par j_anglemort | 0 min | 11 octobre 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Chaos reigns

Rad est le fils d’im­­mi­­grants iraniens. Il n’a pas toujours voulu travailler dans la tech. Lorsqu’il était ado et qu’il étudiait au lycée privé de Milken Commu­­nity, il écri­­vait et chan­­tait des morceaux jazz-pop, qu’il jouait au Roxy et au Whisky a Go Go. Il a failli être signé en label, mais ses parents ne lui ont pas donné la permis­­sion. « Ils pensaient que j’étais trop jeune et que je tombe­­rais dans la drogue », dit Rad. Sans comp­­ter qu’ils voulaient qu’il fasse fortune. Il a fondé une société de messa­­ge­­rie mobile à 18 ans et s’est inscrit à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie du Sud avant de décro­­cher un job chez Adly, une plate­­forme de gestion de réseaux sociaux pour célé­­bri­­tés. Elle lui a servi de trem­­plin pour Tinder. C’est là que le mythe fonda­­teur de Tinder devient confus. Malgré sa courte histoire, il n’y a pas grand-chose qui mette tout le monde d’ac­­cord, même quand il s’agit simple­­ment de savoir qui l’a fondée ou qui la dirige. En 2010, le vice-président du dépar­­te­­ment mobile d’IAC, Dinesh Moorjani, a créé un incu­­ba­­teur appelé Hatch Labs, financé par deux inves­­tis­­seurs : Xtreme Labs et IAC – ces derniers ont investi davan­­tage et Hatch s’est installé dans leurs bureaux. Sean Rad a rejoint l’in­­cu­­ba­­teur pour monter des star­­tups de fidé­­li­­sa­­tion client, et Moorjani l’a mis en binôme avec Joe Munoz, un déve­­lop­­peur talen­­tueux. Ils ont lancé Cardify, une app de fidé­­li­­sa­­tion qui récom­­pen­­sait les utili­­sa­­teurs swipant des cartes. L’équipe s’est agran­­die : Chris Gulc­­zynski et Jona­­than Badeen les ont rejoints, et Whit­­ney Wolfe a pris en charge le marke­­ting. Ils ont lancé l’ap­­pli­­ca­­tion lors de la confé­­rence TechC­­runch de mai 2012. L’app ne parve­­nant pas à être approu­­vée sur l’Apple Store, Rad et Munoz ont passé le temps en fabriquant une autre appli­­ca­­tion. Elle s’ap­­pe­­lait Match­­box et elle a gagné le premier prix lors d’un hacka­­thon orga­­nisé à Hatch Labs trois mois plus tôt. Moorjani a conseillé à ses jeunes entre­­pre­­neurs, qui formaient à ce moment-là une équipe soudée, de se foca­­li­­ser sur Match­­box.

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Mateen, Wolfe et Rad
Crédits : Insta­­gram

Rad a fait venir son meilleur ami, Justin Mateen – fils d’un magnat de l’im­­mo­­bi­­lier et roi de la teuf profes­­sion­­nel – pour l’ai­­der à marke­­ter le produit. Certains de ceux qui les connais­­saient à l’époque décrivent Mateen comme le mec cool de la bande, celui qui connais­­sait toutes les célé­­bri­­tés. Il faisait forte impres­­sion sur le timide Sean Rad (en compa­­rai­­son), qui s’oc­­cu­­pait davan­­tage du busi­­ness. Pour disso­­cier la marque de Match, le site de rencontre possédé par IAC qui s’adresse à un public plus âgé, ils ont changé le nom en Tinder­­box, puis juste Tinder. Ils ont construit la première version de l’app en 23 jours durant l’été 2012 et l’ont lancée sur les app stores en août. Mateen a spammé 300 de ses amis de l’uni­­ver­­sité de la Cali­­for­­nie du Sud en une nuit. Wolfe, qui travaillait avec Mateen et avec lequel elle a fini par sortir, est allée présen­­ter l’app dans toutes les soro­­ri­­tés. Elle montait sur une table et disait à l’as­­sis­­tance que tous les mecs canons l’uti­­li­­saient… après quoi elle filait dans les frater­­ni­­tés et leur disait que toutes les filles s’étaient inscrites. Les rencontres en ligne étaient déjà répan­­dues à l’époque, mais les sites étaient géné­­ra­­le­­ment conçus pour des personnes plus âgées cher­­chant des rela­­tions sérieuses. L’âge moyen des utili­­sa­­teurs d’un site comme eHar­­mony, qui doivent remplir un ques­­tion­­naire de compa­­ti­­bi­­lité de 200 ques­­tions pour s’en­­re­­gis­­trer, tourne autour de la quaran­­taine. En d’autres termes, le coup de génie des fonda­­teurs de Tinder a été de commen­­cer par les filles les plus en vue de l’USC et de convaincre les étudiants sédui­­sants et sexuel­­le­­ment actifs qu’ils avaient besoin de cette app de dating. Tinder a décollé. Ils ont tota­­lisé plus d’un million de matchs en moins de deux mois. En interne, les aven­­tures étaient communes au bureau, tout comme les sorties en boîte. Il n’est pas surpre­­nant que les choses soient deve­­nues rapi­­de­­ment chao­­tiques. D’après Wolfe, Rad a dit à l’équipe des débuts qu’ils étaient tous cofon­­da­­teurs, promet­­tant aux gens qu’ils rece­­vraient des parts équi­­tables et lais­­sant entendre qu’il ferait de l’en­­tre­­prise une entité indé­­pen­­dante. Beau­­coup de ceux qui ont travaillé avec Rad à l’époque sont fâchés avec lui. Un tel désordre est quasi­­ment inévi­­table quand une star­­tup rencontre autant de succès, aussi rapi­­de­­ment, surtout lorsqu’elle se consti­­tue d’une équipe jeune et soudée. Mark Zucker­­berg a eu les jumeaux Wink­­le­­voss, et Evan Spie­­gel de Snap­­chat a eu Reggie Brown, qui disait aussi être cofon­­da­­teur. Les deux affaires se sont réglées devant les tribu­­naux.

La rela­­tion de Wolfe et Mateen a commencé à se désa­­gré­­ger à l’au­­tomne 2013.

Certains des premiers membres de l’équipe de Tinder disent qu’ils se sentent privés de stock options. D’autres disent que les problèmes au bureau – parti­­cu­­liè­­re­­ment autour des femmes – étaient systé­­ma­­tiques. Le cofon­­da­­teur de Tinder Gulc­­zynski, qui est aujourd’­­hui à la tête d’un concur­rent, raconte que sa petite amie, qui était à l’époque vice-prési­­dente du dépar­­te­­ment design de Tinder, était trai­­tée avec mépris. « Elle voulait assis­­ter aux réunions produit et Sean lui disait : “Nan, tu peux pas venir. Pas de filles.” Je me rappelle aussi que lorsqu’elle a été enga­­gée, il a dit : “Oh, on a une nouvelle maman au bureau. Tu vas pouvoir nous faire des gâteaux.” » La tension grim­­pait sérieu­­se­­ment. « Tous les jours il y avait des pleurs, des cris et des engueu­­lades », dit Gulc­­zynski. D’autres employés de Tinder nient avoir entendu Rad faire des commen­­taires dépla­­cés de ce genre. Alexan­­dra Dworsky, qui travaillait à l’époque au recru­­te­­ment, affirme que « lorsqu’il manquait des femmes dans les réunions, Sean nous appe­­lait, moi et d’autres employées, pour que nous les rejoi­­gnions et que nous leur donnions notre avis ». La rela­­tion de Wolfe et Mateen a commencé à se désa­­gré­­ger à l’au­­tomne 2013. Ils se dispu­­taient constam­­ment au bureau. Leur histoire est restée tumul­­tueuse jusqu’en avril 2014, où les choses ont dégé­­néré lors d’une fête orga­­ni­­sée par Tinder à Malibu. Mateen a envoyé par la suite un message à Wolfe, visi­­ble­­ment inquiet qu’elle ne voie quelqu’un d’autre : « Tu préfères un connard musul­­man sans avenir à la réus­­site sociale », lui a-t-il écrit. Puis : « Si on ne peut plus se suppor­­ter et que ça commence à trop affec­­ter mon travail, la consé­quence c’est que tu seras virée et c’est pas de ma faute. » « C’est un fait. » « Tu l’as toujours su. » Wolfe a trans­­mis les messages à Rad en lui deman­­dant de servir de média­­teur. (Tous ces messages ont été révé­­lés lors du procès qui a suivi, dans lequel Rad était accusé d’avoir contraint Wolfe à démis­­sion­­ner.) « Envoie-moi un email tout de suite pour me dire que tu démis­­sionnes », a écrit Rad après que Wolfe a évoqué la possi­­bi­­lité de démis­­sion­­ner. « Conti­­nuer à t’em­­ployer n’est plus une option à ce stade. » Dans une autre série d’emails, Wolfe expri­­mait son inquié­­tude quant à ses parts dans l’en­­tre­­prise. Rad lui a écrit : « Tu restes l’une des cofon­­da­­trices, idiote » Suivi de : « Et je t’ai dit que tu le reste­­rais même si tu bossais chez FB. » Wolfe a intenté un procès à l’en­­tre­­prise pour harcè­­le­­ment sexuel, et Tinder a dû s’ac­quit­­ter d’une somme d’en­­vi­­ron deux millions de dollars dans le cadre d’une conci­­lia­­tion. Mateen a été viré, et des captures d’écran de ses messages bileux à l’adresse de Wolfe ont large­­ment circulé sur la Toile. Peu de temps après, Rad a été relevé de ses fonc­­tions de CEO mais il est resté président. Parfois, il dit qu’il a été viré ; d’autres fois il dit que c’était simple­­ment une pause. « Ça a presque été un rite de passage », explique-t-il. « C’était un peu comme lorsque après avoir rompu avec quelqu’un, on réalise combien on l’ai­­mait. »

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Pour concur­­ren­­cer Tinder, Wolfe a créé Bumble
Crédits : Bumble

Diller et les autres gardiens de l’en­­tre­­prise ont briè­­ve­­ment tenté de mettre le navire entre les mains d’un adulte. Ils ont engagé un CEO plus tradi­­tion­­nel, Chris Payne, qui avait été cadre supé­­rieur chez eBay, Amazon et Micro­­soft. Malgré sa rétro­­gra­­da­­tion, Rad traî­­nait toujours au bureau. Payne, qui ne s’est jamais installé dans les bureaux de la société à L.A., n’a pas tardé à partir. « Il a été CEO pendant cinq mois, mais les trois premiers ne comptent pas car on apprend les ficelles. Donc seule­­ment deux mois, en vrai », dit Rad. « Il ne s’in­­té­­grait pas à notre culture. » La raison exacte pour laquelle Payne a été viré reste quelque peu mysté­­rieuse – même pour Payne, d’après une source proche de lui (il n’a pas souhaité commen­­ter lui-même l’af­­faire). Payne voulait se foca­­li­­ser sur l’ana­­lyse de données et la moné­­ti­­sa­­tion. Mais Rad galva­­ni­­sait ses employés et faisait pres­­sion contre les efforts de Payne. Il a fini par l’em­­por­­ter. D’après ceux qui ont travaillé avec lui, Sean Rad a un regard aiguisé pour tout ce qui concerne le produit et le design, il se peut donc que malgré tous ses écarts, il soit le CEO dont Tinder a besoin. L’en­­tre­­prise a construit son image de marque autour du sexe, de la jeunesse et de l’éner­­gie, ainsi qu’une dimen­­sion de trans­­gres­­sion qui fait défaut aux sites de rencontres habi­­tuels. Il y a encore de l’amer­­tume au bureau à propos de Wolfe, qui a débau­­ché Gulc­­zynski pour fonder Bumble, une app de dating simi­­laire à Tinder dans laquelle seules les femmes peuvent démar­­rer les conver­­sa­­tions. Gulc­­zynski dit sur le ton de l’iro­­nie que Rad a « créé son propre concur­rent ». « Au bureau, quand on parle du b-word, on ne parle pas de “bitch” mais de Bumble », m’a confié un employé de Tinder. Rad en rajoute sur Wolfe. « Si vous pronon­­cez son nom au bureau – celui de celle-dont-on-ne-doit-pas-pronon­­cer-le-nom –, tout le monde grince des dents, genre : “Grr, j’ai envie de la tuer.” »

Smart matching

Toutes les géné­­ra­­tions paniquent quand il est ques­­tion du sexe chez les jeunes. Leur façon de le pratiquer. La raison pour laquelle ils le pratiquent. La fréquence à laquelle ils le pratiquent. Et Tinder est la dernière raison en date de s’alar­­mer. Il y a quelque chose de déran­­geant dans le fait de savoir que des millions de jeunes gens trouvent des parte­­naires en se basant sur quelques portraits d’eux. Mais pourquoi s’alar­­mer ? Est-ce que parce qu’un site demande de remplir un ques­­tion­­naire inter­­­mi­­nable qu’il assure de trou­­ver un meilleur petit ami ? Pour l’équipe de Tinder, la popu­­la­­rité des rencontres basées sur des portraits signi­­fie juste que nous sommes plus doués pour parler de nous en images qu’a­­vec des mots. « L’édu­­ca­­tion, les valeurs, le milieu d’où l’on vient, l’eth­­ni­­cité, la person­­na­­li­­té… nous sommes très doués pour comprendre tout cela à partir de photos », dit le vice-président du dépar­­te­­ment tech­­no­­lo­­gique de Tinder, Dan Gould. « Bien plus qu’a­­vec des listes de ques­­tions. »

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Dan Gould et Brian Norgard, deux recrues de taille pour Tinder
Crédits : Star­­tup daily

Cet après-midi là dans les bureaux de Tinder, l’équipe est en train de parler de tests qu’ils ont effec­­tués sur la proba­­bi­­lité pour que les gens swipent à droite en fonc­­tion de diffé­­rentes variables (par exemple, si quelqu’un se décrit comme « fémi­­niste », quelles sont les proba­­bi­­li­­tés pour qu’une personne swipe vers la droite ?). Badeen, qui est aujourd’­­hui vice-président du dépar­­te­­ment produit, porte une Apple watch, un polo et un blazer en tissu seer­­su­­cker. Il sirote une Redbull sans sucre. C’est un petit homme à la voix éton­­nam­­ment grave, qui a quitté son Kansas natal pour Los Angeles afin de deve­­nir acteur. « J’étais à l’ar­­rière-plan dans La Rupture. » Badeen a commencé à faire du web design pour L.A. Casting avant d’at­­ter­­rir chez Hatch, où il a inventé la fonc­­tion swipe de Tinder. « Je me suis réveillé un matin avec l’idée du swipe », dit-il. « Ça s’est précisé sous la douche. C’est là que je l’ai mimé pour la première fois. » D’après Badeen, l’objec­­tif est que les utili­­sa­­teurs oublient la personne sur laquelle ils ont swipé en trois secondes. Mais pas Tinder. L’ap­­pli­­ca­­tion étudie qui les membres swipent et avec qui ils matchent. Ils parlent ensuite de la « réac­­ti­­va­­tion ». Les utili­­sa­­teurs les plus jeunes dispa­­raissent pendant quelques semaines avant de réac­­ti­­ver leur compte et de recom­­men­­cer à swiper. Les utili­­sa­­teurs plus vieux passent plus de temps à regar­­der les profils et ont tendance à dispa­­raître plusieurs mois avant de réac­­ti­­ver leur compte. L’uti­­li­­sa­­teur moyen passe une heure par jour sur Tinder, dit Gould. Rad avoue pour sa part qu’il est accro et qu’il passe un nombre d’heures incal­­cu­­lables à swiper. D’un endroit à l’autre, les compor­­te­­ments diffèrent. D’un quar­­tier à l’autre d’une ville, les gens se comportent diffé­­rem­­ment et matchent moins natu­­rel­­le­­ment entre eux. « Les gens ont tendance à être assor­­tis selon leur posi­­tion géogra­­phique », pour­­suit Gould. Mais lorsqu’ils voyagent, leur compor­­te­­ment change du tout au tout. « On sait tout du compor­­te­­ment d’une personne », dit Gould, « et puis elle change d’en­­droit et elle se met à agir tota­­le­­ment diffé­­rem­­ment. » Gould, dont les cheveux sont légè­­re­­ment plus décoif­­fés et les vête­­ments légè­­re­­ment plus larges que ceux de Rad et Badeen, est chargé d’ajus­­ter l’al­­go­­rithme. Ce qui veut dire que les matches n’ar­­rivent pas unique­­ment par chance. Tinder décide de la personne que vous allez voir après. Et avec les milliards de matchs, ils disposent d’une mine d’or de données. « Nous sommes proba­­ble­­ment l’un des plus grands moteurs de recom­­man­­da­­tion du monde », dit Rad. tinder-appAu début, me dit Gould, l’app avait une élite des « 1 % qui matchent », des utili­­sa­­teurs avec des tonnes de matchs de qui personne n’ar­­ri­­vait à la cheville. Tinder a décidé de renver­­ser la tendance en montrant ces profils moins fréquem­­ment, surtout aux utili­­sa­­teurs qui ne font pas partie du 1 %. À présent, les utili­­sa­­teurs qui provoquent beau­­coup de swipes à droite (oui) sont progres­­si­­ve­­ment montrés à moins de gens, et ceux qui provoquent beau­­coup de swipes à gauche (non) sont progres­­si­­ve­­ment montrés à plus de gens. « C’est ce que j’ap­­pelle la taxa­­tion progres­­sive : la redis­­tri­­bu­­tion des matchs. Ce n’est pas vrai­­ment à nous de le faire, mais on met notre grain de sel », explique Gould. « Ça me semble être la bonne chose à faire. » C’est ce que l’en­­tre­­prise appelle le « smart matching » : ils apportent un peu de justice au monde du dating en équi­­li­­brant le terrain de jeu et en s’as­­su­­rant que les membres les moins suscep­­tibles d’avoir des matchs en auront quand même. « La lutte fait partie inté­­grante de la condi­­tion humaine. Si vous ne voyez rien d’autre que des mannequins Victo­­ria’s Secret, aucune ne sortira du lot », dit Badeen. « Mais en intro­­dui­­sant des gens qui ne collent pas avec vos goûts, ceux qui y corres­­pondent ressortent davan­­tage. » Ils ont égale­­ment changé le système pour les mauvais joueurs en limi­­tant le nombre de swipes par jour. « Il y avait des types qui swipaient à droite sur tout le monde et n’en­­ga­­geaient pas la conver­­sa­­tion ensuite, donc nous avons ajouté une limite pour détec­­ter les gens qui ne jouent pas le jeu », dit Gould. « Cela m’a surpris, mais les gens sont très malins. Ils jouent avec ce qu’on leur donne. Pendant les premiers jours, ils conti­­nuaient à se compor­­ter comme ça jusqu’à atteindre la limite. Et après ça ils ont commencé à s’adap­­ter. Lorsque ça a été le cas, les conver­­sa­­tions ont commencé à être plus longues. » Gould et Badeen voient ces inter­­­ven­­tions comme des obli­­ga­­tions morales. « Ça fait peur de savoir à quel point ça affecte la vie des gens », dit Badeen. « J’es­­saie de ne pas y penser sinon je devien­­drais fou. On en est au point où nous avons une respon­­sa­­bi­­lité sociale envers le monde car nous avons le pouvoir de l’in­­fluen­­cer. » seanrad_0107Gould fait écho à ce senti­­ment : « C’est simple, les archi­­tectes conçoivent des bâti­­ments qui orga­­nisent la façon dont les gens vivent. Les urba­­nistes orga­­nisent les routes et les villes. En tant que concep­­teurs d’un système qui aide les gens à se rencon­­trer, nous avons la respon­­sa­­bi­­lité de façon­­ner ce contexte. Nous sommes respon­­sables d’un pour­­cen­­tage impor­­tant des mariages qui ont lieu sur cette planète chaque année. C’est un honneur et une grande respon­­sa­­bi­­lité. » Rad dit qu’il parle à une dizaine d’uti­­li­­sa­­teurs de Tinder tous les jours pour comprendre leurs expé­­riences. « J’en­­tends à chaque fois les histoires de gens dont Tinder a changé la vie, et je ne m’en lasse pas », dit-il. « Insta­­gram diver­­tit les gens. Tinder c’est autre chose, c’est beau­­coup plus gros. Vous imagi­­nez la vie sans votre parte­­naire ? C’est fonda­­men­­ta­­le­­ment diffé­rent. » Rad peut avoir l’air gnan­­gnan quand il parle de l’app. « Nous sommes ce qu’é­­tait le rock ‘n’ roll à l’époque », dit-il. « Le rock incar­­nait la liberté, aujourd’­­hui c’est Tinder. Cela permet d’échap­­per à la façon conven­­tion­­nelle dont se forment les rela­­tions et de suivre vos désirs. » Il recon­­naît que pour le moment, Tinder provoque la méfiance de beau­­coup. « Mais dans 20 ans », dit-il, « ce sera simple­­ment la façon dont les gens se rencontrent. »

Happy

Sean Rad est de retour à la tête de Tinder et il s’est assagi – ce serait offi­­cieu­­se­­ment aussi le cas de Justin Mateen. Sean Rad dit que Mateen est son roc, et il porte des brace­­lets sur lesquels ont peut lire FORCE et CONCENTRATION que ce dernier lui a offert. Ils se parlent tous les jours au télé­­phone. Je suis allée dîner avec le duo. Tous les deux commandent d’énormes makis au thon épicé avec des assiettes de tempura à côté. Mateen porte un sweat-shirt gris trop grand et une barbe de trois jours encadre son visage encore juvé­­nile. Il dit être folle­­ment épris de sa nouvelle petite amie, qu’il a rencon­­trée sur Tinder. Il me montre une photo d’elle – elle est blonde et très jolie. Sur une photo, le couple pose aux côtés de Mick Jagger. Depuis qu’il a quitté Tinder, il a investi dans l’im­­mo­­bi­­lier et dans des star­­tups. Assis face à moi, il semble pudique et mal à l’aise. Je lui fais remarquer qu’il est devenu le méchant de toute l’his­­toire. « J’y pense tous les jours », répond-t-il. « Vous ne pouvez pas savoir ce que ça fait. » Le lende­­main matin, nous nous rendons en voiture chez les parents de Rad à Bel Air. Leur maison est somp­­tueu­­se­­ment déco­­rée. Un homme discret nous attend sur le pas de la porte : le père de Rad. Sa mère descend nous saluer. Elle porte un haut de soie et des panta­­lons rouges, bien que Rad lui ait dit de ne pas trop s’ha­­biller et de porter des jeans. « Il faut que je sois moi-même », lui dit-elle. Ils sont très proches et cela se voit. « Je n’ou­­blie­­rai jamais le jour de sa nais­­sance », dit-elle. « C’était supposé être une fille. » « Tout le monde nous disait : “C’est une fille” », acquiesce son père. « Je suis une femme très ambi­­tieuse et quand je vois ce que Sean a réussi à accom­­plir, il est un million de fois meilleur que moi », dit-elle.

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Sean Rad entouré de ses parents
Crédits : Gillian Laub

La famille revient tout juste d’un voyage à Rome. « Je me suis sentie comme un bébé durant ce voyage, il s’oc­­cu­­pait de tout ! » dit la mère de Rad. « J’es­­pé­­rais presque qu’on loupe le vol retour pour pouvoir rester plus long­­temps ! » Une employée de maison apporte de la feta, de l’avo­­cat, des œufs au plat et du pain iranien. Dash, le golden­­doo­dle de la maison, trot­­tine autour de nous pour atti­­rer l’at­­ten­­tion. Dans la bouche de la mère de Rad, ils sont tous ses « bébés ». Rad vit chez eux depuis quelques mois mais il ne veut pas me dire combien. « C’est agréable mais ennuyeux d’être ici », dit-il. « Ma mère dit que je ne peux pas quit­­ter la maison sans lui faire un bisou. Quand je lui demande si je serais obligé de faire ça à l’hô­­tel, elle me répond : “Est-ce qu’ils cuisinent pour toi à l’hô­­tel ?” » Rad a 49 cousins à Los Angeles. Son frère, qui est marié à une femme iranienne qu’il a rencon­­tré à un mariage et qui travaille à présent pour l’en­­tre­­prise d’élec­­tro­­nique fami­­liale, vit à 30 secondes d’ici. De la terrasse, ils peuvent aper­­ce­­voir le toit de la maison de leur grand-mère. « Sean, nous avons trouvé une maison dans le quar­­tier que tu devrais regar­­der », dit son père en riant. « Et on t’a aussi trouvé une fille char­­mante. » Rad a d’autres plans. Il fait reta­­per un grand appar­­te­­ment moderne que nous visi­­tons plus tard ce jour-là. Il me demande si je peux dire dans l’ar­­ticle qu’il appar­­tient à ses parents. Je ne saurais dire s’il a peur que les gens pensent de lui qu’il est maté­­ria­­liste ou s’il a peur d’of­­fen­­ser ses anciens cofon­­da­­teurs, qui n’ont pas réussi aussi bien que lui. « C’est comme si je n’avais pas le droit d’avoir du succès », dit-il en regar­­dant l’im­­meuble. Il y a deux salles de bain dans la chambre prin­­ci­­pale. « Une pour ma femme un jour, espé­­rons », dit-il. Il parle souvent de sa future épouse. « Je veux faire mon mariage aux jardins Hunting­­ton », me dit-il plus tard. « Je suis un roman­­tique. »

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Sean Rad dans son nouvel appar­­te­­ment
Crédits : Gillian Laub

Juste avant mon dernier jour avec Rad, il a donné une autre inter­­­view à l’Evening Stan­­dard et, au cours de ce qui était d’après lui une conver­­sa­­tion d’une heure, il s’est débrouillé pour expliquer à quel point il était adorable car il n’en­­voyait pas de photos de sa bite. Il dit qu’il est en train de deve­­nir « la risée d’In­­ter­­net ». L’in­­ter­­view ne tarde pas à rico­­cher, remon­­tant jusqu’à Match Group et forçant l’en­­tre­­prise à se distan­­cier de ses propos. Lorsque je retrouve Rad, il se sent pour­­suivi et Pamba­­kian est d’hu­­meur parano. « Les gens veulent à tout prix me faire entrer dans un stéréo­­type », commence-t-il à dire Rad dans la voiture. « J’évi­­te­­rais de m’en­­ga­­ger sur ce terrain-là si j’étais toi », aver­­tit Pamba­­kian. « Écoute, je suis humain, je suis une vraie personne », dit Rad. « Je ne suis pas fier de tout ça. » « C’est humi­­liant », ajoute-t-il. « Mais j’ap­­prends. » Dans des moments comme ça, Rad paraît sincère, et même gentil. Il veut me prou­­ver qu’il est « un type bien » et qu’il n’a rien à voir avec « ce que vous pouvez lire ». Mais durant le temps que nous passons ensemble, il dit fréquem­­ment des choses dépla­­cées, me lais­­sant l’im­­pres­­sion de le faire déli­­bé­­ré­­ment. L’un des exécu­­tifs d’IAC m’a confié que Rad était un excellent CEO, mais qu’il était encore trop naïf et que les inves­­tis­­seurs devaient le garder sous contrôle. Si Rad n’est pas entré au panthéon des entre­­pre­­neurs de la tech modernes comme Mark Zucker­­berg ou Travis Kala­­nick, le papa d’Uber, il en a très envie. Il a récem­­ment commencé à faire du yoga et à médi­­ter grâce à l’app Head­s­pace. Il se lève à 6 heures du matin et passe une heure au lit à répondre à ses mails avant de faire de l’exer­­cice. Il lit des biogra­­phies pour trou­­ver l’ins­­pi­­ra­­tion. Il vient de finir celle de Howard Hughes et lit à présent celle de Theo­­dore Roose­­velt. « Travis a fait des erreurs. Mark aussi a fait des erreurs », dit-il. « Les gens font des erreurs tous les jours. »

« Il faut que tu aies l’air triste. Ne souris pas. Tu regrettes tes erreurs », dit Pamba­­kian.

« Sean est très motivé », recon­­naît l’un des cofon­­da­­teurs. « Il est très confiant et c’est un vendeur né. Je n’ai jamais dit que c’était un leader compé­tent, mais je pense qu’il s’amé­­liore. » Cette année Tinder s’est agrandi, doublant sa taille en passant à près de 150 employés et en inté­­grant de nouvelles fonc­­tions. Rad parle aussi de lancer un Tinder pour le réseau­­tage, qui ressem­­ble­­rait à LinkedIn ou Face­­book. Au cours de ma visite, il m’a montré une démo de ce qui devien­­drait la fonc­­tion Sorties, qui va au-delà du dating en tête-à-tête. L’en­­tre­­prise se foca­­lise aussi sur son expan­­sion à l’étran­­ger. Rad dit qu’il a remarqué que les Améri­­cains « sont un peu prudes comparé au reste du monde » et que la sexua­­lité est davan­­tage « une prio­­rité » ailleurs. Leur prochain gros recru­­te­­ment sera un anthro­­po­­logue qui les aidera à comprendre les nuances cultu­­relles. « En Inde, un cœur peut signi­­fier quelque chose de diffé­rent », dit Rad. « C’est très complexe. » Mais la ques­­tion la plus inté­­res­­sante au sujet de Tinder est de savoir comment ils utili­­se­­ront leurs données. Rad est celui qui pren­­dra ce genre de déci­­sions. Nous retour­­nons au bureau en voiture pour prendre des photos, et Rad sort sur le toit pour fumer une ciga­­rette. Il fume beau­­coup ces derniers temps. Il tape du pied sur le sol de la terrasse. Rien ne va, semble-t-il. Ses cheveux sont trop collants. Il avait rendez-vous chez le dentiste plus tôt cette semaine, et ses joues sont encore un peu enflées. Il se trouve trop bronzé. Ses cendres tombent sur le sol. Le shoo­­ting commence. Rad est d’hu­­meur sombre au début, mais il finit par retrou­­ver le sourire, alors qu’il pose pour les photos. Pamba­­kian observe la scène de près. « Il faut que tu aies l’air triste. Ne souris pas. Tu regrettes tes erreurs », dit Pamba­­kian. « Non, pas sur la hanche. Mets ta main sur la poitrine. Tu es triste. Pleure ! » « Mais je suis content ! » dit Rad en riant, bondis­­sant sur place. « Je suis un garçon heureux. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Mr. (Swipe) Right? », paru dans Cali­­for­­nia Sunday. Couver­­ture : Sean Rad sur le toit des bureaux de Tinder. (Gillian Haub/Cali­­for­­nia Sunday)

QUI SONT LES HACKERS INDIENS QUI PROTÈGENT VOS DONNÉES FACEBOOK ?

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Grâce à des hackers Indiens, les plate­­formes comme Face­­book et Google se prému­­nissent chaque jour d’at­­taques qui mena­­ce­­raient de lais­­ser fuiter nos données person­­nelles.

I. White hat

Personne n’au­­rait pu prédire qu’A­­nand Prakash devien­­drait un jour multi­­mil­­lion­­naire. Origi­­naire de Bhadra, une petite ville de l’ouest de l’Inde, Prakash préfé­­rait passer son temps libre à jouer aux jeux vidéo dans les cyber­­ca­­fés lorsqu’il était enfant, plutôt que de dispu­­ter des parties de cricket avec les autres garçons de son âge. ulyces-bountyhacker-01-1Mais alors qu’il avait du mal à trou­­ver du travail durant ses études à l’uni­­ver­­sité, Prakash a décou­­vert le Bug Bounty Programme de Face­­book, qui récom­­pense les white hats, des hackers bien inten­­tion­­nés. Leur mission : déce­­ler les failles et les bugs du réseau social tout en proté­­geant les données des utili­­sa­­teurs. Aujourd’­­hui, Prakash a gagné plus de dix millions de roupies indiennes (envi­­ron 130 000 €) en sécu­­ri­­sant des sites comme Face­­book et Google. Déce­­ler les bugs et les failles des sites parti­­cipe à la protec­­tion des données person­­nelles de millions d’uti­­li­­sa­­teurs. Ce génie auto­­di­­dacte de l’in­­for­­ma­­tique est devenu hacker en lisant des blogs et en regar­­dant des vidéos sur YouTube. Prakash a trouvé son premier bug faci­­le­­ment : les utili­­sa­­teurs de Face­­book Messen­­ger appa­­rais­­saient toujours en ligne alors qu’ils avaient fermé l’ap­­pli­­ca­­tion. Pour cette décou­­verte, Prakash a touché 33 000 roupies. Depuis, il a décou­­vert plus de 90 bugs sur Face­­book à lui tout seul. D’autres entre­­prises comme Twit­­ter, Google, Drop­­box, Adobe, eBay ou Paypal ont fait appel à ses services. L’un des bugs que Prakash a réussi à déce­­ler permet­­tait aux pirates d’avoir accès aux données de n’im­­porte lequel des utili­­sa­­teurs de Face­­book (ils sont près d’1,6 milliard aujourd’­­hui), dont les messages, les données bancaires et les photos. Pour cela, Face­­book lui a signé un chèque d’un million de roupies.

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