En 40 ans, Vassilis Paleokostas a braqué, s'est évadé, a braqué encore, et ne s'est jamais refait prendre. Car le peuple grec le protège.

par Jeff Maysh | 26 octobre 2014

Les braquages ont repris un mercredi. Un homme masqué conduit un four­­gon volé dans les rues tranquilles d’As­­pra Spitia, en Grèce-Centrale, désordre d’im­­meubles blancs aux fenêtres noires et carrées, tel un jeu de domi­­nos tombé dans le golfe de Corinthe. Après s’être garé devant une agence de la Banque natio­­nale grecque, il pénètre dans l’en­­ceinte du bâti­­ment armé d’un fusil AK-47. Il ordonne au person­­nel d’ou­­vrir le distri­­bu­­teur auto­­ma­­tique de billets, dérobe 150 000 euros, et s’em­­pare ensuite de 100 000 euros dans la caisse, avant de prendre la fuite.

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Le jeune Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas

Nous sommes en février 2010 et l’éco­­no­­mie grecque traverse une crise causée, selon bon nombre de gens, par l’avi­­dité et la corrup­­tion au sein des banques. Un homme était en train de les faire payer. En octobre, il est soupçonné d’être respon­­sable des braquages de deux banques au cours de la même jour­­née. À Eginio, près de Thes­­sa­­lo­­nique, un voleur à main armée pénètre dans la Banque natio­­nale grecque en défonçant les fenêtres, puis réitère son geste à la Banque agri­­cole située à peine 100 mètres plus bas dans la même rue, et s’esquive avec 240 000 euros.

Et puisque aucun blessé n’est à déplo­­rer – fait inha­­bi­­tuel lors d’un braquage en Grèce –, les auto­­ri­­tés tirent la conclu­­sion suivante : « Il est fort probable que ce soit le fait de Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas. » En trente ans de délits, l’homme connu comme le Robin des Bois grec a dérobé des millions aux banques publiques et kidnappé des indus­­triels pour distri­­buer géné­­reu­­se­­ment de l’argent aux plus dému­­nis.

Bien qu’il ait peu de choses en commun avec d’autres bandits célèbres – comme Ned Kelly ou Billy the Kid –, reven­­diquant le fait de n’avoir jamais blessé personne durant l’un de ses exploits, il n’en demeure pas moins l’un des hommes les plus recher­­chés d’Eu­­rope.

Un des ses anciens compa­­gnons de cellules, Poly­­kar­­pos Geor­­gia­­dis, se rappelle de lui : « Les crimi­­nels arrachent les sacs à main des vieilles dames. Vassi­­lis avait d’autres stan­­dards : c’est un bandit accepté socia­­le­­ment et un héros. » Mais tout comme Robin des Bois, Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas est méprisé par les auto­­ri­­tés auxquelles il s’at­­taque. Elles font de lui le portait d’un terro­­riste violent, et les jour­­na­­listes grecs ont jusque là été réti­­cents à racon­­ter son incroyable histoire.

L’en­­fant des montagnes

Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas est né en 1966 à Moscho­­fito, un petit village de chau­­mières isolé au sommet d’une montagne ennei­­gée, en Grèce-Centrale. Il gran­­dit en regar­­dant son père crier après les chèvres et idolâtre son frère aîné, Nikos. On surnom­­mait les villa­­geois « les héros », comme l’ex­­plique le Père Panayo­­tis, le prêtre local, pas seule­­ment parce qu’ils survi­­vaient aux condi­­tions de vie extrêmes des montagnes mais parce qu’ils le faisaient sans chaus­­sures.

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L’Aghia Triada
Hiver dans les Météores
Crédits

« Vassi­­lis est peut être un voleur, mais ce n’est pas un crimi­­nel », dit Panayo­­tis. Dans ces régions, les voyous comme Vassi­­lis – qui volent pour nour­­rir ceux qu’ils aiment – ne sont pas toujours haïs. Lorsque la neige était trop profonde, Nikos portait son petit frère sur ses épaules sur cinq kilo­­mètres jusqu’à l’école la plus proche. Une fois arrivé, le prêtre le mettait devant le poêle pour faire fondre la neige qui le recou­­vrait avant que la leçon ne commence.

En 1979, la famille démé­­nage pour s’ins­­tal­­ler dans la petite ville de Trikala. Nikos, 19 ans, avait quitté la maison pour trou­­ver du travail sur un navire et Vassi­­lis, 13 ans à peine, peinait à prendre la place de son frère. Son père, Leoni­­das Paleo­­ko­s­tas, se souvient : « Il a travaillé pendant deux ans dans une usine de fabri­­ca­­tion de fromage. C’était un garçon calme, très intro­­verti. » À travers les carreaux de l’usine, Vassi­­lis voit gran­­dir l’éco­­no­­mie grecque, dans laquelle les riches deviennent toujours plus riches, alors que le pays s’ap­­prête à rejoindre l’Union euro­­péenne.

Il quitte son poste un après-midi et ne revien­­dra jamais. « Vassi­­lis subis­­sait l’ex­­ploi­­ta­­tion capi­­ta­­liste de ses patrons, il travaillait comme un esclave sala­­rié de l’usine, raconte son ami Geor­­gia­­dis. Alors il s’est retourné contre eux. » « En tant que villa­­geois, il ne savait rien faire d’autre que voler pour survivre », dit le Père Panayo­­tis, avec la géné­­ro­­sité qui le carac­­té­­rise envers son ancien élève.

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Entre 1979 et 1986, Vassi­­lis et son frère ainé Nikos, qui n’est pas resté en mer très long­­temps, sont présu­­més coupables de 27 vols à mains armées – pour la plupart des vols de magné­­to­­scopes. Vassi­­lis découvre l’élec­­tri­­cité et devient accro aux films d’ac­­tion. Il reste parfois éveillé des nuits entières, captivé par les combats de Rocky, les muscles de Schwar­­ze­­neg­­ger et l’éva­­sion d’Al­­ca­­traz de Clint East­­wood.

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L’Ar­­tiste
Costas Sama­­ras en prison
Crédits : Jeff Maysh

C’est à cette époque que le jeune voleur rencontre son complice et maître, celui qui va gran­­de­­ment influen­­cer son exis­­tence. « Vassi­­lis n’était qu’un petit délinquant », explique Dimi­­tros Grava­­nis, le chef de police en civil de la ville, « jusqu’à ce qu’il rencontre Costas Sama­­ras, dit “L’Ar­­tiste”. »

Plus âgé et plus avisé que les garçons Paleo­­ko­s­tas, Sama­­ras est un crimi­­nel en herbe, ancien élève d’une école de design qui élabore ses braquages sur un carnet à dessins. Ensemble, les frères Paleo­­ko­s­tas et L’Ar­­tiste passent au niveau supé­­rieur, en braquant des bijou­­te­­ries et des banques.

Grava­­nis se souvient de leur premier cambrio­­lage à trois : « Vassi­­lis a esca­­ladé le sommet d’une colline et a tiré un coup de fusil pour atti­­rer l’at­­ten­­tion des poli­­ciers. Mais ils avaient bloqué leur porte avec un énorme four indus­­triel. » Les poli­­ciers perdent des minutes cruciales avant de parve­­nir à sortir du poste de police, et lorsqu’ils y arrivent enfin, L’Ar­­tiste et Nikos sont déjà en train de braquer la bijou­­te­­rie du coin.

« Quand nous sommes enfin montés dans les voitures, on s’est aperçu qu’ils avaient mis des clous sur la route et nous avons crevé. À partir de ce moment-là, mon seul objec­­tif était de voir ces types en prison. » L’enquê­­teur mous­­ta­­chu est un penseur, qui préfère résoudre une affaire en utili­­sant sa tête plutôt que passer un suspect à tabac pour obte­­nir des aveux.

« Je me suis pas mal torturé sur l’af­­faire des frères Paleo­­ko­s­tas, se souvient-il. Je travaillais la nuit pendant des heures sur cette affaire, et quand je rentrais chez moi, à 7 h 30, ma femme partait travailler. » Pour­­tant, Paleo­­ko­s­tas court toujours, et pour une bonne raison : il donne son argent aux plus dému­­nis. « Il disait à un agri­­cul­­teur : “Tue un cochon pour moi, j’ai faim”, et au lieu de lui donner 10 drachmes, il lui en donnait 1000 », explique Grava­­nis. Ainsi, les braquages de banques s’en­­chaînent dans les années 1980 et Vassi­­lis distri­­bue ses recettes à quiconque lui offre un abri. « Vassi­­lis n’était qu’un gamin qui voulait impres­­sion­­ner son frère Nikos, ajoute Gravi­­nis, et qui mourait d’en­­vie de parti­­ci­­per à un vrai braquage. »

Avec l’in­­fla­­tion gran­­dis­­sante dans le pays, le prix d’une bière quadruple entre 1985 et 1992. La popu­­la­­tion devient de plus en plus méfiante à l’égard du gouver­­ne­­ment et critique vive­­ment la corrup­­tion des banques publiques. Cela ne fait qu’aug­­men­­ter le nombre de parti­­sans des Paleo­­ko­s­tas, les frères hors-la-loi.

« Les petits voleurs sont pendus. Devant les grands voleurs, on enlève le chapeau. » Proverbe grec

S’en­­suit alors un long jeu du chat et de la souris entre poli­­ciers et braqueurs. En avril 1990, Paleo­­ko­s­tas est arrêté alors qu’il tente de faire sortir son frère de la prison de Larissa en enfonçant un mur avec un char volé. Il est empri­­sonné, mais pas long­­temps. En janvier 1991, alors que George Bush lance l’Opé­­ra­­tion Tempête du désert et des frappes aériennes contre l’Irak, Vassi­­lis s’évade de la prison de Chal­­kida. Il esca­­lade un mur à l’aide de draps. Mais malgré les richesses accu­­mu­­lées, il préfère vivre tel un paysan, en ache­­tant unique­­ment ce dont il a besoin. Il se fiche des voitures tape-à-l’œil, excepté pour ses évasions. Un de ses biens les plus chers est un mysté­­rieux cruci­­fix en or qu’il porte autour du cou. Celui-ci aurait plus tard un rôle très impor­­tant dans une évasion réus­­sie.

Ses règles du jeu

En juin 1992, sur les falaises des Météores, un piton rocheux incrusté de monas­­tères surplom­­bant les toits en terre cuite de Kalam­­baka, les voleurs plani­­fient le braquage le plus osé qu’ils aient entre­­pris jusqu’a­­lors. La région, habi­­tée sans inter­­­rup­­tion depuis 50 000 ans, est depuis toujours un refuge pour ermites, bandits et fugi­­tifs tels que Paleo­­ko­s­tas et sa bande. C’est une petite ville – la banque se situe à 500 mètres seule­­ment du commis­­sa­­riat le plus proche – mais les voleurs semblent se réjouir à l’idée de faire passer les poli­­ciers pour des idiots.

Alors que Nikos regarde fixe­­ment à travers ses jumelles, L’Ar­­tiste esquisse la place de l’hô­­tel de ville sur un bout de papier. Vassi­­lis s’écrie « Listia ! » (« Sortez ! ») au moment où les trois hommes font leur entrée dans la banque, en costumes et lunettes de soleil, équi­­pés d’armes auto­­ma­­tiques. Tandis que L’Ar­­tiste barre le passage aux poli­­ciers à l’aide d’un camion volé, le cais­­sier déclenche l’alarme silen­­cieuse avant d’ou­­vrir le coffre-fort sous la menace d’une arme.

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Nikos Paleo­­ko­s­tas
Arrêté en 2008

L’éco­­no­­mie grecque est pros­­père et ses banques regorgent d’argent liquide emprunté. L’in­­té­­rieur du coffre-fort renferme bien plus que ce à quoi les voleurs s’at­­ten­­daient. Vassi­­lis bénit le seigneur et commence à remplir son sac marin. Puis les sirènes reten­­tissent. Alors que la bande prend la fuite dans une Audi volée vers les montagnes de leur enfance, les poli­­ciers les talonne.

Vassi­­lis jette des poignées de billets par la fenêtre. C’est le chaos dans les rues, où s’abat une pluie de billets de banque sur les habi­­tants de la ville. En quelques minutes, 125 millions de drachmes (plus de 450 000 euros à l’époque) ont été déro­­bés sous le nez des auto­­ri­­tés. Ce braquage repré­­sente le vol d’argent liquide le plus impor­­tant de l’his­­toire de la Grèce, et peut-être le seul qu’on ait partagé avec les passants.

« Ils ont volé la Nissan d’un habi­­tant pour se dépla­­cer dans les montagnes », se souvient Grava­­nis. Mais Paleo­­ko­s­tas l’a ensuite rendue à son proprié­­taire, avec 150 000 drachmes (envi­­ron 550 euros) planqués sous le tapis. « Cela paraît incroyable, mais la voiture avait même été nettoyée », affirme l’enquê­­teur. La popu­­la­­tion locale se souvient encore très bien de Paleo­­ko­s­tas. « Il ne parlait pas beau­­coup », se remé­­more affec­­tueu­­se­­ment une dame âgée dans un café. « Mais il avait toujours un sourire espiègle. »

Les acti­­vi­­tés du gang forcent les banques à renfor­­cer leur sécu­­rité, et les cartes de crédit commencent à rempla­­cer l’argent liquide. Il était donc peu probable que la prise de Kalam­­baka se repro­­duise. C’est peut-être pour cette raison que Paleo­­ko­s­tas cesse tout cambrio­­lage pendant un certain temps. Certains disent qu’il aurait lancé à cette période sa propre usine de produc­­tion de fromage en Bulga­­rie, quand d’autres affirment qu’il aurait ouvert des boutiques aux Pays-Bas. Ce qu’on sait de source sûre, c’est que, quelque temps après, il s’est mis à enle­­ver de puis­­sants indus­­triels en échange de rançons.

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Le vendredi 15 décembre 1995, à 8 h 15, le milliar­­daire Alexan­­der Haito­­glu quitte sa superbe villa de Thes­­sa­­lo­­nique et grimpe dans sa voiture pour se rendre à l’usine dont il est proprié­­taire, où les travailleurs fabriquent du halva, un dessert grec tradi­­tion­­nel fait à base de graines de sésame et de miel. Le véhi­­cule du milliar­­daire est forcé de quit­­ter la route et les frères Paleo­­ko­s­tas embarquent l’in­­di­­vidu dans une Jeep puis­­sante. Vassi­­lis demande une rançon de plus de 260 millions de drachmes pour sa libé­­ra­­tion (ce qui équi­­vaut à l’époque à 900 000 euros, et 1 500 000 euros aujourd’­­hui).

Le puis­­sant homme d’af­­faires admet­­tra plus tard : « C’était un enlè­­ve­­ment bien préparé. Le compor­­te­­ment de mes ravis­­seurs n’était pas violent. Je n’ai pas eu peur pour ma vie. En fait, j’ai appré­­cié les discus­­sions très riches que j’ai eues avec eux. » À sa libé­­ra­­tion, on pouvait lire en gros titre d’un jour­­nal : « Ils ont mangé un halva à 260 millions ! »

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Les gros titres d’un jour­­nal grec
Édition du 19 décembre 1995

En guise de réponse, les auto­­ri­­tés grecques offrent l’in­­croyable récom­­pense de 250 millions de drachmes pour la capture de Paleo­­ko­s­tas, trai­­tant les ravis­­seurs de « profes­­sion­­nels sans pitié, pratiquant le crime orga­­nisé d’une ampleur inédite ». On dit qu’il aurait toute­­fois pour­­suivi sa routine de Robin des Bois, en redis­­tri­­buant une partie de la rançon obte­­nue à des agri­­cul­­teurs de la région et à des sans-abris. « Il a donné 100 000 drachmes à des orphe­­lines qui devaient se marier », raconte son père.

À cette époque, dans les villages grecs, une femme ne pouvait se marier sans une dot, et dans certains villages, c’est encore le cas aujourd’­­hui. Mais, comme toujours, Paleo­­ko­s­tas distri­­bue plus d’argent que néces­­saire. Si les dires de son père sont exacts, 100 000 drachmes repré­­sentent une énorme somme. Paleo­­ko­s­tas passe plus de trois ans à échap­­per à la loi, vivant comme un fugi­­tif dans les hautes collines.

De temps à autre, portant un dégui­­se­­ment, il sort faire une virée dans une voiture volée. Grava­­nis, l’an­­cien enquê­­teur, se souvient : « Nous avons fina­­le­­ment attrapé Vassi­­lis après qu’il ait eu un acci­dent de voiture. Il était sous l’em­­prise de stupé­­fiants, il avait fumé et causé un acci­dent. » Les curieux se préci­­pitent pour appe­­ler une ambu­­lance alors que le voleur les supplie : « Ne leur dites pas qui je suis. Je suis Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas ! » Le 20 décembre 1999, le centre d’ap­­pels d’ur­­gence contacte la police : « Nous avons un patient blessé à la tête, il affirme être l’homme le plus recher­­ché du pays. »

Derrière les barreaux

La prison de Corfu ressemble à une tanière de bandits comme on en voit dans les films, un tas de pierres sombres perché au sommet d’une falaise au-dessus de la mer Ionienne. On y sert de la bouillie, les cellules en pierres froides sont surpeu­­plées et dès son arri­­vée, on rappelle à Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas son enfance honteuse, le mettant pieds nus. « Il faut que je trouve des chaus­­sures pour mes cama­­rades », dit-il à un prédi­­ca­­teur en visite, qui l’aide à récol­­ter des centaines de paires de chaus­­sures pour les prison­­niers qui en sont privés.

« Rangez vos armes », dit-il à ses gardiens lorsque Paleo­­ko­s­tas finit par venir à bout des barreaux. « Je veux régler ça d’homme à homme. »

Mais il ne fait pas que des bonnes actions. En mai 2003, des gardiens trouvent un plan détaillé de la prison dans sa cellule et le font immé­­dia­­te­­ment trans­­fé­­rer à la prison de haute sécu­­rité de Kory­­dal­­los, près d’Athènes. Kory­­dal­­los, une des prisons les plus connues en Europe, abrite des assas­­sins, des crimi­­nels de guerre et des terro­­ristes. Un peu plus de six ans après le début de sa peine de 25 ans de prison pour enlè­­ve­­ment et vols à mains armées, Paleo­­ko­s­tas se retrouve enfermé avec Alket Rizai, tueur à gages alba­­nais, et c’est le début d’une amitié invrai­­sem­­blable entre les deux hommes.

« Il nous a fallu vingt jours pour prépa­­rer notre évasion », m’ex­­plique Rizai par télé­­phone, incar­­céré à la prison de Patras. « Vassi­­lis voulait à tout prix s’éva­­der », témoigne celui qu’on surnomme « le surveillant », un caïd grec à la répu­­ta­­tion redou­­table : « Par exemple, j’ai décou­­vert que le cruci­­fix en or qu’il portait autour du cou pouvait dévis­­ser des menottes. Et un jour, j’ai trouvé une lime cachée dans un paquet de spaghet­­tis. » Au lieu de confisquer la lime, le surveillant péni­­ten­­tiaire laisse Paleo­­ko­s­tas scier ses barreaux pendant des mois et prend plai­­sir à véri­­fier son avan­­ce­­ment en cachette.

« Rangez vos armes », dit-il à ses gardiens lorsque Paleo­­ko­s­tas finit par venir à bout des barreaux. « Je veux régler ça d’homme à homme. » Lorsque Paleo­­ko­s­tas sort de sa cellule et arrive à l’angle de la cour, sur la pointe des pieds, le surveillant l’at­­tend. Ils échangent des coups sous les projec­­teurs, jusqu’à ce que le prison­­nier morde la pous­­sière. Le surveillant s’ex­­plique : « Il s’est servi de la pauvreté pour justi­­fier ses crimes. Il commençait à croire au mythe de Robin des Bois. »

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Le 4 juin 2006, Paleo­­ko­s­tas a déjà barré 2358 jours sur son calen­­drier depuis qu’il est en prison. À 18 h 15, près d’Athènes, un pilote profes­­sion­­nel d’hé­­li­­co­­ptère du nom de Kari­­kis embarque dans son Euro­­cop­­ter AS355N blanc. L’an­­cien pilote de l’ar­­mée effec­­tue des vols touris­­tiques pour la compa­­gnie grecque Airlift, mais ce jour-là, cinq minutes après le décol­­lage, un des deux passa­­gers qu’il trans­­porte plaque le canon d’un pisto­­let contre sa nuque. L’homme explique que l’ex­­cur­­sion touris­­tique est termi­­née. Il dit être Nikos Paleo­­ko­s­tas. Et il va sauver son frère.

Dix minutes plus tard, l’hé­­li­­co­­ptère approche de la prison de Kory­­dal­­los et ralen­­tit sa vitesse à 112 km/h. « Nous avons songé à embau­­cher un pilote, mais un pilote qui a peur, c’est mieux, explique Rizai, car un pilote qui a peur est prêt à prendre plus de risques. » Les gardiens, pensant qu’une personne de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion péni­­ten­­tiaire arrive pour une visite d’ins­­pec­­tion, ajustent leurs uniformes. Tandis que l’hé­­li­­co­­ptère atter­­rit dans la cour devant l’aile E, la déflexion de l’air vers le bas crée une tempête de pous­­sière épaisse et brune. Le pilote s’écrie : « Ils ont des grenades ! Ils ont des explo­­sifs ! » Par-dessus le vrom­­bis­­se­­ment aigu des turbines, un gardien hurle : « Évasion ! Évasion ! » L’éva­­sion avait commencé.

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Alket Rizai
Arrêté en 2009

Quelques minutes plus tard, Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas et Rizai se ruent vers l’hé­­li­­co­­ptère qui amorce son décol­­lage. Les gardiens pointent leurs armes dans leur direc­­tion mais se gardent de tirer : la prison est située dans une zone rési­­den­­tielle entou­­rée d’oran­­gers et des enfants jouent au ballon contre les murs de la prison. « Le but d’une évasion est de ne lais­­ser aucune trace et de dire “merci et bonjour chez vous” en partant ! » plai­­sante Rizai.

À Skisto, au nord d’Athènes, l’hé­­li­­co­­ptère se pose dans un cime­­tière désert. « On a réussi ! » s’ex­­clame Vassi­­lis en embras­­sant son frère.  Il fait cadeau d’un petit chape­­let au pilote pris de panique pour l’apai­­ser, et enlève la béquille d’une moto d’un coup de pied, avant de démar­­rer. Rizai fait de même. En un mouve­­ment de poignet, les deux motos rugissent et Paleo­­ko­s­tas et Rizai font route vers le nord, sur le long chemin de la liberté. Ils portent toujours leurs vête­­ments de prison­­niers.

Le dimanche soir, le commis­­sa­­riat de police de Trikala est toujours vide. Mais cette nuit-là, Dimi­­trios Grava­­nis travaille dur sur une impor­­tante affaire. Lorsque le télex se met en marche, Grava­­nis arrache le rapport. Il regarde par la fenêtre et se met à rire. Le rapport du minis­­tère de l’Ordre Public indique : « Nous pensions être tout proches de Nikos Paleo­­ko­s­tas. Mais en fait, il semble­­rait qu’il était encore plus proche de nous. »

La source d’ins­­pi­­ra­­tion

Le trajet en voiture entre Trikala et Kory­­dal­­los, vers le sud, dure quatre heures. En filant à travers les rues d’Athènes, en 2014, les problèmes écono­­miques du pays semblent invi­­sibles. Dans le centre, la place Syntagma four­­mille d’uti­­li­­sa­­teurs d’iP­­hone et de personnes buvant des Mc Frap­­pés. Pour­­tant, la nuit, quelques athé­­niens sont obli­­gés de brûler du bois pour se chauf­­fer, déga­­geant une fumée toxique qui plane au-dessus du Parthé­­non.

À l’in­­té­­rieur de la prison de Kory­­dal­­los, l’air est encore plus épais, empli de fumée de ciga­­rettes, d’eau de javel et de sueurs froides. Les prison­­niers de l’in­­fir­­me­­rie ont entamé une grève de la faim. Les respon­­sables ont averti que la violence pouvait écla­­ter à tout moment dans les prisons grecques, qui fonc­­tionnent à la limite de leur capa­­cité. « Le système est en train de s’ef­­fon­­drer », recon­­naît Spyros Kara­­kit­­sos, chef de la fédé­­ra­­tion grecque des employés de prison.

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Prison de Kory­­dal­­los
District du Pirée
Crédits

On me signale que je suis le premier jour­­na­­liste auto­­risé à entrer et on me prévient que je pour­­rais être une cible de choix pour les déte­­nus. Le bureau du surveillant se situe tout au bout du service de psychia­­trie de la prison, et ses murs sont d’un jaune blafard. Un slogan écrit en grec y est enca­­dré, sur lequel on peut lire : « Il n’est pas néces­­saire d’être fou pour travailler ici, mais ça aide. » Le surveillant fait entrer un témoin pendant notre entre­­tien. Il me présente un homme bien mis, ses cheveux poivre et sel impec­­ca­­ble­­ment coif­­fés, vêtu d’un bas de survê­­te­­ment Nike gris et d’une veste bleue, qui joue avec un chape­­let pendant qu’on discute.

« J’ai eu tous les voleurs de la région ici, même Costas Sama­­ras, L’Ar­­tiste », se vante le surveillant. « L’Ar­­tiste était très intel­­li­gent, soupire-il. Je me souviens, un jour il a fabriqué des pisto­­lets en bois, lors d’un atelier de menui­­se­­rie, pour tenter de s’éva­­der. Ils avaient l’air telle­­ment vrai, on pouvait même les char­­ger ! » À coté de moi, l’homme cesse de jouer avec son chape­­let et marmonne quelque chose au surveillant. Il pour­­suit : « Des piles. L’Ar­­tiste avait enlevé le plas­­tique qui entou­­rait deux piles et les avait char­­gées dans le cylindre. Enfon­­cées dans le visage d’un gardien, on aurait dit deux balles ! »

Le surveillant explique qu’il n’était pas en service au moment de l’éva­­sion par héli­­co­­ptère, et que L’Ar­­tiste leur avait certai­­ne­­ment inspiré ce scéna­­rio. Il parta­­geait la même obses­­sion pour le cinéma et avait rassem­­blé dans sa cellule une véri­­table ency­­clo­­pé­­die des films de prisons, de À nous la victoire à La Grande illu­­sion. Je demande quelle a été l’im­­pli­­ca­­tion de L’Ar­­tiste dans l’éva­­sion en héli­­co­­ptère, car on dirait un plan tout droit sorti de son carnet à dessins. Le surveillant se penche en arrière sur sa chaise, croise ses mains derrière la tête et me dit, visi­­ble­­ment très content de son effet : « Vous pouvez lui deman­­der vous-même. L’Ar­­tiste est assis juste à côté de vous. »

À mes cotés, le parte­­naire de crime de Robin des Bois sourit poli­­ment et m’ac­­corde un entre­­tien rare. Lorsque je lui demande si Paleo­­ko­s­tas est réel­­le­­ment un Robin des Bois, L’Ar­­tiste répond sans équi­­voque :

Alors que le fugi­­tif se sert un verre d’al­­cool frelaté et s’ins­­talle pour regar­­der un DVD, une équipe du GIGN enfonce la porte.

« Oui, lui et son frère s’ar­­rê­­taient pour donner de l’argent volé aux immi­­grés dans la rue. Lorsqu’on était dans la voiture après avoir pris la fuite [de Kalam­­baka], ils ont dit à la radio qu’on avait laissé 90 millions ! se souvient-il. Vassi­­lis a plai­­santé et a dit : “On y retourne ?” » Il parle fière­­ment de son ancien protégé. « – J’étais son mentor. Je lui ai appris à conduire une voiture, à faire du vélo, à utili­­ser une arme… et à braquer une banque. — Et qu’est-ce qui vous a donné envie de commettre ces crimes ? — Les films. » Avant d’être raccom­­pa­­gné à sa cellule, L’Ar­­tiste me sert la main et se vante de son expo­­si­­tion de tableaux à venir. « Va voir mon profil Face­­book ! » dit-il avec entrain.

En cavale

Après leur évasion de prison en 2006, Alket Rizai et Nikos Paleo­­ko­s­tas sont captu­­rés rapi­­de­­ment, mais Vassi­­lis, lui, se jure de conti­­nuer. Le 9 juin 2008, il enlève George Mylo­­nas, milliar­­daire et magnat de l’alu­­mi­­nium qui a scan­­da­­lisé les plus dému­­nis du pays en décla­­rant : « Les travailleurs doivent se serrer la cein­­ture. »

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Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas
Lors de son arres­­ta­­tion en 2008

À propos de ses ravis­­seurs, Mylo­­nas déclare : « Ils étaient polis et m’ont traité avec respect. » Paleo­­ko­s­tas lui achète même le jour­­nal tous les matins et lui demande d’un ton léger : « Quoi de neuf, Georgi ? » avant de le lais­­ser rentrer chez lui au volant d’une BMW volée. On rapporte que le montant de la rançon exigée est de 12 millions d’eu­­ros. Fina­­le­­ment, les auto­­ri­­tés grecques retrouvent Paleo­­ko­s­tas dans la maison où Mylo­­nas avait été détenu.

Là, le 2 août 2008, alors que le fugi­­tif se sert un verre d’al­­cool frelaté et s’ins­­talle pour regar­­der un DVD, une équipe du GIGN enfonce la porte et pénètre dans la maison. Les poli­­ciers trouvent la copie DVD du film La Rançon et de Heat, le film avec Al Pacino, qui met en scène deux braqueurs de banques vété­­rans qui échappent à la police. Cela faisait 791 jours qu’il était en cavale lorsqu’il a été arrêté, et les poli­­ciers étaient on ne peut plus heureux.

Un télé­­gramme offi­­ciel envoyé par le consul améri­­cain de Thes­­sa­­lo­­nique au secré­­taire d’État à Washing­­ton, rendu public ulté­­rieu­­re­­ment par Wiki­­leaks, indique : « La capture rela­­ti­­ve­­ment rapide de Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas, un des crimi­­nels les plus célèbres du pays, était néces­­saire pour remon­­ter le moral des poli­­ciers et redo­­rer l’image publique de la police grecque. » Malcom Brabant, corres­­pon­­dant en Grèce pour la BBC à l’époque, écrit : « Pour la première fois en presque vingt ans, les poli­­ciers grecs ont eu le dernier mot dans le long combat de ruse qu’ils ont mené face aux frères Paleo­­ko­s­tas. »

Personne ne sait de quelle façon Paleo­­ko­s­tas a dépensé les millions de la rançon, mais lors de son audience préli­­mi­­naire à Athènes en janvier 2009, face aux nouvelles accu­­sa­­tions d’en­­lè­­ve­­ment et de vols à mains armées, une foule se rassemble devant le tribu­­nal. Agri­­cul­­teurs, paysans et anar­­chistes scandent à l’unis­­son : « Mort aux vaches ! Libé­­rez Paleo­­ko­s­tas ! » Un groupe de jeunes femmes enva­­hit la salle d’au­­dience, tel « un fan club d’ado­­les­­centes devant leur chan­­teur préféré », écrit le tabloïd hebdo­­ma­­daire Espresso.

À peu près au même moment, la plan­­tu­­reuse petite amie d’Al­­ket Rizai, Soula Mitro­­pia, fait égale­­ment sensa­­tion dans la salle d’au­­dience. Au moment où le verdict de 25 ans de réclu­­sion tombe pour Rizai, elle éclate en sanglots de façon théâ­­trale et le serre dans ses bras. Et profite d’un moment d’inat­­ten­­tion pour glis­­ser une mysté­­rieuse montre dans sa poche.

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Soula Mitro­­pia

Le juge renvoie Paleo­­ko­s­tas dans sa cellule de Kory­­dal­­los, tout comme Alket Rizai, dans l’at­­tente du verdict. Le bandit, vaincu, déclare au tribu­­nal : « J’ai joué et j’ai perdu. La police a gagné. » Dans les rues d’Athènes, des anar­­chistes pleurent la fin d’une longue série de victoires remarquables. Dans le théâtre grec, une péri­­pé­­tie désigne un chan­­ge­­ment soudain de l’ac­­tion, un brusque retour­­ne­­ment de la situa­­tion dans laquelle se trouve un person­­nage. Aris­­tote écri­­vait qu’il s’agit de l’un des moments les plus puis­­sants d’une pièce.

Ce qui s’est passé le 22 février 2009 allait rendre Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas tris­­te­­ment célèbre dans le monde entier. L’évé­­ne­­ment allait entraî­­ner la créa­­tion d’une page Face­­book, qui compte plus de 50 000 membres et a même inspiré les paroles d’une chan­­son : « Vassi­­lis est intou­­chable et ses tech­­niques d’éva­­sion sont imbat­­tables. Vassi­­lis, tu es insai­­sis­­sable. »

Et de deux

C’est une mati­­née ordi­­naire pour les surveillants qui contrôlent les camé­­ras de sécu­­rité. Paleo­­ko­s­tas soulève des poids dans la salle de gym de la prison et fait du jogging dans la cour, pendant que Rizai prend des paris foot­­bal­­lis­­tiques et mise sur ses favo­­ris. Rizai se souvient : « Je suis le genre de personne qui a de l’in­­tui­­tion. Je ressens les choses, et quand quelque chose de bon est sur le point de se produire, je peux le sentir. » À 15 h, Mitro­­pia l’ap­­pelle sur la montre-télé­­phone qu’elle a glis­­sée dans sa poche au tribu­­nal. C’est l’heure.

Au moment où la portière de l’hé­­li­­co­­ptère se referme, trois gardes lèvent leur pisto­­let-mitrailleur MP5 et ouvrent le feu.

La sirène d’ur­­gence de Kory­­dal­­los reten­­tit comme un violon triste alors que les gardiens donnent l’ordre aux prison­­niers de rega­­gner leurs cellules. Il est 15 h 45, la veille du jour où le procès de Paleo­­ko­s­tas doit débu­­ter. Loin au-dessus d’eux, un surveillant au poste d’ob­­ser­­va­­tion sent enfler le vrom­­bis­­se­­ment d’une pale de rotor, recon­­nais­­sable entre tous. Lorsque l’hé­­li­­co­­ptère descend vers la troi­­sième aile, le gardien s’em­­pare de son pisto­­let auto­­ma­­tique et déclenche l’alarme. Ce n’est pas un exer­­cice.

Et cette fois, ils sont prêts à tirer pour tuer. L’hé­­li­­co­­ptère a été détourné de la compa­­gnie Interjet, répu­­tée pour assu­­rer à ses clients des « sorties astu­­cieuses ». Une certaine Madame Alexan­­drova, une femme sédui­­sante, embarque à bord d’un héli­­co­­ptère AS355N à l’aé­­ro­­port d’Athènes. Elle sort une grenade de son sac à main et s’adresse au pilote : « On va cher­­cher les petits. Direc­­tion la prison de Kory­­dal­­los ou t’es un homme mort. » Au moment où l’hé­­li­­co­­ptère stationne au-dessus de la prison, elle bran­­dit une mitrailleuse et envoie une échelle de corde à Rizai et Paleo­­ko­s­tas. Cette femme, dit-on, c’est Mitro­­pia. Un garde déses­­péré se préci­­pite sur les déte­­nus qui tentent de s’échap­­per, mais un Alba­­nais lui barre la route et bran­­dit une longue broche à kebab en le menaçant : « Recule ou je te l’en­­fonce ! » « On y va ! » crie Paleo­­ko­s­tas, et le pilote manœuvre à toute vitesse pour s’éle­­ver dans les airs.

Au-dessous d’eux, la prison ressemble à une foule de suppor­­ters de foot, les déte­­nus les acclament et crient de joie. Mais au moment où la portière de l’hé­­li­­co­­ptère se referme, trois gardes lèvent leur pisto­­let-mitrailleur MP5 et ouvrent le feu vidant leurs char­­geurs dont les balles s’écrasent dans le ventre de l’ap­­pa­­reil. L’une d’elles se loge dans le réser­­voir et une autre sectionne la conduite de carbu­­rant. Du kéro­­sène jaillit dans la cabine de pilo­­tage, où le pilote murmure une prière. Au même moment, une femme qui se trouve dans un appar­­te­­ment non loin filme la scène à l’aide d’une caméra vidéo.

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Évasion spec­­ta­­cu­­laire
Le 22 février 2009

« On a encore réussi ! jubile Paleo­­ko­s­tas. Et même s’ils nous ont tiré dessus, on n’a tiré sur personne. » Mais l’ai­­guille qui indique le niveau de carbu­­rant s’ef­­fondre, obli­­geant l’hé­­li­­co­­ptère à atter­­rir d’ur­­gence. À Trikala, l’enquê­­teur Grava­­nis découvre la nouvelle de la seconde évasion sur la machine télex de la police. « Je n’ai pas pu m’em­­pê­­cher de rire », dit-il. Les feuille­­tons grecs sont inter­­­rom­­pus dans tout le pays pour diffu­­ser l’in­­for­­ma­­tion de l’éva­­sion. Pour la seconde fois, un pays tout entier est captivé par les aven­­tures de Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas.

~

Paleo­­ko­s­tas, Rizai et Mitro­­pia sont tous les trois en cavale. Une nuit, dans un village près de Kozia­­kas, aux envi­­rons de Trikala, un étran­­ger frappe à la porte d’une famille dému­­nie. Le père souffre de graves problèmes de santé et n’a pas les moyens de payer son trai­­te­­ment. L’homme jette dans la maison une enve­­loppe conte­­nant 10 000 euros et dispa­­raît dans la nuit. Mais les poli­­ciers se rapprochent. Dans une lettre envoyée aux médias, Paleo­­ko­s­tas se plaint : « Partout où je regarde, il y a des centaines de poli­­ciers, sans parler des agents en civils. Des douzaines de chas­­seurs de têtes qui rodent dans les monta­­gnes… armés jusqu’aux dents avec une artille­­rie de guer­­riers, une lueur menaçante et insen­­sible dans les yeux. »

Selon les Services de rensei­­gne­­ment, le fugi­­tif a « un faible » pour les capa­­ci­­tés tout-terrain de la Volks­­wa­­gen Toua­­reg, et en vole fréquem­­ment pour traver­­ser les auto­­routes et les montagnes sans diffi­­culté. Sur son auto­­ra­­dio, il aime écou­­ter des morceaux de guitare acous­­tique grecque pendant qu’il distance les poli­­ciers pour conti­­nuer à commettre ses crimes.

La traque

Au cours des vingt dernières années, la CIA a opéré une brigade anti-terro­­riste secrète à Athènes. On les appelle les Invi­­sibles, une brigade d’élite compo­­sée de quinze offi­­ciers du rensei­­gne­­ment grec et améri­­cain, char­­gée de délo­­ger les terro­­ristes et les « crimi­­nels très spéciaux ». En 2009, Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas devient leur cible numéro un. Cachés derrière une fausse adresse profes­­sion­­nelle près de l’hô­­tel cinq étoiles Divani Cara­­vel dans le centre d’Athènes, les Invi­­sibles aident la police grecque à se rappro­­cher de sa proie, grâce au soutien finan­­cier améri­­cain. Ses jours sont certai­­ne­­ment comp­­tés.

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Unité anti-terro­­riste grecque

Le 31 mars 2009, à 14 h 03, un braquage de banque peu commun est en train de se dérou­­ler à Trikala, la ville dont Paleo­­ko­s­tas est origi­­naire. Trois voleurs – deux hommes et une femme – font irrup­­tion dans la banque Alpha. Armés de pisto­­lets et d’un fusil à canon scié, les voleurs portent des bas sur la tête et des casques de motos. Ils crient : « C’est un braquage ! Les mains en l’air ! »

L’in­­vrai­­sem­­blable trio retient sept employés et quinze clients, vide le coffre de 250 000 euros avant de prendre la fuite sur trois motos volées. Dans un article inti­­tulé « Braquage sexy », un jour­­nal grec rapporte que la police consi­­dère qu’il s’agit « des fugi­­tifs Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas, Alket Rizai et de leur complice de sexe fémi­­nin, une “Lara Croft blonde” ».

Peu de temps après, Rizai et sa petite amie sont arrê­­tés. Mitro­­pia est recon­­nue coupable du détour­­ne­­ment d’hé­­li­­co­­ptère et accu­­sée d’être la mysté­­rieuse blonde armée d’une mitrailleuse à bord de l’ap­­pa­­reil – ce qu’elle nie ferme­­ment. Mais impos­­sible pour les Invi­­sibles de mettre la main sur Paleo­­ko­s­tas. Une chasse à l’homme inter­­­mi­­nable débute. Des poli­­ciers lour­­de­­ment armés écument les campagnes avec des héli­­co­­ptères détec­­teurs de chaleur, survo­­lant les montagnes où Vassi­­lis volait du bétail quand il était enfant et où les familles de paysans survivent aujourd’­­hui comme elles peuvent, sur le sol rocailleux.

~

Cinq ans après son évasion spec­­ta­­cu­­laire, Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas, aujourd’­­hui âgé de 48 ans, est toujours en cavale, et les casses conti­­nuent. La police a failli décou­­vrir sa planque une fois seule­­ment, alors qu’il tentait de louer des films dans un maga­­sin de loca­­tion de DVD. Le 14 avril 2009, une équipe de quinze poli­­ciers en civil dans trois voitures sans plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion le pour­­suit le long de la route côtière d’Ale­­po­­hori, dans le sud de la Grèce. Dans un virage, ils pointent leurs armes auto­­ma­­tiques sur le fugi­­tif, prêts à tirer. « J’ai foncé », écrit Paleo­­ko­s­tas dans sa lettre ouverte adres­­sée aux médias. « J’ai accé­­léré dans la descente, les balles dansaient dans la voiture. Ces types ont ouvert le feu et ont tiré plus de 150 balles en 15 secondes. »

Tout le monde en Grèce a sa théo­­rie sur l’en­­droit où il se trouve aujourd’­­hui.

Le voleur et fugi­­tif souligne que durant toutes ces années, lui, au contraire, n’a jamais tiré sur personne. Il signe la lettre de son empreinte digi­­tale, à l’encre bleue. Quelques mois après l’en­­voi de la lettre, le 24 juin 2010, les auto­­ri­­tés déclarent avoir trouvé l’em­­preinte digi­­tale de Paleo­­ko­s­tas sur une lettre piégée envoyée pour assas­­si­­ner le ministre de l’Ordre Public, Micha­­lis Chry­­so­­choi­­dis. La lettre explose dans les mains de son assis­­tant, George Vassi­­la­­kis, 52 ans, le tuant sur le coup. Paleo­­ko­s­tas est immé­­dia­­te­­ment dési­­gné comme terro­­riste et assas­­sin, et une prime de 1,4 million d’eu­­ros est promise à quiconque mettra la main dessus.

Ses parti­­sans, parmi lesquels George Ras, 23 ans, origi­­naire de la banlieue d’Exar­­cheia à Athènes, affirment que c’est un coup monté : « Comment peut-on trou­­ver une empreinte digi­­tale sur une bombe qui a tué un homme et a fait explo­­ser les murs ? » Depuis la crise écono­­mique de 2010, avec les émeutes, les priva­­tions et le chômage qui ont suivi, les rangs des anar­­chistes et des mili­­tants anti­­ca­­pi­­ta­­listes se sont renfor­­cés. Exar­­cheia est leur bastion et les affiches pro-Paleo­­ko­s­tas et les graf­­fi­­tis sur les murs montrent que la popu­­la­­tion locale soutient ardem­­ment les braquages. Le bandit est devenu le symbole d’une époque agitée, comme a pu l’être John Dillin­­ger durant la Grande Dépres­­sion aux États-Unis, ou Jesse James quand la guerre civile améri­­caine a éclaté, en 1861.

En fin d’an­­née dernière, la police a cru mettre la main sur lui une fois de plus, dans une ferme des régions monta­­gneuses de Kozani, quelque part au nord de Trikala. Après une fouille appro­­fon­­die du domaine, les poli­­ciers n’ont trouvé que des billets de banques dont les numé­­ros de série corres­­pondent à ceux de l’argent des rançons et des braquages de banque, ce qui suggère qu’il est toujours en cavale et qu’il conti­­nue de distri­­buer de l’argent aux agri­­cul­­teurs. Dans les villages, certaines rumeurs disent que Paleo­­ko­s­tas a une petite amie étran­­gère et qu’il est père d’un petit garçon né il y a peu. Tout le monde en Grèce a sa théo­­rie sur l’en­­droit où il se trouve aujourd’­­hui et, tel un Elvis grec, il est souvent « aperçu ».

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Est-ce Vassi­­lis Paleo­­ko­s­tas ?
Vidéo­­sur­­veillance d’une station service

De nombreux Grecs pensent que le hors-la-loi est protégé par des moines et qu’il trouve refuge dans les monas­­tères qui siègent, tels des châteaux de contes de fées, sur les sommets ennei­­gés. En octobre 2010, durant la dernière série de braquages, un homme ressem­­blant à Paleo­­ko­s­tas a été aperçu sur des camé­­ras de surveillance dans une station service. Si c’est bien lui, il semble­­rait qu’il ait eu recours à la chirur­­gie esthé­­tique.

Des perruques et du maquillage trou­­vés dans une cachette laissent penser que Vassi­­lis pour­­rait même se trans­­for­­mer en femme. Les médias l’ont récem­­ment surnommé « le fantôme », tandis que les gens du coin l’ap­­pellent simple­­ment « le roi des montagnes ».

Dimi­­tris Grava­­nis, l’enquê­­teur aujourd’­­hui à la retraite, me montre l’en­­re­­gis­­tre­­ment de la station service dans un café, à Trikala, et déclare : « Je n’ar­­rê­­te­­rai jamais de cher­­cher Vassi­­lis. La ques­­tion n’est pas de savoir s’il va frap­­per de nouveau, le tout est de savoir quand. »


Traduit de l’an­­glais par Claire Sepulcre, d’après l’ar­­ticle « The Unstop­­pable », paru dans BBC News Maga­­zine. Couver­­ture : L’Aghia Triada, dans la chaîne des Météores. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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