par Janine di Giovanni | 11 novembre 2016

Les Femmes du Soleil

Après avoir été les témoins, en 2014, du géno­­cide de grande ampleur et de l’es­­cla­­vage sexuel mis en œuvre par Daech, un groupe de femmes yézi­­dies a formé un bataillon pour se défendre : les Femmes du Soleil. À sept heures de route caho­­teuse d’Er­­bil, capi­­tale du Kurdis­­tan irakien, se trouve une école aban­­don­­née, qui a récem­­ment servi de quar­­tier géné­­ral à l’État isla­­mique. Au moment où nous y arri­­vons, après avoir traversé de vastes champs de puits de pétrole en feu, le soleil brûlant d’Irak s’est couché, le ciel s’as­­som­­brit enfin et il se fait tard. À l’in­­té­­rieur de l’école, un groupe majo­­ri­­tai­­re­­ment composé de jeunes femmes yézi­­dies entame son rituel du coucher.

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Des femmes yézi­­dies au combat
Crédits : Kurdishs­­truggle

Elles ont survécu au géno­­cide et ont été témoins du massacre de leurs père, de leurs frères, de leurs cousins, de tous ceux qu’elles aimaient, par des combat­­tants de Daech. Mais pour l’heure, dans leur ample pyjama, pieds nus, elles détachent leur chignon et brossent leurs cheveux longs jusqu’à la taille. Demain, elles seront debout à six heures pour l’en­­traî­­ne­­ment mili­­taire. On se croi­­rait à l’in­­ter­­nat, à la diffé­­rence que ces femmes sont des combat­­tantes aguer­­ries. « Notre histoire est tragique », dit Khatoon Khider, 36 ans, la comman­­dante trapue de la brigade fémi­­nine des Forces du Soleil. Nous sommes assises dans son bureau, avec l’es­­poir de faire descendre cette tempé­­ra­­ture étouf­­fante. Khider y est deve­­nue indif­­fé­­rente. Au cours des deux dernières années, depuis qu’en août 2014, envi­­ron 5 000 Yézi­­dis furent tués et 6 000 captu­­rés et réduits en escla­­vage par Daech, elle a dédié sa vie à la protec­­tion de son peuple. « Ce qui nous est arrivé », dit-elle sombre­­ment, « était inima­­gi­­nable. » Des images de survi­­vants échoués au Mont Sinjar sont parve­­nues en Europe et aux États-Unis. Beau­­coup de ceux qui ont fui leur village en ruines – plus tard massi­­ve­­ment miné par Daech afin qu’ils ne puissent y retour­­ner – vivent aujourd’­­hui dans des refuges pour dépla­­cés. Mais l’image complète de ce qui leur est arrivé n’est en train de se révé­­ler nette­­ment que main­­te­­nant.

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Nadia Murad
Crédits : Doznews

Nadia Murad, 23 ans, a perdu 18 membres de sa famille élar­­gie dans le combat contre Daech. En décembre dernier, elle a été faite prison­­nière par Daech. Elle a été violée par un groupe de combat­­tants et a coura­­geu­­se­­ment décrit son supplice au Conseil de sécu­­rité de l’ONU, lors de sa première séance sur le trafic d’êtres humains. « L’État isla­­mique n’est pas simple­­ment venu pour nous tuer, nous les femmes et les jeunes filles, mais aussi pour nous prendre comme butin de guerre et nous vendre au marché comme aux esclaves », dit-elle. Murad est retour­­née à l’ONU en septembre, lors de l’As­­sem­­blée géné­­rale, où elle a été nommée ambas­­sa­­drice de bonne volonté. Elle était accom­­pa­­gnée de son avocate, Amal Cloo­­ney, qui lutte pour atti­­rer l’at­­ten­­tion sur la tragique situa­­tion des Yézi­­dis. « Appe­­ler ce qui s’est passé un géno­­cide n’est pas suffi­­sant », dit Cloo­­ney. « Il faut réunir toutes les preuves possibles et les combat­­tants de Daech qui ont commis ces atro­­ci­­tés doivent être traduits devant un tribu­­nal. Cette démarche peut paraître ambi­­tieuse, mais lorsque vous regar­­dez ces filles au fond des yeux, vous compre­­nez pourquoi elle s’im­­pose. » Les Yézi­­dis, que j’ai rencon­­trés pour la première fois à l’époque de Saddam Hussein – j’avais alors vécu auprès d’eux –, sont une secte kurdo­­phone, reli­­gieu­­se­­ment et ethnique­­ment indé­­pen­­dante. Contrai­­re­­ment aux Kurdes, qui sont connus pour leurs combat­­tants pesh­­mer­­gas (« ceux qui affrontent la mort »), les Yézi­­dis ne sont pas de nature belliqueuse. C’est une société farou­­che­­ment patriar­­cale, où la vie des femmes se résume tradi­­tion­­nel­­le­­ment à s’oc­­cu­­per des champs, de la cuisine, et de l’édu­­ca­­tion les enfants. Cette commu­­nauté est restée très fermée pendant des siècles.

Les Femmes du Soleil, nées après le géno­­cide de 2014, n’ont pas encore parti­­cipé à des combats en première ligne. Mais elles y sont prépa­­rées et en parlent à la manière coura­­geuse des soldats réso­­lus à y lais­­ser leur vie s’il le faut. Malgré un entraî­­ne­­ment mili­­taire inten­­sif de seule­­ment 45 jours, dispensé par les pesh­­mer­­gas, beau­­coup de ces femmes sont animées du désir de reprendre les terri­­toires et les droits dont elles ont été spoliées. C’est égale­­ment pour elles une manière d’ho­­no­­rer les morts. « Puis-je laver ton t-shirt ? » me demande la comman­­dante en second, en prenant un morceau de savon pour le laver à la main. À 36 ans, seule de la patrouille à être mariée, elle balaie mes protes­­ta­­tions et me raconte sa jour­­née. Elle dépose des hommes aux postes de contrôle depuis tôt ce matin – les forces de Daech se trouvent encore à 30 kilo­­mètres d’ici –, sous une tempé­­ra­­ture de 42°C. Son service n’est pas encore terminé, elle doit finir du travail admi­­nis­­tra­­tif avec la comman­­dante. Je lui demande si son mari, qu’elle voit toutes les six semaines, lui manque.

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Des femmes yézi­­dies en tenues tradi­­tion­­nelles

Elle soupire et son regard se pose sur son alliance toute simple. Ses mains ont été durcies par le manie­­ment des armes. « D’une certaine manière, notre combat est plus impor­­tant. » Elle ne pense pas encore à avoir des enfants, ce qui est inha­­bi­­tuel pour une femme yézi­­die. Son atti­­tude démontre à quel point le géno­­cide a changé les mœurs de cette société ancienne. Sur le toit de l’école, sur lequel nous avons tiré des mate­­las en coton pour dormir, surveillés par des gardes armées qui pouffent de rire et montent, chacune leur tour, en haut des esca­­liers, les femmes posent leur fusil à la tête de ce lit de fortune et commencent à compa­­rer les photos qu’elles ont sur leur télé­­phone. Une femme plus âgée, la cuisi­­nière, qui tient le rôle de surveillante en chef, ordonne à tout le monde d’éteindre les télé­­phones. « Les lumières attirent les tirs de Daech », dit-elle, « vous voulez être tuées dans votre sommeil ? » Je demande à une jeune femme avec une longue tresse qui descend le long de son dos, couchée à côté de moi, s’il lui arrive d’avoir peur. « Nous sommes entraî­­nées, nous savons utili­­ser des armes auto­­ma­­tiques, lancer des obus », dit-elle. « Si Daech avait tué vos hommes et violé vos sœurs, vos mères et vos amies, vous feriez la même chose. » Est-elle effrayée à l’idée de combattre en première ligne si cela arrive un jour ? « Pas du tout. »

Même sans les télé­­phones, il y a de nombreuses conver­­sa­­tions et rires avant le coucher, et les sujets ne sont pas vrai­­ment diffé­­rents de ceux des jeunes femmes du reste du monde – comment elles ont eu leur tatouage (en utili­­sant la tradi­­tion­­nelle recette yézi­­die à base de lait mater­­nel mélangé à des cendres, et fait avec une aiguille) ; comme il est ennuyeux de devoir se lever tôt ; comme leur famille leur manque. La chaleur m’em­­pêche de dormir et, alors que je sens les combat­­tantes s’aban­­don­­ner au sommeil, je vais trou­­ver la comman­­dante. Elle est derrière sa table, dans son bureau. Elle ordonne à quelqu’un de son équipe – qui claque les talons, d’une manière toute mili­­taire, lorsqu’elle la voit – d’ap­­por­­ter des pêches fraîches et une boîte de choco­­lats pous­­sié­­reux. Khider semble féroce dans ses bottes mili­­taires fati­­guées, mais lorsqu’elle me montre une photo d’elle, prise au festi­­val de Cannes en mai dernier, les cheveux déta­­chés, portant une longue robe ornée du drapeau kurde, elle m’ap­­pa­­raît plus jeune, et moins robuste. « C’était la première fois que je quit­­tais la montagne, vrai­­ment », dit-elle, en souriant fugi­­ti­­ve­­ment. Elle a voyagé avec le ministre kurde pesh­­merga pour monter les marches et assis­­ter à la projec­­tion du film Pesh­­merga de Bernard-Henri Lévy, qui relate leur combat contre Daech, et l’iro­­nie de tout cela ne lui échappe pas. Elle sort une photo d’elle en robe, assise devant l’ac­­trice Arielle Dombasle, la femme de Lévy. La juxta­­po­­si­­tion de son monde à elle, loin­­tain, et de leur monde à eux, glamour, a dû être surréelle.

Autre­­fois chan­­teuse, Khider animait des mariages. Elle a créé ce bataillon après avoir vu son village détruit.

« Notre reli­­gion nous inter­­­dit de tuer », dit Khider, alors la déci­­sion de deve­­nir un soldat n’a pas été prise à la légère. « Nous voulons la justice. Nous voulons que ces hommes soient traduits devant un tribu­­nal. » Autre­­fois chan­­teuse, Khider animait mariages et céré­­mo­­nies. Elle a créé ce bataillon après avoir vu son village détruit, et avoir vécu à Mont Sinjar avec des personnes terro­­ri­­sées, qui tentaient de fuir sans eau ni nour­­ri­­ture. « Notre reli­­gion nous inter­­­dit de tuer », dit-elle, alors la déci­­sion de deve­­nir soldat n’a pas été prise à la légère. Khider a reçu une dispense spéciale de la part des auto­­ri­­tés pour former ce bataillon. « Nous voulons la justice. Nous voulons que ces hommes soient traduits devant un tribu­­nal. » Elle ne s’est pas auto­­risé à chan­­ter depuis deux ans. Toutes les personnes que j’ai rencon­­trées au Kurdis­­tan pour­­rait me racon­­ter le même souve­­nir de ce 3 août 2014, quand les soldats de Daech ont envahi la partie sud de Mont Sinjar : comment les villages ont été attaqués, les hommes tués, les garçons pubères emme­­nés, forcés à se conver­­tir à l’is­­lam ou à se coucher par terre pour être fusillés ; les femmes deve­­nant des sabayas, des esclaves. « Certaines de ces femmes ont été vendues à plus de 17 “maris” de Daech diffé­­rents », dit le docteur Nagham Nawzat Hasan, une gyné­­co­­logue yézi­­die qui a récem­­ment reçu du secré­­taire d’État John Kerry, le Prix inter­­­na­­tio­­nal de la femme de courage, pour son travail auprès des victimes. Amina (le nom des femmes enle­­vées a été modi­­fié, pour des raisons de sécu­­rité), âgée de 22 ans, qu’elle soigne, raconte son expé­­rience. « Je ne savais pas ce qu’ils voulaient, pourquoi ils me faisaient cela », dit-elle. « Tout ce que j’ai compris, c’est qu’ils voulaient que je change de reli­­gion. » Elle et d’autres femmes ont été enle­­vées de leur village et sépa­­rées en deux groupes : les jeunes filles vierges et les femmes mariées. « Au début, ils ont juste pris les jeunes vierges », conti­­nue Amina. « Et puis après ils ont pris les femmes mariées. »

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Des réfu­­giés de Sinjar
Crédits : DFID

« Ils l’ap­­pe­­laient Al Amriki », dit-elle. « Lorsqu’il venait me violer, il faisait sa prière d’abord. Et puis il me battait avec un câble. » Il lui a dit avoir été chré­­tien et ensei­­gnant, avant de se conver­­tir à l’is­­lam et de rejoindre Daech. Parfois, après l’avoir violée, il appe­­lait sa femme, aux État-Unis, par Skype. « Elle connais­­sait mon exis­­tence », dit Amina. « Un jour, il m’a montré une photo de sa famille aux États-Unis. Sa femme portait des cheveux courts, comme un garçon, et ils avaient deux petits enfants, un garçon et une fille. Je me suis demandé comment un Améri­­cain pouvait me faire ça. » À quoi ressem­­blaient ses jour­­nées ? « Il me violait, faisait sa prière, puis s’en­­dor­­mait », raconte-t-elle. Durant la jour­­née, il la tenait enfer­­mée dans la maison. Fina­­le­­ment, elle a été vendue à un autre « mari », avant d’être sauvée. Est-il arrivé que ses « maris » soient gentils avec elle ? « Il n’y avait jamais de tendresse », dit-elle. « Pendant que l’Amé­­ri­­cain me violait, il semblait incons­­cient, comme sous l’em­­prise de la drogue ou de l’al­­cool. » Une autre resca­­pée, Noor, âgée de 26 ans, est aujourd’­­hui dans le camp de Sharia, en dehors de la ville de Dohuk, où plus de 18 000 personnes vivent dans 4 000 tentes. Elle est là avec ce qui lui reste de famille. « Deux de mes enfants ont été enle­­vés », dit-elle, « les yeux remplis de larmes. Mon fils et ma fille de 12 ans. » Elle ne sait pas s’ils sont morts ou vivants.

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Dahuk
Crédits : DR

Noor est assise sur le sol de sa tente, pendant que ses plus jeunes enfants – âgés de dix-huit mois à six ans – rampent autour d’elles. « Lorsqu’ils sont venus me violer », dit-elle, « j’ai emmené les enfants dans une autre pièce et j’ai fermé la porte. » À la diffé­­rence des autres femmes yézi­­dies à qui j’ai parlé, elle n’avait pas à passer la nuit avec son ravis­­seur. « J’étais sa femme, offi­­ciel­­le­­ment, mais après chaque rela­­tion sexuelle, je reve­­nais me coucher avec les enfants, sans jamais vrai­­ment arri­­ver à dormir. J’avais peur que quelque chose arrive la nuit. Nous savions que Daech tuait les enfants. » Un certain nombre de femmes ont été libé­­rées par des hommes yézi­­dis qui orga­­nisent des opéra­­tions de sauve­­tage très risquées. Malgré cela, 2 000 femmes sont encore rete­­nues – et vendues. Une après-midi à Dohuk, j’ai observé un sauve­­teur se faisant passer pour un ache­­teur de Daech, négo­­cier sur inter­­­net une Yézi­­die de 13 ans, très maquillée, portant un soutien-gorge push-up, avec un sourire sédui­­sant et des talons hauts, pour 7 000 dollars. « Elle est dispo­­nible aujourd’­­hui, indique le vendeur. Viens la cher­­cher à Raqqa. » Être témoin de ces tran­­sac­­tions ordi­­naires, conclues en direct, est trau­­ma­­ti­­sant.

Pendant que j’étais là, d’autre Yézi­­dies ont été mises en vente, une petite fille de neuf ans en pleurs, elle aussi vêtue de manière sexy ; une mère terri­­fiée, avec ses trois enfants ; et une autre fille pré-pubère, le dos cambré dans une posture faus­­se­­ment agui­­cheuse, décrite comme « docile au lit ». Dans un village en dehors de Dohuk, un des sauve­­teurs me présente à Nival, 29 ans, qui a été relâ­­chée récem­­ment, après avoir été tenue en escla­­vage pendant huit mois avec trois enfants en bas âge. Ils ont été trans­­por­­tés à Mossoul, Palmyre, et fina­­le­­ment Raqqa. « Chaque endroit où nous sommes passés a été bombardé, bombardé tout le temps. C’était affreux pour les enfants, ils avaient telle­­ment peur. Ensuite j’ai été prise par mes “maris” de Daech – je ne savais jamais s’ils n’al­­laient pas tuer mes enfants après m’avoir violée. » Ils avaient fait d’elle une cuisi­­nière et lui faisait prépa­­rer chaque jour le repas pour envi­­ron 100 soldats à Raqqa. « J’étais une femme mariée, alors je n’avais pas de valeur. Ce qu’ils voulaient, c’était des yézi­­dies vierges. Je les ai vus violer une fille de treize ans sous mes yeux. »

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Crédits : Nicole Tung

Le sauve­­teur, un homme de 41 ans, explique que sa récom­­pense pour ce travail dange­­reux est de voir « la joie sur le visage de ces filles, lorsqu’elles arrivent enfin à la maison ; cela vaut tous les risques que je prends ». Avant la guerre, il était apicul­­teur. « Avec les abeilles, j’ai appris la justice », dit-il. « Après l’ac­­cou­­ple­­ment, la femelle se sépare du mâle. Peut-être qu’il y a quelque chose à comprendre là-dedans. » Prendre pour cible violem­­ment et systé­­ma­­tique­­ment les Yézi­­dis est en partie géogra­­phique­­ment stra­­té­­gique, mais égale­­ment, à cause de leurs croyances reli­­gieuses pré-isla­­miques, puni­­tif. Pour Daech, ce sont des kouf­­far, des infi­­dèles, une forme de vie infé­­rieure à celle des chré­­tiens et des juifs eux-mêmes (qui, selon le Coran, sont consi­­dé­­rés comme le peuple du Livre, et auxquels sont accordé une protec­­tion limi­­tée). « C’est une tenta­­tive d’éra­­diquer la commu­­nauté yézi­­die », confirme Eivor Lægreid, « théra­­peute norvé­­gienne travaillant pour Yazda, une ONG instal­­lée à Dohuk et au Texas, qui repré­­sente égale­­ment Nadia Murad. Ils s’ef­­forcent de les suppri­­mer tota­­le­­ment. » Cet effort laisse les Yézi­­dis terro­­ri­­sés et déci­­més. « Vous devez comprendre que certaines des femmes que j’ai rencon­­trées n’avaient jamais vu de télé­­vi­­sion », explique Suzn Fahmi, « une inter­­­ve­­nante à Jinda, un autre centre d’aide pour les femmes yézi­­dies à Dohuk. Certaines n’étaient jamais montées dans une voiture. Elles ont soudain été sorties de cette vie, captu­­rées par Daech, et vendues au marché. Le choc et le trau­­ma­­tisme infligé à cette société a été terrible. » Meurtre, exil et viol – souvent utilisé pour briser la vie de ces femmes, dans ces socié­­tés où le sexe avant le mariage est tabou, afin qu’elles ne puissent jamais se marier – ont dété­­rioré les liens très forts qui unis­­saient les Yézi­­dis.

Commander Khatoon Khider
La comman­­dante Khatoon Khider
Les Femmes du Soleil

Et pour­­tant la commu­­nauté a fait preuve d’un courage remarquable. Leur chef spiri­­tuel, Khurto Hajji Ismail (connu sous le nom de Baba Sheikh), a offi­­ciel­­le­­ment déclaré après la catas­­trophe que les femmes qui avaient été enle­­vées et violées par Daech ne devaient pas êtres stig­­ma­­ti­­sées ou humi­­liées. Cela prend tout son sens lorsque je m’en­­tre­­tiens avec des survi­­vantes, qui semblent capable de discu­­ter de leur expé­­rience de façon plus ouverte que n’im­­porte quelle autre victime de violences sexuelles commises au cours de conflits que j’ai rencon­­trées. Pour la plupart, celles-ci ont tendance à racon­­ter leur histoire à la troi­­sième personne; elles disent qu’elles ont été « touchées », ou elles ne parlent pas du tout. Nombre d’entre elles semblent brisées à vie. Les femmes yézi­­dies, elles, appa­­raissent résis­­tantes et fortes. « Mon prin­­ci­­pal objec­­tif n’était pas unique­­ment de m’échap­­per, mais aussi de m’as­­su­­rer que d’autres personnes apprennent ce qui nous est arrivé à nous, à notre peuple », raconte Neda, 23 ans. « Je voulais qu’ils le sachent afin qu’ils retournent là-bas sauver d’autres femmes, et qu’ils les ramènent à une vie normale. » Un mur dans le centre de Jinda est couvert de dessins enfan­­tins. « Lorsque les femmes arrivent, au début, elles se sentent laides », explique Fahmi. « Elles ont été violées parfois par seize hommes diffé­­rents, plusieurs fois par jour. Elles ont été atta­­chées à leur lit. Elles ont été battues. Elles ont été trai­­tées comme des animaux, on les a faites para­­der sur scène pour les vendre au plus offrant. » Certains dessins montrent des femmes toutes petites, les mains atta­­chées, entou­­rées par de grands hommes barbus. L’un d’entre eux repré­­sente une femme, très protec­­trice, entou­­rant son bébé de ses bras, bouche bée, terro­­ri­­sée, alors qu’un soldat pointe son arme sur eux. Un autre, une femme entou­­rée de cadavres : « Mes frères. »

« Douce­­ment, elles reviennent à la vie »

« Petit à petit », dit Fahmi, « après avoir changé de vête­­ments, dormi et parlé avec les autres femmes qui ont subi la même expé­­rience, elles commencent à dessi­­ner diffé­­rem­­ment. Il y a aussi un mur de dessins qui dit : “J’aime mes yeux” ou “J’aime mes cheveux”. » « Douce­­ment, elles reviennent à la vie », conti­­nue Fahmi. Haïfa a 21 ans. À Jinda, elle est assise dans un sofa et porte un t-shirt sur lequel est écrit : « Ne regarde jamais en arrière » – elle dit que c’est une descrip­­tion perti­­nente de sa façon de vivre. Elle est venue d’Al­­le­­magne, où elle est suivie psycho­­lo­­gique­­ment pour les mois qu’elle a passé en tant qu’es­­clave de Daech. Elle est menue, confiante, équi­­li­­brée, dans ses jeans slims et ses balle­­rines. Ses cheveux sont longs et tombent en cascade sur son dos ; son visage est frais. Elle ne ressemble en rien à la photo­­gra­­phie qu’elle montre sur son télé­­phone, d’une femme sale et hagarde, habillée en haillons, arri­­vant à Jinda. « Ça c’est moi, le jour où j’ai été sauvée, dit-elle en regar­­dant l’étran­­gère sur son iPhone. – Tu es très belle aujourd’­­hui, dit Fahmi. – Vrai­­ment ? » demande-t-elle en riant. De retour au quar­­tier géné­­ral des Femmes du Soleil, une des combat­­tantes se fait l’écho de l’in­­croyable rési­­lience yézi­­die. « Dans les pires moments », me raconte-t-elle, « il m’est arrivé de penser que c’était la fin. Lorsque nous nous sommes enfuis, j’ai vu une vieille femme tomber d’épui­­se­­ment et mourir devant moi. Les gens pleu­­raient et criaient. Mais je savais que nous allions nous en sortir. Je ne sais pas comment, mais je n’ai jamais perdu espoir. »


Traduit de l’an­­glais par Juliette Murray d’après l’ar­­ticle « How Yazidi Women Are Figh­­ting Back Against ISIS », paru dans Vogue. Couver­­ture : Des femmes yézi­­dies au combat.


 

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