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par Helena Bottemiller Evich | 12 mars 2016

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Le chef

En se lançant elle-même dans un effort poli­tique public, Michelle Obama rele­vait un défi que beau­coup d’autres occu­pants de la Maison-Blanche avant elle avaient traité un peu diffé­rem­ment. La raison pour laquelle une Première dame peut être un visage utile à une campagne comme celle sur la nutri­tion est claire, mais il n’est pas évident de la voir accom­plir véri­ta­ble­ment des choses impor­tantes. Elea­nor Roose­velt est connue pour avoir trans­formé le rôle d’épouse du président en ne le limi­tant plus à celui d’hôte de l’Amé­rique, assu­rant la promo­tion de tout, de l’exer­cice physique aux liber­tés civiles en passant par l’em­bauche d’ar­tistes et d’au­teurs de la période de la Grande Dépres­sion. Les Premières dames modernes ont souvent tenu un rôle proche de celui d’un respon­sable de la commu­ni­ca­tion, bien qu’elles se soient essayées au jeu poli­tique – Rosa­lynn Carter sur la santé mentale, Laura Bush on l’illet­trisme –, à l’ex­cep­tion notable d’Hillary Clin­ton, qui a été vili­pen­dée pour avoir essayé d’ins­tau­rer trop vite une poli­tique fédé­rale de sécu­rité sociale et qui a passé les six années suivantes en retrait.

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Les cuisines de la Maison-Blanche et Sam Kass à droite
Crédits : Pete Souza

Pour les Obama, l’une des solu­tions au problème a pris la forme de Sam Kass. Pendant que Michelle Obama s’oc­cu­pait des passages média­tiques incon­tour­nables comme Sesame Street et Ellen, ils envoyaient souvent le chef cuisi­nier de la Maison-Blanche en tant qu’in­ter­mé­diaire de Washing­ton. Avec son crâne rasé, ses centres d’in­té­rêt singu­liers et l’éner­gie inépui­sable d’une ancienne star du base­ball univer­si­taire, Kass était le genre de personne qu’ils pouvaient envoyer au front sans que Michelle ait à livrer bataille elle-même. Mais tout le monde savait qui il repré­sen­tait. Kass a aussi fait office de figure publique pour Let’s Move!, en accueillant des enfants à la Maison-Blanche pour des « dîners d’État » minia­tures et en passant dans l’émis­sion Today. Mais c’est en coulisse qu’il était le plus effi­cace. Kass, qui décou­vrait encore le monde de la bureau­cra­tie, a commencé à allu­mer des feux ici et là au sein des agences fédé­rales et des cadres de l’ali­men­taire. C’était le gardien de Michelle Obama. Des dizaines d’ex­perts en nutri­tion inter­viewés pour cet article ont dit ne pas se souve­nir d’une seule réunion centrée sur la poli­tique concer­nant leurs problèmes avec la Première dame elle-même, et que presque tous avaient rencon­tré Kass. Des figures impor­tantes de l’ad­mi­nis­tra­tion sont venus voir Kass – qui a joué ce rôle de « tsar » comme d’autres membres du person­nel de la Maison-Blanche pendant le premier mandat d’Obama, à l’ins­tar de Carol Brow­ner sur le chan­ge­ment clima­tique et Steve Ratt­ner sur l’in­dus­trie auto­mo­bile. Il était devenu incon­tour­nable si on voulait voir les choses avan­cer. Il avait cette façon de secouer le coco­tier des poli­tiques s’étio­lant depuis trop long­temps dans les méandres de leur bureau­cra­tie, mais aussi de pous­ser les employés de la Maison-Blanche eux-mêmes à revoir les façons de faire mieux et plus rapi­de­ment.

Plusieurs personnes exté­rieures à la Maison-Blanche pensent que pendant que Kass était là, il a aidé à faire avan­cer les règles de label­li­sa­tion des menus dans le pays, qui traî­naient depuis long­temps (un héri­tage peu connu d’Oba­ma­care) et à faire progres­ser la répres­sion contro­ver­sée des graisses trans par l’Agence améri­caine des produits alimen­taires et médi­ca­men­teux (FDA). On retrouve l’em­preinte de Kass sur beau­coup d’autres problèmes liés à l’ali­men­ta­tion, et qui dépassent de loin celui de l’obé­sité infan­tile – des problèmes allant de la limi­ta­tion de l’uti­li­sa­tion des anti­bio­tiques dans la nour­ri­ture du bétail à la protec­tion des polli­ni­sa­teurs.

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Le chef de la Maison-Blanche
Crédits : USDA

Kass est arrivé là un peu brute de décof­frage : les réunions avec lui étaient connues pour se termi­ner par des cris. Il pouvait se montrer impa­tient et inflexible. « Sam était un bull­dog », dit l’an­cien repré­sen­tant de la FDA, Stuart Pape, qui est main­te­nant conseiller pour des entre­prises du secteur alimen­taire. « Je me souviens de quelqu’un disant que c’était comme si nous étions tous les ingré­dients d’une recette qui deman­dait un bras­sage constant, et que Sam était la cuillère. » La nouvelle chaîne de comman­de­ment avalait parfois de travers. Au sein de la FDA, qui travaillait à révi­ser les tableaux d’in­for­ma­tions nutri­tives, à bannir les graisses trans et à label­li­ser les menus, des cadres moyens se sont plaints des inter­ven­tions « du cuisi­nier ». Un poli­ti­cien répu­bli­cain a déclaré qu’a­voir un cuisi­nier qui super­vise la poli­tique alimen­taire de l’ad­mi­nis­tra­tion reve­nait à avoir « un méca­ni­cien auto qui dirige la NASA ». Mais Kass avait un atout que peu d’autres avaient : un lien person­nel avec les Obama. « Ils discu­taient du problème depuis de nombreuses années. Ça ne s’in­vente pas », dit Barnes. « Ce n’est pas quelque chose qui s’im­pro­vise à la volée. » (Bien que Kass ait quitté la Maison-Blanche en 2014, lui et la famille prési­den­tielle restent amis : il joue au golf avec le président et en août dernier, les Obama se sont rendus à son mariage à New York avec la présen­ta­trice de MSNBC Alex Wagner. Un rapport indique égale­ment que le président Obama a passé cinq heures dans l’ap­par­te­ment de Kass à Washing­ton pour un enter­re­ment de vie de garçon… Le jour où la campagne Let’s Move! a été lancée, le président a soutenu l’ef­fort avec un ordre exécu­tif permet­tant la créa­tion de la toute première task force natio­nale contre l’obé­sité infan­tile, qui serait diri­gée par son conseil en poli­tique inté­rieure et qui travaille­rait en tandem avec la campagne de la Première dame. Une douzaine d’agences fédé­rales se sont atte­lées à travailler sur plus de 70 recom­man­da­tions formu­lées. Le minis­tère de l’Agri­cul­ture a modi­fié ses stan­dards de repas scolaires afin qu’ils comportent plus de fruits et légumes, plus de céréales complètes et moins de sucre, de sel et de graisse. Des stan­dards simi­laires sont toujours à l’étude pour les crèches et les garde­ries. Le minis­tère a élargi son contrôle de l’ali­men­ta­tion des enfants : pour la première fois, il régule tous les aliments vendus dans les écoles. Au Centre de contrôle des mala­dies, des efforts ont été faits pour promou­voir l’al­lai­te­ment dans les hôpi­taux (la recherche prouve que cela aide­rait à garder un poids sain).

Des millions ont aussi été distri­bués sous forme de bourses pour la préven­tion commu­nau­taire et la promo­tion d’une alimen­ta­tion saine et d’exer­cice physique. La FDA a répondu en rema­niant les tableaux d’in­for­ma­tions nutri­tives qui figurent sur les embal­lages alimen­taires pour que le nombre de calo­rie appa­raisse en gras et que les portions soient plus réalistes. La Maison-Blanche s’est impliquée jusque dans le nouveau design et c’est la Première dame elle-même qui a dévoilé le nouveau format à la Maison-Blanche en 2014. Pour la première fois, le label devrait faire figu­rer les sucres natu­rels mais aussi les « sucres ajou­tés » – une mesure qui a rendu furieux certains secteurs de l’in­dus­trie alimen­taire et de celle du sucre, qui envi­sagent de poten­tielles pour­suites en se basant sur le fait que le corps digère tous les sucres, ajou­tés ou non, de la même façon. Alors que l’Aile Est pousse les agences à adop­ter ces chan­ge­ments à coup de persé­vé­rance et d’in­ci­ta­tions, les obser­va­teurs de la poli­tique alimen­taire ont noté que les initia­tives de Michelle se concré­ti­saient tout simple­ment plus vite que ne le font habi­tuel­le­ment les chan­ge­ments initiés par l’ad­mi­nis­tra­tion. La révi­sion des infor­ma­tions nutri­tives – une régu­la­tion très impor­tante avec un énorme impact sur le marché – a pris moins de huit semaines, lais­sant libre le bureau du budget juste à temps pour que Michelle Obama puisse dévoi­ler le nouveau label pour fêter le 5e anni­ver­saire de Let’s Move!. Une autre régu­la­tion, qui pour la première fois établit des règles strictes concer­nant les snacks vendus dans les écoles, était une autre des prio­ri­tés de l’aile Est et a abouti à temps pour l’an­née scolaire 2014–2015. La régu­la­tion a fait son chemin au minis­tère de l’Agri­cul­ture en « un temps record », dit Margo Wootan, direc­teur de la poli­tique nutri­tive au Center for Science in the Public Inte­rest.  La Maison-Blanche l’a ensuite validé via le Bureau de la gestion et du budget en sept jours. « Je n’avais jamais vu ça, de toute ma carrière à Washing­ton. »

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Michelle Obama présente Let’s Move! chez Ellen DeGe­neres
Crédits : Chuck Kennedy

Au forceps

Mais entre les premiers essais de Michelle et le label de nutri­tion qui arrive, il y a eu de nombreuses leçons diffi­ciles sur tout le conflit que peut engen­drer le chan­ge­ment. Si un problème a marqué la tran­si­tion de sa campagne passée de réforme bipar­tite à para­ton­nerre contro­versé, c’est bien la bataille des déjeu­ners scolaires. Aucun autre élément n’est plus central, ou contro­versé, sur la scène poli­tique de la Première dame, que cette révi­sion des menus scolaires, qui nour­rissent chaque jour 30 millions d’en­fants améri­cains.

Depuis le début, tout le monde au sein de l’ad­mi­nis­tra­tion était d’ac­cord pour dire que les écoles étaient abso­lu­ment incon­tour­nables dans la bataille contre l’obé­sité infan­tile. Beau­coup d’en­fants, surtout ceux issus de milieux défa­vo­ri­sés, consomment envi­ron la moitié de leurs calo­ries quoti­diennes à l’école. Le Natio­nal School Lunch Program – signé par le président Harry S. Truman pour combattre la malnu­tri­tion et aider les fermiers – s’était enlisé dans une avalanche de produits trans­for­més et très riches en calo­ries. Certaines écoles sont allées jusqu’à propo­ser des produits McDo­nald’s ou Taco Bell. Les fonde­ments d’un durcis­se­ment des stan­dards de nutri­tion dans les écoles ont en réalité été mis en place sous George W. Bush, mais ne sont deve­nus une prio­rité qu’a­vec l’ar­ri­vée de Michelle Obama. En 2010, la loi était prête à être recon­duite, ce qui a consti­tué une parfaite oppor­tu­nité pour l’aile Est d’im­pri­mer son empreinte sur une loi.

Mais le parcours du combat­tant de la loi ne faisait que commen­cer.

Et dès le départ, ça a été une lutte. Le Congrès était déjà surchargé par d’autres prio­ri­tés légis­la­tives d’Obama, dont les réformes sur la sécu­rité sociale, le chan­ge­ment clima­tique et la réforme de Wall Street. Même le contrôle des deux chambres du Congrès par les Démo­crates ne garan­tis­sait pas une victoire. Pendant l’été 2010, de l’argent destiné au programme de nutri­tion infan­tile a été détourné pour aider à éviter des licen­cie­ments d’en­sei­gnants dans les États en situa­tion diffi­cile. À un autre moment déci­sif parti­cu­liè­re­ment drama­tique, les Démo­crates progres­sistes ont fait machine arrière alors que le proces­sus était très avancé, en appre­nant que le projet de loi allait être financé avec de l’argent prévu initia­le­ment pour les béné­fi­ciaires de coupons alimen­taires. Mais le projet de loi était surtout perçu comme la cheville de l’ef­fort de la Première dame et la Maison-Blanche n’al­lait pas la lais­ser perdre la bataille. Le président en personne en a alors appelé à la direc­tion des Répu­bli­cains. Et Michelle Obama a elle-même décro­ché son télé­phone pour tenter de calmer plusieurs légis­la­teurs. Une conver­sa­tion avec la repré­sen­tante démo­crate du Connec­ti­cut Rosa DeLauro, un grand soutien du programme de déjeu­ners scolaires, s’est parti­cu­liè­re­ment mal passée ; un ancien assis­tant parle­men­taire se souvient que l’ap­pel s’est terminé par l’élue du Congrès profé­rant des jurons. Les groupes de santé et la Maison-Blanche l’ont fina­le­ment emporté, et le Heal­thy Hunger-Free Kids Act a été adopté par un Congrès boiteux – une loi consi­dé­rée comme une victoire majeure pour Let’s Move!.

Elle instau­rait le premier chan­ge­ment nutri­tion­nel dans les menus scolaires depuis des décen­nies et propo­sait aux écoles de nouveaux finan­ce­ments fédé­raux si elles opéraient les chan­ge­ments. Pour la première fois, une loi mettait en place des règles strictes concer­nant la nour­ri­ture vendue dans les distri­bu­teurs et les self-services. Quand le président Obama a signé le projet de loi dans une école primaire de Washing­ton, Michelle était à ses côtés. « Je ne suis pas seule­ment extrê­me­ment fier de cette loi », a plai­santé le président, « mais si je n’avais pas réussi à la faire passer, j’étais bon pour dormir sur le canapé. » Quand, juste après, il a fait une deuxième blague sur la catas­trophe domes­tique à laquelle il aurait dû faire face s’il avait échoué, sa femme lui a coupé la parole : « N’en­trons pas là-dedans. Conten­tons-nous de dire que ça a marché, pour qu’on n’ait pas besoin d’en parler. »

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Barack Obama signe le Heal­thy Hunger-Free Kids Act
Crédits : Pete Souza

Mais le parcours du combat­tant de la loi ne faisait que commen­cer. Alors que les détails de cette poli­tiques commençaient à prendre forme au minis­tère de l’Agri­cul­ture, les direc­teurs de l’ali­men­ta­tion des écoles et les fabri­cants de nour­ri­ture vendant leurs produits aux écoles sur un marché repré­sen­tant 15 milliards de dollars par an ont commencé à avoir sérieu­se­ment peur et à se plaindre auprès de leurs alliés de Capi­tol Hill. En 2011, les fabri­cants de pizzas ont demandé que la sauce tomate conti­nue d’être consi­dé­rée comme un légume (ils ont remporté cette partie-là) ; les écoles de New York étaient furieuses de devoir passer aux bagels aux blé complet. En Caro­line du Nord, les employées de cantine s’inquié­taient de devoir reti­rer le gru de leurs menus alors qu’il consti­tuait un apport en calo­rie popu­laire et peu coûteux. Beau­coup d’écoles ont trouvé la nouvelle nour­ri­ture plus coûteuse et moins popu­laire, et certaines ont dû faire face à des pertes finan­cières dans leurs café­té­rias. La School Nutri­tion Asso­cia­tion, qui avait soutenu la loi lorsqu’elle a fait son chemin au Congrès en 2010, s’est retour­née contre beau­coup des réformes lorsqu’elles ont été mises en place et a commencé à faire du lobbying au Sénat pour faire reti­rer les mandats sur les céréales et le sodium, afin de mettre fin à la nouvelle exigence d’in­clure 125 grammes de fruits et légumes aux repas. Les Répu­bli­cains qui avaient réussi à rega­gner la majo­rité des sièges pendant les élec­tions de mi-mandat en 2010 y ont vu une ouver­ture et s’en sont pris direc­te­ment au programme de déjeu­ners scolaires de Michelle Obama, arguant qu’il repré­sen­tait une exagé­ra­tion de plus du gouver­ne­ment fédé­ral.

En 2014, une guerre ouverte avait éclaté au sujet des déjeu­ners scolaires, avec d’un côté la Première dame et les avocats de la santé et, de l’autre, les diri­geants de café­té­rias scolaires, les fabri­cants de nour­ri­ture et les Répu­bli­cains. Les légis­la­teurs du secteur de l’éle­vage voulaient une déro­ga­tion qui permette aux écoles perdant de l’argent avec l’op­tion de l’ali­men­ta­tion plus saine de se reti­rer du programme. « Seule l’ad­mi­nis­tra­tion Obama pouvait prendre un programme de lutte contre la faim et en faire un programme anti-obésité sans voir la diffé­rence », dit Brian Rell, direc­teur de cabi­net du répu­bli­cain Robert Aderholt, le Répu­bli­cain d’Ala­bama qui a mené l’ef­fort pour assou­plir les règles.

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Michelle Obama parle de l’im­porte de la loi
Crédits : Pete Souza

Le combat est devenu moche. À un moment donné, la Première dame a accusé certains membres du Congrès d’uti­li­ser la santé des enfants pour servir leurs petits jeux poli­tiques et a appelé à se battre « sans merci » pour proté­ger les stan­dards de nutri­tion. À un autre moment, le SNA a refusé à Kass le droit de venir s’ex­pri­mer à sa confé­rence annuelle – un pied de nez à la Maison-Blanche qui illus­trait bien à quel point les choses s’étaient enve­ni­mées. Après des mois, le Congrès et la Maison-Blanche ont fini par renon­cer à l’idée d’une déro­ga­tion et modes­te­ment assou­plir quelques stan­dards dans le recueil de 2015. Ce qui est arrivé ensuite n’est pas clair : la loi de base sur la nutri­tion expi­rait en septembre, bien que tous les programmes prin­ci­paux conti­nuent en pilote auto­ma­tique. L’ad­mi­nis­tra­tion Obama, anxieuse à l’idée qu’un président répu­bli­cain puisse tout simple­ment la jeter aux oubliettes, aime­rait vrai­ment scel­ler son lègue en la faisant repas­ser cette année. Mais même avec un compro­mis bipar­tite récent avec le Sénat, la chance de voir le projet de loi parve­nir jusqu’au bureau d’Obama pendant une année d’élec­tion prési­den­tielle est plutôt mince.

MyPlate

D’autres chan­ge­ments se sont faits bien plus faci­le­ment. Il a fallu moins de deux ans à Kass et une poignée de repré­sen­tants de l’ad­mi­nis­tra­tion pour se débar­ras­ser de la « pyra­mide alimen­taire » bien connue et la rempla­cer par un tout nouveau guide de bien-manger baptisé MyPlate (mon assiette). « La première dame a été claire. Cela portait à confu­sion », dit Kass en parlant de la pyra­mide, que le gouver­ne­ment utilise comme guide de nutri­tion depuis le début des années 1990. Le projet a attiré des gens éton­ne­ment haut placés, dont Zeke Emanuel, un conseiller spécial sur la poli­tique de santé au Bureau du person­nel et du budget (OMB) de la Maison-Blanche, Cass Sunstein, le profes­seur de droit à Harvard qui diri­geait le Bureau d’in­for­ma­tion et des affaires légales de l’OMB, et Martha Coven, une employée du conseil en poli­tique inté­rieure de la Maison-Blanche. Fina­le­ment, il en est sorti un graphique non pas en forme de pyra­mide mais d’as­siette, divi­sant le repas recom­mandé en quatre parties : les protéines, les céréales, les fruits et les légumes, ainsi qu’un verre de lait sur le côté. Le message inscrit en bas était simple : une demi-assiette de fruits et légumes. « Qu’y-a-t-il de plus simple qu’une assiette ? » a dit Michelle Obama en dévoi­lant le nouveau symbole à la Maison-Blanche début 2011. Et les réformes compre­naient un peu plus qu’un simple chan­ge­ment de symbole. Pour la première fois dans l’his­toire du pays, le gouver­ne­ment améri­cain recom­man­dait expli­ci­te­ment aux gens de moins manger, avec une nouvelle page web gouver­ne­men­tale pleine de conseils et inti­tu­lée : « Appré­ciez votre nour­ri­ture, mais mangez moins. »

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Chan­ge­ment de logo

Il y a eu d’in­nom­brables autres petits efforts, dont la régle­men­ta­tion du minis­tère de l’Agri­cul­ture inter­di­sant la publi­cité pour la junk food dans les écoles, et un enga­ge­ment de bonne volonté pour le million d’en­fants supplé­men­taires nour­ris dans les crèches. Les chefs de produits dans le marke­ting ont aussi remarqué une hausse des ventes de fruits et légumes pour les compa­gnies utili­sant des person­nages de « Sesame Street », qui sont libres de droits depuis la signa­ture d’un accord négo­cié par la Maison-Blanche en 2013. Michelle Obama a aussi encou­ragé les commerces de quar­tier, comme Kwik Trip, à propo­ser plus de produits frais, comme les bananes, à la caisse. Les enga­ge­ments de socié­tés ont tous été réali­sés via le Part­ner­ship for a Heal­thier America (« parte­na­riat pour une Amérique plus saine »), une asso­cia­tion finan­cée par une fonda­tion à but non lucra­tif créée unique­ment pour soute­nir la campagne de la Première dame et véri­fier si les entre­prises tiennent leurs promesses. Les défen­seurs de la santé, pour la plupart, se disent ravis d’avoir eu Michelle Obama comme cham­pionne, mais la démarche de la Première dame a aussi dû faire face à beau­coup de contro­verse. Michelle Obama a été critiquée à droite pour avoir outre­passé son rôle et s’être compor­tée comme une « nounou » de la nutri­tion, et à gauche pour ne pas avoir été assez loin.

Des auteurs spécia­li­sés dans l’ali­men­ta­tion dont Pollan et Mark Bitt­man ont publique­ment critiqué l’aile Est pour avoir travaillé main dans la main avec les indus­triels. Katie Couric et Laurie David, qui ont produit le docu­men­taire récom­pensé aux Oscars sur le chan­ge­ment clima­tique Une Vérité qui dérange, avec Al Gore, ont dénoncé la Première dame dans leur film Fed Up parce qu’ils pensait qu’elle avait aban­donné sa poli­tique de nutri­tion sous la pres­sion des indus­triels. Et toutes les promesses n’ont pas été tenues. La Maison-Blanche est restée sur la touche en 2011 quand une initia­tive pour frei­ner le marke­ting autour de la junk food à desti­na­tion des enfants s’est effon­drée face à une farouche oppo­si­tion du Congrès. Michelle Obama n’a pas mené à bien son projet d’éli­mi­ner « les déserts alimen­taires », ces parties les plus pauvres du pays où l’on constate un manque d’ac­cès aux fruits, aux légumes et à la nour­ri­ture équi­li­brée. Certaines idées liées à Let’s Move!, dont celle de faire entrer des chefs cuisi­niers dans les écoles, ont fait long feu. La Première dame s’est aussi battue person­nel­le­ment avec le Congrès – fait dans lequel les assis­tants du Sénat des deux bords voient un problème plus vaste de l’ad­mi­nis­tra­tion Obama. L’ap­pel à Rosa DeLauro au sujet des déjeu­ners en est un bon exemple.

Un autre exemple est survenu au prin­temps 2014, quand la séna­trice répu­bli­caine du Maine, Susan Collins, s’est battue avec la Maison-Blanche au sujet des pommes de terre blanches. Elle faisait pres­sion pour un avenant à un projet de loi de dépense pour l’agri­cul­ture qui rendrait la pomme de terre éligible à l’achat dans le cadre d’un programme d’as­sis­tance alimen­taire pour les femmes, les enfants et les nour­ris­sons. L’ad­mi­nis­tra­tion Obama, et beau­coup d’ex­perts en nutri­tion, ont détesté l’idée. Les pommes de terre sont à peine consi­dé­rées comme des légumes dans certains cercles de nutri­tion­nistes car elles contiennent de l’ami­don et font monter le taux de sucre dans le sang. Et la recherche a démon­tré que les femmes défa­vo­ri­sées mangeaient déjà bien assez de pommes de terre, souvent sous forme de frites. Mais l’in­dus­trie de la pomme de terre n’a pas supporté d’être lais­sée de côté. Ils ont argué que les pommes de terre conte­naient plus de potas­sium que les bananes et que les exclure du programme serait absurde.

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Une victoire en demi-teinte
Crédits : Let’s Move!

Les Démo­crates du Sénat penchaient forte­ment en faveur des pommes de terre quand la Maison-Blanche a décidé d’es­sayer de faire pencher la balance en faisant entrer dans la partie une longue liste de séna­teurs des sous-commis­sions, dont Collins elle-même, une Répu­bli­caine modé­rée qui non seule­ment repré­sen­tait un État repo­sant sur l’éco­no­mie de la pomme de terre, mais qui était née et avait été élevée dans la plaque tour­nante de la culture de pomme de terre qu’est le comté d’Aroos­took County. « J’étais choquée qu’elle appelle tous les séna­teurs ! » dit Collins en glous­sant. « Je dois admettre qu’elle a fait un effort de lobbying énorme. » Elle n’avait jamais été contac­tée par la Première dame ou le président sur aucun autre sujet lié à la nour­ri­ture ou la nutri­tion. « Ça a été une conver­sa­tion diffi­cile. Il vaut mieux en rester là », dit Collins de l’ap­pel. Fina­le­ment, tient à préci­ser Collins, la pomme de terre a gagné. Elle a battu la Maison-Blanche avec le soutien de tous les Démo­crates du comité mis à part le séna­teur de l’Iowa de l’époque, Tom Harkin. Malgré l’ap­pel, Collins se consi­dère comme une grande fan du travail sur la nutri­tion de Michelle Obama, et elle dit que la Première dame « mérite beau­coup de crédit » pour son travail sur l’obé­sité infan­tile – « même si elle a mécham­ment tort sur les pommes de terre ».

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Il va falloir des années, peut-être des décen­nies, avant que quiconque puisse dire si tous les efforts que Michelle Obama a fait pour promou­voir une alimen­ta­tion équi­li­brée et l’exer­cice physique aura eu le moindre impact sur l’obé­sité infan­tile. « On ne sait pas », admet un ancien respon­sable de la Maison-Blanche qui a travaillé sur Let’s Move!, notant que le taux d’en­fants obèses semble s’être stabi­lisé. « On n’a pas eu assez de temps pour voir si on avait eu l’im­pact qu’on espé­rait. » Le rapport de la Task Force de la Maison-Blanche a défini des marques de réus­site bien précises. L’objec­tif final était de rame­ner le taux d’obé­sité infan­tile à son taux normal d’en­vi­ron 5 % en 2030 – un but ambi­tieux quand on sait que le taux se situait aux envi­rons de 20 % quand Let’s Move! a été lancé. Mais le rapport fixe aussi des objec­tifs inter­mé­diaires. La task force espé­rait rame­ner le taux à 17 % avant 2015, mais il n’y a aucune donnée dispo­nible pour le moment. La Première dame, de son côté, a répété à plusieurs reprises qu’elle comp­tait conti­nuer à travailler sur l’obé­sité infan­tile bien après son passage à la Maison-Blanche. Elle aura 53 ans trois jours avant l’in­ves­ti­ture du prochain président. « Ce n’est pas comme si j’avais un an ou deux devant moi à consa­crer à ce problème. Je compte y consa­crer le reste de ma vie », a-t-elle déclaré pendant un événe­ment à la Maison-Blanche avec des parents blogueurs. « Parce que je sais que c’est le temps que ça va prendre pour résoudre ce problème. »

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Michelle Obama dîne avec les enfants à la Maison-Blanche
Crédits : Pete Souza

À court terme, même si la Maison-Blanche échoue à faire voter au Congrès le projet de loi sur la nutri­tion infan­tile, la Première dame va gagner par défaut. Plus long­temps les céréales complètes et les options pauvres en sel reste­ront sur les menus, plus les enfants s’ha­bi­tue­ront à eux et moins les règles auront de chance de chan­ger. « C’est la nouvelle norme », dit Debra Esch­meyer, la direc­trice exécu­tive de Let’s Move! qui a pris la relève après le départ de Kass, dans une inter­view donnée plus tôt ce mois-ci dans le bureau de l’aile Est de Michelle Obama, où les visi­teurs sont invi­tés à se servir en pommes dans un sala­dier en verre. Jusque-là, la Maison-Blanche soutient que l’ini­tia­tive paye en mettant en avant une étude qui prouve que les taux d’obé­sité ont baissé chez les enfants qui ne vont pas encore à l’école, un signe promet­teur dans un océan de mauvaises nouvelles. Mais ce n’est qu’une étude, et même les experts qui soutiennent le projet se disent éton­nés par la façon dont elle a été menée. « Je pense qu’il est trop tôt », dit Seema Kumar, une pédiatre endo­cri­no­logue à la clinique Mayo qui traite des enfants obèses. Kumar, une fidèle suppor­trice de Let’s Move! qui consi­dère MyPlate comme un pas de géant, pense que la Maison-Blanche a sures­timé cette étude, trop réduite pour reflé­ter une tendance natio­nale. Kumar dit que d’autres données émergent qui indiquent un mouve­ment plus large dans la bonne direc­tion, mais qu’il est trop tôt pour en être sûr. Pour James Levine, cher­cheur à la clinique Mayo et l’un des prin­ci­paux conseillers sur l’obé­sité des Nations Unies, la ques­tion de savoir si Michelle Obama a aidé à réduire les taux d’obé­sité chez les enfants n’est pas celle qu’il faut poser, du moins si tôt dans le proces­sus. Aucun autre pays indus­tria­lisé n’a réussi à endi­guer ce phéno­mène. Avant que les États-Unis ne fassent vrai­ment des progrès, dit-il, les poli­ti­ciens doivent le perce­voir comme un véri­table problème néces­si­tant une solu­tion digne de ce nom. Et sur ce front, Let’s Move! a fait avan­cer les choses. « Vous me direz peut-être que les Améri­cains ne lais­se­ront jamais la santé deve­nir un sujet de conver­sa­tion », dit-il. « Mais la mission que s’est fixée la Première dame a prouvé le contraire. Et pour moi, c’est un énorme pas en avant. »


Traduit de l’an­glais par Caro­line Bour­ge­ret d’après l’ar­ticle « The great FLOTUS food fight », paru dans Poli­tico Maga­zine. Couver­ture : Michelle Obama défend Let’s Move! (Barack Obama/Flickr).


DANS LES COULISSES DE LA PRÉSIDENCE OBAMA

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