par jj39111 | 0 min | 13 avril 2017

Le Britan­­nique William Adams arrive au Japon en 1600. Il veut empê­­cher son ennemi, le magi­­cien Edward Kelley, de mettre la main sur un objet légen­­daire : la puis­­sante pierre Amrita, censée appor­­ter la vie éter­­nelle. Mais il doit d’abord apprendre l’art du combat tel qu’il est pratiqué par les samou­­raïs, nobles guer­­riers d’un archi­­pel alors à feu et à sang. Après moult péri­­pé­­ties, il se retrouve enfin face à Kelley. « Encore toi ? » lance ce dernier. « J’y étais presque. » Les deux hommes sont seuls dans une pièce plon­­gée dans l’obs­­cu­­rité. C’est le moment ou jamais d’en finir.

Yasuke, dans Nioh

Adams s’élance, lorsque soudain un pas massif fait trem­­bler les murs. L’im­­po­­sant profil d’un gigan­­tesque samou­­raï se découpe dans la pénombre, le visage dissi­­mulé par les lamelles laté­­rales de son casque. Hache au poing, il s’avance au milieu de la pièce et se tourne enfin vers Adams. Ce dernier ne peut répri­­mer un mouve­­ment de surprise. Lui qui croyait sans doute être le seul guer­­rier étran­­ger du Japon fait main­­te­­nant face à un homme visi­­ble­­ment origi­­naire d’Afrique. Cette rencontre surréa­­liste a lieu dans un jeu vidéo sorti en février 2017, Nioh, mais les person­­nages qu’elle met en scène ont bel et bien existé. Le destin hors-norme de William Adams, navi­­ga­­teur britan­­nique nommé samou­­raï par le géné­­ral Toku­­gawa Ieyasu au début du XVIIsiècle, est connu en Occi­dent. En revanche, celui du seul et unique guer­­rier noir du Japon féodal est encore bien souvent ignoré. C’est pour­­tant lui le premier des samou­­raïs étran­­gers, à en croire les sources histo­­riques dont nous dispo­­sons aujourd’­­hui. Et la donne pour­­rait très vite chan­­ger. En effet, le créa­­teur de la célé­­bris­­sime saga High­­lan­­der, Gregory Widen, est en train d’écrire un film d’ac­­tion basé sur la vie du mysté­­rieux samou­­raï noir. De son aveu même, il en existe plusieurs versions. Nul ne sait avec certi­­tude où elle commence. Au Mozam­­bique pour certains, en Éthio­­pie pour d’autres. Même le véri­­table nom de son prota­­go­­niste est tombé dans l’ou­­bli. Seule son iden­­tité japo­­naise a traversé les siècles : Yasuke.

Yasuke

Yasuke surgit du néant en 1579. Selon les témoi­­gnages de l’époque, il a l’as­­pect d’un bel homme d’en­­vi­­ron vingt-cinq ans et la peau « comme du char­­bon de bois ». Il vient de débarquer au Japon, en tant que « valet » du mission­­naire jésuite italien Ales­­san­­dro Vali­­gnano, qui est chargé d’ins­­pec­­ter les églises établies en Inde et en Extrême-Orient. Les deux hommes atteignent la capi­­tale, Kyoto, en 1581. « Les Euro­­péens ont commencé à débarquer sur les îles japo­­naises dès 1543 », rappelle Charles-Pierre Serain, écri­­vain spécia­­liste du Japon. « Ils ont apporté avec eux des “choses” toutes plus éton­­nantes les unes que les autres : leur reli­­gion, leurs armes à feu, leurs horloges et… leurs esclaves. La notion même d’es­­clave était incom­­pré­­hen­­sible pour les Japo­­nais, et s’ils avaient déjà été en contact avec des peaux blanches à travers le récit des pirates, ils décou­­vraient l’exis­­tence des peaux noires. »

Arri­­vée d’un bateau portu­­gais sur les côtes japo­­naises
Six panneaux de bois peints vers 1620–1640

Yasuke suscite d’au­­tant plus l’éton­­ne­­ment qu’il mesure près d’1,90 mètre, ce qui fait de lui un véri­­table géant en compa­­rai­­son des Japo­­nais du XVIe siècle. Kyoto est en émoi. Elle est alors gouver­­née par Oda Nobu­­naga, seigneur en passe d’uni­­fier un pays ravagé par la guerre civile depuis plus d’un siècle. Tacti­­cien génial à la répu­­ta­­tion sanglante, il a pris la tête de son clan en assas­­si­­nant son frère et conquis plus de la moitié de la prin­­ci­­pale île japo­­naise, Honshū. « Ce n’est pas seule­­ment un homme brutal », nuance Charles-Pierre Serain, qui lui a consa­­cré un livre paru aux Éditions Centon en 2013. « C’est aussi un homme élégant et raffiné, qui se targue de moder­­nité. Il se montre très amical avec les Euro­­péens, et très ouvert aux mœurs occi­­den­­tales, en parti­­cu­­lier au catho­­li­­cisme. Sans doute pour causer du tort à son prin­­ci­­pal adver­­saire : le clergé boud­d­histe. Mais il est sincè­­re­­ment curieux et féru de nouveau­­tés. »

Le daimyō Oda Nobu­­naga

Il n’est donc pas surpre­­nant qu’Oda Nobu­­naga ait tout de suite témoi­­gné de l’in­­té­­rêt pour Yasuke. Leur rencontre est rela­­tée par le jésuite français François Solier dans son Histoire ecclé­­sias­­tique des îsles et royaumes du Japon, rédi­­gée un demi-siècle plus tard. Selon lui, le seigneur accueillit l’es­­clave du Père Ales­­san­­dro avec beau­­coup d’ef­­fu­­sions. Mais il ne pouvait pas croire que sa couleur de peau fût natu­­relle, et il le fit se désha­­biller jusqu’à la cein­­ture pour l’exa­­mi­­ner. « Il recon­­nut la vérité, puis assi­­gna un jour au Père Ales­­san­­dro pour s’en­­tre­­te­­nir avec lui. » Oda Nobu­­naga avait décidé de faire de Yasuke son garde-du-corps, et donc un samou­­raï. « C’est un double honneur », explique Charles-Pierre Serain. « Norma­­le­­ment, on naît samou­­raï, on ne le devient pas. Ou alors, on a accom­­pli un fait mili­­taire parti­­cu­­liè­­re­­ment glorieux. Quant aux gardes du corps, ce sont habi­­tuel­­le­­ment des soldats d’élite, ceux que l’on place au pied des drapeaux sur le champ de bataille, les hata­­mo­­tos. Les gardes du corps ont un rôle essen­­tiel dans le Japon du XVIe siècle car les trahi­­sons sont légion, comme vous allez le consta­­ter un peu plus loin dans l’his­­toire de Yasuke. »

Akechi Mitsu­­hide

D’après l’écri­­vain, la déci­­sion d’Oda Nobu­­naga de faire de Yasuke son garde du corps est une déci­­sion poli­­tique. Le seigneur de guerre a compris qu’il avait tout inté­­rêt à s’af­­fi­­cher aux côtés d’un tel homme. La couleur de sa peau ne pouvait que désta­­bi­­li­­ser l’en­­nemi. Sa haute taille et son corps athlé­­tique ne pouvaient que l’im­­pres­­sion­­ner. La présence de Yasuke dans la garde rappro­­chée d’Oda Nobu­­naga renforçait sa répu­­ta­­tion de seigneur moderne tout en confor­­tant ses adver­­saires dans l’idée qu’il était à craindre. Il semble­­rait néan­­moins qu’Oda Nobu­­naga se soit pris d’ami­­tié pour le samou­­raï noir, qui parlait vrai­­sem­­bla­­ble­­ment le japo­­nais remarqua­­ble­­ment bien pour un étran­­ger peu éduqué. Outre les deux sabres réser­­vés à la plus noble des castes mili­­taires du Japon, il lui aurait offert une maison et des terres. Il l’au­­rait égale­­ment invité à manger à sa propre table, ce qui était tout à fait inha­­bi­­tuel, même pour un garde du corps. Yasuke aurait d’ailleurs eu l’hon­­neur de porter la lance person­­nelle du seigneur, gage ultime de confiance. Le samou­­raï noir assis­­tait en tout cas aux réunions les plus impor­­tantes, et il appa­­raît à plusieurs reprises dans le Shin­­chō kōki, chro­­nique d’Oda Nobu­­naga compi­­lée par son garde Ōta Gyūi­­chi à partir de diffé­­rents docu­­ments.

Recons­­ti­­tu­­tion de Yasuke aux côtés de Nobu­­naga

« Ce qui nous manque le plus aujourd’­­hui, c’est le propre témoi­­gnage de Yasuke », souligne Charles-Pierre Serain. « Comment appré­­hen­­dait-il le Japon ? Même s’il parlait un peu la langue, il a dû se se sentir très seul dans une société aussi étrange et régle­­men­­tée. À l’époque, la moindre faute proto­­co­­laire pouvait vous coûter la vie. Ce devait être quelqu’un d’as­­sez excep­­tion­­nel et de très fort psycho­­lo­­gique­­ment. » D’au­­tant que la bruta­­lité légen­­daire d’Oda Nobu­­naga s’ap­­pliquait à ses soldats les plus proches, ce qui va très certai­­ne­­ment contri­­buer à sa chute… En 1582, le seigneur veut étendre son terri­­toire à l’ouest de Honshū, où il se heurte à la résis­­tance du clan Mori. Son géné­­ral Hashiba Hideyo­­shi assiège leur château de Taka­­matsu et détourne une rivière pour l’inon­­der, mais comprend rapi­­de­­ment que le proces­­sus va prendre au moins une dizaine de jours. Ce qui laisse large­­ment le temps aux Mori de contre-attaquer. Il lui faut des renforts, et il le fait savoir à Oda Nobu­­naga. Celui-ci prend une déci­­sion éton­­nante : « Autant Hashiba Hideyo­­shi est un géné­­ral flam­­boyant, autant Akechi Mitsu­­hide est un géné­­ral sans éclat, mais Oda Nobu­­naga lui donne le comman­­de­­ment d’une armée de 4 000 hommes et l’en­­voie à sa rescousse. » Le seigneur prend lui-même la route de l’ouest en compa­­gnie de quelques dizaines de gardes et de domes­­tiques, et fait une halte au temple Honnō-ji, où il assiste à une repré­­sen­­ta­­tion de théâtre Nô. « L’ac­­teur […] sur la scène jouait le rôle d’un fantôme revenu du passé pour tour­­men­­ter une jeune femme inno­­cente. Les kimo­­nos des acteurs étaient véri­­ta­­ble­­ment un plai­­sir pour les yeux, à la fois simples, comme le veut la tradi­­tion, mais égale­­ment sophis­­tiqués. Les couleurs, dans la lumière des torches, avaient parfois des reflets dorés qui atti­­raient le regard des spec­­ta­­teurs. La scène illu­­mi­­née au fond de la nuit avait un aspect étran­­ge­­ment surna­­tu­­rel. » Fasciné, Oda Nobu­­naga ne se doute abso­­lu­­ment pas que Akechi Mitsu­­hide s’ap­­prête à le renver­­ser.

Une sculp­­ture de Yasuke
Crédits : Nicola Roos/Ulyces.co

Honnō-ji

Si les histo­­riens ignorent encore les motifs de la trahi­­son de Akechi Mitsu­­hide, certains avancent que le géné­­ral ne suppor­­tait plus d’être constam­­ment rudoyé par le colé­­rique Oda Nobu­­naga. D’autres font valoir le fait que ce dernier a laissé mourir sa mère, prise en otage par un clan rival. D’autres encore supposent que Akechi devait se sentir menacé par le flam­­boyant Hashiba, favori du seigneur de guerre. Une thèse fait néan­­moins de ce dernier l’ins­­ti­­ga­­teur du complot. Toujours est-il que Akechi fait marcher l’ar­­mée que lui a confié Oda sur le temple Honnō-ji. L’at­­taque est lancée à la fin de la repré­­sen­­ta­­tion de théâtre Nô, « au moment où l’as­­sis­­tance s’ap­­prête à aller se coucher ». Les gardes d’Oda se battent tant qu’ils le peuvent. Mais les hommes de Akechi sont bien trop nombreux, le temple encer­­clé a pris feu, la défaite semble certaine. Acculé, Oda s’age­­nouille au milieu des flammes et se fait seppuku, forme de suicide rituel qui consiste à s’éven­­trer à l’aide d’un sabre court ou d’un poignard. « Au Japon, il n’y avait pas d’autre issue que la victoire ou la mort. Se rendre, c’était perdre son honneur. » Quant à Yasuke, il aurait survécu à cette débâcle. « Il est même peu probable qu’il ait été sur place, malgré son degré de proxi­­mité avec son maître », estime Charles-Pierre Serain. « S’il avait péri à Honnō-ji, son sque­­lette était telle­­ment plus grand que ceux des autres qu’il aurait été faci­­le­­ment iden­­ti­­fié, et il me semble impos­­sible qu’il ait pu s’échap­­per. » Yasuke aurait donc rejoint l’hé­­ri­­tier d’Oda Nobu­­naga au château de Nijō, à son tour assiégé par Akechi Mitsu­­hide, puis détruit.

Bataille du Honnō-ji, estampe de l’ère Meiji

Selon l’écri­­vain, le félon était nette­­ment moins ouvert qu’Oda Nobu­­naga : il n’avait aucune consi­­dé­­ra­­tion pour l’Afri­­cain. Et c’est ce qui aurait valu à Yasuke de survivre à cette nouvelle défaite. En effet, ne le tenant par pour un véri­­table samou­­raï, Akechi Mitsu­­hide n’au­­rait pas jugé néces­­saire de le tuer quand il a fini par le captu­­rer. Il l’au­­rait rendu aux mains des jésuites. Cepen­­dant, aucune de leurs archives ne mentionne Yasuke par la suite. Le samou­­raï noir est retourné dans le brouillard d’où il avait surgi. Cette dispa­­ri­­tion inex­­pliquée laisse place aux suppo­­si­­tions les plus folles. Il a ainsi été écrit que Yasuke était retourné au combat. Ou encore qu’il avait gagné l’Afrique. Dans le jeu vidéo Nioh, il succombe à ses bles­­sures lors du combat fiction­­nel qui l’op­­pose à William Adams, non sans avoir adressé un dernier éloge à son défunt seigneur : « J’ai été amené dans ce pays enchaîné, traité comme une propriété. Mais mon seigneur Nobu­­naga m’a accordé le titre de samou­­raï. Mais je n’ai pas pu le sauver. […] Je crois que seul mon seigneur peut diri­­ger un monde aussi fou. Mais veut-il vrai­­ment être ressus­­cité ? C’était un homme excep­­tion­­nel… Personne ne peut percer ses desseins à jour. » Reste à savoir quelle fin le scéna­­riste Gregory Widen choi­­sira pour son film.

Crédits : Nicola Roos/Ulyces.co

Couver­­ture : Une sculp­­ture de Yasuke, par Nicola Roos. (Graphisme, Ulyces.co) 
 
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