par j_anglemort | 0 min | 21 janvier 2016

Le Wood­­stock de la tech

« Tu connais Zach Latta ? » demande Fouad Matin, 19 ans, sur le toit du QG non-offi­­ciel des adoles­­cents du monde de la tech de San Fran­­cisco. « Tu sais qu’il a recons­­truit la plate­­forme de Yo ? Il est balaise. » Ce soir-là, nous regar­­dons le soleil se coucher sur Twin Peaks, et Matin me parle de ses copains qui ont lâché l’école, comme Latta, 17 ans, qui est devenu l’in­­gé­­nieur prin­­ci­­pal de Yo, une appli­­ca­­tion de messa­­ge­­rie deve­­nue virale qui permet tout simple­­ment d’en­­voyer des « Yo ». Un grand venti­­la­­teur en métal sur lequel quelqu’un a tagué les mots « para­­dis des nichons » expulse de l’air chaud mâtiné d’une odeur de tortillas prove­­nant d’un restau­­rant vegan mexi­­cain situé juste en bas. Matin se réchauffe en-dessous.

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Fouad Matin sur le toit du Mission Control
Crédits : fouad.co

Quand je suis arri­­vée, dans l’après-midi, Dave Fonte­­not, 22 ans, le plus âgé du groupe et devenu son leader natu­­rel, m’a accueillie à l’en­­trée d’un immeuble à l’al­­lure défraî­­chie, dans le Mission District. Il m’a guidée le long d’un esca­­lier étroit avant de passer devant des lampes de sel roses et une machine à fumée, les vestiges d’une fête sur le thème du coucher de soleil hima­­layen datant de la semaine précé­­dente. L’es­­ca­­lier débou­­chait sur le premier des deux salons au décor coûteux et fonc­­tion­­nel. Les rési­­dents, qui paient un loyer allant de 950 à 1 450 dollars et ont entre 18 et 23 ans, laissent leurs mate­­las sur le sol et de grands draps blancs entor­­tillés gisent au bout de chacun d’entre eux. Ils conservent leurs effets person­­nels (déodo­­rant, chaus­­sures de sport) dans des armoires en plas­­tiques le long des murs. Fonte­­not m’a confié que toutes ses affaires tenaient dans un simple sac à dos. Les autres, qui traî­­naient sur des cana­­pés déla­­brés, ont prétendu faire tenir leurs affaires dans des sacs encore plus petits. Ils voulaient tous me montrer. Sur les tables étaient épar­­pillés des livres de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel dans le travail comme Make your­­self unfor­­get­­table (« Deve­­nez inou­­bliable »), une guitare ornée d’un auto­­col­­lant « Fuck it, ship it », un projec­­teur et des embal­­lages de barres choco­­la­­tées. Les murs sont déco­­rés d’œuvres d’art choi­­sies par la société proprié­­taire (lancée elle aussi par un adoles­cent) comme des têtes de cerfs en plas­­tique et des photos d’au­­truches. Ils ont baptisé leur maison « Mission Control ». Alors que je me tenais entou­­rée de cette clique d’ado­­les­­cents, je n’ai pas eu le cœur de deman­­der s’ils connais­­saient le club érotique mondia­­le­­ment célèbre situé à quelques pas de là… Mission Control. Jared Zone­­raich, 17 ans, en train de finir ses devoirs de lycée, était vautré sur le canapé avec son ordi­­na­­teur portable. Il a demandé à Fonte­­not s’il pouvait faire la visite avec nous. « Pas avant que tu aies fini tes devoirs ! » l’a grondé Fonte­­not.

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Le Dolores Park de San Fran­­cisco
Crédits : DR

Nous sommes passés devant des canettes de bière vides et des tableaux noirs portant l’ins­­crip­­tion « 7.5m > 250K », les mots « éner­­gie », « contrôle », « statut », « éco »,  et des dessins de cala­­mars. Fonte­­not – qui porte ses cheveux en crête et se dit célèbre pour ses bas de pyja­­mas, bien qu’il ait revêtu ce jour-là un survê­­te­­ment en mon honneur – m’a conduite jusqu’à une échelle en métal menant au toit en asphalte-gravier où nous avons retrouvé Matin pour regar­­der le coucher de soleil, selon leur rituel. Ce dernier a quitté l’école et démé­­nagé dans la baie de San Fran­­cisco tout seul alors qu’il avait 17 ans. « On ne consi­­dère pas ce lieu comme un repère de hackers », me dit Fonte­­not en me tendant une fausse mous­­tache fixée sur un bâton, conçue pour les selfies. « On ne voit pas ça comme une maison de frater­­nité ou un espace de cowor­­king. C’est notre chez nous. » Avec la demande de main d’œuvre dans le domaine des tech­­no­­lo­­gies qui ne fait que croître, des adoles­­cents ambi­­tieux déferlent en masse sur San Fran­­cisco. Il n’y a pas de chiffre offi­­ciel concer­­nant le nombre d’ados qui travaillent dans la tech, mais Fonte­­not estime qu’il y a au moins une centaine de jeunes ayant lâché le lycée récem­­ment qui travaillent dans les star­­tups de la ville. Certains étaient trop occu­­pés par leurs projets de program­­ma­­tion ou leurs weekends de hacka­­thon pour aller en cours. D’autres n’ont pas les moyens de se payer l’uni­­ver­­sité et se demandent pourquoi s’en­­det­­ter alors qu’il y a là de l’argent facile à prendre. D’autres encore ont déjà lancé des appli­­ca­­tions ou des star­­tups avec succès et ne voient pas pourquoi ils devraient attendre que leur vie commence en restant chez eux. Dans les groupes Face­­book pour jeunes du milieu, ils ont trouvé une alter­­na­­tive : des ados pares­­sant au soleil dans Dolores Park (Dolo, comme ils l’ap­­pellent), des ados louant des bureaux onéreux à South Market, des ados qui font la fête quand ils veulent… Ils ont donc démé­­nagé à San Fran­­cisco et beau­­coup d’entre eux ont atterri dans des maisons comme Mission Control.

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Dave Fonte­­not
Crédits : Dave Fonte­­not/Face­­book

Leurs parents suivent tout ça de loin, certains font montre d’un plus grand soutien que d’autres. « Il nous manque. Il nous manque beau­­coup », me confie Tanya Latta, la mère de Zach. « Mais l’objec­­tif pour nous, en tant que parents, c’est de voir nos enfants auto­­nomes et heureux. Donc quand on a vu qu’il attei­­gnait ce stade un peu tôt, nous étions ravis de le voir dans son élément. Mais c’est arrivé si vite. » En ce moment, Fonte­­not n’est pas tant un entre­­pre­­neur qu’un Peter Pan pour ces enfants perdus –car la plupart sont vrai­­ment des enfants –, un chef facé­­tieux et évan­­gé­­liste. À un moment, il voulait monter une star­­tup du nom de Doork et il avait même acheté le nom de domaine Doork.com. « Door (porte) avec un k, pour know­­ledge (savoir) », dit-il en riant. Il dit être dans une période de sa vie très créa­­tive et essayer d’ap­­pliquer « l’état d’es­­prit de crois­­sance » à abso­­lu­­ment tout. Ce qui pour l’ins­­tant se résume dans son cas à jouer du ukulélé, recru­­ter de jeunes talents pour des entre­­prises et orga­­ni­­ser d’énormes hacka­­thons natio­­naux. Un des acolytes de Fonte­­not a fait des t-shirts avec un pochoir de son visage et les mots « Connais­­sez-vous Dave ? ». Il utilise son URL Face­­book (bit.ly/hell­­lyeah) comme carte de visite, codé de façon à ce qu’en utili­­sant plus de L on tombe quand même sur son profil. « Les hacka­­thons sont les Wood­­stock de la tech », dit Matin, utili­­sant une phrase répé­­tée par beau­­coup de jeunes déve­­lop­­peurs quand ils évoquent ces événe­­ments, qui deviennent des outils de recru­­te­­ment de plus en plus puis­­sants pour les entre­­prises qui cherchent de jeunes talents, et la meilleure façon pour les ados améri­­cains de se rencon­­trer et de se moti­­ver à démé­­na­­ger vers l’ouest. « Wood­­stock était le flam­­beau d’une idéo­­lo­­gie. Janis Joplin disait : “Le gars à votre droite est votre frère.” C’est la même chose pour les hacka­­thons. » Alors que la nuit tombe, Fonte­­not doit s’en aller pour se rendre à une soirée Y Combi­­na­­tor orga­­ni­­sée pour les créa­­trices de star­­tups. Matin, lui, va à une soirée bapti­­sée Nerd Night. Je redes­­cends l’échelle de métal qui mène aux salons, où une fête est sur le point de commen­­cer. Je rencontre Latta, le fils prodigue à la voix enjô­­leuse ; Jack­­son Grea­­thouse Fall, un jeune homme pimpant de 19 ans qui arrive tout droit d’Ok­­la­­homa ; et Ryan Orbuch, 18 ans, beau, extra­­­verti et fin prêt pour le tumulte des star­­tups. « Je compa­­re­­rais ça à une famille très élar­­gie », dit Max Wofford, 19 ans, qui porte le t-shirt large d’une star­­tup et qui est récem­­ment arrivé de Cali­­for­­nie du Sud. « Dans ce genre de maison, dans cet envi­­ron­­ne­­ment, je peux faire ce que j’aime et j’y excelle. » Il hésite une seconde et désigne ce qui l’en­­toure, ses cheveux en désordre tombant sur son visage. « Mais je ne peux pas vrai­­ment dire que je sais comment la vie fonc­­tionne ici. Pour l’ins­­tant, je dors sur un pouf. » (Wofford, qui mesure 1 m 90, a depuis amélioré sa situa­­tion et dort sur un fin mate­­las à mémoire de forme.)

Ces adoles­­cents se révèlent être aussi des déve­­lop­­peurs excep­­tion­­nel­­le­­ment créa­­tifs.

Fonte­­not est bien­­tôt de retour avec une assiette de fromage et de raisin et un cubi de vin récu­­péré de la soirée YC. Matin met des bouts de brie aux truffes dans un morceau de pain et le fait griller. Aujourd’­­hui, le type du marché Bi-Rite Market lui a expliqué la diffé­­rence entre le fromage de vache et de brebis, raconte-t-il en se servant un verre. Quelques ados rappliquent et commencent à se prépa­­rer des sand­­wichs. « Ne mangez pas tout le fromage avant que les gens n’ar­­rivent ! » prévient Fonte­­not. Ce monde adoles­cent peut être dévo­­rant, isolant même. Lorsque je revois Ryan Orbuch au Ferry Buil­­ding quelques semaines plus tard, nous regar­­dons une femme qui avance avec une pous­­sette. « Un des trucs qui m’ar­­rivent en vivant ici, c’est que j’ou­­blie la taille des gens », dit-il. « Genre les bébés. J’en ai pas vu depuis des mois. J’ou­­blie les diffé­­rentes tailles que peuvent faire les êtres humains. Des vieux, j’en vois un peu plus. L’autre jour, j’ai eu un vieux comme chauf­­feur Lyft. »

Les enfants perdus

Peter Thiel, cofon­­da­­teur de PayPal à tendance liber­­taire, a signé le dernier inves­­tis­­se­­ment Peter Pan de San Fran­­cisco en date. En 2010, sa fonda­­tion a lancé une bourse qui attri­­bue chaque année 100 000 dollars chacun à 20 jeunes ayant quitté le lycée. L’un de ses slogans est : « Certaines idées ne peuvent pas attendre. » Cette bourse a attiré beau­­coup d’at­­ten­­tion, deve­­nant instan­­ta­­né­­ment la marque de recon­­nais­­sance d’une certaine élite que les autres ados ayant quitté l’école ont commencé à rallier. « Cette bourse est un drapeau, un flam­­beau », dit Matin. « Même si on ne l’ob­­tient pas force­­ment, ça légi­­time notre travail. » Danielle Stra­ch­­man, la direc­­trice de programme de la bourse Thiel, confirme cette idée. « Peter Thiel, PayPal, ce sont des choses qui parlent aux parents », dit-elle. Je la rencontre en compa­­gnie de Michael Gibson, le vice-président des attri­­bu­­tions de la bourse, dans une salle de confé­­rence du siège de la Fonda­­tion Thiel. Le bâti­­ment est épuré, moderne et se situe à Presi­­dio, un ancien avant-poste mili­­taire dont beau­­coup de vieux immeubles blan­­chis à la chaux ont été recon­­ver­­tis en bureaux de star­­tups. Quand la bourse a été lancée, « ça a été une tempête média­­tique », dit Gibson. « L’une des plus grandes peurs de ces jeunes est d’être incom­­pris par leurs parents – par tout le monde en fait. Un des accom­­plis­­se­­ments de cette bourse, c’est de rendre leur démarche intel­­li­­gible. »

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Peter Thiel
Crédits : The Thiel Foun­­da­­tion

Plus de 430 personnes ont postulé la première année. En 2014, en partie grâce à une simpli­­fi­­ca­­tion des démarches de candi­­da­­tures, le nombre est monté à 3 100. « Quand la bourse a commencé, on avait de jeunes prodiges, des génies », dit Stra­ch­­man. « Mais il y a telle­­ment de jeunes qui aban­­donnent leurs études de nos jours que le profil est passé à l’ado de base. » Sur les 84 bour­­siers jusque-là, seule­­ment huit sont retour­­nés à l’uni­­ver­­sité, et deux d’entre eux ont à nouveau aban­­donné un peu plus tard. Les bour­­siers comptent entre autres les fonda­­teurs de Streem (acheté par Box), Propel­­ler (acheté par Palan­­tir) et Flash­­cards+ (acheté par Chegg). Les respon­­sables char­­gés des bourses, cepen­­dant, en sont arri­­vés à se consi­­dé­­rer comme une barrière de protec­­tion entre les adoles­­cents et les venture capi­­ta­­lists affa­­més de jeunes talents. Ils craignent que beau­­coup de ces préten­­dants ne cherchent pas à déve­­lop­­per des esprits origi­­naux, mais à recru­­ter des déve­­lop­­peurs pour leur porte­­feuille de socié­­tés déjà exis­­tantes. « Nous tenons vrai­­ment à ce que les bour­­siers soient des entre­­pre­­neurs », dit Gibson. « Les adoles­­cents ont une grande résis­­tance au risque. Ils peuvent vivre dans des condi­­tions que nous trou­­ve­­rions inhos­­pi­­ta­­lières. Ils ont un esprit neuf, et beau­­coup de facul­­tés d’adap­­ta­­tion, de jeunesse et d’éner­­gie. » Les adoles­­cents se sont aussi révé­­lés être des déve­­lop­­peurs excep­­tion­­nel­­le­­ment créa­­tifs, disent les respon­­sables de la fonda­­tion. Conrad Kramer, un des bour­­siers actuels de Thiel, est âgé de 18 ans et a cofondé le service de trans­­fert de fichiers DeskCon­­nect. Il est célèbre parmi ses pairs pour avoir remporté les plus pres­­ti­­gieux hacka­­thons du pays alors qu’il était encore au lycée. Kramer a gagné le PennApps de l’uni­­ver­­sité de Penn­­syl­­va­­nie à l’au­­tomne 2013 et avec son équipe, ils ont remporté le MHacks III de 2014, de l’uni­­ver­­sité du Michi­­gan, grâce à une appli­­ca­­tion d’au­­to­­ma­­ti­­sa­­tion des tâches du nom de Work­­flow. Lors de son lance­­ment, Work­­flow est deve­­nue l’ap­­pli­­ca­­tion la plus télé­­char­­gée sur iPhone en seule­­ment quatre jours. En factu­­rant jusqu’à cinq dollars le télé­­char­­ge­­ment, Kramer et ses cofon­­da­­teurs, Ari Wein­­stein, 20 ans, et Nick Frey, 19 ans, ont pu éviter d’em­­prun­­ter de l’argent pour leur inves­­tis­­se­­ment.

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L’em­­blème des bour­­siers

Mais en dépit de leurs succès, les jeunes fonda­­teurs font face à des défis auxquels les char­­gés des bourses ne s’at­­ten­­daient peut-être pas. « Nous avons des jeunes gens qui nous envoient des emails à propos de tout un tas de choses, cela va de : “J’ai besoin d’aide pour savoir quoi faire ici”, à : “Je me suis fait largué.” », dit Stra­ch­­man. « Un des gamins a levé 40 000 dollars et a eu son premier rendez-vous amou­­reux dans la même jour­­née. » Dans certains cas, elle et les autres respon­­sables se substi­­tuent au rôle des parents et guident les bour­­siers dans la gestion de leurs finances person­­nelles, dans l’étiquette, la façon de rédi­­ger un email, ou les démarches à effec­­tuer pour leur assu­­rance mala­­die. Parfois, c’est même beau­­coup plus basique. « J’ai récem­­ment eu une conver­­sa­­tion avec un jeune homme unique­­ment consa­­crée aux bonnes manières à table », me dit Stra­ch­­man. « Nous avions un bol de chips et de la sauce et il a commencé à les saler de façon déme­­su­­rée. » Elle lui a expliqué qu’il était plus poli de deman­­der aux autres convives avant de saler un bol de chips destiné à toute la table. Elle a égale­­ment parlé à certains bour­­siers des bien­­faits d’une utili­­sa­­tion mesu­­rée de l’eau de Colo­­gne…

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À la soirée Mission Control, Jack­­son Grea­­thouse Fall se démarque des autres avec son blazer gris, sa cravate, son jean ourlé et ses cheveux peignés en arrière. Je suis assise sur un canapé, coin­­cée entre des ados qui m’ex­­pliquent que Fall, 19 ans, habille tout le monde pour les rendez-vous avec les entre­­prises pros­­pec­­trices. Je l’ac­­coste dans la cuisine. Il m’ex­­plique que son rôle, au sein de la famille élar­­gie des ados du monde de la tech, est d’être leur consul­­tant en mode – le coutu­­rier des enfants perdus. Ses amis lui envoient des selfies avant-après et Fall leur recom­­mande des tenues (c’est un fan des blazers en lin) ou des services de shop­­ping comme Trunk Club. « La première impres­­sion compte beau­­coup, surtout ici. Le jour où ils se retrouvent avec un deal à un million de dollars », dit-il, la plupart des jeunes portent « des t-shirts gratuits récu­­pé­­rés lors de hacka­­thons. C’est une ques­­tion de respect de soi. » Les moti­­va­­tions pour faire appel aux services de Fall peuvent être diverses. « Jack­­son m’ha­­bille pour les rendez-vous avec les filles », dit Orbuch. Quelques semaines après cette soirée, je rends visite à Fall dans sa colo­­ca­­tion située sur les bords d’une falaise, à Bernal Heights. Il se prépare un expresso dans la cuisine, qui dispose d’une vue impre­­nable sur l’océan et la ville entière. Fall a grandi à Okla­­homa City – « where the wind never stops rushing down the plains… » chante-t-il pour lui-même – et s’est inté­­ressé à la tech grâce à des amis rencon­­trés en ligne. À l’âge de 12 ans, Fall tenait un blog sur lequel il postait des vidéos de stars de la tech comme les écri­­vains Leo Laporte et Gary Vayner­­chuk. À 13 ans, il a décou­­vert un groupe Face­­book inti­­tulé Mille­­nial Gene­­ra­­tion Entre­­pre­­neurs et il a pris conscience de quelque chose d’in­­croyable : des gens de son âge quit­­taient l’école pour se rendre à San Fran­­cisco.

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Jack­­son Grea­­thouse Fall
Crédits : Jack­­son Grea­­thouse Fall/Face­­book

À la fin de son année de première, Fall a quitté le lycée et a enchaîné plusieurs jobs de design. Il a démé­­nagé à L.A. l’an­­née dernière, quand il a eu 18 ans, et a pris le bus pour la baie pour rendre visite à un ami en stage dans une star­­tup du nom de Relcy. Alors qu’il était là-bas, Fall a inventé une nouvelle stra­­té­­gie de design pour la star­­tup. Le PDG de son ami a été si emballé par son idée qu’il lui a demandé d’an­­nu­­ler son billet de bus retour – « un vrai conte de fée », dit-il. La maison dans laquelle vit Fall actuel­­le­­ment compte cinq rési­­dents perma­­nents et en géné­­ral deux de passage. Il estime que la moyenne d’âge est de 21 ans. Il y a une table de ping-pong, une machine Nespresso, un piano en bois contre le mur, une étagère murale pleine de livre de busi­­ness (les clas­­siques : The Hard Thing About Hard Things, de Ben Horo­­witz, The Lean Star­­tup, d’Eric Ries et un éven­­tails d’ou­­vrages de Dale Carne­­gie), une Xbox 360 et deux chemi­­nées. À l’ex­­cep­­tion de quelques canettes de bières vides ici et là, c’est assez propre. « Tout le monde ici a quitté l’école, sauf Flavio, qui a créé le Grou­­pon suisse », dit Fall en ouvrant une boite de noix de maca­­da­­mia au choco­­lat. Le soir, les colo­­ca­­taires reçoivent des amis et écoutent de la musique, surtout du hip-hop. Ils commandent à dîner sur Post­­mates – ils appré­­cient surtout le sand­­wich au fromage grillé d’un bar du Mission District – ou bien ils se déplacent pour manger dans un restau­­rant de tacos situé à proxi­­mité. De temps en temps, ils orga­­nisent des soirées de pitching bour­­rés. « Les gens viennent de tout l’État pour ça », dit Fall. « Tout le monde peut présen­­ter son projet, mais il faut être bourré. » Récem­­ment, il s’est aussi mis aux brunchs et à manger sans gluten. Mais Fall travaille, avant toute chose. Il est desi­­gner pour Pivit, qui fait de la traque de reve­­nus et l’a trouvé sur LinkedIn, et il a travaillé pour Eaze, le Uber de la beuh. Fall se repose beau­­coup sur le réseau des adoles­­cents. « Si j’ai besoin de travail ou d’aide, il y a toujours quelqu’un », dit-il. « Tous ceux qui sont ici savent par quoi il faut passer pour arri­­ver ici, le fait de ne pas avoir fait demi tour pour être rentré chez eux atteste de leur téna­­cité et de la soli­­dité de la commu­­nauté. » La plupart béné­­fi­­cient du soutien de leurs parents, dont Fall, mais régu­­liè­­re­­ment, dit-il, « on entend parler de fugues. Un gamin, de 15 ou 16 ans peut-être, est venu ici pour un hacka­­thon et n’a pas pris de billet retour. Il vivait chez nous. Ses parents ont appelé l’un de mes colocs et on a dû le convaincre de rentrer chez lui. » Mais leur porte est ouverte. « Je veux que les gens sachent que cette commu­­nauté existe », dit-il. « On aime tout le monde. On est là. » Alors que je m’en vais, je réalise que je ne lui ai pas posé de ques­­tion sur ses finances. Est-il indé­­pen­­dant ? Veut-il que je lui apporte des snacks ? « Oh », dit-il, surpris. « J’aide ma mère à payer ses factures. J’ai fait le père Noël pour mes sœurs, cette année. C’est un senti­­ment génial. »

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Un carre­­four du Mission District
Crédits : DR

Comme des grands

De l’autre côté de la ville, dans un entre­­pôt du quar­­tier de South of Market, un soir de février, Ashu Desai, qui a quitté l’uni­­ver­­sité à 18 ans, fait de son mieux pour construire une réplique de son expé­­rience des dortoirs d’uni­­ver­­sité de la salle commune. Il a installé des cartes de poker sur de longues tables de travail et a truqué un projec­­teur de Super Smash Bros. Une douzaine de gosses jouent au poker et à des jeux de cartes de fantasy en buvant du soda. Si certains ados arrivent à San Fran­­sisco en ayant déjà en poche des appli­­ca­­tions géniales, la plupart arrivent avec pour seul bagage leur ambi­­tion et une foi aveugle dans le fait que cette indus­­trie floris­­sante va faire d’eux les outils dont elle a besoin. Desai a donc créé Make School, un programme d’étude en deux ans qui remplace l’uni­­ver­­sité. « Ce n’est pas qu’on n’a pas besoin d’édu­­ca­­tion, c’est juste que ce n’est pas de ce genre d’édu­­ca­­tion qu’on a besoin », dit Desai, qui a main­­te­­nant 22 ans. « Pour la première fois dans l’his­­toire de l’hu­­ma­­nité, des lycéens peuvent construire quelque chose qui n’im­­pres­­sionne pas que leurs pairs, mais aussi les adultes », dit Jeremy Ross­­man, le cofon­­da­­teur de Desai. « On est habi­­tué à ce que le lycéen soit subor­­donné à un élève d’uni­­ver­­sité, lui-même subor­­donné à un adulte. Mais la moitié des équipes victo­­rieuses dans les hacka­­thons sont diri­­gées par des lycéens. »

Sur un simple regard de son fils, le père est allé attendre dans la voiture.

Alors qu’il était encore au lycée, Desai a conçu un jeu pour iPhone qui s’est vendu à 50 000 exem­­plaires. « Qui se soucie encore d’un diplôme après ça ? » dit-il. Il s’est inscrit à UCLA mais il avait du mal à se concen­­trer, il ratait des cours et a fina­­le­­ment laissé tomber, au grand dam de ses parents horri­­fiés. « Mes parents viennent tous deux d’Inde et depuis que nous sommes tout petits leur objec­­tif pour nous, c’est HYPS », dit-il. « Harvard, Yale, Prin­­ce­­ton ou Stan­­ford. » Mais avec Ross­­man, son copain de lycée qui a aban­­donné le MIT, Desai a été accepté dans l’in­­cu­­ba­­teur Y Combi­­na­­tor. Ça a aidé au niveau des parents. « YC a été notre ticket pour lais­­ser tomber les études », dit Desai. « Ça donnait du crédit à la déci­­sion. » Aujourd’­­hui, grâce aux inves­­tis­­se­­ments d’An­­drees­­sen Horo­­witz et Tim Draper, Make School, offi­­ciel­­le­­ment lancée en septembre dernier, a déve­­loppé un cursus censé couvrir les besoins en compé­­tences des déve­­lop­­peurs de logi­­ciels. Les cours comprennent Version Control, Etiquette et Process in the Open Source Commu­­nity. La façon de postu­­ler au Y Combi­­na­­tor est ensei­­gnée en cours parti­­cu­­liers dans le hangar où Desai héberge les soirées jeux. Durant l’an­­née bêta, les élèves ont été héber­­gés dans une maison de Palo Alto, mais depuis septembre ils vivent à San Fran­­cisco même. Entre les deux années de cours, ils doivent effec­­tuer un stage de six mois. Ensei­­gner aux étudiants comment créer des appli­­ca­­tions s’est révélé être la partie facile, raconte Desai. Le vrai chal­­lenge est de réus­­sir à leur appor­­ter tout le reste de ce que l’uni­­ver­­sité apporte. « Comment les prépa­­rer socia­­le­­ment pour le monde réel ? » dit-il. « Comment leur apprendre à se faire un réseau de contacts, à pitcher leurs projets, à s’ex­­pri­­mer ? » Nutri­­tion et exer­­cice physique est un autre cours obli­­ga­­toire. Les étudiants de Make School ne paient rien au début, mais ils s’en­­gagent à payer plus tard. Desai estime que ses diplô­­més gagne­­ront envi­­ron 100 000 dollars par an dans les deux ans qui suivront leur diplôme, et 45 000 de plus pendant leur stage. L’école prélève un pour­­cen­­tage de ce total pour obte­­nir envi­­ron 80 000 dollars de chaque étudiant. « Mais on ne facture que si ça marche pour eux », dit Desai.

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Ashu Desai
Crédits : Make School

Masaku Bando, 20 ans, a rejoint l’école pendant l’an­­née bêta et alors qu’il était encore en cours, il a décro­­ché un job de rêve dans une star­­tup de navi­­ga­­tion sociale du nom de Papaly. Il n’est pas retourné au MIT. Un autre élève de la promo, Lynne Okada, 19 ans, me dit avoir du mal à imagi­­ner retour­­ner à l’école à l’uni­­ver­­sité de Santa Cruz : « La vie que je vis main­­te­­nant est telle­­ment plus amusante. » Un jeune homme est venu à la soirée jeux avec son père, qui a inspecté la salle du regard alors que tout le monde s’ins­­tal­­lait. Sur un simple regard de son fils, il est allé attendre dans la voiture.

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Zach Latta, de Yo, vit avec huit colo­­ca­­taires, dont trois autres adoles­­cents, dans le Castro District. Peu après la soirée Mission Control, je fais un saut à son vieil appar­­te­­ment victo­­rien, situé au-dessus d’un café et juste à côté du Castro Coun­­try Club, un centre commu­­nau­­taire LGBT. En comp­­tant le placard, il y a sept chambres. « C’est un placard qui coûte cher », dit Latta en me suggé­­rant de lire l’ar­­ticle que Busi­­ness Insi­­der a publié à ce propos. Latta porte un jean noir et un sweat zippé gris qui semble un peu grand pour sa carrure allon­­gée. Ayant grandi à L.A., il a appris le html en classe de troi­­sième et a toujours été un élève brillant. Il prenait des cours d’in­­for­­ma­­tique dans un collège commu­­nau­­taire local. À 13 ans, il se faisait de l’argent grâce à des contrats qu’il avait obtenu sur la plate­­forme de partage de code GitHub, et il ratait l’école pour parti­­ci­­per à des hacka­­thons. Un jour, quelques semaines seule­­ment après le début de son année de première, il a dit à ses parents qu’il voulait quit­­ter le lycée. Il a tenté les cours en ligne mais c’était trop facile. Il a commencé à parler de démé­­na­­ger à San Fran­­cisco. « On s’est dit : “Quoi ?” On ne connais­­sait aucun parent qui aurait laissé leurs enfants faire ça », dit Tanya Latta. « Et on lui a dit : “Ok, présente-nous le projet : Où habi­­te­­rais-tu ? À quoi ça ressem­­ble­­rait ?” »

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Zach Latta
Crédits : Michael Schmel­­ling

Latta connais­­sait déjà des dizaines d’ados de l’uni­­vers tech de San Fran­­cisco grâce aux hacka­­thons, aux groupes Face­­book de jeunes entre­­pre­­neurs et à l’en­­tre­­tien Y Combi­­na­­tor, et il savait où il habi­­te­­rait. Tanya a accepté de le lais­­ser faire un essai, du moment qu’il la lais­­sait l’ac­­com­­pa­­gner pour voir l’en­­droit. Ils s’y sont rendus et Tanya a rencon­­tré les futurs colo­­ca­­taires. « Certains des gars étaient plus âgés que lui, d’autres plus jeunes », dit-elle. « C’est comme une petite famille. » Elle l’a aidé à emmé­­na­­ger dans le nouvel appar­­te­­ment, que les rési­­dents appellent Castro House. Ce n’est qu’a­­près qu’il soit parti qu’elle a réalisé qu’il avait emporté presque toutes ses affaires. « C’était très, très dur de le lais­­ser partir », dit-elle. « Tout le long, on a pensé que ce serait tempo­­raire, mais main­­te­­nant il semble que ça ne le soit pas. Peut-être qu’il va passer un bon bout de temps là-bas. » Tanya est contente de voir son fils s’épa­­nouir dans son nouvel envi­­ron­­ne­­ment, « mais les autres parents posent des ques­­tions », dit-elle. « Comme : “Est-ce que c’est légal de le lais­­ser vivre tout seul ?” » Latta a passé et obtenu l’exa­­men d’équi­­va­­lence des lycées de Cali­­for­­nie, mais lui et ses parents se sont mis d’ac­­cord sur le fait qu’il était trop compliqué de deve­­nir offi­­ciel­­le­­ment éman­­cipé, aussi a-t-il juste démé­­nagé. « Si je veux faire le plus de choses possibles dans ma vie, il n’y a pas de meilleur moyen que de démé­­na­­ger à San Fran­­cisco et de faire mes trucs », dit Latta. « C’est génial d’avoir rencon­­tré cette commu­­nauté. C’est comme si on s’au­­to­­ri­­sait à oublier ce qu’on nous a toujours appris. »

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Aashna Mago
Crédits : Michael Schmel­­ling

Vers 21 h, le jour de ma visite, sa maison est calme et les jeunes entre­­pre­­neurs travaillent à leurs bureaux et dans le salon. Je m’as­­sieds dans la cuisine sur une chaise Ikea. Aashna Mago, 19 ans, qui vient de Newtown en Penn­­syl­­va­­nie, nous rejoint et s’as­­soit sur la table. Elle a emme­­nagé dans la Castro House en avril, après avoir quitté Stan­­ford pour travailler pour Rothen­­berg Ventures, une firme spécia­­li­­sée dans la réalité virtuelle. Là-bas, elle travaille avec un éven­­tail d’en­­tre­­prises, fait du codage et monte des vidéos pour créer des scènes de réalité virtuelle (VR). « Je dois me compor­­ter comme si je n’avais pas 19 ans », dit-elle. « L’autre jour après le travail, tout le monde est allé boire des verres. » Elle est rentrée chez elle (aux États-Unis, il faut avoir 21 ans pour ache­­ter ou consom­­mer de l’al­­cool). « Plus tôt cette semaine, on a eu un gros événe­­ment de VR, j’ai fait tout le trajet à pieds pour m’y rendre et c’était dans un bar. » Elle est à nouveau rentrée chez elle. « C’était un peu dur. » Mago dit qu’elle voudra proba­­ble­­ment retour­­ner à l’école. « Ce que je fais ne plaît pas trop à mes parents », dit-elle. « Au bout d’un moment, les défier est contre-produc­­tif… » « Je vois ce que tu veux dire », inter­­­vient Jona­­than Leung, colo­­ca­­taire de Mago et cofon­­da­­teur de la star­­tup Latta. Ce dernier acquiesce. Il m’em­­mène dans sa chambre, compo­­sée d’un lit super­­­posé au-dessus d’un centre de comman­­de­­ment pourvu de trois écrans d’or­­di­­na­­teur, qui sert de QG à sa star­­tup, hackEDU, qui travaille à mettre en place des clubs de codage dans les lycées du pays. Latta et Leung ont fondé leur société en août et ont assuré 130 000 dollars de fonds prove­­nant d’amis et d’une bourse de la fonda­­tion Logan. Max Wofford, le grand type qui est récem­­ment passé du pouf au mate­­las à mémoire de forme, a rencon­­tré Leung lors d’une retraite de déve­­lop­­peurs du nom de Hacker Para­­dise et a rejoint l’équipe en janvier, alors qu’il avait 18 ans. Dans leur chambre parta­­gée au bout du couloir, Leung et Wofford ont des lanternes en verre pleines de billets. L’une des choses à laquelle les trois garçons ont décidé de se consa­­crer est de respec­­ter leurs enga­­ge­­ments. Ils ont donc mis en place un MIT, un Most Impor­­tant Task (en anglais, liste des tâches par prio­­rité). « Comme par exemple faire le suivi avec un inves­­tis­­seur. Pour chaque minute de retard, on doit payer une péna­­lité de un dollar », explique Latta. « On veut vrai­­ment respec­­ter l’in­­té­­grité de chacun. On est allé à la banque et on a tous fait chan­­ger 300 dollars en billets de un. » Ce système a fonc­­tionné pendant envi­­ron un mois, mais les lanternes pleines de billets sont restées. Dehors, les garçons ont creed éé un mur plein de Post-it avec des objec­­tifs du type « 12 avril, 100 000 dollars » et un smiley avec des dollars à la place des yeux. Alors que la vie quoti­­dienne de Latta ressemble à celle de beau­­coup de jeunes ingé­­nieurs de la région de la baie de San Fran­­cisco (se réveiller en pensant codage, lire des livres de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel, essayer de faire le l’exer­­cice, démar­­cher les entre­­prises), il fait face à des défis singu­­liers. « Tous les clubs de gym dans lesquels je suis allé m’ont rejeté parce que je ne suis pas encore un adulte », dit Latta. Récem­­ment, il est allé en voir un à 6 h du matin, en tenue de sport, pour être rejeté une nouvelle fois. « L’autre jour, je suis allé à la banque pour ouvrir un compte parce qu’on fait une levée de fonds », dit-il, « mais je ne peux pas ouvrir de compte en banque. Je ne peux pas m’ins­­crire à la sécu­­rité sociale. » Alors qu’il parti­­ci­­pait à une compé­­ti­­tion de code à San Fran­­cisco, les orga­­ni­­sa­­teurs ne voulaient pas le lais­­ser quit­­ter seul l’im­­meuble car il est mineur. « Le voilà vivant tout seul à San Fran­­cisco », dit Tanya en riant, « qui m’ap­­pelle pour me dire : “Maman ils ne veulent pas me lais­­ser rentrer chez moi !” »

Inte­­ract

Derrière tout ce mouve­­ment, il y a l’argent. Ces ados n’opèrent pas à partir de rien, ils font partie d’un nouvel écosys­­tème de venture capi­­ta­­lists encore plus affa­­més. En février dernier, certains VC les ont emme­­nés skier. ulyces-realteens-13 Pendant un séjour de quatre jours extrê­­me­­ment coûteux près du lac Tahoe, baptisé Inte­­ract, les parte­­naires d’un groupe de firmes puis­­santes ont orga­­nisé des dîners privés et des tours en bateau pour une centaine de jeunes entre­­pre­­neurs vrai­­ment spéciaux (moyenne d’âge, 21 ans). Ils travaillaient dans le lobby de l’hô­­tel Base­­camp, un complexe ressem­­blant à un plateau de tour­­nage de Wes Ander­­son avec des murs en bois recy­­clé, des lampes de camping rétro et une salle pour dormir, avec une tente et un faux feu de camp près du mur. Ils ont emmené les jeunes faire de longues marches le long de la plage pour discu­­ter de finan­­ce­­ment de star­­tup. Ils tentaient de parler de redi­­men­­sion­­ne­­ment de socié­­tés entre deux montées en télé­­phé­­rique. Inte­­ract a commencé il y a deux ans. À la base, c’était un simple rassem­­ble­­ment de jeunes entre­­pre­­neurs à la confé­­rence tech SXSW. Inven­­tée par Maran Nelson, 23 ans, cofon­­da­­trice d’une star­­tup d’as­­sis­­tants virtuels du nom de Clara, le rassem­­ble­­ment a rapi­­de­­ment attiré des spon­­so­­rings d’in­­ves­­tis­­seurs et en 2015, il est devenu une retraite indé­­pen­­dante. Les ados de Tahoe, dont beau­­coup se trou­­vaient à la soirée Mission Control le soir précé­dent, sont restés évasifs avec les inves­­tis­­seurs. Ils n’étaient pas sûrs de vouloir parler finan­­ce­­ment mais étaient certains d’être ravis d’ap­­prendre à se connaître en skiant et en faisant de bons repas. Au moins un des ados présents a appris à ouvrir sa première bouteille de cham­­pagne. À Tahoe, Julie Deroche, direc­­trice des recru­­te­­ments univer­­si­­taires chez Grey­­lock Part­­ners, a passé du temps avec Conrad Kramer, l’un des bour­­siers Thiel les plus brillants. « Quand on rencontre des gens comme Conrad, il faut savoir rester proche d’eux », me dit-elle. Kramer semble partagé sur cette cour qui lui est faite et dit que lui et ses cofon­­da­­teurs ne sont pas encore prêts à parler à des inves­­tis­­seurs.

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Deepak Jeevan Kumar
Crédits : DR

Pendant Inte­­ract, Deepak Jeevan Kumar, l’un des diri­­geants de Gene­­ral Cata­­lyst Part­­ners, a animé des sessions pour encou­­ra­­ger les parti­­ci­­pants à travailler dans des entre­­prises du secteur qui sont moins sexy, comme celles qui donnent dans le cloud compu­­ting, mais qui d’après lui ont besoin d’idées neuves. « Je résu­­me­­rais ça par le fait que la curio­­sité intel­­lec­­tuelle des êtres humains dimi­­nue avec l’âge », me dit-il. « La curio­­sité intel­­lec­­tuelle est liée à l’ima­­gi­­na­­tion et à la capa­­cité à prendre des risques. Ajou­­tez à cela le fait que l’ex­­pé­­rience compte de moins en moins pour deve­­nir entre­­pre­­neur dans l’in­­dus­­trie. La seule barrière qui se dres­­sait encore entre les jeunes et l’en­­tre­­pre­­neu­­riat était le manque d’ex­­pé­­rience. Aujourd’­­hui, l’ex­­pé­­rience est un handi­­cap. » Quand je demande à Kumar quel est son âge, il plai­­sante en disant qu’il se sent l’âme d’un jeune de 15 ans. Il a l’air d’avoir la tren­­taine. Il y a quelque chose d’étrange dans la féti­­chi­­sa­­tion de ces ados talen­­tueux, dans l’éner­­gie que les inves­­tis­­seurs sont prêts à déployer pour se les appro­­prier ainsi que dans leur scep­­ti­­cisme face aux gens de plus de 25 ans, surtout quand on sait que la plupart des plus grosses star­­tups d’aujourd’­­hui – Uber, WhatsApp, Slack – ont été fondées par des adultes. Même les ados trouvent cela un peu bizarre. « Je veux que les gens m’ap­­pré­­cient pour mon mérite, pas pour mon âge », dit Latta. « J’ai presque l’im­­pres­­sion que mon âge peut décon­­cen­­trer. Je mens souvent à ce propos. » Mais il admet parfois « jouer la carte de l’âge ». Kris­­tina Varshavs­­kaya, qui a emmé­­nagé à San Fran­­cisco il y a quatre ans, à l’âge de 17 ans, essaye d’évi­­ter la ques­­tion de l’âge en géné­­ral. Elle ne voulait pas parti­­cu­­liè­­re­­ment être une ado entre­­pre­­neure. Quit­­ter son lycée dans le New Jersey était une déci­­sion prag­­ma­­tique. « Les gens que je rencon­­trais à l’époque me trou­­vait intré­­pide, mais le lycée ne se passait pas bien, je m’inquié­­tais d’in­­té­­grer une bonne univer­­sité et je ne savais pas comment j’al­­lais finan­­cer mes études », dit Varshavs­­kaya. Sa grande sœur vivait déjà à San Fran­­cisco et elle a monté Wanelo, un réseau de shop­­ping en ligne pour lequel elle a demandé de l’aide à Varshavs­­kaya. « Je me suis dit : “Oh mon Dieu, je vais enfin pour­­voir faire quelque chose de ma vie.” » dit-elle. Ses parents, scep­­tiques à la base, l’ont soute­­nue. Pendant huit mois, Varshavs­­kaya a dormi dans la pende­­rie de sa sœur dans le quar­­tier de Mission, et elle a travaillé sur presque tous les aspects de la nouvelle entre­­prise. Quand Wanelo a réussi à lever plusieurs millions de dollars lors d’un premier tour de table, Varshavs­­kaya s’est instal­­lée dans son propre appar­­te­­ment. La société avait besoin d’une appli­­ca­­tion iPhone, aussi Varshavs­­kaya, qui avait créé des sites web étant petite, a appris toute seule à en conce­­voir une. Ça a été un énorme succès. En 2013, Wanelo a été valo­­ri­­sée à plus de 100 millions de dollars. Mais il y a eu des défis. « Quand j’avais 17 ans, personne ne me prenait au sérieux. La plupart des gens n’avaient aucune consi­­dé­­ra­­tion pour moi, même pas pour l’en­­tre­­prise », dit-elle. « C’était dur de se faire des amis à cause de ça, et aussi parce que je ne pouvais pas entrer dans les bars. » Elle connaît le groupe des ados de la tech, mais elle a aussi son propre groupe d’amis en dehors de ce milieu. « Je rencontre beau­­coup de gens qui vont soit féti­­chi­­ser tout ça, soit le déni­­grer. Ce féti­­chisme est bizarre », dit Varshavs­­kaya. « Le groupe de jeunes mecs, là. Beau­­coup d’entre eux sont trai­­tés comme des dieux, des sorciers ou des héros, et tout ce qu’at­­tendent les inves­­tis­­seurs c’est leur prochain tour de magie, mais ils ne font rien de si fabu­­leux. Ils sont juste très jeunes. Je m’in­­clus là dedans. » À mesure que Wanelo a grossi, Varshavs­­kaya est deve­­nue un talent recher­­ché. Aujourd’­­hui, à 21 ans, elle est desi­­gner de produit chez Face­­book, un job convoité. « Je suis le chef d’un jeune diplômé. Un desi­­gner qui sort de l’uni­­ver­­sité », dit-elle. « Ce qui est marrant parce que je suis plus jeune que lui de plusieurs années et que je ne suis jamais allée à l’uni­­ver­­sité. »

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Kris­­tina Varshavs­­kaya
Crédits : Kris­­tina Varshavs­­kaya/Face­­book

Ryan Orbuch ne s’est pas vrai­­ment enfui de chez lui, mais ça n’est pas passé loin. Large d’épaule, un franc sourire aux lèvres, le jeune homme de 18 ans ressemble à une star locale de foot­­ball améri­­cain. Orbuch a grandi à Boul­­der et il a l’âme d’un entre­­pre­­neur depuis le CE2, à l’époque où il s’est lancé dans le busi­­ness du jardi­­nage et dans son propre petit jour­­nal, The Crest View Times. « Ensuite, je suis passé par ma phase stand de limo­­nade », dit-il. En 5e, il avait déjà débridé son iPhone et se fami­­lia­­ri­­sait avec iOS. Avec un copain, il a lancé sa première appli­­ca­­tion en 2013, un outil de produc­­ti­­vité du nom de Finish. Il avait 16 ans. L’ap­­pli­­ca­­tion est rapi­­de­­ment deve­­nue numéro 1 des ventes dans sa caté­­go­­rie sur l’App Store, et elle a même fini par rempor­­ter un Apple Design Award. On a parlé de lui dans le New York Times et TEDxTeen. Orbuch n’est passé ni par Stan­­ford, ni par la bourse Thiel. Son appli­­ca­­tion n’a même pas eu de franc succès passé le boom de départ. Mais il a quand même eu le temps de se faire pas mal d’argent et de gagner énor­­mé­­ment de confiance en lui. Peut-être n’avait-il pas assez de bonnes notes, mais il avait créé quelque chose. Il a entendu parler d’In­­te­­ract alors qu’il était au collège. C’était la première fois que l’évé­­ne­­ment était orga­­nisé dans le cadre du SXSW et il a demandé à sa mère s’il pouvait y aller. Elle a dit non, parce qu’il ne travaillait pas assez bien à l’école, mais il s’est quand même acheté un billet pour Austin, au Texas. Nelson, l’or­­ga­­ni­­sa­­teur de l’évé­­ne­­ment, a reçu un appel de sa mère. Un an et quelques plus tard, Orbuch s’est rendu à San Fran­­cisco pour une confé­­rence orga­­ni­­sée par la fonda­­tion Thiel. « Mon monde a explosé quand je suis venu pour la première fois », dit-il. À 17 ans, il a sauté le pas. À ce stade, ses parents restaient prudents mais le soute­­naient. Aujourd’­­hui, Orbuch vit avec un autre adoles­cent entre­­pre­­neur dans un appar­­te­­ment de l’Em­­bar­­ca­­dero, avec une vue sur toute la baie et une chemi­­née de presque trois mètres de long dans le lobby de l’im­­meuble. L’ap­­par­­te­­ment est jonché de meubles Ikea qui n’ont pas encore été assem­­blés et comporte aussi deux mate­­las gonflables pour les amis de passage. Dans le frigo, il y a des bois­­sons au gingembre et de la viande froide. « On commence à avoir de la nour­­ri­­ture d’adultes », dit Orbuch. « T’as déjà goûté Soylent ? »

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Ryan Orbuch
Crédits : Ryan Orbuch/Face­­book

Pour Orbuch, ça a plus de sens de monter une entre­­prise pendant qu’il est adoles­cent que plus tard dans sa vie. « Les gens disent toujours : “Tu es très jeune pour prendre autant de risque.” Moi j’hal­­lu­­cine quand les gens montent des socié­­tés à 30 ans ! » dit-il. « Si je me plante, Je rentre chez ma mère et je vais à l’uni­­ver­­sité. Le pire qui peut arri­­ver reste très rela­­tif. » Il n’est plus vrai­­ment en contact avec ses anciens amis – « Je me sens un peu coupable, et en même temps non » –, même s’il a récem­­ment essayé de s’in­­tro­­duire sur le campus d’un lycée local afin de poser des ques­­tions aux élèves dans le cadre de recherches de terrain pour sa société. « J’ai appris que si tu veux t’in­­tro­­duire dans un lycée, il te faut une carte des lieux pour savoir où se trouve la café­­té­­ria afin de ne pas avoir l’air suspect », dit-il. Aujourd’­­hui, en tant que cofon­­da­­teur de Volley, une star­­tup d’ap­­pren­­tis­­sage sur mobile, Orbuch fait face à toutes sortes de respon­­sa­­bi­­li­­tés auxquelles il ne s’at­­ten­­dait pas en démé­­na­­geant ici. « Tu savais qu’il faut faire assu­­rer ses bureaux ? Et l’as­­su­­rance santé ? Je n’étais jamais allé chez le méde­­cin sans mes parents avant », dit-il. « Tous ces trucs d’adulte arrivent beau­­coup trop vite. » Mais il s’en sort. « Zene­­fits, c’est génial », ajoute-t-il. Sur son balcon, on installe deux chaises de bureaux. Orbuch pointe du doigt des palmiers et l’im­­meuble Mozilla. Il regarde les bateaux et dit qu’il ne comprend pas pourquoi ses voisins gardent une mangeoire pour coli­­bris. Il s’est bien amusé à Inte­­ract cette année, mais il s’inquiète parfois de la taille, si petite, du monde dans lequel il évolue. « Il y a un truc qui m’em­­bête, c’est le côté insu­­laire de la tech, ça limite », dit-il. « En gros, c’est presque unique­­ment des mecs blancs. C’est une fausse bulle avec beau­­coup d’argent et on s’en contente. » Il envi­­sage de se rendre à un événe­­ment de rencontres géré par l’un de ses amis appelé Tea with Stran­­gers (« un thé avec des incon­­nus »). « Je ne connais personne qui ne soit pas dans la tech. Parfois je me demande s’il y a des gens en dehors. Des filles, peut-être ? Comment on les trouve ? » [Certains des jeunes entre­­pre­­neurs qui ont parti­­cipé au séjour Inte­­ract du lac Tahoe à l’hi­­ver dernier ont payé eux-mêmes une partie de leurs frais de voyage.]


Traduit par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Real Teens of Sili­­con Valley », paru dans Cali­­for­­nia Sunday Maga­­zine. Couver­­ture : Certains des ados de la tech, par Michael Schmel­­ling.
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