par Han Bui | 0 min | 24 novembre 2016

De Benin City, au Nige­­ria. Un bâton de bois frappe le sol, devant les portes du palais tempo­­raire. « Longue vie au roi ! » tonne Chef Osa en bran­­dis­­sant le poing. Le soleil se reflète dans les dorures qui ornent son chapeau rouge en forme de corne. Les autres chefs iwebos, qui ont suivi Osa lors de la proces­­sion dans les jardins du palais, se tiennent à présent immo­­biles derrière lui. « Isee ! » répondent-ils en chœur. Puis Osa et Chef Osuan, venus escor­­ter le prince héri­­tier lors de son couron­­ne­­ment, entrent dans le palais Usama – un bunga­­low diffi­­cile à décrire, dressé sur un terrain vague dans le centre-ville.

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Les sujets de l’Oba attendent que le nouveau roi se montre
Crédits : Femke van Zeijil

Il est huit heures du matin et il faudra attendre au moins sept heures de plus avant que le prince héri­­tier, Ehene­­den Erediauwa, ne se montre en public. Pour­­tant, un grand nombre de ses sujets se pressent déjà pour l’ac­­cueillir. Des foules compactes engorgent les rues du cœur de Benin City, dans le sud du Nige­­ria. Elles attendent avec impa­­tience le couron­­ne­­ment du nouvel Oba du royaume pluri­­sé­­cu­­laire du Benin. Ce couron­­ne­­ment a eu lieu le 20 octobre dernier au Benin – à ne pas confondre avec le pays d’Afrique de l’Ouest. Il a été précédé par dix jours de rites et de céré­­mo­­nies. Des bannières et des drapeaux à l’ef­­fi­­gie du prince flottent au quatre coins de la ville. Les trot­­toirs ont été enduits de pein­­ture noire et blanche, et les pelouses qui s’étendent aux abords du centre cultu­­rel de la ville ont été tondues. Sur toutes les stations de radio et chaînes de télé­­vi­­sion locales, les bulle­­tins d’in­­for­­ma­­tion commencent chaque jour par des nouvelles du prince, qui sera bien­­tôt roi. « L’Oba est notre père à tous », résume Esosa, une étudiante en commu­­ni­­ca­­tion de 24 ans. Elle a quitté sa maison à cinq heures ce matin pour avoir une vue impre­­nable sur les proces­­sions.

Un royaume ancien

Le Nige­­ria est une démo­­cra­­tie consti­­tu­­tion­­nelle qui élit ses repré­­sen­­tants.

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Erediauwa, le roi défunt
Crédits : DR

Mais plus de 250 groupes ethniques ont été rassem­­blés au sein d’un seul pays par les colons britan­­niques. Ils n’ont pas renié pour autant leurs diri­­geants tradi­­tion­­nels. L’un d’eux, le monarque du peuple bini du Benin, compte parmi les plus respec­­tés. Mais quel genre de pouvoir l’Oba du Benin exerce-t-il aujourd’­­hui ? Quelle est son influence sur le déve­­lop­­pe­­ment de l’État nigé­­rian d’Edo, au sud-ouest du pays, dont la capi­­tale n’est autre que Benin City ? Lorsque les Portu­­gais posèrent le pied pour la première fois sur le terri­­toire, à la fin du XVe siècle, Benin était une cité-État érigée au cœur de la forêt tropi­­cale. Elle surpas­­sait par son déve­­lop­­pe­­ment urbain de nombreuses villes euro­­péennes de la fin de l’ère médié­­vale. À la nuit tombée, ses rues étaient toutes éclai­­rées par des lanternes à huile de palme. « La cour du roi est aussi vaste que la cité de Haar­­lem. Elle se divise en palais somp­­tueux, maisons et chambres de cour­­ti­­sans, et en gale­­ries presque aussi grandes que la Bourse d’Am­s­ter­­dam », écri­­vait en 1668 le géographe néer­­lan­­dais Olfert Dapper à propos de la cour d’Oba. Il se basait sur les témoi­­gnages d’ex­­plo­­ra­­teurs et de mission­­naires qui avaient visité le Benin. À l’époque, le royaume du Benin était au firma­­ment de sa puis­­sance poli­­tique et mili­­taire. Il s’éten­­dait loin à l’ouest et à l’est du Nige­­ria moderne. C’est cette supré­­ma­­tie qui permit au Benin de tenir tête aux enva­­his­­seurs euro­­péens, explique l’his­­to­­rien Osarhieme Benson Osado­­lor, de l’uni­­ver­­sité du Benin. « L’Oba a conservé son indé­­pen­­dance en dépit des pres­­sions exer­­cées par les Portu­­gais, les Hollan­­dais et les Britan­­niques », dit-il. Ils exis­­tait malgré tout des rela­­tions commer­­ciales inter­­­con­­ti­­nen­­tales vivaces. Les Euro­­péens four­­nirent notam­­ment des armes à feu et d’autres objets à l’Oba en échange d’es­­claves que son armée avait rapporté de ses conquêtes.

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L’Oba du Benin par l’Ita­­lien Giulio Ferra­­rio
1815–1827

À partir du XIXe siècle, leur empire connut le déclin. Le commerce des esclaves avait été remplacé par celui de l’huile de palme, et l’Oba Ovon­­ram­­wen Nogbaisi conso­­lida un mono­­pole person­­nel sur l’ex­­por­­ta­­tion qui le rendit impo­­pu­­laire auprès de ses chefs et du peuple, raconte l’his­­to­­rien. Si bien que lorsque Ovon­­ram­­wen décida de résis­­ter à l’an­­nexion britan­­nique – c’était un des rares souve­­rains de la région à avoir conservé son indé­­pen­­dance –, les renforts mili­­taires qu’en­­voyaient habi­­tuel­­le­­ment ses chefs ne vinrent pas. Le 18 février 1897, la cité autre­­fois glorieuse tomba en moins de 24 heures. Les Britan­­niques mirent le feu à une grande partie du Benin, après avoir pillé le palais de ses trésors – dont de célèbres sculp­­tures de bronze encore expo­­sées aujourd’­­hui au British Museum de Londres. Après sa défaite, Ovon­­ram­­wen fut banni et dut s’exi­­ler dans la ville de Cala­­bar, non loin de la fron­­tière du Nige­­ria avec le Came­­roun. La résis­­tance de l’Oba aux enva­­his­­seurs du Benin contri­­bua pour­­tant au statut quasi-mythique de cette monar­­chie des temps modernes, explique Osado­­lor. « Il n’était pas aimé à l’époque où il est monté sur le trône, mais sa résis­­tance l’a rendu extrê­­me­­ment popu­­laire après coup. »

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Les femmes et les filles des chefs chantent les louanges de l’Oba
Crédits : Femke van Zeijil

Les sujets contem­­po­­rains du royaume du Benin citent souvent la résis­­tance du roi comme une des prin­­ci­­pales raisons pour lesquelles ils chérissent la monar­­chie. Après qu’O­­von­­ram­­wen mourut en exil, en 1914, les Britan­­niques, qui avaient besoin d’un souve­­rain tradi­­tion­­nel pour diri­­ger de loin le royaume, convainquirent son fils de monter sur le trône. L’ar­­rière-grand-père du prince actuel n’hé­­rita d’au­­cun des pouvoirs de son père, mais il était présenté par les diri­­geants colo­­niaux comme la nouvelle auto­­rité. « L’Oba est devenu un pantin exhibé lors de céré­­mo­­nies, mais le peuple était toujours persuadé que les déci­­sions émanaient de lui. » Après l’in­­dé­­pen­­dance de 1960, le monarque ne retrouva pas son ancien pouvoir absolu. Sur quoi repose son influence sur la société du Benin d’aujourd’­­hui ?

Sa majesté l’Oba

Une longue chaîne de perles de corail décore le torse nu de l’avo­­cat Godwin Aigbe, l’Eno­­gie (le duc) d’Ukhiri. C’est un cadeau de l’Oba. Le couron­­ne­­ment aura lieu dans deux jours et aux côtés des autres chefs tradi­­tion­­nels du village d’Useh, il attend patiem­­ment l’ar­­ri­­vée de l’edai­­ken, le prince héri­­tier. La coutume veut que le prince choi­­sisse le nom auquel il répon­­dra en tant qu’Oba au cœur de la forêt, devant laquelle une foule impa­­tiente s’est rassem­­blée. Son nom ne sera pas divul­­gué avant que le couron­­ne­­ment ait eu lieu.

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Les femmes binies portent des robes à l’ef­­fi­­gie de l’Oba
Crédits : Femke van Zeijil

En tant qu’a­­vo­­cat, Aigbe explique de quelle façon l’au­­to­­rité de l’Oba s’ins­­crit dans la loi nigé­­rienne. « Notre système juri­­dique recon­­naît la loi tradi­­tion­­nelle, tant qu’elle ne s’op­­pose pas à la justice natu­­relle, à l’éga­­lité et à la bonne conscience. » Dit autre­­ment : la consti­­tu­­tion admet l’exis­­tence de lois tradi­­tion­­nelles, et tant qu’elle ne dépasse pas le cadre de la loi, la voix de l’Oba a encore un poids. Il peut agir comme média­­teur, mais pas s’éri­­ger en juge. « L’Oba apaise les disputes, il œuvre pour la paix. Il ne peut pas punir qui que ce soit léga­­le­­ment, mais il vous fait réali­­ser que vous avez commis une offense et cela vous permet d’en tirer une leçon », ajoute le chef tandis qu’il resserre l’étoffe blanche qui entoure ses hanches. L’Oba a une certaine auto­­rité en ce qui concerne les ques­­tions terri­­to­­riales, lorsqu’elles impliquent des terres possé­­dées par les habi­­tants du sud de l’État d’Edo. Ses déci­­sions sont citées au tribu­­nal. Pour de nombreux Nigé­­rians, la propriété est une ques­­tion de vie ou de mort : la terre est une richesse et en possé­­der est souvent leur unique plan de retraite. Outre cela, les sujets de l’Oba le consultent lors des querelles de famille ou de village. L’iner­­tie du système juri­­dique nigé­­rian – il faut en moyenne entre quatre et dix ans pour qu’une affaire soit jugée – fait de l’ar­­bi­­trage rela­­ti­­ve­­ment rapide des chefs tradi­­tion­­nels une forme alter­­na­­tive de justice.

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« Oba gha tokpere ! » (longue vie au roi), clame Chef Osa
Crédits : Femke van Zeijil

Ceci explique en partie pourquoi l’Oba est encore si popu­­laire au sein de la société contem­­po­­raine de Benin City. Mais ce n’est pas tout.

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« Notre Oba est au-dessus des parties ! » se réjouit un plom­­bier du nom d’Osa­­to­­hanm­­wen, alors qu’il aperçoit le para­­sol rouge et bleu du souve­­rain se dépla­­cer dans la foule. À côté de lui, une femme portant une robe à l’ef­­fi­­gie de l’Oba renché­­rit : « Ce n’est pas un poli­­ti­­cien. C’est pour ça que nous lui faisons confiance. » Un proverbe bini dit que les rois sont nés, pas fabriqués. Les citoyens ont si peu foi dans la scène poli­­tique qu’ils préfèrent un monarque héré­­di­­taire dont la nomi­­na­­tion ne peut pas être mani­­pu­­lée. Mais au Benin, tout le monde n’est pas bini. Beau­­coup d’autres ethnies vivent et travaillent dans la capi­­tale, comme les Hausas, les Igbos, les Ijaws et les Bajjus. Cela n’a aucune impor­­tance, dit-on au palais : l’Oba est leur souve­­rain à tous et son impar­­tia­­lité le place au-delà de son appar­­te­­nance ethnique. Les chefs racontent qu’un homme igbo est allé voir l’Oba pour qu’on lui rende justice, et que justice a été rendue. Mais tout le monde s’im­­plique-t-il autant dans les festi­­vi­­tés comme le font les Binis ?

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Des drapeaux et des bannières annoncent le couron­­ne­­ment partout dans Benin City
Crédits : Femke van Zeijil

Devant une rési­­dence étudiante du campus de l’uni­­ver­­sité du Benin, Linda, 20 ans, discute avec ses cama­­rades. L’étu­­diante en philo­­so­­phie est ravie du fait que le jour du couron­­ne­­ment soit férié, mais la monar­­chie l’in­­dif­­fère. « Je suis une Igbo du Delta, nous n’avons jamais eu ce genre d’au­­to­­rité centra­­li­­sée. Ce que les Binis consi­­dèrent comme royal n’existe pas dans ma culture. » De l’autre côté de la ville, deux amis boivent une bière sous un manguier. Ils se plaignent en marmon­­nant de la ferme­­ture des rues en prépa­­ra­­tion de la marche vers le trône. À cause du couron­­ne­­ment, le trafic est cauche­­mar­­desque dans toute la ville. L’un des deux hommes n’a pas pu aller travailler, l’autre a fait demi-tour à mi-chemin d’un rendez-vous et annulé tout ce qu’il prévoyait pour le reste de la jour­­née. « Pourquoi tout doit s’ar­­rê­­ter à cause du couron­­ne­­ment ? » râle-t-il. « Les gens du palais sont obnu­­bi­­lés par ce truc et c’est nous qui trinquons. Je suis esan, pas bini. Qu’est-ce que j’ai à gagner avec leur Oba ? Qu’on me laisse juste faire mon travail, s’il vous plaît. »

Mystère des tradi­­tions

L’his­­toire et la tradi­­tion sont encore très vivantes aujourd’­­hui pour les Binis. C’est indé­­niable lorsqu’on visite le palais d’ar­­gile rouge de Chef Ogia­­mien, à deux kilo­­mètres de celui de l’Oba. Cette bâtisse est l’une des seules de cette stature à avoir échappé aux flammes à Benin City, en 1897.

Les pratiques qui entourent la monar­­chie sont truf­­fées de mythes et de tabous.

Les Ogia­­mien étaient une dynas­­tie rivale, qui s’in­­clina au XIIIe siècle devant la puis­­sance d’Oba Ewedu. Il est d’usage que cette escar­­mouche mili­­taire soit commé­­mo­­rée à l’oc­­ca­­sion des couron­­ne­­ments, lors d’un simu­­lacre de combat entre l’ac­­tuel souve­­rain ogia­­mien et le futur Oba. Cette fois pour­­tant, la tradi­­tion ne sera pas hono­­rée : la personne qui détient ce titre héré­­di­­taire a disparu il y a près de vingt ans et nul ne sait où il est passé. En d’autres circons­­tances, un autre repré­­sen­­tant de la famille Ogia­­mien aurait pris sa place, explique Moses Igbi­­ne­­weka dans la cour du palais, où un autel creusé dans le mur repré­­sente leurs ancêtres. Mais les Ogia­­mien sont au tribu­­nal depuis qu’une faction dissi­­dente au sein de la famille a couronné un autre homme pour en faire leur chef. « On nous a volé le titre », dit Igbi­­ne­­weka, « c’est pourquoi nous ne pouvons pas hono­­rer la tradi­­tion. » Il secoue la tête en évoquant les actes de l’Ogia­­mien auto­­pro­­clamé, qui a été exclu de la céré­­mo­­nie royale. Il est allé au tribu­­nal pour deman­­der l’an­­nu­­la­­tion du couron­­ne­­ment en repré­­sailles, mais sa demande a été reje­­tée par la cour d’ap­­pel. Igbi­­ne­­weka espère pour sa part que le nouvel Oba hono­­rera une autre tradi­­tion. Il raconte que dans le cadre d’un traité signé au XIIIe siècle entre les dynas­­ties en guerre, l’Oba offrit des présents à son ancien rival, dont un tabou­­ret royal, un plateau de noix de kola et un bâton de bronze. Il désigne un endroit dans le mur exté­­rieur qui était jadis une porte. Aujourd’­­hui murée, il explique qu’il s’agit d’un portail vers le para­­dis. Seul l’Oba est auto­­risé à passer par cette porte, qui sera rouverte lorsque le monarque leur rendra visite. Le repré­­sen­­tant de la famille Ogia­­mien espère qu’il ne tardera plus à venir leur porter ses offrandes. « Nous atten­­dons sa venue. »

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Les danseurs ekasas
Crédits : Femke van Zeijil

Le matin du couron­­ne­­ment, les danseurs ekasas – un groupe d’une soixan­­taine d’hommes – s’as­­seyent en rond, leurs bannières rouges et vertes posées auprès d’eux. Ils attendent l’heure où les tambours seront frap­­pés. Ils se lève­­ront alors pour exécu­­ter leur danse tradi­­tion­­nelle, qui n’a lieu que durant le couron­­ne­­ment et l’en­­ter­­re­­ment de la reine mère. Les plus jeunes danseurs ont 12 ans et les plus vieux ont depuis long­­temps dépassé l’âge de la retraite. Ils ont le temps de parler, mais il ne peuvent pas dire grand-chose. Que signi­­fient les symboles qui ornent vos bannières ? « C’est un secret. » Que disent les textes que vous chan­­tez en dansant ? « Seuls les gens qui parlent le vieux bini peuvent comprendre. » De quelle façon votre famille est-elle liée à l’Oba ? « Nous ne discu­­tons pas de ces choses-là. » Les pratiques qui entourent la monar­­chie sont truf­­fées de mythes et de tabous. Pour de nombreux Binis, l’Oba a un statut divin. Lorsque le précé­dent roi est mort, le Benin tout entier est resté muet à ce sujet pendant des mois, jusqu’à ce que les chefs annoncent offi­­ciel­­le­­ment que « la craie » avait été cassée. Selon la tradi­­tion binie, un Oba ne meurt pas.

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Le couron­­ne­­ment
Crédits : Femke van Zeijil

Les Binis s’ac­­crochent peut-être à leurs coutumes, mais cela ne veut pas dire pour autant que les tradi­­tions ne changent pas, comme l’ex­­plique la prin­­cesse Eliza­­beth Olowu, une des sœurs du roi défunt. Je la rencontre chez elle, où elle ôte les emblèmes qu’elle portera le jour du couron­­ne­­ment pour essayer sa coiffe en perles de corail. Elle se souvient que son père, Oba Aken­­zua II, qui a régné de 1933 à 1978, était un homme progres­­siste. Il a refusé que ses filles se marient très jeunes, comme le veut la coutume, et les a envoyées à l’école à la place. « Il a aboli beau­­coup de choses, comme le fait qu’il était supposé ne rencon­­trer ses enfants que trois mois après leur nais­­sance. Il avait le senti­­ment qu’un des plai­­sirs d’être parent était de voir ses enfants gran­­dir, c’est la raison pour laquelle il a mis fin à cette tradi­­tion. »

Le couron­­ne­­ment

Un autre tabou à la cour concer­­nait la fonte du bronze : c’était un art défendu aux femmes, car les Binis pensaient qu’une femme devien­­drait stérile en mani­­pu­­lant les souf­­flets. Mais le jour où la prin­­cesse a dit à son père que le moulage du bronze l’in­­té­­res­­sait, il lui a répondu : « Pourquoi pas ? » « Il était certain que j’y arri­­ve­­rais », se souvient la prin­­cesse, aujourd’­­hui âgée de 71 ans. Les fondeurs de bronze voyaient cette élève comme une abomi­­na­­tion, mais ils ne pouvaient rien objec­­ter, car nul ne contre­­dit la parole de l’Oba. La prin­­cesse est deve­­nue par la suite une artiste renom­­mée au Benin.

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La prin­­cesse Eliza­­beth Olowu
Crédits : Femke van Zeijil

« La culture n’est pas statique », ajoute sa fille Peju Layi­­wola, qui a marché dans les pas de sa mère en deve­­nant artiste à son tour. Est-ce que cela signi­­fie qu’un jour les Binis lais­­se­­ront une femme monter sur le trône ? Elle sourit et secoue la tête : non. À part la danse et le chant des louanges, les femmes ne jouent pas un grand rôle dans les céré­­mo­­nies de couron­­ne­­ment de l’Oba. Elles sont égale­­ment absentes de la hiérar­­chie tradi­­tion­­nelle. « Les femmes doivent se plier à de nombreux inter­­­dits par tradi­­tion », recon­­naît Layi­­wola. « Le Benin est une société très patriar­­cale. » Elle évoque cepen­­dant des femmes qui ont compté dans l’his­­toire du Benin, comme Emotan, la maraî­­chère qui mit en garde l’Oba d’un complot d’as­­sas­­si­­nat au XVe siècle ; et Idia, la reine mère du XVIe siècle qui guer­­roya triom­­pha­­le­­ment au nom de son fils. L’Oba honore régu­­liè­­re­­ment leur mémoire, dit Layi­­wola en recon­­nais­­sant le rôle des femmes dans la société : « Les femmes binies ne sont pas des faire-valoir et l’Oba l’ad­­met volon­­tiers. »

~

L’Oba a une autre influence sur son peuple, plus diffi­­cile à décrire car elle est spiri­­tuelle : certains croient que le monarque possède des pouvoirs surna­­tu­­rels.

Ce n’est que main­­te­­nant que le nom du nouveau monarque est annoncé : Ewuare II.

Ils sont certains que le mauvais sort s’abat­­tra sur vous si l’Oba vous regarde avec colère. Une famille a même supplié le défunt Oba Erediauwa, le père du roi actuel, de lever le sort qu’un de ses prédé­­ces­­seurs avait jeté à toute leur lignée. Bien que la majeure partie de la popu­­la­­tion de Benin City se dise chré­­tienne, beau­­coup ont aussi foi dans les coutumes spiri­­tuelles de l’an­­cien royaume. Des crimi­­nels ont trouvé le moyen de profi­­ter de cette croyance. Un grand nombre de femme nigé­­rianes victimes des réseaux de pros­­ti­­tu­­tion en Europe viennent de Benin City. Et beau­­coup d’entre elles sont contrô­­lées par leur peur des rituels ju-ju. La profes­­seure de socio­­lo­­gie et d’an­­thro­­po­­lo­­gie Kokunre Agbon­­taen Egha­­fona, de l’uni­­ver­­sité du Benin, recon­­naît que ces croyances super­­s­ti­­tieuses jouent un rôle dans le trafic, mais elle ajoute que la pauvreté et le système patri­­li­­néaire – tradi­­tion­­nel­­le­­ment, les filles n’ont droit à aucun héri­­tage – poussent aussi les femmes à cher­­cher la pros­­pé­­rité à l’étran­­ger. « Tous les facteurs qui ont engen­­dré ce fléau doivent être réso­­lus », dit-elle. « Nos Obas condamnent le trafic et la pros­­ti­­tu­­tion, mais le phéno­­mène va bien au-delà de la légis­­la­­tion tradi­­tion­­nelle. C’est une préoc­­cu­­pa­­tion au niveau mondial. » Mis à part cela, la monar­­chie semble avoir un effet posi­­tif sur la société. Le degré élevé d’édu­­ca­­tion et de déve­­lop­­pe­­ment de la famille royale – le précé­dent Oba a étudié à Cambridge, tandis que son fils a été ambas­­sa­­deur dans plusieurs pays, dont la Suède et l’An­­gola – sert d’exemple aux Binis, qui sont répu­­tés au Nige­­ria pour leur appé­­tit de savoir et leur éduca­­tion.

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Ewuare II, le nouvel Oba du Benin
Crédits : Femke van Zeijil

Il est un peu plus de 17 heures lorsque le prince héri­­tier, qui porte une robe couverte de perles de corail dont on dit qu’elle pèse 20 kilos, entre dans la salle du couron­­ne­­ment. L’un des chefs du palais place la couronne sur sa tête. Ce n’est que main­­te­­nant que le nom du nouveau monarque est dévoilé : Ewuare II. « Il est ainsi nommé d’après Ewuare le Grand, qui a fait construire les murs de notre ville au XVe siècle », dit Owae­­ghiange, une jeune femme de 26 ans qui attend l’Oba à l’ex­­té­­rieur du palais aux côtés de milliers d’autres personnes. La coif­­feuse cite méca­­nique­­ment cette réfé­­rence histo­­rique, ce qui est extra­­or­­di­­naire au Nige­­ria, où l’his­­toire n’est plus au programme scolaire depuis des années. « Les Binis ne sont pas un peuple tradi­­tion­­nel, mais nous connais­­sons nos tradi­­tions. Ce n’est pas la même chose », dit la jeune femme. « Nous connais­­sons notre histoire et nous la racon­­tons à nos enfants. C’est ce que tout le monde devrait faire. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Oba of Benin King­­dom: A history of the monar­­chy », paru dans Al Jazeera. Couver­­ture : Le nouvel Oba du Benin. (Al Jazeera)

CET EXPLORATEUR A DISPARU IL Y A 13 ANS. ALORS COMMENT SE FAIT-IL QU’ON LE CROISE AUX QUATRE COINS DE L’AFRIQUE ?

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En 2003, Chris Velten a disparu au Mali sans lais­­ser de trace. 13 ans plus tard, des témoi­­gnages trou­­blants arrivent de l’autre bout de l’Afrique.

« Avec le bicen­­te­­naire de la mort de l’ex­­plo­­ra­­teur britan­­nique Mungo Park qui approche, j’ai pensé que ce serait lui rendre un bel hommage que de recréer ses voyages dans l’Afrique de l’Ouest post-colo­­niale. J’ai l’in­­ten­­tion de suivre le parcours tracé pour lui par l’Afri­­can Asso­­cia­­tion en 1795 pour décou­­vrir le fleuve Niger et suivre son cours jusqu’à son delta, inconnu à l’époque. »

Quelques temps après avoir écrit ces mots, Chris Velten a disparu sans lais­­ser de trace. C’était en avril 2003, quelque part près de Bamako, la capi­­tale du Mali. Enfin pas exac­­te­­ment. Treize ans plus tard, plusieurs personnes disent avoir aperçu l’homme aujourd’­­hui âgé d’une quaran­­taine d’an­­nées, vivant et en bonne santé au Kenya, à près de 6 900 km et sept pays de l’en­­droit où il a disparu. Si ces témoi­­gnages sont avérés, comment cet ancien diplômé de zoolo­­gie brillant et charis­­ma­­tique s’est-il retrouvé de l’autre côté du conti­nent afri­­cain ? Qu’a-t-il pu se passer dans les contrées chaudes et sauvages du Mali pour que le jeune homme au regard vif, âgé de 27 ans à l’époque, reste éloi­­gné de sa famille et de ses amis jusqu’à ce jour ? Je me suis penché sur la vie et les ambi­­tions de Chris avant de contac­­ter sa sœur Hannah, qui conti­­nue de recher­­cher son frère à Nairobi. Car désor­­mais, son monde est inex­­tri­­ca­­ble­­ment lié à celui de l’ex­­plo­­ra­­teur perdu.

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Chris Velten pris en photo devant une carte de l’Afrique
Crédits : Sear­­ching for Chris Velten/Face­­book

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