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En 40 ans, Vassilis Paleokostas a braqué, s'est évadé, a braqué encore, et ne s'est jamais refait prendre. Car le peuple grec le protège.

par Jeff Maysh | 26 octobre 2014

Les braquages ont repris un mercredi. Un homme masqué conduit un four­gon volé dans les rues tranquilles d’As­pra Spitia, en Grèce-Centrale, désordre d’im­meubles blancs aux fenêtres noires et carrées, tel un jeu de domi­nos tombé dans le golfe de Corinthe. Après s’être garé devant une agence de la Banque natio­nale grecque, il pénètre dans l’en­ceinte du bâti­ment armé d’un fusil AK-47. Il ordonne au person­nel d’ou­vrir le distri­bu­teur auto­ma­tique de billets, dérobe 150 000 euros, et s’em­pare ensuite de 100 000 euros dans la caisse, avant de prendre la fuite.

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Le jeune Vassi­lis Paleo­ko­stas

Nous sommes en février 2010 et l’éco­no­mie grecque traverse une crise causée, selon bon nombre de gens, par l’avi­dité et la corrup­tion au sein des banques. Un homme était en train de les faire payer. En octobre, il est soupçonné d’être respon­sable des braquages de deux banques au cours de la même jour­née. À Eginio, près de Thes­sa­lo­nique, un voleur à main armée pénètre dans la Banque natio­nale grecque en défonçant les fenêtres, puis réitère son geste à la Banque agri­cole située à peine 100 mètres plus bas dans la même rue, et s’esquive avec 240 000 euros.

Et puisque aucun blessé n’est à déplo­rer – fait inha­bi­tuel lors d’un braquage en Grèce –, les auto­ri­tés tirent la conclu­sion suivante : « Il est fort probable que ce soit le fait de Vassi­lis Paleo­ko­stas. » En trente ans de délits, l’homme connu comme le Robin des Bois grec a dérobé des millions aux banques publiques et kidnappé des indus­triels pour distri­buer géné­reu­se­ment de l’argent aux plus dému­nis.

Bien qu’il ait peu de choses en commun avec d’autres bandits célèbres – comme Ned Kelly ou Billy the Kid –, reven­diquant le fait de n’avoir jamais blessé personne durant l’un de ses exploits, il n’en demeure pas moins l’un des hommes les plus recher­chés d’Eu­rope.

Un des ses anciens compa­gnons de cellules, Poly­kar­pos Geor­gia­dis, se rappelle de lui : « Les crimi­nels arrachent les sacs à main des vieilles dames. Vassi­lis avait d’autres stan­dards : c’est un bandit accepté socia­le­ment et un héros. » Mais tout comme Robin des Bois, Vassi­lis Paleo­ko­stas est méprisé par les auto­ri­tés auxquelles il s’at­taque. Elles font de lui le portait d’un terro­riste violent, et les jour­na­listes grecs ont jusque là été réti­cents à racon­ter son incroyable histoire.

L’en­fant des montagnes

Vassi­lis Paleo­ko­stas est né en 1966 à Moscho­fito, un petit village de chau­mières isolé au sommet d’une montagne ennei­gée, en Grèce-Centrale. Il gran­dit en regar­dant son père crier après les chèvres et idolâtre son frère aîné, Nikos. On surnom­mait les villa­geois « les héros », comme l’ex­plique le Père Panayo­tis, le prêtre local, pas seule­ment parce qu’ils survi­vaient aux condi­tions de vie extrêmes des montagnes mais parce qu’ils le faisaient sans chaus­sures.

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L’Aghia Triada
Hiver dans les Météores
Crédits

« Vassi­lis est peut être un voleur, mais ce n’est pas un crimi­nel », dit Panayo­tis. Dans ces régions, les voyous comme Vassi­lis – qui volent pour nour­rir ceux qu’ils aiment – ne sont pas toujours haïs. Lorsque la neige était trop profonde, Nikos portait son petit frère sur ses épaules sur cinq kilo­mètres jusqu’à l’école la plus proche. Une fois arrivé, le prêtre le mettait devant le poêle pour faire fondre la neige qui le recou­vrait avant que la leçon ne commence.

En 1979, la famille démé­nage pour s’ins­tal­ler dans la petite ville de Trikala. Nikos, 19 ans, avait quitté la maison pour trou­ver du travail sur un navire et Vassi­lis, 13 ans à peine, peinait à prendre la place de son frère. Son père, Leoni­das Paleo­ko­stas, se souvient : « Il a travaillé pendant deux ans dans une usine de fabri­ca­tion de fromage. C’était un garçon calme, très intro­verti. » À travers les carreaux de l’usine, Vassi­lis voit gran­dir l’éco­no­mie grecque, dans laquelle les riches deviennent toujours plus riches, alors que le pays s’ap­prête à rejoindre l’Union euro­péenne.

Il quitte son poste un après-midi et ne revien­dra jamais. « Vassi­lis subis­sait l’ex­ploi­ta­tion capi­ta­liste de ses patrons, il travaillait comme un esclave sala­rié de l’usine, raconte son ami Geor­gia­dis. Alors il s’est retourné contre eux. » « En tant que villa­geois, il ne savait rien faire d’autre que voler pour survivre », dit le Père Panayo­tis, avec la géné­ro­sité qui le carac­té­rise envers son ancien élève.

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Entre 1979 et 1986, Vassi­lis et son frère ainé Nikos, qui n’est pas resté en mer très long­temps, sont présu­més coupables de 27 vols à mains armées – pour la plupart des vols de magné­to­scopes. Vassi­lis découvre l’élec­tri­cité et devient accro aux films d’ac­tion. Il reste parfois éveillé des nuits entières, captivé par les combats de Rocky, les muscles de Schwar­ze­neg­ger et l’éva­sion d’Al­ca­traz de Clint East­wood.

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L’Ar­tiste
Costas Sama­ras en prison
Crédits : Jeff Maysh

C’est à cette époque que le jeune voleur rencontre son complice et maître, celui qui va gran­de­ment influen­cer son exis­tence. « Vassi­lis n’était qu’un petit délinquant », explique Dimi­tros Grava­nis, le chef de police en civil de la ville, « jusqu’à ce qu’il rencontre Costas Sama­ras, dit “L’Ar­tiste”. »

Plus âgé et plus avisé que les garçons Paleo­ko­stas, Sama­ras est un crimi­nel en herbe, ancien élève d’une école de design qui élabore ses braquages sur un carnet à dessins. Ensemble, les frères Paleo­ko­stas et L’Ar­tiste passent au niveau supé­rieur, en braquant des bijou­te­ries et des banques.

Grava­nis se souvient de leur premier cambrio­lage à trois : « Vassi­lis a esca­ladé le sommet d’une colline et a tiré un coup de fusil pour atti­rer l’at­ten­tion des poli­ciers. Mais ils avaient bloqué leur porte avec un énorme four indus­triel. » Les poli­ciers perdent des minutes cruciales avant de parve­nir à sortir du poste de police, et lorsqu’ils y arrivent enfin, L’Ar­tiste et Nikos sont déjà en train de braquer la bijou­te­rie du coin.

« Quand nous sommes enfin montés dans les voitures, on s’est aperçu qu’ils avaient mis des clous sur la route et nous avons crevé. À partir de ce moment-là, mon seul objec­tif était de voir ces types en prison. » L’enquê­teur mous­ta­chu est un penseur, qui préfère résoudre une affaire en utili­sant sa tête plutôt que passer un suspect à tabac pour obte­nir des aveux.

« Je me suis pas mal torturé sur l’af­faire des frères Paleo­ko­stas, se souvient-il. Je travaillais la nuit pendant des heures sur cette affaire, et quand je rentrais chez moi, à 7 h 30, ma femme partait travailler. » Pour­tant, Paleo­ko­stas court toujours, et pour une bonne raison : il donne son argent aux plus dému­nis. « Il disait à un agri­cul­teur : “Tue un cochon pour moi, j’ai faim”, et au lieu de lui donner 10 drachmes, il lui en donnait 1000 », explique Grava­nis. Ainsi, les braquages de banques s’en­chaînent dans les années 1980 et Vassi­lis distri­bue ses recettes à quiconque lui offre un abri. « Vassi­lis n’était qu’un gamin qui voulait impres­sion­ner son frère Nikos, ajoute Gravi­nis, et qui mourait d’en­vie de parti­ci­per à un vrai braquage. »

Avec l’in­fla­tion gran­dis­sante dans le pays, le prix d’une bière quadruple entre 1985 et 1992. La popu­la­tion devient de plus en plus méfiante à l’égard du gouver­ne­ment et critique vive­ment la corrup­tion des banques publiques. Cela ne fait qu’aug­men­ter le nombre de parti­sans des Paleo­ko­stas, les frères hors-la-loi.

« Les petits voleurs sont pendus. Devant les grands voleurs, on enlève le chapeau. » Proverbe grec

S’en­suit alors un long jeu du chat et de la souris entre poli­ciers et braqueurs. En avril 1990, Paleo­ko­stas est arrêté alors qu’il tente de faire sortir son frère de la prison de Larissa en enfonçant un mur avec un char volé. Il est empri­sonné, mais pas long­temps. En janvier 1991, alors que George Bush lance l’Opé­ra­tion Tempête du désert et des frappes aériennes contre l’Irak, Vassi­lis s’évade de la prison de Chal­kida. Il esca­lade un mur à l’aide de draps. Mais malgré les richesses accu­mu­lées, il préfère vivre tel un paysan, en ache­tant unique­ment ce dont il a besoin. Il se fiche des voitures tape-à-l’œil, excepté pour ses évasions. Un de ses biens les plus chers est un mysté­rieux cruci­fix en or qu’il porte autour du cou. Celui-ci aurait plus tard un rôle très impor­tant dans une évasion réus­sie.

Ses règles du jeu

En juin 1992, sur les falaises des Météores, un piton rocheux incrusté de monas­tères surplom­bant les toits en terre cuite de Kalam­baka, les voleurs plani­fient le braquage le plus osé qu’ils aient entre­pris jusqu’a­lors. La région, habi­tée sans inter­rup­tion depuis 50 000 ans, est depuis toujours un refuge pour ermites, bandits et fugi­tifs tels que Paleo­ko­stas et sa bande. C’est une petite ville – la banque se situe à 500 mètres seule­ment du commis­sa­riat le plus proche – mais les voleurs semblent se réjouir à l’idée de faire passer les poli­ciers pour des idiots.

Alors que Nikos regarde fixe­ment à travers ses jumelles, L’Ar­tiste esquisse la place de l’hô­tel de ville sur un bout de papier. Vassi­lis s’écrie « Listia ! » (« Sortez ! ») au moment où les trois hommes font leur entrée dans la banque, en costumes et lunettes de soleil, équi­pés d’armes auto­ma­tiques. Tandis que L’Ar­tiste barre le passage aux poli­ciers à l’aide d’un camion volé, le cais­sier déclenche l’alarme silen­cieuse avant d’ou­vrir le coffre-fort sous la menace d’une arme.

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Nikos Paleo­ko­stas
Arrêté en 2008

L’éco­no­mie grecque est pros­père et ses banques regorgent d’argent liquide emprunté. L’in­té­rieur du coffre-fort renferme bien plus que ce à quoi les voleurs s’at­ten­daient. Vassi­lis bénit le seigneur et commence à remplir son sac marin. Puis les sirènes reten­tissent. Alors que la bande prend la fuite dans une Audi volée vers les montagnes de leur enfance, les poli­ciers les talonne.

Vassi­lis jette des poignées de billets par la fenêtre. C’est le chaos dans les rues, où s’abat une pluie de billets de banque sur les habi­tants de la ville. En quelques minutes, 125 millions de drachmes (plus de 450 000 euros à l’époque) ont été déro­bés sous le nez des auto­ri­tés. Ce braquage repré­sente le vol d’argent liquide le plus impor­tant de l’his­toire de la Grèce, et peut-être le seul qu’on ait partagé avec les passants.

« Ils ont volé la Nissan d’un habi­tant pour se dépla­cer dans les montagnes », se souvient Grava­nis. Mais Paleo­ko­stas l’a ensuite rendue à son proprié­taire, avec 150 000 drachmes (envi­ron 550 euros) planqués sous le tapis. « Cela paraît incroyable, mais la voiture avait même été nettoyée », affirme l’enquê­teur. La popu­la­tion locale se souvient encore très bien de Paleo­ko­stas. « Il ne parlait pas beau­coup », se remé­more affec­tueu­se­ment une dame âgée dans un café. « Mais il avait toujours un sourire espiègle. »

Les acti­vi­tés du gang forcent les banques à renfor­cer leur sécu­rité, et les cartes de crédit commencent à rempla­cer l’argent liquide. Il était donc peu probable que la prise de Kalam­baka se repro­duise. C’est peut-être pour cette raison que Paleo­ko­stas cesse tout cambrio­lage pendant un certain temps. Certains disent qu’il aurait lancé à cette période sa propre usine de produc­tion de fromage en Bulga­rie, quand d’autres affirment qu’il aurait ouvert des boutiques aux Pays-Bas. Ce qu’on sait de source sûre, c’est que, quelque temps après, il s’est mis à enle­ver de puis­sants indus­triels en échange de rançons.

~

Le vendredi 15 décembre 1995, à 8 h 15, le milliar­daire Alexan­der Haito­glu quitte sa superbe villa de Thes­sa­lo­nique et grimpe dans sa voiture pour se rendre à l’usine dont il est proprié­taire, où les travailleurs fabriquent du halva, un dessert grec tradi­tion­nel fait à base de graines de sésame et de miel. Le véhi­cule du milliar­daire est forcé de quit­ter la route et les frères Paleo­ko­stas embarquent l’in­di­vidu dans une Jeep puis­sante. Vassi­lis demande une rançon de plus de 260 millions de drachmes pour sa libé­ra­tion (ce qui équi­vaut à l’époque à 900 000 euros, et 1 500 000 euros aujourd’­hui).

Le puis­sant homme d’af­faires admet­tra plus tard : « C’était un enlè­ve­ment bien préparé. Le compor­te­ment de mes ravis­seurs n’était pas violent. Je n’ai pas eu peur pour ma vie. En fait, j’ai appré­cié les discus­sions très riches que j’ai eues avec eux. » À sa libé­ra­tion, on pouvait lire en gros titre d’un jour­nal : « Ils ont mangé un halva à 260 millions ! »

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Les gros titres d’un jour­nal grec
Édition du 19 décembre 1995

En guise de réponse, les auto­ri­tés grecques offrent l’in­croyable récom­pense de 250 millions de drachmes pour la capture de Paleo­ko­stas, trai­tant les ravis­seurs de « profes­sion­nels sans pitié, pratiquant le crime orga­nisé d’une ampleur inédite ». On dit qu’il aurait toute­fois pour­suivi sa routine de Robin des Bois, en redis­tri­buant une partie de la rançon obte­nue à des agri­cul­teurs de la région et à des sans-abris. « Il a donné 100 000 drachmes à des orphe­lines qui devaient se marier », raconte son père.

À cette époque, dans les villages grecs, une femme ne pouvait se marier sans une dot, et dans certains villages, c’est encore le cas aujourd’­hui. Mais, comme toujours, Paleo­ko­stas distri­bue plus d’argent que néces­saire. Si les dires de son père sont exacts, 100 000 drachmes repré­sentent une énorme somme. Paleo­ko­stas passe plus de trois ans à échap­per à la loi, vivant comme un fugi­tif dans les hautes collines.

De temps à autre, portant un dégui­se­ment, il sort faire une virée dans une voiture volée. Grava­nis, l’an­cien enquê­teur, se souvient : « Nous avons fina­le­ment attrapé Vassi­lis après qu’il ait eu un acci­dent de voiture. Il était sous l’em­prise de stupé­fiants, il avait fumé et causé un acci­dent. » Les curieux se préci­pitent pour appe­ler une ambu­lance alors que le voleur les supplie : « Ne leur dites pas qui je suis. Je suis Vassi­lis Paleo­ko­stas ! » Le 20 décembre 1999, le centre d’ap­pels d’ur­gence contacte la police : « Nous avons un patient blessé à la tête, il affirme être l’homme le plus recher­ché du pays. »

Derrière les barreaux

La prison de Corfu ressemble à une tanière de bandits comme on en voit dans les films, un tas de pierres sombres perché au sommet d’une falaise au-dessus de la mer Ionienne. On y sert de la bouillie, les cellules en pierres froides sont surpeu­plées et dès son arri­vée, on rappelle à Vassi­lis Paleo­ko­stas son enfance honteuse, le mettant pieds nus. « Il faut que je trouve des chaus­sures pour mes cama­rades », dit-il à un prédi­ca­teur en visite, qui l’aide à récol­ter des centaines de paires de chaus­sures pour les prison­niers qui en sont privés.

« Rangez vos armes », dit-il à ses gardiens lorsque Paleo­ko­stas finit par venir à bout des barreaux. « Je veux régler ça d’homme à homme. »

Mais il ne fait pas que des bonnes actions. En mai 2003, des gardiens trouvent un plan détaillé de la prison dans sa cellule et le font immé­dia­te­ment trans­fé­rer à la prison de haute sécu­rité de Kory­dal­los, près d’Athènes. Kory­dal­los, une des prisons les plus connues en Europe, abrite des assas­sins, des crimi­nels de guerre et des terro­ristes. Un peu plus de six ans après le début de sa peine de 25 ans de prison pour enlè­ve­ment et vols à mains armées, Paleo­ko­stas se retrouve enfermé avec Alket Rizai, tueur à gages alba­nais, et c’est le début d’une amitié invrai­sem­blable entre les deux hommes.

« Il nous a fallu vingt jours pour prépa­rer notre évasion », m’ex­plique Rizai par télé­phone, incar­céré à la prison de Patras. « Vassi­lis voulait à tout prix s’éva­der », témoigne celui qu’on surnomme « le surveillant », un caïd grec à la répu­ta­tion redou­table : « Par exemple, j’ai décou­vert que le cruci­fix en or qu’il portait autour du cou pouvait dévis­ser des menottes. Et un jour, j’ai trouvé une lime cachée dans un paquet de spaghet­tis. » Au lieu de confisquer la lime, le surveillant péni­ten­tiaire laisse Paleo­ko­stas scier ses barreaux pendant des mois et prend plai­sir à véri­fier son avan­ce­ment en cachette.

« Rangez vos armes », dit-il à ses gardiens lorsque Paleo­ko­stas finit par venir à bout des barreaux. « Je veux régler ça d’homme à homme. » Lorsque Paleo­ko­stas sort de sa cellule et arrive à l’angle de la cour, sur la pointe des pieds, le surveillant l’at­tend. Ils échangent des coups sous les projec­teurs, jusqu’à ce que le prison­nier morde la pous­sière. Le surveillant s’ex­plique : « Il s’est servi de la pauvreté pour justi­fier ses crimes. Il commençait à croire au mythe de Robin des Bois. »

~

Le 4 juin 2006, Paleo­ko­stas a déjà barré 2358 jours sur son calen­drier depuis qu’il est en prison. À 18 h 15, près d’Athènes, un pilote profes­sion­nel d’hé­li­co­ptère du nom de Kari­kis embarque dans son Euro­cop­ter AS355N blanc. L’an­cien pilote de l’ar­mée effec­tue des vols touris­tiques pour la compa­gnie grecque Airlift, mais ce jour-là, cinq minutes après le décol­lage, un des deux passa­gers qu’il trans­porte plaque le canon d’un pisto­let contre sa nuque. L’homme explique que l’ex­cur­sion touris­tique est termi­née. Il dit être Nikos Paleo­ko­stas. Et il va sauver son frère.

Dix minutes plus tard, l’hé­li­co­ptère approche de la prison de Kory­dal­los et ralen­tit sa vitesse à 112 km/h. « Nous avons songé à embau­cher un pilote, mais un pilote qui a peur, c’est mieux, explique Rizai, car un pilote qui a peur est prêt à prendre plus de risques. » Les gardiens, pensant qu’une personne de l’ad­mi­nis­tra­tion péni­ten­tiaire arrive pour une visite d’ins­pec­tion, ajustent leurs uniformes. Tandis que l’hé­li­co­ptère atter­rit dans la cour devant l’aile E, la déflexion de l’air vers le bas crée une tempête de pous­sière épaisse et brune. Le pilote s’écrie : « Ils ont des grenades ! Ils ont des explo­sifs ! » Par-dessus le vrom­bis­se­ment aigu des turbines, un gardien hurle : « Évasion ! Évasion ! » L’éva­sion avait commencé.

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Alket Rizai
Arrêté en 2009

Quelques minutes plus tard, Vassi­lis Paleo­ko­stas et Rizai se ruent vers l’hé­li­co­ptère qui amorce son décol­lage. Les gardiens pointent leurs armes dans leur direc­tion mais se gardent de tirer : la prison est située dans une zone rési­den­tielle entou­rée d’oran­gers et des enfants jouent au ballon contre les murs de la prison. « Le but d’une évasion est de ne lais­ser aucune trace et de dire “merci et bonjour chez vous” en partant ! » plai­sante Rizai.

À Skisto, au nord d’Athènes, l’hé­li­co­ptère se pose dans un cime­tière désert. « On a réussi ! » s’ex­clame Vassi­lis en embras­sant son frère.  Il fait cadeau d’un petit chape­let au pilote pris de panique pour l’apai­ser, et enlève la béquille d’une moto d’un coup de pied, avant de démar­rer. Rizai fait de même. En un mouve­ment de poignet, les deux motos rugissent et Paleo­ko­stas et Rizai font route vers le nord, sur le long chemin de la liberté. Ils portent toujours leurs vête­ments de prison­niers.

Le dimanche soir, le commis­sa­riat de police de Trikala est toujours vide. Mais cette nuit-là, Dimi­trios Grava­nis travaille dur sur une impor­tante affaire. Lorsque le télex se met en marche, Grava­nis arrache le rapport. Il regarde par la fenêtre et se met à rire. Le rapport du minis­tère de l’Ordre Public indique : « Nous pensions être tout proches de Nikos Paleo­ko­stas. Mais en fait, il semble­rait qu’il était encore plus proche de nous. »

La source d’ins­pi­ra­tion

Le trajet en voiture entre Trikala et Kory­dal­los, vers le sud, dure quatre heures. En filant à travers les rues d’Athènes, en 2014, les problèmes écono­miques du pays semblent invi­sibles. Dans le centre, la place Syntagma four­mille d’uti­li­sa­teurs d’iP­hone et de personnes buvant des Mc Frap­pés. Pour­tant, la nuit, quelques athé­niens sont obli­gés de brûler du bois pour se chauf­fer, déga­geant une fumée toxique qui plane au-dessus du Parthé­non.

À l’in­té­rieur de la prison de Kory­dal­los, l’air est encore plus épais, empli de fumée de ciga­rettes, d’eau de javel et de sueurs froides. Les prison­niers de l’in­fir­me­rie ont entamé une grève de la faim. Les respon­sables ont averti que la violence pouvait écla­ter à tout moment dans les prisons grecques, qui fonc­tionnent à la limite de leur capa­cité. « Le système est en train de s’ef­fon­drer », recon­naît Spyros Kara­kit­sos, chef de la fédé­ra­tion grecque des employés de prison.

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Prison de Kory­dal­los
District du Pirée
Crédits

On me signale que je suis le premier jour­na­liste auto­risé à entrer et on me prévient que je pour­rais être une cible de choix pour les déte­nus. Le bureau du surveillant se situe tout au bout du service de psychia­trie de la prison, et ses murs sont d’un jaune blafard. Un slogan écrit en grec y est enca­dré, sur lequel on peut lire : « Il n’est pas néces­saire d’être fou pour travailler ici, mais ça aide. » Le surveillant fait entrer un témoin pendant notre entre­tien. Il me présente un homme bien mis, ses cheveux poivre et sel impec­ca­ble­ment coif­fés, vêtu d’un bas de survê­te­ment Nike gris et d’une veste bleue, qui joue avec un chape­let pendant qu’on discute.

« J’ai eu tous les voleurs de la région ici, même Costas Sama­ras, L’Ar­tiste », se vante le surveillant. « L’Ar­tiste était très intel­li­gent, soupire-il. Je me souviens, un jour il a fabriqué des pisto­lets en bois, lors d’un atelier de menui­se­rie, pour tenter de s’éva­der. Ils avaient l’air telle­ment vrai, on pouvait même les char­ger ! » À coté de moi, l’homme cesse de jouer avec son chape­let et marmonne quelque chose au surveillant. Il pour­suit : « Des piles. L’Ar­tiste avait enlevé le plas­tique qui entou­rait deux piles et les avait char­gées dans le cylindre. Enfon­cées dans le visage d’un gardien, on aurait dit deux balles ! »

Le surveillant explique qu’il n’était pas en service au moment de l’éva­sion par héli­co­ptère, et que L’Ar­tiste leur avait certai­ne­ment inspiré ce scéna­rio. Il parta­geait la même obses­sion pour le cinéma et avait rassem­blé dans sa cellule une véri­table ency­clo­pé­die des films de prisons, de À nous la victoire à La Grande illu­sion. Je demande quelle a été l’im­pli­ca­tion de L’Ar­tiste dans l’éva­sion en héli­co­ptère, car on dirait un plan tout droit sorti de son carnet à dessins. Le surveillant se penche en arrière sur sa chaise, croise ses mains derrière la tête et me dit, visi­ble­ment très content de son effet : « Vous pouvez lui deman­der vous-même. L’Ar­tiste est assis juste à côté de vous. »

À mes cotés, le parte­naire de crime de Robin des Bois sourit poli­ment et m’ac­corde un entre­tien rare. Lorsque je lui demande si Paleo­ko­stas est réel­le­ment un Robin des Bois, L’Ar­tiste répond sans équi­voque :

Alors que le fugi­tif se sert un verre d’al­cool frelaté et s’ins­talle pour regar­der un DVD, une équipe du GIGN enfonce la porte.

« Oui, lui et son frère s’ar­rê­taient pour donner de l’argent volé aux immi­grés dans la rue. Lorsqu’on était dans la voiture après avoir pris la fuite [de Kalam­baka], ils ont dit à la radio qu’on avait laissé 90 millions ! se souvient-il. Vassi­lis a plai­santé et a dit : “On y retourne ?” » Il parle fière­ment de son ancien protégé. « – J’étais son mentor. Je lui ai appris à conduire une voiture, à faire du vélo, à utili­ser une arme… et à braquer une banque. — Et qu’est-ce qui vous a donné envie de commettre ces crimes ? — Les films. » Avant d’être raccom­pa­gné à sa cellule, L’Ar­tiste me sert la main et se vante de son expo­si­tion de tableaux à venir. « Va voir mon profil Face­book ! » dit-il avec entrain.

En cavale

Après leur évasion de prison en 2006, Alket Rizai et Nikos Paleo­ko­stas sont captu­rés rapi­de­ment, mais Vassi­lis, lui, se jure de conti­nuer. Le 9 juin 2008, il enlève George Mylo­nas, milliar­daire et magnat de l’alu­mi­nium qui a scan­da­lisé les plus dému­nis du pays en décla­rant : « Les travailleurs doivent se serrer la cein­ture. »

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Vassi­lis Paleo­ko­stas
Lors de son arres­ta­tion en 2008

À propos de ses ravis­seurs, Mylo­nas déclare : « Ils étaient polis et m’ont traité avec respect. » Paleo­ko­stas lui achète même le jour­nal tous les matins et lui demande d’un ton léger : « Quoi de neuf, Georgi ? » avant de le lais­ser rentrer chez lui au volant d’une BMW volée. On rapporte que le montant de la rançon exigée est de 12 millions d’eu­ros. Fina­le­ment, les auto­ri­tés grecques retrouvent Paleo­ko­stas dans la maison où Mylo­nas avait été détenu.

Là, le 2 août 2008, alors que le fugi­tif se sert un verre d’al­cool frelaté et s’ins­talle pour regar­der un DVD, une équipe du GIGN enfonce la porte et pénètre dans la maison. Les poli­ciers trouvent la copie DVD du film La Rançon et de Heat, le film avec Al Pacino, qui met en scène deux braqueurs de banques vété­rans qui échappent à la police. Cela faisait 791 jours qu’il était en cavale lorsqu’il a été arrêté, et les poli­ciers étaient on ne peut plus heureux.

Un télé­gramme offi­ciel envoyé par le consul améri­cain de Thes­sa­lo­nique au secré­taire d’État à Washing­ton, rendu public ulté­rieu­re­ment par Wiki­leaks, indique : « La capture rela­ti­ve­ment rapide de Vassi­lis Paleo­ko­stas, un des crimi­nels les plus célèbres du pays, était néces­saire pour remon­ter le moral des poli­ciers et redo­rer l’image publique de la police grecque. » Malcom Brabant, corres­pon­dant en Grèce pour la BBC à l’époque, écrit : « Pour la première fois en presque vingt ans, les poli­ciers grecs ont eu le dernier mot dans le long combat de ruse qu’ils ont mené face aux frères Paleo­ko­stas. »

Personne ne sait de quelle façon Paleo­ko­stas a dépensé les millions de la rançon, mais lors de son audience préli­mi­naire à Athènes en janvier 2009, face aux nouvelles accu­sa­tions d’en­lè­ve­ment et de vols à mains armées, une foule se rassemble devant le tribu­nal. Agri­cul­teurs, paysans et anar­chistes scandent à l’unis­son : « Mort aux vaches ! Libé­rez Paleo­ko­stas ! » Un groupe de jeunes femmes enva­hit la salle d’au­dience, tel « un fan club d’ado­les­centes devant leur chan­teur préféré », écrit le tabloïd hebdo­ma­daire Espresso.

À peu près au même moment, la plan­tu­reuse petite amie d’Al­ket Rizai, Soula Mitro­pia, fait égale­ment sensa­tion dans la salle d’au­dience. Au moment où le verdict de 25 ans de réclu­sion tombe pour Rizai, elle éclate en sanglots de façon théâ­trale et le serre dans ses bras. Et profite d’un moment d’inat­ten­tion pour glis­ser une mysté­rieuse montre dans sa poche.

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Soula Mitro­pia

Le juge renvoie Paleo­ko­stas dans sa cellule de Kory­dal­los, tout comme Alket Rizai, dans l’at­tente du verdict. Le bandit, vaincu, déclare au tribu­nal : « J’ai joué et j’ai perdu. La police a gagné. » Dans les rues d’Athènes, des anar­chistes pleurent la fin d’une longue série de victoires remarquables. Dans le théâtre grec, une péri­pé­tie désigne un chan­ge­ment soudain de l’ac­tion, un brusque retour­ne­ment de la situa­tion dans laquelle se trouve un person­nage. Aris­tote écri­vait qu’il s’agit de l’un des moments les plus puis­sants d’une pièce.

Ce qui s’est passé le 22 février 2009 allait rendre Vassi­lis Paleo­ko­stas tris­te­ment célèbre dans le monde entier. L’évé­ne­ment allait entraî­ner la créa­tion d’une page Face­book, qui compte plus de 50 000 membres et a même inspiré les paroles d’une chan­son : « Vassi­lis est intou­chable et ses tech­niques d’éva­sion sont imbat­tables. Vassi­lis, tu es insai­sis­sable. »

Et de deux

C’est une mati­née ordi­naire pour les surveillants qui contrôlent les camé­ras de sécu­rité. Paleo­ko­stas soulève des poids dans la salle de gym de la prison et fait du jogging dans la cour, pendant que Rizai prend des paris foot­bal­lis­tiques et mise sur ses favo­ris. Rizai se souvient : « Je suis le genre de personne qui a de l’in­tui­tion. Je ressens les choses, et quand quelque chose de bon est sur le point de se produire, je peux le sentir. » À 15 h, Mitro­pia l’ap­pelle sur la montre-télé­phone qu’elle a glis­sée dans sa poche au tribu­nal. C’est l’heure.

Au moment où la portière de l’hé­li­co­ptère se referme, trois gardes lèvent leur pisto­let-mitrailleur MP5 et ouvrent le feu.

La sirène d’ur­gence de Kory­dal­los reten­tit comme un violon triste alors que les gardiens donnent l’ordre aux prison­niers de rega­gner leurs cellules. Il est 15 h 45, la veille du jour où le procès de Paleo­ko­stas doit débu­ter. Loin au-dessus d’eux, un surveillant au poste d’ob­ser­va­tion sent enfler le vrom­bis­se­ment d’une pale de rotor, recon­nais­sable entre tous. Lorsque l’hé­li­co­ptère descend vers la troi­sième aile, le gardien s’em­pare de son pisto­let auto­ma­tique et déclenche l’alarme. Ce n’est pas un exer­cice.

Et cette fois, ils sont prêts à tirer pour tuer. L’hé­li­co­ptère a été détourné de la compa­gnie Interjet, répu­tée pour assu­rer à ses clients des « sorties astu­cieuses ». Une certaine Madame Alexan­drova, une femme sédui­sante, embarque à bord d’un héli­co­ptère AS355N à l’aé­ro­port d’Athènes. Elle sort une grenade de son sac à main et s’adresse au pilote : « On va cher­cher les petits. Direc­tion la prison de Kory­dal­los ou t’es un homme mort. » Au moment où l’hé­li­co­ptère stationne au-dessus de la prison, elle bran­dit une mitrailleuse et envoie une échelle de corde à Rizai et Paleo­ko­stas. Cette femme, dit-on, c’est Mitro­pia. Un garde déses­péré se préci­pite sur les déte­nus qui tentent de s’échap­per, mais un Alba­nais lui barre la route et bran­dit une longue broche à kebab en le menaçant : « Recule ou je te l’en­fonce ! » « On y va ! » crie Paleo­ko­stas, et le pilote manœuvre à toute vitesse pour s’éle­ver dans les airs.

Au-dessous d’eux, la prison ressemble à une foule de suppor­ters de foot, les déte­nus les acclament et crient de joie. Mais au moment où la portière de l’hé­li­co­ptère se referme, trois gardes lèvent leur pisto­let-mitrailleur MP5 et ouvrent le feu vidant leurs char­geurs dont les balles s’écrasent dans le ventre de l’ap­pa­reil. L’une d’elles se loge dans le réser­voir et une autre sectionne la conduite de carbu­rant. Du kéro­sène jaillit dans la cabine de pilo­tage, où le pilote murmure une prière. Au même moment, une femme qui se trouve dans un appar­te­ment non loin filme la scène à l’aide d’une caméra vidéo.

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Évasion spec­ta­cu­laire
Le 22 février 2009

« On a encore réussi ! jubile Paleo­ko­stas. Et même s’ils nous ont tiré dessus, on n’a tiré sur personne. » Mais l’ai­guille qui indique le niveau de carbu­rant s’ef­fondre, obli­geant l’hé­li­co­ptère à atter­rir d’ur­gence. À Trikala, l’enquê­teur Grava­nis découvre la nouvelle de la seconde évasion sur la machine télex de la police. « Je n’ai pas pu m’em­pê­cher de rire », dit-il. Les feuille­tons grecs sont inter­rom­pus dans tout le pays pour diffu­ser l’in­for­ma­tion de l’éva­sion. Pour la seconde fois, un pays tout entier est captivé par les aven­tures de Vassi­lis Paleo­ko­stas.

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Paleo­ko­stas, Rizai et Mitro­pia sont tous les trois en cavale. Une nuit, dans un village près de Kozia­kas, aux envi­rons de Trikala, un étran­ger frappe à la porte d’une famille dému­nie. Le père souffre de graves problèmes de santé et n’a pas les moyens de payer son trai­te­ment. L’homme jette dans la maison une enve­loppe conte­nant 10 000 euros et dispa­raît dans la nuit. Mais les poli­ciers se rapprochent. Dans une lettre envoyée aux médias, Paleo­ko­stas se plaint : « Partout où je regarde, il y a des centaines de poli­ciers, sans parler des agents en civils. Des douzaines de chas­seurs de têtes qui rodent dans les monta­gnes… armés jusqu’aux dents avec une artille­rie de guer­riers, une lueur menaçante et insen­sible dans les yeux. »

Selon les Services de rensei­gne­ment, le fugi­tif a « un faible » pour les capa­ci­tés tout-terrain de la Volks­wa­gen Toua­reg, et en vole fréquem­ment pour traver­ser les auto­routes et les montagnes sans diffi­culté. Sur son auto­ra­dio, il aime écou­ter des morceaux de guitare acous­tique grecque pendant qu’il distance les poli­ciers pour conti­nuer à commettre ses crimes.

La traque

Au cours des vingt dernières années, la CIA a opéré une brigade anti-terro­riste secrète à Athènes. On les appelle les Invi­sibles, une brigade d’élite compo­sée de quinze offi­ciers du rensei­gne­ment grec et améri­cain, char­gée de délo­ger les terro­ristes et les « crimi­nels très spéciaux ». En 2009, Vassi­lis Paleo­ko­stas devient leur cible numéro un. Cachés derrière une fausse adresse profes­sion­nelle près de l’hô­tel cinq étoiles Divani Cara­vel dans le centre d’Athènes, les Invi­sibles aident la police grecque à se rappro­cher de sa proie, grâce au soutien finan­cier améri­cain. Ses jours sont certai­ne­ment comp­tés.

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Unité anti-terro­riste grecque

Le 31 mars 2009, à 14 h 03, un braquage de banque peu commun est en train de se dérou­ler à Trikala, la ville dont Paleo­ko­stas est origi­naire. Trois voleurs – deux hommes et une femme – font irrup­tion dans la banque Alpha. Armés de pisto­lets et d’un fusil à canon scié, les voleurs portent des bas sur la tête et des casques de motos. Ils crient : « C’est un braquage ! Les mains en l’air ! »

L’in­vrai­sem­blable trio retient sept employés et quinze clients, vide le coffre de 250 000 euros avant de prendre la fuite sur trois motos volées. Dans un article inti­tulé « Braquage sexy », un jour­nal grec rapporte que la police consi­dère qu’il s’agit « des fugi­tifs Vassi­lis Paleo­ko­stas, Alket Rizai et de leur complice de sexe fémi­nin, une “Lara Croft blonde” ».

Peu de temps après, Rizai et sa petite amie sont arrê­tés. Mitro­pia est recon­nue coupable du détour­ne­ment d’hé­li­co­ptère et accu­sée d’être la mysté­rieuse blonde armée d’une mitrailleuse à bord de l’ap­pa­reil – ce qu’elle nie ferme­ment. Mais impos­sible pour les Invi­sibles de mettre la main sur Paleo­ko­stas. Une chasse à l’homme inter­mi­nable débute. Des poli­ciers lour­de­ment armés écument les campagnes avec des héli­co­ptères détec­teurs de chaleur, survo­lant les montagnes où Vassi­lis volait du bétail quand il était enfant et où les familles de paysans survivent aujourd’­hui comme elles peuvent, sur le sol rocailleux.

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Cinq ans après son évasion spec­ta­cu­laire, Vassi­lis Paleo­ko­stas, aujourd’­hui âgé de 48 ans, est toujours en cavale, et les casses conti­nuent. La police a failli décou­vrir sa planque une fois seule­ment, alors qu’il tentait de louer des films dans un maga­sin de loca­tion de DVD. Le 14 avril 2009, une équipe de quinze poli­ciers en civil dans trois voitures sans plaque d’im­ma­tri­cu­la­tion le pour­suit le long de la route côtière d’Ale­po­hori, dans le sud de la Grèce. Dans un virage, ils pointent leurs armes auto­ma­tiques sur le fugi­tif, prêts à tirer. « J’ai foncé », écrit Paleo­ko­stas dans sa lettre ouverte adres­sée aux médias. « J’ai accé­léré dans la descente, les balles dansaient dans la voiture. Ces types ont ouvert le feu et ont tiré plus de 150 balles en 15 secondes. »

Tout le monde en Grèce a sa théo­rie sur l’en­droit où il se trouve aujourd’­hui.

Le voleur et fugi­tif souligne que durant toutes ces années, lui, au contraire, n’a jamais tiré sur personne. Il signe la lettre de son empreinte digi­tale, à l’encre bleue. Quelques mois après l’en­voi de la lettre, le 24 juin 2010, les auto­ri­tés déclarent avoir trouvé l’em­preinte digi­tale de Paleo­ko­stas sur une lettre piégée envoyée pour assas­si­ner le ministre de l’Ordre Public, Micha­lis Chry­so­choi­dis. La lettre explose dans les mains de son assis­tant, George Vassi­la­kis, 52 ans, le tuant sur le coup. Paleo­ko­stas est immé­dia­te­ment dési­gné comme terro­riste et assas­sin, et une prime de 1,4 million d’eu­ros est promise à quiconque mettra la main dessus.

Ses parti­sans, parmi lesquels George Ras, 23 ans, origi­naire de la banlieue d’Exar­cheia à Athènes, affirment que c’est un coup monté : « Comment peut-on trou­ver une empreinte digi­tale sur une bombe qui a tué un homme et a fait explo­ser les murs ? » Depuis la crise écono­mique de 2010, avec les émeutes, les priva­tions et le chômage qui ont suivi, les rangs des anar­chistes et des mili­tants anti­ca­pi­ta­listes se sont renfor­cés. Exar­cheia est leur bastion et les affiches pro-Paleo­ko­stas et les graf­fi­tis sur les murs montrent que la popu­la­tion locale soutient ardem­ment les braquages. Le bandit est devenu le symbole d’une époque agitée, comme a pu l’être John Dillin­ger durant la Grande Dépres­sion aux États-Unis, ou Jesse James quand la guerre civile améri­caine a éclaté, en 1861.

En fin d’an­née dernière, la police a cru mettre la main sur lui une fois de plus, dans une ferme des régions monta­gneuses de Kozani, quelque part au nord de Trikala. Après une fouille appro­fon­die du domaine, les poli­ciers n’ont trouvé que des billets de banques dont les numé­ros de série corres­pondent à ceux de l’argent des rançons et des braquages de banque, ce qui suggère qu’il est toujours en cavale et qu’il conti­nue de distri­buer de l’argent aux agri­cul­teurs. Dans les villages, certaines rumeurs disent que Paleo­ko­stas a une petite amie étran­gère et qu’il est père d’un petit garçon né il y a peu. Tout le monde en Grèce a sa théo­rie sur l’en­droit où il se trouve aujourd’­hui et, tel un Elvis grec, il est souvent « aperçu ».

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Est-ce Vassi­lis Paleo­ko­stas ?
Vidéo­sur­veillance d’une station service

De nombreux Grecs pensent que le hors-la-loi est protégé par des moines et qu’il trouve refuge dans les monas­tères qui siègent, tels des châteaux de contes de fées, sur les sommets ennei­gés. En octobre 2010, durant la dernière série de braquages, un homme ressem­blant à Paleo­ko­stas a été aperçu sur des camé­ras de surveillance dans une station service. Si c’est bien lui, il semble­rait qu’il ait eu recours à la chirur­gie esthé­tique.

Des perruques et du maquillage trou­vés dans une cachette laissent penser que Vassi­lis pour­rait même se trans­for­mer en femme. Les médias l’ont récem­ment surnommé « le fantôme », tandis que les gens du coin l’ap­pellent simple­ment « le roi des montagnes ».

Dimi­tris Grava­nis, l’enquê­teur aujourd’­hui à la retraite, me montre l’en­re­gis­tre­ment de la station service dans un café, à Trikala, et déclare : « Je n’ar­rê­te­rai jamais de cher­cher Vassi­lis. La ques­tion n’est pas de savoir s’il va frap­per de nouveau, le tout est de savoir quand. »


Traduit de l’an­glais par Claire Sepulcre, d’après l’ar­ticle « The Unstop­pable », paru dans BBC News Maga­zine. Couver­ture : L’Aghia Triada, dans la chaîne des Météores. Créa­tion graphique par Ulyces.

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