par jj39111 | 0 min | 14 juin 2017

Sirius A est une étoile si brillante que long­­temps son éclat a pudique­­ment dissi­­mulé sa compagne, Sirius B, aux yeux des plus pres­­ti­­gieux astro­­nomes occi­­den­­taux. Et il leur dissi­­mu­­le­­rait encore un autre objet céleste, Sirius C. Mais d’après les travaux des ethno­­logues Marcel Griaule et Germaine Dieter­­len, certains membres du peuple dogon, qui vit dans le sud-ouest du Mali, connaissent leur exis­­tence depuis plusieurs siècles. Ainsi que celle des quatre plus grosses lunes de Jupi­­ter et de l’an­­neau de Saturne. Un savoir inex­­pli­­cable pour l’as­­tro­­phy­­sique telle qu’elle est comprise aujourd’­­hui…

Crédits : NASA/Ulyces

Sirius B et Sirius C

Le grand et bel Orion partit un jour chas­­ser avec Arté­­mis sur l’île de Chios. Apol­­lon, crai­­gnant que la déesse ne succom­­bât à ses charmes, envoya alors un scor­­pion à ses trousses. Orion tenta d’abord de le tuer à coups de flèches et d’épée. Puis, déci­­dant de se servir de la mer comme d’un bouclier, il plon­­gea dans les flots et prit la direc­­tion de l’île de Délos. Quand Orion ne fut plus qu’un point noir à l’ho­­ri­­zon, Apol­­lon le dési­­gna à Arté­­mis et préten­­dit qu’il s’agis­­sait de la silhouette d’un monstre. La déesse lui déco­­cha aussi­­tôt une flèche mortelle et alla récu­­pé­­rer le corps de sa victime à la nage. Elle comprit alors son erreur et, rongée de remords, plaça l’image d’Orion parmi les étoiles, en compa­­gnie de son fidèle chien Sirius. Le mythe qui a donné son nom actuel à l’étoile la plus brillante de notre ciel est grec. Mais cette étoile a égale­­ment joué un rôle crucial dans l’Égypte ancienne. « Sirius était à la base du calen­­drier des Égyp­­tiens, car son lever coïn­­cide avec le lever du Soleil à une période précise de l’an­­née », affirme l’as­­tro­­phy­­si­­cien Jean-Marc Bonnet-Bidaud, qui se passionne pour l’as­­tro­­no­­mie antique de l’Afrique. « Or, cette période corres­­pon­­dait à la crue du Nil, ce qui a fait de Sirius un symbole de ferti­­lité. » En juillet 1998, il accom­­pagne Germaine Dieter­­len au Mali et démontre que les Dogons obser­­vaient eux aussi cette étoile. « Ils se servaient pour cela de deux rochers qui sont toujours là – l’un indique l’em­­pla­­ce­­ment du lever du Soleil, l’autre celui du lever de Sirius. Cet inté­­rêt pour­­rait peut-être s’ex­­pliquer par une mémoire de l’an­­cienne culture égyp­­tienne conser­­vée par les Dogons. En revanche, je ne comprends vrai­­ment pas comment les ancêtres des Dogons auraient pu avoir connais­­sance de Sirius B, et encore moins de Sirius C. »

Une danse rituelle dogon

Les astro­­nomes occi­­den­­taux n’ont deviné l’exis­­tence de Sirius B que dans les années 1840. Ils ont commencé à noter la posi­­tion de Sirius avec exac­­ti­­tude, et ils remarquent avec effa­­re­­ment que l’étoile se déplace de manière ondu­­la­­toire. Pour le mathé­­ma­­ti­­cien alle­­mand Frie­­drich Wilhelm Bessel, il ne fait pas de doute que cette ondu­­la­­tion est due à la force gravi­­ta­­tion­­nelle d’un objet céleste tout proche. D’après ses calculs, la masse de cet objet est équi­­va­­lente à celle du Soleil. Et pour­­tant, lorsque l’op­­ti­­cien améri­­cain Alvan Graham Clark le découvre par hasard, en testant la nouvelle lunette de l’uni­­ver­­sité North­­wes­­tern en 1862, Sirius B « semble avoir un éclat ridi­­cu­­le­­ment faible ». Il faudra attendre les années 1920 et l’avè­­ne­­ment de la physique quan­­tique pour résoudre cette nouvelle énigme. Nous appre­­nons alors que Sirius B n’est pas une étoile ordi­­naire, mais une naine blanche, c’est-à-dire le résidu d’une étoile dont les couches se sont effon­­drées et dont le cœur s’est compacté. Un astre extrê­­me­­ment dense et chaud, mais rela­­ti­­ve­­ment petit et peu brillant. « On dit souvent qu’il tourne autour de Sirius A. En réalité Sirius A et Sirius B tournent l’un et l’autre autour d’un point appelé bary­­centre» Quant à Sirius C, son exis­­tence a été pour la première fois soupçon­­née par les Euro­­péens en 1925. Cette fois, ce sont des irré­­gu­­la­­ri­­tés dans le mouve­­ment de Sirius B qui a mis les astro­­nomes sur la piste. Une piste truf­­fée d’em­­bûches qui n’a pas encore mené les cher­­cheurs à desti­­na­­tion. En effet, Sirius C n’a toujours pas pu être obser­­vée. Une étude des astro­­nomes de l’ob­­ser­­va­­toire de Nice Daniel Benest et Jean-Louis Duvent a néan­­moins renforcé l’idée selon laquelle Sirius n’est pas une « étoile double », mais une « étoile triple ». Ainsi qu’elle appa­­raît dans la mytho­­lo­­gie des Dogons, selon les travaux de Marcel Griaule et de Germaine Dieter­­len.

Une maison dogon

Pô tolo et èmè ya tolo

Marcel Griaule commence à étudier le peuple dogon dans les années 1930. Puis la Seconde Guerre mondiale l’oblige à inter­­­rompre son travail. Quand il retourne au Mali en 1946, il fait la rencontre d’un vieux chas­­seur nommé Ogotem­­mêli. Au cours de leurs 33 jour­­nées d’en­­tre­­tien s’esquisse une véri­­table cosmo­­go­­nie, qui semble éclai­­rer les insti­­tu­­tions dogons d’un jour nouveau. L’une d’elles, par son ampleur, par les gran­­dioses mani­­fes­­ta­­tions qu’elle déclenche, s’im­­pose à l’at­­ten­­tion, écrit Marcel Griaule dans son livre Dieu d’eau. Il s’agit d’une fête célé­­brée tous les soixante ans par le peuple entier, et qui, durant une longue période, agite succes­­si­­ve­­ment, d’an­­née en année, toutes les régions dogons, pour­­suit-il. Cette fête s’ap­­pelle le Sigui. Décédé en 1956, Marcel Griaule n’a pas pu assis­­ter à sa dernière édition, qui a eu lieu de 1967 à 1974. Mais elle a été filmée par sa collègue Germaine Dieter­­len et le célèbre cinéaste Jean Rouch. Tous les deux font remarquer que sa pério­­di­­cité corres­­pond à la révo­­lu­­tion de Sirius B. Ou plutôt à la révo­­lu­­tion de pô tolo, car c’est sous ce nom que les Dogons initiés connaissent la naine blanche. Sirius A et Sirius C, ils les appellent respec­­ti­­ve­­ment sigui tolo et èmè ya tolo C’est du moins ce que rapporte un ouvrage signé conjoin­­te­­ment par Griaule et Dieter­­len, Renard pâle. Publié plus de dix ans après la mort de Griaule, ce livre pour­­suit l’ex­­po­­si­­tion de la cosmo­­go­­nie dogon, telle qu’elle a été esquis­­sée dans Dieu d’eau. « À l’ori­­gine, avant toutes choses, était Amma, Dieu, et il ne repo­­sait sur rien », raconte Dieter­­len. « Le monde avait la forme d’un œuf. Amma était lui-même à l’in­­té­­rieur, et c’est alors que fut créée la première graine de peau, le fonio, qui se déposa, invi­­sible, au centre. On dit : lorsque Amma cassa l’œuf du monde et en sortit, un vent tour­­billon­­nant a surgi. Pour­­sui­­vant sa créa­­tion, Amma créa Ogo, le renard pâle. Mais celui-ci naquit avant terme et sortit hâti­­ve­­ment de son placenta les yeux fermés, dans l’obs­­cu­­rité primor­­diale, arra­­chant avec lui un bout de son placenta. Agis­­sant ainsi, il boule­­versa l’ordre du monde. Voyant le désordre créé par Ogo, Amma trans­­forma alors le morceau de son placenta, et ce fut la terre. Alors Amma pétrit au ciel le Nommo, le génie de l’eau. Il pétrit aussi avec la matière du placenta les quatre ancêtres de l’Homme et avec eux il plaça tout ce qu’il avait créé dans une grande arche. » Dix ans plus tard, Renard pâle est utilisé par l’Amé­­ri­­cain Robert Temple, pour étayer la théo­­rie dite des anciens astro­­nautes dans un autre livre, The Sirius Mystery. Selon l’écri­­vain, les ancêtres des Dogons tiennent leurs connais­­sances astro­­no­­miques des habi­­tants du système de Sirius eux-mêmes. Le célèbre scien­­ti­­fique Carl Sagan ne parta­­geait pas cette idée loufoque, mais il esti­­mait lui aussi que les Dogons tenaient leurs connais­­sances astro­­no­­miques d’une civi­­li­­sa­­tion plus avan­­cée du point de vue tech­­no­­lo­­gique : la nôtre. Il pensait en effet que les Dogons avaient reçu la visite d’un scien­­ti­­fique occi­­den­­tal, et que ses infor­­ma­­tions avaient été incor­­po­­rées à la mytho­­lo­­gie du peuple malien. Temple lui a répondu dans une lettre ouverte en 1981 : « Puisque [Germaine Dieter­­len] a passé la plus grande partie de sa vie avec les Dogons et qu’elle les connaît, eux et leurs tradi­­tions, plus inti­­me­­ment que qui que ce soit d’autre, son opinion sur une possible prove­­nance occi­­den­­tale des tradi­­tions des Dogons liées à Sirius est de la plus haute impor­­tance. Elle répond à de telles sugges­­tions par un seul mot : “Absurde !” » L’eth­­no­­logue étant décé­­dée en 1999, il est aujourd’­­hui impos­­sible de véri­­fier cette asser­­tion auprès de la première inté­­res­­sée, mais son travail témoigne bel et bien de sa croyance en l’an­­cien­­neté des mythes rappor­­tés dans Renard pâle. Les astro­­phy­­si­­ciens, eux, affirment que le seul moyen d’ex­­pliquer la présence de Sirius B dans des mythes anciens serait de démon­­trer que la naine blanche a été une géante rouge il y a seule­­ment quelques milliers d’an­­nées, et donc visible à l’œil nu. L’en­­nui, comme l’écrit l’as­­tro­­nome Liam McDaid, « c’est que Sirius B est une naine blanche depuis au moins des dizaines de milliers d’an­­nées ». « Si Sirius B avait été une géante rouge il y a seule­­ment quelques milliers d’an­­nées », ajoute-t-il, « il y aurait toujours une brillante et remarquable nébu­­leuse plané­­taire autour d’elle. Aucune nébu­­leuse de la sorte n’est visible. »

La querelle

Pour l’an­­thro­­po­­logue hollan­­dais Walter van Beek, l’ab­­sence d’ex­­pli­­ca­­tions scien­­ti­­fiques aux connais­­sances astro­­no­­miques des ancêtres des Dogons est tout simple­­ment due à l’inexac­­ti­­tude des données collec­­tées par Marcel Griaule et Germaine Dieter­­len. Il s’est lui-même rendu au Mali en 1979, et il dit ne pas y avoir retrouvé la cosmo­­go­­nie établie par Dieu d’eau puis par Renard pâle. Dans un article publié en 1991, il affirme notam­­ment qu’« en dehors du cercle des infor­­ma­­teurs de Griaule, aucun Dogon n’a entendu parler de sigui tolo ou de pô tolo, tout comme aucun Dogon n’a jamais entendu parler d’èmè ya tolo ».

La pierre des Dogons

« En consé­quence, la suppo­­sée connais­­sance de Sirius B et de son temps de révo­­lu­­tion était absente [de mes recherches]. La date du Sigui est choi­­sie de diffé­­rentes façons à Yugo Doguru, et aucune d’entre elles n’a quelque chose à voir avec les étoiles. » Sans accu­­ser ni les ethno­­logues français ni leurs infor­­ma­­teurs d’avoir sciem­­ment menti, Walter van Beek déduit de son propre travail que la cosmo­­go­­nie dogon établie par Dieu d’eau puis par Renard pâle est une affa­­bu­­la­­tion. Il l’at­­tri­­bue à des spéci­­fi­­ci­­tés cultu­­relles dogons d’une part, et aux objec­­tifs des cher­­cheurs d’autre part. D’après lui, les infor­­ma­­teurs tenaient à satis­­faire les ethno­­logues, qui tenaient eux à faire mentir le mépris des Euro­­péens pour les Afri­­cains. La fille de Marcel Griaule, l’eth­­no­­logue Gene­­viève Calame-Griaule, a elle aussi étudié le peuple dogon. Et elle a très vive­­ment réagi à l’ar­­ticle de Walter van Beek. « Comment a-t-il posé ses ques­­tions ? » demande-t-elle quelques mois après sa paru­­tion. « On l’ima­­gine, Dieu d’eau et Renard pâle en main, inter­­­ro­­ger les infor­­ma­­teurs (dont l’iden­­tité, de plus, ne nous est pas donnée) sur la véra­­cité de chaque phrase. Quel que soit ce que nous en pensons, ces manières de détec­­tives ont forcé­­ment été reçues par les Dogons avec méfiance. Tout d’abord, certains d’entre eux sont réel­­le­­ment igno­­rants. Mis à part le fait que le savoir n’est pas partagé par tous (quel chré­­tien moyen, même croyant, connaît toutes les subti­­li­­tés de la Bible et des Pères de l’Église ?), beau­­coup des anciens qui le possé­­daient (dans son inté­­gra­­lité ou plus souvent en partie) sont morts sans avoir trans­­mis leur héri­­tage par des mots à leurs descen­­dants, qui ne se sentent plus concer­­nés et veulent seule­­ment être modernes, c’est-à-dire musul­­mans. » De son côté, Jean-Marc Bonnet-Bidaud refuse de se lais­­ser mêler à une querelle d’eth­­no­­logues : « Leur disci­­pline est précieuse mais elle ne répond pas aux critères de la science exacte, une limite indé­­pas­­sable pour l’as­­tro­­phy­­si­­cien que je suis. » Il tient néan­­moins à témoi­­gner de l’ « inté­­grité », du « sérieux », de la « sincé­­rité » et de l’ « intel­­li­­gence remarquable » de Germaine Dieter­­len. « Je l’ai vue sur le terrain peu de temps avant sa mort. Elle avait alors 95 ans et je me disais juste­­ment que j’ai­­me­­rais avoir ses capa­­ci­­tés physiques et intel­­lec­­tuelles à cet âge-là. Ses conclu­­sions, comme celles de Marcel Griaule, sont des plus inté­­res­­santes. Et si elles sont avérées, la science est inca­­pable de les expliquer. Mais peut-être le sera-t-elle dans quelques temps… » Pour l’heure, le mystère reste entier. Et Sirius, une étoile double.


Couver­­ture : Les Dogons et Sirius. (Ulyces)
   
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