par Gideon Lewis-Kraus | 0 min | 27 janvier 2015

Saison­­nier nucléaire

J’ai obtenu mon master de mathé­­ma­­tiques à Harvard en 1951, et mon docto­­rat en physique en 1955. J’avais besoin d’un travail et un ami m’a donné un conseil : sur le campus, Harvard dispo­­sait d’un modeste cyclo­­tron, assez simple d’usage pour que les étudiants fraî­­che­­ment diplô­­més puissent s’en servir. Il y avait là-bas un poste vacant de « théo­­ri­­cien ». Mon ami m’a recom­­mandé et j’ai décro­­ché le job. Je devais pour l’es­­sen­­tiel tenter de répondre aux ques­­tions posées par les expé­­ri­­men­­ta­­teurs. À part ça, j’étais libre de travailler sur mes propres projets.

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Le cyclo­­tron d’Har­­vard
Le premier emploi de Jeremy Bern­­stein
Crédits : Rocky Acosta

À cette époque, j’étais inté­­ressé par les récentes décou­­vertes de Stan­­ford, où les élec­­trons étaient disper­­sés autour de protons, de deuté­­rons et d’autres noyaux atomiques. Ma thèse portait sur le deuté­­ron. Mais après deux ans, mon contrat a pris fin et j’ai dû cher­­cher un autre travail. J’ai postulé à l’Ins­­ti­­tut d’étude avan­­cée de Prin­­ce­­ton, où j’ai été engagé à l’au­­tomne 1957. Me restait alors l’été. Les labo­­ra­­toires mili­­taires de Liver­­more et Los Alamos recru­­taient acti­­ve­­ment. Au prin­­temps 1954, alors que je travaillais encore sur ma thèse, j’ai échoué à un entre­­tien à Washing­­ton avec le physi­­cien nucléaire Edward Teller, qui recru­­tait pour Liver­­more. Il a alors fait un commen­­taire étrange comme quoi il préfé­­rait la physique à la poli­­tique. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que mon entre­­tien s’était déroulé la veille du jour où il a témoi­­gné contre Robert Oppen­­hei­­mer. Autre chose que je ne savais pas en 1957, c’était le nombre consi­­dé­­rable de profes­­seurs d’uni­­ver­­sité que je connais­­sais qui avaient joué un rôle crucial dans la concep­­tion de la bombe. À Harvard, Norman Ramsey avait parti­­cipé à la sélec­­tion de l’avion qui lâche­­rait la bombe sur le Japon. Il avait égale­­ment approuvé le système au pluto­­nium qui détrui­­rait Naga­­saki. Roy Glau­­ber, qui était profes­­seur adjoint quand je l’ai connu, avait été le cadet de l’équipe tech­­nique de Los Alamos, recruté avant même la fin de sa licence. Son colo­­ca­­taire Ted Hall en était le deuxième plus jeune membre. Hall était aussi l’un des trois espions russes de Los Alamos… Et bien sûr, le chimiste James Conant, qui était main­­te­­nant président d’Har­­vard, faisait partie des diri­­geants de l’opé­­ra­­tion. J’étais aussi très proche de Ken Bain­­bridge, qui avait choisi le site pour les essais et s’était occupé d’ar­­mer l’ap­­pa­­reil testé avec succès à Alamo­­gordo, le 16 juillet 1945. Il était à présent à la tête du dépar­­te­­ment de physique d’Har­­vard. Aucun d’eux n’évoquait ouver­­te­­ment les acti­­vi­­tés qu’ils avaient eues pendant la guerre, aussi ai-je été surpris quand Bain­­bridge m’a convoqué dans son bureau pour me deman­­der si je voulais travailler pendant l’été à Los Alamos. Il m’a dit qu’il me recom­­man­­de­­rait. À mes yeux, Los Alamos avait une aura presque mystique – sans comp­­ter qu’un peu d’argent de côté ne serait pas de trop à Prin­­ce­­ton. J’ai parlé à un recru­­teur de Los Alamos, qui m’a dit que je pour­­rais avoir le poste si je parve­­nais à obte­­nir l’au­­to­­ri­­sa­­tion de sécu­­rité adéquate. En 1947, la Commis­­sion de l’éner­­gie atomique des États-Unis avait intro­­duit un ques­­tion­­naire qui déter­­mi­­nait les diffé­­rents niveaux de sécu­­rité. Ces derniers étaient « P », « S », et « Q ». Une personne de niveau Q pouvait avoir accès aux infor­­ma­­tions sur les armes nucléaires en cas de néces­­sité. J’ai dû donner aux FBI une liste de tous les endroits où j’avais vécu pendant les dix dernières années. Des années plus tard, j’ai tenté d’avoir accès à mon dossier grâce à la Loi pour la liberté d’in­­for­­ma­­tion, mais il était si lour­­de­­ment censuré que je n’ai rien pu apprendre. J’étais plus inquiet au sujet de ma grand-tante. Elle était abon­­née au Daily Worker et parlait sur un ton plus que suspi­­cieux des « patrons ». Soit ils ont négligé cette piste, soit ils ont consi­­déré qu’elle était inof­­fen­­sive, car j’ai obtenu mon auto­­ri­­sa­­tion.

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« Vivre à Los Alamos »
Une brochure publiée par le labo­­ra­­toire au début des années 1960
Crédits : Colleen A. Bryant

Los Alamos à l’heure du thé

Lorsque je suis arrivé au poste de sécu­­rité de Los Alamos, on m’a remis mes iden­­ti­­fiants. Pour accé­­der libre­­ment aux zones tech­­niques, il fallait être muni d’un pass avec sa photo dessus. Le Los Alamos de 1957 était bien plus protégé que pendant la guerre, quand Oppen­­hei­­mer avait ordonné à Robert Serber et sa femme de se rendre dans les bars de Santa Fe un samedi soir, pour répandre la rumeur selon laquelle les expé­­riences menées sur la colline avaient trait à des sous-marins. Personne n’avait alors montré le moindre inté­­rêt pour l’en­­droit. Mais en 1957, tout le monde savait ce qui s’y passait. Étant céli­­ba­­taire, j’étais logé dans un dortoir datant de la guerre. J’ai acheté un vélo, qui allait deve­­nir mon prin­­ci­­pal moyen de trans­­port pendant le reste de l’été. Le jour suivant, je suis allé au bâti­­ment où se trou­­vait la Divi­­sion-T (« T » pour Théo­­rie). J’ai montré mon pass à toute une série de gardes et me suis rendu à mon bureau. J’ai décou­­vert que je le parta­­geais avec Ken John­­son, que je connais­­sais depuis l’uni­­ver­­sité. Il avait écrit une excel­­lente thèse et était resté ici dans ce dépar­­te­­ment. Il prévoyait d’al­­ler à l’ins­­ti­­tut Niels Bohr à Copen­­hague dès l’au­­tomne.

Fran­­cis m’a annoncé qu’il partait pour le Nevada assis­­ter aux essais nucléaires.

Bien vite, il a été évident que personne n’avait de travail à nous confier, aussi nous sommes-nous retrou­­vés libres de faire ce qu’on voulait. J’ai fini par me concen­­trer sur un problème, à savoir comment déter­­mi­­ner la parité du pion π0 en m’ap­­puyant sur les aspects de ses deux photons en décom­­po­­si­­tion. J’étais bloqué dans mes calculs, aussi a-t-on décidé de le résoudre ensemble. Ken était un grand mathé­­ma­­ti­­cien et il démon­­trait les résul­­tats avec un degré de simpli­­cité éton­­nant. Nous avons entre­­pris la rédac­­tion d’un article que nous avons soumis à Carson Mark, le direc­­teur de la divi­­sion théo­­rique, pour savoir si nous pouvions espé­­rer obte­­nir l’impri­­ma­­tur de Los Alamos. Mark était ravi : il voulait que Los Alamos jouisse d’une répu­­ta­­tion autre que celle d’être une usine à bombes. Car évidem­­ment, c’en était une. Los Alamos et Liver­­more produi­­saient à tour de bras des modèles d’en­­gins assez petits pour rentrer dans des missiles inter­­­con­­ti­­nen­­taux. Ils étaient testés dans le Nevada sous le nom d’opéra­­tion Plumb­­bob. Nous avions l’ha­­bi­­tude de prendre le thé l’après-midi – un rituel qu’a­­vait instauré Oppen­­hei­­mer pendant la guerre –, et j’ai la convic­­tion que la plupart des personnes qui parti­­ci­­paient à ces après-midis travaillaient sur des armes. Puisque je n’avais « aucun besoin de savoir », personne ne m’en parlait. Je me souviens parti­­cu­­liè­­re­­ment d’un de ces après-midis. Celui passé avec James Tuck, un physi­­cien qui avait fait partie de la délé­­ga­­tion britan­­nique de Los Alamos pendant la guerre. Il était venu travailler sur la fusion nucléaire, un projet secret en 1957. La première fois que je l’ai vu, il a déclaré : « Les beaux jours des après-midis thé de Los Alamos sont termi­­nés. » À une époque, vous pouviez y boire le thé avec Niels Bohr ou Enrico Fermi, désor­­mais on le parta­­geait avec des gens comme nous.

~

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Fran­­cis E. Low
Physi­­cien théo­­riste améri­­cain mort en 2007
Crédits : Fran­­cis E. Low Foun­­da­­tion

Fran­­cis Low était conseiller sur le programme de contrôle de la fusion nucléaire. J’avais fait briè­­ve­­ment sa connais­­sance lorsqu’il était venu en tant qu’in­­ter­­ve­­nant au MIT – après cet été, il y retour­­ne­­rait défi­­ni­­ti­­ve­­ment. C’est un de mes héros. Lui et Murray Gell-Mann avaient rédigé une étude sur l’élec­­tro­­dy­­na­­mique quan­­tique à de très courtes distances, en utili­­sant des tech­­niques qui aujourd’­­hui fondent toujours les bases de la théo­­rie quan­­tique. Fran­­cis était un fervent joueur de tennis et nous avons régu­­liè­­re­­ment joué ensemble jusqu’au milieu du mois d’août, où il a annoncé qu’il partait pour le Nevada assis­­ter aux essais nucléaires. Surpris, je lui ai demandé s’il travaillait sur les armes. Il m’a répondu que non, mais que Carson Mark l’y avait invité. Y avait-il une chance pour que je puisse y aller aussi ? Je devais deman­­der la permis­­sion à Carson, qui m’a dit que je pouvais venir, à condi­­tion que je paie mon voyage. Le 30 août au matin, nous embarquions tous les trois à bord d’un vol régio­­nal pour Albuquerque.

Smoky et Gali­­lée

J’al­­lais bien­­tôt entrer dans le monde du « besoin de savoir ». J’ai pris la déci­­sion de ne poser aucune ques­­tion, qu’im­­porte les circons­­tances. Je n’avais aucun besoin légi­­time de savoir. J’igno­­rais tout de notre itiné­­raire. Je savais que nous parti­­rions de Las Vegas pour nous rendre à Mercury, dans le Nevada, le lieu du site de test situé à 100 kilo­­mètres au nord-ouest de Las Vegas. On faisait explo­­ser ces armes nucléaires au-dessus du sol, répan­­dant des milliers de kilo curies de radia­­tion dans l’at­­mo­­sphère à si peu de distance d’une aussi grande ville. Cela donne une idée de la folie de l’époque. Je savais que le blackjack faisait partie de la culture de Los Alamos. En 1956, quatre soldats améri­­cains du site d’es­­sai d’Aber­­deen près de Balti­­more avaient publié un article dans le jour­­nal de la Société améri­­caine de statis­­tiques, inti­­tulé « la stra­­té­­gie opti­­male au Blackjack ». Ils expliquaient comment opti­­mi­­ser ses chances en utili­­sant les règles des casi­­nos.

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L’or­­di­­na­­teur Maniac
Labo­­ra­­toire natio­­nal de Los Alamos
Crédits : LANL

Des théo­­ri­­ciens de Los Alamos avaient programmé l’or­­di­­na­­teur Maniac pour tester des dizaines de milliers de mains, afin de voir si cette stra­­té­­gie fonc­­tion­­nait. Ils furent heureux de décou­­vrir que c’était le cas, et ils donnaient des cartes ainsi que les règles du jeu aux membres du person­­nel de Los Alamos qui se rendaient à Mercury. Fran­­cis avait étudié cette méthode et en avait conclu que si vous étiez assez chan­­ceux, vous pouviez repar­­tir avec une somme équi­­va­­lente au salaire mini­­mum fédé­­ral. Après notre atter­­ris­­sage à Las Vegas, une petite délé­­ga­­tion de Los Alamos nous a rejoint dans un véhi­­cule gouver­­ne­­men­­tal, et notre première escale était un casino. Le casino devait rece­­voir bon nombre de personnes travaillant sur le site d’es­­sai, car il y avait là-bas une lumière qui s’al­­lu­­mait si un test était prévu le lende­­main matin. La lumière s’est allu­­mée, et nous sommes partis pour Mercury, où l’on a dormi quelques heures : les tests étaient prévus à 5 h 30 du matin. Carson nous a réveillés, et nous nous sommes rendus dans un endroit où un météo­­ro­­logue était occupé à véri­­fier le vent. Ce matin-là, un dispo­­si­­tif baptisé Smoky devait être testé. Carson nous a expliqué que c’était un dispo­­si­­tif conçu à Liver­­more. On pouvait le devi­­ner car ils nommaient leurs appa­­reils d’après des montagnes, quand ceux de Los Alamos portaient le nom de scien­­ti­­fiques. Gali­­lée était dans une tour, en train d’être préparé pour un test programmé dans deux jours. Les vents étaient forts, aussi nous sommes allés dans un bunker en béton pour assis­­ter à l’ex­­plo­­sion. J’étais surpris d’y retrou­­ver un de mes vieux amis de l’uni­­ver­­sité : Al Peas­­lee. Il avait disparu après avoir obtenu son diplôme, et je le retrou­­vais ici sur le site du test. Son travail consis­­tait à escor­­ter une délé­­ga­­tion britan­­nique. « On ne leur dit rien du tout », m’a-t-il confié. Il m’a conseillé de tour­­ner le dos à l’ex­­plo­­sion et de comp­­ter jusqu’à dix. On m’a égale­­ment donné des verres très foncés à placer sur mes lunettes. Même la réflexion sur les murs du bunker pouvait abîmer nos yeux. Je ne sais pas à quelle distance de l’ex­­plo­­sion nous nous trou­­vions exac­­te­­ment, mais nous étions assez près pour voir la tour haute de plus de 200 mètres  sur laquelle était posée la bombe.

C’était un gros appa­­reil hérissé de câbles, qui ressem­­blait plus à une cloche de plon­­gée qu’à une bombe.

Il y avait une colline derrière la tour, surmon­­tée d’un bosquet d’arbres de Josué. On aurait dit qu’ils priaient. Le haut-parleur diffu­­sait le décompte des minutes jusqu’à l’ex­­plo­­sion, puis chacune des soixante dernières secondes. J’avais le dos tourné et les yeux proté­­gés par le verre sombre, mais le flash était si lumi­­neux que je les fermais. J’ai compté jusqu’à dix et je me suis retourné. L’ho­­ri­­zon face à moi était un chaos. Au centre, il y avait un nuage rouge-orange livide. J’étais impres­­sionné par son énor­­mité. Je n’avais aucune idée de l’am­­pleur d’une explo­­sion nucléaire. Peas­­lee m’avait préparé à l’étape suivante. J’ai senti un clic puis­­sant et légè­­re­­ment doulou­­reux dans mes oreilles. C’était l’onde de choc super­­­so­­nique. À Hiro­­shima, l’ex­­plo­­sion avait déchaîné un souffle plus fort que n’im­­porte quel typhon : il avait renversé les réchauds à pétrole que les Japo­­nais utili­­saient pour prépa­­rer leur petit déjeu­­ner, et provoqué la plupart des incen­­dies de la ville. Puis vint le son, un gron­­de­­ment de tonnerre. Le nuage était devenu violet et noir, et semblait suspendu dans les airs comme un cobra radio­ac­­tif prêt à fondre sur sa proie. Certains parlaient de se mettre à couvert, mais il n’a pas bougé dans notre direc­­tion. Je restais là, muet. Nous sommes retour­­nés au dortoir pour prendre un peu de repos.

La fin du monde

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Explo­­sion de Smoky
Opéra­­tion Plumb­­bob, 31 août 1957
Crédits : Natio­­nal Nuclear Secu­­rity Admi­­nis­­tra­­tion

Vers le milieu de la mati­­née, j’ai entendu le bruit d’hé­­li­­co­­ptères. Carson avait une voiture gouver­­ne­­men­­tale à sa dispo­­si­­tion et devait se rendre à la tour de 150 mètres de haut où le dispo­­si­­tif suivant – Gali­­lée, celui le Los Alamos – devait explo­­ser. Nous sommes partis ensemble. Sur la route, il y avait des endroits du désert où le sable s’était changé en verre sous l’ef­­fet de la four­­naise. Des panneaux aver­­tis­­saient de la forte radio­ac­­ti­­vité de la zone, due aux essais précé­­dents. Nous avons enfin atteint la base de la tour. Nous pouvions monter jusqu’à un certain étage dans un ascen­­seur ouvert. À partir de là, il n’y avait plus qu’une échelle en acier bran­­lante. En bas, le désert parais­­sait extrê­­me­­ment loin. J’ai eu un moment de panique, mais je me souvenu qu’en haut de l’échelle se trou­­vait un engin nucléaire au rende­­ment compa­­rable à celui de la bombe qui avait pulvé­­risé Hiro­­shima. Et je m’inquié­­tais au sujet d’une échelle ? Le sommet était un espace plat juste assez grand pour accueillir Gali­­lée et ceux qui travaillaient dessus. C’était un gros appa­­reil hérissé de câbles, qui ressem­­blait plus à une cloche de plon­­gée qu’à une bombe. Un léger clique­­tis prove­­nait d’une pompe à vide. J’igno­­rais tota­­le­­ment pourquoi elle était là et je n’ai pas demandé. Carson s’est adressé à l’équipe et nous sommes remon­­tés dans l’as­­cen­­seur. Je pensais que la visite était termi­­née, mais Carson nous a conduit jusqu’à un block­­haus en béton, situé à l’ex­­tré­­mité du site. Il ne m’a fourni aucune expli­­ca­­tion. Il est entré sans frap­­per ni sonner, et nous l’avons suivi. Sur des étagères se trou­­vaient des balles de pluto­­nium précau­­tion­­neu­­se­­ment rangées et en nombre consi­­dé­­rable pour des bombes atomiques, proba­­ble­­ment assez pour détruire de nombreuses villes. J’ai reculé vers la porte. J’en avais lu assez sur Hiro­­shima et Naga­­saki pour savoir ce que j’avais sous les yeux. Quand il m’a vu battre en retraite, Fran­­cis a remarqué que se trou­­ver un peu plus loin ne chan­­ge­­rait pas grand-chose si l’une d’elles venait à explo­­ser.

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Une balle de pluto­­nium
Conçue au Labo­­ra­­toire natio­­nal de Los Alamos
Crédits : LANL

Carson en a pris une, me l’a tendu, et m’a conseillé de ne pas la lais­­ser tomber. Elle était chaude au toucher – du fait des parti­­cules alpha – et avait la taille et le poids d’une boule de bowling. Je n’en savais pas assez pour oser poser cette ques­­tion évidente : pourquoi était-ce aussi léger ? Une sphère solide de pluto­­nium de cette taille devait peser plusieurs centaines de kilos. Je suis certain que si j’avais posé la ques­­tion, je n’au­­rais pas obtenu de réponse. Le simple fait de deman­­der aurait été mal perçu. C’est alors que je l’ai remarquée. À l’autre extré­­mité du bâti­­ment se trou­­vait une grande table de travail sur laquelle un homme avait déposé quelque chose qui ressem­­blait pour moi à du mastic blanc. J’en avais lu assez pour savoir que ce qui ressem­­blait à du mastic blanc était en fait un explo­­sif qui allait être atta­­ché à la sphère de pluto­­nium, afin de provoquer son implo­­sion. À côté de lui, une femme trico­­tait un chan­­dail vert. Au risque de paraître préten­­tieux, j’ai tout de suite pensé à ce vers de T.S. Eliot : « C’est ainsi que prend fin le monde, pas dans une explo­­sion mais dans un murmure. » Que faisait-elle ici ? Une fois de plus, je n’ai pas osé deman­­der. Quelques années plus tard, lorsque j’ai voulu écrire à ce sujet, j’ai envoyé ce que j’avais écrit à Fran­­cis. Il m’a répondu qu’il n’y avait jamais eu de femme. Que je l’avais imagi­­née. Puis j’ai écrit à Carson. Tout ce qu’il a consenti à me dire, c’est qu’il y avait eu plus d’un couple marié sur le site. J’étais acca­­blé. Une semaine plus tard, Fran­­cis m’ap­­pe­­lait. Il ne m’a dit qu’une chose : « Elle était là. » Le lende­­main matin, Gali­­lée était testé. Je savais main­­te­­nant à quoi m’at­­tendre, mais j’étais une nouvelle fois étonné. Puis nous sommes retour­­nés à Los Alamos. Aucun d’entre nous n’a parlé des essais. Fran­­cis, qui s’ap­­prê­­tait à partir pour le Massa­­chu­­setts, m’a conduit jusqu’à Lake Forest, dans l’Il­­li­­nois, et je regrette de ne pas lui avoir parlé. Il m’au­­rait remis les idées en place. Quelque part, je sentais que l’ex­­pé­­rience m’avait fait entrer dans un monde secret. D’une certaine manière, j’avais « appris à aimer la bombe ». Lors de ma visite à Lake Forest, j’ai été présenté à Adlai Steven­­son. Je lui ai fait part de mes senti­­ments sur la bombe. Avant que je puisse en dire davan­­tage, il m’a regardé avec mépris et s’est éloi­­gné. L’une des causes de l’échec de sa campagne prési­­den­­tielle de 1956 était la propo­­si­­tion d’un mora­­toire sur les essais nucléaires. Eisen­­ho­­wer avait rejeté l’idée publique­­ment, alors qu’il envi­­sa­­geait cette possi­­bi­­lité en privé. J’avais parlé de la mauvaise chose à la mauvaise personne.

~

Au cours des années qui ont suivi, j’ai réalisé à quel point j’avais été stupide. La série Plumb­­bob, à laquelle appar­­te­­naient Smoky et Gali­­lée, est la plus grande et la plus longue série de tests jamais effec­­tuée sur le conti­nent nord-améri­­cain. Il y a eu vingt-neuf essais ouverts entre le 28 mai et le 7 octobre. L’ex­­plo­­sion la plus impor­­tante a été celle de Hood, dont le test a eu lieu le 5 juillet –l’é­qui­­valent de 74 kilo­­tonnes de TNT. La bombe de Naga­­saki était d’en­­vi­­ron 20 kilo­­tonnes. Smoky était le second essai le plus dévas­­ta­­teur, avec 44 kilo­­tonnes.

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Explo­­sion de Hood
5 juillet 1957
Crédits : Natio­­nal Nuclear Secu­­rity Admi­­nis­­tra­­tion

Cette série, d’un total d’en­­vi­­ron 306 kilo­­tonnes – envi­­ron le dixième de la puis­­sance d’une bombe à hydro­­gène –, a répandu envi­­ron 58 300 kilo­­cu­­ries d’iode radio­ac­­tif dans l’at­­mo­­sphère. Ces retom­­bées se sont dépla­­cées à travers tous les États-Unis et auraient provoqué envi­­ron 32 000 cas de cancer de la thyroïde. 1 200 porcs ont été expo­­sés au souffle de ces explo­­sions, et 18 000 mili­­taires y ont parti­­cipé. Plus d’un millier d’entre eux ont assisté à l’ex­­plo­­sion de Smoky à une distance d’en­­vi­­ron 13 km. Une unité a été dépê­­chée à l’épi­­centre pour effec­­tuer le nettoyage, envi­­ron quinze minutes plus tard. Ils ont déclaré l’en­­droit sûr, aussi le reste des troupes y ont été conduites vingt minutes après l’ex­­plo­­sion. L’exer­­cice s’est achevé à 9 h 45 du matin, l’heure à laquelle j’avais entendu les héli­­co­­ptères. Certains de ces hommes ont contracté plus tard une leucé­­mie. La balle de pluto­­nium que j’avais tenue entre mes mains était aussi légère car elle était creuse. Les armes à l’es­­sai cet été-là avaient été « renfor­­cées » : le deuté­­rium et le tritium gazeux étaient injec­­tés dans la cavité juste avant l’ex­­plo­­sion. Je crois que la pompe à vide que j’ai entendu lors de notre visite de Gali­­lée était liée à cette opéra­­tion. Lorsque la sphère implose, et que la densité est suffi­­sam­­ment élevée pour atteindre une masse super­­­cri­­tique, la réac­­tion de fission en chaîne commence. Quand envi­­ron 1 % du pluto­­nium est fissionné, la tempé­­ra­­ture augmente jusqu’à un niveau où se produit la fusion du deuté­­rium et du tritium. Cela produit une explo­­sion de neutrons de très haute éner­­gie qui accroît l’ef­­fi­­ca­­cité de la fission ulté­­rieure. C’est ce qui explique les énormes rende­­ments de certaines des bombes testées cet été-là. L’in­­gé­­nio­­sité déployée dans la concep­­tion des armes ne connaît aucune limite. Le dernier essai au-dessus du sol réalisé par les États-Unis a eu lieu en 1962, et le tout dernier dans le monde a été effec­­tué par la Chine, en 1980. C’est très certai­­ne­­ment une bonne chose. Mais je n’ai une seule inquié­­tude. Personne n’a vu d’ex­­plo­­sion nucléaire depuis plus de trente ans, et le nombre de personnes qui en ont vu une dans leur vie ne cesse de dimi­­nuer. Parmi ceux avec qui j’étais dans le Nevada en 1957, Peas­­lee est mort en 1976, Carson est mort en 1997 et Fran­­cis est mort en 2007. Pour la plupart des gens, les armes nucléaires sont une abstrac­­tion. Peut-être devrait-il y avoir une explo­­sion de plus dans le désert du Nevada, afin de nous rappe­­ler leur réalité.

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Cratère de Sedan, Nevada
Pont d’ob­­ser­­va­­tion sur le site des essais nucléaires
Crédits

Traduit de l’an­­glais par Elodie Peyrano et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « At Los Alamos », paru dans la London Review of Books. Couver­­ture : Un essai nucléaire super­­­visé par Carson Mark.
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