les médias. Ce sont des menteurs. »

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Arab Shah
Crédits : Jim Huyle­­broek

En l’es­­pace d’un an, j’ai rendu visite à Sayed une douzaine de fois. J’ai rencon­­tré sa famille, je l’ai écouté patiem­­ment lorsqu’il a tenté de me conver­­tir à l’is­­lam, j’ai assisté aux funé­­railles de sa mère, ainsi qu’à une séance. Ensemble, nous avons analysé des DVD pira­­tés portant sur des acti­­vi­­tés para­­nor­­males et nous avons débattu d’évé­­ne­­ments majeurs, notam­­ment de l’at­­ten­­tat contre Char­­lie Hebdo. Il m’a fabriqué une amulette en laiton desti­­née à me proté­­ger en repor­­tage et je lui ai expliqué la magie à l’œuvre en poli­­tique aux États-Unis. D’après ses esti­­ma­­tions, Sayed ne reçoit pas moins de 1 000 visi­­teurs par mois. Pour la plupart, le bouche-à-oreille a fait son œuvre, mais d’autres l’ont connu grâce aux annonces qu’il trans­­met régu­­liè­­re­­ment aux chaînes TV locales. Dans ces publi­­ci­­tés, où triomphent info­­gra­­phies et musique psyché­­dé­­lique, il promet à ses futures clients de les aider à vaincre leurs addic­­tions : « tabac, canna­­bis ou alcool ». Ses clients sont issus d’ho­­ri­­zons sociaux variés. Pendant la période que j’ai passée avec Sayed, j’ai vu défi­­ler un homme venant chaque jour pour sa ration d’eau bénite, un autre, membre du corps de sécu­­rité au palais prési­­den­­tiel, une femme dont le mari venait de prendre une seconde épouse, un fonc­­tion­­naire inté­­ressé par de la chiro­­man­­cie, un boxeur en quête d’une solu­­tion contre ses migraines et une femme d’âge mûr souf­­frant de dépres­­sion. Mais ce qui rencontre le plus de succès reste le taweez, une amulette person­­na­­li­­sée conte­­nant des versets du Coran qui fait office de talis­­man. Le papier enroulé à l’in­­té­­rieur peut servir de porte-bonheur ou d’in­­can­­ta­­tion de magie noire. Ghulam Sakhi, un prêteur sur gages, fait partie des personnes ayant consulté Sayed pour un taweez. En décembre dernier, il a fait six heures de route depuis la ville de Mazâr-é Charif au nord du pays pour rencon­­trer le médium, dans l’es­­poir que sa femme lui revienne.

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Des hommes de Kaboul font la queue pour voter

Ainsi qu’il me l’a raconté, Ghulam a rencon­­tré et épousé une Afghane en Turquie en 2010. Ils y ont vécu quelque temps avant d’em­­mé­­na­­ger en Agha­­nis­­tan. Puis en octobre 2014, sa femme a disparu avec leur fils d’un an, empor­­tant avec elle 50 000 $ en liquide, soit toutes les écono­­mies de la famille. Pendant des semaines, Ghulam igno­­rait où se trou­­vait son épouse. Fina­­le­­ment, il a décou­­vert qu’elle était en chemin pour l’Eu­­rope, en Iran. Elle prévoyait de s’in­­ven­­ter l’his­­toire d’un mari décédé lors d’un atten­­tat suicide afin d’ob­­te­­nir le droit d’asile en tant que veuve. Ghulam était convaincu que sa femme lui revien­­drait si sa tenta­­tive échouait. Aussi est-il venu voir Sayed, en espé­­rant qu’un « taweez ralen­­ti­­rait ses pas afin qu’elle ne pour­­suive pas sa route. » Pour un homme aux reve­­nus modestes comme Ghulam, Sayed est le seul recours possible. Dans un pays où les services sociaux et les insti­­tu­­tions compé­­tentes font défaut, les hommes tels que Sayed jouent le rôle de doyen du village, de juge, de psycho­­logue, de personne ayant réponse à tous les problèmes. Bien souvent, le surna­­tu­­rel est une solu­­tion pratique dans des situa­­tions déplai­­santes : adul­­tère, infer­­ti­­lité mascu­­line, etc. Une fois, j’ai entendu parler d’un homme qui aurait vécu des années en compa­­gnie d’une femme lascive mi-fantôme, mi-esprit. Fina­­le­­ment, il s’est avéré qu’il avait une aven­­ture avec une femme mariée. Il existe égale­­ment des mulla de la ferti­­lité qui viennent au secours des femmes sans enfants ; elles passent une nuit en prière avec eux et peu de temps après, leur ventre commence à s’ar­­ron­­dir. Il serait facile de consi­­dé­­rer Sayed comme un impos­­teur, un malfai­­teur qui profite des plus crédules. Mais il dégage cette aura, celle d’une personne pour qui le monde échappe à la compré­­hen­­sion de l’homme. Beau­­coup de ses clients semblent l’ad­­mi­­rer et pour dire vrai, ils ont autant besoin des pouvoirs du médium que lui a besoin de sa clien­­tèle. Leur foi, néces­­saire, est suffi­­sante pour permettre à la magie de Sayed d’opé­­rer. Sayed légi­­time leurs souf­­frances, leur donnent corps, offrant ainsi une expli­­ca­­tion et un remède à leurs maux.

Les larmes d’Asma

Sayed est né dans la province de Saman­­gan, au nord de l’Af­­gha­­nis­­tan, et a grandi à Kholm, une petite ville située à une heure de la capi­­tale régio­­nale. Malgré un plan d’aide au déve­­lop­­pe­­ment mis en œuvre depuis une dizaine d’an­­nées, la région n’a pratique­­ment pas évolué. En 2015, seul 5 % de ses habi­­tants ont accès à l’élec­­tri­­cité et 80 % de la popu­­la­­tion est anal­­pha­­bète. La plupart des habi­­tants vivent ainsi qu’ils l’ont toujours fait : en culti­­vant du blé et de l’orge, des vignes et des grena­­diers. Lorsque Sayed a atteint l’âge de 15 ans, sa famille a emmé­­nagé à Kaboul. Là, il a terminé ses études au lycée. Peu de temps après, il prétend avoir travaillé pour les services de rensei­­gne­­ment afghans. D’après lui, il se serait élevé au sein du Direc­­toire natio­­nal pour la sécu­­rité, jusqu’à être nommé respon­­sable du service d’enquête crimi­­nelle. Il affirme qu’il avait alors vingt-cinq hommes sous ses ordres, même s’il m’a avoué ne plus rece­­voir de leurs nouvelles. Moi-même, je n’ai pas réussi à les contac­­ter.

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Un quar­­tier de Kaboul vu du ciel

Si d’or­­di­­naire il accorde volon­­tiers de son temps, Sayed rechigne à répondre aux ques­­tions concer­­nant son ancienne profes­­sion. Il dit souvent : « À l’époque, je traquais les crimi­­nels poli­­tiques », avant de s’in­­ter­­rompre : « je ne peux en dire davan­­tage ». Si j’in­­siste, il ajoute simple­­ment : « Nous traquions des djiha­­distes venus de l’étran­­ger. » « Mahfuz as », c’est un secret, ajoute-il. Mieux vaut ne pas insis­­ter. Il est diffi­­cile de distin­­guer le vrai du faux dans le récit de Sayed. Le seul élément convain­­cant demeure l’adresse épous­­tou­­flante dont il a fait preuve lorsque nous nous sommes entraî­­nés au terrain de tir l’hi­­ver dernier. En échange d’un afghani (0,01 €), un vieil homme assis sur un parpaing vous accorde un tir en direc­­tion de la rangée de cibles. Sur dix essais, je n’ai fait mouche qu’une seule fois. Quant à Sayed, il n’a manqué aucune cible. Sayed raconte avoir été envoyé dans la ville de Volgo­­grad en Russie au cours de sa forma­­tion. C’est là-bas qu’il a décou­­vert le monde méta­­phy­­sique dont il a fait son métier. La plupart du temps, le bureau de Sayed est submergé de livres et de CD sur diverses disci­­plines : télé­­pa­­thie, hypnose, chiro­­man­­cie, inter­­­pré­­ta­­tion des rêves, clair­­voyance et télé­­ki­­né­­sie. Mais c’est avant tout le don de commu­­nier avec les djinns qui est au cœur de son acti­­vité. Comme il l’ex­­plique, ce sont les djinns qui insufflent aux mystiques leurs pouvoirs surna­­tu­­rels. Ils conseillent Sayed, lorsqu’un trader le contacte par Viber d’Utrecht avant de miser sur telle ou telle monnaie, ou lorsque des jeunes comme Abdul­­lah ne peuvent se déci­­der entre l’Orient et l’Oc­­ci­dent (Austra­­lie ou Europe). La plupart des femmes médiums ont fait preuve de sottise en se lais­­sant « possé­­der » par les djinns, constate Sayed avant de m’as­­su­­rer qu’il n’en­­tre­­tient que des rela­­tions stric­­te­­ment profes­­sion­­nelles avec ces esprits et toujours dans le respect des écri­­tures sacrées de l’is­­lam. Le Coran rapporte que les djinns sont des fantômes : des esprits qui hantent la surface de la Terre. Tout comme il a créé les anges à partir de la lumière et les hommes à partir de la terre, Allah se serait servi du feu pour créer les djinns. Ces créa­­tures vivent et meurent, font l’amour et connaissent la passion à l’ins­­tar des hommes. Ils se tiennent en retrait, privi­­lé­­giant les endroits déser­­tiques : ruines, jungles, maré­­ca­­ges… Ils peuvent égale­­ment parcou­­rir de longues distances à la vitesse de la lumière. On raconte que les prophètes Moïse et Salo­­mon avaient le pouvoir de comman­­der aux djinns. Au Xe siècle, à Jéru­­sa­­lem, Salo­­mon aurait consti­­tué une armée de djinns afin d’éle­­ver une enceinte de protec­­tion de 70 m de hauteur entre le mont du Temple et la Cité de David.

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Ahsan-ol-Kobar
L’Imam Ali pour­­fend les djinns
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Mais à quoi ressemble un djinn ? Cette ques­­tion divise les spécia­­listes. Ce seraient des êtres protéi­­formes, se mani­­fes­­tant la plupart du temps sous forme d’oi­­seaux, de chats, de chiens, de serpents, de lions, de chèvres, voire de buffles d’Asie. Certaines de ces créa­­tures prennent forme humaine, celle de femmes à la beauté sans pareille. Des condi­­tions clima­­tiques extrê­­me­­ment rudes peuvent les faire fuir, tout comme les grandes races de chiens. Les djinns appré­­cient parti­­cu­­liè­­re­­ment les heures de l’aube et du crépus­­cule. Pour invoquer les djinns, il faut se rendre dans un endroit isolé, un cime­­tière de préfé­­rence, même si un chan­­tier à l’aban­­don aux abords d’une ville peut faire l’af­­faire. Chaque djinn a un nom propre qu’il suffit d’écrire sur un morceau de papier avant de le brûler dans un mélange de musc, de safran et d’en­­cens. « Pour les voir, vous devez croire en leur exis­­tence », précise Sayed. Depuis notre première rencontre, j’ai insisté auprès de Sayed pour qu’il m’em­­mène à la rencontre des djinns, rituel qu’il effec­­tue de temps à autre. Chaque fois, il trouve une excuse pour recon­­duire l’ex­­pé­­rience. Pour mon bien, d’après lui. « Ils ne peuvent m’at­­teindre », explique-t-il. « Mais je m’inquiète à ton sujet. Ils pour­­raient te faire du mal. Tu pour­­rais en mourir. » Avant d’ajou­­ter : « Je vais véri­­fier la météo sur Google et on avisera demain matin. » Discus­­sion close. Et chaque fois, il fait trop froid, le ciel est trop nuageux, la météo est trop ceci ou cela. Une fois, il a refusé que le l’ac­­com­­pagne unique­­ment parce que j’avais mes règles. Malgré tout, il reçoit des clients de 8 h à 16 h, chaque jour de la semaine excepté le vendredi, jour de repos chez les musul­­mans. En décembre dernier, un samedi matin, une jeune fille de 20 ans prénom­­mée Asma Ander est venue le trou­­ver. Quelques mois aupa­­ra­­vant, son père avait versé 15 000 $ à un passeur afin qu’elle puisse rejoindre son fiancé à Hambourg en Alle­­magne. Comme il arrive souvent, le passeur s’est enfui avec la monnaie. Son bureau situé dans un quar­­tier dyna­­mique du centre-ville est désor­­mais à l’aban­­don. Peu de temps après ses fiançailles, Asma a quitté l’uni­­ver­­sité pour prépa­­rer son départ ; aujourd’­­hui, elle se retrouve sans attache ni projet d’ave­­nir. Lorsqu’elle a averti son fiancé de la dispa­­ri­­tion du passeur, celui-ci l’a accu­­sée d’avoir volé l’argent. Son visage s’est décom­­posé lorsqu’elle m’a montré le message. Son fiancé ne lui répond plus, que ce soit sur Skype ou Viber. Pour une Afghane, une sépa­­ra­­tion s’ap­­pa­­rente souvent à un arrêt de mort. Si le fiancé annule le mariage, elle est alors stig­­ma­­ti­­sée, impropre à toute union. L’échec même du mariage a des consé­quences immé­­diates : seule et sans instruc­­tion, la jeune fille passera le reste de ses jours chez ses parents ; elle n’est qu’une matrice perdue, une bouche de plus à nour­­rir. Dix mois après la dispa­­ri­­tion du passeur, Asma a cher­­ché de l’aide auprès de Sayed et lui a versé 100 afgha­­nis (1,41 €) pour qu’il lise son avenir. D’après Sayed, le passeur la contac­­tera par télé­­phone et présen­­tera ses excuses pour sa conduite. Il obtien­­dra comme promis un visa pour l’Al­­le­­magne, la conduira jusqu’en Turquie moyen­­nant la somme conve­­nue. De là, elle pren­­dra le train pour Hambourg où elle retrou­­vera son fiancé qui l’aura pardon­­née pour ce malen­­tendu. Tout ira bien. Son destin est de mener une vie confor­­table là-bas. Si Asma voyait diffi­­ci­­le­­ment comment son destin pouvait s’ac­­com­­plir, elle a ressenti dans les jours qui suivirent une sorte d’op­­ti­­misme comme elle n’en avait ressenti depuis long­­temps. « J’ai choisi de le croire ; ai-je vrai­­ment le choix ? »

Derrière l’écran du mono­­théisme, plusieurs systèmes de croyances riva­­lisent en Afgha­­nis­­tan.

C’était en mars dernier. En septembre, la situa­­tion d’Asma n’a pas évolué. Elle regarde la télé avec son cousin Sunil, 23 ans, égale­­ment dans l’at­­tente d’un visa pour rejoindre sa promise qui vit à Londres. Ils zappent des films indiens aux jour­­naux télé­­vi­­sés qui depuis ce prin­­temps sont marqués par les repor­­tages de massacre. « Notre vie est d’un ennui. Nous n’avons aucun loisir. Pas de travail non plus », déclare Asma. Murta­­zar, son jeune frère, m’a confié être inquiet à son sujet ; parfois, il la surprend en larmes.

La première neige

Derrière l’écran du mono­­théisme, l’Af­­gha­­nis­­tan est un pays où riva­­lisent plusieurs systèmes de croyances. Si vous y prêtez bien atten­­tion, les vestiges d’an­­ciennes tradi­­tions sont omni­­pré­­sents, comme ces enfants des rues qui se faufilent dans les embou­­teillages sans fin de la capi­­tale, en agitant des conserves d’en­­cens (assez semblables à l’en­­cen­­soir des chré­­tiens) pour écar­­ter le mauvais œil ou encore Norouz, fête tradi­­tion­­nelle d’ori­­gine persane marquant le commen­­ce­­ment de la nouvelle année. Ces vestiges d’an­­ciennes croyances sont sous la menace perma­­nente de conser­­va­­teurs reli­­gieux qui les consi­­dèrent comme haram, des inter­­­dits dans la loi musul­­mane. Prônant un respect strict du Coran, les sala­­fistes estiment que ces pratiques sont contraires à l’is­­lam, une accu­­sa­­tion d’au­­tant plus dange­­reuse dans un pays où le blas­­phème est passible de pendai­­son. Si Sayed a bon nombre d’en­­ne­­mis, l’un de ses plus grands détrac­­teurs est une person­­na­­lité de la télé­­vi­­sion, un homme en costume toujours soigneu­­se­­ment rasé du nom de Fahim Kohda­­mani. Entre 2009 et 2012, Fahim a produit, réalisé et présenté l’émis­­sion Biya wa Bibin, litté­­ra­­le­­ment « venez et voyez ». Chaque épisode est pour lui l’oc­­ca­­sion de piéger un diseur de bonne aven­­ture, en l’en­­ga­­geant dans un débat sur la légi­­ti­­mité de leurs acti­­vi­­tés au regard des écri­­tures cora­­niques. « Je suis un homme instruit », Fahim m’a-t-il confié plus tôt dans l’an­­née. « Je suis érudit en matière de reli­­gions et ces soi-disant mulla ne font qu’es­­croquer les foules igno­­rantes. » D’après ses oppo­­sants, la croi­­sade que mène person­­nel­­le­­ment Fahim à l’en­­contre des médiums cache une autre dimen­­sion. Sayed est un chiite hazara, comme la plupart de ses clients. Ils consi­­dèrent à juste titre être victimes de persé­­cu­­tions de la part de la majo­­rité sunnite. (Les musul­­mans sunnites sont consi­­dé­­rés comme majo­­ri­­taires en Afgha­­nis­­tan ; toute­­fois, la compo­­si­­tion démo­­gra­­phique du pays fait l’objet de désac­­cords persis­­tants. Au terme du dernier recen­­se­­ment réalisé en 1979, 80 censeurs avaient trouvé la mort.)

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L’an­­cien président Hamid Karzai reçoit le conseil des Oulé­­mas au palais prési­­den­­tiel
Crédits : The Kabul Times

En 2009, Fahim a été condamné à trois mois d’em­­pri­­son­­ne­­ment par le Conseil des Oulé­­mas d’Af­­gha­­nis­­tan, l’ins­­ti­­tu­­tion chiite la plus influente du pays, suite à l’ins­­truc­­tion d’une plainte pour diffa­­ma­­tion à l’en­­contre de la foi chiite. Pour Fahim, qui est tadjik, cette arres­­ta­­tion est le reflet de l’in­­fluence néfaste qu’exercent les chiites d’Iran sur l’Af­­gha­­nis­­tan. Par ailleurs, le Conseil des Oulé­­mas avait souli­­gné l’af­­fi­­lia­­tion du présen­­ta­­teur à « l’Al­­liance du Nord », un groupe armé qui au début des années 1990 pendant la guerre civile avait terro­­risé la commu­­nauté hazara à majo­­rité chiite peuplant les montagnes du centre de l’Af­­gha­­nis­­tan. (Lors de la campagne prési­­den­­tielle de 2014, Fahim était le porte-parole d’Ab­­dul Sayyaf, un chef de guerre dont la milice est accu­­sée d’avoir provoqué la mort ou la dispa­­ri­­tion de près 750 Haza­­ras en 1993.) Dans l’un des épisodes de Biya wa Bibin, diffusé par Emroz TV, la quatrième chaîne du pays, Fahim a dressé le portait de Sayed. Il m’a confié avoir rendu visite au médium à deux reprises. Lors de sa première visite, Fahim affirme que Sayed a fui la caméra. Le médium aurait réclamé hors caméra à ce que ne soit pas filmé le débat qui l’op­­po­­se­­rait au présen­­ta­­teur. Selon Fahim, Sayed lui a avoué que son acti­­vité de diseur de bonne aven­­ture était une impos­­ture, mais qu’il devait faire le néces­­saire pour subve­­nir aux besoins de sa famille. Sayed a nié avoir tenu de tels propos. D’après lui, Fahim lui a effec­­ti­­ve­­ment rendu deux visites : après une longue discus­­sion sur l’is­­lam, il a reconnu que Sayed était un saint homme, et qu’ils pouvaient deve­­nir bons amis. Une propo­­si­­tion d’ami­­tié que Sayed n’a pas accep­­tée. « C’est hors de ques­­tion », m’a-t-il dit. Dans l’épi­­sode qui a fina­­le­­ment été diffusé, c’est un Sayed inti­­midé qui répond aux ques­­tions de Fahim sur diffé­­rents aspects de l’is­­lam. « Leur profes­­sion est un crime, m’a confié le présen­­ta­­teur. Ils pensent qu’en portant la barbe et le turban, ils peuvent se faire appe­­ler mulla ! » (D’après Sayed, la fréquen­­ta­­tion de son cabi­­net, loin de recu­­ler, a connu une augmen­­ta­­tion depuis la diffu­­sion de l’émis­­sion ; il a d’ailleurs remer­­cié Fahim pour cette publi­­cité gratuite.)

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Fahim Kohda­­mani
Crédits : KabulP­­ress.com

Plus tôt cette année, Fahim et d’autres musul­­mans conser­­va­­teurs ont trouvé le parfait martyr à asso­­cier à leur cause. En mars, à la veille du nouvel an persan, une jeune femme du nom de Farkhunda Malik­­zada a pris à partie des diseurs de bonne aven­­ture instal­­lés près de l’un des plus vieux sanc­­tuaires de Kaboul où ils vendaient des amulettes. En réac­­tion, un homme l’a accu­­sée d’avoir brulé un exem­­plaire du Coran. La foule révol­­tée s’est assem­­blée autour d’elle. La jeune femme de 27 ans a été lapi­­dée, battue, brûlée vive puis lais­­sée pour morte au bord de la rivière Kaboul. Les conser­­va­­teurs reli­­gieux ont immé­­dia­­te­­ment réagi en exigeant l’in­­ter­­dic­­tion des sorts taweez et des taweez naweez mulla. Les sala­­fistes membres du parle­­ment ont appuyé cette demande. La semaine suivante, le président Ashraf Ghani a demandé l’ou­­ver­­ture d’une enquête sur la mort de Farkhunda, lais­­sant au ministre des Affaires reli­­gieuses le soin de pros­­crire l’en­­semble des diseurs de bonne aven­­ture et des vendeurs d’amu­­lettes. La police de Kaboul a procédé à l’ar­­res­­ta­­tion de 47 personnes suspec­­tées de s’être trou­­vées dans la foule incri­­mi­­née le jour du décès de Farkhunda. Trois hommes accu­­sés du meurtre purgent à ce jour une peine de vingt ans d’em­­pri­­son­­ne­­ment ; une peine de dix ans de prison a été pronon­­cée à l’en­­contre d’un quatrième homme. Par la suite, j’ai rencon­­tré plusieurs diseurs de bonne aven­­ture à travers la cité pour savoir en quoi l’in­­ter­­dic­­tion avait changé leur vie : beau­­coup disent s’être fait discrets depuis quelque temps, mais comme souvent, les choses fini­­ront par reve­­nir à la normale. Ils sont encore là aujourd’­­hui parce que leur acti­­vité répond à un besoin de la popu­­la­­tion, et cette dernière attaque à l’en­­contre de leur profes­­sion ne les inquiète pas outre mesure. Le pays est en proie à la frus­­tra­­tion et la frus­­tra­­tion fait marcher les affaires. De son côté, Sayed a reçu la visite des auto­­ri­­tés : « Je leur ai dit qu’ici, il ne s’agit pas d’un centre de taweez naweez, mais d’hyp­­no­­thé­­ra­­pie darmani », un cabi­­net médi­­cal où l’on soigne la dépres­­sion. Il a affirmé être un profes­­sion­­nel faisant partie du corps médi­­cal, tout en dési­­gnant les diplômes enca­­drés au mur. Les poli­­ciers sont partis et ne sont plus reve­­nus par la suite.

~

Un dimanche de janvier, j’ai consulté un diseur de bonne aven­­ture prénommé Haji Agha. Tout comme Sayed, il tire la plupart de ses reve­­nus des visites de personnes souhai­­tant quit­­ter le pays. Haji connaît beau­­coup de succès auprès des deman­­deurs de visas. Cette réus­­site, il la doit à un Afghan, ancien inter­­­prète pour l’ar­­mée améri­­caine, auquel il a prédit exac­­te­­ment la date à laquelle il rece­­vrait le fameux sésame. « Il m’a dit l’heure et la date. Il m’a dit qu’il y aurait du bruit, qu’il pleu­­vrait et que je pren­­drais un avion pour l’ouest. Il savait même combien de kilo­­mètres j’au­­rais à parcou­­rir », m’a raconté cet inter­­­prète. Il a souhaité garder l’ano­­ny­­mat, de peur de paraître archaïque et super­­s­ti­­tieux aux yeux de ses nouveaux conci­­toyens améri­­cains. « Je vous le garan­­tis, cet homme a des pouvoirs insoupçon­­nés. » Quand j’ai rendu visite à Haji dans la cabine en bois qui lui sert de bureau, je lui ai demandé de me parler météo. L’Af­­gha­­nis­­tan connais­­sait un hiver anor­­ma­­le­­ment sec et doux. Sans neige, la séche­­resse sévi­­rait plus tard dans l’an­­née et en l’ab­­sence d’une eau suffi­­sante pour les cultures, davan­­tage d’hommes join­­draient les rangs des Tali­­bans pour nour­­rir leur famille. Un hiver doux présage toujours un prin­­temps sanglant. Haji, un homme édenté au nez rond et au visage ridé, a souf­­flé sur les perles de son tasbih, avant de les égre­­ner comme il le ferait d’un boulier, comme pour effec­­tuer des calculs impro­­bables. Puis il est entré dans une sorte de transe. J’ai jeté un œil à mon portable. Le temps s’écou­­lait. Cinq minutes sont passées, même si cela me parut plus long. Haji a alors pris la parole : « Dans sept jours, le temps se refroi­­dira. » Et le climat de violence dans le pays ? « La situa­­tion va s’amé­­lio­­rer. »

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Les voiles de l’ave­­nir
Crédits : Jim Huyle­­broek

Une semaine a passé. Tôt un dimanche matin de janvier, un camion rempli d’agrumes s’est écrasé dans une station essence, faisant trois morts dont le conduc­­teur. Les Tali­­bans ont reven­­diqué l’at­­taque. D’après le porte-parole de la police de Kaboul, l’ex­­plo­­sion a mis fin à trois semaines de trêve des combats dans la capi­­tale. Quelques heures plus tard, des flocons tombaient sur la ville. C’était la première neige de la saison.


Traduit de l’an­­glais par Audrey Previ­­tali d’après l’ar­­ticle « The fortune-teller of Kabul », paru dans le Guar­­dian. Couver­­ture : Une rue de Kaboul.
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