par George Saunders | 2 février 2017

Samsara

Par un mois de décembre, j’ai reçu un email de mon rédac­­teur en chef. On racon­­tait qu’un jeune garçon népa­­lais était plongé en état de médi­­ta­­tion depuis les sept derniers mois, sans boire ni manger. Il me deman­­dait si je voulais m’y rendre pour jeter un œil à la situa­­tion. J’ai effec­­tué quelques recherches sur Inter­­net. Le garçon s’ap­­pe­­lait Ram Baha­­dur Bomjon. Il était assis entre les racines d’un figuier massif, près de la fron­­tière indienne. Le site était envahi de pèle­­rins, des milliers par semaine, qui surnom­­maient ce garçon « le nouveau Boud­dha ». Par deux fois, il avait été piqué par des serpents veni­­meux ; par deux fois, il avait refusé d’être soigné et s’était guéri par la médi­­ta­­tion. Les scep­­tiques disaient qu’on le nour­­ris­­sait en cachette en profi­­tant du couvert de la nuit, que son gourou se construi­­sait un temple, que ses parents se construi­­saient un manoir, et que les rebelles maoïstes, grâce à ce canu­­lar, récol­­taient des dizaines de milliers de dollars en dons.

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Ram Baha­­dur Bomjon

J’ai répondu à mon rédac­­teur en chef : j’étais très occupé, entre mes cours et le reste, sans comp­­ter que les fêtes de Noël arri­­vaient à grands pas et que je n’avais fait du sport qu’une seule fois au cours des six derniers mois. Oh, et il était plus qu’urgent que je règle mes factures en retard. J’ai ensuite été embarqué dans la fréné­­sie de Noël habi­­tuelle, sans pouvoir ôter ce garçon de mon esprit. Dans les dîners, j’ai observé deux types de réac­­tions à la phrase : « J’ai entendu dire qu’un gamin au Népal médite sans inter­­­rup­­tion dans la jungle depuis les sept derniers mois, sans nour­­ri­­ture ni eau. » Le premier type de gens – appe­­lons-les les Réalistes – réagira en faisant une plai­­san­­te­­rie (« Et là, il se lève et il s’avère qu’il était assis sur une montagne de Snickers »), avant d’ex­­pliquer qu’il est physique­­ment impos­­sible de survivre ne serait-ce qu’une semaine sans nour­­ri­­ture ni eau, a fortiori pendant sept mois. Le second type de gens – appe­­lons-les les Croyants – s’ex­­cla­­mera : « Waouh, c’est incroyable ! » Ceux-là diront vouloir se rendre au Népal dès le lende­­main, avant d’en­­chaî­­ner sur l’his­­toire d’un fantôme apparu un jour sur le rebord de la piscine d’une amie. Essayez vous-même : dites à la première personne venue que vous avez entendu dire qu’un gamin au Népal médite sans inter­­­rup­­tion dans la jungle depuis les sept derniers mois sans nour­­ri­­ture ni eau. Voyez ce qu’elle vous répond. Ou dites-le à vous-même, et voyez ce que vous répon­­dez. Moi, au final, j’ai répondu qu’il fallait que j’aille voir ça de mes propres yeux.

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Austrian Airlines est géné­­reuse avec ses Buch­­teln. Les habi­­tués de la compa­­gnie vantent constam­­ment les mérites de leurs petits pains chauds, dans diffé­­rents accents selon leur origine. La vidéo de sécu­­rité dans l’avion est trou­­blante : elle est animée et présen­­tée par un type qui ressemble à un person­­nage de jeu vidéo, arbo­­rant ce qui ressemble à une tête de mort sque­­let­­tique et sans peau, qui se tourne sans cesse pour regar­­der une dame élan­­cée. Celle-ci regarde ailleurs, inquiète, tout en essayant de cacher ses longues jambes à la vue du sque­­lette. Plus tard, elle glisse sur le tobog­­gan d’ur­­gence, tenant un bébé contre elle, toujours pour­­sui­­vie par la Mort. Mon voisin de siège, un Koso­­var, me parle d’une société secrète serbe appe­­lée la Main noire, qui a laissé son ami d’en­­fance sur une colline, « coupé en petits morceaux ».

Durant l’oc­­cu­­pa­­tion, dit-il, les Serbes tuaient des bébés sous les yeux de leurs parents. Il est gentil, poli, marqué par les terribles événe­­ments dont il a été témoin, et recon­­naît n’avoir plus, en tant que citoyen améri­­cain, à s’inquié­­ter de bébés assas­­si­­nés ou d’amis aban­­don­­nés en pièces déta­­chés. Sauf, semble-t-il, dans sa mémoire, pour toujours. Son récit terminé, il s’en­­dort. myAustrian_A321Person­­nel­­le­­ment, je n’y arrive pas. Je suis trop mal à l’aise. Je suis en colère contre moi-même car j’ai mangé deux brioches lors de la dernière tour­­née et elles semblent avoir instan­­ta­­né­­ment rendu mon panta­­lon plus serré. J’ai déjà lu tous les livres et maga­­zines que j’avais empor­­tés ; je me suis déjà appro­­ché pour regar­­der par la petite fenêtre dans la zone des hôtesses de l’air ; et j’ai déjà compli­­menté une hôtesse blonde à l’air sévère pour l’ex­­cel­­lence du service d’Aus­­trian Airlines – ce qui a suscité une étrange réac­­tion autri­­chienne : elle a paru aussi­­tôt me condam­­ner pour cette faiblesse. Pour voir le bon côté des choses, il ne me reste que six heures à passer dans cet avion, puis deux heures à l’aé­­ro­­port de Vienne et huit heures de vol pour Katman­­dou. Je décide de fermer les yeux et de rester assis sans bouger pour faire passer le temps. Quelqu’un lève le volet de son hublot et, sentant la lumière se déver­­ser sur mes paupières, je deviens soudain curieux : le volet a-t-il vrai­­ment été relevé ? Par quelqu’un ? Bon sang, mais par qui ? À quoi ressemble-t-il ? Qu’es­­sayait-il de faire en levant ce volet ? Je meurs d’en­­vie d’ou­­vrir les yeux pour confir­­mer qu’un volet a bien été soulevé, par quelqu’un, dans un but quel­­conque. Je prends ensuite conscience de la présence d’une une plaie doulou­­reuse sur la pointe de ma langue et je ressens un brûlant désir d’in­­ter­­rompre mon expé­­rience pour prendre note dans mon carnet de cette fasci­­nante obser­­va­­tion de la douleur. Puis je commence à ressen­­tir des impa­­tiences dans les jambes, dans les bras, et même dans le cou. Mon Dieu, comme j’ai soif. J’ima­­gine alors une cascade d’eau à la menthe s’écou­­lant dans ma bouche. L’es­­prit est une machine à se deman­­der : « Qu’est-ce que je préfère ? » Fermez les yeux, ne bougez plus et obser­­vez ce que fait votre esprit. Ce qu’il fait, c’est de ne pas se conten­­ter de ce qui est. Un désir surgit, vous l’as­­sou­­vis­­sez, et un autre prend sa place aussi vite. Ces désirs font partie d’un cycle sans fin pour lequel il s’avère qu’il existe déjà un nom : samsara. Le Samsara est au cœur de la comé­­die humaine. Avidité, névrose, ambi­­tion folle, adul­­tère, crimes passion­­nels, le meurtre d’un homme qu’on découpe en morceaux pour servir un idéal abscons : tout cela se produit parce que nous croyons que nous serons heureux une fois que nos désirs seront satis­­faits.

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Un paysage népa­­lais

Je sais tout ça. Mais j’en suis pas moins rempli de désirs. Je veux que mes jambes cessent de me déman­­ger. Je veux quelque chose à boire. J’ai même envie d’un autre petit pain chaud. Sept mois, c’est bien ça ? L’en­­fant est resté assis sept mois ?

Boud­dha

Nous arri­­vons à Katman­­dou peu avant minuit. C’est la ville la plus sombre que j’aie jamais vu : pas un lampa­­daire, pas un néon, et chaque bâti­­ment est éclairé par une ou deux petites ampoules, voire une seule lanterne suspen­­due. On se croi­­rait dans une cité médié­­vale. Les ruelles étroites sentent la fumée, tous leurs bâti­­ments sont tordus. C’est comme si le taxi avait voyagé dans le temps pour retour­­ner à l’ère des rois et de la misère noire, et que nous faisions route à travers la saleté jusqu’au palais – ici, le Hyatt. Une vache en train de manger des détri­­tus appa­­raît dans nos phares. Nous passons devant un distri­­bu­­teur auto­­ma­­tique de billets auréolé de lumière verte, qui semble ici complè­­te­­ment futu­­riste. Le hall du Hyatt est vide, à l’ex­­cep­­tion de rangées de statues de Boud­dha – un laby­­rinthe sans visi­­teurs. La direc­­trice du centre d’af­­faires a non seule­­ment entendu parler du garçon, mais elle est égale­­ment d’avis qu’il se nour­­rit de serpents. Leur venin, dit-elle, est comme du lait pour lui. Je me mets au lit, prêt à dormir de ce sommeil étrange qui succède au voyage, dont vous vous réveillez sans bien savoir où vous êtes, ni qui vous êtes. J’ouvre les rideaux et voici Katman­­dou : une ville tenta­­cu­­laire où des drapeaux de prières sont suspen­­dus partout, sur les tours baroques, les véran­­das étranges et les clochers incli­­nées – pour une raison que j’ignore. Au-delà de la ville : l’Hi­­ma­­laya, pur, d’un blanc imma­­culé, le blanc d’avant l’in­­ven­­tion des autres couleurs. Au premier plan se trouve l’im­­po­­sante piscine vide et mal entre­­te­­nue de l’Hyatt, au milieu d’un champ d’herbe sèche et morte. Une femme commence l’en­­tre­­tien du premier arbuste d’une rangée sans fin. On pour­­rait inti­­tu­­ler ce tableau « Patience et longueur de temps ». Je pars me prome­­ner.

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Pano­­rama de Katman­­dou

Le niveau de bruit, d’agi­­ta­­tion et de dénue­­ment de Katman­­dou rend presque la partie la plus pauvre de la ville euro­­péenne la plus recu­­lée, tranquille et urba­­ni­­sée. Des hommes sont accrou­­pis dans un champ rempli d’or­­dures, donnant des coups à ce qui ressemble à de la barbe à papa – une image que je ne peux m’ex­­pliquer. Une femme dont le visage a été brûlé (ou arra­­ché) passe devant moi tandis qu’elle fait ses courses. Son atti­­tude me boule­­verse, on dirait qu’elle dit : encore une bonne jour­­née ! Surgit devant mes yeux un ancien kiosque Pepsi, main­­te­­nant barbelé et gardé par des soldats népa­­lais armés contre les maoïstes ; ici une table de ping-pong en ardoise, avec des pieds en brique. Je traverse un terrain sombre et vide, que j’ai vu dans mes rêves, entouré de grands immeubles en briques népa­­laises comme un lac entouré de falaises – si le lac était assé­­ché et qu’une dame était agenouillée en son centre en train de faire pipi. En détour­­nant les yeux, je vois une autre femme, portant un bébé. Ses dents sortent de sa bouche de façon terri­­fiante, hori­­zon­­ta­­le­­ment, comme si ses gencives s’étaient affais­­sées et qu’elle avait incliné ses dents à 90°. Elle tend une main, secouant légè­­re­­ment l’en­­fant avec l’autre, comme pour dire : le bébé, les dents, comment sommes-nous censés vivre ainsi ? Sur un côté de la route se trouve une étrange cuvette creu­­sée, comme une exca­­va­­tion de sous-sol peu profonde. Elle est remplie de rangées de bancs en bois sur lesquels attendent des centaines d’hommes, de femmes et d’en­­fants couverts de pous­­sière, qui attendent quelque chose avec un air acca­­blé. On dirait une gare routière, sauf qu’il n’y a pas de route en vue. Des touristes sont rassem­­blés près d’une barrière, la mine agacée. Un mendiant aveugle est éjecté du groupe et s’at­­tarde près la porte, décon­­tracté, comme s’il ne venait pas de se faire expul­­ser. Que se passe-t-il ici ? 300 personnes se trouvent dans cette sorte de prison en plein air, où les aveugles ne sont pas auto­­ri­­sés.

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L’ef­­fer­­ves­­cence des rues de la ville

J’entre et traverse la foule. Je croise le chemin d’une femme blanche hébé­­tée, la bouche couverte de plaies. « Qu’est-ce que tout cela ? » lui dis-je. « C’est une soupe popu­­laire pour les néces­­si­­teux », répond-elle. Ils sont nombreux : 200 ou 300 personnes sont assises, me dit-elle, deux fois jour. Il n’y a jamais un seul siège vide. Ceci explique, j’ima­­gine, l’ex­­pul­­sion de l’aveugle : il est arrivé trop tard. La vie est faite de souf­­frances, a dit Boud­dha. Il ne voulait cepen­­dant sans doute pas dire que chaque instant de la vie devait être insup­­por­­table, mais plutôt que le bonheur et la paix sont tran­­si­­toires. Toute appa­­rence de perma­­nence est illu­­soire. La femme sans visage, la femme aux dents étranges, les personnes âgées pous­­sié­­reuses portant des bébés sur les genoux atten­­dant leur pitance, l’aveugle près de la barrière, feignant l’in­­dif­­fé­­rence : au Népal, il me semble que la vie est une souf­­france, et il n’y a rien ésoté­­rique là-dedans. Puis, au bout d’un chemin trop étroit pour une voiture, le fameux stupa de Boud­dha appa­­raît : immense, pâle, glaciaire, s’ex­­tra­yant hors de la misère pous­­sié­­reuse envi­­ron­­nante et s’éle­­vant vers les cieux comme l’es­­poir incarné.

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Un stupa est une énorme struc­­ture de prière boud­d­histe tridi­­men­­sion­­nelle, qui prend habi­­tuel­­le­­ment la forme d’un dôme, conte­­nant souvent une relique sainte, un os ou une mèche de cheveux du Boud­dha histo­­rique. Ce stupa en parti­­cu­­lier a grandi en taille au cours des siècles ; Certains récits remontent à 500 ans après J.-C. Autour, un chemin circu­­laire est rempli de centaines de pèle­­rins boud­d­histes venus du Népal, du Tibet, du Bhou­­tan, de l’Inde : une valse de costumes mariant chaque tona­­lité de violet, de rouge et d’orange. Pier­­cings et coif­­fures étranges. Une boutique fait reten­­tir une version du padme om mani hung en boucle, toute la jour­­née. Une femme avec un goitre de la taille d’une boule de bowling bavarde avec des amis. Le stupa s’élève sur plusieurs niveaux terras­­sés ; les gens effec­­tuent leur marche en rond de niveau en niveau. Les ombres des pigeons se mêlent à celles de milliers de drapeaux de prière. Des garçons aux pieds nus attachent des seaux de chaux au niveau supé­­rieur et les renversent sur la surface du dôme, y lais­­sant des éclairs jaunâtres. Les seuls sons qu’on perçoit sont le chant des oiseaux, le tinte­­ment occa­­sion­­nel d’une cloche et, au loin, une scie élec­­trique. Je fais tous les tours, je prie pour tout le monde. Pour moi, cette année a été diffi­­cile : un oncle que j’ai­­mais beau­­coup est mort, la maison de mes parents a été détruite par Katrina, un cousin bien­­veillant envoyé en Irak, un acci­dent de voiture a laissé ma fille adoles­­cente en pleurs sur le bord de la route par une nuit glaciale. Je me suis enfin surpris à aimer celle qui partage mes jours depuis 18 ans plus que je n’au­­rais jamais imaginé aimer quelqu’un – ce qui est une bonne chose, sauf qu’elle s’ac­­com­­pagne d’une pensée terri­­fiante : la conscience qu’on devra un jour être sépa­­rés.

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Le majes­­tueux stupa de Katman­­dou

Ce jour-là, au stupa, la peur ambiante m’ins­­pire une défi­­ni­­tion de l’être humain : c’est quelqu’un qui, après avoir vécu un certain temps, commence à avoir peur et, par tous les moyens, cherche à mettre un terme à cette peur. Tout cela – le stupa, les millions de personnes qui venues effec­­tuer des marches depuis les siècles qui ont suivi sa construc­­tion (à l’époque de Shakes­­peare, pendant que George Washing­­ton était vivant, alors que la Première Guerre mondiale faisait rage, lorsque Glenn Miller jouait encore), les maga­­sins, l’ico­­no­­gra­­phie, les statues, les pein­­tures Tangka, le chant, les centaines de milliers de vies humaines consa­­crées à la médi­­ta­­tion… tout cela a commencé quand un homme est entré dans les bois, s’est assis et a tenté de mettre fin à sa peur en faisant quelque chose de pure­­ment inté­­rieur : il a fait un travail sur son esprit. Au moment où je quitte le stupa, un gamin m’en­­traîne dans une petite pièce à côté du portail prin­­ci­­pal. À l’in­­té­­rieur se trouvent deux gigan­­tesques roues de prières. Il me montre comment les faire tour­­ner. Trois tours sont recom­­man­­dés pour une béné­­dic­­tion maxi­­male. Dans un coin se trouve un nain en robe de moine, en train de prier. « Lama », dit mon guide au moment où nous passons à côté de lui.

Plus de 10 000 Népa­­lais sont morts entre 1996 et 2006 dans la guerre civile.

Au deuxième tour, il me montre une collec­­tion d’images de grands saints boud­d­histes, accro­­chés au-dessus d’une petite fenêtre. Voici le Dalaï Lama. Voici Guru Rinpo­­ché, qui a le premier intro­­duit le boud­d­hisme au Tibet. Voici Bomjon, le garçon médi­­tant. La photo montre un garçon d’une douzaine d’an­­nées : un petit garçon jouf­­flu, les cheveux en brosse, timide mais fier vêtu d’une robe de moine. « Bomjon », dis-je. « Vous êtes doué ! » s’ex­­clame mon guide.

Sur le sentier

De retour au Hyatt, je fais la connais­­sance de Subel, mon inter­­­prète. C’est un jeune homme de 23 ans, gentil, habi­­tué des médias, qui ressemble à un Robert Downey Jr népa­­lais. Nous faisons un tour effrayant dans Katman­­dou sur sa moto, jusqu’à une agence de voyage plon­­gée dans l’ombre où nous ache­­tons des billets d’avion à la lueur d’une chan­­delle. Dans le cadre d’un programme visant à préser­­ver l’éner­­gie, Katman­­dou subit des coupures de courant chaque nuit dans une partie diffé­­rente de la ville. L’agent s’oc­­cupe de nos billets à la lumière de trois bougies rouges, incli­­nées sur des feuilles de jour­­nal. Compte tenu de la situa­­tion poli­­tique du Népal, il y avait quelque chose de sinistre dans cette agence de voyage sombre, comme un présage de condi­­tions plus sombres encore. Plus de 10 000 Népa­­lais sont morts entre 1996 et 2006, dans la guerre qui oppo­­sait la monar­­chie aux Maoïstes. Entre 2003 et 2006, le nouveau roi s’est débar­­rassé de la démo­­cra­­tie nais­­sante et repris l’en­­semble des pouvoirs. Une semaine après mon départ, il a arrêté les leaders de l’op­­po­­si­­tion et les atten­­tats les plus graves de Katman­­dou ont eu lieu. Depuis la fin 2007, un nouveau gouver­­ne­­ment de tran­­si­­tion a fait du Népal « un État fédé­­ral, démo­­cra­­tique et répu­­bli­­cain ». Au cours du dîner, Subel, la larme à l’œil, me raconte qu’une femme népa­­laise de 20 ans est décé­­dée dans un aéro­­port éloi­­gné, dans l’im­­pos­­si­­bi­­lité de se rendre à l’hô­­pi­­tal de Katman­­dou parce que la compa­­gnie aérienne avait annulé tous ses vols pendant trois jours consé­­cu­­tifs. Il me raconte que d’ar­­ro­­gants soldats népa­­lais ont arrêté deux de ses amis chan­­teurs et les ont fait chan­­ter dans la rue, pendant qu’ils se moquaient d’eux. Il ne veut abso­­lu­­ment pas quit­­ter le Népal, dit-il, à moins qu’en le quit­­tant, il puisse acqué­­rir une compé­­tence utile pour reve­­nir et « faire la diffé­­rence », « servir à quelque chose ».

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Le regard du Boud­dha est inti­­mi­­dant

À Katman­­dou, il semble que tout le monde connaît le garçon médi­­tant. Tout le monde suit son actua­­lité avec avidité, croit qu’il fait ce qu’il dit qu’il fait, et lui souhaite bonne chance. On dirait qu’ils le prennent pour une sorte de sauveur, une nouvelle solu­­tion radi­­cale aux plaies anciennes qui se ravivent. Le prag­­ma­­tisme poli­­tique est épuisé, ils cherchent quelque chose, n’im­­porte quoi, pour les sauver. Un ami de Subel de me dit qu’il espère que le garçon médi­­tant fera « quelque chose de bon pour ce pays », ce qui résonne à mes oreilles comme : « quelque chose de bon pour ce pays brisé que j’aime tant ».

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Le lende­­main matin, nous nous rendons au sud du village de Simra, dans un avion en forme de sous-marin avec un jour­­nal atta­­ché au pare-brise en guise de pare-soleil. Les sièges ressemblent à des chaises de jardin et le plan­­cher est fait de métal cabossé, sans tapis. Nous survo­­lons des fermes d’une seule pièce, perchées au sommet de montagnes escar­­pées qu’on dirait sorties de bandes dessi­­nées, et des éten­­dues entières consti­­tuées d’une simple terrasse verte de la taille d’un timbre creu­­sée sur une montagne grise. De Simra, nous prenons une jeep à Birgunj et passons une nuit agitée dans un hôtel de Gogo­­lian où les lumières de la salle de bain bour­­donnent même éteintes. Je me trouve perplexe devant un mysté­­rieux panneau compor­­tant sept commu­­ta­­teurs qui semblent ne jamais contrô­­ler la même lumière deux fois.

Le lende­­main matin, enfin, nous allons voir le garçon. Nous redes­­cen­­dons par Simra en mini­­bus et ensuite au-delà, dans un tour­­billon d’ef­­froyable pauvreté : des filles émergent de forêts profondes portant des piles de feuilles gigan­­tesques sur leur dos pour nour­­rir un animal ; une femme s’ac­­crou­­pit pour uriner, à quelques mètres d’un étang boueux où une autre femme tire de l’eau ; des hommes frappent des objets en métal avec d’autres objets en métal ; des enfants sales sont reni­­flés par des chiens sales, au milieu des ordures. sita_air_nepal_1Après plusieurs heures, nous nous arrê­­tons devant une zone de gravier que surplombent des bannières rouges qui nous souhaitent la bien­­ve­­nue. Sur un grand panneau d’af­­fi­­chage – le premier de toute la mati­­née –, un préser­­va­­tif person­­ni­­fié donne à un jeune couple passionné quelques conseils, par la bouche de son réser­­voir pointu : « S’il vous plaît, proté­­gez-vous ! » « C’est ici ? » demandé-je. « C’est ici », répond Subel. Au-delà de la zone de rassem­­ble­­ment, la route, pleine d’or­­nières, n’est plus prati­­cable que par un seul véhi­­cule. J’es­­saie de prendre des notes, mais la route est trop caho­­tante. La jungle devient plus dense ; un lit de rivière assé­­ché dispa­­raît dans les arbres.

Enfin, nous arri­­vons à un minus­­cule village fait d’étals en bois brut. Des cartes postales à l’ef­­fi­­gie du garçon, des photos enca­­drées et des brochures sont en vente, ainsi que des fleurs et des écharpes à offrir en cadeau. Nous garons la camion­­nette et conti­­nuons à pied sur un sentier de terre. Les déchets lais­­sés par les pèle­­rins tapissent les fossés qui bordent le chemin. Une télé­­vi­­sion posée sur une table brinque­­ba­­lante instal­­lée sur le bas-côté diffuse en beuglant un film Bolly­­wood. 500 mètres plus loin, nous aban­­don­­nons nos godillots dans une sorte de garage à chaus­­sures, pour emprun­­ter un sentier étroit usé par des dizaines de milliers de pieds de pèle­­rin. Le chemin passe à travers les racines d’un grand figuier où sont accro­­chées de nombreuses photos du garçon. Cent mètres plus loin, nous attei­­gnons un panneau d’af­­fi­­chage en népa­­lais, deman­­dant le silence et inter­­­di­­sant les photo­­gra­­phies au flash, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment celles du garçon plongé dans sa médi­­ta­­tion. Au-delà du panneau, sept ou huit pèle­­rins arri­­vés récem­­ment se tiennent à une porte devant une clôture en fils de fer barbe­­lés, se bais­­sant pour voir le garçon en four­­rant de petits billets dans une boîte en bois, réser­­vée aux dons, montée sur la clôture. Bien que je ne puisse pas le voir d’ici, il est là, juste là, quelque part, à envi­­ron 150 mètres de distance, dans cet entre­­lacs d’arbres. J’avance parmi les pèle­­rins, jusqu’à la clôture, et regarde à l’in­­té­­rieur. ulyces-buddhaboy-05

Il est là

Sur Inter­­net, on dit que la nuit, un rideau est tiré autour du garçon. C’est sans doute de cette façon-là qu’il est nourri : la nuit, derrière le rideau. Aussi, je m’at­­tends à voir le rideau suspendu à… à quoi ? L’arbre lui-même ? Ou peut-être ont-ils construit une struc­­ture à l’in­­té­­rieur de l’arbre – une salle adja­­cente, une sorte de loge ? Un endroit où ses disciples traînent et conservent la nour­­ri­­ture qu’ils lui donnent furti­­ve­­ment la nuit. J’avance parmi les pèle­­rins, jusqu’à la clôture, et regarde à l’in­­té­­rieur. La première impres­­sion que j’ai est de me trou­­ver dans un zoo. C’est comme de regar­­der dans un enclos. À l’in­­té­­rieur de cet enclos se trouvent des dizaines de petits pipals, ornés d’une impres­­sion­­nante quan­­tité de drapeaux de prières (rouges, verts, jaunes – dont beau­­coup ont pâli, déco­­lo­­rés par le soleil et la pluie). Cet enclos revêt aussi un aspect vague­­ment mili­­taire : il semble récent et construit à la hâte, dans le but de sécu­­ri­­ser. Je scrute l’en­­clos à la recherche de la personne qu’il renferme. Rien. Je regarde de plus près, en me concen­­trant sur trois ou quatre arbres plus grands qui, contrai­­re­­ment aux plus petits, ont les racines évasées carac­­té­­ris­­tiques des figuiers anciens. Ce senti­­ment d’être au zoo m’en­­va­­hit encore tandis que je balaie la zone du regard, avant de m’écrier inté­­rieu­­re­­ment : « Ah, il est là ! » Le voilà. À cette distance (envi­­ron 60 mètres), il est diffi­­cile de distin­­guer où le corps du garçon se termine et où les racines des arbres commencent. Je recon­­nais ses cheveux noirs, un bras, une épaule.

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Crédits : Jeff Riedel

J’ai soudain la bizarre impres­­sion d’être devant une crèche. Vision d’un portrait antique qui devien­­dra un jour mythique, mais qui se produit pour l’ins­­tant en temps réel, à l’échelle humaine, avec tous ses petits défauts : de petits blocs de béton faits à la va-vite à la base des poteaux de la clôture ; une plate-forme aban­­don­­née, semblable à celle d’un arbre, près de l’arbre du garçon ; une chaise en plas­­tique rouge à mi-chemin entre les deux clôtures. Pas de chambre secrète en vue. Pas de rideau et nulle part où le pendre, bien qu’il y ait une sorte de hampe de drapeau de prière à envi­­ron dix pieds au-dessus de la tête du garçon qu’on pour­­rait imagi­­ner être baissé la nuit. Il n’y a personne dans l’en­­clos, à l’ex­­cep­­tion du garçon. Un jeune moine se tient debout près de la porte. Il a une coupe au bol et porte une robe évoquant l’Ordre des frères mineurs de saint François d’As­­sise. Il y a quelque chose de frap­­pant à son sujet, une étrange inten­­sité spiri­­tuelle, un charisme. Il semble très jeune et très vieux en même temps. Il y a quelque chose d’ex­­tra­­ter­­restre dans son rapport tête-corps, sa posture, sa capa­­cité de concen­­tra­­tion pareille à celle d’un rapace. Entre la porte et la clôture inté­­rieure se trouve un large chemin de terre qui mène à l’en­­droit où le garçon est assis. Seuls les digni­­taires et les jour­­na­­listes sont auto­­ri­­sés à entrer dans l’en­­ceinte. Subel m’a assuré que nous serions en mesure d’en­­trer.

J’ai la bouche sèche, et un soudain senti­­ment de grati­­tude mêlée d’ef­­froi m’en­­va­­hit.

Je suis assis sur une bûche. Ce que je vais faire, c’est rester ici envi­­ron une heure ou deux, prendre mes marques, quelques notes sur la dispo­­si­­tion géné­­rale du site, et… « Allez, mec », me dit Subel laco­­nique­­ment. « On y va main­­te­­nant. » « Main­­te­­nant ? » réponds-je, inter­­­loqué. « Si tu veux entrer », pour­­suit Subel, « c’est main­­te­­nant. » En d’autres termes, c’est main­­te­­nant ou jamais : il vient de négo­­cier mon entrée. La foule se disperse. Un homme du village, à la tête d’un comité créé pour assu­­rer la sécu­­rité du site et du garçon, déver­­rouille la porte. Le jeune moine me regarde. Il n’est pas exac­­te­­ment suspi­­cieux ; protec­­teur, peut-être. Il me fait comprendre (c’est du moins ce que je ressens) que je dérange le garçon pour des raisons futiles. Nous entrons, suivis par un Lama aux cheveux gris en robe violette. Le Lama et le jeune moine empruntent le large sentier qui mène à la clôture inté­­rieure, s’ache­­vant direc­­te­­ment devant le garçon, à une quin­­zaine de mètres de lui. Subel et moi les suivons. J’ai la bouche sèche, et un soudain senti­­ment de grati­­tude mêlée d’ef­­froi m’en­­va­­hit. Quel honneur. Mon Dieu, j’ai quelque peu sous-estimé la gravité de ce lieu et de ce moment. Je me trouve poten­­tiel­­le­­ment sur un grand site reli­­gieux, comme à l’époque mythique origi­­nelle : à la crèche du Christ, disons, avec Shakya­­muni à Bodh Gaya, obser­­vant Moïse descendre du Mont Sinaï. Je ne veux pas aller plus loin. Nous sommes dans la ligne de mire du garçon main­­te­­nant, bien qu’il ait les yeux fermés. L’at­­mo­­sphère est plus calme et plus tendue que j’au­­rais pu l’ima­­gi­­ner. Nous marchons dans l’al­­lée d’une église silen­­cieuse vers ce prêtre sévère par son immo­­bi­­lité. Nous attei­­gnons la clôture inté­­rieure : aussi loin qu’on est auto­­risé à aller.

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Ram Baha­­dur Bomjon, plusieurs années après

À cette distance, je peux vrai­­ment le voir. Sa capa­­cité à ne pas bouger est fasci­­nante. Sa tête ne bouge pas. Ses bras, ses mains ne bougent pas. Rien ne bouge. Sa poitrine ne se contracte ni se se dilate lorsqu’il respire. Il pour­­rait être mort. Il pour­­rait être sculpté dans le même bois que l’arbre. Il est plus mince que sur les photos. Plus mince mais pas émacié. Il a encore un bon tonus muscu­­laire. Le jeune homme est couvert de pous­­sière. Ses cheveux ressemblent à un casque. Il porte un vête­­ment brun sans manches. Ses mains sont plon­­gées dans un des mudras dans lesquels les mains de Boud­dha sont tradi­­tion­­nel­­le­­ment repré­­sen­­tées. Il est abso­­lu­­ment beau : beau en tant qu’é­lé­­ment central de cette simili-crèche, beau comme icône intem­­po­­relle, beau dans sa dévo­­tion. Je sens quelque chose de poignant. Allé­­geance ? Pitié ? Besoin de protec­­tion ? Mon cœur bat la chamade. Le lama aux cheveux gris, à ma droite, se penche, se pros­­terne par trois fois rapi­­de­­ment : un signe boud­d­hique de respect, une façon de se rappe­­ler la nature illu­­mi­­née de tous les êtres, accom­­plie en présence d’êtres spiri­­tuel­­le­­ment avan­­cés chez qui l’illu­­mi­­na­­tion est parti­­cu­­liè­­re­­ment appa­­rente. Le lama commence sa deuxième pros­­tra­­tion. À mon tour, je marmonne et j’y vais. En me bais­­sant, j’ai l’im­­pres­­sion d’aper­­ce­­voir la main du garçon bouger. Me désigne-t-il ? M’at­­ten­­dait-il ? Au milieu de ma dernière pros­­tra­­tion, je prends conscience que sa main n’a pas fait le moindre geste. C’était un vœu pieux. Un cri de mon ego. Mon visage est rougi par l’ef­­fort des pros­­ter­­na­­tions et de cet accès d’auto-flagel­­la­­tion névro­­tique. Le lama aux cheveux gris décolle d’un pas rapide, marchant autour du garçon dans le sens des aiguilles d’une montre, sur un chemin qui se trouve le long de la clôture. Le jeune moine dit quelque chose à Subel, qui me dit que c’est le moment de prendre ma photo. Ma photo ? J’ai un appa­­reil photo, mais je ne veux pas prendre le risque de déran­­ger le garçon avec le son de l’ob­­tu­­ra­­teur numé­­rique. De plus, je ne sais pas comment désac­­ti­­ver le flash. Je risque­­rais donc de faire la seule chose inter­­­dite expli­­ci­­te­­ment par le panneau affi­­ché là-bas.

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Bomjon a foca­­lisé l’at­­ten­­tion du monde entier

« Il le faut », me dit Subel. « C’est comme ça qu’ils savent que tu es un vrai jour­­na­­liste. » Je montre mon carnet. Peut-être pour­­rais-je simple­­ment prendre des notes ? « Ce sont des gens simples, mec », répond-il. « Prends une photo. » Je passe l’ap­­pa­­reil photo en mode vidéo (de flash ne se déclen­­chera donc pas), puis effec­­tue un pano­­ra­­mique aller-retour pour filmer l’en­­ceinte incroya­­ble­­ment belle, avant de zoomer sur le garçon. C’est une chose d’ima­­gi­­ner sept mois de non-mouve­­ment, mais de voir, en personne, même dix minutes d’im­­mo­­bi­­lité totale est éton­­nant. Est-il vrai­­ment assis comme ça depuis le moi de mai ? Soudain, la ques­­tion de son absence d’ali­­men­­ta­­tion semble presque hors de propos. Le jeune moine indique que si l’on veut, on peut main­­te­­nant effec­­tuer une marche autour de l’arbre. Cela signi­­fie que le temps est écoulé. Son nom, dit-il, est Prem.

Le cousin

Prem a grandi avec le garçon. Ce sont des cousins éloi­­gnés, mais il se voit plutôt comme un « ami que comme parent ». Ils sont deve­­nus moines en même temps, à l’âge de dix ans. Il y a quelques années, ils se sont rendu ensemble à Lumbini, lieu de nais­­sance de Boud­dha, pour une céré­­mo­­nie boud­d­histe de dix jours diri­­gée par un profes­­seur renommé de Dehra Dun, en Inde. Là, le garçon a été invité à entre­­prendre une retraite de trois ans au monas­­tère de ce lama. Mais après un an, le garçon a quitté le monas­­tère – « fui » est le terme que Prem emploie – avec ses seuls vête­­ments sur le dos. Prem ne sait pas pourquoi. Personne ne le sait. Le garçon est revenu chez lui briè­­ve­­ment, a disparu de nouveau, après un rêve dans lequel un dieu lui serait apparu et lui airait dit qu’il mour­­rait s’il ne quit­­tait pas sa maison. Sa famille désem­­pa­­rée l’a trou­­vée sous cet arbre, parlant à peine, refu­­sant de se nour­­rir. La famille et les villa­­geois, bles­­sés, honteux, l’ont imploré d’ar­­rê­­ter. On le taqui­­nait, on le piquait avec des bâtons, on le tentait avec de la nour­­ri­­ture, mais il refu­­sait toujours de manger. Trois mois après le début de sa médi­­ta­­tion, il a appelé Prem, lui a demandé de gérer le site, de mini­­mi­­ser le bruit. Prem, désor­­mais son prin­­ci­­pal assis­­tant, est présent sur le site tous les jours, du matin au crépus­­cule. « Qui est à l’in­­té­­rieur de l’en­­ceinte avec lui la nuit ? » « Personne », répond-il à ma ques­­tion.

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Prem
Crédits : Jeff Riedel

Prem nous montre une zone située juste à l’in­­té­­rieur de la clôture où, selon la demande du garçon, Prem effec­­tue des rituels boud­d­histes – une table puja, des pots d’en­­cens, des textes. Il était juste là, dit-il, quand le premier serpent s’est coincé sous la barrière. Les moines des envi­­rons ne pouvaient pas le tuer, pour des raisons reli­­gieuses, et ils essayaient vaine­­ment de le libé­­rer. Fina­­le­­ment, le garçon est sorti de sa médi­­ta­­tion, a marché en direc­­tion du serpent et l’a libéré. Après quoi le serpent a bondi et l’a mordu. « Quel genre de serpent était-ce ? » « C’était… un grand serpent de jungle », traduit Subel. Les serpents, dit Prem, étaient des « flèches » envoyées par des lamas plus anciens, jaloux parce qu’ils avaient pratiqué la média­­tion toute leur vie sans atteindre ce niveau de réali­­sa­­tion. Je l’in­­ter­­roge sur la pratique de la médi­­ta­­tion du garçon. Que fait-il exac­­te­­ment ? Prem le sait-il ? Il hésite et dit quelque chose à Subel d’une voix plus douce. « Il pense que ce garçon est Dieu », dit-il. « Que Dieu est venu sur Terre sous la forme de ce garçon. » Je regarde Prem. Il me rend mon regard. Je vois dans ses yeux qu’il sait que cette décla­­ra­­tion semble farfe­­lue. J’es­­saie, avec mes yeux, de lui dire que j’ac­­cepte sa possi­­bi­­lité. Nous avons un moment de commu­­nion. Le garçon bouge-t-il ou ajuste-t-il sa posture ? Prem sourit pour la première fois, il rit même. « Très drôle. Croyez-moi, il ne se déplace jamais. » Les gens nous accusent tout le temps, dit-il. Ils disent que ce n’est pas un garçon mais une statue, un mannequin sculpté dans de l’ar­­gile. Comment était le garçon en tant que cousin et ami ? C’était un bon garçon. Très doux. Il ne jurait jamais. Ne buvait jamais d’al­­cool, ne mangeait jamais de viande. Il souriait toujours avant de parler.

La mère

De retour près du garage à chaus­­sures, nous parlons avec l’homme du village. Il semble fati­­gué, surchargé de travail, conscient du fait que quiconque avec un mini­­mum de bon sens les soupçon­­ne­­rait, lui et le Comité, d’être derrière ce canu­­lar. Il se montre soucieux de répondre à ces préoc­­cu­­pa­­tions d’une manière simple. Son atti­­tude semble dire : Pourquoi menti­­rais-je ? Vous imagi­­nez que j’aime ça ? Vous voulez prendre le relais ? Jusqu’à présent, le Comité a recueilli envi­­ron 445 000 roupies (envi­­ron 6 500 dollars). Une partie de cette somme est utili­­sée pour l’en­­tre­­tien du site et les petits salaires de 18 volon­­taires ; le reste est détenu dans une banque pour le garçon. Une idée me vient à l’es­­prit : c’est une chose d’ima­­gi­­ner, de loin, un groupe de villa­­geois avares dans une terre loin­­taine. Mais lorsque vous arri­­vez sur cette terre, vous voyez bien qu’a­­vant de lancer une intrigue, ils vivaient une exis­­tence sans histoire. Ils étaient pères, maris, grands-pères, gardiens d’ar­­rière-cour ou marchands locaux. Ils avaient une répu­­ta­­tion. Risquer ces vies d’avant demande un niveau de gestion des risques et d’or­­ga­­ni­­sa­­tion diabo­­liques. Imagi­­nez un peu cette première réunion… Bon, alors, voilà ce qu’on va faire : on va dégo­­ter un enfant qui va faire semblant de médi­­ter et de ne pas se nour­­rir. Nous, on lui glis­­sera de la nour­­ri­­ture et de l’eau en lousdé, puis nous ferons passer le mot à l’échelle inter­­­na­­tio­­nale. Et là, bingo ! à nous les 6 000 dollars en banque ! Tout le monde est d’ac­­cord ? Prêts ? C’est parti !

~

Après le déjeu­­ner, en route pour le village des garçons, nous traver­­sons un lit de sable sec et gris, comme des cendres inci­­né­­rées, où des hommes creusent un puits d’eau.

Le village est consti­­tué de huttes le long d’un chemin de terre. La moutarde et le maïs poussent sur des pentes arron­­dies, plus haut qu’une tête. Les enfants qui courent dans les nuages de pous­­sière derrière la four­­gon­­nette, des pous­­sins se faufi­­lant dans les mauvaises herbes hautes, comme sortis de vête­­ments d’en­­fants. La mère du garçon est chez elle, mais elle n’est pas très heureuse de me voir. Je voudrais décrire sa réac­­tion comme une grimace, si une grimace pouvait être accom­­plie sans chan­­ger d’ex­­pres­­sion du visage : alors que Subel me présente, elle subit une sorte de raideur du corps entier, puis arrache trois verres d’un plateau avec les doigts d’une main et dispa­­raît brusque­­ment à l’in­­té­­rieur de la maison. Tant pis, me dis-je. Mais alors une petite fille ressort avec les trois verres, main­­te­­nant remplis de thé. La mère s’as­­sied après cette torture endu­­rée au nom de la poli­­tesse.

C’est une femme plus âgée, jolie, avec un anneau dans le nez, qui répond à mes ques­­tions sans jamais me regar­­der. Quand l’en­­fant est né, il n’a pas pleuré comme les autres bébés. Au lieu de cela, il a émis un son diffé­rent, un son qu’elle décrit comme un cri aigu. « Il a crié », dit-elle enfin. Petit, il était tout à fait diffé­rent de ses autres enfants. Il était soli­­taire, il errait toujours seul. Quand les gens le gron­­daient ou l’in­­ti­­mi­­daient, il se conten­­tait de sourire. Quand il est revenu du monas­­tère en Inde, sa façon de parler avait changé : s’il faisait de petites phrases, tout allait bien, mais quand il essayait de parler plus longue­­ment, il se fâchait et s’agi­­tait. Ses propos deve­­naient alors inco­­hé­­rents ; personne n’ar­­ri­­vait à le comprendre. Elle a pensé que peut-être une malé­­dic­­tion lui avait été infli­­gée par le lama qu’il avait fui. Mais à présent, elle comprend : Il a traversé un profond chan­­ge­­ment. Actuel­­le­­ment, dit-elle, le prin­­ci­­pal problème c’est le bruit. Il ne peut pas se concen­­trer sur sa médi­­ta­­tion. Ils sont allés jusqu’à inter­­­dire à un groupe de venir sur le site – une secte d’une région parti­­cu­­lière du Tarai, connue pour être bruyante.

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La mère de l’en­­fant
Crédits : Jeff Reidel

Tout cela se passe pour une raison, dit-elle. Il y a un Dieu en lui qui l’aide à se nour­­rir. Elle s’as­­sied tranquille­­ment, affli­­gée, les mouches atter­­ris­­sant sur son visage, prenant son mal en patience. Elle me rappelle la Vierge Marie : une simple paysanne, mère d’un fils qui appa­­raît dans un temps de crise histo­­rique, repré­­sen­­tant une solu­­tion et un espoir au-dessus de la poli­­tique. Nous retour­­nons à la four­­gon­­nette, suivis par une troupe d’en­­fants qui ressemblent à de petits pous­­sins. Nous avons prévu de retour­­ner à l’hô­­tel, nous repo­­ser. Nous revien­­drons demain pour passer la nuit ici, histoire de voir si quelque machi­­na­­tion est à l’œuvre quand le Soleil dispa­­raît. Le temps est brumeux, il fait froid. Il y a des feux allu­­més le long de la route, et les insti­­tu­­tions locales distri­­buent du bois de chauf­­fage gratui­­te­­ment, inquiètes du fait que les gens pour­­raient mourir de froid dans les campagnes. C’est ce qui se arrive. Au cours de cette nuit, plus d’une centaine de personnes meurent de froid à travers l’Inde, le Népal et le Bangla­­desh, y compris un vieil homme dans ce district-là. La tempé­­ra­­ture à Delhi atteint un des plus froids niveau enre­­gis­­trés depuis 70 ans. Et demain soir, le chauf­­feur nous dit qu’il va faire encore plus froid.

Nuit glaciale

Le lende­­main soir, le chauf­­feur nous dépose au hangar à chaus­­sures. Il revien­­dra demain matin à huit heures. À proxi­­mité se trouve une tente impro­­vi­­sée : quatre arbres trans­­for­­més en piquets de tente, avec ce qui ressemble à un para­­chute drapé sur eux. Il s’agit de la tente du comité, dans laquelle les volon­­taires passent la nuit pour veiller sur le site. Mais ce soir le comité n’est pas là, il n’y a que le frère du garçon et un ami. Bien qu’ils ne nous attendent pas, ils n’émettent aucune objec­­tion à notre venue. Trois lamas du Népal orien­­tal seront égale­­ment là, pour médi­­ter toute la nuit. Aurons-nous besoin de tapis ? Est-ce que je veux dormir près des lamas près de la porte, ou bien ici, près du feu ? Nous lais­­sons nos chaus­­sures devant la tente. Les lamas sont assis en face de la porte sur une simple natte. Le frère du garçon place mon tapis à envi­­ron trois mètres derrière eux, avec soin, afin que l’hu­­mi­­dité des feuilles ne tombe pas sur moi. Prem est parti pour la nuit. Le frère véri­­fie le cade­­nas sur la porte. Assis, je ne peux pas voir le garçon, mais si je tourne autour des moines, je peux distin­­guer son arbre. Je porte des jeans ther­­miques sous une paire de panta­­lons kaki, un maillot ther­­mique à manches longues, un pull et un gilet sans manches. Je pense que ça va aller. La nuit tombe rapi­­de­­ment. Une grosse Lune se lève, quasi­­ment pleine. Le frère et son ami se mettent à siffler, puis se lancent dans un contrôle du péri­­mètre. Leurs lampes-torches s’éloignent dans l’obs­­cu­­rité.

De l’in­­té­­rieur de l’en­­ceinte, ou peut-être est-ce de l’autre côté, j’en­­tends quelque chose qui ressemble à une toux. Le son me parvient étran­­ge­­ment. Était-ce le garçon ? A-t-il toussé ? Pour noter cette possible toux dans mon cahier, je mets en place une tech­­nique : je saisis ma mini-lampe de poche, cache la lumière avec ma main pour ne pas déran­­ger le garçon, note l’heure et rédige ma note. À 19 h 20, curieu­­se­­ment, une alarme de voiture reten­­tit. Combien de voitures dans le Nepal rural profond ont-elles des alarmes ? Et ça conti­­nue, encore et encore. Je comprends fina­­le­­ment, lorsqu’elle se déplace en haut d’un arbre, que l’alarme de voiture en ques­­tion est un oiseau. L’oi­­seau-alarme du sud du Népal conti­­nue pendant dix minutes, puis se tait pour le reste de la nuit. Dans ce calme absolu, la moindre pertur­­ba­­tion est assour­­dis­­sante. Je perçois une petite brise qui se lève. Je sursaute à la moindre goutte d’eau qui tombe. Alors quand un des lamas se lève et se dirige vers la clôture, c’est un cata­­clysme. Les autres lamas chuchotent, le montrent du doigt avec exci­­ta­­tion. Le premier lama revient vers moi, gesti­­cule en posant ses doigts sur son front et jetant quelque chose dehors. Je ne comprends pas. A-t-il mal à la tête ? Sa tête trans­­pire-t-elle ? Il me demande de reve­­nir avec lui. Je suis bien­­tôt assis en tailleur entre Lama Un et Lama Deux. Je peux entendre Lama Un murmu­­rer ses mantras dans un souffle. Soudain, il se tourne vers moi, refait le geste et pointe dans l’en­­ceinte. Je comprends main­­te­­nant ce que signi­­fie son geste : Regar­­dez, quelque chose émane du front du garçon ! Vois-je quelque chose ? Oui : je vois des lumières rouge vif et bleu (comme des étin­­celles) planer et déri­­ver vers le haut à peu à près à partir de l’en­­droit où le garçon est assis, comme portées par un courant ascen­­dant incroya­­ble­­ment léger. Qu’est-ce que c’est que ça ?! me dis-je. Mon visage devient chaud. Est-ce ce à quoi ressemble un miracle en live ? Je ferme les yeux avant de les rouvrir. Les lumières sont toujours à la dérive. Un bruit se fait entendre, de l’in­­té­­rieur de l’en­­ceinte, le son d’un tambour qui ressemble à des batte­­ments de cœur incroya­­ble­­ment puis­­sants. Plusieurs secondes s’écoulent, hors du temps. Les lumières flot­­tantes colo­­rées, le rythme cardiaque ampli­­fié du garçon.

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C’est encore un lieu de pèle­­ri­­nage aujourd’­­hui
Crédits : Maitriya

Je regarde à travers les jumelles. Il y a bel et bien des étin­­celles rouges et bleues, et main­­te­­nant d’autres, vertes. Et orange. C’est fou. Soudain, elles sont toutes orange, comme des cendres rougeoyantes dansant au-dessus d’un feu. Un feu de camp, disons. Je baisse les jumelles. À l’œil nu, les étin­­celles semblent venir non pas de l’in­­té­­rieur de l’en­­ceinte, mais d’un peu plus loin. Lente­­ment, un feu de camp se dessine dans le loin­­tain. Le rythme cardiaque devient une syncope. Le son provient de ma droite, juste derrière moi, à l’ex­­té­­rieur. Je peux main­­te­­nant affir­­mer qu’il s’agit d’un tambour. Je me lève et me dirige vers la porte. Ce doit être un feu de camp. Je n’ai jamais vu de cendres rouges, bleues et vertes, mais je suis presque sûr qu’il s’agit d’un feu de camp. J’ai honte pour le garçon à cause de cet entou­­rage bigarré et bruyant, prompt à s’em­­bal­­ler. Je retourne à la place qui m’a été assi­­gnée, résolu à igno­­rer toute future exci­­ta­­tion précoce. Je me conten­­te­­rai d’ob­­ser­­ver.

~

À 20 h 30, je retire mon chapeau et mes gants d’hi­­ver de mon sac. Brusque­­ment, les lamas se lèvent et sortent tous ensemble. Sont-ils en train d’aban­­don­­ner ? Suis-je plus fort que les lamas ? Ils reviennent bien­­tôt, char­­gés de mate­­las, de gros sacs de couchage et d’oreillers dodus. Je me dis qu’ils sont sacré­­ment bien prépa­­rés pour ce qui s’an­­nonce comme une nuit parti­­cu­­liè­­re­­ment froide. Subel retourne à la tente du comité pour s’as­­seoir près du feu. À présent, je suis seul avec les lamas qui ronflent et marmonnent dans leur sommeil. À côté de la source des tambours, j’en­­tends soudain des dizaines de chiens aboyer. Le rythme des tambours se trans­­forme en mélo­­die amérin­­dienne, comme celles que l’on entend dans les vieux westerns. Comme si les villa­­geois prévoyaient d’at­­taquer et de s’em­­pa­­rer de notre petit avant-poste à l’aide de ces chiens d’at­­taque, qui n’en finissent plus d’aboyer.

Comment fait-il cela ? Comment peut-il rester assis aussi long­­temps ?

Les chiens et les tambours finissent par se taire et je sombre dans d’étranges rêve­­ries éveillées, qui finissent par m’épui­­ser : le garçon enfonce un poteau dans ma poitrine ; comme elle est faite de panneaux de fibres, il entre faci­­le­­ment et sans douleur. Ne cherche pas le cœur, dit-il. Je ne comprends pas. Dois-je écrire sur vous ? l’in­­ter­­rogé-je. Bien sûr, répond-il, dis simple­­ment la vérité, parle des doutes et des contra­­dic­­tions. Ça ne me dérange pas. Bien­­tôt, mes jambes et mes pieds se mettent à geler. Je retire mes grosses chaus­­settes de ma poche et les enfile. Le gilet main­­tient mon torse au chaud, mais mon cou et mes jambes commencent à me poser problème. Je mets un bas de survê­­te­­ment autour de mon cou et ôte mon manteau pour le dépo­­ser sur mes jambes. Subel revient du feu et s’al­­longe derrière moi, essayant de dormir. Je pense à lui, là-bas : pas de chaus­­settes, juste une chemise de flanelle et un coupe-vent léger. J’ai une couver­­ture d’ur­­gence dans mes affaires, une toute petite chose de rien du tout en alumi­­nium. Je la lui envoie, il la déroule pendant un instant qui semble durer des heures : c’est la chose la plus bruyante que j’aie jamais enten­­due. « Est-ce que je fais trop de bruit ? » demande-t-il douce­­ment. À 22 h 30, il dort. Je m’as­­sou­­pis rapi­­de­­ment. Les chiens semblent loin­­tains, semblables à des oies. Le batteur semble fati­­gué. J’es­­saie de sentir le garçon assis dehors, mais je n’y arrive pas. Comment fait-il cela ? Comment peut-il rester assis aussi long­­temps ? J’ai mal au dos, aux jambes, et la douleur profonde que je ressens dans mon derrière semble présa­­ger d’im­­por­­tantes séquelles. À 22 h 58, un avion passe au-dessus de nos têtes, direc­­tion Katman­­dou. À 23 h 05, je prends le survê­­te­­ment que j’ai autour du cou, me redresse et l’en­­file par-dessus mon treillis. Avec une pointe de bonheur, je me souviens qu’il y a deux panta­­lons sales dans mon sac ! Je les drape comme des couver­­tures sur mes jambes et mes pieds. Qu’est-ce que j’ai d’autre ? Deux paires de sous-vête­­ments sales, que j’en­­vi­­sage briè­­ve­­ment de mettre sur ma tête. Vers 23 h 22, je peux voir mon souffle s’échap­­per dans l’air. Même dans mes chaus­­settes, mes pieds sont gelés. Je reste assis ; Tout mouve­­ment peut provoquer une augmen­­ta­­tion du froid, ce qui serait à ce point inac­­cep­­table. À 23 h 55, je m’en­­dors puis me réveille au son de la voix d’une femme, peut-être la mienne, qui crie mon nom près de la tente du comité.

1834
Le figuier noueux
Crédits : Maitriya

Le temps ralen­­tit. Trois heures passent, des heures lentes et tortu­­rantes. Il doit être pas loin de trois heures du matin. Bien­­tôt vien­­dront les heures d’avant l’aube, puis l’aube, puis la four­­gon­­nette, l’hô­­tel, l’Amé­­rique… Je me résous à véri­­fier ma montre. Il est 00 h 10. Quinze minutes ?! Quinze minutes seule­­ment ont passé depuis que ma femme a appelé mon nom. Merde, merde ! Je me trouve dans la posi­­tion étrange d’être en colère contre le Temps. Subel remue, se lève et dit qu’il retourne à la tente : ses pieds sont trop froids. Je sors la lampe de poche pour écrire soigneu­­se­­ment : « S’il fait plus froid que ça , je suis foutu. » Il fait plus froid. Bien­­tôt, je ne fais plus aucun effort pour rester éveillé ou même – la bonne blague – médi­­ter : j’es­­saie juste de ne pas paniquer, car même en m’en­­fuyant dans les ténèbres népa­­lais, il gèlera toujours autant et je devrai attendre encore huit heures avant que la four­­gon­­nette ne revienne. À 00 h 15, le temps s’ar­­rête offi­­ciel­­le­­ment. Ma posi­­tion actuelle (assis les jambes croi­­sées) devient inte­­nable. Je n’y peux rien, je tombe sur mon côté. Impos­­sible de rester éveiller pour confir­­mer que personne ne vient le nour­­rir en cachette. Le sol est dur et froid à travers le mince tapis. J’em­­balle mes pieds gelés à l’aide du panta­­lon sale. Les tambours recom­­mencent, accom­­pa­­gnés de l’odeur inex­­pli­­cable du caou­t­chouc brûlé. Pourquoi brûler du caou­t­chouc ? Il commence à pleu­­voir. Dire que je m’en­­dors ne serait pas exact. C’est plus comme si je m’éga­­rais. Je bascule dans un sommeil terri­­fié. Et si je perdais conscience, d’hy­­po­­ther­­mie ? Des gens sont morts ici la nuit dernière, qui étaient proba­­ble­­ment enve­­lop­­pés dans des couver­­tures. Des gens sont proba­­ble­­ment en train de mourir en ce moment. C’est très sérieux. Il faut que je me réveille. Je me réponds que je ne vais pas le faire. Car si je me réveille, je serai de retour dans cet endroit, piégé dans ce tour­­ment sans fin et glacial d’une nuit. Fina­­le­­ment, je me réveille, fris­­son­­nant plus que jamais aupa­­ra­­vant dans ma vie. Je lutte pour m’as­­seoir de nouveau, trou­­ver ma lampe de poche et véri­­fier l’heure d’un œil hagard. Il est 1:20. J’ai dormi une heure. Merde de merde de merde, la nuit est encore jeune. Il commence à pleu­­voir plus fort. La lampe de poche émet un petit siffle­­ment et s’éteint – c’est peut-être la manière qu’a le garçon de me dire d’éteindre les lumières En scru­­tant l’obs­­cu­­rité, je me demande s’il est toujours là. Combien de nuits into­­lé­­rables a-t-il traversé avant que je ne sois au fait de son exis­­tence ? Un serpent l’a-t-il mordu par une nuit glaciale, l’a-t-il entendu venir ? A-t-il pensé à crier, à appe­­ler sa mère ? Ce pauvre enfant est assis seul dans le noir. Ce soir, dans tous les cas, personne ne se risquera dehors pour venir le nour­­rir. Un senti­­ment puis­­sant commence à naître en moi. Personne n’est entré dans l’en­­clos de toute la nuit. Après deux heures de patrouille, le frère et son ami sont retour­­nés s’abri­­ter dans la tente du comité. La seule entrée a été fermée dès notre arri­­vée.

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Un autel en hommage à l’ado­­les­cent

Le fait que ses gardiens nous laissent passer la nuit sur place sans aver­­tis­­se­­ment ou inter­­­dic­­tion préa­­lables joue en défa­­veur de l’exis­­tence d’un plan secret pour nour­­rir l’en­­fant, car tout plan de ce genre serait à la merci de nos poten­­tielles intru­­sions. Il pour­­rait théo­­rique­­ment s’écou­­ler des jours ou des semaines avant qu’il soit possible de reprendre la ruse. Un avocat du Diable enjô­­leur et logique vient à siffler dans mon esprit. Allez, creuse-toi davan­­tage la cervelle, dit-il. Ne sois pas si déce­­vant. N’y a-t-il aucun moyen pour qu’ils puissent lui passer de la nour­­ri­­ture en cachette ? Je lui réponds qu’ils pour­­raient théo­­rique­­ment cacher de la nour­­ri­­ture dans les bois et lui lancer par-dessus la barrière. Quelqu’un pour­­rait-il passer par-dessus la barrière sans faire de bruit ? dit-il. Je ne pense pas. Je dresse l’oreille à chaque fois que quelqu’un quitte la tente, ne serait-ce que pour pisser. De plus, comment se pour­­rait-il qu’un moine hyper-reli­­gieux qui voit Dieu dans ses visions ait fui sa maison pour deve­­nir un garçon prêt à accep­­ter qu’on lui passe de la nour­­ri­­ture et de l’eau en douce, après avoir publique­­ment refusé ces offrandes ? Bien raisonné, dit l’avo­­cat du Diable. Ça n’a aucun sens. Effec­­ti­­ve­­ment, dit-il en s’avouant vaincu. Il dispa­­raît.

Les ténèbres

Aucune lueur n’ap­­pa­­raît dans le loin­­tain pour annon­­cer l’aube. Les ténèbres, au contraire, se font plus denses. Je tremble, dési­­rant déses­­pé­­ré­­ment retrou­­ver le para­­dis que repré­­sente en cet instant la triste four­­gon­­nette grise. Je mettrai mes pieds sur la banquette et ferai mettre le chauf­­fage à fond au chauf­­feur ! On s’ar­­rê­­tera pour boire le thé et je m’en renver­­se­­rai exprès sur mes trois paires de panta­­lons glacés ! Je finis par aban­­don­­ner l’es­­poir de tout confort, et cela m’aide, étran­­ge­­ment. Il n’est pas banal de rester éveillé toute une nuit juste pour voir si un ado croque dans une pomme en loucedé. La douleur que je ressens dans tout mon corps m’étour­­dit. Mais au-delà de l’in­­tense fatigue et du froid qui m’étreignent, au-delà de cette violente perte de contrôle, je prends soudain conscience que mon esprit est plus clair.

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On l’ap­­pelle aujourd’­­hui Dharma Sangha

Vous devez connaître ce senti­­ment, lorsque l’an­xiété de tout-ce-que-je-dois-faire s’ef­­face et que pour la première fois de la jour­­née, vous pensez clai­­re­­ment aux personnes que vous aimez et à la façon dont, d’une certaine manière, vous les avez igno­­rés tout au long du jour, pour vous consa­­crer tout entier ce que vous faisiez ? Ce moment où vous vous deman­­dez enfin ce que vous avez bien pu faire de cette jour­­née ? Ce que vous faites de votre vie et ce qu’il faudrait y chan­­ger pour éviter les regrets ? C’est comme ça que je me sens : je suis fati­­gué de moi. Fati­­gué de toujours faire les mêmes erreurs, de tomber de haut après les mêmes crises d’ego, les mêmes boucles anxieuses qui se répètent à l’in­­fi­­ni… Dans mon esprit, mon esprit limité.   Se pour­­rait-il que le garçon soit à la lutte avec des milliers d’an­­nées d’une utili­­sa­­tion faus­­sée de notre cerveau ? Se pour­­rait-il qu’il soit le premier d’un nouveau genre humain – ou la plus récente mani­­fes­­ta­­tion d’un type humain qui n’ap­­pa­­raît qu’oc­­ca­­sion­­nel­­le­­ment – envoyé pour nous montrer quelque chose à propos de nous-mêmes, une nouvelle façon de faire fonc­­tion­­ner nos corps et nos esprits ?

La fron­­tière entre le miracle et l’hal­­lu­­ci­­na­­tion a pratique­­ment disparu.

Serait-ce possible ? Une partie de moi a envie de sauter les barrières qui le séparent du monde, de m’age­­nouiller devant lui et de le prier de me dire ce qu’il se passe. Je me lève… mais juste pour aller pisser. Il fait si noir que je perds le sentier des yeux. Je vois des formes au sol, mais je suis inca­­pable de dire s’il s’agit de trous, de buis­­sons ou d’ombres. Je pense aux serpents. Ils n’ont qu’à venir, me dis-je. Puis, euh non, qu’ils restent où ils sont. J’es­­saie de m’en­­fon­­cer suffi­­sam­­ment dans les bois pour que personne ne marche dans ma pisse, demain. Quand je me décide enfin, ce sont les chutes du Niagara, un torrent si puis­­sant que le garçon doit l’en­­tendre – s’il entend quoi que ce soit. Désolé, il fallait vrai­­ment que j’y aille. Je lève les yeux vers le vaste ciel népa­­lais. Je finis par me dire que la nuit est une chose très longue. Est-ce qu’il souffre là-bas autant que je souffre ici ? Je me le demande. Si c’est le cas, ce qu’il est en train d’ac­­com­­plir est une démons­­tra­­tion de volonté monu­­men­­tale et complè­­te­­ment folle. Si ce n’est pas le cas, c’est quelque chose d’en­­core plus étrange.

Le Petit Boud­dha

Quelques heures plus tard, à un moment qui ressemble au début du début de l’aube (un léger chan­­ge­­ment dans la qualité de la lumière et les sons ambiants), les lueurs colo­­rées appa­­raissent à nouveau. Je me dirige vers la barrière, essayant de ne pas marcher sur un lama endormi. Sur le sol à l’in­­té­­rieur de l’en­­clos s’étalent des milliers de parti­­cules brillant à des flocons argen­­tés. Je fais une expé­­rience que j’ai mise au point à l’époque où je prenais du LSD : je regarde ma main pour voir si les parti­­cules argen­­tées la recouvrent aussi. C’est le cas. Les vois-je encore si je ferme les yeux ? Oui. En ce cas, il s’agit d’une illu­­sion optique, bien qu’elle ne ressemble à aucune autre dont j’ai fait l’ex­­pé­­rience jusqu’ici, ou dont j’ai entendu parler. Je n’ai aucune idée de ce qu’il se passe ici. La fron­­tière entre le miracle et l’hal­­lu­­ci­­na­­tion a pratique­­ment disparu. Je suis si fati­­gué. Les lumières passent du blanc à l’orange. Je compare visuel­­le­­ment ces lueurs à l’orange du feu qui brûle sous la tente du comité. J’en conclus à nouveau que le miracle est un feu de camp. Et pour­­tant.

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Crédits : Amy Vitale

Le ciel commence à s’éclair­­cir. Les lamas se redressent bien­­tôt, discu­­tant à voix basse avant de se lancer dans une marche autour de l’arbre. Je me dirige vers la barrière. Le soleil se lève. La lumière dévoile le garçon, assis, toujours assis, exac­­te­­ment dans la même posi­­tion que la dernière fois que je l’ai aperçu, au coucher du Soleil. Comment y est-il parvenu, dans sa petite robe de bure sans manche ?

Toute la nuit exposé au froid, sans tapis pour le sépa­­rer du sol, en posi­­tion du lotus. Pas de manteau, pas de gants, pas de chaus­­settes, pas d’es­­poir qu’on vienne le cher­­cher dans un véhi­­cule chauffé au petit matin. Il semble impos­­sible qu’il ne soit pas mort. Il a l’air fait de pierre, dans son immo­­bi­­lité parfaite, aussi insen­­sible à la nuit que les arbres dont il semble faire partie. Puis-je voir son souffle d’ici ? Non, je ne peux pas. Sa poitrine se gonfle-t-elle lorsqu’il respire ? D’ici, on ne dirait pas. La nuit a été diffi­­cile pour moi, et une partie de moi espère qu’elle a été diffi­­cile pour lui aussi. Je ne serai pas surpris s’il se lève et qu’il annonce qu’il retourne à une vie normale. Puis je me souviens qu’il a déjà passé 200 nuits consé­­cu­­tives ici, dans cette posi­­tion. Je le regarde une dernière fois, espé­­rant… je ne sais quoi. Quelque indice qu’il est en vie, qu’il répond aux mêmes contraintes physiques que moi : un ajus­­te­­ment de sa posture, un éclai­­cis­­se­­ment de sa gorge, un soupir. Rien du tout. Je prends conscience avec gravité de la distance monu­­men­­tale qui sépare nos capa­­ci­­tés. Les pèle­­rins commencent à arri­­ver. Ils marchent jusqu’à la barrière, le regar­­dant avec émer­­veille­­ment, avant de déam­­bu­­ler sur le sentier circu­­laire en discu­­tant bruyam­­ment. Ils spéculent sur ce qu’il fait et pourquoi il le fait.

Une nouvelle jour­­née commence. Je rejoins Subel sous la tente du comité. « Salut à toi », dit-il. « Salut à toi », réponds-je. Nous sommes tous deux dans un état de para­­noïa lié au manque de sommeil. Il nous est tous deux venu à l’es­­prit que le garçon doit être mort ou plongé dans un coma. Quand Subel a émis cette hypo­­thèse la nuit dernière auprès du feu, le frère lui a opposé qu’é­­tant donné que le garçon est légè­­re­­ment penché en avant, il bascu­­lera face contre terre s’il meurt. Subel me demande combien de temps il faut à un corps pour entrer en décom­­po­­si­­tion. On essaye de se souve­­nir : Prem ne nous a-t-il pas dit qu’il se rend là-bas tous les matins pour véri­­fier que le garçon respire encore ? Nous sommes quasi­­ment sûrs qu’il nous a dit ça. Subel me raconte que la famille est prête à tout pour prou­­ver que tout cela est vrai, et qu’ils aime­­raient que le gouver­­ne­­ment ou les médias mettent en place des tests scien­­ti­­fiques. Leur seule condi­­tion, c’est qu’on ne touche pas aux garçons, car cela risque­­rait d’in­­ter­­fé­­rer avec sa médi­­ta­­tion. Nous prenons un thé dans l’une des échoppes, puis un petit déjeu­­ner dans une autre. Nous sommes sauvés du garçon, de son ascé­­tisme, retour­­nant avide­­ment vers le royaume char­­nel où l’in­­con­­fort est combattu sans cesse. Nous prenons la route de Birgunj. Subel est pensif : il était venu ici pétris de scep­­ti­­cisme à l’en­­droit du garçon, dit-il, mais à présent il est convaincu que quelque chose est à l’œuvre ici. Le garçon semble avoir quelque pouvoir mysté­­rieux… Une brume mati­­nale recouvre tout. Malgré la circu­­la­­tion dense et les bruits de klaxons, nous sombrons dans le sommeil. De retour à l’hô­­tel, enfoui sous toutes les couver­­tures qui me passent sous la main – même la couver­­ture de survie –, je dors tout l’après-midi d’un sommeil profond et sans rêves. 5310063994_066b3d91db_b

ÉPILOGUE

Deux mois plus tard, le 11 mars 2006, je reçois un email de Subel : « Quelque chose de terrible est arrivé ici. Le garçon boud­dha a soudai­­ne­­ment disparu la nuit dernière. On ne le trouve nulle part. On entend dire toutes sortes de choses, on ne peut être sûrs de rien. Peut-être s’est-il rendu autre part, mais personne ne sait. Le comité n’a aucune idée de ce qui a pu se passer. Ils réfutent la possi­­bi­­lité qu’il ait pu être enlevé. Tout le monde, même la police et l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion locale, s’est lancé à la recherche du garçon. » Je suis esto­­maqué. D’autres rumeurs me parviennent au cours de la semaine suivante : la clôture a été décou­­pée. Ses affaires ont été aban­­don­­nées sous l’arbre. Il a été aperçu par un villa­­geois, marchant lente­­ment dans la jungle. Le garçon s’est retourné, il a placé ses mains l’une contre l’autre en signe de salut, puis il a repris sa marche. Des centaines de gens se sont mobi­­li­­sés pour le retrou­­ver mais les recherches ont été vaines jusqu’ici. Puis le 20 mars, la BBC a écrit que le garçon était briè­­ve­­ment réap­­paru pour s’en­­tre­­te­­nir secrè­­te­­ment avec le président du comité du village. Il lui aurait confié qu’il allait se cacher et qu’il réap­­pa­­raî­­trait six ans plus tard. Il a demandé à ce que les moines exécutent des rites de puri­­fi­­ca­­tion à l’en­­droit de sa médi­­ta­­tion. « Je pars car je ne trouve aucune paix ici. Dis à mes parents de ne pas s’inquié­­ter », aurait-il dit. C’est un mystère plus mysté­­rieux encore. Mais je peux l’ima­­gi­­ner la nuit de son évasion, marchant à travers les bois sous la lueur pâle de la Lune, faible sur ses jambes après des mois de jeûne et d’im­­mo­­bi­­lité, ses yeux ouverts pour la première fois depuis le mois de mai. Le monde, ce monde merveilleux, il le voit d’une façon qu’il nous est impos­­sible d’ima­­gi­­ner. Il est allé si loin déjà, dans cet endroit au-delà du monde, où il va retour­­ner pour finir ce qu’il a commencé. Il n’a pas mangé depuis dix mois, et il n’a pas faim. ulyces-buddhaboy-07[Aujourd’­­hui connu sous l’ap­­pel­­la­­tion de gourou Maitreya Maha Sambodhi Dharma Sangha, le garçon réside toujours près du village de Rata­­na­­puri, au Népal, où il alterne entre périodes de médi­­ta­­tion et ensei­­gne­­ments adres­­sés aux villa­­geois.]


Traduit de l’an­­glais par Juliette Murray et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « The Incre­­dible Buddha Boy », paru dans GQ. Couver­­ture : L’en­­fant boud­dha en pleine médi­­ta­­tion. (Jeff Riedel)


 

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