par Hanna Nikkanen | 28 juillet 2015

James Fallon avait envoyé par mail une image satel­­lite de l’uni­­ver­­sité d’Oslo. Au-dessus des bâti­­ments appa­­rais­­saient trois flèches rouges : la première indiquant le sens du défilé de la fête natio­­nale, la deuxième l’en­­trée prin­­ci­­pale et la troi­­sième l’em­­pla­­ce­­ment de notre lieu de rencontre. La consigne ressem­­blait aux sché­­mas publiés dans les jour­­naux lorsqu’ils indiquent l’em­­pla­­ce­­ment d’un tireur d’élite dans un défilé qui s’achève par un bain de sang : « La balle prove­­nait de là. » N’est-il pas anor­­mal d’écrire : « Ici, notre posi­­tion de visua­­li­­sa­­tion depuis l’une des salles de l’uni­­ver­­sité » ? Il y avait clai­­re­­ment quelque chose de patho­­lo­­gique dans ce messa­­ge… Mais peut-être cette inter­­­pré­­ta­­tion était-elle influen­­cée par le fait que nous écri­­vions un article sur la psycho­­pa­­thie.

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Dr. James Fallon
Crédits : UCIr­­vine

C’est un sujet que James Fallon, profes­­seur émérite de neuro­­bio­­lo­­gie, maîtrise à la perfec­­tion. Il a analysé les cerveaux de personnes ayant commis des crimes horribles et constaté que certaines des zones des cerveaux en ques­­tion étaient diffé­­rentes de celles des cerveaux de personnes normales. En 2005, Fallon a étudié les scans de cerveaux de membres de sa propre famille, et l’un d’entre eux a attiré son atten­­tion. Celui-ci semblait diffé­rent – il ressem­­blait préci­­sé­­ment aux cerveaux des assas­­sins que Fallon avait étudiés par le passé. Et ce cerveau, c’était le sien. Le neuro­­bio­­lo­­giste y a décelé des struc­­tures qui, selon sa théo­­rie, font qu’une personne est un monstre. À 65 ans, Fallon a derrière lui une carrière acadé­­mique brillante mais banale. Il a ensei­­gné la neuroa­­na­­to­­mie à des milliers d’étu­­diants en méde­­cine du campus Irvin de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie. Parasagittal_MRI_of_human_head_in_patient_with_benign_familial_macrocephaly_prior_to_brain_injury_(ANIMATED)Le labo­­ra­­toire de recherche de Fallon a mené avec succès trois entre­­prises en biote­ch­­no­­lo­­gie, et ses recherches – entre autres celles portant sur la mala­­die de Parkin­­son et ses cellules souches – sont recon­­nues dans le monde de la recherche. Fallon a une femme, trois enfants et vit à Irvine, en Cali­­for­­nie. Il pour­­rait prendre sa retraite. Mais au lieu de cela, il voyage autour du monde sous le statut de « psycho­­pathe » et commence à être célèbre pour ça. Lorsque nous avons demandé à nous entre­­te­­nir avec lui, Fallon a répondu en suggé­­rant qu’au lieu d’une conver­­sa­­tion via Skype, on devrait orga­­ni­­ser une rencontre « près de chez nous », en Norvège. Il parti­­ci­­pait à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de la confé­­rence sur les droits de l’homme au Free­­dom Forum d’Oslo. Nous pour­­rions voir le défilé de la fête natio­­nale norvé­­gienne et prendre part au cock­­tail de l’uni­­ver­­sité. Pendant la jour­­née, Fallon nous parle­­rait de la patho­­lo­­gie neuro­­bio­­lo­­gique du mal.

Le psycho­­pathe

Oslo, mai 2013. Le défilé traversa la ville durant des heures. Des milliers d’hommes, de femmes et d’en­­fants marchaient, des drapeaux à la main, en direc­­tion du palais royal. Tous ou presque, riches ou pauvres, étaient vêtus du costume natio­­nal norvé­­gien. La fête natio­­nale norvé­­gienne est une mani­­fes­­ta­­tion publique d’une puis­­sance tout à fait excep­­tion­­nelle. Les Norvé­­giens s’en­­tendent pour dire que cet esprit est unique : sain et rassem­­bleur, pas du tout le genre à conduire les gens à prendre les armes. Le matin de la 199e fête natio­­nale, James Fallon portait non pas le costume natio­­nal mais une chemise de soie rose – étant bien sûr améri­­cain. Fallon se trou­­vait sur les marches de l’en­­trée prin­­ci­­pale de l’uni­­ver­­sité : un homme d’une centaine de kilos, aux petites lunettes de vue, des cheveux bruns et bouclés en bataille sur le crâne. Il boitait d’une jambe. « Enchanté », dit-il souriant en nous tendant la main. « Jim ! »

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Le jour de la Cons­­ti­­tu­­tion à Oslo
Crédits : Evelina Gustaf­s­son

Il était en compa­­gnie de Reidun Torp, la célèbre cher­­cheuse norvé­­gienne spécia­­liste d’Alz­­hei­­mer. Torp arbo­­rait pour sa part le costume natio­­nal, sur lequel étaient brodés des oiseaux et des fleurs incroya­­ble­­ment détaillés. Fallon se montrait enthou­­siaste et chaleu­­reux. Il nous condui­­sit à l’in­­té­­rieur de la biblio­­thèque de droit de l’uni­­ver­­sité, où des gens atten­­daient déjà que le buffet-cock­­tail soit servi. Des regards curieux. Des poignées de mains, des sourires, des rires. Fallon se servit le premier un verre de cham­­pagne, déplaça une chaise devant la fenêtre – le meilleur endroit pour voir le défilé –, et s’as­­sit. « Je voudrais d’abord vous expliquer pourquoi la psycho­­pa­­thie n’existe pas », déclara-t-il en se penchant vers notre micro­­phone. « Après, nous pour­­rons parler tranquille­­ment de ce qu’est la psycho­­pa­­thie. Mais n’ou­­bliez pas ce que je viens de vous dire. » Et nous ne l’ou­­blie­­rions pas ! « Quand une personne appelle “psycho­­pathe” une autre personne, elle dit vrai­­sem­­bla­­ble­­ment n’im­­porte quoi », insista Fallon. « Et le problème du psychiatre, c’est que ses diagnos­­tics sont radi­­caux. Soit le patient a un trouble de la person­­na­­lité, soit il n’en a pas. En réalité, il y a un peu de tout en chacun de nous. » La recherche en neuro­­lo­­gie n’était-elle pas en train de résoudre ces problèmes ?

Envi­­ron un tiers des auteurs de crimes moraux sont des psycho­­pathes.

« J’ai peur que cela complique tout. La loi, la poli­­tique sociale, l’in­­dus­­trie phar­­ma­­ceu­­tique et les gens ordi­­naires ont besoin d’ex­­pli­­ca­­tions mani­­chéennes. Oui ou non ? Coupable ou non-coupable ? La plupart des gens veulent entendre le méde­­cin dire s’ils ont le cancer ou non. Mais nous sommes tous un peu cancé­­reux ! » Avant d’ajou­­ter : nous sommes tous un peu psycho­­pathes. Pour une raison ou pour une autre, l’idée était plai­­sante. Sous la fenêtre, des enfants défi­­laient avec la troupe des percus­­sion­­nistes. Dès lors, toutes les six ou sept minutes, la musique inter­­­rom­­pait le discours de Fallon. Des gens commençaient à entou­­rer l’in­­vité améri­­cain. Bien­­tôt, un groupe de cher­­cheurs en neuro­­lo­­gie, des spécia­­listes d’Alz­­hei­­mer et des experts en droit curieux et enthou­­siastes étaient à l’écoute. « C’est à partir du quatrième verre que je donne les meilleures inter­­­views », promit Fallon. Éclats de rire dans l’as­­sis­­tance.

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Vous connais­­sez la blague du test du psycho­­pathe ? Ça donne ça : Une femme vient de perdre sa sœur. À l’en­­ter­­re­­ment, elle rencontre un beau brun téné­­breux. Coup de foudre. Cette fois, c’est le bon ! Hélas, l’homme dispa­­raît avant qu’ils n’aient pu échan­­ger leurs coor­­don­­nées. La femme est dévas­­tée par la tris­­tesse et deux mois plus tard, elle assas­­sine sa deuxième sœur… À ce moment-là, Fallon posa une ques­­tion à son audience : pourquoi la femme agis­­sait-elle ainsi ? C’est parce qu’elle pense qu’un inconnu qui était présent à l’en­­ter­­re­­ment de sa première sœur sera  proba­­ble­­ment présent à l’en­­ter­­re­­ment de sa deuxième sœur. Si vous l’aviez deviné, vous êtes un psycho­­pathe. Avant notre voyage en Norvège, nous avons décou­­vert avec ce petit tour qu’au moins l’une d’entre nous et la moitié de nos amis étaient des psycho­­pa­­thes…

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Un test PCL-R

Mais il existe évidem­­ment un véri­­table test à partir duquel on détecte la psycho­­pa­­thie chez un indi­­vidu. Le test déve­­loppé par le psycho­­logue et crimi­­no­­logue cana­­dien Robert D. Hare dans les années 1970 est connu aujourd’­­hui sous le nom de PCL-R (Psycho­­pa­­thy Check­­list Revi­­sed) et utilisé dans les prisons du monde entier. Deux sondeurs font le test. L’un sonde un indi­­vidu pendant que l’autre fait des recherches dans son dossier crimi­­nel. Ensuite, les sondeurs passent en revue une liste d’en­­vi­­ron vingt symp­­tômes qui contiennent des carac­­té­­ris­­tiques telles que « charme super­­­fi­­ciel », « mensonge patho­­lo­­gique », « inca­­pa­­cité à admettre ses regrets et sa culpa­­bi­­lité », « plusieurs mariages de courte durée » et « diver­­sité des crimes commis ». Pour chaque symp­­tôme, il y a une échelle de zéro à deux points. Le psycho­­pathe parfait obtien­­dra quarante points, mais ces cas sont rares. Vingt points équi­­valent à une psycho­­pa­­thie grave. Les psycho­­pathes ayant plus de trente points sont consi­­dé­­rés comme telle­­ment dange­­reux qu’on ne les laisse pas sortir de prison.

Canada, BC, Surrey. Dr Robert Hare, co-author of "Snakes in Suits: When Psychopaths Go to Work". For Fraud Magazine
Dr. Robert Hare

Envi­­ron un tiers des auteurs de crimes moraux sont des psycho­­pathes. Personne n’a véri­­ta­­ble­­ment fait de recherches sur leur nombre au sein de la popu­­la­­tion. Envi­­ron 1 %, estiment les cher­­cheurs. Tous ne sont cepen­­dant pas violents et une partie d’entre eux s’ac­­com­­mode très bien de leur vie. On les appelle les psycho­­pathes « proso­­ciaux », et c’est ce que James Fallon affirme être. Ils obtiennent en géné­­ral entre 15 et 25 points. Sur son lieu de travail, en prison, Robert Hare a rencon­­tré des personnes froides et mani­­pu­­la­­trices qui pous­­saient les autres prison­­niers à accom­­plir des actes dange­­reux. Très souvent, ils réci­­di­­vaient dès leur sortie de prison. Hare a remarqué que ces prison­­niers ne réagis­­saient pas aux images de mort et de souf­­france de la même façon que les autres personnes. Il leur manquait les réac­­tions primaires liées à la vue du sang. Les résul­­tats des tests de compor­­te­­ment ont mené Hare à conclure que les raisons de la psycho­­pa­­thie se trou­­vaient dans le cerveau. Mais le monde n’était alors pas encore très récep­­tif à l’idée du mal inné. On avait l’ha­­bi­­tude de faire endos­­ser la respon­­sa­­bi­­lité des troubles du compor­­te­­ment à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment éduca­­tif – en parti­­cu­­lier aux mères. En outre, le mot psycho­­pa­­thie souf­­frait d’in­­fla­­tion néga­­tive : il voulait dire un peu n’im­­porte quoi. Exemple célèbre, dans Psychose d’Al­­fred Hitch­­cock, le person­­nage de Norman Bates, intro­­verti et agitant son couteau, est loin du psycho­­pathe qu’on décrit aujourd’­­hui dans les sphères de la recherche. Le diagnos­­tic de Bates aurait vrai­­sem­­bla­­ble­­ment été celui d’un trouble d’iden­­tité disso­­cia­­tif – dans sa tête, trois person­­na­­li­­tés coha­­bitent. Dans les années 1960, la psycho­­pa­­thie fut suppri­­mée du clas­­se­­ment des mala­­dies en Finlande et aux États-Unis. On ne parle plus de diagnos­­tic mais d’ou­­til des psycho­­logues-crimi­­no­­logues avec lequel on évalue les risques de réci­­dive de crimes violents. Hare, à présent quasi-octo­­gé­­naire, conti­­nue éner­­gique­­ment de faire le tour du monde pour apprendre aux gens à recon­­naître un psycho­­pathe. Il a une nouvelle théo­­rie selon laquelle les psycho­­pathes proso­­ciaux se dirigent souvent vers l’en­­tre­­pre­­neu­­riat, avec talent. C’est pourquoi il est invité à parler non seule­­ment dans les prisons, mais aussi dans les grandes entre­­prises et les écoles. ulyces-intodarkness-05Les ques­­tions auxquelles le vieux psycho­­logue-crimi­­no­­logue doit répondre sont vastes : Qu’est-ce que le mal ? Quelle part de notre compor­­te­­ment est déter­­mi­­née par la biolo­­gie ? Qu’est-ce qui se trame concrè­­te­­ment dans la tête d’un tueur ? Pendant le cock­­tail à la biblio­­thèque de droit, un cerveau en parti­­cu­­lier inté­­res­­sait tout le monde : celui de James Fallon. Il était entouré d’un groupe de cher­­cheurs enthou­­sias­­més. On lui offrait des cartes de visite, on se bous­­cu­­lait pour paraître à ses côtés sur les photos de groupe. La cher­­cheuse norvé­­gienne en neuro­­lo­­gie Ira Harald­­sen étudiait en ce moment un large groupe de crimi­­nels violents incar­­cé­­rés – Fallon voulait-il bien jeter un coup d’œil aux photos ? « Bien sûr. » Un membre d’une ONG proposa à Fallon d’étu­­dier les enfants-soldats, venus de n’im­­porte quel pays. « Sierra Leone ? Libe­­ria ? Que voulez-vous ? » Les gens se sentaient obli­­gés de donner quelque chose d’eux à ce sympa­­thique psycho­­pathe. Nous aurions préféré pour­­suivre l’en­­tre­­tien, mais c’était diffi­­cile au regard du compor­­te­­ment des gens qui se pres­­saient autour de Fallon. Dans la pièce appa­­rut la célèbre violo­­niste coréenne-norvé­­gienne Soon-mi Chung, un verre de vin dans une main, un violon dans l’autre. « J’at­­ten­­dais ce moment », déclara la violo­­niste, qui admi­­rait Fallon. Vien­­drait-il ce soir à la fête du person­­nel univer­­si­­taire ? Peut-être, après tout ! Fallon nous présenta ensuite ses projets : à présent, nous irions à l’hip­­po­­drome d’Øvre­­volli, où la jour­­née se pour­­sui­­vrait en bonne compa­­gnie. Visi­­ble­­ment, les courses de chevaux étaient un passe-temps que parta­­geaient les meilleurs neuro­­logues du monde. Avec nous vien­­drait « TP », l’ami norvé­­gien de Fallon, vendeur d’art et de chevaux.

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Les rues d’Oslo
Crédits : Chris Yunker

L’hip­­po­­drome se trou­­vait à l’ouest de la ville. Nous nous y rendrions dans la superbe déca­­po­­table de TP, mais on ne savait pas où était ce dernier, personne n’avait son numéro de télé­­phone et les télé­­phones ne voulaient de toute manière pas fonc­­tion­­ner au milieu de cette foule inter­­­na­­tio­­nale. Fallon proposa que nous prenions le métro jusqu’à l’ex­­té­­rieur de la ville. Dans la cour de l’uni­­ver­­sité, cela faisait trois heures que durait le défilé de la fête natio­­nale. Fallon traversa la foule en boitant. Il raconta avoir foulé sa jambe plus tôt dans la semaine, dans une boîte de nuit à Oslo, alors qu’il se levait pour aller cher­­cher à boire à « la femme tren­­te­­naire super intel­­li­­gente » du cham­­pion d’échecs Garry Kaspa­­rov. « Je pour­­rais même dire que c’est un acci­dent de sport », plai­­santa-t-il.

Le cas Phineas Gage

Dans l’après-midi, l’hip­­po­­drome d’Øvre­­voll était encore calme. On ne pouvait pas manquer TP, même si on ne voyait pas sa déca­­po­­table. L’homme de grande taille portait un costume violet avec des pois bleu myoso­­tis, aux manches ornées de ses initiales, ainsi qu’un chapeau et une cravate sur laquelle étaient dessi­­nés des joueurs de polo. Son allure était aussi sédui­­sante qu’im­­po­­sante. TP était accom­­pa­­gné de Kenneth, le coutu­­rier indien pour hommes. Kenneth était un végé­­ta­­rien à la voix douce, qui nous dit que son travail était de confec­­tion­­ner des costumes pour les hommes les plus riches du monde.

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L’unique hippo­­drome de Norvège
Crédits : Øvre­­voll Galopp­­bane

C’était le moment de comman­­der du cham­­pagne. « Cet homme-là étudie les psycho­­pathes et les assas­­sins », dit TP au serveur. « Faites atten­­tion ! » Le serveur s’éclipsa tout en glous­­sant, mais TP, comme un habi­­tué, s’im­­misça derrière le comp­­toir du bar et remplit son verre. Puis il alla instal­­ler un point de pari offi­­cieux sur la terrasse, à l’ombre. Avec Fallon, nous nous assîmes à la table voisine, côté soleil. Il trinqua et commença à nous parler de son enfance. La plupart des psycho­­pathes naissent psycho­­pathes, expliqua Fallon, mais il était lui-même une excep­­tion. Quand il était enfant, il était bien trop conscien­­cieux et méti­­cu­­leux. À l’ado­­les­­cence, sa gentillesse attei­­gnit un niveau légè­­re­­ment suspi­­cieux. Il se lavait les mains à longueur de temps et ramas­­sait sur le chemin de l’école les déchets qu’il trou­­vait sur le sol à vingt mètres à la ronde. Fallon allait à l’église tous les jours et avouait des péchés qu’il inven­­tait. Il était oppressé par une culpa­­bi­­lité qui n’était causée par abso­­lu­­ment rien. À 14 ans, Fallon fut élu garçon catho­­lique de l’an­­née de l’État de New York. À 17 ans, il commença à avoir des crises de panique. À 21 ans, il se maria avec une fille qu’il avait rencon­­trée à l’âge de 12 ans. Le cerveau d’une personne d’une ving­­taine d’an­­nées subit des trans­­for­­ma­­tions profondes. C’est à ce moment-là que trois schi­­zo­­phrènes sur quatre déclarent leur mala­­die. ulyces-intodarkness-06Fallon pensait lui-même que si on avait regardé son cerveau à l’ado­­les­­cence, on aurait vu un lobe fron­­tal en hyper­­ac­­ti­­vité. Les troubles obses­­sion­­nels compul­­sifs naissent lorsque les parties du cerveau qui dirigent le contrôle de soi et la respon­­sa­­bi­­lité sont en surchauffe. Ce qui est tout à fait ordi­­naire quand on est jeune. Les zones qui traitent les senti­­ments et le sens moral mûrissent avant la réflexion logique. Quand Fallon eut 20 ans, tout fut boule­­versé. Les zones qui étaient en surac­­ti­­vité dans son cerveau s’étei­­gnirent et il devint le contraire de ce qu’il était : insen­­sible, sans morale et rusé. Naquit alors le person­­nage prin­­ci­­pal de son histoire : un psycho­­pathe sociable dont les radio­­gra­­phies du cerveau sont sombres. Fallon le comprit bien plus tard, en 2005. Le psychiatre Daniel Amen lui demanda d’ana­­ly­­ser des radio­­gra­­phies du cerveau d’en­­vi­­ron cinquante meur­­triers et de dire s’il y avait une diffé­­rence entre les tueurs impul­­sifs et les psycho­­pathes. Fallon estima les radio­­gra­­phies envoyées par Amen à l’aveugle et réus­­sit à distin­­guer les psycho­­pathes du groupe des tueurs impul­­sifs. Bingo ! C’était pour lui une énorme surprise. La même année, Fallon fit des radio­­gra­­phies des cerveaux de membres de sa famille pour une recherche sur Alzhei­­mer. L’une d’elles semblait s’être retrou­­vée dans le mauvais tas. Au milieu du cerveau, on pouvait voir une étrange zone sombre. Selon l’ex­­pé­­rience de Fallon, cela ne pouvait ressem­­bler qu’à ce qui s’ob­­ser­­vait dans le cerveau d’un assas­­sin sans scru­­pule. Fallon fit remarquer l’er­­reur au secré­­taire, qui lui assura que les radio­­gra­­phies n’avaient pas pu se mélan­­ger. Une querelle naquit, à laquelle on mit fin en recher­­chant à quel nom corres­­pon­­dait le matri­­cule. Le cerveau sombre n’était autre que celui de Fallon. ulyces-intodarkness-07 Le 18 septembre 1948, une bande de jeunes fit explo­­ser un rocher sur un chan­­tier de chemin de fer dans le Vermont, aux États-Unis. Le chef de la bande, Phineas Gage, âgé de 25 ans, enfonça une barre de fer, au bout de laquelle était accro­­ché un explo­­sif, dans un trou déjà creusé dans le rocher. Peut-être était-il fati­­gué ou distrait, car il se mit à l’en­­fon­­cer avant que son cama­­rade n’eût eu le temps de remplir le trou de sable pour couvrir l’ex­­plo­­sif. Le fer fit des étin­­celles, la bombe explosa et la barre fut violem­­ment proje­­tée dans l’air. Son extré­­mité poin­­tue trans­­perça la joue de Gage et ressor­­tit du sommet de son crâne. La barre s’en­­vola à dix mètres de haut et lorsque ses cama­­rades la retrou­­vèrent, elle était couverte de tissus nerveux couleur de bouillie. L’évé­­ne­­ment devint célèbre pour deux raisons. Tout d’abord, Gage ne mourut pas, bien qu’une partie de son cerveau avait survolé le chan­­tier du chemin de fer ! Grâce à ce miracle, il fut invité à des foires pour exhi­­ber le trou béant dans son crâne qui ne put jamais vrai­­ment cica­­tri­­ser. Mais plus inté­­res­­sant encore était la façon dont Phineas Gage avait changé. « C’est comme si l’équi­­libre entre son intel­­li­­gence et ses proprié­­tés animales avait été dérangé », écri­­vit en 1868 dans le jour­­nal Massa­­chus­­setts Medi­­cal Society le docteur John Martyn Harlow, qui avait pris en charge Gage. Sa femme et ses amis se plai­­gnirent que cet homme, autre­­fois si jovial, « n’était plus Gage ». Gage jurait et criait de rage. Il plani­­fiait les projets les plus fous et les aban­­don­­nait aussi­­tôt. Il devint un brillant conteur d’his­­toires et un menteur habile.

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Phineas P. Gage
(1823–1860)

« Son intel­­li­­gence et son compor­­te­­ment sont enfan­­tins, mais il a les passions animales d’un homme viril », écri­­vit Harlow. Le méde­­cin prit soin de ne pas véri­­fier de quel genre de passions il s’agis­­sait, mais d’après ce qu’on racon­­tait l’époque, outre les femmes, Gage était attiré par les enfants. La barre de fer avait trans­­percé le côté gauche du cortex préfron­­tal de Gage. C’est une zone où, selon les connais­­sances actuelles, a lieu l’ac­­ti­­vité cogni­­tive la plus complexe de toutes : le contrôle de soi dans les situa­­tions sociales, l’ex­­pres­­sion de sa propre person­­na­­lité, la plani­­fi­­ca­­tion d’ac­­ti­­vi­­tés et la prise de déci­­sion. Au milieu du XIXe siècle, cette connais­­sance était tout juste un soupçon, endormi dans le lobe fron­­tal de nombreux méde­­cins. La phré­­no­­lo­­gie, qui avait connu une période de gloire, n’était plus à la mode et une poignée de méde­­cins commen­­cèrent à s’in­­té­­res­­ser à ce qui se trou­­vait dans le crâne. Le Français Paul Broca décou­­vrit en 1865 la zone du langage. À la même époque, l’Écos­­sais John Hugh­­lings-Jack­­son loca­­lisa les fonc­­tion­­na­­li­­tés les plus impor­­tantes du cerveau dans le cortex préfron­­tal, autre­­ment dit tout juste dans la zone du cerveau de Gage que la barre de fer avait trans­­per­­cée. Le collègue de Hugh­­lings-Jack­­son, David Ferrier, avait depuis long­­temps observé dans son labo­­ra­­toire des cortex préfron­­taux de singes, mais il avait à présent sous la main le plus drama­­tique des exemples humains. Ferrier utilisa le cas de Gage pour prou­­ver que le handi­­cap du cortex préfron­­tal pouvait entraî­­ner des chan­­ge­­ments de la person­­na­­lité, bien que l’ac­­ti­­vité du cerveau fût du reste la même qu’au­­pa­­ra­­vant. Ce cours devint célèbre dans le monde entier. L’ère du cerveau venait de débu­­ter.

Proso­­cial

La recherche en neuro­­lo­­gie n’est plus aussi sanglante qu’au temps de Gage. Le méde­­cin peut par exemple intro­­duire dans les veines du patient de la matière radio­ac­­tive et suivre son trajet dans le cerveau à l’aide de la tomos­­cin­­ti­­gra­­phie par émis­­sion de posi­­trons (PET). Dans la radio­­gra­­phie PET, l’ac­­ti­­vité du cerveau est visible dans les zones blanches à fond noir. « En regar­­dant ces zones, on peut apprendre beau­­coup de l’en­­droit où se nichent les person­­na­­li­­tés des êtres humains », affirme James Fallon. Par exemple, on peut montrer à un patient une vidéo, dans laquelle une personne se coupe le doigt très profon­­dé­­ment. Géné­­ra­­le­­ment, le message atteint le fond du cerveau, la zone dont les neurones miroirs font naître une réac­­tion de dégoût. Mais dans le cerveau de certaines personnes, ce même circuit en réseau se dirige vers une autre zone.

Selon Fallon, il y a un bran­­che­­ment mal fait dans leur cerveau.

La diffé­­rence est physique : il y a bien un lien, mais le message se dirige dans la zone motrice du cerveau. Là aussi résident des neurones miroirs qui comprennent en quelque sorte la peine ressen­­tie par les autres. Ils n’ac­­tivent cepen­­dant pas de compas­­sion, mais un profond inté­­rêt. Selon Fallon, il y a un bran­­che­­ment mal fait dans leur cerveau. La tendance à faire du mal à autrui est chez certaines personnes une carac­­té­­ris­­tique innée. Chez une personne normale, il y a de l’ac­­ti­­vité dans presque toutes les parties du cerveau. Seul le centre du cerveau reste inac­­tif et appa­­raît noir. L’ac­­ti­­vité est décrite par les zones blanches qui sont joli­­ment reliées entre elles. Dans la radio­­gra­­phie de Fallon, l’ac­­ti­­vité céré­­brale était concen­­trée dans les zones les plus péri­­phé­­riques du cerveau, où l’ac­­ti­­vité était bien plus impor­­tante que la normale. Au centre, tout était noir. L’obs­­cu­­rité commençait derrière les yeux, depuis la partie anté­­po­­sée au cortex préfron­­tal, évoquant les images satel­­lites de nuit à la campagne : il y avait de la lumière, mais très peu. De temps à autre, des auto­­routes éclai­­rées croi­­saient l’obs­­cu­­rité, et quelques centres plus vivants appa­­rais­­saient, scin­­tillants. Le gyrus cingu­­laire avançait au loin, comme un pont étroit et sombre en direc­­tion du lobe occi­­pi­­tal. Dans la partie infé­­rieure du cerveau, la zone sombre s’éten­­dait jusqu’aux amyg­­dales. ulyces-intodarkness-09Si nous cher­­chions dans le cerveau des êtres humains, nous en trou­­ve­­rions entre autres dans les endroits suivants : Dans le cortex préfron­­tal où se situe le contrôle de soi et la recherche de la morale. Dans la partie fron­­tale du cerveau qui s’ac­­tive pendant les expé­­riences d’amour et de beauté, parti­­cipe au senti­­ment de foi et réagit à la peine ressen­­tie par les autres. Dans la partie fron­­tale du gyrus cingu­­laire qui nous ferait ressen­­tir de la culpa­­bi­­lité lorsque nous mentons. Dans le complexe amyg­­da­­lien, que nous pensons être la zone qui nous conduit à éviter ce qui nous mène­­rait à des diffi­­cul­­tés. Ces parties-là, dans le cerveau de James Fallon, semblent dysfonc­­tion­­ner.

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Lorsque Fallon comprit que le scan à l’ori­­gine de la querelle était celui de son propre cerveau, il ne sour­­cilla pas. Il ne pouvait pas être un psycho­­pathe, c’était une évidence : il n’avait jamais tué personne. Deux mois plus tard, lors d’un barbe­­cue, sa mère le prit à l’écart. « Puisque tu n’ar­­rêtes pas d’al­­ler partout parler des cerveaux de meur­­triers… », commença-t-elle. Elle lui conseilla de jeter un œil à l’his­­toire de leur famille. Il trouva de tout du côté de son père : plusieurs meur­­triers présu­­més, et même quelques célé­­bri­­tés, comme Thomas Cornell, le premier matri­­cide connu des États-Unis, ou Lizzie Borden, accu­­sée d’avoir tué à la hache son père et sa belle-mère. C’était une histoire à la fois terri­­fiante et fasci­­nante. En 2008, Fallon tint une confé­­rence TED, plai­­sante et pleine d’hu­­mour, au sujet de son cerveau. La vidéo de la confé­­rence se propa­­gea sur inter­­­net comme une traî­­née de poudre. Deux jours plus tard, le télé­­phone se mit à sonner : les jour­­na­­listes s’étaient réveillés. En vue d’un article qui devait faire la une du Wall Street Jour­­nal, on fit encore des recherches sur le patri­­moine géné­­tique de la famille Fallon.

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James Fallon en confé­­rence
Crédits : TEDx

En atten­­dant les résul­­tats du test géné­­tique, Fallon fit une liste des choses qu’il s’at­­ten­­dait à y trou­­ver. C’était comme un petit jeu, dont la règle était de devi­­ner le plus grand nombre possible de gènes présents dans son patri­­moine. On y trou­­ve­­rait à coup sûr le « gène guer­­rier », une version peu active du gène MAO-A, qui influe sur la dégra­­da­­tion de la séro­­to­­nine et de la dopa­­mine, et qui est respon­­sable de l’es­­prit de compé­­ti­­tion et de l’iras­­ci­­bi­­lité. Envi­­ron un tiers de la popu­­la­­tion est porteur de ce gène, mais la propor­­tion est plus impor­­tante chez les coupables de crimes violents. Fallon pensait égale­­ment que l’on trou­­ve­­rait un gène qui assure à son porteur une grande capa­­cité immu­­ni­­taire : il ne s’en­­rhu­­mait jamais, et ne souf­­frait jamais de maux de ventre. Dans le chro­­mo­­some 11, on trou­­ve­­rait une version à méthio­­nine du gène BDNF, qui est lié à une forte tendance à l’an­­goisse, à un risque élevé de schi­­zo­­phré­­nie, ainsi qu’à une bonne mémoire. Toutes ses hypo­­thèses s’avé­­rèrent justes. « J’ai presque fait un sans faute ! » dit Fallon, rayon­­nant de fierté. Mais on trouva égale­­ment d’autres choses. Des combi­­nai­­sons très curieuses. Vrai­­ment très curieuses. Fallon avait toute une flopée de gènes liés à l’agres­­si­­vité et à l’in­­ca­­pa­­cité à éprou­­ver de l’em­­pa­­thie. D’un autre côté, il avait égale­­ment une variante très rare du gène 5-HT2A, qui produit chez son porteur un nombre consi­­dé­­rable de récep­­teurs de séro­­to­­nine dans le cerveau. Les porteurs de ce gène sont des gens joviaux, d’une gaieté formi­­dable, mais au sens moral plus discu­­table. Cette variante neutra­­lise en quelque sorte l’agres­­si­­vité due au gène guer­­rier, mais peut renfor­­cer les traits psycho­­pa­­thiques.

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Les cerveaux de James Fallon (Jim) et de ses proches
Le noir est omni­­pré­sent chez Jim
Crédits : James Fallon

L’Ita­­lien Fabbio Macciardi, cher­­cheur en géné­­tique et ami de Fallon, s’inquiéta des résul­­tats, qui étaient pleins de contra­­dic­­tions : on y trou­­vait des tendances à la socia­­bi­­lité et à l’in­­so­­cia­­bi­­lité extrêmes, à l’in­­dif­­fé­­rence et au mal du siècle. À en croire les résul­­tats, il devait être très diffi­­cile de vivre dans la peau d’un homme comme lui. « Fabio a même dit que c’était incroyable que je sois tout simple­­ment en vie ! Mes gènes sont telle­­ment extrêmes que j’au­­rais pu mourir alors que je n’étais encore qu’un embryon, ou que j’au­­rais au moins dû me suici­­der durant mon adoles­­cence. » Fallon avait à la fois l’air sérieux et fier. « C’était assez trou­­blant. » Heureu­­se­­ment, il n’y avait rien de bizarre dans les tests de ses enfants. D’après Fallon, tous avaient le gène guer­­rier, mais égale­­ment une propen­­sion à l’em­­pa­­thie supé­­rieure à la moyenne et une agres­­si­­vité négli­­geable. Quand on joue aux jeux de société chez les Fallon, on les prend au sérieux. « Le gène guer­­rier nous tient ensemble, car nous aimons tous jouer. »

Il nous présenta sa nouvelle théo­­rie, qu’il avait bapti­­sée « modèle du tabou­­ret à trois pieds ».

Les mots de Macciardi avaient fait réflé­­chir Fallon, mais ses inquié­­tudes s’en­­vo­­lèrent bien vite, comme c’était géné­­ra­­le­­ment le cas. Plusieurs années passèrent, pendant lesquelles sa popu­­la­­rité aux confé­­rences TED ne cessa de croître. On propo­­sait à Fallon d’in­­ter­­ve­­nir dans des émis­­sions de télé­­vi­­sion, on l’in­­vi­­tait à parler à des confé­­rences, on lui soumet­­tait des projets de recherche inté­­res­­sants. Partout, Fallon racon­­tait la même histoire : alors qu’il avait toujours cru que la biolo­­gie déter­­mi­­nait notre destin, il s’était retrouvé à devoir assou­­plir son point de vue. Tous les psycho­­pathes tueurs en série et tous les dicta­­teurs de l’his­­toire sont des produits de foyers brisés, rappela Fallon. Il nous présenta sa nouvelle théo­­rie, qu’il avait bapti­­sée « modèle du tabou­­ret à trois pieds ». D’après celle-ci, un psycho­­pathe dange­­reux et violent est le résul­­tat de la combi­­nai­­son de trois facteurs : le patri­­moine géné­­tique, la struc­­ture céré­­brale et la maltrai­­tance dans la jeune enfance. Le troi­­sième facteur manquait à Fallon, il avait eu une enfance heureuse. Le tabou­­ret à trois pieds n’était pas qu’une méta­­phore. C’était le tabou­­ret sur lequel la mère de Fallon avait l’ha­­bi­­tude de s’as­­seoir dans le jardin pour tailler les fleurs mortes du géra­­nium. Fallon se disait qu’il était un peu comme un géra­­nium que sa mère aurait choyé et taillé.

À présent, le géra­­nium était assis sur la terrasse enso­­leillée de l’hip­­po­­drome et parlait avec passion de son propre cerveau. Il dési­­gna son front. « Nous sommes sans cesse conscients que nous parlons, que nous parlons, et nous parlons. Cela se produit ici, dans le cortex préfron­­tal dorso­­la­­té­­ral. » ulyces-intodarkness-07Fallon ajouta que s’il avait 30 ans et 50 kilos de moins, il calcu­­le­­rait, sans doute de façon incons­­ciente, les chances qu’il avait de nous amener dans son lit. Son doigt se déplaça légè­­re­­ment vers l’ar­­rière. « Alors, le cortex ventro­­mé­­dian devrait se mettre en état d’ur­­gence et dire que c’est immo­­ral. » Mais, bien sûr, son cortex ventro­­mé­­dian à lui restait silen­­cieux. Son doigt se déplaça vers sa tempe. Il indiquait une aire qui avait été carto­­gra­­phiée dans les années récentes. « Quand je vous regarde et que je me demande si je peux vous faire confiance, le carre­­four du lobe parié­­tal, du lobe tempo­­ral et du lobe occi­­pi­­tal de l’hé­­mi­­sphère non domi­­nant s’ac­­tive. C’est cette aire qu’on utilise pour évaluer les inten­­tions et la morale des autres indi­­vi­­dus. » Cette aire fonc­­tion­­nait très bien chez lui, elle était même plus active que la norme. Les psycho­­pathes intel­­li­­gents sont souvent doués pour les déduc­­tions logiques et l’in­­ter­­pré­­ta­­tion des moti­­va­­tions des autres indi­­vi­­dus. La mani­­pu­­la­­tion est pour eux quelque chose de natu­­rel. Fallon dessina, avec son doigt, un arc sur sa tempe. Là se trou­­vait une aire longi­­forme inté­­res­­sante, le lobule fusi­­forme, où se trouvent notam­­ment les neurones miroirs, ces neurones parti­­cu­­liers qui permettent à un être humain de comprendre dans son propre esprit ce que pense et ressent un autre être vivant. Les neurones d’em­­pa­­thie. Mais il y a aussi autre chose dans ce même arc. « C’est là que se trouve le détec­­teur de mensonges. » Cette machine, nous expliqua Fallon, observe le monde entier comme si le monde et tous les êtres qu’il conte­­nait étaient des machines sans vie. Elle utilise la raison pure et le calcul pour devi­­ner les événe­­ments qui vont se produire et comment il convient d’agir. « À votre avis, quelle est la partie la plus active de mon cerveau ? C’est celle-là, préci­­sé­­ment ! » Le doigt de Fallon s’était arrêté sur sa tempe, là où se trou­­vait le détec­­teur de mensonges. « Je vous vois comme des machines. À cet instant, j’ai l’im­­pres­­sion de discu­­ter avec deux machines. » Nous nous mîmes à rire. Comme c’était drôle !

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(S)laugh­­ter – Massacre/Rire, une œuvre expo­­sée à Oslo
Crédits

« Un psycho­­pathe proso­­cial sait déduire ce que les autres gens veulent voir et entendre. C’est pourquoi on appré­­cie à ce point notre compa­­gnie ! » Tout était un jeu, avoua Fallon, un jeu auquel il jouait contre des machines prévi­­sibles qui ressem­­blaient à des êtres humains. Même ce moment que nous passions sur la terrasse était un jeu. Il faisait beau, on se sentait bien, et nous parlions de la psycho­­pa­­thie de Fallon comme si ce Fallon était quelqu’un d’ex­­té­­rieur. S’il avait grandi dans un autre envi­­ron­­ne­­ment, le but du jeu serait sans doute la violence ou l’hu­­mi­­lia­­tion. Mais comme il avait eu une enfance heureuse, son objec­­tif était plus inno­cent : il voulait de l’at­­ten­­tion, du pouvoir, de l’ex­­ci­­ta­­tion, ou qu’on s’at­­tache à lui. Ce n’est qu’à 60 ans qu’il se dit que tout n’al­­lait pas comme il fallait. « Vous devez comprendre que, moi, j’ai toujours pensé que j’étais un chic type. Mais main­­te­­nant, je me rends compte que mes amis et ma famille n’ont pas dû vivre les choses de la même manière. » Ah ! Mais on aurait presque dit de l’em­­pa­­thie ! La psycho­­pa­­thie ne serait-elle pas en voie de guéri­­son ? « Non. Cet état est, je pense, abso­­lu­­ment incu­­rable. »

Pour­­tant, Fallon avait changé – selon ses dires, du moins. Il s’était adonné à un autre jeu, qu’il appe­­lait « Comment deve­­nir un autre indi­­vidu ». « Je me suis dit que, comme je pouvais mani­­pu­­ler les autres, je pour­­rais peut-être tenter de me mani­­pu­­ler moi-même. J’es­­saie de singer le compor­­te­­ment des autres de la manière la plus fidèle possible, pour me compor­­ter comme si j’étais la personne que les autres ont envie de voir. » brain_rotating_100PC’est-à-dire ? Fallon s’ex­­pliqua : il compre­­nait que les autres purent mal perce­­voir ses absences répé­­tées et la rupture de ses promesses. « Mettons qu’il y ait un mariage ou un enter­­re­­ment dans ma famille. Je sais bien que je devrais m’y rendre, mais si en même temps il y a une grande fête, c’est plutôt là que j’au­­rai plutôt tendance à aller. » Mais est-ce que nous ne sommes pas tous comme ça ? Qui aurait envie d’al­­ler à un enter­­re­­ment, s’il y a en même temps une fête… « Bien sûr ! » Mais s’il s’agis­­sait, disons, de votre grand-mère ? « Je m’en foutrais roya­­le­­ment. Même si c’était ma propre grand-mère. Il arrive à tout le monde d’être un peu indif­­fé­rent parfois, mais moi je le suis tout le temps, et de façon abso­­lu­­ment incon­­ve­­nable. Ab-so-lu-ment incon­­ve­­nable. Je ne suis pas en train d’exa­­gé­­rer les faits ; n’ou­­bliez pas que je suis sans doute un type bien plus désa­­gréable que vous ne le pensez. » Quand même pas ? « Je me fiche vrai­­ment de savoir si j’agis bien ou non. Je me fiche de la morale, cela ne me fait aucun effet. Mais je me suis dit que si, grâce à un jeu, j’agis­­sais bien, mes proches l’ap­­pré­­cie­­raient. Mon compor­­te­­ment est hypo­­crite, mais je crois que c’est déjà mieux que rien. » La terrasse de l’hip­­po­­drome se remplis­­sait peu à peu. TP s’ap­­pro­­cha de la table, l’air de bonne humeur. Il nous raconta qu’il était allé un jour en Finlande, et qu’on l’avait aussi­­tôt conduit au sauna.

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Un sauna finlan­­dais

Super ! « En tout cas… », commença  Fallon. « J’ai vu les femmes de tout le monde, et leurs filles, et les amies de leurs filles… Elles étaient toutes nues », l’in­­ter­­rom­­pit TP. « Bon. » « Et puis les amies de leurs femmes, et… » « Oui, oui. » « Tout le monde va au sauna en Finlande. »

Mr. Vengeance

Il était diffi­­cile de comprendre pourquoi James Fallon jouait à ce jeu. Comment pouvait-il à la fois s’in­­té­­res­­ser à ses proches et être froid à leur égard ? Et pourquoi nous racon­­tait-il tout cela ? Un psycho­­pathe ne ferait-il pas mieux de garder le silence ? « J’ai envie d’aver­­tir les gens sur les psycho­­pathes dans mon genre », répon­­dit-il. Mais si l’on est quelqu’un de mauvais, a-t-on vrai­­ment envie de le dévoi­­ler ? À moins qu’on ne soit si mauvais qu’on ait envie de mettre tout le monde de son côté en avouant qu’on l’est, et, bon… C’était l’heure du premier départ. La course s’in­­ti­­tu­­lait « Hipp Hipp Hurra Hekkeløp », et il fallait rapi­­de­­ment faire ses jeux. Fallon avait l’air excité. Il voulait parier. « TP ! » cria-t-il à son ami. « TP ! » TP était plongé dans ses grilles de pari et son verre de vin, et ne réagit pas aux cris de Fallon, bien qu’il les ait clai­­re­­ment enten­­dus. La course commença sans que le neuro­­bio­­lo­­giste ait eu le temps de parier.

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Une course à l’hip­­po­­drome d’Øvre­­volli

Fallon garda le silence, les mains sur la table. « Je suis en rage », dit-il en souriant. Fallon avait l’air très calme. L’am­­biance était très étrange : le soleil était radieux, l’at­­mo­­sphère légère, mais Fallon, qui faisait preuve d’un calme olym­­pien, préten­­dait bouillir de rage. Une dizaine de minutes plus tard, il revint à la charge : il était toujours furieux contre TP. « Vous ne le voyez pas sur mon visage, hein ? Je sais très bien le cacher. » Le vainqueur de la course Hipp Hipp Hurra Hekkeløp était un cheval auquel personne ne s’at­­ten­­dait, du nom de Dzin. TP, qui avait parié pour le favori, avait perdu de l’argent. Les départs se succé­­daient rapi­­de­­ment, et Fallon nous apprit à parier. En réalité, il nous faisait courir à la caisse des jeux pour que nous y dépo­­sions des paris de sa part. Nous perdîmes nos paris presque à chaque départ, mais nous n’avions pas le temps d’être déçues. Il y avait toujours un nouveau départ pour nous exci­­ter, de nouveaux chevaux à évaluer. Tout le monde était content et Fallon avait l’air d’avoir oublié son agace­­ment.

Fallon nous expliqua que la modi­­fi­­ca­­tion de son cerveau avait fait de lui un athée.

« Ce gars-là a un style incroyable, n’est-ce pas ? » dit-il en parlant de TP. « On est un peu faits du même bois, lui et moi. » TP vint nous rejoindre, tout joyeux, à notre table. « J’ai une surprise pour vous : on va aller dans la maison, là-bas ! » Il dési­­gna une petite maison blanche en bois. Une soirée VIP allait tout juste y commen­­cer. « On est invi­­tés par la société des éleveurs de purs-sangs de Norvège, qui s’est asso­­ciée à celle des Irlan­­dais. » « À quelle heure ? » demanda Fallon. TP se mettait du baume à lèvres ; il referma le tube et le rangea dans la poche de son veston. « Main­­te­­nant. »

~

À la soirée des éleveurs de pur-sang, on voyait partout des femmes en costume natio­­nal, des hommes aux cheveux gris qui avaient l’air en forme, des peaux unifor­­mé­­ment bron­­zées et des taches de vin. Les Irlan­­dais servaient des saucisses et du gâteau. Près du buffet, on discu­­tait, entre autres, des sous-trai­­tants de Nokia, des soirées échan­­gistes, des love hotels de Tokyo, du seul hippo­­drome de l’île Maurice, et du cheval du profes­­seur d’im­­mu­­no­­lo­­gie – qui était le numéro 4 au prochain départ. James Fallon nous promit de nous apprendre à handi­­ca­­per les chevaux, c’est-à-dire à les clas­­ser selon leurs carac­­té­­ris­­tiques person­­nelles. Ce n’était pas possible en Norvège, parce qu’il était défendu de rendre publics les détails de l’his­­toire person­­nelle des chevaux. Fallon sortit un programme tout froissé de la célèbre course de Pimlico à Balti­­more.

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Le course de Pimlico, à Balti­­more

Handi­­ca­­per les chevaux semblait être de la psycho­­lo­­gie du dimanche. « Ce cheval, par exemple, ne peut gagner que s’il prend un bon départ. Il perd son esprit de comba­­ti­­vité s’il n’est pas tout le temps en tête », dit Fallon en regar­­dant les numé­­ros du programme améri­­cain. « Ses nerfs ne tiennent pas dans les départs diffi­­ciles. » Selon les Norvé­­giens qui s’étaient joints à la discus­­sion, handi­­ca­­per les chevaux était une acti­­vité ennuyeuse et égoïste, l’apa­­nage des hommes seuls et avides. Cela gâche­­rait l’am­­biance des courses si tout le monde ne faisait que comp­­ter des numé­­ros. Ne pouvait-on pas plutôt se concen­­trer sur le vin et les histoires grivoises ? Pour Fallon, le système nordique était injuste et pater­­na­­liste, car en préten­­dant viser l’éga­­lité, il créait en réalité une petite élite de parieurs, qui avait accès aux résul­­tats des courses précé­­dentes. Et pourquoi quelqu’un parie­­rait-il, s’il n’es­­pé­­rait pas vrai­­ment gagner ? Le pater­­na­­lisme le mettait hors de lui ! Il nous expliqua que la modi­­fi­­ca­­tion de son cerveau avait non seule­­ment fait de lui un athée, mais que cela avait même trans­­formé le libé­­ral modéré qu’il était en liber­­taire. Si cela ne dépen­­dait que de lui, on arrê­­te­­rait toutes les pres­­ta­­tions sociales. Il arri­­vait cepen­­dant que Fallon le savant ne soit pas d’ac­­cord avec Fallon le liber­­taire. Dans son rôle de savant, Fallon souhai­­tait que l’État réalise un test géné­­tique pour tous les enfants, afin de recon­­naître ceux qui étaient prédis­­po­­sés à la psycho­­pa­­thie et pouvoir ainsi proté­­ger des trau­­ma­­tismes les enfants à risque. ulyces-intodarkness-08Mais en tant que liber­­taire, il ne pouvait accep­­ter qu’on s’in­­tro­­duise ainsi dans la vie privée des gens. « Il faudrait faire les diagnos­­tics psychia­­triques sur la base du méca­­nisme du problème, et non seule­­ment des symp­­tômes », dit Fallon. Pour cela aussi, on aurait besoin de scans du cerveau et de tests géné­­tiques. Quant aux entre­­tiens d’em­­bauche, il espé­­rait qu’ils puissent bien­­tôt s’ap­­puyer sur un fond scien­­ti­­fique. D’ailleurs, Fallon venait de commen­­cer un travail de consul­­tant pour le recru­­te­­ment au dépar­­te­­ment de la Défense des États-Unis. Par exemple, dans les sections spécia­­li­­sées de l’ar­­mée, on avait besoin de soldats spéci­­fiques : ils devaient être insen­­sibles à la peur, immu­­ni­­sés face au stress causé par les trau­­ma­­tismes, et loyaux envers leurs cama­­rades. Mais pour d’autres fonc­­tions, on recher­­chait des loups soli­­taires, inca­­pables de travailler en équipe, mais qui devraient réali­­ser seuls des missions néces­­si­­tant une préci­­sion chirur­­gi­­cale. Des gens au sang froid, comme Fallon lui-même. Bien sûr, la plupart des recru­­teurs préfé­­raient éviter de payer des psycho­­pathes. Pour quel type d’ac­­ti­­vité Fallon pren­­drait-il un psycho­­pathe ? « Pour s’oc­­cu­­per d’ac­­tions. La prise de déci­­sion ration­­nelle, logique, est une qualité impor­­tante pour le marché des inves­­tis­­se­­ments. » Et pour quoi un psycho­­pathe ne convien­­drait-il pas ? « Les déci­­sions poli­­tiques. Un psycho­­pathe peut être un bon conseiller, mais il ne faut en aucun cas le lais­­ser prendre les commandes de la société. Ce serait une très, très mauvaise idée. » Deux ans plus tôt, Fallon avait tenu une confé­­rence au Free­­dom Forum d’Oslo sur les dicta­­teurs et les psycho­­pathes. Il y avait soutenu que tous les dicta­­teurs étaient des psycho­­pathes. Il ne dispo­­sait bien évidem­­ment pas de scans de cerveaux de dicta­­teurs, mais, en se fondant sur les éléments de leur biogra­­phie, le test de psycho­­pa­­thie de Hare avait donné des résul­­tats suffi­­sam­­ment parlants. Les dicta­­teurs étaient des menteurs patho­­lo­­giques, des char­­meurs narcis­­siques, et faisaient souvent preuve de violence.

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Crédits : TEDx

« Certains ont égale­­ment de l’in­­fluence en poli­­tique », dit Fallon. « Bill Clin­­ton, par exemple. » Bill Clin­­ton ? « Qu’il couche avec sa stagiaire ou mente à ce propos à sa femme n’est pas encore un signe de psycho­­pa­­thie. Mais Bill Clin­­ton ment aussi à propos de choses pour lesquelles il n’au­­rait pas besoin de mentir. S’il assiste à un enter­­re­­ment, il a l’air de se rete­­nir de rire et, tout d’un coup, il se met à pleu­­rer faus­­se­­ment. » Est-ce que cela voudrait dire que Bill Clin­­ton est un psycho­­pathe ? « Nous ne l’avons pas soumis au test, je ne peux donc pas le diagnos­­tiquer, mais cela me paraît évident. Au moins autant que moi. Il obtien­­drait sans doute un score de 15 au test de Hare. C’est un type que j’aime bien. » Quel était donc le score de Fallon au test de Hare – sans doute s’était-il testé lui-même ? « Je ne vous le dirai pas », dit Fallon en riant. « J’ai honte qu’il soit si élevé. » Mais pourquoi en avait-il honte ? Fallon se présen­­tait comme l’en­­fant doré de la psycho­­pa­­thie, un score élevé ne serait-il pas une confir­­ma­­tion de ses thèses ? Fallon secoua la tête. Il ne divul­­gue­­rait pas son score. À la place, il rappela des commen­­taires de ses amis et de ses collègues après qu’il eut publié les résul­­tats du scan de son cerveau. Fallon pensait que la théo­­rie du tabou­­ret à trois pieds expliquait tout. Il n’était pas un tueur. Il était normal.

Mais comment pouvait-il vrai­­ment savoir qu’il ne pouvait pas ressen­­tir d’em­­pa­­thie et d’amour ?

Mais ses collègues ne s’en satis­­fai­­saient appa­­rem­­ment pas. « Ça ne t’inquiète pas, ces scans », lui deman­­daient-ils. D’autres, en revanche, disaient qu’ils n’étaient pas éton­­nés. Un collègue de longue date eut même l’air soulagé : le pot aux roses était enfin décou­­vert. Il déclara qu’il était épuisé par le compor­­te­­ment de Fallon et coupa les ponts. « Je sais que je ne pour­­rais jamais te faire confiance si ça n’al­­lait vrai­­ment pas bien », lui dit son ami le plus proche. D’autres utili­­saient des expres­­sions comme « char­­meur mais retors », « inca­­pable d’amour profond », « sans vergogne », « menteur patho­­lo­­gique ». C’est plutôt exci­­tant, pensait Fallon. Mais comment pouvait-il vrai­­ment savoir qu’il ne pouvait pas ressen­­tir d’em­­pa­­thie et d’amour ? C’était un peu comme si un dalto­­nien essayait de savoir ce que cela faisait de voir la couleur rouge. Quand ses collègues avaient tenté de lui expliquer que ce n’était pas bien de partir avant le début de la confé­­rence à la chasse aux belles filles dans un bar, Fallon se disait que les hommes restaient des hommes. Et d’ailleurs, c’était égale­­ment comme ça que les autres expliquaient son compor­­te­­ment, surtout quand il était plus jeune. Il avait vrai­­ment eu du mal à s’at­­ta­­cher à ses enfants, mais il pensait que les autres pères ressen­­taient aussi la même chose, même s’ils n’en parlaient pas. Une fois, pendant un voyage au Kenya, il avait conduit son frère dans une grotte d’où, l’an­­née précé­­dente, avait commencé la propa­­ga­­tion du virus Marburg, respon­­sable d’une fièvre hémor­­ra­­gique mortelle. Peut-être son frère avait-il raison : faire cela n’était pas tout à fait normal. Puis Fallon se mit à parler de vengeance. « Un psycho­­pa­­the… pardon, un psychiatre qui me connaît bien m’a fait remarquer que je me vengeais toujours. » Que voulait-il dire ? « La vengeance est une chose magni­­fique », s’en­­thou­­siasma Fallon. Magni­­fique ? Destruc­­trice et épui­­sante, plutôt. Fallon secoua la tête. Pour lui, la vengeance était un instru­­ment remarquable.

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Le crâne de Phineas Gage

« Mais, pour la vengeance, je suis mon propre code éthique. La vengeance ne doit pas être plus grande que l’of­­fense origi­­nelle. Quand je me fâche contre quelqu’un, il n’a pas le droit de le savoir. Je ne montre jamais ma colère. Je peux la conte­­nir pendant des années et des années. Et j’agis quand on s’y attend le moins. J’ar­­rive à faire passer ma vengeance pour un acci­dent. » Fallon avait l’air véri­­ta­­ble­­ment fier de cette « qualité ». « Cela ne s’est pas vrai­­ment produit, mais disons, par exemple, que quelqu’un couche avec votre femme. Vous prévoyez alors, d’une manière très retorse, que dans les quatre prochaines années, quelqu’un d’autre aura une liai­­son avec la femme de cet homme. Elle, qui n’a jamais trompé son mari, va coucher avec un autre homme. Une vengeance comme celle-là corres­­pond bien, à mon avis, au premier acte. C’est une ques­­tion d’équité. Cela convient à mon esprit liber­­taire : la vengeance doit toujours être équi­­table. » Mais est-ce qu’un homme qui passe quatre ans à orga­­ni­­ser une liai­­son pour la femme d’un autre ne reste pas un peu prison­­nier de ces gens-là ? « Oh non, non », dit Fallon en riant, amusé. « Je le vois comme s’ils m’avaient donné l’oc­­ca­­sion de jouer. Ils m’ont donné la possi­­bi­­lité de m’amu­­ser. Je me suis retrouvé dans des situa­­tions où quelqu’un avait vrai­­ment essayé de m’avoir – et je me suis vengé quatre ou six ans plus tard. Ils pensent de moi : c’est un vrai psycho­­pathe. Eh bien, oui, c’est ça. Cette capa­­cité à complè­­te­­ment dissi­­mu­­ler sa colère et à réta­­blir l’équi­­libre au bout de plusieurs années, retrou­­ver la symé­­trie, et jouir de chaque instant. Il n’y a rien de mauvais là-dedans, à mon avis. » Nous acquiesçâmes, mais l’at­­mo­­sphère avait quelque peu changé. Nous devions avouer que nous ne pouvions comprendre de quoi il parlait. « Il y a une diffé­­rence entre vous et moi, c’est que moi, je joui­­rais de tout cela », dit Fallon. « C’est une grande diffé­­rence. »

Dans l’abîme

À trois kilo­­mètres de l’hip­­po­­drome d’Øvre­­voll, il y avait derrière les barreaux un homme auquel on ne pouvait pas ne pas penser alors que nous discu­­tions de psycho­­pa­­thie sur la terrasse. Moins de deux ans aupa­­ra­­vant, le 22 juillet 2011, Anders Behring Brei­­vik était passé en voiture par cet endroit alors qu’il se rendait sur l’île d’Utøya. Il assas­­sina 77 personnes en un jour. La plupart furent tués par balle, à bout portant. Selon les témoins, Brei­­vik regar­­dait ses victimes adoles­­centes dans les yeux et riait en leur tirant dessus. « Vous allez mourir aujourd’­­hui, marxistes ! » criait-il.

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Oslo en deuil, le lende­­main des atten­­tats

Il avait préparé son acte durant des mois. À Utøya, il pour­­sui­­vit ses crimes plus d’une heure avant de se rendre. Le juge­­ment de Brei­­vik mit les citoyens dans une posi­­tion incon­­for­­table. D’un côté, personne ne voulait qu’il fût un jour libéré de prison, mais d’un autre côté, la loi norvé­­gienne ne prévoyait pas la condam­­na­­tion à perpé­­tuité. Pouvait-on l’en­­fer­­mer dans un hôpi­­tal psychia­­trique ? Était-il seule­­ment malade ou bien pire ? Selon la première étude sur son état psychique, Brei­­vik avait une schi­­zo­­phré­­nie para­­noïde. Cela en surprit beau­­coup. En Finlande aussi, le méde­­cin en chef de l’hô­­pi­­tal de la prison psychia­­trique et profes­­seur-cher­­cheur du Insti­­tut natio­­nal pour la santé et le bien-être (THL), Hannu Lauerma, condamna les résul­­tats. Il était selon lui invrai­­sem­­blable qu’un schi­­zo­­phrène pût réali­­ser une tuerie de masse qui avait exigé une orga­­ni­­sa­­tion complexe de plusieurs mois, et qui avait duré plusieurs heures. Les crimes moraux commis par les personnes inter­­­nées dans les hôpi­­taux psychia­­triques sont commu­­né­­ment des actes explo­­sifs, brefs et accom­­plis sous le choc, et dont la victime se trouve être un proche. Le fait d’avoir tout plani­­fié et d’avoir ri au nez des victimes indiquait des traits psycho­­pathes.

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Brei­­vik est incar­­céré à la prison de Skien

En Norvège, on réagit aux critiques en réali­­sant une nouvelle étude dont les résul­­tats furent très diffé­­rents. Brei­­vik avait bien un trouble mental autant anti­­so­­cial que narcis­­sique : un ensemble qui corres­­pond souvent à de la psycho­­pa­­thie. Fina­­le­­ment, Brei­­vik fut condamné à un mini­­mum de dix ans de prison et à une cure obli­­ga­­toire à la prison d’Ila, qui était durant la Seconde Guerre mondiale le QG des nazis. La peine peut se pour­­suivre aussi long­­temps que l’on consi­­dère que Brei­­vik est un danger pour son envi­­ron­­ne­­ment. « Beau­­coup de psycho­­pathes sont narcis­­siques, mais tous les narcis­­siques ne sont pas psycho­­pathes », précisa Fallon. Il avait sa théo­­rie sur Brei­­vik. « Brei­­vik n’est pas le parfait psycho­­pathe car il ressent de l’em­­pa­­thie. C’est une empa­­thie pour une idée abstraite concer­­nant son propre peuple, les chris­­tia­­ni­­sés des pays nordiques. Envers les indi­­vi­­dus, il semble être tota­­le­­ment froid. » Comment la consi­­dé­­ra­­tion de l’autre peut-elle être le même senti­­ment que l’amour ressenti pour son propre peuple ? « Les mêmes neuro­­trans­­met­­teurs sont en jeu dans les deux cas. Certaines personnes arrivent à connaître l’un des deux extrêmes, mais pas l’autre. Ce qui était le cas d’Hit­­ler. » Fallon s’anima en rappe­­lant qu’il n’avait pas étudié Brei­­vik et qu’il émet­­tait seule­­ment ses intui­­tions. Il n’ai­­mait pas non plus les diagnos­­tics. Souvent, ils ne sont pas repré­­sen­­ta­­tifs de la réalité et servent seule­­ment à rassu­­rer les gens. « Aussi long­­temps que Brei­­vik n’avait pas été diagnos­­tiqué, le mal qu’il repré­­sen­­tait hantait les Norvé­­giens. Faire un diagnos­­tic permet de cerner le mal. On en fait pour que les gens puissent passer à autre chose. » Sur la terrasse de l’hip­­po­­drome, les autres convives ne voulaient pas parler de Brei­­vik. À la place, les gens étaient inté­­res­­sés par les célèbres assas­­sins Améri­­cains et les stars de cinéma qui faisaient leur appa­­ri­­tion dans les récits de James Fallon. Plusieurs voulaient aussi parler d’un ex-conjoint ou d’un collègue qui était « clai­­re­­ment psycho­­pathe ». À côté de notre table sur la terrasse se tenait le plus jeune collec­­tion­­neur d’art de Norvège, dans son costume taillé sur mesure, un foulard de soie autour du cou. Il avait une ques­­tion à poser à James Fallon, mais c’était une ques­­tion diffi­­cile à poser. « Je connais un artiste qui a réalisé un projet sur la peur », dit le jeune collec­­tion­­neur. « Je vais vous en parler et je pose­­rai ensuite ma ques­­tion. » Fallon hocha la tête.

Célé­­brer la fête natio­­nale sur la terrasse de l’hip­­po­­drome d’Øvre­­voll deve­­nait de plus en plus exal­­tant.

« Cet artiste s’est procuré un masque noir. Il est allé à la porte de son ami, il a pointé une arme sur son visage et il a tiré à blanc. Il a tout filmé. Moi, je me suis demandé quel genre de ques­­tion je pour­­rais poser à cette œuvre. À mon avis, il est diffi­­cile de lui poser une ques­­tion. C’est… diffi­­cile. » Fallon hocha la tête. « Et donc que voulez-vous deman­­der au juste ? » « Ainsi, j’en suis venu à réflé­­chir sur le genre de ques­­tions que je pour­­rais poser à cette œuvre. » « Quel genre de ques­­tions ? » « C’est diffi­­cile », dit le collec­­tion­­neur d’art, une expres­­sion de gêne sur le visage. Fina­­le­­ment, le jeune homme s’as­­sit, las. Il ne savait pas ce qu’il voulait deman­­der au sujet de cette œuvre effrayante qui tortu­­rait son esprit. Célé­­brer la fête natio­­nale sur la terrasse de l’hip­­po­­drome d’Øvre­­voll deve­­nait de plus en plus exal­­tant. Trois jeunes hommes vêtus de tenues de marque étaient en train de se bagar­­rer, mais il était diffi­­cile de déter­­mi­­ner le degré de sérieux de leur jeu. Derrière eux, les chevaux passaient au galop sous les cris d’en­­cou­­ra­­ge­­ment. On aban­­donna complè­­te­­ment l’in­­ter­­view. L’une des femmes assises à la table était jalouse de la remarque de Fallon et se plai­­gnait sans cesse que celui-ci « ne faisait que parler et parler avec les filles ». TP se faufila entre les tables et proposa plus de cham­­pagne. « Nous allons bien­­tôt aller au sauna ! » Nous avions déjà évoqué l’idée d’al­­ler au sauna – ce serait quelque part au flanc d’une colline au milieu de la forêt, et nous pour­­rions y aller en déca­­po­­table. Aucune personne présente sur la terrasse ne parais­­sait apte à la conduite. Nous chucho­­tions entre nous. Si dans une situa­­tion dange­­reuse nous devions déci­­der à qui faire confiance, le choix était clair : nous nous repo­­se­­rions sur l’unique célèbre psycho­­pathe en présence.

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Eli Roth

Fallon était entouré par un groupe de jeunes socio­­logues aux joues roses. Il leur raconta l’his­­toire exci­­tante de la façon dont il se retrouva à analy­­ser le cerveau d’Eli Roth, le réali­­sa­­teur de films d’hor­­reur, pour le programme télé­­visé Crimi­­nal Minds. Il en ressor­­tit, paraît-il, que le cerveau de Roth avait appris à éteindre la conscience qui se trou­­vait dans la ligne médiane à chaque fois qu’il regar­­dait des images de violence. Dans le cerveau ultra­­sen­­sible de Roth s’agi­­tait souvent un symp­­tôme de panique, mais il n’en était pas conscient, et il était donc une sorte de psycho­­pathe à mi-temps. L’his­­toire s’acheva ainsi : Roth appela son père depuis le télé­­phone fixe de Fallon et lui dit : « Papa, tu avais raison. » Ces dernières années, Fallon avait accédé au monde du diver­­tis­­se­­ment télé­­visé, du cinéma et de l’art, et il jouis­­sait plei­­ne­­ment de son nouveau rôle. Il passait la plupart de son temps avec des gens qui avaient des idées folles et qui prenaient des risques. « J’ai joué mon propre rôle dans le film d’Ilya Khrja­­novski, Dau », raconta Fallon enthou­­siaste. « Il va passer au festi­­val de Cannes l’an prochain. » Oups. Les férus de cinéma atten­­daient le film à Cannes dès le prin­­temps 2013, mais celui-ci ne fut pas prêt à temps. Les jour­­naux se deman­­daient si Khrja­­novski était un surdoué fou ou bien unique­­ment un fou. Pour son film, le réali­­sa­­teur fit bâtir une ville entière et y installa des années durant des milliers de personnes qui vivaient leur rôle dans une réalité sovié­­tique arti­­fi­­cielle. « Je ne le connais­­sais pas, il m’a juste appelé un jour », racon­­tait Fallon. Le réali­­sa­­teur avait, paraît-il, lu les inter­­­views de Fallon et décidé que lui deman­­der de parti­­ci­­per au projet serait une bonne idée. « Il ne m’a donné ni scéna­­rio, ni instruc­­tions. » Fallon avait dû rencon­­trer une personne surpre­­nante. Cet indi­­vidu se révéla être un vieil homme qui avait en son temps conçu des tech­­niques de tortures en URSS.

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Oslo à l’aube
Crédits : Geir Tønnes­­sen

« Il a fait des choses mons­­trueuses. Quand la conver­­sa­­tion s’est termi­­née, je lui ai dit : “Vous avez appa­­rem­­ment fait des choses invrai­­sem­­bla­­ble­­ment mauvaises, mais vous pensez certai­­ne­­ment que c’était inévi­­table étant donné la situa­­tion.” » Éton­­nam­­ment, le tueur avait pris Fallon dans ses bras et se mit à pleu­­rer. « J’ai réussi à faire pleu­­rer un psycho­­pathe », blagua Fallon. Les jeunes bagar­­reurs inter­­­rom­­pirent leur match et se tour­­nèrent pour écou­­ter. L’un d’entre eux nous tendit une bouteille de vin Verdo Blanco. Fallon la prit et se servit poli­­ment une petite goutte. Un autre voulait à ce moment-là réci­­ter à Fallon un poème qu’il avait lui-même écrit. L’ef­­fet était encore une fois attendu : tous les gens à la terrasse connais­­saient l’in­­vité améri­­cain. Dès lors, les uns se retour­­naient pour regar­­der et les autres chucho­­taient à leur voisin de table : il a étudié des psycho­­pathes dange­­reux ! Il a rencon­­tré David Lynch ! Il a fait une radio­­gra­­phie du cerveau d’Eli Roth. Et ainsi de suite. Au milieu de tout cela, TP rassem­­blait ses papiers. Où allait-il partir ? « Au travail, au bureau. » Au bureau ? Comment ? « En voiture. » Nous le fixions bouche bée. Lui qui avait déam­­bu­­lait toute la soirée une bouteille de cham­­pagne à la main. « Mais je n’ai pas bu d’al­­cool », dit-il soudai­­ne­­ment d’une voix tout à fait banale. Ensuite il nous remer­­cia poli­­ment pour l’agréable jour­­née et partit au travail dans sa déca­­po­­table.

La source du mal

C’est une acti­­vité très exci­­tante que de jouer à repé­­rer les psycho­­pathes. C’est ce que nous avons fait nous-mêmes, pendant cette jour­­née passée en Norvège : si James Fallon est un psycho­­pathe, TP n’en est-il pas un aussi ? Et tous nos ex ? Tous nos supé­­rieurs ? Si ! On en trouve les symp­­tômes !

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Lizzie Borden était-elle une psycho­­pathe ?

Le même phéno­­mène se produit lorsque l’on lit, dans un maga­­zine fémi­­nin, un article sur les narcis­­siques et leurs femmes malheu­­reuses. Mais peut-être que machin est narcis­­sique aussi ? Oui, sans doute. Et untel, et untel aussi. À un moment, toute­­fois, Fallon rappela qu’il avait commencé l’en­­tre­­vue en disant que la psycho­­pa­­thie n’exis­­tait pas vrai­­ment. « Pourquoi en parlons-nous alors tout le temps comme si cela exis­­tait ? » « Vous posez des ques­­tions qui nous conduisent dans cette voie. J’es­­saie de m’y oppo­­ser, mais je finis par avoir envie de vous donner ce que vous recher­­chez. » Que recher­­chions-nous donc ? Peu à peu, cela sembla deve­­nir aussi inef­­fable que la ques­­tion du plus jeune collec­­tion­­neur d’art de Norvège, cette ques­­tion qu’il espé­­rait réus­­sir à poser encore un jour. « Pourquoi » est un mot que l’on répète lorsque quelqu’un fait quelque chose de telle­­ment horrible que cela dépasse l’en­­ten­­de­­ment. Lorsque des adultes torturent l’en­­fant dont ils s’oc­­cupent, et qu’ils le tuent en l’étouf­­fant, lorsqu’un homme enferme des jeunes filles dans une cave où il construit un enfer pour des décen­­nies, lorsqu’un jeune homme au regard froid plani­­fie pendant des années le jour où il abat­­tra des dizaines de jeunes, malgré leurs cris de pitié, dans une colo­­nie au bord de la mer. Sans doute seraient-ils iden­­ti­­fiés comme psycho­­pathes dans un test de psycho­­lo­­gie crimi­­nelle, comme certai­­ne­­ment beau­­coup des dicta­­teurs dont Fallon avait parlé lors de la soirée des éleveurs de pur-sang irlan­­dais. Mais les dicta­­teurs rappe­­laient un fait doulou­­reux : lors des guerres et des boule­­ver­­se­­ments sociaux, même les gens les plus ordi­­naires commencent à se compor­­ter en psycho­­pathes. Lorsque nous voulons comprendre le mal, nous avons en réalité envie de construire une barrière qui nous en sépare. Avant, c’était le rôle de la reli­­gion. Notre voisin deve­­nait meur­­trier parce qu’il était possédé par un démon. Désor­­mais, on dit qu’il y a des zones obscures dans son cerveau. L’ex­­pli­­ca­­tion rassure. Le mal n’est pas dans la société mais dans l’in­­di­­vidu, dans les neurones de son cerveau. On n’y peut rien.

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« Deve­­nir le mal »

Lorsque les procès de Nurem­­berg commen­­cèrent à juger les atro­­ci­­tés commises par les nazis, beau­­coup eurent besoin d’une expli­­ca­­tion selon laquelle seuls des psycho­­pathes hors du commun étaient capables d’un tel mal. La « théo­­rie du nazi fou » était en vogue. Les accu­­sés eux-mêmes en étaient conscients. Rudolf Hess fit tout pour paraître fou, lors de son procès. Karl Dönitz faisait le tour de sa cellule en vrom­­bis­­sant et préten­­dait être un sous-marin. Voici ce qu’é­­crit James Waller, cher­­cheur améri­­cain, spécia­­liste des géno­­cides, dans une inter­­­view au jour­­nal Salon, à propos de la théo­­rie du nazi fou : « J’ar­­rive mieux à dormir la nuit si je me dis que les respon­­sables d’un géno­­cide sont fous. » Waller avait toute­­fois dû prendre conscience d’un fait déso­­lant, lors de ses recherches : les nazis ne pouvaient pas être que des excep­­tions. Le nombre de victimes était si élevé qu’une petite mino­­rité n’au­­rait pas suffi à les tuer tous. À la manière de Fallon, Waller finit par trou­­ver le tueur caché en lui. Dans son livre Beco­­ming Evil – How Ordi­­nary People Commit Geno­­cide and Mass Killing, Waller décrit de façon erra­­tique les horreurs dont sont capables les gens ordi­­naires. Il décrit comment en 1864 les explo­­ra­­teurs de l’Amé­­rique massa­­craient et scal­­paient les adultes auto­ch­­tones, qu’ils arra­­chaient les organes géni­­taux de leurs victimes et abat­­taient les enfants. Comment en 1915 les Turcs ont fouetté puis brûlé vives des femmes armé­­niennes, et qu’ils forçaient en même temps les enfants à applau­­dir à ce spec­­tacle. Comment dans les années 1940, dans le camp de concen­­tra­­tion de Mauthau­­sen, les nazis utili­­saient des prison­­niers comme cibles vivantes pour leurs exer­­cices de tir, et qu’ils fabriquaient des couver­­tures de livres et des abat-jour à partir de la peau de leurs victimes. Et tant d’autres atro­­ci­­tés. Comment les gens étaient-ils capables de toutes ces atro­­ci­­tés ? Et pourquoi autant de souf­­france gratuite, alors que le simple fait de tuer, dans des condi­­tions normales, était déjà suffi­­sam­­ment labo­­rieux et affreux ? Selon James Waller, il y a au fond quelque chose qu’on pour­­rait appe­­ler la « nature humaine ». Nous portons dans nos gènes une propen­­sion à la haine de l’autre et à la violence conduite par la pres­­sion du groupe. Le cerveau humain est le résul­­tat de son passé. Ensuite, il y a bien d’autres facteurs, très complexes. Un long déve­­lop­­pe­­ment explique souvent les meurtres de masse. Une culture qui met la société avant l’in­­di­­vidu faci­­lite les crimes de ce genre.

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Stan­­ley Milgram et sa machine à élec­­tro­­chocs

On sait bien que les hommes ont tendance à exagé­­rer les points communs qu’ils partagent avec les membres de leur commu­­nauté et leurs diffé­­rences par rapport aux autres. De plus, nous consi­­dé­­rons que les membres du groupe des autres, sont semblables entre eux. À mesure que croît la distance entre les groupes, les horreurs deviennent plus faciles. Ce peut être une distance concrète : on regarde la destruc­­tion sur un écran d’or­­di­­na­­teur ou depuis le hublot d’un avion. Ou alors on sépare les victimes des autres, on les met à l’abri des regards. Les actes meur­­triers sont précé­­dés d’une longue phase, pendant laquelle on construit d’abord l’idée de nous et les autres, et on accroît la distance entre les groupes. Lorsque commence enfin l’op­­pres­­sion, celle-ci renforce la diffé­­rence entre eux et nous. Plus la victime est affa­­mée et malade, plus évidente est la diffé­­rence. Les psycho­­logues ont remarqué que les hommes ont besoin de voir la réalité comme quelque chose de juste : rien ne se produit sans raison. Lorsque les parti­­ci­­pants au célèbre test des chocs élec­­triques de Stan­­ley Milgram ont cru donner des chocs mortels à d’autres cobayes, beau­­coup ont rendu la victime respon­­sable, disant qu’elle était stupide de parti­­ci­­per à un test mortel­­le­­ment dange­­reux. « Ils étaient si faibles ; ils se lais­­saient faire », avait dit Franz Strangl, comman­­dant du camp de concen­­tra­­tion de Treblinka à propos de ses victimes.

Le mal est un mélange complexe de biolo­­gie et d’his­­toire.

Rares sont ceux qui deviennent des machines à tuer du jour au lende­­main : s’as­­so­­cier aux atro­­ci­­tés est un proces­­sus qui prend du temps. Pour la plupart des gens, le premier meurtre est diffi­­cile. Le second aussi, et le troi­­sième. Mais c’est ensuite que se produit la ruse de l’es­­prit humain. Il se dit : puisque j’ai tué mon voisin, ce doit être normal. Alors, un homme peut tuer d’autres gens. Lorsqu’elle a commencé, la cruauté se nour­­rit elle-même. La violence engour­­dit, et progres­­si­­ve­­ment certains commencent à en jouir. Et ce n’est pas le meurtre qui finit par rendre possible la torture, mais l’in­­verse. La torture est un moyen pour dire qu’un homme n’a aucune valeur, puisqu’il est possible de l’hu­­mi­­lier ainsi. Lorsqu’on a demandé à Franz Strangl pourquoi on humi­­liait et maltrai­­tait de façon rituelle les juifs qui avaient été condam­­nés à mort, il répon­­dit que l’objec­­tif était de condi­­tion­­ner ceux dont la mission était de tuer, « de rendre possible ce qu’ils faisaient ». Les consé­quences perdurent des décen­­nies. Les gènes se trans­­mettent d’une géné­­ra­­tion à l’autre, mais aussi les souve­­nirs, les croyances et les struc­­tures sociales boule­­ver­­sées. La proba­­bi­­lité d’un géno­­cide est trois fois plus élevée là où un géno­­cide a déjà eu lieu, écrit Waller. Le mal est un mélange complexe de biolo­­gie et d’his­­toire. Nous avons tous un peu le cancer, comme nous sommes tous un peu psycho­­pathes. Seule une infime mino­­rité s’élève de façon active contre les atro­­ci­­tés. Mais l’his­­toire, comme les expé­­ri­­men­­ta­­tions humaines sur la pres­­sion du groupe, montrent que le groupe existe toujours. Certaines personnes se refusent systé­­ma­­tique­­ment à faire le mal. Ce sont des excep­­tions, et elles ne portent pas de nom. À quoi ressemble le cerveau de tels hommes ?

~

La nuit tombait : la fête natio­­nale norvé­­gienne touchait à sa fin. Un taxi nous condui­­sait de l’hip­­po­­drome d’Øvre­­voll jusqu’au quar­­tier huppé de Frogner. On voyait par la fenêtre des ambas­­sades, des maisons somp­­tueuses, des portails en fer, des drapeaux flot­­tant au bout de leur mât. Sur la terrasse d’une vieille maison en bois, on aper­­ce­­vait un homme musclé au crâne rasé. Bien­­tôt arri­­ve­­rait l’heure des adieux. Assis à l’avant du taxi, Fallon parlait de la peur.

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Oslo de nuit

« Je me suis retrouvé dans des acci­­dents terribles, mais cela ne me fait rien – la réac­­tion de peur me manque. La seule chose dont j’aie peur, c’est l’exis­­tence. » La percep­­tion de la vie, par exemple, le réveil brusque au milieu d’une sieste, était de la terreur pure, expliquait-il. « Ma femme ne le ressent pas. Elle a peur de choses qui, moi, me stimulent. Mais la terreur exis­­ten­­tielle, ce n’est rien pour elle. » Fallon détourna le regard vers la fenêtre du taxi. « Nous avons eu notre premier rendez-vous il y a 53 ans. Nous sommes allés danser. Nous adorions tous les deux danser. Elle est toujours restée la même personne, il n’y a que moi qui ai changé. Elle est restée avec moi, parce qu’elle connaît l’autre type. Elle pense que ce type existe encore. Toute la merde que je lui ai fait endu­­rer… Je vous laisse imagi­­ner. » Fallon se tut, il resta silen­­cieux pendant quelques instants. Puis il fit entendre un petit tous­­so­­te­­ment. « Ma femme se préoc­­cupe vrai­­ment des gens », murmura-t-il. « Pour moi, ce n’est que de l’éthique : je veux faire du bien parce que c’est bien. Mais je ne m’in­­té­­resse pas vrai­­ment aux gens. Je regarde ma femme et j’es­­saye de l’imi­­ter. Mais il y a quand même quelque chose qui cloche. » ulyces-jamesfallon-01Fallon releva ses lunettes. Ses joues étaient trem­­pées de larmes. Il essuya ses joues et remit ses lunettes en place. Puis il éclata de rire, et dit : « Il y a quelque chose que je n’ar­­rive pas à comprendre, et c’est pour ça que j’ai pitié de moi ! Je comprends que je rate quelque chose d’im­­por­­tant. Je suis désolé, mais juste pour moi ! » La voiture s’ar­­rêta à la porte d’une maison en pierres blanches. Là, le recteur de l’uni­­ver­­sité d’Oslo, Ole Petter Otter­­sen, atten­­dait son hôte. « Eh, écoute, mon pote ! » cria Fallon de la fenêtre. « Eh, mon pote, tu as envie de deve­­nir premier ministre ? J’ai plein de contacts ! Sauf si ça t’em­­bête de jouer avec la mafia ! »


Traduit du finnois par Hind Bendaace et Aleksi Moine d’après l’ar­­ticle « Pimey­­den ydin », paru dans Long Play. Couver­­ture : L’opéra d’Oslo au crépus­­cule.

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