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par James Somers | 24 mai 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

La vérité et le reste

Après sa conver­­sion, Blahyi a vécu à Monro­­via dans un appar­­te­­ment misé­­rable, avec des câbles élec­­triques appa­­rents. Il a commencé par travailler comme garde du corps pour le cadre d’une banque, puis il a vendu des enre­­gis­­tre­­ments audio de ses sermons dans la rue. Son message théo­­lo­­gique était simple et person­­nel : si Dieu peut me sauver, il peut vous sauver vous aussi. En 1997, Charles Taylor a été élu président avec le slogan de campagne : « Il a tué ma mère, il a tué mon père, je vote­­rai pour lui ». La formule était d’une sombre ironie : Taylor affir­­mait qu’il était le seul chef assez puis­­sant pour empê­­cher une nouvelle guerre d’écla­­ter. Mais une fois au pouvoir, il a utilisé l’ar­­mée pour traquer ses enne­­mis, Blahyi inclus. Crai­­gnant pour sa sécu­­rité, ce dernier s’est enfui au Ghana où il a vécu dans un camp de réfu­­giés durant une grande partie de la décen­­nie qui a suivi. Il y a appris à lire et à écrire, a étudié la Bible, et il a commencé à donner des sermons au camp, puis dans le reste de l’Afrique. Le camp de réfu­­giés était rempli de Libé­­riens qui avaient fui le conflit. « Ils voulaient se venger », raconte Blahyi. « Ils disaient : “C’est à cause de toi qu’on est ici. Qu’est-ce que tu fais parmi nous ?” »

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Charles Taylor
Crédits : DR

Au début de l’an­­née 2008, quand ont commencé les audiences de la Commis­­sion vérité et récon­­ci­­lia­­tion, un grand nombre d’an­­ciens seigneurs de guerre ont été appe­­lés à témoi­­gner. Au départ, la plupart d’entre eux refusé, et notam­­ment Charles Taylor, qui devait être jugé à La Haye. (Il a plus tard été condamné pour crimes de guerre pour son impli­­ca­­tion dans la guerre civile en Sierra Leone.) Prince John­­son, un ancien comman­­dant rebelle, a été filmé en train d’or­­don­­ner à ses hommes de tortu­­rer le président Doe. Devenu entre-temps séna­­teur, il a averti que les violences pour­­raient reprendre si on le forçait à compa­­raître devant la commis­­sion. Blahyi est ensuite retourné à Monro­­via et il s’est porté volon­­taire pour témoi­­gner. Son acte de contri­­tion publique a satis­­fait un besoin profond, comme me l’a expliqué C. Y. Kwanue, repor­­ter pour le Daily Obser­­ver de Monro­­via : « Il n’y a que Joshua qui ait dit : “Je suis désolé, accor­­dez-moi votre pardon.” » « Il a vrai­­ment fait sensa­­tion », m’a confié Lansana Gberie, un expert en réso­­lu­­tion de conflit origi­­naire de Sierra Leone. « Joshua Blahyi a débarqué de nulle part, et il se faisait encore plus gros qu’il ne l’avait été pendant la guerre. Il a utilisé la commis­­sion comme un trem­­plin pour sa carrière de show­­man. Il veut atteindre la noto­­riété, une noto­­riété de guer­­rier. »

~

À Monro­­via, je fais la connais­­sance de Moham­­med Toure, un homme mince à la voix rocailleuse qui travaille dans l’in­­dus­­trie du diamant. En tant qu’an­­cien comman­­dant rebelle, il a vu Blahyi en action lors de la bataille du 6 avril. Blahyi était « un meur­­trier notoire », recon­­naît Toure. « Il taillait les gens en pièces. Avec lui, ils ne restaient pas en vie. » Cepen­­dant, quand je l’in­­forme que Blahyi prétend être respon­­sable de la mort de 20 000 personnes, Toure reste incré­­dule. « C’est un mensonge. Il n’au­­rait même pas pu atteindre un millier de personnes. C’est impos­­sible. » Nicho­­lai Lidow, cher­­cheur indé­­pen­­dant, me dit pour sa part que Blahyi n’a jamais été rien de plus qu’un « comman­­dant de pelo­­ton avec une quaran­­taine de personnes sous ses ordres grand maxi­­mum ». Si 200 000 personnes ont été tuées en douze années de combats au Libe­­ria, il semble peu probable qu’un pelo­­ton, actif envi­­ron trois ans, puisse avoir été respon­­sable de la mort de 10 % d’entre eux. Quand je fais remarquer à Blahyi que les preuves de ses exac­­tions semblaient maigres, il me répond : « Si seule­­ment il n’y avait eu aucune victi­­me… Si seule­­ment c’était exagé­­ré… »

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Pourquoi Blahyi menti­­rait-il sur ses crimes ?
Crédits : Sundance Insti­­tute

Le récit de son enfance en tant que prêtre tribal – un aspect central de l’his­­toire qu’il raconte sur sa conver­­sion – semble aussi tiré par les cheveux. David Brown, un ethno­­logue qui travaille au Libe­­ria depuis les années 1990, me dit n’avoir jamais entendu parler d’une société secrète corres­­pon­­dant à la descrip­­tion qu’en fait Blahyi. Les nombreux autres experts avec qui j’en ai discuté sont du même avis – l’un d’entre eux a même quali­­fié son histoire de « ridi­­cule ». Blahyi a aussi raconté à quelques-uns de ses bien­­fai­­teurs qu’il avait rencon­­tré Steven Spiel­­berg à Monro­­via, et que celui-ci lui avait proposé 900 000 dollars pour acqué­­rir les droits de son histoire.  Il aurait refusé car le cinéaste voulait atté­­nuer les aspects reli­­gieux de sa biogra­­phie… J’ai depuis inter­­­rogé Marvin Levy, porte-parole de Steven Spiel­­berg, au sujet de cette affaire. « Steven n’en a jamais entendu parler », m’a-t-il.

L’état des finances

Un après-midi à la maison du JAV de Choco­­late City, une douzaine de jeunes garçons regardent  Missing à la télé­­vi­­sion, une série améri­­caine sur une ancienne agent de la CIA à la recherche de son enfant disparu. « Je suis prête à tout pour retrou­­ver mon fils », dit-elle à un lieu­­te­­nant de police corrompu. Un moment plus tard, un bus se gare devant la maison et les garçons prennent la route de l’aé­­ro­­port avec Blahyi pour accueillir Brenda Weber, l’une des spon­­sors du JAV. Weber est une chré­­tienne fervente venue de Walnut, dans l’Il­­li­­nois. Elle voyage avec sa sœur et son beau-frère, Beverly et Dan Jaku­­bek, deux pente­­cô­­tistes de l’État de Washing­­ton. Deux des rési­­dents du JAV – Dauda Watson, un garçon élancé à la voix posée, et Prince William, dont l’in­­faillible bonne humeur lui a valu le surnom de No Bad Day – portent une bannière sur laquelle on peut lire : « Bien­­ve­­nue au Libe­­ria à nos mamans chéries et à papa Dan. On vous aime ! »

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La maison jaune du JAV
Crédits : Face­­book

Weber, 53 ans, s’oc­­cupe d’une petite phar­­ma­­cie avec son mari. Après avoir vu The Redemp­­tion of Gene­­ral Butt Naked, un docu­­men­­taire sur la vie de Blahyi, elle l’a contacté via Face­­book, où il compte presque 5 000 amis du monde entier. Ils ont discuté plusieurs fois au télé­­phone. « Sa sincé­­rité était évidente. Je savais qu’il n’était plus la même personne, qu’il avait tota­­le­­ment changé. » En 2012, elle a fondé une petite ONG pour soute­­nir les œuvres de Blahyi. C’est elle qui a financé en grande partie la maison de Choco­­late City, la nour­­ri­­ture, les lits et le maté­­riel. Weber s’est décou­­vert un amour pour ces anciens soldats, qui l’ap­­pellent Mama Brenda. C’est une femme bien­­veillante mais qui manque parfois de juge­­ment. « Vous devriez les voir quand quelqu’un s’in­­té­­resse à eux, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment une femme blanche venue d’Amé­­rique », me dit-elle. « Ça leur donne l’im­­pres­­sion de valoir quelque chose pour la première fois depuis très long­­temps. » Elle raconte souvent que Blahyi et elle ont l’in­­ten­­tion de « nettoyer le ghetto ». L’aé­­ro­­port prin­­ci­­pal du Libe­­ria a essuyé des dommages impor­­tants durant la guerre, c’est la raison pour laquelle les passa­­gers arrivent par un entre­­pôt ancien­­ne­­ment destiné au fret. Alors que Weber et les Jaku­­bek émergent du termi­­nal, les garçons accourent à leur rencontre en applau­­dis­­sant et en chan­­tant. Dauda Watson pose sa tête sur la poitrine de Weber. Un autre jeune homme la prend dans ses bras, la soule­­vant du sol. Sur le chemin du retour, Blahyi fait réci­­ter une courte prière au groupe. Puis Dan Jaku­­bek, un grand homme au teint rosé, se lève pour se tour­­ner vers les jeunes. « Je tiens à ce que vous le sachiez : par-delà les ombres du doute, quelque chose de bien plus grand que nous est en chemin vers vous », dit-il. « Dieu m’a dit qu’il atten­­dait une géné­­ra­­tion entière de Joshua. Pas un unique Joshua Blahyi, mais toute une géné­­ra­­tion. Cette géné­­ra­­tion qui est allée en Terre Promise. » « Merci, papa ! » répondent-il d’une seule voix. Ils s’élancent à l’avant du bus et Jaku­­bek pose ses mains sur la tête de chacun d’entre eux. « Jésus vous bénisse », leur dit-il.

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Rassem­­ble­­ment de pasteurs libé­­riens
Crédits : Face­­book

Le lende­­main, Weber ouvre des sacs en toile remplis de cadeaux : des t-shirts, des bouteilles de parfum, des jeux vidéo et des ordi­­na­­teurs portables, remis en état et équi­­pés de logi­­ciels de caté­­chisme. Quelques petites disputes éclatent concer­­nant le partage des cadeaux, mais elles sont rapi­­de­­ment réso­­lues. « Leurs progrès sont flagrants », commente Weber avec un sourire. L’un d’entre eux allume une guir­­lande de pétards, dont le bruit évoque des coups de feu. Exul­­tant, Blahyi lance un « Move it ! » sonore – son ancien cri de guerre. Depuis 2012, Weber envoie envi­­ron 800 dollars par mois à Blahyi. La moitié est desti­­née aux frais alimen­­taires du programme, l’autre est pour Blahyi. (D’autres dona­­teurs améri­­cains envoient égale­­ment de l’argent à Blahyi et à son équipe. Les Libé­­riens gagne en moyenne 38 dollars par mois.) En un an, Weber avait dépensé les 40 000 dollars d’éco­­no­­mie de sa famille, un élément  qu’elle n’avait pas encore dévoilé à son mari au moment de son voyage au Libe­­ria. Elle a égale­­ment contracté un crédit de 50 000 dollars et vendu certains de ses sacs à main Coach à la brocante. « Je suis sûre que tout se passera bien. Il n’est pas possible de donner encore et encore sans rien rece­­voir en retour. » Mais même avec l’aide de Weber, le JAV donne l’im­­pres­­sion d’être au bord du naufrage. Un des rési­­dents a volé une partie des chaises en plas­­tique de l’église de Blahyi pour les revendre. En dépit des restric­­tions reli­­gieuses, la gonor­­rhée est un problème récur­rent. Weber a dépensé une partie de son argent pour inscrire les jeunes hommes à des leçons de conduite : ils ont tous réussi leur examen et le JAV a orga­­nisé une grande fête en leur honneur, avec des ballons et un gâteau. Mais pour travailler comme chauf­­feur à Monro­­via, un permis commer­­cial est néces­­saire, sans parler des voitures, et Blahyi ne prévoie d’ac­qué­­rir ni l’un ni l’autre. Un des garçon, Abra­­ham Fahn­­bul­­leh, m’a confié que ses cama­­rades et lui avaient besoin d’un travail pour « qu’ils aient de quoi s’oc­­cu­­per et qu’ils ne pensent plus à leur passé ».

« Ils raisonnent comme des gamins. Je sais ce qui est bon pour eux. »

Un autre résident m’a un jour pris à part pour me révé­­ler que Blahyi détour­­nait l’argent du programme : « Sa famille gère tout et personne ne remet ça en cause. » Parfois même, a-t-il ajouté, les rési­­dents doivent se passer de petit-déjeu­­ner, ou bien se conten­­ter d’une simple assiette de riz avec du sel et du poivre. Quand les jour­­na­­listes occi­­den­­taux arrivent, raconte-t-il, « Blahyi et son équipe nous disent : “OK, allez dire à cette caméra que vous êtes les béné­­fi­­ciaires de Joshua Blahyi.” Mais de quoi j’ai béné­­fi­­cié au juste ? » Quand un des rési­­dents a envoyé un SMS à Weber pour lui signa­­ler qu’on ne leur donnait pas de petit-déjeu­­ner, elle s’est mise à envoyer 300 dollars de plus par mois. Elle croyait que Blahyi n’avait rien dit pour ne pas qu’elle s’inquiète de l’état de ses finan­­ces… « Je fais entiè­­re­­ment confiance à Joshua. Si jamais il lui arrive de faire une erreur, ce n’est pas inten­­tion­­nel. » Blahyi nie avoir détourné des fonds et conteste égale­­ment le fait que son programme n’a pas réussi à offrir aux rési­­dents de forma­­tion profes­­sion­­nelle. « Ils sont tous chauf­­feurs », me dit-il, en parlant des leçons qu’ils ont prises. Il affirme qu’en plus de l’argent qu’il reçoit de Weber et des autres mécènes, il soutient finan­­ciè­­re­­ment le JAV avec les béné­­fices de ses livres et des dons récol­­tés lors de ses prêches. Même s’il a dû renon­­cer à certaines promesses, il explique que « ces garçons sont très jeunes. Ils raisonnent comme des gamins. Je sais ce qui est bon pour eux. »

Le péni­tent

En 2009, la Commis­­sion vérité et récon­­ci­­lia­­tion au Libe­­ria a publié un rapport de 500 pages. Elle deman­­dait la créa­­tion d’un tribu­­nal pour juger les crimes de guerre et recom­­man­­dait que soient jugés 116 crimi­­nels parmi les « plus célèbres », dont Prince John­­son. Le rapport propo­­sait aussi que 49 poli­­ti­­ciens ayant soutenu les factions rebelles – y compris Ellen John­­son Sirleaf, prix Nobel de la paix et prési­­dente du Libe­­ria depuis 2006 – se voient inter­­­dit l’exer­­cice d’une fonc­­tion publique pour une durée de trente ans. (John­­son Sirleaf a admis avoir financé Charles Taylor à hauteur de 10 000 dollars aux premières heures de la guerre.) Vers la fin du rapport, la commis­­sion recom­­man­­dait d’ac­­cor­­der le pardon à 38 personnes qui, bien qu’ac­­cu­­sées d’avoir violé des droits humains, « ont parlé avec sincé­­rité devant la commis­­sion et ont exprimé des regrets concer­­nant leurs actions passées ». Les deux premiers noms sur la liste sont ceux d’Eu­­gene et d’Em­­mette Gray. Le quatrième est celui de Joshua Blahyi.

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Ellen John­­son Sirleaf et Hillary Clin­­ton en 2010
Crédits : U.S. Depart­­ment of State

Certains Libé­­riens ont applaudi la condam­­na­­tion des crimi­­nels de guerre par la commis­­sion. Mais d’autres ont eu du mal à comprendre que le rapport prône des sanc­­tions sévères à l’en­­contre de ceux, comme la prési­­dente John­­son Sirleaf, qui ont commis des offenses somme toute mineures, tout en amnis­­tiant un meur­­trier de masse auto­­pro­­clamé. Dans la revue Afri­­can Affairs, Jonny Stein­­berg, un univer­­si­­taire sud-afri­­cain, décrit le rapport comme étant un « modèle extra­­or­­di­­naire de confu­­sion morale ». Ce débat est avant tout théo­­rique, car seul un petit nombre des recom­­man­­da­­tions du rapport ont été mises en œuvre.

En 2011, la Cour suprême du Libe­­ria a jugé anti­­cons­­ti­­tu­­tion­­nelle la propo­­si­­tion de desti­­tu­­tion de certaines person­­na­­li­­tés poli­­tiques. La créa­­tion d’un tribu­­nal pour crimes de guerre néces­­si­­te­­rait l’ac­­cord du pouvoir légis­­la­­tif – dont Prince John­­son et d’autres anciens crimi­­nels font encore partie –, et il en décou­­le­­rait des pour­­suites à l’en­­contre d’une portion non-négli­­geable des diri­­geants natio­­naux. Beau­­coup de Libé­­riens, vivant désor­­mais en rela­­tive sécu­­rité, craignent qu’un tel cham­­bou­­le­­ment ne fasse sombrer le pays dans un nouveau conflit. Dans un mémo confi­­den­­tiel, rendu public par WikiLeaks, l’am­­bas­­sa­­deur des États-Unis au Libe­­ria écrit que le rapport de la commis­­sion « reflète le fossé qui existe au sein de la société libé­­rienne, entre les parti­­sans d’une justice répa­­ra­­trice et les parti­­sans de la récon­­ci­­lia­­tion ». Et que penser d’un homme qui semble avoir exagéré ses méfaits dans sa quête de célé­­brité et de pardon ? Mieux vaut avoir un sauveur impar­­fait que pas de sauveur du tout, diront certains. Mais Blahyi fait souvent montre de fierté, voire d’un orgueil surdi­­men­­sionné : posture trou­­blante pour un péni­tent. Quand l’un des membres de la commis­­sion lui a demandé pourquoi il avait accepté de témoi­­gner, il a cité son « passage préféré de la Bible », Jean 8, 32 : « Vous connaî­­trez la vérité, et la vérité vous affran­­chira » – avant de se lancer dans la promo de ses livres. Tina Susman, l’une des premières jour­­na­­listes occi­­den­­tales à avoir écrit au sujet de Blahyi après sa conver­­sion, m’a dit avoir travaillé sur beau­­coup de seigneurs de guerre : « Quand la guerre est finie, ils doivent se réin­­ven­­ter. C’est comme ça qu’ils survivent. » Elle pense que Blahyi a su anti­­ci­­per les désirs d’un peuple en quête d’un récit sédui­­sant. « Ils veulent une histoire à laquelle ils peuvent se raccro­­cher, qu’il s’agisse de gens normaux à la recherche d’un miracle ou de jour­­na­­listes en quête d’une histoire palpi­­tante. »

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Blahyi a un effet consi­­dé­­rable sur les Libé­­riens
Crédits : Sundance Insti­­tute

Blahyi est malin et rusé, mais sa foi a l’air sincère. Une nuit, alors que je logeais chez lui, je me suis réveillé à quatre heures du matin et l’ai entendu prier à voix basse dans le noir. Gberie, l’uni­­ver­­si­­taire de Sierra Leone, s’in­­ter­­roge : « Qui au Libe­­ria retient autant d’at­­ten­­tion, hormis la prési­­dente, lauréate d’un prix Nobel ? C’est un exploit pour un truand de petite enver­­gure. » Le regretté Stephen Ellis, un histo­­rien britan­­nique qui avait travaillé sur la guerre civile libé­­rienne, m’a confié avant sa mort qu’il doutait en grande partie de la véra­­cité du récit de Blahyi, mais qu’il compre­­nait son pouvoir d’at­­trac­­tion. Selon Ellis, l’his­­toire de sa conver­­sion se situe « dans la tradi­­tion évan­­gé­­lique du pécheur repen­­tant qui se dresse et dit : “J’ai été un voleur, j’ai été un ivrogne, j’ai fait toutes ces choses horribles, et puis j’ai décou­­vert le Christ”. Et plus graves ont été les péchés, plus grand est le repen­­tir. »

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Avant que Weber et les Jaku­­bek ne repartent aux États-Unis, Blahyi leur orga­­nise une visite du comté de Sinoe, à une jour­­née en voiture de Monro­­via. Des membres de la famille éloi­­gnée de Blahyi lui ont fait don de 1 200 hectares de forêt dense. Il prévoit de déboi­­ser la zone et de construire une ville sur une colline, en partie finan­­cée par Weber, avec une clinique, un programme d’ap­­pren­­tis­­sage et des dortoirs pour 480 anciens enfants soldats. Blahyi a loué un chauf­­feur et un Land Crui­­ser. Dan Jaku­­bek est du voyage, tout comme Gabriel Jalloh, un ami de Blahyi qu’il a rencon­­tré lors de son séjour au Ghana. À envi­­ron une heure de route de Monro­­via, le chauf­­feur s’ar­­rête à un check-point en face d’une exploi­­ta­­tion de caou­t­chouc de plus de 40 000 hectares appar­­te­­nant à Fires­­tone. Des millions d’hé­­véas sont alignés avec une rigueur mili­­taire, leurs gobe­­lets de récolte comme des feux rouges. Au check-point suivant, Blahyi se penche par la fenêtre du conduc­­teur et dit : « Je suis Joshua Milton Blahyi. »

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Le pasteur soigne son appa­­rence
Crédits : Face­­book

« Ah, l’homme de Dieu », répond le garde en nous ouvrant la voie d’une signe de main. L’as­­phalte laisse la place à un chemin de terre qui s’en­­fonce dans la forêt tropi­­cale, la cano­­pée baignant dans la brume. Dans l’un des villages situés le long de la route, Blahyi salue le préfet local, un homme édenté portant un t-shirt Dolce & Gabbana déchiré. Dans un autre village, il plonge la main dans un sac en plas­­tique noir plein d’argent pour offrir des billets à une poignée d’ha­­bi­­tants. À la nuit tombée, nous arri­­vons à un camp de baraques en briques rouges au milieu de la jungle. Blahyi, exhi­­bant un large sourire, salue une foule de femmes et d’en­­fants, dont certains font partie de sa famille élar­­gie. Le lende­­main matin, par un dimanche pluvieux, nous visi­­tons la propriété. Nous roulons sur quelques kilo­­mètres avant de nous retrou­­ver face à un mur végé­­tal infran­­chis­­sable. « C’est ici que nous devrions construire la pension », explique Blahyi. « Ce projet est énorme. C’est quelque chose de… » « D’iné­­dit », termine Jalloh. « Nous aurons des écoles pour les enfants du village », complète Blahyi. Il est prévu qu’il y ait un centre infor­­ma­­tique, de l’eau potable et des géné­­ra­­teurs élec­­triques. Des mission­­naires doivent venir des États-Unis, du Canada et d’Aus­­tra­­lie. Blahyi dit à Jaku­­bek : « L’école théo­­lo­­gique portera ton nom. » « Quel cadeau du ciel », répond ce dernier. Nous attei­­gnons fina­­le­­ment un hameau de baraques au toit de zinc et nous garons devant une petite église. Un groupe d’hommes est assis sous un arbre, où ils boivent de la bière. Sur une pancarte à côté de l’en­­trée de l’église, une bâtisse mal éclai­­rée avec un sol de terre battue, on peut lire : « Messe du dimanche », mais seule une poignée de personnes ont pris place sur les bancs. Un des repré­­sen­­tants de l’église, de ceux qui buvaient sous l’arbre, fait son entrée en titu­­bant quelque peu. Blahyi le sermonne au sujet de la faible affluence du jour. « Il s’est mis à pleu­­voir », explique l’homme. « Je ne pense pas que tu donne­­rais ce genre d’ex­­cuses au Christ », inter­­­vient Jalloh. « C’est vrai », répond l’homme, le regard baissé vers le sol. « Si j’amène ces gens ici, ce n’est pas pour que des blancs nous fassent des cadeaux », ajoute  Blahyi. « Nous voulons qu’ils se rendent compte que cette région peut chan­­ger. Nous n’avons pas seule­­ment besoin de leur soutien finan­­cier, nous avons besoin de leur expé­­rience. »

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Les plan­­ta­­tions de Fires­­tone
Crédits : DR

Blahyi entame ensuite son prêche et une douzaine d’hommes et de femmes de la ville, ainsi que quelques enfants curieux, entrent dans l’église les uns à la suite des autres. « Quand je donnais un ordre, tout Monro­­via s’ac­­ti­­vait pour l’exé­­cu­­ter », déclame Blahyi. « J’étais dans un immeuble de trois étages. Ce n’était pas ma maison. Les proprié­­taires, je les avais mis dans les quar­­tiers des garçons. Ils allaient me cher­­cher de l’eau, ils faisaient ma lessive. Je veux juste vous montrer le pouvoir que j’avais à l’époque. » « Et puis j’ai décou­­vert Jésus et j’ai laissé tout cela derrière moi. Pour avoir aban­­donné toutes ces choses, que m’a offert Dieu ? Mes enfants sont nés. » Les parois­­siens se mettent à applau­­dir, mais Blahyi les arrête. « Ce n’est pas le meilleur. Et ce ne sont pas non plus les choses. Il s’agit d’autre chose. Il s’agit d’un nom qui restera à jamais gravé dans l’his­­toire du Libe­­ria. » « Amen », répond la congré­­ga­­tion. Blahyi termine son prêche et sort de l’église. La pluie a cessé et le ciel commence à s’éclair­­cir.


Traduit de l’an­­glais par Alexis Grat­­penche d’après l’ar­­ticle « The Grea­­ter The Sinner », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Joshua Milton Blahyi (The Redemp­­tion of Gene­­ral Butt Naked).


L’HISTOIRE EFFROYABLE DE CHUCKIE TAYLOR, LE PRINCE GANGSTER DU LIBERIA

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Chuckie était le fils du dicta­­teur libé­­rien Charles Taylor. Né et élevé en Floride, il allait bien­­tôt comman­­der l’unité la plus meur­­trière du régime.

L’obs­­cu­­rité était tombée tôt et le ciel était clair. Mais pour les adjoints du bureau du shérif du comté d’Orange qui patrouillaient de nuit dans le Secteur Trois, il n’y avait pas grande diffé­­rence entre le soir du 25 février 1994 et n’im­­porte quelle autre soirée passée dans la banlieue chaude à l’ouest d’Or­­lando, en Floride. Lorsque l’ap­­pel est arrivé en prove­­nance du 1428 North Pine Hills Road, c’était simple­­ment l’an­­nonce d’un braquage à main armée parmi les dizaines d’autres que l’adjoint Cindy Turek rece­­vait par radio tous les mois. Lorsqu’elle est arri­­vée sur les lieux du crime, peu après 20 h 30, Turek a recueilli les témoi­­gnages des deux victimes : Steven Klim­­kowski, 16 ans, lui a dit que trois hommes lui avaient demandé de l’argent et avaient essayé de l’at­­taquer. Klim­­kowski est parvenu à se libé­­rer et à s’en­­fuir. Il est allé cher­­cher son père, Robert, et tous les deux se sont lancés à la pour­­suite des trois braqueurs – qu’ils ont plus tard iden­­ti­­fié comme étant Roy Belfast Jr., Daniel Dasque et Philip Jack­­son. Quand ils ont rattrapé le trio, Belfast, un jeune homme de 17 ans, a sorti un flingue – un petit Lorcin .380 noir auto­­ma­­tique. prince-liberia-ulyces-17

D’après les témoi­­gnages, Belfast a d’abord pointé son arme sur le visage de Robert, puis sur celui de Steven, alors que Jack­­son – à 21 ans, le plus âgé des trois agres­­seurs présu­­més – criait à Belfast de pres­­ser la détente. Mais les Klim­­kowski se sont échap­­pés et ont appelé la police ; Belfast, Dasque et Jack­­son ont été arrê­­tés dans l’heure. La plupart des personnes impliquées dans la tenta­­tive de braquage de Pine Hills allaient deve­­nir des visages fami­­liers du système de justice pénale de Floride : Même si les charges rete­­nues contre Jack­­son cette nuit-là ont fina­­le­­ment été aban­­don­­nées, il a plus tard été arrêté pour posses­­sion de drogue ; Dasque a passé plusieurs années en prison pour trafic de cocaïne ; et même Steven Klim­­kowski a été récem­­ment coffré pour voies de fait graves. Turek – à 49 ans, l’une des vété­­rans du bureau du shérif du comté, avec 22 ans de service – se rappelle peu de choses au sujet de Belfast. Il est juste rentré tranquille­­ment ; il n’y avait rien de remarquable à son sujet, dit-elle.

Et pour­­tant, après cette nuit durant laquelle il avait dégainé son arme en un éclair sur North Pine Hills Road, la vie du voyou allait prendre un virage soudain, qui le rendrait tragique­­ment célèbre à travers tout un conti­nent. Peu après son arres­­ta­­tion, Roy Belfast Jr. ne s’est pas présenté à sa convo­­ca­­tion au tribu­­nal et a disparu ; il allait s’écou­­ler douze ans avant que les auto­­ri­­tés améri­­caines ne lui remettent la main dessus. Lorsqu’ils l’ont retrouvé, il était connu sous son nom de nais­­sance – Charles McAr­­thur Emma­­nuel, alias Chuckie Taylor, le fils illé­­gi­­time de Charles Ghan­­kay Taylor, leader de la guérilla, reconnu coupable de crimes de guerre, supposé canni­­bale, et ancien président du Libe­­ria. Et ce jour-là, les choses qu’il avait faites à la droite de son père avaient fait de lui l’un des hommes les plus craints et les plus haïs de toute l’Afrique. Le 30 mai 2006, Emma­­nuel, 1 m 75, arbo­­rant des tatouages et affi­­chant une ressem­­blance frap­­pante avec Charles Taylor, a été arrêté à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Miami par les membres du Service de l’im­­mi­­gra­­tion et de l’ap­­pli­­ca­­tion des règles doua­­nières des États-Unis, et inculpé pour usage de faux passe­­port ; il avait déclaré que le nom de son père était Smith. Détenu à Miami, il est le premier Améri­­cain dans l’his­­toire du système pénal états-unien à être reconnu coupable de crimes de torture perpé­­trés dans un pays étran­­ger. En tant qu’an­­cien comman­­dant de l’Unité Anti-Terro­­riste (ATU) de son père, le petit crimi­­nel du centre de la Floride a été accusé de diri­­ger des forces para­­mi­­li­­taires comp­­tant 2 500 hommes qui ont violé, assas­­siné et terro­­risé la popu­­la­­tion du Libe­­ria pendant plus de cinq ans.

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