par jj39111 | 0 min | 11 décembre 2017

La fin de l’éter­­nité

Le 19 janvier 2017, les États-Unis sont sur le point d’en­­fi­­ler « la mauvaise jambe du panta­­lon du temps », écrit Laurie Penny dans le maga­­zine cali­­for­­nien Paci­­fic Stan­­dard. Nous sommes à la veille de l’in­­ves­­ti­­ture de Donald Trump et la jour­­na­­liste erre dans les artères de Washing­­ton, D.C., la capi­­tale fédé­­rale. Elle scrute les visages des badauds, à la recherche du détail qui trahira un voya­­geur tempo­­rel venu du futur pour corri­­ger le cours de l’His­­toire. En vain : « On ne peut pas reve­­nir en arrière et chan­­ger l’His­­toire ; tout le monde sait que ça ne marche pas comme ça. » Même les plus jeunes le savent. Et ce depuis plus d’un siècle. Dans le roman pour enfants d’Edith NesbitLe Secret de l’amu­­lette, qui est paru en 1906, quatre petits Britan­­niques entrent en posses­­sion d’une amulette capable de les faire voya­­ger dans le passé. Ils se rendent donc à Baby­­lone, en Égypte, dans la cité de Tyr et sur la mythique Atlan­­tide, avant qu’elle ne soit englou­­tie par les eaux. Mais ils se révèlent inca­­pables de dissua­­der Jules César d’en­­va­­hir la Grande-Bretagne.

Hugo Gerns­­back essaye une de ses inven­­tions
Crédits : Alfred Eisens­­taedt/LIFE

Modi­­fier le passé ne serait d’ailleurs pas sans dangers. En 1929, un éditeur de maga­­zines de science-fiction, Hugo Gerns­­back, imagine recu­­ler dans le temps et tuer son aïeul, empê­­chant ainsi sa propre nais­­sance. Dès lors, comment a-t-il pu effec­­tuer un voyage dans le passé ? C’est ce qu’on appelle « le para­­doxe du grand-père ». À priori inso­­luble, il a inspiré bien des écri­­vains, de René Barja­­vel à Roger Zelazny, en passant par Clif­­ford D. Simak. Un autre para­­doxe tempo­­rel bien connu est celui du « para­­doxe de l’écri­­vain ». Un écri­­vain s’ex­­pé­­die à lui-même, dans le passé, un exem­­plaire du livre qui l’a récem­­ment rendu riche et célèbre. Son moi jeune le reco­­pie. Le livre n’a donc jamais été écrit, juste reco­­pié. Il appa­­raît ex nihilo. De la même manière, dans Harry Potter et le prison­­nier d’Az­­ka­­ban, de J. K. Rowling, le héros n’a pas, comme il le croyait, été sauvé in extre­­mis des Détraqueurs par un mysté­­rieux inconnu, mais par son moi futur. Harry Potter le sait bien, d’autres voya­­geurs tempo­­rels ont eu moins de chance que lui. En effet, loin de se sauver eux-mêmes, ils se sont tués eux-mêmes… Et pour­­tant, la tenta­­tion de modi­­fier le passé subsiste. Elle est d’au­­tant plus forte que la Seconde Guerre mondiale a été le théâtre d’une tragé­­die sans pareil. On imagine alors des comman­­dos du futur venus tuer Hitler. La trans­­for­­ma­­tion du passé devient même une entre­­prise à grande échelle avec le roman d’Isaac Asimov, La Fin de l’éter­­nité, qui met en scène une confré­­rie cher­­chant à rendre l’hu­­ma­­nité meilleure en modi­­fiant ponc­­tuel­­le­­ment son histoire. Ses membres, les Éter­­nels, peuvent non seule­­ment se dépla­­cer dans leur passé, mais aussi dans leur futur – à l’ex­­cep­­tion d’une zone de leur futur loin­­tain. Or, l’hu­­ma­­nité ne rêve pas seule­­ment de modi­­fier son passé, elle rêve aussi de connaître son futur. Un futur terri­­fiant dans le roman d’H.G. Wells, La Machine à explo­­rer le temps, qui décrit un monde dans lequel l’hu­­ma­­nité s’est scin­­dée en deux en l’an 802701. « D’un côté les Éloïs, qui vivent en surface, petits êtres gracieux, doux et décé­­ré­­brés », détaillent les Éditions Galli­­mard, qui ont publié sa traduc­­tion française. « De l’autre les terribles Morlock, qui ont fui la lumière pour s’en­­ter­­rer dans un gigan­­tesque et inhos­­pi­­ta­­lier monde souter­­rain. » Mais le voyage dans le temps, passé et futur, n’est pas seule­­ment une source d’ins­­pi­­ra­­tion pour les auteurs de science-fiction. Il est aussi un véri­­table champ d’ex­­plo­­ra­­tion pour les scien­­ti­­fiques.

La rela­­ti­­vité géné­­rale

« Mon travail, et les travaux effec­­tués avant le mien, ont été rendus possibles par la théo­­rie de la rela­­ti­­vité géné­­rale d’Al­­bert Einstein », explique Ben Tippett, mathé­­ma­­ti­­cien et physi­­cien de l’uni­­ver­­sité de la Colom­­bie-Britan­­nique qui a publié une étude sur une machine à voya­­ger dans le temps dans la revue scien­­ti­­fique Clas­­si­­cal and Quan­­tum Gravity au prin­­temps dernier. Selon cette théo­­rie, les effets gravi­­ta­­tion­­nels de l’uni­­vers sont liés à l’es­­pace-temps. En effet, si l’es­­pace-temps était « plat », les planètes se dépla­­ce­­raient en ligne droite. Mais la géomé­­trie de l’es­­pace-temps se courbe dans le voisi­­nage des objets de masse élevée, ce qui fait tour­­ner les planètes autour des étoiles, et les lunes autour des planètes.  « La théo­­rie d’Ein­­stein permet pour la première fois dans l’his­­toire de la science et des mathé­­ma­­tiques de discu­­ter et d’in­­ter­­pré­­ter les règles du temps », pour­­suit Ben Tippett. « Elle nous a permis de comprendre que diffé­­rentes personnes, voya­­geant à des vitesses diffé­­rentes, ressentent l’écou­­le­­ment du temps diffé­­rem­­ment. Elle permet aussi de comprendre que des objets de masse élevée affectent l’écou­­le­­ment du temps. Les premiers modèles d’uni­­vers dans lesquels la cour­­bure de l’es­­pace-temps rendrait le voyage dans le temps possible ont été propo­­sés en 1949 ! » Cette année-là, le logi­­cien et mathé­­ma­­ti­­cien Kurt Gödel déve­­loppe un système d’équa­­tions rela­­ti­­vistes qui permet d’en­­vi­­sa­­ger l’exis­­tence d’uni­­vers dans lesquels le temps est cyclique. Il y est donc théo­­rique­­ment possible de voya­­ger dans le passé. Mais ces univers sont-ils possibles ? Existent-ils ? Notre propre univers est-il l’un d’entre eux ? Gödel aimait penser que oui. Einstein, lui, se montre plus scep­­tique, et en vient à douter de sa propre théo­­rie. Le modèle de Gödel ne convainc pas non plus le célèbre physi­­cien Stephen Hawking, qui a notam­­ment écrit Une Brève histoire du temps et La Nature de l’es­­pace et du temps. Le 28 juin 2009, il orga­­ni­­sait une drôle de fête à l’uni­­ver­­sité de Cambridge : la « Time Travel­­lers Party », qui n’a été rendue publique qu’une fois qu’elle avait eu lieu. Et pour cause : elle avait pour objec­­tif de rece­­voir des voya­­geurs venus du futur pour prou­­ver que le voyage dans le temps fini­­rait bel et bien par exis­­ter. Mais personne n’a répondu à l’in­­vi­­ta­­tion de Stephen Hawking. D’après lui, les trous noirs pour­­raient être des trous de ver, c’est-à-dire des tunnels permet­­tant de voya­­ger dans l’es­­pace-temps. Néan­­moins, pour pouvoir s’y faufi­­ler, il faudrait à l’être humain un vais­­seau capable d’ap­­pro­­cher la vitesse de la lumière. « C’est très simple », écrit Hawking dans le jour­­nal britan­­nique Daily Mail. « Si vous voulez voya­­ger dans le futur, il faut se dépla­­cer vite. Très vite. Avec un vais­­seau allant 2 000 fois plus vite que les 40 000 km/h d’Apollo 10 ; capable de trans­­por­­ter une grande quan­­tité de carbu­­rant et de voya­­ger durant six ans à la vitesse de la lumière. Le vais­­seau pren­­drait progres­­si­­ve­­ment de l’ac­­cé­­lé­­ra­­tion : en une semaine, il attein­­drait des planètes distantes. » « En deux ans, il attein­­drait la moitié de la vitesse de la lumière et serait très loin du système solaire », pour­­suit le physi­­cien. « Quatre ans après son décol­­lage, à 48 billions de kilo­­mètres de la Terre, le vais­­seau commen­­ce­­rait enfin à voya­­ger dans le temps. Pour chaque heure passée dans le vais­­seau, deux s’écou­­le­­raient sur Terre. Atten­­dez encore deux années, à 99 % de la vitesse de la lumière, pour un jour à bord, il s’écou­­lera un an sur Terre. Le vais­­seau vole­­rait ainsi réel­­le­­ment dans le futur. »

La machine à voya­­ger 

La machine imagi­­née par Ben Tippett avec l’as­­tro­­phy­­si­­cien David Tsang, elle, ressemble à une boîte se déplaçant dans le temps et l’es­­pace de manière circu­­laire. « Du point de vue d’un obser­­va­­teur exté­­rieur, il y aurait deux boîtes à tout moment, l’une étant la version future de l’autre. Mais si cet obser­­va­­teur regar­­dait à travers les fenêtres des boîtes, il verrait des choses très diffé­­rentes. Imagi­­nons que le voya­­geur dans le temps se prépare un petit déjeu­­ner, versant du lait dans son café et cassant des œufs dans une poêle à frire. À travers la fenêtre de la première boîte, l’ob­­ser­­va­­teur verra la scène se dérou­­ler norma­­le­­ment. Mais à travers la fenêtre de la seconde boîte, parce que le temps s’y écoule dans la direc­­tion oppo­­sée, il verra le lait sauter hors du café et rentrer dans sa bouteille. » Cette boîte éton­­nante a été bapti­­sée « Traver­­sable Acau­­sal Retro­­grade Domain in Space-time », alias TARDIS, en réfé­­rence à la machine à voya­­ger dans le temps de la série télé­­vi­­sée Doctor Who. Elle se base sur l’idée qu’il ne faut pas consi­­dé­­rer que l’uni­­vers a, d’un côté, trois dimen­­sions spatiales, et de l’autre une quatrième dimen­­sion tempo­­relle, mais au contraire consi­­dé­­rer que ces quatre dimen­­sions fonc­­tionnent simul­­ta­­né­­ment. Cela permet en effet un conti­­nuum espace-temps où les diffé­­rentes direc­­tions de l’es­­pace et du temps sont toutes connec­­tées entre elles…

La machine à voya­­ger dans le temps de Doctor Who
Crédits : DR/BBC

Pour élabo­­rer ce modèle de machine à voya­­ger dans le temps, Ben Tippett et David Tsang ont donc gagé que le temps pouvait se cour­­ber à l’ins­­tar de l’es­­pace. « Les gens à l’in­­té­­rieur de la boîte ressen­­ti­­raient une accé­­lé­­ra­­tion », affirme Tippett. « Et plus court serait le voyage, plus forte serait l’ac­­cé­­lé­­ra­­tion ressen­­tie. Ils senti­­raient aussi le temps s’écou­­ler au fur et à mesure qu’ils s’avan­­ce­­raient dans le passé. Un voyage dans le passé ne serait pas fulgu­­rant. Des voyages dans le passé loin­­tain implique­­raient un très long moment d’at­­tente à l’in­­té­­rieur de la boîte. Ce serait très ennuyeux. Mais si les voya­­geurs regar­­daient à travers la fenêtre de la boîte, ils verraient les événe­­ments se dérou­­ler à rebours, ce qui serait diver­­tis­­sant. » Toujours est-il qu’une telle boîte ne lui semble pas réali­­sable. « La théo­­rie d’Ein­­stein a deux aspects : l’un est mathé­­ma­­tique, l’autre physique. Elle décrit la rela­­tion entre la cour­­bure de l’es­­pace-temps et sa matière. Mon modèle TARDIS est très inté­­res­­sant d’un point de vue mathé­­ma­­tique, mais il requiert une cour­­bure qui ne peut être géné­­rée par aucune des matières connues par la science. Je suis donc très pessi­­miste quant à la possi­­bi­­lité de construire ma machine. » Un avis partagé par Marika Taylor, profes­­seure de physique à l’uni­­ver­­sité de Southamp­­ton. « Les prin­­ci­­paux problèmes de ce modèle et des autres sont que les effets quan­­tiques détruisent les raccour­­cis de l’es­­pace-temps et qu’il faut des formes de matière exotique pour créer ces raccour­­cis », indique-t-elle au maga­­zine améri­­cain News­­week. « La matière exotique désigne les types de maté­­riaux qui n’ont pas encore été décou­­verts. Contrai­­re­­ment à la matière ordi­­naire, elle permet à l’es­­pace et au temps de s’étendre et à la gravité d’être répul­­sive. » Autre­­ment dit, nous savons main­­te­­nant que le voyage dans le temps est mathé­­ma­­tique­­ment possible, mais nous igno­­rons toujours s’il l’est physique­­ment…


Couver­­ture : La DeLo­­rean DMC-12 est le véhi­­cule tempo­­rel idéal. (DR/Ulyces.co)
 
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