par James Somers | 24 mai 2016

Géné­­ral Butt Naked

Par un dimanche matin de février à Monro­­via, la capi­­tale du Libe­­ria, quelques dizaines de personnes se rassemblent dans une église au toit de tôle pour écou­­ter le prêche d’un ancien seigneur de guerre. Il se nomme Joshua Milton Blahyi, mais la plupart des Libé­­riens le connaissent sous son nom de guerre des années 1990 : Géné­­ral Butt Naked (« géné­­ral Cul Nul »). Blahyi, un homme robuste de 45 ans à la tête en forme d’obus, entre en scène vêtu d’un panta­­lon de costume noir et d’une chemise couleur crème. S’il a donné des sermons dans toute l’Afrique de l’Ouest sur le pouvoir du pardon et la perfi­­die des poli­­ti­­ciens libé­­riens, un de ses sujets de prédi­­lec­­tion est sa propre personne. « En Afrique du Sud, j’ai eu le privi­­lège de prêcher au parle­­ment », annonce-t-il fière­­ment à sa congré­­ga­­tion. « Allé­­luia ! Cela vous arri­­vera peut-être. » À cet instant, un bout de papier tombe de sa Bible qu’un fidèle s’em­­presse de ramas­­ser. « Garde-le en souve­­nir », lui dit Blahyi.

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Un prêche de Blahyi
Crédits : Sundance Insti­­tute

En 1980, Samuel Doe a pris la prési­­dence du Libe­­ria par la force. Blahyi affirme qu’il est ensuite devenu le conseiller spiri­­tuel de Doe et qu’il a eu recours à la sorcel­­le­­rie pour l’ai­­der à rempor­­ter son second mandat. (Doe a aussi eu recours à des méthodes plus prosaïques, en brûlant les bulle­­tins de vote de ses adver­­saires par exemple.) Lors du réveillon de Noël 1989, Charles Taylor, un ancien membre du gouver­­ne­­ment libé­­rien, a envahi le pays depuis la Côte d’Ivoire avec une centaine de soldats, faisant sombrer le Libe­­ria dans la guerre civile. Un cessez-le-feu a été déclaré en 1996 et Taylor a été élu l’an­­née suivante. Puis, en 1999, un autre groupe rebelle a lancé une offen­­sive depuis la Guinée, déclen­­chant un deuxième conflit qui s’est pour­­suivi jusqu’à l’évic­­tion de Taylor en 2003.

Dans les années 1990, la majeure partie du pays était aux mains de milices rivales. Dans le bush, ils s’af­­fron­­taient pour le contrôle des mines d’or et de diamant ; à Monro­­via, ils se tiraient dessus dans les rues. Les chefs de milice avaient sous leurs ordres des dizaines de comman­­dants rebelles, dont beau­­coup portaient des noms impro­­bables : Chuck Norris, One-Foot Devil (« le Diable à un pied »), Géné­­ral Mosquito (« géné­­ral Mous­­tique ») et son ennemi juré, Géné­­ral Mosquito Spray (« géné­­ral Bombe anti-mous­­tique »). Blahyi a parti­­cipé acti­­ve­­ment au conflit pendant envi­­ron trois ans. Sous le nom de Géné­­ral Butt Naked, il a mené au combat plusieurs dizaines de soldats, les Naked Base Comman­­dos, qui sévis­­saient prin­­ci­­pa­­le­­ment à Monro­­via. Beau­­coup de ces soldats étaient des enfants qui, comme leur comman­­dant, ne portaient souvent qu’une paire de chaus­­sures et des grigris. Blahyi, en défor­­mant à sa guise la tradi­­tion animiste, préten­­dait ainsi qu’ils étaient « immu­­ni­­sés contre les balles ». Le 6 avril 1996, l’ar­­mée de Taylor a tenté d’ar­­rê­­ter le chef de la milice à laquelle Blahyi était affi­­lié, à Monro­­via. Blahyi et d’autres comman­­dants rebelles ont répliqué, donnant lieu à l’un des affron­­te­­ments les plus meur­­triers du conflit. Près de la moitié des habi­­tants de Monro­­via a dû fuir. Tandis que la ville sombrait dans le chaos, un témoin a vu appa­­raître Blahyi debout sur le toit d’un pick-up, entiè­­re­­ment nu, un fusil d’as­­saut dans une main et les parties géni­­tales d’un homme dans l’autre.

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D’où son surnom

Au total, près de 200 000 personnes ont été tuées au Libe­­ria au cours de la guerre civile. À la fin du conflit, en 2003, l’ac­­cord de paix prévoyait la créa­­tion d’une Commis­­sion vérité et récon­­ci­­lia­­tion. Le groupe s’est réuni trois ans plus tard, mais les condi­­tions étaient loin d’être idéales : aucun de ses membres n’avait jamais fait partie d’une telle commis­­sion aupa­­ra­­vant, et ils n’avaient pas le pouvoir de pronon­­cer des condam­­na­­tions juri­­dique­­ment contrai­­gnantes. Pour­­tant, le procès a été diffusé en direct dans tout le pays, à la radio et à la télé­­vi­­sion. Blahyi a été le premier chef de guerre à témoi­­gner. Dans une chemise blanche imma­­cu­­lée, il s’est exprimé avec une fran­­chise éton­­nante. « Je tiens à dire pardon. » Sous les flash crépi­­tants des photo­­graphes présents dans les tribunes, il a laissé retom­­ber sa tête et semblait pleu­­rer. « Tout ce que j’ai fait était diabo­­lique, c’était mal, inhu­­main. » Un des membres de la commis­­sion lui a demandé d’es­­ti­­mer le nombre de ses victimes. « Si je devais faire le calcul – si vous parlez du 6 avril, de toute la guerre ou de tout le mal que j’ai jamais fait –, j’ar­­ri­­ve­­rais au moins à 20 000 personnes. »

Deux heures durant, il a témoi­­gné du rôle qu’il avait joué dans la guerre. Il a avoué qu’il avait eu recours à des sacri­­fices humains et au canni­­ba­­lisme pour acqué­­rir des pouvoirs magiques. « J’avais besoin de faire des sacri­­fices humains pour apai­­ser les dieux. Dans chaque ville où j’en­­trais… ils me permet­­taient de faire mes sacri­­fices, notam­­ment d’en­­fants inno­cent. » Il a ensuite raconté l’his­­toire de sa conver­­sion au chris­­tia­­nisme, qui a eu lieu peu de temps après la bataille du 6 avril. Les membres de la commis­­sion, visi­­ble­­ment capti­­vés par son récit, n’ont remis en cause que peu de ses affir­­ma­­tions. L’un d’eux a commenté : « Vous avez beau­­coup de quali­­tés de leader­­ship. » Le témoi­­gnage de Blahyi a fait les gros titres dans le pays. Des incon­­nus le prenaient dans leurs bras dans les rues de Monro­­via et des jour­­na­­listes du monde entier sont venus l’in­­ter­­vie­­wer. Le Daily Mail lui a consa­­cré un article inti­­tulé « Face à face avec le Géné­­ral Butt Naked : “l’homme le plus mons­­trueux du monde” ». VICE l’a fait appa­­raître dans un carnet de voyage inti­­tulé « Le guide VICE du Libe­­ria », qui tota­­lise plus de dix millions de vues sur YouTube. Bojan Jancic, pasteur d’une église évan­­gé­­liste de l’East Village à New York, a vu la vidéo et il est devenu plus tard un de ses bien­­fai­­teurs. Blahyi a écrit cinq livres : ses mémoires, The Redemp­­tion of an Afri­­can Warlord: The Joshua Blahyi Story, ont été publiées en 2013 par une petite maison d’édi­­tion chré­­tienne. Dans l’avant-propos, Jancic écrit : « C’est la première fois depuis la conver­­sion de Saint-Paul sur le chemin de Damas que j’en­­tends un récit aussi puis­­sant. »

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Blahyi fait le tour des églises du Libe­­ria
Crédits : Take­­shi Fuku­­naga

Dans l’église au toit de tôle, Blahyi approche de la fin de son sermon. La nuit précé­­dente, il a regardé un docu­­men­­taire sur Whit­­ney Hous­­ton. « C’était l’une des plus grandes pop stars au monde. Mais ce qui m’a marqué, c’est Kevin Cost­­ner, l’un de ses parte­­naires de jeu. Il raconte qu’elle a un complexe. “Elle se demande toujours si le public va conti­­nuer à l’ac­­cep­­ter” Même moi, que tout le monde consi­­dère aujourd’­­hui comme un prédi­­ca­­teur talen­­tueux – un homme coura­­geux qui a fait toutes ces choses par le passé, un héros –, je souffre toujours. » Blahyi parade dans l’al­­lée centrale, se frap­­pant la poitrine, sa chemise rendue trans­­lu­­cide par la sueur. « Je ne suis pas comme la plupart des gens. Je sais que c’est impos­­sible, mais Jésus m’aime. » Il s’es­­suie le visage avec un mouchoir blanc. « Quand Jésus m’a trouvé, je répan­­dais le mal autour de moi dans la rue, je venais de détruire la vie d’un enfant inno­cent. Et pour­­tant, il m’a appelé “mon fils” ! »

Le nouveau comman­­dant

Il y a peu, j’ai passé une semaine en sa compa­­gnie dans le New Geor­­gia Estate, une banlieue de Monro­­via. Il habite une maison modeste couleur moutarde, à l’ali­­men­­ta­­tion élec­­trique précaire et sans eau potable. Un matin, Blahyi décide sur un coup de tête de parti­­ci­­per à un match de foot. Il enfile un maillot blanc et s’as­­sied sur le canapé du salon pendant que son neveu, un adoles­cent  prénommé Emma­­nuel qui lui sert d’homme à tout faire, lui lace ses chaus­­sures à cram­­pons. Puis Ernest Nelson, l’un des nombreux demi-frères de Blahyi, le conduit dans un 4×4 gris métal­­lisé le long des routes de terre battue acci­­den­­tées du quar­­tier. Blahyi se penche par la fenêtre, souriant et adres­­sant des signes de main aux piétons comme un digni­­taire en visite.

Il avait encore son sang sur les mains, raconte-t-il, quand il a entendu la voix de Jésus.

Le match de foot a déjà commencé lorsque nous arri­­vons, mais Blahyi s’élance sur le terrain sans attendre un rempla­­ce­­ment. Il est un des seuls joueurs à avoir ses propres chaus­­sures ; les autres doivent parta­­ger leur paire, qu’ils échangent lors des rempla­­ce­­ments. Une pluie torren­­tielle s’abat sur le terrain, le trans­­for­­mant en véri­­table bour­­bier. Blahyi saute pour faire une tête, mais rate et atter­­rit dans la boue. La fin du match appro­­chant et les deux équipes restant à égalité, il se plante devant les buts adverses. Il est clai­­re­­ment hors jeu, mais personne ne l’ar­­rête. Il inter­­­cepte un tir, pivote sur lui-même et réus­­sit à trom­­per le gardien de but. Quelques minutes plus tard, il marque à nouveau. Au coup de sifflet final, il trot­­tine jusqu’au centre du terrain et a frappe du pied dans la boue en signe de triomphe.

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La plupart des Libé­­riens sont chré­­tiens : les fonda­­teurs du pays étaient des esclaves affran­­chis origi­­naires des États-Unis, et la capi­­tale du pays fut à l’ori­­gine bapti­­sée Chris­­to­­po­­lis. Mais le protes­­tan­­tisme tradi­­tion­­nel coexiste depuis long­­temps avec les croyances locales. Blahyi a de la famille dans le comté de Sinoe, une région peu peuplée du sud du Libe­­ria. Quand il était petit, raconte-t-il, son père l’y a emmené et l’a laissé avec les « anciens », qui lui ont alors fait passer un rite d’ini­­tia­­tion dans la forêt. D’après ses mémoires, dont de nombreux passages lui donnent des airs de fable, il se nour­­ris­­sait de craie pour survivre, volait dans les airs, et a été consa­­cré grand prêtre d’une société secrète – un poste qui requé­­rait qu’il se livre chaque mois à des sacri­­fices humains. Harri­­son Shine Chal­­lar, un autre de ses demi-frères, m’a raconté qu’à l’époque il ne savait pas que Blahyi était grand prêtre ; de ce qu’il savait, ce n’était alors qu’un jeune rebelle. Leur mère lui donnait de l’argent pour ache­­ter à manger pour la famille et il dispa­­rais­­sait dans les rues de Monro­­via pendant des semaines d’af­­fi­­lée. Il a arrêté l’école après la troi­­sième, et vendait ensuite des rafraî­­chis­­se­­ments et de la soupe au poulet au marché du coin, vêtu « d’une cravate violette, d’une chemise violette, d’un panta­­lon violet et de chaus­­sures violettes » pour que tout le monde le recon­­naisse bien. Il s’est ensuite mis au trafic de drogues et aux cambrio­­lages. Parfois, m’a raconté Chal­­lar, Blahyi et lui travaillaient ensemble. Un soldat nigé­­rian a un jour demandé à Blahyi de l’ai­­der à obte­­nir des pouvoirs spiri­­tuels : Blahyi lui a pres­­crit un « trai­­te­­ment de sorcel­­le­­rie » – un lave­­ment, en réalité – et pendant que le soldat était indis­­posé, Chal­­lar lui a volé son argent.

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Un après-midi, Blahyi et moi nous rendons en taxi dans le centre-ville de Monro­­via. Tandis que nous progres­­sons diffi­­ci­­le­­ment dans les embou­­teillages, il sort son iPad pour prendre des selfies en adop­­tant diffé­­rentes poses : sourire écla­­tant, regard au loin, fron­­ce­­ment de sour­­cil pensif. Nous nous arrê­­tons en bas d’un immeuble décré­­pit, haut de trois étages. En 1996, Blahyi a réqui­­si­­tionné l’im­­meuble, renvoyant les rési­­dents dans les appar­­te­­ments des domes­­tiques afin de faire de la place à ses troupes. En haut de l’es­­ca­­lier humide, une femme aux cheveux gris accueille Blahyi avec un sourire et une acco­­lade. Son fils la rejoint sur le pas de la porte. « C’est un bon ami », dit-il tranquille­­ment en regar­­dant Blahyi. « Il a pris soin du quar­­tier. » Plus tard, de retour dans le taxi, l’hu­­meur de Blahyi s’as­­som­­brit. « Je ne me suis pas bien occupé d’eux, ce n’est pas vrai. J’ai pris leur maison. Ils ne veulent rien dire de mal, mais j’ai été très dur avec eux. »

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Entouré de ses fidèles
Crédits : Sundance Insti­­tute

À plusieurs rues de là, près de la rivière Mesu­­rado, nous nous arrê­­tons devant un bâti­­ment aban­­donné criblé d’im­­pacts de balle. Il y a là plusieurs hommes rassem­­blés autour d’un feu : l’un d’entre eux, en fauteuil roulant, accueille Blahyi d’un « Géné­­ral ». Blahyi les dépasse pour parve­­nir à un mur de pierre écroulé qui donnait aupa­­ra­­vant sur un pont. « C’est là que j’ai rencon­­tré Jésus pour la première fois », dit-il. Dans ses mémoires, il raconte comment il a tué un enfant près de ce pont, « ouvrant le dos de la fillette pour en arra­­cher son cœur ». Il avait encore son sang sur les mains, raconte-t-il, quand il a entendu une voix. « Quand je me suis retourné, un homme se tenait ici. Il brillait si fort, plus fort que le soleil. » Une voix lui a dit : « Repens-toi et vis, ou refuse et meurs. » « Je voulais conti­­nuer de me battre, mais mon esprit ne pouvait pas se déta­­cher de lui : il brillait telle­­ment, ses mots étaient si passion­­nés », pour­­suit Blahyi. Peu de temps après, il a déposé les armes, aban­­don­­nant ses enfants soldats, et il s’est mis à dormir sur les bancs d’une église voisine. Le pasteur a alors rassem­­blé sa congré­­ga­­tion pour deman­­der à Dieu de débar­­ras­­ser Blahyi de ses pouvoirs démo­­niaques. Le lende­­main, il est allé voir son comman­­dant, a rendu ses armes et ses amulettes et lui a dit : « Mon nouveau comman­­dant est Jésus Christ. » En 1996, quand Charles Taylor a annoncé sa renais­­sance, beau­­coup ont vu cela comme une manœuvre calcu­­lée. De la même façon, certains restent scep­­tiques face à la conver­­sion de Blahyi. Nicho­­lai Lidow, un univer­­si­­taire indé­­pen­­dant de l’uni­­ver­­sité de Stan­­ford qui a fait sa thèse sur les groupes rebelles au Libe­­ria, m’as­­sure que Blahyi est « un as de l’au­­to­­pro­­mo­­tion, qui a su tirer de sa noto­­riété de guer­­rier des avan­­tages person­­nels ». Mais beau­­coup de Libé­­riens pensent que la conver­­sion publique d’un seigneur de guerre, qu’elle soit inté­­res­­sée ou non, est plus béné­­fique pour le pays que n’im­­porte quel procès.

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Blahyi et le pasteur Bojan Jancic
Crédits : Face­­book

Les jumeaux du cime­­tière

Pendant les guerres napo­­léo­­niennes, les enfants qu’on surnom­­mait les « singes à poudre », dont certains n’avaient pas plus de dix ans, aidaient à armer les canons de l’ar­­mée britan­­nique. En 1863, le Congrès a récom­­pensé de la Medal of Honor un soldat de l’Union âgé de 13 ans. Cepen­­dant, après la Seconde Guerre mondiale, les pratiques inter­­­na­­tio­­nales ont évolué et, en 1977, les Conven­­tions de Genève ont inter­­­dit le recru­­te­­ment mili­­taire d’en­­fants âgés de moins de 15 ans. Toute­­fois, le recours aux enfants soldats est encore d’ac­­tua­­lité dans certaines parties du monde. Les comman­­dants de milice voient en eux des combat­­tants idéaux : bon marché, agiles et malléables psycho­­lo­­gique­­ment. On estime que 20 000 enfants ont combattu dans la guerre civile libé­­rienne comme espions, senti­­nelles ou démi­­neurs. Beau­­coup ont été enrô­­lés de force, parfois sous la menace d’une arme. D’autres ont rejoint le conflit par déses­­poir, cher­­chant de quoi manger ou un endroit où s’abri­­ter. Nombreux étaient ceux des « petits soldats » de Blahyi qui n’avaient pas plus de neuf ans. Selon certaines sources, Blahyi mélan­­geait de la cocaïne à leur nour­­ri­­ture et leur passait des films de Jean-Claude Van Damme censés leur démon­­trer que « la guerre n’était que du cinéma ». « Je voulais effa­­cer leur peur de la mort », m’a-t-il expliqué. Après la guerre civile, beau­­coup d’en­­fants soldats sont partis à la dérive. « Ils ont pris l’ha­­bi­­tude d’ob­­te­­nir les choses par la force, par la violence », explique Sondah Geepea-Wilson, direc­­trice d’un programme libé­­rien qui s’oc­­cupe d’an­­ciens soldats. « Le retour à la vie sociale a été un problème pour eux. » Les Nations Unies ont essayé de les réin­­sé­­rer dans le tissu social à travers des programmes d’ap­­pren­­tis­­sage. Certains, par peur d’être stig­­ma­­ti­­sés, ont refusé ; d’autres ont appris la maçon­­ne­­rie et la menui­­se­­rie, des métiers presque tota­­le­­ment absents du paysage écono­­mique dévasté du pays. Aujourd’­­hui, plusieurs milliers d’an­­ciens enfants soldats vivent dans les ghet­­tos de Monro­­via. Beau­­coup se droguent et la grande majo­­rité mani­­feste des signes de stress post-trau­­ma­­tique.

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Blahyi et un jeune du JAV
Crédits : Domi­­nic Nahr

En 2007, Blahyi a fondé Jour­­neys Against Violence, un programme de réha­­bi­­li­­ta­­tion destiné aux jeunes hommes ayant servi dans les Naked Base Comman­­dos ou d’autres unités. Le JAV a loué une maison en parpaings d’un jaune vif, dans la banlieue de Monro­­via qu’ils surnomment Choco­­late City. 18 jeunes hommes, tous dans leur ving­­taine ou dans leur tren­­taine, habitent là en se parta­­geant trois petites chambres remplies de lits super­­­po­­sés. Ernest Nelson, le demi-frère de Blahyi, est respon­­sable du programme, sa mère y travaille comme cuisi­­nière et un des chauf­­feurs est son cousin. Lors de ma visite, une poignée de rési­­dents sont posés sous le porche avec l’air de s’en­­nuyer ferme. Le JAV inter­­­dit la consom­­ma­­tion de drogues et d’al­­cool et impose un programme strict de prières. Sur une feuille de papier scot­­chée au mur de la salle commune sont affi­­chés les Dix Comman­­de­­ments de la maison (« Pas de bagarre », « Rien à manger pour les fainéants », …). « Peu importe que mon nom voyage à travers le monde », me confie Blahyi, « si cela n’éra­­dique pas la possi­­bi­­lité d’un autre Butt Naked, je me consi­­dère comme un échec. » Emmette et Eugene Gray, deux vrais jumeaux ayant résidé au JAV, se sont battus au côté du géné­­ral Butt Naked durant quelques mois en 1996. « Nous étions des petits garçons », me raconte Emmette, le plus bavard des deux. « On ne connais­­sait rien à la guerre, mais on était contents d’en faire partie parce qu’on n’avait pas de famille, rien à manger et nulle part où aller. » Quand Blahyi a dissous son unité, beau­­coup de ses soldats se sont retrou­­vés sans abris et privés d’une source fiable de nour­­ri­­ture. Emmette et Eugene, les frères orphe­­lins, ont atterri dans un camp de réfu­­giés en Côte d’Ivoire. En 1999, quand la guerre civile a repris, Eugene est rentré au Libe­­ria pour rejoindre l’ar­­mée du pays. Emmette est resté au camp de réfu­­giés, où il a été recruté par un groupe rebelle. Son unité a passé la fron­­tière avant d’af­­fron­­ter les forces de Taylor. Les deux frères ne se sont jamais retrou­­vés face à face sur le champ de bataille, mais tous les deux m’ont raconté qu’ils auraient tué l’autre sans hési­­ter.

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Emmette et Eugene Gray
Crédits : Domi­­nic Nahr

« On aurait été obli­­gés d’ap­­puyer sur la gâchette », dit Emmette. « Il était dans le camp adverse et il se battait contre moi », dit Eugene. « Si on l’avait capturé sur le front et qu’ils m’avaient dit : “Cet homme est ton frère. Tue-le”, qu’est-ce que j’au­­rais pu faire ? Je n’avais pas envie de mourir. Je l’au­­rais mis en joug et j’au­­rais tiré. » « Direct. Une seule balle », ajoute Emmette en opinant du chef. Après la guerre, les jumeaux se sont retrou­­vés à Monro­­via et ont parti­­cipé à la campagne de réha­­bi­­li­­ta­­tion des Nations Unies. Emmette s’est inscrit dans un cours de program­­ma­­tion infor­­ma­­tique, mais son ensei­­gnant a fini par ne plus venir. Les jumeaux se sont rapi­­de­­ment retrou­­vés à la rue. « Je suis devenu toxi­­co­­mane », me raconte Emmette. « Tous les jours, je volais pour fumer de la drogue. » Recher­­chant déses­­pé­­ré­­ment un endroit où dormir, ils ont atterri dans le vaste cime­­tière de Palm Grove, à Monro­­via, où ils ont vidé deux tombes pour dormir à l’in­­té­­rieur. « On a sorti le cercueil avec le corps, on a tout nettoyé et on a recou­­vert l’en­­droit avec une bâche », raconte Emmette. « J’ha­­bi­­tais là, je dormais là, je mangeais là. » Ils y ont vécu trois ans.

En 2012, Blahyi a décou­­vert les jumeaux au cime­­tière et leur a proposé de rejoindre le JAV, mais ils l’ont repoussé. « C’est toi qui nous as fait faire la guerre quand on était petits », lui a dit Emmette. « Après, tu nous a complè­­te­­ment aban­­don­­nés. » Quelques semaines plus tard, Blahyi a orga­­nisé un barbe­­cue sur une plage, pour les anciens combat­­tants. Les jumeaux s’y sont joints, ils ont joué au volley-ball et mangé des hot-dogs. De retour au cime­­tière cette nuit-là, Emmette n’a pas réussi à dormir. Il a quitté Palm Grove à la recherche de la maison de Blahyi, deman­­dant son chemin à mesure qu’il progres­­sait. Vers quatre heures du matin, il a frappé à la porte de Blahyi et lui a dit : « Je ne peux pas retour­­ner là d’où je viens. » Il est resté chez Blahyi quelques mois, puis il a démé­­nagé dans la maison du JAV. C’était la première fois depuis des années qu’il dormait sur un mate­­las. Eugene est resté à Palm Grove. Un jour, Emmette est retourné au cime­­tière, dans l’es­­poir de convaincre son frère de le rejoindre à Choco­­late City. Pendant la guerre, les jumeaux avaient pris l’ha­­bi­­tude de siffler d’une manière spéciale pour se retrou­­ver quand ils étaient sépa­­rés. C’était un son qu’ils connais­­saient bien : ils imitaient le cri déchi­­rant des obus de mortier en approche. Emmette s’est promené au milieu des tombes en sifflant jusqu’à ce qu’Eu­­gene lui réponde.

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Blahyi et un ancien enfant soldat du JAV
Crédits : Sundance Insti­­tute

Eugene n’était pas prêt à pardon­­ner Blahyi. « Ce type nous a lais­­sés sans rien dire. Main­­te­­nant, il se pointe à nouveau avec une nouvelle histoire. » Mais les frères ont conti­­nué à parler et Eugene a fini par accep­­ter de suivre Emmette jusqu’à Choco­­late City. « Celui qui m’a fait faire la guerre est aussi celui qui m’a sauvé », conclut Emmette.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

BLAHYI EST-IL VRAIMENT CELUI QU’IL PRÉTEND ÊTRE ?

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Traduit de l’an­­glais par Alexis Grat­­penche d’après l’ar­­ticle « The Grea­­ter the Sinner », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Joshua Milton Blahyi (The Redemp­­tion of Gene­­ral Butt Naked).


 

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