par Jake Rossen | 26 juillet 2016

Qu’im­­porte le flacon

Édim­­bourg, novembre 1847. Vu de l’ex­­té­­rieur, ce rassem­­ble­­ment de profes­­sion­­nels de la santé pouvait paraître suspect. Certains méde­­cins étaient vautrés, incons­­cients, dans leurs sièges. D’autres titu­­baient dans les couloirs, ivres et hilares, reni­­flant de temps à autre les vapeurs émanant des chif­­fons qu’ils tenaient près de leurs visages. L’un d’eux était en état d’hy­­per­­vi­­gi­­lance. Ses yeux roulaient fréné­­tique­­ment dans leurs orbites à la recherche du moindre signe de danger. Au milieu de tous ces éner­­gu­­mènes se tenait un homme parfai­­te­­ment sobre, James Young Simp­­son. L’obs­­té­­tri­­cien était ravi. Il avait orga­­nisé la rencontre pour annon­­cer une décou­­verte extra­­or­­di­­naire. Quelques semaines plus tôt, il était tombé sur un composé chimique jusqu’ici inconnu de la méde­­cine : le trichlo­­ro­­mé­­thane, ou chlo­­ro­­forme. Ce séda­­tif étour­­dis­­sant plon­­geait le sujet dans un sommeil quasi-immé­­diat, sans les effets secon­­daires inquié­­tants de l’éther.

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James Young Simp­­son

Simp­­son les assu­­rait que le chlo­­ro­­forme appor­­te­­rait enfin aux patients l’anes­­thé­­sie indis­­pen­­sable lors des procé­­dures doulou­­reuses durant lesquelles ils hurlaient habi­­tuel­­le­­ment à la mort. Une cuillère à café de liquide versée lente­­ment dans un mouchoir et inha­­lée asphyxie­­rait tempo­­rai­­re­­ment l’es­­prit des patients, les mettant à l’abri. Jusqu’à ce que Simp­­son commence sa démons­­tra­­tion, un silence scep­­tique régnait dans l’as­­sem­­blée. Mais c’était exac­­te­­ment comme il l’avait dit. Par la suite, le chlo­­ro­­forme allait deve­­nir l’élixir de sommeil favori du monde entier. On le trou­­ve­­rait aussi bien dans la chambre de nais­­sance de la reine Victo­­ria que sur les champs de bataille. Mais il serait égale­­ment vive­­ment critiqué, car quelques gouttes de trop suffi­­saient pour bascu­­ler de la dose théra­­peu­­tique à la dose mortelle. Crimi­­nels et victimes se l’ap­­pro­­prie­­raient à des fins détour­­nées, l’ins­­cri­­vant dans l’ima­­gi­­naire collec­­tif comme un moyen effi­­cace de voler, violer ou tuer. Mais tout cela n’ar­­ri­­ve­­rait que plus tard. Pour l’heure, Simp­­son prome­­nait son regard sur les méde­­cins qui marmon­­naient et ronflaient autour de lui. Il avait toutes les raisons de croire qu’il venait de boule­­ver­­ser le monde de la méde­­cine dans le bon sens du terme. Il songea un instant qu’il serait amusant de faire tomber les gens comme des mouches dans une soirée.

Le remède miracle

Bien que leurs noms soient asso­­ciés, Simp­­son n’est pas l’in­­ven­­teur du chlo­­ro­­forme. C’est le chimiste améri­­cain Samuel Guthie qui, alors qu’il cher­­chait à conce­­voir un pesti­­cide plus puis­­sant, fut le premier à mélan­­ger l’al­­cool et le chlo­­rure de chaux en 1831, décou­­vrant ainsi le composé. En l’es­­pace de quelques mois, deux autres chimistes avaient fait des décou­­vertes simi­­laires en France et en Alle­­magne. On connais­­sait le liquide sous le nom de « doux whisky ». Il était ingéré pour ses effets enivrants et tranquilli­­sants sur le système nerveux. Mais ce n’est qu’a­­près que Simp­­son essaya diffé­­rents produits chimiques en quête d’une alter­­na­­tive à l’éther que le chlo­­ro­­forme fut adopté par les méde­­cins pour apai­­ser la souf­­france. « Beau­­coup de docteurs pensaient que la souf­­france était une bonne chose, mais Simp­­son n’était pas d’ac­­cord », raconte l’his­­to­­rienne Linda Start­­mann. « L’éther présen­­tait des incon­­vé­­nients. Son odeur était nauséa­­bonde et les patients se débat­­taient pour y échap­­per. »

M0003394 The discovery of the anaesthetic properties of chloroform. Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org The discovery of the anaesthetic properties of chloroform. Sir James Young Simpson and two friends, Diorama. Published: - Copyrighted work available under Creative Commons Attribution only licence CC BY 4.0 http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/
La décou­­verte des proprié­­tés anes­­thé­­siques du chlo­­ro­­forme

Lorsqu’il était étudiant, Simp­­son avait été témoin d’une opéra­­tion de la poitrine pratiquée sans séda­­tif. Le patient agoni­­sait. Il en avait gardé une rancune tenace contre l’éther, qu’on utili­­sait depuis 1842. C’était une substance inflam­­mable, un incon­­vé­­nient de taille pour les procé­­dures chirur­­gi­­cales éclai­­rées au gaz. Elle avait aussi tendance à exci­­ter certains patients : l’un d’eux avait sorti ses intes­­tins de ses propres mains pendant une inter­­­ven­­tion. Régu­­liè­­re­­ment, Simp­­son s’as­­seyait dans sa salle à manger. Avec l’aide de ses assis­­tants, il passait en revue toutes les alter­­na­­tives auxquelles il pouvait penser. « À l’époque, ils avaient recours à l’auto-admi­­nis­­tra­­tion », dit Start­­mann. « C’est quoi ? C’est dange­­reux ? Laisse-moi essayer ! » Après une bouf­­fée de chlo­­ro­­forme, Simp­­son fut convaincu qu’il avait signé l’ar­­rêt de mort de  l’éther. Sans admi­­nis­­tra­­tion rigou­­reuse pour le ralen­­tir, comme c’est le cas aujourd’­­hui, Simp­­son agit en hâte. Il enga­­gea un chimiste pour former un groupe de test.

En novembre 1847, il versa une demi-cuillère à café dans un chif­­fon et qu’il pressa sur le visage d’une femme qui était sur le point d’ac­­cou­­cher. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites et son enfant sortit sans encombres. Lorsqu’elle se réveilla, elle était paniqué. Elle ne pouvait pas croire que c’était son bébé : elle ne se souve­­nait pas l’avoir accou­­ché. Clover_with_his_chloroform_apparatus_1862Simp­­son était fou d’ex­­ci­­ta­­tion. Il réunit ses pairs et la rumeur des proprié­­tés magiques du chlo­­ro­­forme ne tarda pas à se répandre. (Le protoxyde d’azote, que peu de prati­­ciens utili­­saient à l’époque, n’avait pas de défen­­seur comme Simp­­son. C’est la raison pour laquelle la demande était limi­­tée.) Simp­­son écri­­vit une brochure vantant les vertus du chlo­­ro­­forme. Il ne pouvait tolé­­rer que les salles d’opé­­ra­­tion se trans­­forment en bouche­­rie, aussi le défen­­dit-il chaque fois qu’il en eut la possi­­bi­­lité. Le chlo­­ro­­forme était effi­­cace et peu cher. Les méde­­cins n’eurent pas besoin de plus d’ar­­gu­­ments pour commen­­cer à l’uti­­li­­ser, contrai­­re­­ment aux patients.

À l’époque, le concept de séda­­tion était tout nouveau. Pour certains, le fait d’être endormi était plus effrayant que d’af­­fron­­ter la souf­­france de l’opé­­ra­­tion. La nervo­­sité des patients provoquait de l’hy­­per­­ven­­ti­­la­­tion pendant son appli­­ca­­tion. « Le problème, c’est qu’il n’y avait aucun moyen de savoir quelle quan­­tité d’anes­­thé­­siant ils rece­­vaient en respi­­rant de cette façon », dit Strat­­mann. « S’ils paniquaient, qu’ils rete­­naient leur respi­­ra­­tion puis inspi­­raient profon­­dé­­ment, ils inha­­laient une bouf­­fée ultra-concen­­trée. » S’en suivaient parfois des arrêts cardiaques et des décès. Le chlo­­ro­­forme souleva d’autres ques­­tions, avant tout car la substance était mal comprise : certains croyaient par exemple qu’il s’agis­­sait d’un dépres­­seur respi­­ra­­toire. Cepen­­dant, ces inquié­­tudes furent mises de côté face à la demande créée par la guerre de Séces­­sion. La violence des combats exigeait une anes­­thé­­sie rapide sur le champ de bataille. Des 80 000 opéra­­tions recen­­sées par le syndi­­cat des méde­­cins, seules 254 d’entre elles furent pratiquées sans anes­­thé­­siant. On en utili­­sait de toutes sortes, mais il s’agis­­sait la plupart du temps de chlo­­ro­­forme ou d’un mélange d’éther et de chlo­­ro­­forme, pour atté­­nuer les risques de chacun. Les craintes liées au sommeil arti­­fi­­ciel furent vite éclip­­sées par la douleur fulgu­­rante d’une jambe bles­­sée par un éclat d’obus. Le patient inha­­lait et les vapeurs engour­­dis­­saient d’abord ses sens. Il cessait de bouger, ses sensa­­tions s’éva­­nouis­­saient et il n’était fina­­le­­ment plus conscient des scal­­pels qui creu­­saient sa chair. En bref, c’était exac­­te­­ment ce dont ils avaient besoin. Si l’on met de côté les arrêts cardiaques occa­­sion­­nels, le chlo­­ro­­forme était un médi­­ca­­ment mira­­cu­­leux. Les derniers doutes du grand public furent balayés en 1853 quand la reine Victo­­ria mit son enfant au monde sans rien sentir.

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Il était d’usage de mouiller un linge de chlo­­ro­­forme pour l’ad­­mi­­nis­­trer

The real John Snow

Tandis que Simp­­son avait été le cham­­pion du chlo­­ro­­forme, John Snow était son agent auprès des célé­­bri­­tés. Snow, un méde­­cin qui parta­­geait l’en­­thou­­siasme de Simp­­son pour le composé, fut appelé pour trai­­ter la rage de dents d’une dame de compa­­gnie royale. Quand la reine Victo­­ria enten­­dit parler de l’ex­­trac­­tion indo­­lore, elle appela Snow pour qu’il l’anes­­thé­­sie lors de l’ac­­cou­­che­­ment de son huitième enfant. Pendant 53 minutes, elle plon­­gea son visage dans un chif­­fon à inter­­­valles régu­­liers. De cette façon, l’ef­­fet anes­­thé­­siant fonc­­tion­­ne­­rait sans la plon­­ger dans l’in­­cons­­cience. Le bébé vint au monde sans compli­­ca­­tions. Snow fut rappelé dans sa chambre en 1857 pour l’ai­­der à donner nais­­sance à son dernier enfant. Les gens n’avaient pas été expli­­ci­­te­­ment infor­­més que la reine avait été sous séda­­tion, mais la présence de Snow avait été rappor­­tée. Ceux qui connais­­saient son domaine d’ex­­per­­tise firent rapi­­de­­ment passer le mot. « C’est aussi sûr que le patin à glace ou la baignade en mer », déclara le gyné­­co­­logue de Sa Majesté, Sir William Priest­­ley. Le chlo­­ro­­forme – qui à l’époque était surtout utilisé par des méde­­cins privés – devint un produit popu­­laire.

Les critiques à l’en­­droit du chlo­­ro­­forme étaient la plupart du temps éclip­­sées par son effi­­ca­­cité.

Dans le monde médi­­cal cepen­­dant, le chlo­­ro­­forme n’était pas toujours le bien­­venu lors des accou­­che­­ments. « Certains méde­­cins pensaient que la souf­­france de l’ac­­cou­­che­­ment était bonne », explique Strat­­mann. « Il faut savoir qu’à l’époque, les méde­­cins étaient tous des hommes et n’avaient par consé­quent jamais ressenti cela. » D’autres s’inquié­­taient de l’im­­pact de la substance sur la santé du bébé, ou des dommages qu’elle pour­­rait causer aux organes. Simp­­son, lui, était parfai­­te­­ment désin­­volte avec le produit. Durant une de ses inter­­­ven­­tions, le nouveau-né fut pris de convul­­sions. Il plaça alors un chif­­fon mouillé de chlo­­ro­­forme sur son visage pendant près de 24 heures. Les convul­­sions cessèrent et, dix semaines plus tard, il écri­­vit que l’en­­fant « était au top de sa forme ». Les critiques à l’en­­droit du chlo­­ro­­forme étaient la plupart du temps éclip­­sées par son effi­­ca­­cité. Certains asiles stockaient des bouteilles pour l’uti­­li­­ser comme séda­­tif sur les patients hysté­­riques,  et le produit était vendu aux parti­­cu­­liers comme remède contre l’asthme et l’in­­som­­nie. Simp­­son  tenta de l’uti­­li­­ser comme anes­­thé­­siant local, mais cela ne produi­­sit que douleur et pico­­te­­ments. Un méde­­cin un peu trop sûr de lui s’en auto-admi­­nis­­tra une dose par voie rectale. Il se réveillé étendu sur le sol, l’es­­prit embrouillé, et dut préci­­pi­­tam­­ment aller se vider les boyaux. Les recherches de Snow étaient plus concrètes. Il fut le premier à décou­­vrir la mince fron­­tière entre la dose utile et la dose mortelle. À 1,1 milli­­litre, soit un quart de cuillère à café, le chlo­­ro­­forme cause le sommeil. À 2,2 milli­­litres, il entraîne un affais­­se­­ment des poumons. Les méde­­cins tirèrent la sonnette d’alarme : une consom­­ma­­tion incon­­trô­­lée de ses vapeurs reve­­nait à jouer à la roulette russe.

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Une illus­­tra­­tion des effets du chlo­­ro­­forme en 1840

Cela n’em­­pê­­cha pas les méde­­cins de le trai­­ter comme une drogue douce. Simp­­son utili­­sait le chlo­­ro­­forme pour diver­­tir ses convives lors de soirées, plon­­geant dans l’in­­cons­­cience ses complices volon­­taires ; méde­­cins et apothi­­caires le snif­­fait en cachette pour planer ; et le Dr John Crom­­bie inventa un inha­­la­­teur qui lui permet­­tait de s’auto-admi­­nis­­trer des doses précises. En bon hédo­­niste, il mourut d’une over­­dose de morphine. En dépit de ce manque de connais­­sances et de terribles négli­­gences, les chances de mourir des suites d’une inha­­la­­tion de chlo­­ro­­forme restaient faibles. Sa popu­­la­­rité montait en flèche et les inquié­­tudes liées aux dérives de son utili­­sa­­tion firent de même.

La formule magique

Le père d’Os­­car Wilde, Sir William Wilde, était en situa­­tion de détresse. C’était en 1864, et le chirur­­gien faisait face aux accu­­sa­­tions d’une ancienne patiente. Mary Travers soute­­nait qu’il l’avait agres­­sée sexuel­­le­­ment alors qu’elle était sous l’em­­prise du chlo­­ro­­forme. Mary Travers publia un petit livret qu’elle fit circu­­ler dans Dublin, dans lequel elle détaillait ses accu­­sa­­tions. Au cours d’un procès intenté par les Wilde pour calom­­nie, il appa­­rut que Mary Travers avait inventé le détail du chlo­­ro­­forme pour rendre l’évé­­ne­­ment plus sinistre. Elle fut condam­­née à payer une amende d’un montant déri­­soire. Wilde ne fut pas reconnu coupable, mais il ne fut pas disculpé. John_SnowJohn Snow insis­­tait depuis le début sur le fait que le chlo­­ro­­forme ne devait pas être utilisé sur une personne réti­­cente. Il lui fallait plusieurs minutes – pas des secondes – pour faire effet, ce qui lais­­sait assez de temps à une victime peu coopé­­ra­­tive pour rouer de coups son assaillant. Dans certaines affaires d’agres­­sion, la victime s’en­­fuyait en courant et hurlait avant de pouvoir être maîtri­­sée. Malgré cela, les jour­­naux firent du chlo­­ro­­forme le parfait outil du crimi­­nel. On pouvait se le procu­­rer faci­­le­­ment et il donnait du relief aux récits crimi­­nels. Ce n’était pas entiè­­re­­ment la faute des jour­­na­­listes. Un nombre gran­­dis­­sant de personnes reje­­taient la faute de leurs mauvais agis­­se­­ments sur le chlo­­ro­­forme. « Si on vous pinçait en mauvaise compa­­gnie, il suffi­­sait de dire qu’on était sous l’em­­prise du chlo­­ro­­forme », dit Strat­­mann. « Certaines auto­­ri­­tés passaient même l’éponge sur des bagarres d’ivrognes lorsque ceux-ci préten­­daient avoir été victimes malgré eux de vapeurs chlo­­ru­­rées. »

D’autres rapports faisaient état d’un nombre gran­­dis­­sant de méde­­cins et de dentistes accu­­sés de compor­­te­­ments illé­­gaux par des patients drogués. Il était diffi­­cile pour les tribu­­naux de trou­­ver le coupable puisque l’un des deux témoins oculaires était incons­­cient au moment des faits. Dans les années 1870, de nombreux méde­­cins avaient une troi­­sième personne dans la pièce pour servir de témoin. De tels récits dans les jour­­naux n’échap­­pèrent pas aux écri­­vains. Cher­­chant toujours plus de tech­­niques pour justi­­fier la neutra­­li­­sa­­tion d’un person­­nage, ils s’em­­pa­­rèrent du chlo­­ro­­forme comme solu­­tion fourre-tout. Qu’y a-t-il de plus simple qu’un chif­­fon pressé sur le visage de quelqu’un ? Charles Dickens rencon­­tra Simp­­son en 1847, après que son épouse fit une fausse couche. Quand sa femme tomba de nouveau enceinte quelques années plus tard, il insista pour que leur docteur utilise du chlo­­ro­­forme afin de faci­­li­­ter son travail. Son maga­­zine, House­­hold Words, publia plusieurs articles pro-chlo­­ro­­forme entre les années 1850 et 1870. Dans le chef-d’œuvre de 1857 qui marque l’apo­­gée de sa carrière, Le Conte de deux cités, un person­­nage en maîtrise un autre en plaçant devant son nez une substance dont le nom n’ap­­pa­­raît pas. Les deux hommes se trou­­vant dans une cellule de prison, la victime ne peut s’en­­fuir. Connais­­sant l’af­­fec­­tion de Dickens pour le produit, il s’abs­­tint proba­­ble­­ment de le nommer seule­­ment car l’in­­trigue du roman se déroule des décen­­nies avant sa décou­­verte.

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Joseph Clover et son appa­­reil à chlo­­ro­­forme

Début 1900, tandis que les romans poli­­ciers commençaient à deve­­nir popu­­laires, de nombreux auteurs inté­­res­­sés par la méde­­cine renfor­­cèrent la répu­­ta­­tion du chlo­­ro­­forme comme tranquilli­­sant. « Arthur Conan Doyle était méde­­cin à Édim­­bourg », dit Strat­­mann. « Je ne sais pas s’il en a déjà pres­­crit à ses patients, mais la substance appa­­raît dans son œuvre. » Les vapeurs figurent dans au moins trois histoires de Sher­­lock Holmes, dont une où Holmes se l’ad­­mi­­nistre lui même – trop rapi­­de­­ment, d’après Strat­­mann. Mais Doyle fut une inspi­­ra­­tion pour beau­­coup et il est possible que son travail ait influencé les auteurs de romans de gare qui lui ont succédé. « Je pense que le concept a marché car c’est un désir très humain d’avoir un pouvoir rapide et facile sur les gens », dit Strat­­mann. « C’est comme une formule magique. »

Les condo­­léances

Le XXe siècle achè­­ve­­rait de réduire le chlo­­ro­­forme à un stéréo­­type de fiction. Les séda­­tifs concoc­­tés dans des labo­­ra­­toires devinrent la norme, ainsi que l’uti­­li­­sa­­tion d’un support respi­­ra­­toire. Le fait de pres­­ser un mouchoir sur le visage de quelqu’un jusqu’à ce qu’il s’éva­­nouisse est devenu pitto­­resque. Pour­­tant, l’usage du chlo­­ro­­forme perdura jusqu’aux années 1940. Contrai­­re­­ment aux autres anes­­thé­­siants, il était facile à trans­­por­­ter. Il fut fréquem­­ment utilisé sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, pour les mêmes raisons que quelques années plus tôt. Mais en dépit d’un faible taux de morta­­lité – on l’es­­time à 5,4 cas sur 1 000 – les cher­­cheurs ont commencé à s’inquié­­ter de la toxi­­cité qu’il pouvait avoir sur le foie.

Le chlo­­ro­­forme n’a pas complè­­te­­ment quitté le monde moderne.

Pour la première fois depuis son inven­­tion, le chlo­­ro­­forme exis­­tait davan­­tage dans les romans à succès, à la radio et dans l’uni­­vers en plein essor de la télé­­vi­­sion que dans les hôpi­­taux. Emma Peel y succomba. Le même sort atten­­drait Wonder Woman et Nancy Drew. Voir des actrices sédui­­santes être victimes du médi­­ca­­ment engen­­dre­­rait plus tard l’ul­­time héri­­tage de son impact cultu­­rel : son intro­­ni­­sa­­tion comme fétiche d’In­­ter­­net. Des sites comme SleepPeep.com ont célé­­bré l’éro­­tisme discret de ces femmes glis­­sant dans l’in­­cons­­cience dans les bras de leurs préten­­dants. La présen­­ta­­tion systé­­ma­­tique du chlo­­ro­­forme comme substance enivrante inof­­fen­­sive a conduit à quelques dérives. En faisant des recherches pour son livre sur le sujet, Strat­­mann a décou­­vert l’exis­­tence de snif­­fing parties dans une univer­­sité du Wiscon­­sin des années 1970. À ces fêtes, les jeunes snif­­faient le produit chimique jusqu’à la cata­­to­­nie. « Ils ne savaient pas à quel point ce truc était dange­­reux », dit-elle. « La fiction a donné aux gens une illu­­sion de sécu­­rité. En réalité, il est très facile de tuer quelqu’un avec du chlo­­ro­­forme. » Strat­­mann, qui est elle-même l’au­­teure de plusieurs romans poli­­ciers, s’agace chaque fois qu’elle voit que le mythe perdure. « Même aujourd’­­hui, je dois voir quelqu’un se faire chlo­­ro­­for­­mer une ou deux fois par mois à la télé­­vi­­sion. À chaque fois, ça me donne envie de la balan­­cer par la fenêtre ! » Le chlo­­ro­­forme n’a pas complè­­te­­ment quitté le monde moderne. Il est utilisé dans les labo­­ra­­toires d’ADN comme solvant pour les tissus orga­­niques. Avec la chlo­­ra­­tion de l’eau, de quan­­ti­­tés infimes de chlo­­ro­­forme peuvent être trou­­vées dans l’air ou dans le souffle des personnes qui se douchent à l’eau trai­­tée. Et la plupart d’entre nous le connaissent non pas pour son rôle fonda­­teur en tant qu’a­nes­­thé­­siant rapide, mais car les crimi­­nels en gardent toujours un mouchoir imbibé au revers de leur manteau.

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Simp­­son peu avant sa mort

Simp­­son mourut en 1870 et soutint jusqu’au bout le médi­­ca­­ment. Il avait la convic­­tion qu’il était du devoir des méde­­cins de récon­­for­­ter leurs patients sur les plans émotion­­nel et physique, leur épar­­gnant le trau­­ma­­tisme des inci­­sions. Il passa les derniers jours de sa vie à écrire des lettres à ses anciens adver­­saires, en s’ex­­cu­­sant de s’être parfois montré agres­­sif dans sa défense du chlo­­ro­­forme. Sa femme à ses côtés, il sombra dans son dernier sommeil. La reine envoya ses condo­­léances.


Traduit de l’an­­glais par Valen­­tine Lebœuf, Mathilde Obert et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « How Chlo­­ro­­form Went From Belo­­ved Seda­­tive to Crime-Fiction Trope », paru dans Van Winck­­le’s. Couver­­ture : Des flacons de chlo­­ro­­forme.


 

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