par jj39111 | 0 min | 30 mai 2017

Marquer l’His­­toire

Donald Trump est connu pour serrer la main de ses inter­­­lo­­cu­­teurs avec une vigueur bien peu diplo­­mate lorsqu’il ne leur refuse pas carré­­ment la sienne, comme il l’a refu­­sée à Angela Merkel au mois de mars. Tantôt il les attire bruta­­le­­ment à lui, tantôt il leur secoue violem­­ment le bras. « Et toujours la paume vers le sol », analyse Laurent Phili­­bert, direc­­teur péda­­go­­gique chez Person­­na­­lité, une société de conseil qui forme les diri­­geants à la commu­­ni­­ca­­tion. « C’est ce qui s’ap­­pelle une poignée de main en prona­­tion, cela dénote une volonté de domi­­ner l’autre. » Et cela n’est pas du goût d’Em­­ma­­nuel Macron, qui a mis autant de vigueur que le président améri­­cain dans sa main lors de leur première rencontre le 25 mai dernier, quitte à faire ressem­­bler la poignée  à un bras de fer. Voire à un combat de jiu-jitsu selon un jour­­na­­liste du Guar­­dian. Mais pour Laurent Phili­­bert, ce n’est pas cette vigueur qui fait d’Em­­ma­­nuel Macron le vainqueur de la rencontre. « On peut s’ex­­ta­­sier sur le fait que les phalanges de Trump blan­­chis­­saient sous la pres­­sion de Macron, mais le plus spec­­ta­­cu­­laire, c’est la façon dont Macron prolonge l’échange. Trump essaye de reti­­rer sa main, Macron la retient, et fina­­le­­ment la lâche. Il donne le tempo. Par ailleurs, la force ne fait pas tout. C’est aussi une ques­­tion de posture. Or Macron est resté bien ancré sur son siège, obli­­geant Trump à se pencher et à présen­­ter son profil aux photo­­graphes, alors que lui restait de face et souriant. »

Aïe

« Ce n’est pas inno­cent, ce n’est pas l’al­­pha et l’oméga d’une poli­­tique mais un moment de vérité », a ensuite dit le président français au Jour­­nal du Dimanche. « Donald Trump, le président turc ou le président russe sont dans une logique de rapport de forces, ce qui ne me dérange pas. Je ne crois pas à la diplo­­ma­­tie de l’in­­vec­­tive publique mais dans mes dialogues bila­­té­­raux, je ne laisse rien passer, c’est comme cela qu’on se fait respec­­ter. » De fait, les poignées de main consti­­tuent un élément crucial de la diplo­­ma­­tie et de sa repré­­sen­­ta­­tion publique. D’après l’his­­to­­rienne Isabelle Davion, spécia­­liste des rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales, elles se sont géné­­ra­­li­­sées à travers le monde en même temps que les autres éléments de la diplo­­ma­­tie française à partir du XIXsiècle, et elles ont gagné en impor­­tance en même temps que l’image au cours du XXe siècle. Les discus­­sions et les négo­­cia­­tions étant confi­­den­­tielles, elles permettent en effet de mettre en scène les rela­­tions entre deux pays, tout en donnant des indices quant à leur qualité. « Et certaines poignées de main ont réel­­le­­ment marqué l’His­­toire », rappelle Isabelle Davion. La poignée de main de Yasser Arafat et Yitz­­hak Rabin, en 1993, symbo­­lise les accords d’Oslo et le proces­­sus de paix entre Israël et la Pales­­tine. Celle de Frede­­rik de Klerk et Nelson Mandela, en 1990, la fin de l’apar­­theid en Afrique du Sud. La poignée de main de Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbat­­chev, en 1988, incarne la norma­­li­­sa­­tion des rela­­tions entre les États-Unis et l’URSS, tandis que celle de Mao Zedong et Richard Nixon, en 1972, incarne la norma­­li­­sa­­tion des rela­­tions entre la Répu­­blique popu­­laire de Chine et les États-Unis. Quant à la récon­­ci­­lia­­tion franco-alle­­mande, elle s’achève avec les mains de François Mitter­­rand et Helmut Kohl en 1984, et commence avec celles de Konrad Adenauer et Charles de Gaulle en 1958. « Personne ne peut mieux que lui saisir ma main » avait confié le premier président de la Ve Répu­­blique française. « Mais personne ne peut mieux que moi la lui tendre. » 

Konrad Adenauer et Charles de Gaulle en septembre 1958

Des chim­­pan­­zés à Rome

L’usage de la poignée de main pour­­rait dater du Ve siècle avant Jésus Christ. Elle se serait alors essen­­tiel­­le­­ment résu­­mée à l’ins­­tau­­ra­­tion d’un lien de confiance entre deux indi­­vi­­dus. Certains affirment que la poignée de main souli­­gnait le fait que ni l’un, ni l’autre n’al­­laient se servir de cette main pour dégai­­ner une arme ; d’autres avancent qu’elle permet­­tait de palper les manches de l’in­­ter­­lo­­cu­­teur afin de véri­­fier que ces dernières ne dissi­­mu­­laient pas de poignards. Une chose est sûre, sa pratique est avérée dès le Ier siècle avant Jésus Christ grâce à des pièces de monnaie romaines la repré­­sen­­tant. « Ces écus étaient censés véhi­­cu­­ler les idées de paix et de concorde dans l’Em­­pire, telles que Rome les conce­­vait », explique Isabelle Davion. « La poignée de main n’était donc pas utili­­sée pour symbo­­li­­ser un événe­­ment ou un accord, comme une rencontre diplo­­ma­­tique ou un contrat d’af­­faires, mais des valeurs d’ordre géné­­rique. » Des archives font égale­­ment état d’un rituel appelé « serre­­ment de main » au Xe siècle de notre ère. Il s’agis­­sait alors pour deux seigneurs féodaux de concré­­ti­­ser une alliance d’égal à égal. « Ces diffé­­rentes tradi­­tions éclairent la signi­­fi­­ca­­tion que l’on donnait encore récem­­ment à la poignée de main diplo­­ma­­tique. Gage de confiance entre deux personnes qui ont posé les armes, elle s’ef­­fec­­tuait idéa­­le­­ment entre deux personnes à égalité, sans volonté de domi­­ner l’autre. Mais depuis l’élec­­tion de Donald Trump, notam­­ment, la poignée de main n’est plus la conclu­­sion paci­­fique d’un rapport de forces, elle en est l’in­­car­­na­­tion, voire même le préam­­bule, dans le sens où elle est censée nous dire laquelle des deux parties est la mieux placée pour l’em­­por­­ter. » Heureu­­se­­ment, la poignée de main n’est pas réser­­vée aux diplo­­mates ou aux hommes d’af­­faires – ni même aux êtres humains. Elle existe en effet chez les singes. Celle des chim­­pan­­zés s’échange géné­­ra­­le­­ment lors de la toilette, le bras en l’air. Une étude publiée en 2012 montre néan­­moins que la pratique varie d’une commu­­nauté à l’autre, suggé­­rant ainsi que la poignée de main parti­­cipe de tradi­­tions locales et sociales chez ces animaux. Or la poignée de main humaine varie elle aussi d’une société à l’autre. Au Kenya, les paumes claquent et les doigts s’agrippent. En Turquie, les quatre mains se joignent. En Malai­­sie, les bouts des doigts se touchent, puis les mains reviennent vers la poitrine. Dans ces pays-là, la poignée de main ne concerne tradi­­tion­­nel­­le­­ment que les hommes, pas les femmes. « De manière géné­­rale, sa pratique se trouve renfor­­cée ou au contraire restreinte en fonc­­tion du genre et de la reli­­gion, et cela peut causer des tensions ou des ajus­­te­­ments », souligne l’an­­thro­­po­­logue Yves Winkin. « La pratique de la poignée de main peut aussi diffé­­rer d’une géné­­ra­­tion à l’autre au sein d’une même culture, tout comme celle de la bise, qui n’était pas une pratique courante entre deux hommes il y a quelques décen­­nies. Moi-même qui ai plus de soixante ans, je n’em­­brasse pas spon­­ta­­né­­ment mes collègues, alors que ça ne pose aucun problème aux plus jeunes. »

Crédits : The Royal Society Publi­­shing

Odeurs corpo­­relles

En 2015, des cher­­cheurs de l’ins­­ti­­tut Weiz­­mann, en Israël, se sont rendus à un événe­­ment mondain avec des camé­­ras cachées. Là, ils ont serré les mains des parti­­ci­­pants pour tenter de mieux comprendre le rôle de la poignée dans les inter­­ac­­tions humaines. Ils ont ainsi secrè­­te­­ment filmé 271 personnes, puis compté le nombre de fois où elles touchaient leur visage, car comme nous l’ap­­prend leur étude, les gens reniflent souvent leurs mains lorsqu’ils effec­­tuent ce geste. Et les cher­­cheurs voulaient savoir si le nombre de fois que les parti­­ci­­pants reni­­flaient leurs mains chan­­geait après avoir serré la leur. La réponse est oui. Il a augmenté, et le temps passé par les parti­­ci­­pants à reni­­fler leurs mains a plus que doublé. Par ailleurs, le sexe de l’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­teur a eu une influence sur ce compor­­te­­ment. Après avoir serré la main d’une personne du même sexe, les parti­­ci­­pants ont davan­­tage reni­­flé leur main droite – celle ayant servi à la poignée. En revanche, après avoir serré la main d’une personne du sexe opposé, les sujets ont davan­­tage reni­­flé leur main gauche – celle n’ayant pas servi à la poignée de main. Cela signi­­fie­­rait que l’odo­­rat, contrai­­re­­ment à ce qui est commu­­né­­ment admis, ne joue pas seule­­ment un rôle impor­­tant dans les inter­­ac­­tions entre sexe opposé, mais aussi au sein du même genre. Les cher­­cheurs ont égale­­ment constaté qu’il est possible de chan­­ger le nombre de reni­­fle­­ments des parti­­ci­­pants en endui­­sant les mains de l’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­teur de parfum jugé « unisexe », ou encore d’odeurs prove­­nant d’hor­­mones fémi­­nines. Ce qui confirme que ce compor­­te­­ment est lié aux odeurs corpo­­relles de l’autre, et non à un autre facteur, tel que le stress. Mais il fallait encore être certain qu’une seule poignée de main suffi­­sait à trans­­fé­­rer des odeurs corpo­­relles, et l’un des expé­­ri­­men­­ta­­teurs a enfilé un gant avant de serrer la main les parti­­ci­­pants et de le faire analy­­ser… Il compor­­tait bien de très nombreux signaux chimiques.

Crédits : eLife

Tout porte donc à croire que la poignée de main ne nous rapproche pas seule­­ment des singes, mais aussi des autres mammi­­fères, qui ont l’ha­­bi­­tude de se sentir pour se saluer. L’étude de l’Ins­­ti­­tut Weiz­­mann laisse néan­­moins de nombreuses inter­­­ro­­ga­­tions en suspens. « N’ayant pas recueilli de données sur l’orien­­ta­­tion sexuelle, nous ne pouvons pas dire si l’aug­­men­­ta­­tion des reni­­fle­­ments au sein du même genre est stric­­te­­ment spéci­­fique au genre ou bien peut-être aussi liée à l’orien­­ta­­tion sexuelle », notent ses auteurs. « Cela fait partie des incon­­nues concer­­nant notre résul­­tat. Par exemple, la fami­­lia­­rité entre les indi­­vi­­dus influence-t-elle le compor­­te­­ment ? Pour­­rait-il varier consi­­dé­­ra­­ble­­ment d’un contexte à l’autre ? Est-il compensé d’une manière ou d’une autre dans des cultures où la poignée de main n’est pas courante ? »

Baiser esqui­­mau

Même dans les cultures où la poignée de main n’est pas courante, l’in­­te­­rac­­tion passe souvent par un contact physique. « Dans les cultures où l’en­­semble du corps est couvert, soit parce qu’il fait trop chaud, soit parce qu’il fait trop froid, les personnes se touchent le visage », remarque l’ex­­pert en commu­­ni­­ca­­tion Laurent Phili­­bert. « C’est ce que font les Bédouins et les Esqui­­maux : ils se frottent le nez. » Pour lui, cela s’ex­­plique par le fait que le contact de la peau entraîne la sécré­­tion de l’ocy­­to­­cine, qui est connue pour être « l’hor­­mone du plai­­sir », ou encore « l’hor­­mone du lien social ». Cela vaut aussi bien pour le contact induit par la bise, si commune en Europe, que pour celui induit par l’ac­­co­­lade, si commune en Amérique. Ces deux pratiques distinctes peuvent rempla­­cer ou complé­­ter une poignée de main entre les deux conti­­nents – et donner lieu à des instants de gêne palpable aux plus hauts sommets des États. Le 16 janvier 2015, quelques jours après l’at­­ten­­tat de Char­­lie Hebdo, le secré­­taire d’État améri­­cain John Kerry traverse la cour de l’Ély­­sée avec un visage compa­­tis­­sant et des bras tendus vers le président français François Hollande. Celui-ci saisit les deux mains amies et les secoue légè­­re­­ment. Puis Kerry enlace Hollande, qui recule et lui colle une maladroite bise sur la joue. Visi­­ble­­ment embar­­ras­­sés, les deux hommes ont fini par se prendre de nouveau les mains, avant de rejoindre le perron de l’Ély­­sée.

Le hongi
Crédits : Chris Sisa­­rich

Mais dans le cas des Bédouins et des Esqui­­maux, on ne peut s’em­­pê­­cher de songer au rôle de l’odo­­rat mis en évidence par les cher­­cheurs de l’Ins­­ti­­tut Weiz­­mann. Tout comme dans le cas des Maoris, qui pressent leur nez et leur front les uns contre les autres. Ce salut tradi­­tion­­nel, appelé le hongi, permet­­trait au « souffle de vie » – le ha – d’être échangé et mélangé. Le prince William et Kate Midd­­le­­ton, notam­­ment, y ont eu droit lors de leur visite en Nouvelle-Zélande en avril 2014. Une fois le hongi effec­­tué, le visi­­teur n’est plus consi­­déré comme un étran­­ger, mais comme un membre du peuple qui l’ac­­cueille. « Quel que soit le type de contact physique choisi par la culture ou la géné­­ra­­tion pour scel­­ler une rencontre, il est taci­­te­­ment cadré et régle­­menté car il s’agit de témoi­­gner du respect », insiste l’an­­thro­­po­­logue Yves Winkin. « Comme le disait le socio­­logue Erving Goff­­man, nous sommes toujours dans une rela­­tion de défé­­rence, même mini­­male, avec les autres. C’est pour cette raison qu’il était si inté­­res­­sant de voir le candi­­dat Emma­­nuel Macron se trans­­for­­mer en président de la Répu­­blique et se permettre de toucher publique­­ment la joue d’une personne plus âgée que lui, Gérard Collomb, pendant la céré­­mo­­nie d’in­­ves­­ti­­ture, sans que personne n’y trouve rien à dire – bien au contraire. » Il existe néan­­moins des cultures dans lesquelles il n’y a pas ou peu de contact physique lors de la rencontre. Au Moyen-Orient, il n’est pas rare que les hommes se contentent de poser leur main sur leur propre cœur, puis sur leur front, avant de la dres­­ser vers le ciel, en prononçant le rituel assa­­lamu alay­­kum – « la paix soit sur toi ». Les Kanou­­ris secouent leurs poings fermés au niveau de leur tête. Les Japo­­nais s’in­­clinent en gardant les bras le long de leur corps, tandis que les Thaï­­lan­­dais mettent égale­­ment leurs mains en posi­­tion de prière. Les Tibé­­tains, eux, se tirent la langue pour montrer qu’elle n’est pas noire, et ainsi prou­­ver qu’ils ne sont pas la réin­­car­­na­­tion du cruel roi Lang Darma. Dans la culture occi­­den­­tale, tirer la langue est jugé comme puéril et irré­­vé­­ren­­cieux mais, Donald Trump l’a prouvé à plusieurs reprises, une poignée de main peut l’être bien davan­­tage.


Couver­­ture : Une poignée de main histo­­rique. (Reuters/Jona­­than Ernst)
 
Down­load WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load WordP­ress Themes Free
udemy paid course free down­load
Free Download WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
Download WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
free download udemy course

Plus de monde