Au sud de la frontière, on le connaît sous le nom d'El Gringo Logo. Tout juste diplômé de l'université, le Texan est passé au Mexique pour devenir une légende du cartel de Sinaloa.

par John H. Richardson | 8 août 2015

Le miroir s’écrase au sol et Rigo appa­­raît dans l’em­­bra­­sure de la porte, son 9 mm en main : « On est en guerre ! On est en guerre ! » Le Gringo saute de son lit. Sept mois qu’il est dans le cartel, lui l’Amé­­ri­­cain des quar­­tiers rési­­den­­tiels de Port­­land, crâne rasé sur de larges épaules de bloqueur offen­­sif – son poste dans l’équipe de foot de la fac. Au début, ce n’était que du bonheur, le fric facile, les filles canon, la cama­­ra­­de­­rie des soldats… On l’ap­­pe­­lait La Flama Blanca, la flamme blanche, il a même eu droit à son lot de vannes dans Ricky Bobby : roi du circuit. « “Secouer et manger”, on connaît, hein, Flama Blanca ! » Ça, pour faire la fête, ils ont fait la fête.

Mais ces derniers temps, il a tourné un peu parano, le Gringo. C’est la raison pour laquelle il avait posé le miroir contre la porte, c’est le seul système d’alarme qui marche encore depuis que Rigo a dézin­­gué tous les capteurs sur un coup de flip en croyant que c’étaient des camé­­ras-espions. « On est en guerre ! » répète Rigo.

Si le Gringo ne prend pas le pisto­­let, sa courte et impro­­bable carrière d’Amé­­ri­­cain blanc dans un cartel mexi­­cain est termi­­née.

Comme toujours, il est complè­­te­­ment défoncé à la coke et à l’ecs­­tasy, le tout noyé dans des litres d’al­­cool. Rigo : 30 ans, mince, beau gosse, et cette bonho­­mie presque distraite de ceux qui traînent un paquet de bles­­sures inté­­rieures mal cica­­tri­­sées. Il avait 13 ans quand son oncle l’a mis à nettoyer la métham­­phé­­ta­­mine, son premier job. À 15, il a vu son grand-père tuer un homme au couteau sous ses yeux. À 18, c’est lui qui poignar­­dait un mec et pour ça il a pris cinq piges. Ces derniers mois, il est devenu le meilleur ami du Gringo. « Calme-toi, dit le Gringo. Dis-moi ce qui s’est passé. » Ce qui s’est passé, c’est que Rigo est allé choper de la coke en bas d’une tour et un mec lui a vendu un sachet à 10 dollars qui parais­­sait un peu léger, alors le ton a monté et Rigo lui a mis son poing dans la gueule. Le code d’hon­­neur des narcos est clair : le mec va devoir se venger sévère, sinon c’est l’os­­tra­­cisme ou même la mort.

« Ils sont à nos trousses, dit Rigo. C’est la guerre, main­­te­­nant, putain. » Là-dessus, Rigo s’as­­sied sur le lit, bascule en arrière et commence à tomber dans les vapes. Le Gringo, réali­­sant qu’il a une bande de tueurs au cul, éructe : « Mais putain, c’est quoi ce bordel ? » Rigo se réveille juste une seconde. « Je veux juste un peu de lait et des gâteaux, Maman. » Après ça, plus rien ne le réveillera. Alors le Gringo prend son flingue et monte la garde toute la nuit, en espé­­rant que le cauche­­mar se dissi­­pera avec la lumière du jour. Faut pas rêver.

Au petit matin, Rigo veut toujours buter le mec. Il appelle son cousin Demente, un tueur à gages qui rapplique avec un Glock en rab. Rigo dit : « Je veux bien parler au type, mais je vais proba­­ble­­ment le descendre. » Et Demente passe le calibre au Gringo. Cette fois, c’est le point de non-retour. Si le Gringo ne prend pas le pisto­­let, sa courte et impro­­bable carrière d’Amé­­ri­­cain blanc dans un cartel mexi­­cain est termi­­née. « On y va », dit-il. Le Gringo de Port­­land s’en va-t-en guerre.

Le prophète

Avant de partir pour le Mexique, le Gringo était un gamin spor­­tif élevé dans une famille améri­­caine pros­­père, du genre qui possède deux rési­­dences secon­­daires. Ce fut la belle vie jusqu’à ses 11 ans, jusqu’à ce que ses parents divorcent et que sa mère épouse un homme beau­­coup plus jeune, créant chez le Gringo un manque d’af­­fec­­tion pater­­nelle qui allait l’ac­­com­­pa­­gner toute son adoles­­cence. Heureu­­se­­ment, il y avait le sport pour se dépen­­ser, alors il n’a pas touché aux drogues illi­­cites avant ses 23 ans.

Au lycée, il avait été sélec­­tionné en all-state et avait obtenu une bourse spor­­tive à l’uni­­ver­­sité de Port­­land. Il en était ressorti avec un diplôme en commu­­ni­­ca­­tion et une addic­­tion aux anti­­dou­­leurs. Sa rébel­­lion à lui, c’était de se passion­­ner pour l’his­­toire des révo­­lu­­tions d’Amé­­rique latine. Après la fac, il avait trouvé du travail comme coach d’une équipe de foot de lycée.

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Crédits : Chad Fennel

Voilà, c’est l’his­­toire qu’il raconte, chez sa mère, à Port­­land. Il y a deux mois et demi, il est rentré du Mexique, a trouvé un job dans une boîte de télé­­mar­­ke­­ting, toute la jour­­née dans un bureau stérile à subir les brimades d’un petit chef, et il essaie d’y voir plus clair en lui. Que faire ? Filer droit ? Rejoindre le cartel ? « Si près du feu, on se brûle, bien sûr, c’est ce qu’il se dit, mais qui a envie de se les geler ? » Le dilemme a commencé juste après l’uni­­ver­­sité, quand il s’est mis à vendre des anti­­dou­­leurs pour se payer sa dose.

À ce moment-là, il se voyait comme un « illé­­ga­­liste » – terme qui dési­­gnait chez lui un révo­­lu­­tion­­naire sans révo­­lu­­tion. Il lisait Mao, Castro, Chom­sky, Kropot­­kine et culti­­vait sa rage contre cette société qui n’existe que pour nous empê­­cher de penser et d’être heureux. Trois ans plus tard, tout s’écroule. « Un de mes amis est interné, un autre est accro à l’hé­­roïne, et c’est moi qui leur ai fait décou­­vrir les pilules. » Il était si mal dans sa peau qu’il se fichait pas mal de vivre ou mourir ; du coup il s’est mis à faire des trucs impru­­dents qui ont attiré l’at­­ten­­tion de la police. Alors quand sa mère lui a parlé d’une annonce disant qu’on cher­­chait des profs d’an­­glais à Guada­­lajara, il a sauté sur l’oc­­ca­­sion d’échap­­per à tout ça. Emiliano Zapata ! Pancho Villa ! Quoi de mieux que le soleil du Mexique pour se refaire une santé ?

Arrivé en octobre, il avait fait le prof d’an­­glais dans une usine, debout à 6 h 30 et direct dans le train, quand il y repense il se dit : « C’est la période où je jouais à être normal. » Mais un soir qu’il était en boîte avec un autre prof, un type s’est pointé avec des bières sur un plateau, il leur a payé un coup et il a dit qu’il venait de Michoacán, qu’il était tueur à gages et qu’il avait décidé de les proté­­ger. Là-dessus, il a relevé un peu sa chemise pour leur montrer son flingue. Le Gringo était fasciné. Dans les cercles qu’il fréquen­­tait, les narcos, c’étaient des Robin des Bois qui se battaient contre le gouver­­ne­­ment corrompu et refu­­saient de se plier aux normes sociales. Quand l’un d’entre eux mourait, on compo­­sait une ballade à sa mémoire. Quoi de plus cool ?

Les plus flip­­pants, c’étaient les dealers de coke, ils dansaient comme des psycho­­pathes en te regar­­dant froi­­de­­ment, les yeux injec­­tés de poudre.

En novembre, ce même collègue l’avait emmené du côté d’Expo Guada­­lajara, une rue bordée d’arbres, une grande maison, une fête donnée par un jeune type élancé à l’an­­glais impec­­cable. « Appelle-moi Rigo », avait-il dit avant de se mettre à racon­­ter sa vie incroyable de narco de la quatrième géné­­ra­­tion. L’un de ses plus vieux souve­­nirs, c’était son père faisant un trou dans un mur à coup de pieds pour y récu­­pé­­rer deux valises de billets et un fusil de chasse. Il avait huit ans. Quand il a revu son daron, il en avait seize et en guise de cadeau de Noël, il a reçu trente grammes de cocaïne. Autre nuit, autre boîte, l’un des amis du Gringo avait acheté de l’ecs­­tasy à un type dont le patron était venu ensuite les voir à leur table.

La tren­­taine, beau mec, débon­­naire, 1 m 85, plutôt grand pour un Mexi­­cain, avec le ventre rebondi de celui qui aime boire et faire la fête. « Appelle-moi Cuz », il avait dit. Cuz et le Gringo avaient vite sympa­­thisé. Il était marrant, Cuz, le genre de type qui va vers les autres dans les soirées et que tout le monde aime aussi­­tôt. Il était de Juárez, aimait bien les Améri­­cains, adorait la musique et orga­­ni­­sait des rave parties. Ils n’ont pas mis long­­temps à se racon­­ter leurs vies, et c’était dingue : ils étaient tous les deux le mouton noir d’une famille de riches avec un grand frère qui lui était le chou­­chou. Ils aimaient Scar­­face et Pulp Fiction et Ameri­­can Gang­s­ter. Ils ont fait le bilan de leurs conne­­ries passées et imaginé le destin qui les atten­­dait. « Tu peux t’amen­­der et te corri­­ger tant que veux, disait Cuz, au fond tu reste­­ras toujours le même, celui que tu es vrai­­ment. »

Ce soir-là, Cuz a fait son numéro de petit dealer qui fourgue deux-trois pilules dans les raves à l’oc­­ca­­sion. « Tu fréquentes des profs ; tu pour­­rais leur en vendre », a-t-il dit en mettant dans la main du Gringo un demi-ecsta pour essayer. « Souviens-toi de m’ap­­pe­­ler demain. N’ou­­blie pas. » Le Gringo a fait comme on lui a dit.

~

Une semaine plus tard, Cuz a rappelé. « On va cher­­cher de la bière et on file à une petite soirée. » Alors ils ont appelé quelques amis du Gringo, sauté dans un taxi et roulé 60 bornes. Et là, ils ont commencé à se deman­­der ce qui se passait. Soudain, en haut d’une colline, toute une brigade de fede­­rales. Ils ont fouillé tout le monde, sauf Cuz, qui est passé devant eux comme s’il était invi­­sible. Le Gringo et ses amis l’ont suivi le long d’une crête jusqu’au sommet d’une montagne éclairé comme un night-club, avec 5 000 personnes qui dansaient. Tout le péri­­mètre était bouclé par une rangée de porte-flingues affu­­blés de masques de ski et armés d’AR-15. Là, le Gringo s’est tourné vers Cuz : « – Encore des fede­­rales ? – Non, ceux-là c’est nos gars. »

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Un narco de Sina­­loa et son AR-15

Le Gringo commençait à comprendre que Cuz avait ce qui s’ap­­pelle des rela­­tions. À chaque pas, c’était une acco­­lade ou un high-five, il semblait connaître tout le monde. Le Gringo l’a suivi jusqu’à une tente avec des lampes chauf­­fantes, des cana­­pés de cuir noir et des femmes superbes qui portaient de grosses montres en or pour homme – la marque des narco-prin­­cesses, ainsi que le Gringo n’al­­lait pas tarder à le comprendre. « Quand tu croises une fille avec une tocante comme ça, t’ou­­blies. »

C’était la tente des narcos, où de célèbres DJs euro­­péens discu­­taient, un peu nerveux tout de même, avec des gang­s­ters dont le style variait en fonc­­tion de leur spécia­­lité – les plus flip­­pants, c’étaient les dealers de coke, ils dansaient comme des psycho­­pathes en te regar­­dant froi­­de­­ment, les yeux injec­­tés de poudre. Mais le Gringo ne s’ar­­rê­­tait pas à ça, il dansait en rythme même avec les plus dange­­reux, tout en balbu­­tiant n’im­­porte quoi comme un parfait crétin.

Il avait une façon de grima­­cer qui contre­­di­­sait tota­­le­­ment son corps de foot­­bal­­leur améri­­cain, impos­­sible de savoir à quoi s’en tenir avec lui : malfrat ou débile profond ? Et les narcos disaient de lui (pas toujours très amica­­le­­ment) : « Qui c’est celui-là ? » Cuz tenait à ce qu’ils prennent tous un acide. Le Gringo n’avait encore jamais touché aux hallu­­ci­­no­­gènes, mais il se voyait mal dire non. De toute façon, Cuz rigo­­lait de tout. Il n’y avait aucune noir­­ceur en lui, jamais de juge­­ment. Tout est permis puisque rien n’est vrai, comme disaient les anar­­chistes russes d’an­­tan. « Et puis merde, a dit le Gringo. On se lâche. »

Et c’est comme ça qu’ils ont vu le soleil monter dans le ciel en même temps que l’acide ; ils étaient là dans cette sublime campagne mexi­­caine et tout parais­­sait telle­­ment évident tout à coup et Cuz ressem­­blait à un prophète. « Ce bas monde est divisé entre bien et mal, lumière et ténèbres, disait-il, mais toute divi­­sion profite à quelqu’un quelque part et cela vaut aussi pour les cartels qui divisent le monde en familles et font monter les prix avec la compli­­cité de cet autre cartel qu’est le gouver­­ne­­ment des États-Unis. Mais un jour le monde ne fera plus qu’un, et tous les pays et tous les cartels dispa­­raî­­tront. » C’est pour cela que Cuz n’en­­ga­­geait pas de tueurs et ne vendait ni héroïne, ni speed, ni crack, car cela détrui­­sait la vie des gens.

Si c’était son destin d’être un crimi­­nel, du moins pouvait-il amélio­­rer son karma en s’en tenant à des drogues plus douces. « Si on fourgue de la coke à une fille, disait-il, qu’est-ce qu’elle va faire ? Elle va s’in­­tro­­duire dans la chambre de ses parents et piquer du fric dans le porte­­feuille de son père. Alors que sous ecsta, elle va s’in­­tro­­duire dans la chambre de son pôpa et lui faire un gros câlin. » Oh, la barre de rire qu’ils se sont tapés ! Dans la tête du Gringo, tout cela coulait de source, comme si sa vie n’avait été qu’un long chemi­­ne­­ment vers cet instant précis.

Terminé le dilemme bon fils ou mauvais fils, il allait enfin pouvoir rache­­ter ses péchés – ces horribles anti­­dou­­leurs qu’il avait vendus, ses amis deve­­nus accros – et pour­­suivre sa desti­­née d’illé­­ga­­liste. Dans cette zone de non-droit, on pouvait se permettre de petits arran­­ge­­ments avec la loi. Dans son esprit embrouillé, c’était comme une sorte de programme d’amé­­lio­­ra­­tion person­­nelle qui allait enfin le purger de ses impul­­sions suici­­daires.

D’ailleurs, tout était dit avec cette cita­­tion du Che qu’il s’était fait tatouer : « On ne peut pas être certain d’avoir des raisons de vivre à moins d’être prêt à mourir pour elles. » N’em­­pêche que le bon fils avait un cours à donner le lende­­main. Alors Cuz l’a accom­­pa­­gné jusqu’à une petite échoppe fami­­liale d’où il pour­­rait prendre le bus de Guada­­lajara. Tandis qu’ils atten­­daient, Cuz a tourné vers la cais­­sière une tronche déli­­rante, les yeux exor­­bi­­tés, un énorme sourire jusqu’aux oreilles. « Je suis sous acide, là », qu’il lui a balancé. La cais­­sière a souri. Les années 1970 sont de retour – trop cool.

Le dément

Au début, Cuz lui faisait un prix plutôt élevé, 7 dollars le cache­­ton, il lui four­­nis­­sait de l’acide, des X, de la molly – de la MDMA telle­­ment pure qu’on peut la snif­­fer ou se la coller sous la langue, et qui partait à 15 dollars pièce. Le Gringo pouvait se faire 400 dollars en une seule nuit, presque autant qu’en donnant des cours pendant tout un mois. Il s’est mis à traî­­ner avec Cuz deux ou trois jours par semaine, il lui donnait un coup de main pour trier les pilules et les embal­­ler, et puis il l’ai­­dait à trans­­fé­­rer de l’argent d’un endroit à un autre.

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L’or des cartels

Quelque temps plus tard, sa mère est descen­­due pour les vacances et Cuz les a invi­­tés à déjeu­­ner dans un resto à steak argen­­tin du genre clas­­sieux. Elle a demandé : « On est en sécu­­rité au Mexique ? » Cuz a dit : « Oh, ne vous en faites pas ; c’est juste qu’en ce moment on fait le ménage, on se débar­­rasse de toute cette racaille, tous ces violeurs, tous ces assas­­sins, pour construire une société meilleure. » Ils s’en­­ten­­daient comme larrons en foire, ils sont même deve­­nus amis sur Face­­book, et ça c’était bon pour le Gringo, rapport à Cuz, parce qu’au Mexique la famille repré­­sente tout. Il n’a pas dit à sa maman qu’on venait de retrou­­ver dix-huit cadavres sans têtes à un kilo­­mètre de son hôtel.

Quand le mois de janvier est arrivé, il n’en­­sei­­gnait plus depuis un moment déjà. Il écumait les soirées et les clubs et sortait exclu­­si­­ve­­ment avec de jolies Françaises. Pour elles, il repré­­sen­­tait une ouver­­ture sur le style de vie glamour des narcos – « un ours dansant », comme il dit. Mais surtout, il traî­­nait de plus en plus souvent avec Rigo. Tu parles d’un illé­­ga­­liste ! Rigo, c’était le genre à tirer en l’air en sortie de boîte. Au lieu de sonner, il balançait une ou deux rafales dans la porte. Il avait été accro à la meth, accro à l’héro, tueur profes­­sion­­nel payé avec des bagnoles. Il ne jugeait jamais, ne critiquait jamais, accueillant d’un éclat de rire et d’un haus­­se­­ment d’épaules les compor­­te­­ments les plus déli­­rants. « J’ai toujours aimé m’en­­tou­­rer de gens encore plus dingues que moi. »

Mais surtout, c’était le dauphin d’une puis­­sante famille des cartels, et tant qu’il était dans les parages, personne n’ose­­rait les toucher – le Gringo avait compris ça un soir où il s’était colleté en boîte avec un voyou qui menaçait de lui tran­­cher la gorge. Il était rentré direc­­te­­ment à la maison et avait appelé Rigo. « – Ce salo­­pard de Sina­­loa a menacé de me tuer, a-t-il dit. – T’inquiète pas », avait répondu Rigo. Il faut deman­­der la permis­­sion pour s’en prendre à un Blanc, et son oncle en enten­­drait parler. « Je vais passer la consigne, il ne se passera rien. » Et il ne s’est rien passé.

~

Vers le mois de mars, le Gringo a emmé­­nagé avec Rigo. Il y avait d’autres colo­­ca­­taires : un fan de death metal sata­­niste qui s’était fait arrê­­ter pour homi­­cide invo­­lon­­taire, un fils à papa complè­­te­­ment lessivé (famille puis­­sante là aussi), et un vendeur de hot-dogs qui venait faire le coup de poing quand il y avait du grabuge. Les palmiers étaient criblés d’im­­pacts de balles et on racon­­tait dans le pays qu’un des proprié­­taires précé­­dents, un chef de cartel, avait laissé quelques corps enter­­rés dans le jardin.

La baraque était surnom­­mée la Maison de la Douleur, et Gringo s’était donné pour mission d’en faire la Maison du Bonheur. Rigo voyait en lui une bouf­­fée de fraî­­cheur, un concen­­tré d’op­­ti­­misme 100 % améri­­cain.

Ils étaient deve­­nus des chiens de guerre, des frères d’armes, et jamais sa petite vie d’Amé­­ri­­cain moyen ne lui avait permis d’être autant en prise avec la réalité, pensait-il.

Le premier mois, ils étaient à fond dans la coke. Des gens passaient, buvaient une bière, ache­­taient des cachets. Ou alors ils allaient dans une des boîtes de nuit de l’oncle de Rigo—­­sa­­lon privé, cham­­pagne et John­­nie Walker Black, l’al­­cool préféré des narcos. L’oncle de Rigo passait avec sa montre de luxe et ses pompes à 300 dollars et il leur donnait un grand sac de lavada, la dope des narcos, de la coke nettoyée deux fois pour enle­­ver tous les trucs chimiques. Elle n’at­­taquait pas, ne donnait pas spécia­­le­­ment envie d’en reprendre, simple­­ment elle te soule­­vait comme un courant d’air chaud et te dépo­­sait sur un petit nuage – et elle sentait la fraise.

Rigo passait des heures à lui expliquer le busi­­ness. Il y a toujours quelqu’un qui dirige la plaza, laquelle est parfois une place réelle et parfois juste un quar­­tier de la ville. Rigo savait le prix des choses, il savait comment les faire bouger, comment cela marchait aux States et avec quels groupes il fallait conclure une alliance. Il a appris au Gringo à recon­­naître les autres narcos, aussi bien les bling-bling à lunettes de soleil couture et chemise à paillettes que ceux qui ressem­­blaient à des petits skaters de base. La plupart du temps, ils avaient trois télé­­phones : un pour le boss, un pour les clients et un pour la famille. Et il avait inté­­rêt à révi­­ser ses cours d’his­­toire. Si tu n’es pas au point sur l’his­­toire du Mexique ou des cartels, les narcos sont capables de se vexer. La violence ne connaît qu’une règle, incon­­tour­­nable : Celui qui pose ses pattes sur toi doit morfler dix fois plus en retour. C’est comme ça que le cousin de Rigo s’était fait tuer.

Il avait orga­­nisé une rencontre entre deux types qui avaient un diffé­­rend, et l’un des deux avait giflé l’autre. Alors l’ar­­rosé avait buté l’ar­­ro­­seur, et aussi le cousin de Rigo, coupable d’avoir orga­­nisé le rendez-vous. Rigo et son cousin Demente n’avaient pas le choix. Ils ont fait irrup­­tion chez le mec et ils l’ont refroidi, lui et toute sa famille. Après cela, Rigo est devenu incon­­trô­­lable. Son oncle passait dépo­­ser le crys­­tal par kilos et Rigo était telle­­ment bon comme nettoyeur qu’il parve­­nait à en écono­­mi­­ser 10 %, qu’il fumait. Il est devenu parano au point de passer la moitié de son temps enfermé dans sa chambre avec son calibre.

Comme il trom­­pait sa femme, elle s’est barrée avec leurs trois gosses. Et fina­­le­­ment, son oncle est venu le voir et lui a dit : « T’es tout maigre ; tu fais peur à voir. J’aime pas te voir comme ça. Je ne travaille plus avec toi tant que t’au­­ras pas fait une cure de désin­­tox. » Rigo a trouvé du boulot comme porteur dans un hôtel, s’est fait virer, a trouvé un autre job et s’est encore fait virer. Et encore. Et encore. Au bout d’un moment, son oncle a rappelé : « – Qu’est-ce que tu comptes faire ? – Je ferai ce que tu voudras si ça me permet de rega­­gner ta confiance », a répondu Rigo. C’est pour cela que Rigo était aussi obsédé par ces règles qu’il n’ar­­rê­­tait pour­­tant pas d’en­­freindre.

Sous sa direc­­tion, le Gringo se sentait mili­­ta­­risé. Ils étaient deve­­nus des chiens de guerre, des frères d’armes, et jamais sa petite vie d’Amé­­ri­­cain moyen ne lui avait permis d’être autant en prise avec la réalité, pensait-il.

Le cartel

Tout l’hi­­ver, le Gringo est resté le faire-valoir de Cuz. Parfois Cuz disait : « Tu veux te faire un peu de fric, va porter ça au bout de la rue. » Une fois il a livré 15 000 pilules en bagnole chez un mec. Une autre fois, Cuz s’est pointé avec un sac noir de la taille d’un pain de campagne, un million de pesos en petites coupures. Avec lui, c’était comme une fête perma­­nente, il avait toujours un bon petit son à balan­­cer sur l’au­­to­­ra­­dio. « T’en­­tends ça ? T’en­­tends cette intro ? »

Un jour, en feuille­­tant un maga­­zine qui s’ap­­pelle Processo, Cuz est tombé sur une photo de Joaquín Guzmán, dit « El Chapo », le chef du cartel de Sina­­loa – un milliar­­daire qui faisait partie de la liste des hommes les plus riches du monde de Forbes maga­­zine. Il a demandé :

« — Qu’est-ce que t’en penses, de ce mec-là ?
— Je sais pas quoi penser, a répondu le Gringo.
— Lui, il va te niquer, mais il a un cœur d’or, a dit Cuz. Il va te niquer s’il pense que c’est ce qu’il y a de mieux pour toi. »

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Joaquín Guzmán lors de son arres­­ta­­tion en février 2014

C’est là que le Gringo a commencé à comprendre que la chaîne de comman­­de­­ment remon­­tait jusqu’à El Chapo lui-même. Le deuxième indice est venu d’un autre habi­­tué de chez Rigo, un gang­s­ter de 39 ans nommé Roberto, un instable qui sortait avec une strip-teaseuse argen­­tine et qui ne parlait que de buter des gens. « Si je déjeu­­nais avec ta mère, a-t-il dit avec un sourire diabo­­lique, je lui dirais : “Il est avec Chapo main­­te­­nant.” »

Ainsi donc, le Gringo travaillait pour le cartel de Sina­­loa, le plus puis­­sant réseau de trafiquants de drogue au monde. « Et pourquoi pas », s’est-il dit. Il en était venu à tout voir à travers les yeux de ses amis, qu’il aimait pour leur loyauté et leur mode de vie simple, direct, sans chichis. Les têtes de nœuds, c’étaient les autres cartels.

Les pires c’étaient Los Zetas, un cartel du sud du Mexique qui faisait le forcing pour s’im­­plan­­ter à Guada­­lajara et dans le nord. « Ils se servent des pauvres pour faire le sale boulot, des mecs des quar­­tiers, des types d’Amé­­rique centrale, capables de tuer pour une bouchée de pain. » Le cartel de Chapo, c’était celui des gentils. « Il achète des trucs aux gens et il finance des travaux publics, tout ça. »Aujourd’­­hui encore, quand le Gringo parle de Cuz, il l’ap­­pelle « mon patron ». Diffi­­cile de ne pas y entendre comme un écho de la voix du fils sans père. Mais la partie de lui qui était restée saine, celle qui voulait vivre, s’est mise à vivre dans la peur.

Lors d’une soirée sur la montagne, il a vu un type draguer une des narco-prin­­cesses. Plus tard, le mec est parti dans la nuit enca­­dré par deux colosses pati­­bu­­laires – on ne l’a jamais revu. Une autre fois, dans la tente des narcos, Cuz discu­­tait avec un ancien cham­­pion de MMA quand le Gringo a fixé un peu trop long­­temps la copine du mec et a cru malin de le vanner sur ses talents de boxeur. « Tu me cherches ? » lui a demandé l’autre. L’at­­mo­­sphère est restée tendue toute la – longue – nuit. Le pire, c’était chez Rigo. Là, ça partait fran­­che­­ment en vrille. Il y avait un type appelé Manuel, telle­­ment inte­­nable qu’on plom­­bait ses verres au Xanax pour le calmer.

Une fois, il a ouvert le frigo et pissé dans un des compar­­ti­­ments, alors ils lui ont flanqué une rouste et l’ont jeté à la rue. Une heure plus tard, il reve­­nait en titu­­bant. Rigo a dit : « Désolé d’avoir eu à te frap­­per, mais on ne pisse pas dans le frigo. » Manuel parais­­sait déso­­rienté. « J’ai pissé dans le frigo ? » Alors quand est venu, le soir du miroir qui s’écrase au sol, du cri de guerre de Rigo, du flingue que le Gringo a décidé d’ac­­cep­­ter, tout cela avait fini par sembler presque normal.

Pour se prépa­­rer au combat, ils ont sniffé de la coke en écou­­tant du heavy metal pendant dix heures d’af­­fi­­lée. Ça aussi, c’était normal. Et quand enfin ils sont arri­­vés à la cité, il était trois heures du mat’ et le Gringo était telle­­ment défoncé qu’il a pissé sur un panneau marquant le terri­­toire du gang en criant : « Sortez, bande d’enc… ! On est là. » Le dealer de coke s’est pointé avec dix potes. Les mecs se sont déployés derrière lui pendant que Rigo avançait à sa rencontre, son 9 mm dans la poche de derrière. La main du Gringo est venue se placer juste au-dessus de son arme, parée à dégai­­ner. Long moment d’équi­­libre précaire entre la vie et la mort.

Et fina­­le­­ment, le dealer s’est avancé en tendant la main droite. « Je suis vrai­­ment désolé », il a dit. Ayant décou­­vert qui était l’oncle de Rigo, il trem­­blait de trouille. C’est là que le Gringo a fini par avoir un éclair de luci­­dité. « Putain qu’est-ce que je fous ici ? Comment j’ai fait pour m’em­­barquer là-dedans ? » Mais cela n’a pas duré, ils sont repar­­tis, triom­­phants, Rigo et Demente morts de rire en repen­­sant à ce taré de Gringo en train de pisser sur le panneau du gang. « El Gringo es loco », a dit Demente – bel hommage venant d’un type dont le surnom signi­­fie « dément ».

En récom­­pense de ce service, Rigo lui a révélé son vrai patro­­nyme. « À partir de main­­te­­nant, frère, tu fais partie de la famille. » La flama blanca, ça ne suffi­­sait plus. Le petit blanc taré de Port­­land méri­­tait un nouveau surnom : El Gringo Loco.

~

Cet été-là, protégé par la seule mention du nom de Rigo, El Gringo Loco a écumé trois stations balnéaires – Manza­­nillo, Puerto Vallarta et Sayu­­lita. À ce stade, chaque pilule lui reve­­nait à 4 dollars et il la reven­­dait 25. Il a arrêté de fumer, a réduit sa consom­­ma­­tion d’ecsta et s’est même trouvé un boulot dans l’im­­mo­­bi­­lier – vendre des appar­­te­­ments en temps partagé à des prix exor­­bi­­tants. Mais fina­­le­­ment, il a décidé que c’était trop malhon­­nête. « Si je te vends une pilule, c’est de la bonne et tu paies le même prix que les autres. Prendre le pognon des gens en les arnaquant, putain non, ça vrai­­ment je pouvais pas. »

Ce para­­doxe, il n’ar­­rive toujours pas à l’en­­cais­­ser. À Port­­land, il aurait peut-être pu. Mais dans ce monde où tout conflit se règle par la violence, c’est la juris­­pru­­dence Bob Dylan qui s’ap­­plique : « To live outside the law you must be honest” (Pour vivre en hors-la-loi, il faut être honnête).

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Crédits : Rakon­­tur

Il était de plus en plus parano, en revanche. La nuit, les pires horreurs s’in­­si­­nuaient dans sa tête – tortures, muti­­la­­tions, mort, déshon­­neur. Un soir à Sayu­­lita, il dealait dans un bar quand un type avec un pitbull l’a entraîné dans une arrière-salle où des mecs l’at­­ten­­daient. Le boss a pointé le doigt sur lui et actionné une détente imagi­­naire. « Casse-toi. Arrache-toi de là tout de suite. »

Un autre soir à Puerto Vallarta, c’est un caïd de la Zeta qui l’a coincé dans un resto. « Je sais d’où elles viennent, tes putains de pilules, mec. T’es pas censé four­­guer ici. C’est pas ton terri­­toire. »Une autre fois, dans une soirée, Roberto a fait une annonce : « Je vous présente le boss des libel­­lules. C’est le distri­­bu­­teur. » Et là, il désigne le Gringo. Le problème, c’est que les libel­­lules – des ecstas de très bonne qualité – étaient un marché contrôlé par un autre cartel. Le Gringo n’était pas censé les vendre. « Ferme ta grande gueule, Roberto. Tu veux me faire buter ou quoi ? » Roberto lui a lancé un regard glacial. « T’as de la chance d’être mon ami. »

Le Gringo s’est mis à écrire de la poésie, histoire de penser à autre chose. « Il fallait que j’éva­­cue toute cette folie. » Au lieu de cela, il est revenu s’ins­­tal­­ler chez Rigo, comme un prélude aux trois mois les plus dingues de sa vie, trois mois de fête inin­­ter­­rom­­pue qui allaient faire de lui une légende des narcos.

Le Gringo

En novembre, tout s’est écroulé. Cuz l’avait envoyé à Mexico livrer dix kilos d’herbe. Il reve­­nait tranquille, 50 000 pesos dans la poche, mais à peine arrivé chez Rigo, il est tombé sur un régi­­ment de flics. « Hey, gringo, tes papiers. » Un an qu’il était chez les narcos. Les flics l’ont fouillé, ils ont trouvé l’argent. « Qu’est-ce que c’est que ce merdier ? » Il a fait l’in­­no­cent. « C’est mon loyer. » Alors ils l’ont fouillé de plus près et ils ont trouvé un cache­­ton. Et ça ? Il a répondu : « Il est pas à moi ce panta­­lon. » Ils lui ont passé les menottes et l’ont emmené en voiture.

Sur la banquette, arrière il cher­­chait encore à négo­­cier. « Vous prenez la moitié de l’oseille et on se quitte bons amis. » « Pas ques­­tion. » Pour ne pas avoir à donner son vrai nom, il a demandé un traduc­­teur. D’al­­le­­mand. Les bleus, ça leur a telle­­ment mis la rage qu’ils l’ont envoyé en cabane à Puente Grande, une des pires du pays. Dans le bus un autre prison­­nier l’a prévenu : « Gringo, prépare-toi. Ces mecs-là, ils plai­­santent pas. »

Dans ses bagages, il emmène un repor­­ter qui ressemble horri­­ble­­ment à un agent des stups. Moi. Il faut juste espé­­rer que ses potes ne vont pas croire qu’il a retourné sa veste en prison.

Au moment d’en­­trer, il trem­­blait de l’in­­té­­rieur. Ils l’ont mis dans une toute petite cellule avec six autres types. Les douches ne marchaient pas ; il fallait payer pour bouf­­fer, pour télé­­pho­­ner, pour fumer – ils ne faisaient que ça en prison, fumer de l’herbe. Puis il a réussi à se faire trans­­fé­­rer dans une zone neutre qui s’ap­­pe­­lait Beverly Hills, où il s’est fait des potes cholos qui lui ont sauvé la mise par la suite dans une baston avec un autre narco. Fina­­le­­ment, Rigo a appelé sa mère, qui a contacté Cuz sur Face­­book, et ils ont engagé un avocat qui l’a fait trans­­fé­­rer vers une prison pour immi­­grants en atten­­dant ses papiers. Cela a pris dix-sept jours.

Une fois, un type du Hondu­­ras a parlé des Zetas. El Gringo Loco n’a pas pu s’em­­pê­­cher de répé­­ter la vanne des mecs de Sina­­loa : « Même leurs mères ne les aiment pas. » « Yo soy los Zetas », a dit le Hondu­­rien. Il y a eu comme un grand moment de soli­­tude, et puis le Gringo s’en est tiré avec une grimace et une pirouette. « Ah, mais ceux du Hondu­­ras, je dis pas, j’en connais pas. » Sauvé par le rire, une fois de plus. Le lende­­main, il était dans l’avion direc­­tion Port­­land.

~

Il retourne au Mexique. Dix semaines à peine qu’ils l’ont expulsé, et il est déjà dégoûté de son taf de bureau. Chez sa mère, dans sa belle maison de la banlieue chic, il cherche des nouvelles de Guada­­lajara sur le net. Un prince des cartels nommé El Chan­­gel vient d’être blessé dans une fusillade avec la police, déclen­­chant une vague de violence dans tout l’ouest du Mexique. N’em­­pêche, il pense que c’est le bon moment pour redes­­cendre et se payer encore une tranche de la vie de narco. Il n’y a qu’une compli­­ca­­tion : dans ses bagages, il emmène un repor­­ter qui ressemble horri­­ble­­ment à un agent des stups. Moi. Il faut juste espé­­rer que ses potes ne vont pas croire qu’il a retourné sa veste en prison.

Le soir avant le départ, il m’en­­voie ce message : « Je me sens à la fois nerveux et super bien, tout excité aussi. Nerveux, surtout. Je veux dire, ce sont les miens, j’ai confiance, mais ce sont des tueurs – si je n’étais pas sur les nerfs, je crois que j’au­­rais inté­­rêt à prendre mon pouls. Je n’ai pas bien dormi la nuit dernière, il faut que je passe en mode guer­­rier. Je suis un soldat, après tout, je me suis entraîné pour ça. J’ai dit adieu à mes amis, et si je dois y rester, je me serai éclaté. J’ai la chance de passer de la vie du petit Blanc de base qui bosse de 9 heures à 17 heures et fait la queue au super­­­mar­­ché à celle d’un homme craint, respecté et aimé. J’ai telle­­ment hâte d’y être que c’en est absurde. Au fond, je préfère mourir debout que vivre à genoux. »

Après l’at­­ter­­ris­­sage, le Gringo me retrouve dans un hall d’hô­­tel. « J’ar­­rive pas à croire que je suis de retour, dit-il. Ce n’est vrai­­ment pas un monde dans lequel j’ai envie de retour­­ner. » Mais dès ce soir, il doit retrou­­ver Cuz pour se procu­­rer de l’acide et de l’ecs­­tasy et faire quelques deals. Et Rigo arrive inces­­sam­­ment sous peu – en fait, le voilà, fidèle à la descrip­­tion du Gringo, bel homme au physique émacié, 25 ans à peu près, mais triste comme on ne peut l’être qu’à 70. Il a l’air en plein trip, chaud comme la braise, impa­­tient d’al­­ler retrou­­ver une hôtes­­se… une ancienne narco-prin­­cesse – oui, elle porte une montre en or. « Et une belle », ajoute le Gringo. Rigo s’en fout. Il doit la retrou­­ver dans huit minutes. Non, sept minutes. Ils vident leurs bières et s’en vont.

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Opéra­­tion contre Los Zetas
Crédits : Border­­land Beat

Le plus inquié­­tant, c’est l’at­­tente de la première rencontre avec Cuz. Les cartels ont vrai­­ment une dent contre les jour­­na­­listes – d’après le Comité pour la Protec­­tion des Jour­­na­­listes, ils en ont déca­­pité, torturé et descendu au moins quarante-cinq ces sept dernières années. Sans comp­­ter les dispa­­ri­­tions.

Le lende­­main après-midi, le Gringo m’amène chez Rigo. Là aussi, c’est comme il l’a décrit : une maison à deux étages dans une jolie rue bordée d’arbres. À l’in­­té­­rieur, juste des murs nus, deux cana­­pés autour d’une table basse, des haltères dans un coin, et derrière une pelouse jaunie en guise de jardin. Rigo montre un grand trou, un copain qui a tiré dans le mur. Toutes les portes ont été enfon­­cées, il n’y en a plus une seule qui ferme correc­­te­­ment. Derrière, il y a aussi des arbres criblés de balles. Aussi curieux que cela puisse paraître, Rigo a vrai­­ment l’air d’un type gentil, qui a envie d’ai­­mer et d’être aimé. C’est peut-être pour cela qu’il se met à racon­­ter sa vie, son adoles­­cence à nettoyer la meth et les leçons apprises de son père : « Mieux vaut avoir un flingue quand on n’en a pas besoin que ne pas en avoir quand on en a besoin. »

Chaque histoire qu’il raconte a des sous-parties et des chutes pour illus­­trer la gloire ridi­­cule de la vie des narcos. Et sans cesse, il rabâche la même rengaine : les narcos sont des gens biens, ils ne tuent que quand c’est stric­­te­­ment néces­­saire – à part les Zetas, natu­­rel­­le­­ment. Ce soir-là, au moment de nous sépa­­rer, Rigo appuie sur un bouton du tableau de bord, puis sur un autre, et un compar­­ti­­ment secret s’ouvre soudain – dans certaines voitures de narcos, il faut régler la radio sur une station donnée avant d’ap­­puyer sur les boutons.

Le compar­­ti­­ment fait toute la largeur de la voiture, on peut y mettre quarante kilos. Il en sort un sac d’ecs­­tas et le passe au Gringo – à El Gringo Loco. Samedi, Rigo et le Gringo vont en ville cher­­cher des tacos à six pesos. Rigo en est déjà à sa deux ou troi­­sième bière de la jour­­née. Il ne se passe pas cinq minutes sans qu’il repère une fille. On se dirige vers le grand marché en plein air de la ville et ils s’ar­­rêtent en route pour ache­­ter des cigares cubains et quelques cadeaux pour les nièces du Gringo. Au stand de tacos, Rigo reparle du type qui avait tué son cousin. « On a buté toute sa famille, on est rentrés et on a tiré, comme ça. »

De cette même voix déta­­chée, il dit qu’il en a tué un à peu près à la même distance que les poteaux, là, de l’autre côté de la rue. « C’est pas comme dans les films. On appuie sur la détente et il tombe. Pas de sang. » Comment vit-il avec ça ? « Pas de problème, répond-il. J’ai fait des cauche­­mars pendant quinze jours, mais c’était sur mon cousin qui crevait tout seul dans la rue. Je n’ai aucun remord. » Cuz appelle et le Gringo est déjà hilare lorsqu’il décroche. Ils fixent un rendez-vous dans un steak house pour me présen­­ter. Avant de raccro­­cher, le Gringo demande : « T’as de la lavée ? » Il veut dire de la lavada, la cocaïne à la fraise des narcos, lavée deux fois. « Super, ramènes-en. Ouais, j’ai le fric. »

« Tu veux entrer par devant ou par la porte des narcos ? » me demande Rigo.

Quelques heures et quelques bières plus tard, le moment est venu de rencon­­trer le boss. Au resto, ils prennent une table dans le fond et bavardent en l’at­­ten­­dant. Fina­­le­­ment, il arrive – un grand type avec un petit front et le menton bleui par une barbe nais­­sante façon Homer Simp­­son. Sa copine est une belle femme aux yeux verts, arbo­­rant un décol­­leté verti­­gi­­neux et panta­­lon de skaï moulant. Le Gringo se permet de vanner un peu Cuz sur son maillot de futbol, celui de l’équipe de Pologne – « Je l’ai acheté parce qu’il allait bien avec mes chaus­­sures, c’est tout, j’ai même pas regardé le logo »puis il lui demande s’il a amené la lavada.

Cuz lui tend un sachet plas­­tique rempli de poudre blanche, et le Gringo se retourne pour snif­­fer un échan­­tillon sur la pointe de la clé de bagnole de Rigo.

« — Personne m’a vu, hein ?
— Si, répond Cuz, ils t’ont vu. »

Il trouve ça drôle. Après le repas, on ressort du resto nos bières à la main. Une serveuse nous arrête, alors on les finit dans l’en­­trée avant de retour­­ner à la voiture. Tour­­née géné­­rale avec la clé de bagnole et on est partis derrière le 4×4 noir de Cuz – finie la sécu­­rité des lieux publics, nos vies sont main­­te­­nant entre ses mains. L’adré­­na­­line se mélange à la cocaïne et tous les nerfs sont à vif. « Voilà le club où j’ai tiré dans la porte, dit Rigo. Et voilà le porche devant lequel mon cousin s’est fait descendre. »

Cuz nous amène dans une banlieue aisée où une poignée de nouveaux riches partagent un verre dans une villa pendant qu’un gosse court autour de la piscine – drôle d’am­­biance, étran­­ge­­ment fami­­liale. À l’autre bout du jardin, cinq narcos forment un petit groupe isolé. Il y a une soirée sur la montagne ce soir, ils sont venus ici prendre l’apéro. Les narcos font des aller-retours entre le jardin pour fumer un peu de dope et la salle de bains pour snif­­fer la lavada. Cuz tient à ce que tout le monde se tienne à carreau, l’im­­por­­tant c’est d’être opéra­­tion­­nels pour la soirée sur la montagne.

Debout derrière son boss, le Gringo secoue la tête – « Non, pitié, pas ça ». À chaque fois, Cuz veut juste squat­­ter la tente des narcos et on se retrouve coin­­cés au milieu de nulle part avec tous ces flingues – non merci. Mais ça, il ne le dit pas à son patron. Cuz ne prend jamais rien trop au sérieux. Sa famille est si riche, à ce qu’il dit, que son frère aîné, l’élu, est un des cinq plus gros proprié­­taires terriens du Mexique. À la mort de son père, Cuz héri­­tera d’une fortune. Alors il fait profil bas, il se contente de son busi­­ness de pilules à Guada­­lajara et sur la côte.

Tant qu’il s’en tient aux cache­­tons en évitant de marcher sur les plates-bandes des autres familles – la coke et la meth – il est tranquille. Et El Gringo Loco ? Pourquoi lui ? Parce qu’il est blanc ? Parce qu’il est intel­­li­gent ? À cause de son sens de l’hu­­mour un peu tordu ? « C’est mon petit frère », tranche Cuz.

~

Deux heures plus tard, le Gringo prend congé, visi­­ble­­ment soulagé. Il donne l’ac­­co­­lade à tout le monde, promet de ne pas faire de folies et de se lever à l’aube pour la deuxième phase de la fête sur la montagne – diffi­­cile de dire non à Cuz. Les choses sérieuses commencent. Direc­­tion le centre-ville et le quar­­tier des boîtes de nuit. Ambiance torride. Partout dans les rues, des jeunes femmes sexy en mini-jupes oscil­lent sur leur talons hauts. Rigo nous entraîne dans un bar à l’amé­­ri­­caine où un barman hirsute quitte son poste pour venir l’ac­­cueillir à bras ouverts. « Mais où t’étais passé, bordel ? » Il offre sa tour­­née de bières et de shots ; au bout d’un moment, il emmène le Gringo aux toilettes pour un petit deal.

Le Gringo adore ça, c’est clair, il kiffe tota­­le­­ment être l’Amé­­ri­­cain que tous les Mexi­­cains veulent voir. Il dit qu’il envi­­sage d’al­­ter­­ner six mois aux States et six mois ici. « Tu devrais descendre pour le spring break, dit Rigo. Ouais, ce serait le début des six mois. » Rigo. Quelque part dans les tréfonds de ce corps efflanqué, il y a comme un noyau coriace qui n’en a tout simple­­ment plus rien à foutre de la vie. Étran­­ge­­ment atta­­chant.

Ce qu’il veut, c’est veut mener une vie saine et marcher droit, mais au fond de lui il ne peut pas croire qu’il le mérite, alors il se protège et se punit en même temps avec l’al­­cool et la drogue en expo­­sant sa nuque dénu­­dée à la guillo­­tine de l’exis­­tence – ce qui, tout bien réflé­­chi, ne semble pas immé­­rité pour un type qui a tout de même dessoudé quinze de ses congé­­nères. Dehors, le Gringo soupire. « Tu vois comme il est. »

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Selfie d’un narco­­tra­­fiquant

Pas grave. La nuit conti­­nue. Encore une cerveza. Encore une trace. El Gringo Loco, le vrai, sort enfin de sa coquille dans la brume des psycho­­tropes. Sur la grande avenue jalon­­née d’arbres et de fontaines qu’on appelle Lopez Mateos, il y a une fête de rue avec un groupe de reggae et une foule amas­­sée qui évoque Times Square un soir de réveillon. L’une des copines de Rigo rapplique et on file dans un club rock appelé le Barra­­me­­ri­­cano, où un bon groupe joue les tubes des Strokes à la note près, puis fina­­le­­ment direc­­tion la boîte de son oncle avec la jolie fille au volant. Nous voilà en face d’une des meilleures boîtes de nuit de Guada­­lajara.

« Tu veux entrer par devant ou par la porte des narcos ? » me demande Rigo. Celles des narcos, bien sûr. Porte d’acier noir avec un petit guichet grillagé. Pour Rigo, elle s’ouvre en grand. Tout le monde est telle­­ment content de le voir. À l’in­­té­­rieur, c’est immense, rempli de filles superbes et de mecs tirés à quatre épingles, avec des éclai­­rages et des DJs aussi classes et aussi chers – Rigo parle d’un million de dollars – que dans les meilleurs clubs de New York. Ah, le Mexique. El Gringo Loco est dans son élément main­­te­­nant, à draguer les plus jolies femmes de la soirée. Avec ses épaules de démé­­na­­geur et ses grimaces impayables, il fait son numéro d’ours dansant, et on ne peut pas s’em­­pê­­cher de rire quand, pour la énième fois, il percute en se dandi­­nant un groupe de beau­­tés fatales.

Et voilà que Rigo, alors que sa copine attend à la table, fait du gringue à une autre fille. « Mec, t’as déjà un canon qui t’at­­tend, là ! » Il se marre. Et le cirque conti­­nue jusqu’à 5 du mat’. Jusqu’à ce que Rigo ramène sa copine à la maison. Un petit ecsta pour la route. « Totale éclate », qu’il fait. Deux jours plus tard, El Gringo Loco reprend l’avion de Port­­land pour aller retrou­­ver son job de téléac­­teur.

Le matin, il rédige cette note : Et main­­te­­nant, je vais essayer la vie « normale », pour voir ce que ça donne. Quand un blai­­reau la ramè­­nera en boîte, je ferai de mon mieux pour en rire ; j’écou­­te­­rai mon patron m’hu­­mi­­lier devant mes employés en me rappe­­lant qu’on n’est pas au Mexique et que je n’ai pas l’op­­tion de passer un coup de fil à un ami qui lui appren­­dra les bonnes manières une fois pour toutes. El Gringo Loco, c’est du passé… Il repense au Mexique, au glorieux et tragique Mexique, où les femmes sont belles et la vie adou­­cie par la présence de la mort, et il ajoute une dernière ligne :

Mais il ne faut jurer de rien…


Les noms des prota­­go­­nistes de cette histoire ont été modi­­fiés pour proté­­ger le repor­­ter. Texte traduit de l’an­­glais par François-Xavier Priour d’après l’ar­­ticle « El Gringo Loco », paru dans Play­­boy. Couver­­ture : Narco Cultura, de Shaul Schwarz, 2013.

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