par Jmeb | 0 min | 19 juillet 2016

Les kidnap­­peurs

Dya Hammadi était à l’école avec l’homme qui l’a kidnappé. Ça s’est passé en plein jour, à la terrasse d’un café à Regueb, tout près de Sidi Bouzid – la ville tuni­­sienne où a démarré la révo­­lu­­tion du Prin­­temps arabe il y a cinq ans. Le kidnap­­peur, un homme du nom de Bassem bin Hassin, a ordonné à Dya d’ar­­rê­­ter de rapper et de cesser de s’ha­­biller à l’oc­­ci­­den­­tale. Il l’a ensuite traîné chez le coif­­feur du coin. Là-bas, un garçon de 12 ans – radi­­ca­­lisé par Bassem et ses acolytes – a rasé de force les dread­­locks de Dya, lais­­sant des coupures doulou­­reuses partout sur son crâne. Puis Bassem a emmené Dya à la mosquée, où un prédi­­ca­­teur lui a lu des versets du Coran et l’a sermonné en disant qu’il devait retrou­­ver « le vrai chemin de l’is­­lam ». Quand ils ont fini par relâ­­cher Dya, il est rentré chez lui, a fait ses valises et a pris un taxi pour Tunis, la capi­­tale, où il vit depuis ce jour.

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Dya Hammadi en studio
Crédits : Dya Hammadi

Dya a commencé à rapper en 2010. Les paroles de ses chan­­sons évoquaient alors les injus­­tices commises par le régime de Zine el-Abidine Ben Ali. Il s’est rapi­­de­­ment fait connaître dans le cercle très fermé du rap under­­ground tuni­­sien. Désor­­mais, il fait partie des nombreux rappeurs du pays qui se dressent contre l’État isla­­mique, le parti isla­­miste Ennahdha et l’in­­fluence crois­­sante du sala­­fisme en Tuni­­sie. Nous nous rencon­­trons dans un café à l’éclai­­rage tamisé du centre-ville de Tunis. Le proprié­­taire, qui semble bien le connaître, refuse qu’il paye son café allongé. « C’est le café des mili­­tants », me dit Dya en souriant. « Tous ceux qui viennent ici sont des amis des premières heures de la révo­­lu­­tion. » Dya a été témoin de la montée du sala­­fisme dans le pays depuis la chute de la dicta­­ture de Ben Ali en 2011, et il se sert de sa musique pour atti­­rer l’at­­ten­­tion sur l’hy­­po­­cri­­sie du régime actuel. Dans un morceau inti­­tulé « Nes2el » (« Je demande »), il rappe : « Tu a appris le Coran par cœur / Mais tu n’as jamais mis en pratique ce qu’il dit / Tu prétends agir comme le prophète / Mais tu voles l’argent des orphe­­lins. » Dya allume une ciga­­rette et salue des amis instal­­lés à une autre table. « Regueb est une terre fertile pour l’État isla­­mique à cause de la misère », dit-il. À la fin de l’an­­née 2014, son kidnap­­peur, Bassem, a quitté Regueb pour rejoindre l’État isla­­mique en Syrie. En novembre dernier, Dya a entendu dire qu’il était mort là-bas. Pour­­tant, il craint encore que d’autres sala­­fistes de Regueb le prennent pour cible s’il y retourne. « Ils disent qu’on porte les cornes du diable parce qu’on fait de la musique. On est systé­­ma­­tique­­ment pris pour cible. » Employant l’acro­­nyme arabe utilisé pour parler de l’EI en des termes mépri­­sants, il affirme : « Si Daech arrive ici demain, je suis mort. Je serai le premier à être tué. » La plupart des sala­­fistes de Regueb se sont radi­­ca­­li­­sés en prison. Nombre d’entre eux sont d’an­­ciens cama­­rades de classe de Dya. « Ce sont d’abord des victimes et puis ils rejoignent les rangs de Daech. Ils ne sont plus les mêmes que quand on était enfants. Ils te voient comme un infi­­dèle et ils sont convain­­cus de devoir te tuer. »

Lavage de cerveau

La rap tuni­­sien a des conso­­nances très poli­­tiques et beau­­coup de rappeurs sont deve­­nus des icônes cultu­­relles durant la révo­­lu­­tion de 2011. Leur musique a touché au cœur une géné­­ra­­tion qui en avait assez de la dicta­­ture corrom­­pue au pouvoir, de l’op­­pres­­sion de la police et de la stag­­na­­tion écono­­mique du pays. À présent, presque cinq ans plus tard, les rappeurs utilisent leur musique pour détour­­ner la jeunesse tuni­­sienne des appels de l’is­­la­­misme. Pour beau­­coup, qui ont vu s’éga­­rer amis et membres de leur famille jusqu’à rejoindre l’État isla­­mique, le combat qu’ils mènent à travers les paroles de leurs chan­­sons a une réso­­nance person­­nelle.

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DJ Costa est un rappeur de Tunis
Crédits : DR

Mehdi Akkari, alias DJ Costa, a commencé à se servir de sa musique comme vecteur de cette parole après le départ de son frère cadet Yous­­sef pour la Syrie en 2012. « Il a radi­­ca­­le­­ment changé d’ap­­pa­­rence », dit-il en me montrant des photo­­gra­­phies d’avant et d’après. « Il a arrêté de parler à la famille et il restait cloî­­tré dans sa chambre toute la jour­­née à écou­­ter des versets du Coran. Je ne pouvais rien faire. J’étais un artiste et pour un sala­­fiste, ce n’est pas bien. On a arrêté de se parler car il me consi­­dé­­rait comme un kâfir, un infi­­dèle. » Quand DJ Costa s’est rendu compte que Yous­­sef avait prévu de quit­­ter la Tuni­­sie, il a caché son passe­­port. Mais son frère a trouvé le moyen de s’en procu­­rer un nouveau et s’est rendu en Syrie. L’an­­née dernière, la femme syrienne de Yous­­sef a télé­­phoné à sa mère pour lui dire qu’il était mort. « Elle est toujours sous le choc », affirme DJ Costa, qui a parlé du chagrin de sa famille dans une chan­­son inti­­tu­­lée « Allah Ysaberni » (« Dieu nous donne la force »). Les paroles révèlent la profon­­deur de ses senti­­ments : « Si seule­­ment tu pouvais voir les larmes de ta mère et de tes amis / Seigneur, ait pitié de celui qui est mort… Seigneur, n’épargne pas ceux qui lui ont fait ça. » La trans­­for­­ma­­tion de son frère a incité DJ Costa à diri­­ger sa musique spéci­­fique­­ment contre l’État isla­­mique, pour faire rempart à la propa­­gande qui cible le jeune public, plus impres­­sion­­nable. « Pour moi, la guerre contre le terro­­risme n’est pas un conflit armé mais une guerre cultu­­relle », dit-il. « Le terro­­risme est mon ennemi. Et un rappeur qui ne défend pas les siens n’est pas un rappeur. »

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La route de Sidi Bouzid à Regueb
Crédits : Google Maps

La musique de DJ Costa a rassem­­blé des milliers de fans, mais elle a mis sa vie en danger. « J’ai été attaqué de nombreuses fois », dit-il. Un jour, deux hommes – des sala­­fistes d’après lui – ont débou­­lés à moto et ont essayé de le poignar­­der. Lorsque je lui demande s’il a peur, il répond immé­­dia­­te­­ment : « Pas du tout. » D’après lui, son art a toujours présenté des risques. « J’étais un des premiers rappeurs à m’op­­po­­ser ouver­­te­­ment au régime de Ben Ali avant la révo­­lu­­tion. » Dans « Lavage de cerveau », le rappeur chante en arabe : « Ils t’ont enlevé à ton propre peuple et t’ont lavé le cerveau / Ils se nour­­rissent de ton cœur et de tes senti­­ments / Ils te disent de venir en aide aux frères qu’on torture / Chaque fois que la mort est près de toi, tu fais un pas de plus vers le para­­dis. »

L’épine du pied

Les auto­­ri­­tés tuni­­siennes sont aujourd’­­hui encore contrô­­lées par les vieux alliés du dicta­­teur pour une bonne part. Elles ont tenté plusieurs fois de le réduire au silence. « Après la mort de mon frère », dit-il, « je n’avais plus le droit de faire des concerts car le gouver­­ne­­ment me consi­­dère moi aussi comme un terro­­riste. » De nombreux rappeurs, artistes et mili­­tants ont eu à subir le même trai­­te­­ment de la part de l’État : la police tuni­­sienne a été vive­­ment critiquée par diffé­­rentes orga­­ni­­sa­­tions de défense des droits de l’homme pour son utili­­sa­­tion abusive des lois contre la marijuana afin de restreindre la liberté de parole.

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Emino dans une vidéo de Daech

Emino, un rappeur devenu célèbre durant la révo­­lu­­tion, a été arrêté pour posses­­sion de marijuana. Il s’est radi­­ca­­lisé dans les prisons tuni­­siennes, qui étaient pleines de prison­­niers poli­­tiques de l’époque de Ben Ali. À sa sortie de prison, il a prêté allé­­geance à Abou Bakr al-Bagh­­dadi, le chef suprême de l’État isla­­mique. DJ Costa raconte qu’il était autre­­fois un des plus proches amis d’Emino et qu’ils ont même tenté de monter ensemble une école de rap. Le gouver­­ne­­ment l’a faite fermer car il la consi­­dé­­rait comme dange­­reuse. « Emino a été victime du gouver­­ne­­ment », affirme DJ Costa. « C’était un jeune homme talen­­tueux qui s’est retrouvé soudai­­ne­­ment en prison, entouré par des sala­­fistes. Ils lui ont lavé le cerveau. » Dans le café de Tunis, Dya me parle de ses kidnap­­peurs. Il se demande comment ils ont pu suivre des voies si diffé­­rentes malgré le fait qu’ils aient grandi dans la même ville et qu’ils aient reçu l’en­­sei­­gne­­ment des mêmes profes­­seurs. « Maté­­riel­­le­­ment, on était logés à la même enseigne », dit-il. « Mais j’ai essayé d’ap­­prendre et de chan­­ger les choses. Je me souviens qu’ils se moquaient de moi car je lisais et que j’écri­­vais de la poésie. » Quand Dya a vu des jeunes autour de lui se tour­­ner vers le sala­­fisme, il a monté un club appelé Sa’aa­­liq, qui peut se traduire par « Les Punks ». « On y jouait de la guitare, on faisait de la photo, on emme­­nait les gamins voir des films ou des pièces de théâtre. J’ai utilisé ma frus­­tra­­tion pour écrire de la musique et faire de l’art, tandis que la leur est deve­­nue un cancer. J’ai choisi de contre-attaquer avec l’art. » Comme DJ Costa, Dya sait qu’être un rappeur engagé n’est pas sans risques en Tuni­­sie. « Je ne vais pas agir incons­­ciem­­ment et deve­­nir une cible facile », dit-il. « Mais je conti­­nue­­rai à faire de la musique. Je reste­­rai une épine dans le pied de Daech. »

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DJ Costa sur scène
Crédits : YouTube

Traduit de l’an­­glais par Simon Mauger d’après l’ar­­ticle « ‘We’ll be the first they kill’: the Tuni­­sian rappers taking on Isis », paru dans le Guar­­dian Couver­­ture : Break­­dance à Sousse, en Tuni­­sie (Nicho­­las Linn).

DANS LES COULISSES DU MINISTÈRE DU RAP CUBAIN

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À La Havane, l’Agence cubaine du rap a la main­­mise sur les finances des produc­­tions hip-hop locales. Mais certains rappeurs se sont rebel­­lés.

I. L’Agence du rap

Si vous ne détes­­tez pas « Chan Chan » en arri­­vant à Cuba, ce sera très proba­­ble­­ment le cas quand vous repar­­ti­­rez. Entrez dans n’im­­porte quel bâti­­ment qui a, qui a eu, ou qui pour­­rait avoir pour but poten­­tiel d’at­­ti­­rer des touristes et je vous parie que vous enten­­drez une version de la chan­­son de Compay Segundo de 1987, deve­­nue mondia­­le­­ment célèbre dix ans plus tard lorsqu’elle est appa­­rue sur l’al­­bum éponyme du Buena Vista Social Club. Elle passe au bar de l’aé­­ro­­port. Elle passe dans le salon de l’Ho­­tel Nacio­­nal, la rési­­dence déca­­tie qui fut un temps la propriété du gang­s­ter Meyer Lansky. Elle passe au café de l’Ins­­ti­­tut cubain de l’art et de l’in­­dus­­trie ciné­­ma­­to­­gra­­phique. Je l’ai même enten­­due jouer par l’or­­chestre d’un restau­­rant de paella dans la vieille Havane. Deux fois. Et ce n’était que mon premier jour ici. Elle est loin d’être tendance, et elle est peu repré­­sen­­ta­­tive de la produc­­tion musi­­cale de l’île dans sa globa­­lité, mais elle est « révo­­lu­­tion­­naire » selon la singu­­lière inter­­­pré­­ta­­tion cubaine : en vérité, elle ne l’est pas. Car aussi incroya­­ble­­ment créa­­tifs que puissent l’être les Cubains, le système en place n’a aucun goût pour toute expres­­sion person­­nelle n’en­­trant pas dans les normes qu’il a dictées.

Ariel Hernandez lors de son émission Microfonazo à La Havane, en 2004Crédits : Ariel Fernandez-Diaz
Ariel Hernan­­dez lors de son émis­­sion Micro­­fo­­nazo à La Havane, en 2004
Crédits : Ariel Fernan­­dez-Diaz

Le mois dernier, deux rappeurs cubains se sont retrou­­vés du mauvais côté de la révo­­lu­­tion après avoir donné un concert à Panama City pendant le Sommet des Amériques. Ce concert avait été parrainé par la Cuban Soul Foun­­da­­tion, une asso­­cia­­tion de Miami, et l’as­­so­­cia­­tion Pro Arte Libre, un groupe indé­­pen­­dant d’ar­­tistes, d’écri­­vains et de musi­­ciens cubains dont les œuvres ont voca­­tion à être des protes­­ta­­tions paci­­fiques. Les deux asso­­cia­­tions concentrent ce que les Castro méprisent le plus : Miami et la critique. Le 27 avril, peu après leur retour chez eux à La Havane, Soan­­dry del Rio et Raudel Collazo, respec­­ti­­ve­­ment rappeurs au sein des groupes Herma­­nos de Causa et Escua­­drón Patriota, ont été exclus de l’Agence cubaine du rap, l’en­­tité gouver­­ne­­men­­tale qui super­­­vise – autant dire qui contrôle – la produc­­tion de hip-hop sur l’île. La raison invoquée pour leur renvoi était un « manque­­ment à la décla­­ra­­tion de reve­­nus à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion », c’est-à-dire à l’Agence du rap. L’Agence a été créée « pratique­­ment du jour au lende­­main », explique Ariel Fernan­­dez, qui présen­­tait la toute première émis­­sion de radio hip-hop cubaine, dans le but de promou­­voir la produc­­tion locale pour une asso­­cia­­tion cultu­­relle bapti­­sée Herma­­nos Saíz. Dépar­­te­­ment d’un dépar­­te­­ment d’un dépar­­te­­ment du minis­­tère de la Culture cubain, l’Agence du rap a ses locaux au sein d’un immeuble gouver­­ne­­men­­tal au coin de la rue F et de la rue 15 du quar­­tier de La Havane Vedado. Imagi­­nez un dépar­­te­­ment au sein du minis­­tère de l’Éco­­no­­mie qui enca­­dre­­rait l’in­­dus­­trie du rap français.

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