par Guillaume Fagot | 0 min | 16 décembre 2016

Le sica­­rio

Je suis prêt à l’en­­tendre racon­­ter l’his­­toire de tous les hommes qui ont vu son visage avant de mourir. Je buvais un café en réflé­­chis­­sant aux ques­­tions que j’al­­lais lui poser quand un jour­­na­­liste de Juárez, spécia­­liste des affaires crimi­­nelles, s’est fait assas­­si­­ner devant sa fille de huit ans. Ils étaient assis dans sa voiture pendant que le moteur chauf­­fait. Ce matin-là, alors que je me rendais sur les lieux, une Toyota m’a dépassé. Elle portait un gros auto­­col­­lant « I ♥ LOVE » en forme de cœur. Ce matin-là, j’ai tenté de me souve­­nir comment j’avais décro­­ché cette entre­­vue. ulyces-elsicario-01Je me trou­­vais dans un bled à l’écart de tout quand ce type m’a raconté l’his­­toire du tueur et la façon dont il l’a planqué. Il m’a confié qu’au début, il avait peur de lui, mais il lui était extrê­­me­­ment utile. Il nettoyait la maison, cuisi­­nait les repas et n’hé­­si­­tait pas à se mettre à quatre pattes pour lui cirer les pompes. Il lui a rendu service en le prenant. « Je veux le rencon­­trer. Je veux coucher son histoire sur le papier », ai-je dit. Et j’y suis allé. L’homme que je suis venu voir a insisté : « Tu ne me connais pas. Personne ne peut me pardon­­ner pour ce que j’ai fait. » Il est fier de son travail. Les bons tueurs visent une zone précise de la portière d’une voiture. Ils ne truffent pas le véhi­­cule de balles, non, ils tirent dans un seul endroit de la portière pour toucher le torse du conduc­­teur. Le repor­­ter est mort de cette façon. Dix coups de 9 mm et pas une seule balle n’a frôlé sa fille de huit ans. J’at­­tends le tueur. Sa dexté­­rité m’im­­pres­­sionne. Je reçois le premier appel à 9 h pour me dire que le prochain aura lieu à 10 h 05. Je roule 80 kilo­­mètres de plus et attends. À 10 h 05, il me dit d’at­­tendre 11 h 30. À 11 h 30, pas d’ap­­pel. Je conti­­nue d’at­­tendre. Je me trouve à côté d’une salle d’ar­­cade dans laquelle des hommes cherchent à exer­­cer un peu de pouvoir sur un monde virtuel. À l’in­­té­­rieur du café, tout est calme et bien tenu. Je suis dans un pays sûr. Je ne révé­­le­­rai pas le nom de la ville, mais elle se trouve loin de Juárez, en aval d’un fleuve. À midi, l’ap­­pel arrive enfin. Nous nous rencon­­trons sur un parking. Nos voitures sont collées l’une à l’autre, les fenêtres conduc­­teur se faisant face, comme font les flics. Je lui tends des photo­­gra­­phies. Il y jette rapi­­de­­ment un coup d’œil et me dit de le suivre dans une pizze­­ria. Une fois là-bas, il m’ex­­plique qu’il vaudrait mieux trou­­ver un endroit calme car il parle très fort. Nous louons une chambre d’hô­­tel. Rien de tout ça ne peut être plani­­fié, car je risque­­rais de lui tendre un piège. Une fois dans la chambre, il regarde à nouveau les photos, des images qui ne sont jamais parues dans la presse. Il pointe du doigt un homme qui se tient au-dessus d’un corps à moitié enterré et dit : « Cette photo peut te faire tuer. » ulyces-elsicario-02Je lui montre la photo de la femme. Elle est jolie dans sa tenue blanche et son maquillage est parfait. Du sang coule de sa bouche et son visage est éclairé par la lumière du petit matin. Cette photo a marqué ma vie. Il y a long­­temps, je l’ai publiée dans un maga­­zine. Le lende­­main, mon éditeur a reçu un appel d’un homme terri­­fié – le frère de la femme sur la photo. « Vous essayez de nous faire tuer, moi et ma famille ? » beuglait-il au bout du fil. Je me souviens que l’édi­­teur m’a appelé à son tour pour me deman­­der ce qu’il voulait dire par là. « Exac­­te­­ment ce qu’il a dit », ai-je répondu. À présent, l’homme la regarde et m’ex­­plique qu’il s’agis­­sait de la petite amie du chef des sica­­rios de Juárez. Les types à la tête du cartel trou­­vaient qu’elle parlait trop. Non pas qu’elle ait balancé qui que ce soit. Ils trou­­vaient juste qu’elle parlait trop. Alors ils ont demandé à son petit ami de la tuer, et il l’a fait. C’était ça où il crevait. « Sica­­rio » est un mot ancien. Le terme sicaire (sica­­rio) remonte au temps où les Romains étaient en Pales­­tine. À cette époque, une secte juive, les Sica­­rii, utili­­saient des dagues (sicae) dissi­­mu­­lées pour assas­­si­­ner les Romains ou leurs parti­­sans. Il se penche en avant. « Amado et Vicente », les deux frères qui ont succes­­si­­ve­­ment dirigé le cartel de Juárez, « te tueraient sans hési­­ter sur un simple soupçon », souffle-t-il. Ces photos peuvent te faire tuer. Ces mots peuvent te faire tuer. Ça arri­­vera et tu mour­­ras sans raison appa­­rente, comme un objet fragile qu’on fait tomber par terre. Oui, je me sens tomber dans une sorte de puits, un endroit sombre qui vrom­­bit sous la ville et sa vie de tous les jours. Dans cet endroit, la réalité est plus crue et les faits abso­­lus. En cet instant, j’ai l’im­­pres­­sion d’avoir vécu jusqu’ici dans une fiction faite de lois, de théo­­ries et d’évé­­ne­­ments logiques. À présent, j’entre dans un royaume où les gens sont tués sur un caprice et où une belle femme peut être retrou­­vée gisant dans la pous­­sière, un filet de sang aux lèvres, sans que le motif de son assas­­si­­nat n’ex­­plique quoi que ce soit. J’ai travaillé des années pour en arri­­ver là. Les tueurs, j’en ai vu d’autres. Une fois, j’ai fait la fête pendant cinq jours dans un hôtel mexi­­cain avec 200 tueurs armés jusqu’aux dents. Mais cette fois-là, ils n’avaient aucune envie de parler de leurs meurtres. Lui, c’est diffé­rent. ulyces-elsicario-03Vous ne le verriez jamais venir. C’est un homme de taille moyenne qui s’ha­­bille comme un ouvrier, avec de grosses chaus­­sures et un bonnet de laine. S’il se tenait près de vous dans une file d’at­­tente, vous seriez inca­­pable de le décrire cinq minutes plus tard. Rien n’at­­tire l’at­­ten­­tion chez lui. Rien. Il a les doigts épais et de grandes mains. Son visage est dénué d’ex­­pres­­sions. Sa voix est profonde mais mono­­corde. Il vit sans se faire remarquer. C’est en partie comme ça qu’il tue. « Juárez est un cime­­tière. J’y ai creusé les tombes de 250 corps », dit-il. Je hoche de la tête car je sais de quoi il parle. Les morts, les 250 cadavres, sont pour lui des détails, des gens qu’il a fait dispa­­raître et qu’il a mis dans des trous creu­­sés dans les death houses, les maisons de la mort. La ville est constel­­lée de ces tombes secrètes. Aujourd’­­hui même, les auto­­ri­­tés ont décou­­vert un sque­­lette. À partir des vête­­ments pour­­ris, les experts ont pu relier les os à ceux d’un homme de 25 ans. Un corps parmi les légions de morts cachés dans les murs de Juárez. C’est pour ça que je suis ici. J’ai passé vingt ans à attendre ce moment, tout en essayant de ne pas finir enterré dans un de ces trous. Il y a long­­temps, à cette fête avec les 200 tueurs, un poli­­cier mexi­­cain voulait me tuer. Mon hôte l’a arrêté et c’est ce qui m’a permis de conti­­nuer ma vie – une vie en lambeaux. Si je suis venu dans cette chambre, c’est pour faire resur­­gir les morts, les milliers d’âmes qui ont été volées sous ma garde vigi­­lante. J’ai publié deux livres sur les massacres qui ont eu lieu dans cette ville. J’y ai enquêté de 1995, quand les homi­­cides sont passés à 200 ou 300 par an, jusqu’en 2008 et 1 607 morts assas­­si­­nés. Ce ne sont là que les chiffres offi­­ciels, personne ne garde vrai­­ment la trace de ceux qui dispa­­raissent et dont on n’en­­tend plus jamais parler. Je suis prison­­nier de tous ces meurtres. Nous nous asseyons autour d’une table ronde en bois, avec un inter­­­prète. Les rideaux sont tirés. « Tout ce que je dis ne sort pas de cette chambre », dit-il.

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Les tombes de Juárez
Crédits : Reuters

J’ac­quiesce et conti­­nue de prendre des notes. C’est comme ça que notre entre­­tien commence : rien ne doit sortir de cette chambre, même si je prends des notes et qu’il sait que je vais publier ce qu’il dit, car je le lui ai dit. Nous entrons dans une zone où aucun de nous deux n’a jamais péné­­tré. Je ne dois rien répé­­ter de ce qu’il me dit, même si je lui dis que je le ferai. Rien ne doit quit­­ter cette pièce, même s’il me voit prendre des notes dans un carnet noir. Je ne sais même pas son nom, et je ne peux pas véri­­fier en détail ce qu’il raconte. Mais ce tueur est devant moi aujourd’­­hui grâce à un homme qui s’est servi de lui dans le passé, un ancien membre du cartel et offi­­cier de police, qui lui rend aujourd’­­hui un ines­­ti­­mable service. Il me demande de toucher le triceps de son bras droit. Il est gonflé comme un pneu. Puis je dois faire de même avec son bras gauche. Je ne sens rien. Il se lève et me fait une clé de bras, comme s’il voulait m’étouf­­fer. Je sens qu’il pour­­rait me briser le cou comme une simple brin­­dille. Après sa démons­­tra­­tion, il se rassied. Je lui demande combien il deman­­de­­rait pour me tuer. Il me donne une esti­­ma­­tion : « Au mieux, 5 000 dollars, proba­­ble­­ment moins. Tu es faible et tu n’as aucune connexion avec des gens puis­­sants. Personne ne se lance­­rait à ma pour­­suite si je te tuais. » Nous pouvons commen­­cer.

Un nouveau monde

Je lui demande comment il est devenu tueur. « Mon bras a grossi », dit-il avec un sourire. Il prend un morceau de papier, dessine cinq lignes verti­­cales et écrit dans les espaces à l’encre verte : enfance, police, narco, Dieu. Les quatre phases de sa vie. Puis il raye ce qu’il vient d’écrire jusqu’à ce que la page soit entiè­­re­­ment recou­­verte d’encre. Il ne doit lais­­ser aucune trace. Il ne peut pas se dépar­­tir tota­­le­­ment des habi­­tudes prises durant sa carrière. Je tends la main pour récu­­pé­­rer le bout de papier mais il le subti­­lise avant. Il se met à rire. Je crois qu’il rit de nous deux. « Quand j’ai commencé à croire en Dieu », dit-il, « je vivais dans le royaume des morts. » ulyces-elsicario-04Il insiste sur le fait qu’il a eu une enfance normale. Il ne tolé­­rera pas l’ex­­pli­­ca­­tion trop simple qui consis­­te­­rait à dire qu’il est le produit d’une maltrai­­tance. « Nous étions très pauvres, nous vivions dans le besoin », raconte-t-il. « Nous sommes venus à la fron­­tière depuis le sud du pays pour survivre. Mes proches sont allés dans les maqui­­las [les usines proches de la fron­­tière améri­­caine], je suis allé à l’uni­­ver­­sité. Mon père ne me maltrai­­tait pas. Il travaillait, c’était un vrai bosseur. Il commençait à l’usine à six heures du matin et travaillait jusqu’à six heures du soir, six jours par semaine. Le reste du temps, il dormait. Ma mère devait jouer à la fois le rôle du père et de la mère. Elle faisait des ménages à El Paso trois jours par semaine. Ils avaient douze enfants à nour­­rir. » Il s’in­­ter­­rompt un moment pour voir si je comprends bien. Il ne veut pas que je le présente comme une victime, ni de la pauvreté, ni de ses parents. Il est devenu tueur parce que c’était une façon de vivre, pas à cause d’un trau­­ma­­tisme. Il a le regard clair et lucide. Un regard froid. « Une fois, mon père m’a emmené au cirque avec mes trois frères. Nous avons amené des piments et des cookies de la maison pour ne pas dépen­­ser d’argent. Ça a été la plus belle jour­­née de ma vie. Et la seule fois où je suis allé quelque part avec mon père. » Nous passons main­­te­­nant à l’époque où il a commencé à travailler pour le diable. Il est au lycée lorsque la police les recrutent, ses amis et lui. Ils sont payés 50 dollars pour traver­­ser le pont en voiture et aban­­don­­ner les caisses à El Paso. On ne leur dit pas ce qu’elles contiennent et ils n’ont jamais demandé. Après la livrai­­son, on les emmène dans un motel où il y a toujours de la cocaïne et des femmes à dispo­­si­­tion. Il quitte l’uni­­ver­­sité car il n’a pas d’argent. La police reprend contact avec ses amis, qui ont déjà trans­­porté de la drogue à El Paso pour eux. Toute la bande est envoyée à l’aca­­dé­­mie de police. Dans son cas, le maire de Juárez doit inter­­­ve­­nir pour le faire entrer, car il n’a que 17 ans. « On était payé envi­­ron 150 pesos par mois en tant que cadets, mais on avait un bonus de 1 000 dollars par mois qui venait d’El Paso. De la drogue et de l’al­­cool arri­­vaient tous les jours à l’aca­­dé­­mie pour faire la fête. Tous les week-ends, on soudoyait les gardes pour aller à El Paso. J’ai été envoyé à l’école du FBI aux États-Unis où on m’a appris à détec­­ter la drogue, les armes et les véhi­­cules volés. C’était une excel­­lente forma­­tion. » Après son diplôme, personne ne veut de lui dans les diffé­­rents dépar­­te­­ments de police, car il est trop jeune. Mais les forces de l’ordre améri­­caines insistent pour qu’on lui donne un poste de comman­­de­­ment. C’est chose faite. « J’avais huit personnes sous mes ordres », dit-il. « Deux d’entre eux étaient des gens honnêtes et bons. Les six autres trem­­paient dans la drogue et les kidnap­­pings. »

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« Proté­­ger et servir la commu­­nauté »
Crédits : Taringa!

Deux unités de la police fédé­­rale de Juárez sont spécia­­li­­sées dans l’en­­lè­­ve­­ment, et la sienne est l’une d’elles. Offi­­ciel­­le­­ment, il s’agit d’uni­­tés de lutte contre le kidnap­­ping. En pratique, la première unité enle­­vait une personne et la remet­­tait à la seconde, qui se char­­geait de la tuer. Une procé­­dure moins chro­­no­­phage que de garder l’otage jusqu’à ce que la rançon soit payée. Parfois, ils faisaient semblant de retrou­­ver le corps quelques jours après l’en­­lè­­ve­­ment. C’est comme ça que les choses se passaient dans le Juárez bien ordonné qu’il a connu autre­­fois. Puis en juillet 1997, le chef du cartel de Juárez meurt. La dispa­­ri­­tion d’Amado Carrillo Fuentes a l’ef­­fet d’un trem­­ble­­ment de terre. L’ordre se fait la malle. Les verse­­ments effec­­tués depuis un compte améri­­cain s’ar­­rêtent. Chaque unité doit se débrouiller seule. « Je ne sais pas vrai­­ment quand et comment je suis devenu sica­­rio », dit-il. « Au départ, je ramas­­sais des types pour les livrer aux tueurs. Et puis mon bras a grossi, à force d’étran­­gler des gens. Je pouvais me faire 20 000 dollars en un seul meurtre. » Avant la mort de Carrillo, il n’était pas facile pour lui de passer de la coke à Juárez, car « si vous coupiez un kilo, vous étiez mort ». Son équipe et lui traver­­saient le pont d’El Paso pour faire du fric. Il était alors à la tête d’un groupe de ravis­­seurs et de tueurs, travaillait pour un cartel qui stockait des tonnes de cocaïne dans les entre­­pôts de Juárez, et devait passer aux États-Unis pour se procu­­rer ses drogues.

Il devient un nouvel homme dans un nouveau monde.

Après la mort de Carrillo, rien n’est plus pareil. Il tombe en moins de deux dans la coke, les amphé­­ta­­mines et l’al­­cool, il peut rester debout une semaine entière. Il acquiert progres­­si­­ve­­ment l’en­­semble de ses compé­­tences : étran­­gle­­ment, meurtre au couteau, à l’arme à feu, barrages de voitures, torture, enlè­­ve­­ment et simple­­ment la capa­­cité de faire dispa­­raître les gens et de les enter­­rer dans des trous. Il évoque l’af­­faire Victor Manuel Oropeza, un méde­­cin qui a écrit un article pour un jour­­nal dans lequel il faisait le lien entre la police et le monde de la drogue. Il a été tué à coups de couteaux dans son bureau en 1991. « Les gens qui l’ont tué m’ont appris un chose : les sica­­rios ne naissent pas, on les fabrique. » Il devient alors un nouvel homme; dans un nouveau monde.

La machine de mort

Aux yeux du gouver­­ne­­ment améri­­cain, l’in­­dus­­trie de la drogue au Mexique est très orga­­ni­­sée, les cartels sont struc­­tu­­rés comme des grandes entre­­prises et tiennent peut-être même des réunions mensuelles. Mais sur le terrain pour le sica­­rio, il n’y a aucune struc­­ture. Il tue à travers tout le Mexique, travaille avec diffé­­rents groupes, mais il est inca­­pable de relier les points. Il ne rencontre jamais les personnes aux commandes et ne pose jamais de ques­­tions. Il visite les diffé­­rents avant-postes de cet empire souter­­rain, mais sans aucune carte ni ordres de sa direc­­tion. Il travaille au sein d’une cellule et ne peut trahir que la poignée de personnes qui évoluent dans la même cellule. Il ne pourra jamais savoir avec certi­­tude quel cartel le paie. Il me parle d’un des chefs, un adjoint de Vicente Carrillo Fuentes, l’ac­­tuel diri­­geant du cartel de Juárez. « Un homme rempli de haine, qui déteste même sa propre famille. Il était capable d’éven­­trer un bébé devant son père juste pour le faire parler. » Il dit que cet homme est une bête. Il dérive à présent et se replonge dans un passé auquel il a tourné le dos depuis long­­temps. L’époque où il était assas­­sin, qu’il commet­­tait un massacre et lâchait 5 000 dollars dans la même soirée. Il se souvient des étran­­gers qui débarquaient à Juárez pour tenter de s’em­­pa­­rer de la plaza, du marché. Pendant un temps, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion a pris l’ha­­bi­­tude de les tuer et de les suspendre à l’en­­vers sous un pont. Ensuite ils sont passés à la « cravate colom­­bienne » : la gorge tran­­chée et la langue qui pend à travers l’en­­taille. Puis il y a eu une vague de supplices du pneu : les corps brûlés étaient retrou­­vés avec une traî­­née carbo­­ni­­sée à l’en­­droit où la tête aurait dû se trou­­ver, la chair noire du cadavre couverte de lambeaux de caou­t­chouc fondu.

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L’ar­­res­­ta­­tion de Vicente Carrillo Fuentes

Il a vécu comme un dieu, il a été le destruc­­teur des mondes. La chambre est pétri­­fiée, rien ne bouge. La télé­­vi­­sion est un œil vide, les murs sont endor­­mis, le venti­­la­­teur ronronne. Ses bras sont posés sur la table en bois. Tout est solide, d’un calme plat. Mais son visage est un masque de peur. Il n’a pas pas peur de moi mais de quelque chose qu’au­­cun de nous ne peut défi­­nir, d’une machine de mort au conduc­­teur invi­­sible. Il n’y a pas de quar­­tier géné­­ral à éviter, pas de chef à surveiller. Quelqu’un a donné le feu vert et main­­te­­nant, quiconque a eu vent du contrat peut le tuer à vue et prendre l’argent. Le nom de son assas­­sin est légion. Il peut se cacher, mais cela ne lui fera gagner qu’un peu de temps. À la première erreur, il est mort. Ceux qui l’ont pris en chasse savent être patients. Il est le ticket gagnant d’une lote­­rie et ils fini­­ront par mettre la main dessus. La machine de mort écume les rues à sa recherche, les armes tirées, toujours en mouve­­ment, rôdant au hasard en flai­­rant l’odeur du sang frais. Le jour se lève puis se couche – dix personnes sont mortes. Parfois plus. Personne n’ar­­rive à garder le compte, sans comp­­ter les corps qui dispa­­raissent et ne sont jamais recen­­sés. Il me regarde fixe­­ment. « Je veux parler de Dieu », dit-il. « On y vient », réponds-je. C’est un tueur, il ne sait pas qui est en charge. De la même façon qu’il ne connais­­sait pas le motif des meurtres qu’il commet­­tait. Il va mourir. Quelqu’un va le tuer. Personne n’y fera atten­­tion. ulyces-elsicario-06Aucun lieu n’est sûr, il le sait. Une famille améri­­caine devait de l’argent dans un deal, leur fils de 14 ans et son ami ont été kidnap­­pés. Leur ravis­­seur les a tués avec un tesson de bouteille et il a bu une coupe remplie de leur sang. Il sait ce genre de choses, il bosse dans le milieu depuis long­­temps. Il sait qu’il est facile de traver­­ser le pont car il l’a fait de nombreuses fois. Il sait que toutes les fouilles et la sécu­­rité à la fron­­tière sont une blague, car il l’a traver­­sée plusieurs fois en étant armé. Il sait que le cartel a tout péné­­tré, qu’on ne peut être sûr de rien, pas même de la soli­­dité de cette table. Il se rappelle les feux brûlant dans les cahutes, l’odeur âcre de poudre brûlée qui se dégage des cartouches en laiton, le porc et l’huile des carni­­tas qui chauffent sur une vieille bouilloire en cuivre, la cara­­vane de voitures qui défile dans la nuit, vitres tein­­tées… Puis la proces­­sion fait demi-tour. Vous les voyez mais ne les fixez pas, car s’ils font halte, même une seconde, c’est pour vous entraî­­ner avec eux vers la mort qui attend sa pitance, versée dans les trous creu­­sés à l’aube dans la terre brune de Campo Santo. Les tombes béantes comme des bouches affa­­mées des meurtres du matin, de l’après-midi et du soir. Quatre personnes sont assises à l’ex­­té­­rieur de leur maison en pleine nuit. Les voitures arrivent. Les balles aboient. Deux d’entre eux meurent vite. Les deux autres sont seule­­ment touchés, leur famille les conduit d’un hôpi­­tal à l’autre et dans des allées sombres car aucun docteur ne veut s’oc­­cu­­per d’eux. Les tueurs suivent à la trace leurs proies bles­­sées, jusque dans les salles d’ur­­gences, pour finir le travail. Ses bras restent immo­­biles sur la table tandis que nous parviennent les souve­­nirs vibrants de Juárez. Nous n’en parlons pas à voix haute. Je ne peux pas expliquer l’at­­trait que provoque cette ville, qui donne la mort mais vous fait vous sentir vivant. Lui non plus. Nous n’en parlons pas mais notre silence en dit long. Nous essayons tous les deux de rede­­ve­­nir la personne qu’on imagine avoir été autre­­fois, avant les meurtres, avant la torture, avant la peur. Il voudrait vivre sans ce pouvoir de vie et de mort et se demande s’il pour­­rait endu­­rer le fait de vivre sans argent. Je voudrais pouvoir effa­­cer ma mémoire, vivre dans un monde où je ne connais rien des sica­­rios, un monde où je pense au dîner et pas aux corps frais qui décorent les calles. Nous avons suivi des voies diffé­­rentes qui nous ont conduit ici, sur la même plaza. À présent, nous sommes assis et nous nous deman­­dons comment faire pour rentrer à la maison. ulyces-elsicario-07 J’ai traversé le fleuve il y a envi­­ron vingt ans. Je ne suis pas sûr de la date car je ne suis toujours pas sûr de ce que traver­­ser veut dire, si ce n’est que vous ne reve­­nez jamais. Je sais juste que j’ai traversé et que main­­te­­nant je trébuche sur une rive loin­­taine. C’est comme de tuer quelqu’un. Je lui demande de me parler de son premier meurtre. Il ne s’en rappelle pas. Je sais qu’il ne dit pas la vérité, mais qu’il ne ment pas non plus. Parfois, ça reste hors de portée. Vous ouvrez ce tiroir et votre main est para­­ly­­sée, vous ne pouvez pas l’at­­teindre. C’est juste là, devant vous, mais vous ne pouvez pas l’at­­teindre. Du coup, vous dites que vous ne vous rappe­­lez pas. Il a un stylo vert et un carnet. Des pages impri­­mées d’In­­ter­­net, dont la plupart parlent de moi. Il a passé dix heures à faire des recherches sur moi, me dit-il. Comme de nombreux pèle­­rins, il est en quête d’un témoin qui puisse comprendre sa vie. Il a décidé que je ferais l’af­­faire. Il est à l’aise, désor­­mais. Quelques temps plus tôt, son corps était courbé en avant, les épaules rétrac­­tées, ses mains tendues. Il portait un bonnet qui cachait ses cheveux et souriait rare­­ment. À présent, c’est un homme diffé­rent, un homme qui rit, le corps fluide. Ses yeux ne sont plus deux éclats de char­­bon mort, ils étin­­cellent et dansent lorsqu’il parle. « Nous ne sommes pas des monstres », explique-t-il. « Nous sommes éduqués, nous avons des senti­­ments. Quand je finis­­sais de tortu­­rer quelqu’un, je rentrais chez moi dîner avec ma famille, avant d’y retour­­ner. Tu éteins des parties de ton cerveau. C’est un boulot, tu suis des ordres. » Pendant un temps, il a enterré sa vie passée, il a éteint les lumières et refermé cette porte. Mais elle lui revient à présent. Il pense que Dieu m’a envoyé pour trans­­mettre ses leçons aux autres. Comme nous tous, il veut que sa vie ait du sens, et j’ai pour mission de l’écrire et de la faire connaître au reste du monde. Bien sûr, il doit se montrer prudent. Quand il a quitté cette vie il y a deux ans, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion a placé un contrat de 250 000 dollars sur sa tête. Il n’a aucune idée de la valeur du contrat à présent, mais il y a peu de chance pour que la récom­­pense ait baissé. Pour le moment, Dieu les protège, lui et sa famille. Il le sait et il doit faire atten­­tion. ulyces-elsicario-08-1« Je ne fais plus rien de mal », dit-il, « mais je ne peux pas cesser d’être prudent. C’est une habi­­tude que j’ai. C’est comme ça que j’as­­sure ma sécu­­rité. Ils m’ont tué deux fois, tu sais. » Il relève sa chemise pour me montrer deux zones sur son ventre qui ont été criblées de balles d’AK-47, à deux occa­­sions diffé­­rentes. « J’ai été dans le coma pendant un moment », pour­­suit-il. « Je pesais 130 kilos quand je suis entré à l’hô­­pi­­tal – un hôpi­­tal narco – et je suis tombé à 54. » Tout ça à cause d’une erreur. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion croyait qu’il avait balancé des infos sur le meurtre du méde­­cin, mais il s’est avéré que le mouchard était le type qu’ils payaient pour mettre les télé­­phones sur écoute. Il a été tué et ensuite, « ils se sont excu­­sés et m’ont offert un mois de vacances à Mazatlán avec des femmes, de la drogue et de l’al­­cool ». Il devait avoir 24 ans à l’époque. Il prend une gorgée de café. Il est prêt à commen­­cer.

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LES MASQUES TOMBENT, LE TUEUR DIT TOUT

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Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Antoine Coste Dombre d’après l’ar­­ticle « The sica­­rio: A Juárez hit man speaks », paru dans le maga­­zine Harper’s. Couver­­ture : Les armes d’un membre des cartels. 

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