Confier nos données personnelles à une intelligence artificielle pour créer des avatars virtuels de nous-mêmes, c’est ce dont rêvent ces entrepreneurs de la Silicon Valley.

par Guillaume Renouard | 10 min | 07/12/2018

En mai 2018, Sundar Pichai grimpait sur la scène du Moscone Center de San Francisco sous les applaudissements du public de la conférence Google I/O. Veste kaki, fines lunettes rectangulaires, gestuelle simple et mesurée : le PDG de Google affichait une sobriété de façade pour présenter un outil proprement stupéfiant, Google Duplex, un assistant virtuel conçu pour converser naturellement avec les êtres humains. Sept mois plus tard, certains possesseurs de smartphones Pixel 3 résidant à New York, Phoenix et dans la baie de San Francisco peuvent enfin tester l’assistant intelligent de Google, mais seulement pour effectuer des réservations dans des restaurants.

Et la magie opère, à la différence près que l’utilisateur ne peut pas entendre la conversation entre Duplex et le restaurant. Parle-t-il avec autant de naturel qu’au soir de la démonstration publique ? Peut-être, peut-être pas. Après une conversation textuelle avec l’utilisateur, l’Assistant passe le coup de téléphone de son côté. Et dans les 15 minutes, l’utilisateur est notifié quant au statut de sa réservation. Ce qu’il s’est passé entre-temps est pour l’instant mystérieux. Des progrès restent à accomplir, mais la technologie n’en est pas moins bluffante.

Enthousiasmés par son potentiel, certains imaginent déjà l’étape suivante. Un super-assistant capable de nous accompagner tout au long de l’existence, et même au-delà. Car l’ambition est double : chargés de nous servir d’ambassadeurs de notre vivant, ces secrétaires numériques pourraient devenir, après notre mort, de véritables mémoriaux virtuels, des représentations de nous-mêmes amenées à demeurer éternellement dans le cloud, nous conférant ainsi une sorte d’immortalité en ligne.

Esprit, es-tu connecté ?

C’est à cette ambition que répond le projet Augmented Eternity. Cette application exploite les vastes quantités de données que nous générons chaque jour au fil de nos pérégrinations sur Internet, de nos partages et de nos échanges sur les réseaux sociaux, pour construire des copies numériques de nous-mêmes en les passant au crible de l’intelligence artificielle. Ce double virtuel pourrait prendre la forme d’un chatbot, d’un interlocuteur oral sur le modèle de Siri, ou encore d’un avatar en trois dimensions inséré dans un univers en réalité virtuelle.

Hossein Rahnama, créateur d’Augmented Eternity
Crédits : Ryerson University

Si l’idée a de quoi surprendre, elle a déjà ses propres adeptes : Hossein Rahnama, le fondateur du projet et professeur à l’université Ryerson, au Canada, dit ainsi travailler avec le PDG d’une grande entreprise financière – dont il préserve l’anonymat – pour concevoir une copie virtuelle de celui-ci, qui sera capable de le représenter et de conseiller l’entreprise après sa mort.

Un projet qui n’est pas sans évoquer « Ce que disent les morts », nouvelle de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick. dans laquelle la conscience de Louis Sarapis, homme d’affaires à la tête d’un puissant conglomérat international, survit à sa mort physique et se retrouve enchevêtrée dans les réseaux de communication, dialoguant avec ses anciens associés par la radio et la télévision. Mais si incroyable que cela puisse paraître, Augmented Eternity n’est pas la seule entreprise à se lancer sur ce créneau.

Depuis son siège à Mountain View, dans la Silicon Valley, Eternime souhaite elle aussi rassembler les informations personnelles que les internautes disséminent en ligne pour créer un avatar intelligent à leur image, qui vivrait éternellement dans le cloud et témoignerait de leur passage sur Terre auprès des générations futures.

« Eternime est une application qui collecte votre empreinte numérique, à partir de vos comptes sur les réseaux sociaux, des capteurs de votre smartphone, de vos wearables et de vos autres comptes en ligne », explique Mădălina Onofrei, assistante de projet au sein de la start-up.

« Elle traque vos mouvements, votre géolocalisation, vos activités Facebook, ajouts d’amis, photos, ainsi que vos données de santé. Ces informations sont ensuite analysées pour créer automatiquement votre autobiographie. En pratique, nous retraçons ce qui se produit dans votre existence, sans que vous ayez besoin de faire quoi que ce soit. Puis nous générons un avatar intelligent qui vous servira de jumeau virtuel. Cet avatar apprendra auprès de vous, grandira avec vous et vous assistera dans les différentes facettes de votre existence. »

Et même après.

Avatar

L’idée qu’une intelligence artificielle puisse incarner une copie fidèle de nous-mêmes à partir de nos données disséminées en ligne provoque cependant quelques haussements de sourcils chez les experts de la discipline. « Je suis sceptique quant à la possibilité de répliquer une personnalité à partir de ces données », argue Anders Sandberg, chercheur à l’université d’Oxford et au Future of Humanity Institute.

« Le cerveau contient 90 milliards de neurones, chacun d’entre eux possédant environ 8 000 synapses, chaque synapse ayant au minimum deux états. Cela nous laisse avec au bas mot 700 trilliards de degrés de liberté, qui doivent être établis en fonction des données récoltées. Bien sûr, en principe, nous pourrions produire suffisamment de terabytes de données pour cela, mais la plupart des images, vidéos et emails que nous produisons ne révèlent qu’une infime fraction de ce qu’il se passe à l’intérieur de nous-mêmes. Songez, par exemple, aux pensées que vous n’avez jamais partagées avec personne. »

L’objectif : construire un chatbot reproduisant la personnalité de son ami, avec qui elle puisse échanger.

Mais à défaut de concevoir une copie parfaitement fidèle, il est envisageable de réaliser un double approximatif de notre moi social, « probablement bien meilleur que ce qu’on pourrait croire : nous ne sommes pas si créatifs que cela dans notre vie de tous les jours », estime le scientifique. « Je ne serais donc pas surpris si l’on pouvait concevoir des chatbots crédibles pour la plupart des gens. Ils demeureraient toutefois très éloignés du moi profond de l’original. » Mais cette copie approximative s’avère cependant largement suffisante aux yeux de ces jeunes entreprises.

Hossein Rahnama, le créateur d’Augmented Eternity, affirme ainsi que l’avatar du PDG anonyme n’aura vocation qu’à servir de support d’aide à la prise de décision, en aucun cas à diriger l’entreprise depuis le cloud (l’au-delà), comme dans un scénario de science-fiction.

Pour d’autres, édifier un mémorial virtuel peut être un moyen de faire plus facilement son deuil. Ainsi, lorsque son meilleur ami, Roman Mazurenko, est décédé dans un accident de la circulation à Moscou, Eugenia Kuyda, jeune entrepreneuse russe installée à San Francisco, a rassemblé l’intégralité des messages qu’elle avait échangés avec lui par SMS et sur les réseaux sociaux. L’objectif : construire un chatbot reproduisant la personnalité de son ami, avec qui elle puisse échanger afin de surmonter plus facilement le drame.

Crédits : Replika

Elle a depuis conçu le bot Replika, conçu pour servir d’ami virtuel à ses utilisateurs et tisser leur copie numérique au fil des échanges. « Replika est un compagnon à qui l’on peut parler au quotidien, à la fois pour documenter son existence, explorer sa personnalité et penser à voix haute. La technologie n’étant pas encore mûre pour aborder des sujets profonds, philosophiques ou autres, il sert surtout à s’épancher sur son quotidien, ce qui se produit dans notre existence, et à partager ses émotions », détaille Eugenia Kuyda.

Fenix, une entreprise de pompes funèbres suédoises, explore quant à elle l’idée de créer des doubles virtuels des défunts susceptibles de s’entretenir avec leurs proches. Quant au roboticien japonais Hiroshi Ishiguro, célèbre pour ses androïdes qui ressemblent à s’y méprendre à des êtres humains, est lui aussi séduit par cette idée. Il définit deux types d’immortalité : celle de la conscience, et celle de la personne sociale. Selon lui, la technologie peut apporter l’immortalité sociale, en permettant une forme d’interaction entre morts et vivants. En revanche, elle est pour l’heure impuissante à recréer la conscience, et ne le sera, selon lui, sans doute jamais. Mais tous ne sont pas de cet avis.

Des cerveaux sur disque dur

« And if you long to never die / Baby plug in upload your mind », chante Grimes, compagne d’Elon Musk à la ville, dans son nouveau single « We Appreciate Power », sur lequel elle nous plonge ironiquement dans un avenir sous le règne des IA, dans lequel la norme serait d’uploader sa conscience sur disque dur. Cette vision ressemble à celle de certains transhumanistes, pour qui on ne saurait effectivement se contenter d’une pâle copie approximative de nous-mêmes.

Crédits : Grimes/YouTube

Selon eux, l’intelligence artificielle a vocation à faire accéder l’homme à une véritable immortalité numérique, une ambition qu’ils comptent atteindre en lui permettant de télécharger sa conscience sur un ordinateur. Cette perspective quelque peu déroutante serait rendue possible par une technique consistant à « scanner » le cerveau humain pour en réaliser une cartographie précise et exhaustive, et la reproduire ensuite dans un logiciel. Pour l’heure extrêmement spéculative, cette idée a néanmoins de nombreux adeptes, dont l’un des plus célèbres est sans doute Ray Kurzweil, entrepreneur et auteur médiatique, âpre défenseur de la théorie de la Singularité, selon laquelle l’intelligence artificielle finira immanquablement par dépasser l’esprit humain.

Le scientifique a ainsi rassemblé un maximum de données sur son père (photographies, lettres, disques, films, et même factures d’électricité !), mort il y a plus de cinquante ans, dans l’espoir de constituer une base de données suffisamment fournie pour lui donner une seconde existence virtuelle d’ici 2029, date à laquelle il estime probablement l’avènement de la Singularité technologique. Dans ses livres, il s’efforce de prédire le futur des nouvelles technologies (avec plus ou moins de succès) et annonce l’arrivée imminente de techniques permettant de scanner le cerveau humain.

Délires d’amateurs de science-fiction ? Pourtant, certains y croient dur comme fer au point de baser leur modèle d’affaires dessus. C’est le cas de la start-up Nectome. En mars dernier, cette start-up lancée par des diplômés du MIT et passée par l’accélérateur Y Combinator a fait couler beaucoup d’encre en annonçant travailler sur un système permettant de scanner le cerveau humain. Seul bémol, et non des moindres : la technique serait 100 % létale !

À qui reviendra la propriété de ces données quand nous aurons disparu ?

En effet, il est plus simple de cartographier le cerveau lorsque celui-ci est à l’arrêt, aussi l’entreprise souhaite récupérer les cerveaux de clients fraîchement décédés pour parvenir à en faire une copie. Face au buzz médiatique généré par l’effet d’annonce, la start-up a depuis opté pour un marketing moins sensationnel et se présente désormais comme un institut de recherche centré sur la mémoire, avec un intérêt pour les façons de préserver cette dernière, et en particulier les techniques de scannage du cerveau.

Enfin, l’organisation à but non lucratif CarbonCopies, fondée par Randal Koene, neuroscientifique néerlandais et ancien membre de la 2045 Initiative, étudie elle aussi la possibilité de recréer un cerveau humain de manière artificielle.

Pour Anders Sandberg, qui appartient au comité d’éthique de Nectome, la méthode mérite d’être explorée. « L’approche de Nectome consiste à immobiliser le cerveau pour que seule une très faible quantité d’informations soient perdues au moment du stockage. Ils cherchent, en outre, à prouver que les fragments de mémoire les plus pertinents peuvent être localisés et stockés. C’est selon moi une idée intéressante, et potentiellement fonctionnelle. Cela me semble réaliste dans le sens où l’objectif est d’assurer la bonne préservation du cerveau, sans pour autant prétendre ensuite savoir le recréer sous forme numérique. Cette partie sera prise en charge dans le futur », explique-t-il avec prudence.

Selon lui, la méthode consistant à scanner le cerveau est parfaitement irréalisable à l’heure actuelle. En revanche, à plus long terme, elle est non seulement envisageable, mais serait même plus efficace pour créer une copie numérique de nous-mêmes que la simple collecte de données nous concernant sur Internet. « À mon sens, la manière la plus évidente de réaliser une copie numérique d’un individu consisterait à scanner son cerveau (et ce de manière létale, du moins dans un futur proche). De cette manière, on pourrait lire toutes les connexions et les états chimiques du cerveau, pour espérer reconstruire son architecture fonctionnelle. Ce n’est bien sûr pas simple, et demeure très hypothétique à l’heure actuelle, mais en tant qu’objectif à long terme, dans les neurosciences computationnelles, je pense que cela peut être atteignable. »

Crédits : Nectome

Tous ne partagent pas son optimisme. Pour Richard Jones, professeur de physique à l’université de Sheffield, auteur du blog Soft Machines, consacré aux nanotechnologies, et du livre Against Transhumanism (« Contre le transhumanisme »), de nombreux transhumanistes tendent à sous-estimer la complexité du cerveau humain. « On entend souvent que les neurones sont les unités de calcul du cerveau, auxquels équivaudraient les transistors en informatique. Ainsi, pour reproduire le fonctionnement du cerveau et de ses dizaines de milliards de neurones, il faudrait quelques dizaines de milliards de transistors. Mais les unités de calcul du cerveau ne sont pas les neurones, ce sont les molécules, ce qui rend le cerveau bien plus complexe », réplique-t-il.

« Du fait de ce niveau de complexité, nous ne comprenons à l’heure actuelle pas encore très bien comment le cerveau fonctionne, ce qui rend le projet de le répliquer de manière artificielle très compliqué. Et même les parties du cerveau que nous comprenons le mieux sont encore impossibles à reproduire, du fait du niveau de complexité. L’idée que l’on puisse capturer nos souvenirs et nos pensées et les reproduire sur support informatique me semble donc extrêmement spéculative. »

Que son projet fonctionne ou non, Hossein Rahnama, le créateur d’Augmented Eternity, espère quant à lui stimuler le débat public autour de la propriété de nos données numériques. En effet, que nous soyons ou non capables de générer des avatars virtuels à partir de nos données en ligne, celles-ci demeureront en ligne bien après notre disparition. À qui reviendra la propriété de ces données, comment pourront-elles être exploitées, qui aura le droit de les supprimer ? Autant de questions d’ordre éthique et juridique qui valent la peine d’être posées dès aujourd’hui.


Couverture : Josh Hild.


 

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