par Jon Mooallem | 0 min | 17 décembre 2014

Peu avant six heures du matin, nous nous arrê­­tâmes sur une aire en bordure de l’In­­ters­­tate 8, non loin de l’en­­droit où se rencontrent la Cali­­for­­nie, l’Ari­­zona et le Mexique, au beau milieu du désert. Une rangée de Quads des sables frap­­pés du logo de la police des fron­­tières améri­­caines dormaient paisi­­ble­­ment au bout du parking. De l’autre côté de la route, une tour de guet aux fenêtres sombres surplom­­bait un 4×4.

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Inters­­tate 8
L’au­­to­­route qui relie la Cali­­for­­nie à l’Ari­­zona
Crédits

Jad Bean ouvrit un clas­­seur sur le capot de notre Trail­­bla­­zer de loca­­tion et nous montra une carte satel­­lite du désert, qui ressem­­blait à la surface craque­­lée d’un cerveau sec. Les dunes de la vallée impé­­riale recou­­vraient la zone sur plus de 60 kilo­­mètres, quelques-unes d’entre elles mesu­­rant jusqu’à 100 mètres de hauteur. Certaines avaient même été bapti­­sées, comme on le fait pour les montagnes. Jad dési­­gna le centre de la carte, poin­­tant du doigt un creux en forme de larme du nom de Butter­­cup Valley. On avait imprimé une icône rouge et noir près du bord de la vallée – le fameux « X » qui marque l’em­­pla­­ce­­ment. C’est préci­­sé­­ment sur cette bande de sable qu’un frag­­ment du paysage d’un tout autre monde avait atterri quelques années aupa­­ra­­vant. Pendant trente-huit jours au cours du prin­­temps 1982, une équipe de Lucas­­film y érigea une plate­­forme de bois de près de 10 000 mètres carrés, et versa du sable dessus pour former des dunes qui s’éle­­vaient sur cinq étages au-dessus du sol. Au sommet de ce faux relief, les déco­­ra­­teurs édifièrent ensuite une struc­­ture semblable à un yacht, une barge de 30 mètres de long et de 20 mètres de haut. D’un vert autom­­nal, elle possé­­dait de larges voiles en poly­es­­ter orange.

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Tour­­nage du Retour du Jedi
Butter­­cup Valley, Cali­­for­­nie
Crédits : Star Wars Loca­­tions

Le navire appa­­raît dans une des premières scènes du Retour du Jedi – c’est le lieu de débauche de Jabba le Hutt, parrain du crime mons­­trueux de l’uni­­vers de Star Wars, dans lequel il voyage à travers la planète déser­­tique de Tatooine avec sa clique de chas­­seurs de primes et de petites frappes. C’est depuis cet avant-poste qu’il attend l’exé­­cu­­tion de Luke Skywal­­ker, Han Solo et Chew­­bacca. Chaque prison­­nier devait s’avan­­cer sur une planche avant d’être offert au « sarlacc tout-puis­­sant », sorte de vagin denté des dunes qui, selon la croyance popu­­laire, les digé­­re­­raient pendant de longs millé­­naires. Vingt-cinq ans plus tard, des restes de ce décor étaient censés joncher la vallée, ou bien être enter­­rés sous le sable. Nous allions donc déter­­rer les reliques authen­­tiques de cet univers de fiction.

Sur la piste du mythe

« Vous cher­­chez quoi, en fait ? Un petit sac avec écrit dessus : “poils de Chewie : ne pas toucher” ? » demanda Jilliann Zavala alors que nous étions encore en chemin. Avant d’in­­ter­­ve­­nir, elle s’amu­­sait toute seule sur la banquette arrière à répé­­ter des répliques de Sex Academy et Bonjour les vacances. « On cherche du bois », répon­­dit Jad, les yeux rivés sur la route. « En géné­­ral, il est peint en marron, vert ou argenté. Vous trou­­ve­­rez peut-être des morceaux de mousse dure conden­­sée, ou de caou­t­chouc, avec du sable incrusté sur un des côtés. » Il nous expliqua égale­­ment qu’on risquait de trou­­ver des morceaux de latex appar­­te­­nant au sarlacc. « Mais ce sera plus diffi­­cile. Il faudra creu­­ser plus profond pour ça. »

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Jad Bean
En haut, le vrai Jad, en bas, la figu­­rine à son effi­­gie
Crédits : Face­­book

Jad a 32 ans, c’est un homme calme et posé. Quelques lignes d’argent barrent sa cheve­­lure châtain. Je l’avais contacté après avoir lu un article sur son blog où il évoquait son voyage prochain dans la Butter­­cup Valley. Le blog, JadOnTV.com, était une des armes qu’il utili­­sait dans le cadre de son lobbying intense auprès de Lucas­­film pour nommer l’un de leurs person­­nages « Jad » dans un des nombreux spin-offs que la compa­­gnie prévoyait de produire. Il était parvenu à convaincre plusieurs acteurs de la saga d’écrire des lettres de recom­­man­­da­­tion à son sujet, dont Gerald Home, qui incarne Tête de Poulpe, un des extra­­­ter­­restres en arrière-plan d’une scène du Retour du Jedi. Jad avait croisé Home à une conven­­tion, et les deux avaient commencé à s’écrire des emails. « Je m’en­­tends bien avec Tête de Poulpe », me confia Jad. Bien que fan dévoué de Star Wars (il avait servi de modèle à une figu­­rine qu’il avait faite faire, sur laquelle il était habillé en pilote d’X-Wing, et dont les traits avaient été sculp­­tés d’après un scan de son visage), il parlait de son amour pour la saga avec mesure et, parfois, un peu de timi­­dité. Dans un post de blog récent, il expliquait qu’il ne savait pas quoi penser lorsque, après avoir passé deux ans à tenter, en vain, d’ob­­te­­nir satis­­fac­­tion, une nouvelle série animée Star Wars avait intro­­duit un person­­nage du nom de Cad Bane. Ce voyage marquait égale­­ment la première rencontre entre Jad, Jilliann et le quatrième passa­­ger de notre compa­­gnie, qui s’était présenté à nous en utili­­sant un alias clai­­re­­ment inspiré de l’uni­­vers de Star Wars : Bru Galeen – pseu­­do­­nyme qu’il semblait utili­­ser dans sa vie quoti­­dienne. J’avais entamé une première conver­­sa­­tion avec Jilliann et Bru au cours d’une conven­­tion de fans à San Fran­­cisco, quand je commençais moi-même à vouloir me joindre à cet univers tour­­nant autour de la saga de George Lucas. Ils m’avaient parlé de la possi­­bi­­lité d’or­­ga­­ni­­ser un voyage dans le parc natio­­nal de Redwood, au nord de la Cali­­for­­nie, où d’autres scènes du Retour du Jedi avaient été tour­­nées, mais cela n’abou­­tit jamais. À San Fran­­cisco, ils tentèrent égale­­ment d’in­­ter­­vie­­wer le « vrai » Dark Vador – non pas James Earl Jones, qui prête sa voix au seigneur Sith, ou même le body­­buil­­deur anglais qui portait le costume au cours des tour­­nages. Ils voulaient rencon­­trer l’homme qui incar­­nait le person­­nage dans les pubs M&M’s et les autres mani­­fes­­ta­­tions depuis les années 1990, qui s’avé­­rait travailler pour le dépar­­te­­ment des effets spéciaux de Lucas­­film. Jilliann disait qu’il « avait porté le costume plus que quiconque ». Pour notre road trip vers la Butter­­cup Valley, Jilliann, une grande demoi­­selle de 34 ans qui pour­­sui­­vait des études de psycho­­lo­­gie, était vêtue d’un épais chapeau noir et d’une chemise à quatre poches avec une cein­­ture cousue au niveau de la taille. Après de longues discus­­sions  mati­­nales à l’Econo Lodge où nous avions passé la nuit, elle avait décidé qu’elle garde­­rait ses Keds plutôt que de les rempla­­cer par ses Reebok Pump noires. Bru, lui, avait 32 ans. Il vendait des usten­­siles de pein­­ture et de menui­­se­­rie et se trou­­vait au milieu de la rédac­­tion de son manuel pour construire un sabre laser à partir de pièces d’as­­pi­­ra­­teur et de plom­­be­­rie. C’était un homme sque­­let­­tique, à la cheve­­lure touf­­fue et aux lunettes rondes. Alors que nous nous relayions pour nous repo­­ser, sur cette aire d’au­­to­­route au milieu de nulle part, il s’em­­para brusque­­ment d’un morceau de métal qui traî­­nait sur le sol, le porta au niveau de ses yeux et, imitant un Storm­­troo­­per dans une scène qui aurait pu se passer sur Tatooine, déclara d’un ton grave : « Regar­­dez, cama­­rades. Des droïdes. »

~

À l’in­­verse de Jilliann et Bru, Jad s’était déjà embarqué dans des voyages semblables à celui que nous nous apprê­­tions à faire. Pour son mémoire de paléon­­to­­lo­­gie, il avait exploré une montagne du Nevada, collec­­tant des fossiles tous les deux ou trois mètres ; il avait ensuite trouvé une place dans une société de conseil envi­­ron­­ne­­men­­tal, où il menait des études de terrain pour des parti­­cu­­liers. Cinq mois plus tôt, il s’était rendu dans la Butter­­cup Valley avec la Star Wars Society de San Diego et était parvenu assez rapi­­de­­ment à déter­­rer un morceau de mousse condensé de plus d’un mètre de long. Les sages de la société iden­­ti­­fièrent la pièce : c’était un bout de la Grande Fosse de Carkoon, le repère du sarlacc. Malgré tout, Jad avait trouvé ce voyage parti­­cu­­liè­­re­­ment frus­­trant. Cela n’avait rien à voir avec d’autres expé­­di­­tions Star Wars qu’il avait « vécues comme des face-à-face avec les lieux explo­­rés ».

Quelque part sous le sable repo­­saient les reliques d’un passé factice et futu­­riste.

Lorsqu’il avait visité une rotonde de la banlieue de Naples, en Italie, il était resté seul sur les lieux pendant une heure entière. Il avait super­­­posé des photos tirées de plans du film aux lieux qu’il visi­­tait et retraçait les pas de la Reine Amidala, la mère de Luke et Leia Skywal­­ker, dans La Menace fantôme. Il aurait aimé vivre la même chose lors de son premier voyage à Butter­­cup Valley. Mais il dut compo­­ser avec les desi­­de­­rata divers de chacun des membres du groupe auquel il appar­­te­­nait. « Certains étaient vrai­­ment à fond, d’autres se conten­­taient de donner des coups de pied dans le sable. Du coup, ça démo­­tive un peu », admit-il. En plus de la carte, son clas­­seur rece­­lait des infor­­ma­­tions précieuses : des photos publi­­ci­­taires du Retour du Jedi au format 8×10, d’autres de l’équipe du tour­­nage au travail dans la vallée, et enfin des cartes de jeu à échan­­ger, parfai­­te­­ment conser­­vées dans des feuilles plas­­tiques. Toutes repré­­sen­­taient le décor, sous divers angles de vue, et Jad voulait s’en servir de réfé­­rences, comme un archéo­­logue consul­­te­­rait une œuvre repré­­sen­­tant un temple à l’in­­té­­rieur duquel il était sur le point d’en­­trer pour la première fois. Quelque part sous le sable repo­­saient les reliques d’un passé factice et futu­­riste – qui étaient égale­­ment le décor d’un passé véri­­table, le contexte qui avait permis à la fiction de s’épa­­nouir. Dur de ne pas s’y perdre. Mais j’avais le senti­­ment que, comme toute fouille archéo­­lo­­gique, qu’im­­porte ce que nous allions trou­­ver, l’ar­­te­­fact nous rappro­­che­­rait des véri­­tés et des mytho­­lo­­gies d’alors, mytho­­lo­­gies qui avaient survécu aux trois dernières décen­­nies. « Prêts ? » demanda Jad quand le dernier d’entre nous quitta enfin le refuge de l’aire pour rejoindre la voiture. Nous avions décidé de creu­­ser les neuf jours suivant le solstice d’été, sous des tempé­­ra­­tures pouvant dépas­­ser les 40 degrés à l’ombre. Il était temps de se mettre au travail.

Rendez-vous sur Tatooine

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Les dunes de la vallée impé­­riale
Butter­­cup Valley, Cali­­for­­nie
Crédits : Joanna Poe

Pendant plus d’une décen­­nie, un petit noyau de fans était parti à la recherche de tous les lieux de tour­­nage de la saga Star Wars dans le monde entier. Cartes et guides de voyages fleu­­ris­­saient sur Inter­­net, à l’ins­­tar des photos des paysages que les visi­­teurs avaient captu­­rées depuis les points de vue où les camé­­ras avaient été posées avant eux. Souvent, le voya­­geur se mettait en scène sur ces photos, prenant la pose de Luke ou Anakin Skywal­­ker au même endroit où le person­­nage se trou­­vait dans la scène qu’il cher­­chait à repro­­duire. La plupart de ces voyages avaient suivi la publi­­ca­­tion d’un article dans Star Wars Insi­­der, le maga­­zine offi­­ciel du fan-club de Star Wars. « Retour à Tatooine » était le carnet de bord de David West Reynolds, un fan qui avait exploré les paysages déser­­tiques de la Tuni­­sie, traquant sans répit les sites qui avaient servi de décor au premier film de 1977. Une fois cet itiné­­raire mis à jour, d’autres pèle­­rins suivirent le même exemple. Un collec­­tion­­neur de jouets du nom de Gus Lopez, célèbre dans la commu­­nauté, tient aujourd’­­hui un guide en ligne des lieux de tour­­nage tuni­­siens, accom­­pa­­gnés de leurs coor­­don­­nées GPS. Il a aussi compilé de nombreuses infor­­ma­­tions sur des endroits plus loin­­tains, comme les ruines mayas de la jungle guaté­­mal­­tèque qui furent utili­­sées dans des plans d’en­­semble pour le premier film, montrant l’ex­­té­­rieur d’une base rebelle sur une lune de la planète Yavin. Mark Dermul, le président de la Star Wars Society de Belgique, tient un site simi­­laire et a orga­­nisé des tours dans les glaciers finlan­­dais que l’on voit dans L’Em­­pire contre-attaque. Le guide de soixante-dix pages de Dermul s’in­­ti­­tule La Force en finlan­­dais. Dans certains de ces lieux, comme dans la Butter­­cup Valley, les décors ont été aban­­don­­nés, des morceaux de vais­­seaux lais­­sés à l’aban­­don, au bon vouloir de ceux qui souhai­­taient s’en occu­­per. En Tuni­­sie, par exemple, de vrais nomades ont élu domi­­cile dans l’un des villages d’es­­claves fiction­­nel construit spécia­­le­­ment pour le film. Plus tard, une large partie du décor – une décharge inter­­­ga­­lac­­tique – a fini entre les mains d’un reven­­deur de métaux, Kamel Soui­­lah, qui a commencé à écou­­ler les pièces dans une boutique de Nefta. Un Tuni­­sien a même construit un enclos pour ses poulets à partir d’un des dômes vapo­­ri­­sa­­teurs d’hu­­mi­­dité qui rend la vie possible sur Tatooine. Sur les tables de ces marchands, à côté d’objets arti­­sa­­naux berbères, les touristes peuvent trou­­ver des sque­­lettes en fibre de verre, aban­­don­­nés dans les dunes par les équipes de tour­­nage. Gus Lopez confia avoir dû faire expé­­dier plusieurs de ses trou­­vailles par avion tant il en avait déterré. La plupart des objets qu’il ramena n’était pas aisé­­ment recon­­nais­­sables, aussi Lopez revi­­sionna les films afin de trou­­ver, au détour d’un plan, à quel film appar­­te­­nait tel ou tel arte­­fact.

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L’ori­­gi­­nal et sa réplique
Plaine saline de Chott el-Jerid, Tuni­­sie
Crédits : Star Wars Loca­­tions

Jad avait lui aussi visité la Tuni­­sie, en 2004. Il ne souhai­­tait pas se rendre sur les lieux de pèle­­ri­­nage – il venait de termi­­ner ses études et dési­­rait simple­­ment décou­­vrir le monde. Après avoir voyagé près d’un an en Asie, en Austra­­lie et en Europe, et décou­­vert plusieurs lieux de tour­­nage dans la foulée, il s’était installé à Wroclaw avec une Polo­­naise rencon­­trée dans une auberge de jeunesse espa­­gnole. Neuf mois plus tard, leur union finit par battre de l’aile, et Jad a commençé à réflé­­chir à la prochaine étape de sa vie. Il rêvait de la Tuni­­sie depuis sa lecture de « Retour à Tatooine », des années aupa­­ra­­vant – il prenait des notes chaque fois qu’il visi­­tait les sites de Lopez et Dermul. Quand la Polo­­naise finit par le quit­­ter, il traversa l’Eu­­rope en train et prit un aller-simple Milan-Tunis. La traver­­sée dura vingt-quatre heures. Certes, il était assis à côté d’un touriste alle­­mand en slip de bain, mais il avait eu le loisir d’ad­­mi­­rer les dauphins jouer dans le sillage du ferry. Jad passa la semaine suivante à arpen­­ter les quatre coins de Tatooine. Il tomba sur un frag­­ment du garage du grand-oncle de Luke Skyw­­la­­ker, qu’on rencontre dans L’At­­taque des clones. Il visita jusqu’à cinq lieux par jour, s’al­­liant avec d’autres touristes et embau­­chant des chauf­­feurs pour la jour­­née. « Ce fut une expé­­rience inou­­bliable, me confia-t-il. Je me sentais enfin en accord avec moi-même, après avoir passé plusieurs mois dans un flou artis­­tique complet. Et c’est ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. » Il était arrivé à finan­­cer ce long voyage en reven­­dant sa collec­­tion de jouets Star Wars sur eBay, empo­­chant 6 000 dollars en à peine trois semaines. Ces jouets étaient deve­­nus un vrai boulet pour lui, m’avoua-t-il – « trop de choses » qui, bien que respi­­rant encore les joies de l’en­­fance, ne lui appor­­taient plus le genre de liens qu’il souhai­­tait désor­­mais tisser avec les films. Le voyage que ces jouets lui permirent de s’of­­frir était infi­­ni­­ment plus concret. Jad stoppa le Trail­­bla­­zer tout au bout de la route, où le goudron s’ef­­face dans le désert. Jilliann cria : « Attends, j’ai oublié quelque chose ! » Une phrase que nous ne prîmes pas au sérieux, comme elle s’y atten­­dait. Puis Jad enclen­­cha le mode quatre roues motrices du véhi­­cule, et s’en­­ga­­gea sur la bande de sable qui nous faisait face. Les dunes enva­­hirent notre champ de vision. Je me sentais tout petit, comme si j’avais été projeté au beau milieu d’un terra­­rium. Et, soudain, la voiture s’en­­lisa dans le sable.

À l’ins­­tar des sbires de Jabba qui parcourent la surface de Tatooine, Butter­­cup Valley regorge de hors-la-loi en tous genres.

Jad et moi avions prévu une petite pelle – ache­­tée dans un Home Depot avant de partir – pour nous dépê­­trer de ce genre de situa­­tion, et je déga­­geai les roues avec, permet­­tant au conduc­­teur de manœu­­vrer suffi­­sam­­ment pour faire avan­­cer le véhi­­cule d’une poignée de centi­­mètres. Quelques secondes plus tard, la voiture s’étant enli­­sée quelques mètres plus loin, je recom­­mençai à creu­­ser le sillon d’un nouveau chemin devant le Trail­­bla­­zer. Bru, Jad et moi nous relayions, jouant avec l’ac­­cé­­lé­­ra­­teur, déga­­geant les roues ou pous­­sant chacun notre tour, tandis que Jilliann restait à nous regar­­der. Elle souf­­frait de nombreuses patho­­lo­­gies, parmi lesquelles un mal de dos chro­­nique résul­­tant d’une colonne verté­­brale taillée comme une ferme­­ture éclair, pour reprendre la méta­­phore qu’a­­vait utili­­sée son méde­­cin lorsqu’il analy­­sait sa dernière radio­­gra­­phie du dos. Durant ces quinze dernières années, elle avait été opérée quinze fois… Elle se conten­­tait donc de prodi­­guer des conseils. À 7 heures du matin, l’ar­­rière de notre voiture était toujours immo­­bi­­lisé. Déjà, le soleil chauf­­fait telle­­ment que poser les mains sur le capot était impos­­sible. Nous progres­­sions lente­­ment et retour­­nions tout le sable que nous pouvions sur notre passage, afin de grap­­piller quelques centi­­mètres au désert. Enfin, nous nous réso­­lûmes à garer le véhi­­cule, et pour­­sui­­vîmes en marchant. La tâche s’an­­nonçait compliquée. Jad regarda son télé­­phone. « Il n’y a aucun signal ici », dit-il.

~

Avant de partir pour Butter­­cup Valley, une femme du nom de Sue Dawe m’avait donné le nom d’une compa­­gnie de remorquage prête à venir secou­­rir les voya­­geurs impru­­dents restés prison­­niers des dunes. En 1982, Dawe avait fait partie de l’ex­­pé­­di­­tion de six personnes qui avaient campé dans le désert pendant des semaines dans le seul et unique but d’as­­sis­­ter au tour­­nage du Retour du Jedi. Trois mois plus tard, sur le chemin du retour d’une conven­­tion de science-fiction à Phoe­­nix, en Arizona, les six cama­­rades s’étaient arrê­­tés à Butter­­cup Valley pour assis­­ter à une éclipse lunaire totale. Ils ne s’at­­ten­­daient pas à retrou­­ver Tatooine, imagi­­nant plus volon­­tiers que toute trace avait été effa­­cée. Ce qu’ils virent ressem­­blait « à une décharge », se souvient un autre membre du groupe, Michael Davis. Des maté­­riaux disper­­sés au gré du vent vire­­vol­­taient derrière un grillage de chaîne qui déli­­mi­­tait un large péri­­mètre et donnait à la vallée des allures de terrain vague. Un puits – de plus de six mètres de large et de profon­­deur – avait été creusé dans le sable, et quelques fausses dunes et morceaux de mousse soli­­di­­fiée y avaient été déver­­sés. Le plus petit des six compa­­gnons avait rampé sous la barrière et commencé à jeter des objets à ses cama­­rades. Ils avaient fini par traver­­ser le désert en portant chacun un volet en bois de près de deux mètres, certains toujours dégui­­sés en person­­nages de Star Wars. Davis pensait que ce qu’il restait du tour­­nage de 1982 était toujours là-bas. Il y a quelques années, il écri­­vit au Service de l’amé­­na­­ge­­ment du terri­­toire, qui s’oc­­cupe de la zone, leur deman­­dant la permis­­sion de faire venir des engins pour fouiller correc­­te­­ment la vallée. La réponse fut néga­­tive.

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San Diego Star Wars Society
Une asso­­cia­­tion de fans créée en 2002
Crédits : Galdino Photo­­gra­­phy

Vingt ans plus tard, Dawe fut la première à mener la Star Wars Society de San Diego dans la Butter­­cup Valley avec des détec­­teurs de métaux. Elle avait assisté à la construc­­tion et au déman­­tè­­le­­ment du décor. Aussi, telle une pierre de Rosette, elle pouvait déter­­mi­­ner la prove­­nance exacte de chaque morceau récu­­péré là-bas. La société se rend régu­­liè­­re­­ment sur les lieux depuis lors (son président m’en­­voya même la photo d’une large barre de métal, que Sue disait être issue d’un pont de la rési­­dence de Jabba). Avant de quit­­ter San Diego, Jad et moi avions rendu visite à Eugene King, un autre membre de la cohorte de Dawe et Davis, pour feuille­­ter des centaines de photos prises sur les lieux du tour­­nage depuis 1982. Lui et quatre autres amis possèdent toujours les volets récu­­pé­­rés ce soir-là. Le sixième appar­­te­­nait à Michael Davis. En 1985, il l’échan­­gea contre une voiture de sport.

Les sables du sarlacc

Jad s’éloi­­gna, toujours à la recherche de signal pour appe­­ler la compa­­gnie de remorquage tandis que Bru, Jilliann et moi restions grou­­pés autour du véhi­­cule à moitié enfoncé dans le sable. De temps à autre, un avion marau­­dait au-dessus de nous – j’ap­­pris plus tard que c’était un citoyen lambda, qui patrouillait dans la zone à sa propre initia­­tive, à la recherche d’in­­trus. Car à l’ins­­tar des sbires de Jabba qui parcourent la surface de Tatooine, Butter­­cup Valley regorge de hors-la-loi en tous genres. Des sans-papiers et des passeurs de drogue glissent le long des dunes de la vallée impé­­riale depuis le Mexique. En 2007, la police des fron­­tières avait arrêté 39 000 personnes ici. Six mois avant notre arri­­vée, un agent avait été tué par un Hummer conduit par un trafiquant de drogue mexi­­cain qui fonçait vers la fron­­tière. Soudain, trois Quads arri­­vèrent dans notre direc­­tion depuis l’Est, pilo­­tés par des offi­­ciers de la police des fron­­tières, harna­­chés dans des combi­­nai­­sons et proté­­gés par des casques blancs. J’at­­ten­­dais que quelqu’un les compa­­rât à des Storm­­troo­­pers, mais visi­­ble­­ment, je fus le seul à faire le rappro­­che­­ment. On ne savait pas, au début, s’ils daigne­­raient s’ar­­rê­­ter à notre hauteur. Quand ils le firent enfin, ils nous jaugèrent dans leurs rétro­­vi­­seurs, leurs mains restant accro­­chées sur leurs guidons, comme s’ils s’ap­­prê­­taient à repar­­tir aussi­­tôt.

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Butter­­cup Valley au crépus­­cule
Les dunes de la vallée impé­­riale, en Cali­­for­­nie
Crédits : Parker Knight

« Quelle est la pres­­sion de vos pneus ? » finit par deman­­der l’un d’eux. Nous ne savions pas que, pour conduire dans le désert, il fallait que les pneus fussent dégon­­flés. Les agents vinrent à notre rencontre et se posi­­tion­­nèrent chacun devant une roue. Ils mesu­­rèrent la pres­­sion puis, à l’unis­­son, libé­­rèrent de l’air de chacun des pneus. Ils firent ensuite manœu­­vrer Jad, qui fit demi-tour et esca­­lada une petite dune située derrière nous, dernier obstacle avant de gagner un petit parking que nous n’avions pas vu. Ils connais­­saient l’exis­­tence du site que nous voulions rejoindre, mais tentèrent de nous dissua­­der de nous y rendre. « Tout a quasi­­ment été récu­­péré », dit l’un d’eux. « Il n’y a plus rien », ajouta un autre. Ils ne voulaient clai­­re­­ment pas nous voir nous aven­­tu­­rer en voiture plus loin, et l’idée de nous voir crapa­­hu­­ter dans les dunes ne les sédui­­sait pas davan­­tage. Les heures les plus suppor­­tables de la jour­­née étaient déjà passées. « Dans les trente prochaines minutes, il va commen­­cer à faire parti­­cu­­liè­­re­­ment chaud », nous aver­­tit un agent. Jad les remer­­cia et les poli­­ciers acce­­ptèrent de poser pour une photo, avant de reprendre leur chemin. Puis, aban­­don­­nant là notre Trail­­bla­­zer et mon sac rempli de bouteilles d’eau, nous reprîmes notre route.

~

Nous marchions depuis quelques centaines de mètres lorsque je me retour­­nai et aperçus Julliann loin derrière nous, pliée en deux, les mains sur les genoux. « Je ne peux aller nulle part », me dit-elle quand j’ar­­ri­­vai à sa hauteur. Je lui propo­­sai de l’eau, mais elle soupira. « Ça ne chan­­gera rien. » J’ap­­pe­­lai Jad. Jilliann m’ex­­pliqua qu’en plus de son problème de dos, la moitié d’un de ses poumons s’était effon­­drée. Mais elle vanta tout de même sa robus­­tesse et refusa de nous attendre dans la voiture. Elle reprit la marche, expi­­rant bruyam­­ment et jurant tous les deux mètres. Jad et moi lui suggé­­râmes plusieurs fois de faire demi-tour. « Il va faire de plus en plus chaud », lui dit-il, prenant le ton des poli­­ciers qui nous avaient quit­­tés quelques minutes plus tôt.

Les anales de l’uni­­vers étendu donnent un nom à la barge à voile de Jabba le Hutt : le Khetanna.

Bien­­tôt, elle s’ar­­rêta et laissa sa tête tomber au niveau de ses genoux. « Bon… On voit toujours la voiture d’ici, dit-elle. Oh mon Dieu. » Bru était déjà loin devant. On pouvait le voir, pieds nus, tenant ses sandales dans une main. Il avait presque atteint le sommet d’une première dune. « Tu vois quelque chose, Bru ? » demanda Jilliann. Il fit une pause. Puis il se retourna et répon­­dit : « Non, rien ! » Ce fut à cet instant que Jilliann accepta de faire demi-tour. Jad lui promit de prendre des photos. Il la féli­­cita, souli­­gnant qu’elle était allée bien plus loin que beau­­coup d’autres fans. Pendant un moment, personne ne prononça un mot. Un silence teinté de respect et de tris­­tesse s’était abattu sur nous. « Je me déçois », murmura Jilliann. Puis elle fit une dernière tenta­­tive : « Tu vois quelque chose, Bru ? » Mais celui qu’on appe­­lait Bru Galeen ne l’en­­ten­­dit pas cette fois-là. Les trois membres restant de notre expé­­di­­tion descen­­dirent dans Butter­­cup Valley via un chemin étroit entre deux larges dunes. La vallée s’éten­­dait sur 12 000 hectares et n’était peuplée que de grands buis­­sons dessé­­chés. Sur notre droite, coupant net un ciel si bleu qu’il avait l’air d’avoir été retou­­ché, trônait l’une des attrac­­tions les plus spec­­ta­­cu­­laires de la région : une dune très encais­­sée que les pilotes de Quads ATV avaient baptisé la Colline de Compète. Nous descen­­dîmes en traçant des chemins prudents à travers le sable. Nous gardions notre tête rentrée dans nos épaules, en déga­­geant parfois du sable des choses aux couleurs et aux formes bizarres qui prenaient nos pieds d’as­­saut. Nos yeux scan­­naient le sable à la recherche de morceaux de mousse soli­­di­­fiée – un bon moyen, selon Jad, de repé­­rer des zones suscep­­tibles d’abri­­ter des reliques sous le sable. La mousse avait été utili­­sée au cours de la construc­­tion du puits du sarlacc, elle amor­­tis­­sait la chute des casca­­deurs qui se préci­­pi­­taient à l’in­­té­­rieur.

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Un frag­­ment du décor jonchant le désert

Selon Jad, elle devait être de couleur moutarde, et le soleil devait l’avoir rendu friable. Pous­­sée par le vent pendant un bon quart de siècle, nous pour­­rions proba­­ble­­ment en trou­­ver agré­­gée au pied des buis­­sons. Malheu­­reu­­se­­ment, ces zones étaient égale­­ment remplies de feuilles mortes, elles aussi de couleur moutarde. Au bout d’un moment, Jad ramassa un petit carré de bois. Il avait la consis­­tance d’une allu­­mette. « On en trouve beau­­coup par ici, nous dit-il, et il est très diffi­­cile de dire si cela provient du décor ou pas. » Pour qu’il puisse être authen­­ti­­fié, le bois doit encore compor­­ter des traces de pein­­ture. Je regar­­dai Jad ramas­­ser un autre frag­­ment. Il le scruta avec atten­­tion. « Non », dit-il, et d’une piche­­nette, il renvoya l’écharde dans les sables.

L’uni­­vers étendu

Quand j’ai demandé au publi­­ciste de Lucas­­film, John Singh, ce qu’é­­tait devenu le décor de Jabba après le film et pourquoi une large partie de celui-ci avait visi­­ble­­ment été aban­­don­­née dans le désert, il passa plusieurs jours à faire des recherches pour fina­­le­­ment reve­­nir sans réponse concluante. Nos connais­­sances sur le véhi­­cule volant du Hutt est aujourd’­­hui bien plus exhaus­­tive. Luke Skywal­­ker et ses amis échappent à la mort dans la Grande Fosse de Carkoon, bien entendu, et fuient leurs pour­­sui­­vants, alors que Prin­­cesse Leia, la poitrine engon­­cée dans un top en métal, entoure le cou de Jabba d’une chaîne et l’étrangle avec vigueur. Puis les héros retournent le canon du yacht contre lui-même et le font sauter, disper­­sant dans toutes les direc­­tions des millions d’échardes et de morceaux de bois. Alors que Luke et ses cama­­rades s’éloignent, le vais­­seau éven­­tré s’écrase au sol et s’ef­­fi­­loche dans le désert. Où donc a fini l’épave, une fois la caméra éteinte ? Aujourd’­­hui, grâce à l’in­­ves­­tis­­se­­ment extra­­or­­di­­naire des fans de la saga et la malice des soldats du marke­­ting qui ont su capi­­ta­­li­­ser sur un tel engoue­­ment, même une ques­­tion comme celle-ci trouve une réponse claire. De nouvelles infor­­ma­­tions conti­­nuent d’éclai­­rer ce qui s’est passé sur l’écran – une foule d’ac­­ces­­soires est en effet venue alimen­­ter la légende dès la sortie du film, certains prenant la forme de jouets et de figu­­rines. Kenner Toys a vendu 26 millions de figu­­rines Star Wars durant la première année de produc­­tion. Mais la firme a rapi­­de­­ment réalisé que les jouets qu’elle avait produits, inspi­­rés des person­­nages centraux (Luke, Leia, Dark Vador, etc.) reste­­raient sur les étagères des maga­­sins pendant deux longs Noël avant qu’un nouveau film ne leur offre de nouveaux person­­nages, donc de nouvelles figu­­rines à produire – et à vendre – en masse.

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Un échan­­tillon de la collec­­tion de figu­­rines de Jad Bean
Crédits : Face­­book

« Nous avions quasi­­ment tout fait », se souvient Jim Swea­­rin­­gen, l’un des créa­­teurs de la ligne de jouets. « Nous avions besoin d’autre chose. » Alors ils ont revi­­sionné les films et les ont regar­­dés avec inten­­sité, en prêtant une atten­­tion parti­­cu­­lière aux détails. Rapi­­de­­ment, ils sont tombés sur des extra­­­ter­­restres aux looks fasci­­nants : ils les ont mis en lumière, les sortant de l’ano­­ny­­mat des arrière-plans, et ont commencé à en faire des moulages. Au cours de la décen­­nie suivante, pas moins de cent onze figu­­rines Star Wars diffé­­rentes enva­­hirent les maga­­sins de jouets, maté­­ria­­li­­sant entre les mains de clients avides même le plus insi­­gni­­fiant des habi­­tants de la galaxie. Alors que les manu­­fac­­tu­­riers insuf­­flaient la vie à des person­­nages de plus en plus secon­­daires, chacun d’entre eux était doté non seule­­ment d’un nom, mais aussi d’une histoire propre. Les fans adoraient ces infor­­ma­­tions supplé­­men­­taires, qui étof­­faient plus encore un univers déjà riche et parti­­ci­­paient à le rendre de plus en plus complexe et réaliste. À un point tel que mêmes les figu­­rines s’en impré­­gnaient. Un fan est allé jusqu’à me dire qu’a­­près avoir vu Dark Vador tuer Obi-Wan Kenobi à l’écran, il se refusa à jouer de nouveau avec la figu­­rine du person­­nage inter­­­prété par Alec Guin­­ness – « parce qu’il est mort ». La figu­­rine Star Wars et la mode des produits déri­­vés de films qu’elle contri­­bua à lancer, boule­­versa la manière dont jouaient les enfants. On passa du « faire semblant » au « jeu scripté », où les poupées évoluaient dans un univers pré-écrit par les petits génies du marke­­ting. Face à des échan­­tillons de consom­­ma­­teurs, les cadres montraient souvent aux enfants des courts-métrages d’ani­­ma­­tion qui donnaient les bases d’une trame suffi­­sam­­ment large pour englo­­ber toute une nouvelle ligne de jouets, avant de leur donner les premiers proto­­types à mani­­pu­­ler. Quand la première trilo­­gie Star Wars s’acheva en 1983, on comp­­tait quatorze programmes de télé­­vi­­sion basés sur des produits déri­­vés. Deux saisons plus tard, on en dénom­­brait quarante, et un tiers de tous les jouets vendus aux garçons étaient des produits déri­­vés d’un cane­­vas narra­­tif pré-exis­­tant. Dans les années 1990, l’em­­pire Lucas commença à s’étendre plus vaste­­ment encore dans le monde de la fiction. Une série de romans, de feuille­­tons et de jeux vidéo vint trans­­for­­mer ce qui n’étaient que des allu­­sions péri­­phé­­riques dans les films en autant de biogra­­phies, de géogra­­phies, d’eth­­no­­gra­­phies, d’his­­toires poli­­tiques et mili­­taires complexes et imbriquées les unes aux autres. « L’uni­­vers étendu », ainsi qu’est appelé ce corpus de textes, conti­­nua inexo­­ra­­ble­­ment de croître, faisant la chro­­nique des périodes anté­­rieures, posté­­rieures et paral­­lèles aux films, atomi­­sant chaque événe­­ment pour lui prêter une impor­­tance parti­­cu­­lière. Un extra­­­ter­­restre à tête de requin marteau dans l’ar­­rière-plan de la cantine du premier film est désor­­mais, dans cette taxo­­no­­mie sans fin, un Itho­­rien – une race « d’her­­bi­­vores grands et inof­­fen­­sifs » à deux bouches, connus pour « passer la majeure partie de leur temps à contem­­pler la nature ». Appe­­ler ce person­­nage « Hamme­­rhead » (l’an­­glais pour requin marteau), comme le fit Kenner lorsque la firme édita la première figu­­rine de ce person­­nage en 1978, serait aujourd’­­hui faire preuve d’une grave igno­­rance.

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Les plans du Faucon Millé­­nium en langue galac­­tique stan­­dard
Crédits

Les annales de l’uni­­vers étendu donnent un nom à la barge à voile de Jabba le Hutt : le Khetanna. Et Jabba en a un aussi : Jabba Deilijic Tiure. Quant aux débris de la barge – ceux que l’on voit s’épar­­piller aux quatre coins du désert dans Le Retour du Jedi, après ce qui est désor­­mais connu sous le nom d’« escar­­mouche de Carkoon » –, les sources citées par l’en­­cy­­clo­­pé­­die commune Wookiee­­pe­­dia rapportent que certains de ses morceaux ont été récu­­pé­­rés et « utili­­sés pour refaire l’in­­té­­rieur du Doe See’y­­bark Bootana ». Ce restau­­rant de la planète Tatooine, qui possède son propre article sur Wookiee­­pe­­dia, « sert de bons repas et d’ex­­cel­­lents cock­­tails dans une ambiance déten­­due, enso­­leillée et roman­­tique ». Nous appre­­nons égale­­ment qui a construit la barge – la corpo­­ra­­tion Ubrik­­kian – et sa vitesse maxi­­male – à la fois lorsqu’elle est propul­­sée par le vent, par ses moteurs « repul­­sor­­lift » et par ses turbines à triple chambre. On apprend même qui était le chef employé dans ses cuisines. Il s’ap­­pe­­lait Porcel­­lus – mais le débat reste ouvert quant à la taille de la calvi­­tie dont souffre ledit Porcel­­lus. Parce que l’his­­toire de Star Wars a constam­­ment été revue par son créa­­teur, de tels débats peuvent régu­­liè­­re­­ment surgir. Un autre concerne les plans inté­­rieurs du Faucon Millé­­nium, le vais­­seau que pilote Han Solo. « Il y a toujours eu de vastes débats au sujet de la dispo­­si­­tion des pièces à l’in­­té­­rieur du vais­­seau, et surtout de la distri­­bu­­tion des pièces par les corri­­dors qu’em­­pruntent les person­­nages », nota Bru, m’ex­­pliquant au passage qu’il affec­­tion­­nait ce genre d’in­­co­­hé­­rences narra­­tives, qui « ouvrent encore plus la porte au débat ». Les fans adultes de la saga sépa­­re­­ront plus volon­­tiers le cano­­nique de l’apo­­cryphe simple­­ment car l’uni­­vers imagi­­naire a pris la forme d’une réalité plus concrète – une réalité qui, à l’ins­­tar de la nôtre, demande d’ob­­ser­­ver une exac­­ti­­tude d’une rigueur scien­­ti­­fique. C’est un peu comme si l’on jouait à Star Wars, et que ce jeu s’en­­ri­­chis­­sait de para­­mètres de plus en plus stricts. Jouer requiert de la disci­­pline jusqu’à ce que, comme nous, qui traver­­sions la Butter­­cup Valley, des adultes voyagent sur de longues distances pour prendre part à cet univers et le voir en vrai.

Manuel de vol X-Wing

Jad, Bru et moi-même errâmes dans les dunes encore trois-quarts d’heure. Nous vîmes des canettes de bière éven­­trées et des paquets de Camel vides aux couleurs déla­­vées par le soleil. Jad examina un rocher, se deman­­dant si c’était bien de l’an­­thra­­cite ; Bru tomba sur une paire de lunettes de soleil rongées par le sable et sur une puce élec­­tro­­nique en fibre de verre qu’a­­près examen, Jad trouva sans inté­­rêt.

« J’étais prêt à fouiller l’île de fond en combles s’il le fallait. Et c’est ce que j’ai fait. » — David West Reynolds

C’était un travail long et fasti­­dieux, exécuté sous un soleil de plomb. Le sable péné­­trait mes chaus­­sures, et j’avais de plus en plus de mal à faire la diffé­­rence entre les morceaux de barge et les détri­­tus. Au-dessus de nous, l’avion conti­­nuait sa ronde inlas­­sable, à la recherche de malfrats. Plusieurs fois, je vis le corps de Jad se raidir subi­­te­­ment, se pencher et retrou­­ver une posi­­ton plus normale, tout en donnant l’im­­pres­­sion d’aban­­don­­ner à chaque fois un peu plus le combat contre le sable et la chaleur. Plus tard, il s’age­­nouilla et creusa vigou­­reu­­se­­ment avec la petite pelle, sous un amas de mousse qu’il avait repéré. Puis, il se redressa et avala une longue gorgée d’eau. « Rien que des morceaux », dit-il. Enfin, Jad et moi trou­­vâmes des frag­­ments de mousse jaune qui traçaient une sorte de chemin. Celui-ci s’élar­­git progres­­si­­ve­­ment et s’éten­­dit dans le sable. « On a de la mousse », dit Jad. Des morceaux plus gros appa­­rurent. « On est au bon endroit, ajouta-t-il. C’est parti. »

~

David West Reynolds termina son docto­­rat en archéo­­lo­­gie à l’Uni­­ver­­sité du Michi­­gan à l’âge de 27 ans, âge auquel il commença à prépa­­rer son expé­­di­­tion en Tuni­­sie, retrans­­crite plus tard dans « Retour à Tatooine », l’ar­­ticle qui déclen­­cha tout, et qui parut pour la première fois dans Star Wars Insi­­der. Habi­­tué à travailler sur des sites déjà explo­­rés par ses collègues, et ayant analysé aupa­­ra­­vant des débris de pote­­rie dans les ruines Anasazi du sud-ouest des États-Unis, il savait que s’il voulait réus­­sir sa carrière, il allait devoir loca­­li­­ser de nouveaux sites – n’im­­porte quel site – seul. Aussi, il se lança le défi de décou­­vrir Tatooine, une planète qui, même dans la galaxie de Star Wars, est consi­­dé­­rée comme très éloi­­gnée du centre de l’uni­­vers. Il décou­­vrit avec stupeur que personne à Lucas­­film ne connais­­sait les lieux de tour­­nage du premier épisode de la saga. Les archi­­vistes de la société mirent Reynolds en contact avec Robert Watts, le direc­­teur de produc­­tion de La Guerre des étoiles. Mais Watts avait lui-même fait telle­­ment de repé­­rages depuis 1976 qu’il mélan­­geait tout. Il se souve­­nait juste de l’aé­­ro­­port spatial de Mos Eisley – celui où Obi-Wan dit : « Ce ne sont pas les droïdes que vous cher­­chez » –, qu’il loca­­li­­sait sur une île. Reynolds recoupa les infor­­ma­­tions et dédui­­sit qu’il n’y avait qu’une île suffi­­sam­­ment grande pour accueillir un tour­­nage de film au large de la Tuni­­sie. « J’étais prêt à fouiller l’île de fond en combles s’il le fallait, me confia Reynolds. Et c’est ce que j’ai fait. »

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David West Reynolds est aussi fan de Retour vers le futur

Reynold partit pour la Tuni­­sie en avril 1995 avec un ami paléon­­to­­logue. Ce voyage était pour lui un objet d’études parmi d’autres – à la diffé­­rence qu’un véri­­table cher­­cheur aurait arpenté les allées d’une biblio­­thèque pour rassem­­bler les réfé­­rences, alors que Reynolds avait photo­­gra­­phié sa télé­­vi­­sion, prenant des instan­­ta­­nés de séquences des trois épisodes de Star Wars qu’il possé­­dait en LaserDisc. Sa meilleure source s’avéra être les cartes de jeu Star Wars qu’il conser­­vait depuis de nombreuses années. Sur le verso de chacune d’entre elles, on pouvait lire des infor­­ma­­tions sur les lieux ou les person­­nages de la saga, et la société Topps, surfant le plus possible sur la folie des produits déri­­vés, sortait sans cesse des versions à jour. « Ils ont fini par impri­­mer tout ce que leur avaient trans­­mis les équipes marke­­ting, me dit Reynolds. Au bout de la cinquième série de cartes, on se retrouve avec des infos qui n’in­­té­­ressent plus personne. On en arrive à : “La maison de Luke Skywal­­ker a été filmée dans la ville de Matmata.” Mais pour moi, ces infos valaient de l’or. » Reynolds fut capable de loca­­li­­ser Mos Eisley grâce à une fenêtre repro­­duite sur la carte corres­­pon­­dante au lieu dit, qu’il retrouva sur un bâti­­ment désaf­­fecté. Une route pavée traver­­sait désor­­mais la zone, et un immeuble avait été construit non loin de l’an­­cien aéro­­port inter­­­si­­dé­­ral. Diffi­­cile d’iden­­ti­­fier l’en­­droit comme « tatooi­­nien ». Mais plus tard, à Matmata, Reynolds visita le puits souter­­rain qui avait servi de décor pour l’in­­té­­rieur de la maison de Luke : c’était devenu un hôtel, le Sidi Driss, une auberge bon marché affu­­blée d’un petit restau­­rant. Là, il décou­­vrit des pièces de plas­­tique prove­­nant du décor origi­­nal, qui avaient été fixées aux portes des chambres. Au bout d’un canyon, il retrouva l’en­­droit où R2-D2 est pris en embus­­cade par une race de vendeurs de droïdes pas plus grands que des enfants, les Jawas. Pour loca­­li­­ser le site, Reynolds passa le paysage au peigne fin à la recherche de manga­­nèse sombre, la même qu’il avait pu voir sur les captures d’écran de ses Laser­­dics. Puis, Reynolds rejoi­­gnit le Sahara. Il était parvenu à mettre la main sur une carte de la région datant de 1974, et il cerclait les zones qui rete­­naient son atten­­tion au feutre noir. Toutes étaient attei­­gnables en quatre heures de route. Il se dit que c’était logique : l’équipe de tour­­nage avait proba­­ble­­ment choisi un lieu ni trop près de toute trace de moder­­nité suscep­­tible d’être visible dans un plan, ni trop loin pour être complè­­te­­ment coupé de la civi­­li­­sa­­tion. Reynolds tomba sur les ruines d’une cité aban­­don­­née, qui n’était réper­­to­­riée dans aucune des cartes qu’il avait pu consul­­ter. Il pour­­sui­­vit son chemin. Il recher­­chait une dune en parti­­cu­­lier, celle sur laquelle le vais­­seau qu’u­­ti­­lisent C-3PO et R2-D2 pour échap­­per à l’Em­­pire s’écrase au début de l’Épisode IV.

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Des traces de Tatooine dans le désert tuni­­sien
Crédits : Star Wars Loca­­tions

Bien que rien ne ressemble plus à une dune qu’une autre dune, il ne se satis­­fit pas de la sensa­­tion d’être « proche » d’un lieu mythique à ses yeux. L’ar­­chéo­­lo­­gie, me rappela-t-il, est une science « qui ne laisse que très peu de place à l’ima­­gi­­na­­tion. On ne l’uti­­lise que pour élabo­­rer des théo­­ries que nous basons sur des faits et des prin­­cipes véri­­fiés » – soit collec­­ter le plus de faits possibles et, une fois cette phase termi­­née, écha­­fau­­der un lien logique entre tous ces faits. « Cela reste de l’ima­­gi­­na­­tion, conclut-il, mais on apprend à la domp­­ter au maxi­­mum. » Durant l’un des derniers jours de son voyage, il passa le plus clair de son temps à scru­­ter le désert pour retrou­­ver le lieu où avaient été tour­­nés les plans exté­­rieurs de la maison de Luke. Au crépus­­cule, enfin, il trouva son bonheur – le cratère où, très tôt dans le premier film, le jeune fermier, habité par sa volonté de décou­­vrir le monde, regarde les deux soleils de Tatooine se coucher. Tout au long de son périple, Reynolds avait eu le senti­­ment de marcher dans les pas de ses héros, eux-mêmes acteurs d’une histoire légi­­time – il s’était rendu là où Luke et Obi-Wan avaient conversé, et non là où Mark Hamill et Alec Guin­­ness avaient échangé des répliques. « C’était la première fois de ma vie que j’étais litté­­ra­­le­­ment entouré par l’uni­­vers de Star Wars », me confia-t-il. Les igloos de sable du film avaient bel et bien disparu, et un des deux soleils manquait à l’ap­­pel. Mais, me dit-il, « j’avais l’im­­pres­­sion de m’être levé de mon fauteuil de cinéma, moi le gamin de 8 ans, et d’avoir traversé l’écran. L’ac­­tion était absente, Luke et C-3PO avaient disparu et la pous­­sière était déjà retom­­bée. Ou bien peut-être que Luke dort encore sous terre, quelque part, les droïdes ont été vendus et tout le monde a conti­­nué sa vie… Mais moi j’y suis, je suis sur Tatooine. » Peu après son retour aux États-Unis, Reynolds fut embau­­ché par Lucas­­film pour faire visi­­ter la Tuni­­sie à une équipe de produc­­tion qui souhai­­tait faire des repé­­rages en vue de la mise en chan­­tier des trois préquels. On lui proposa ensuite de colla­­bo­­rer à la rédac­­tion d’une série de livres sur la saga, inti­­tu­­lés Incre­­dible Cross-Sections, qui passaient en revue et en détail chaque véhi­­cule et chaque arme­­ment utili­­sés dans les films. Un profes­­seur de l’Uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Los Angeles écri­­vit à propos des livres que « ceux qui n’ou­­vri­­ront jamais le mode d’em­­ploi des appa­­reils ména­­gers qu’ils utilisent chaque jour dévorent pour­­tant ces travaux d’ex­­perts sur des outils qui n’existent nulle part ailleurs que dans leur imagi­­na­­tion ». Pour Reynolds, savoir comment un X-Wing pouvait voler, au vu des données physiques récol­­tées dans les films, n’était pas si éloi­­gné de son travail d’ar­­chéo­­logue. Ses hypo­­thèses se voyaient fina­­le­­ment inscrites noir sur blanc. Désor­­mais, Reynolds inven­­tait l’His­­toire.

Que la Force soit avec vous

Jad était toujours accroupi au milieu des morceaux de mousse, creu­­sant le sable. Bien­­tôt, il exhuma des bouts de bois de la taille de cartes de crédit, macu­­lés de pein­­ture rouge. Il nettoya soigneu­­se­­ment chacune de ses trou­­vailles, une demi-douzaine en tout. Puis il étala sur le sable une bâche de plas­­tique blanche, et déposa ses reliques dessus. J’exa­­mi­­nai un des plus gros morceaux de mousse, qui avait la forme d’une pointe de flèche, avec la même texture ondulé – il ne pesait presque rien. Strié d’orange sur un côté, l’an­­tiquité ressem­­blait à une caca­­huète ridi­­cule. Jad émit l’hy­­po­­thèse que le morceau venait de l’ex­­té­­rieur de la Grande Fosse de Carkoon. Les frag­­ments d’une époque révo­­lue refai­­saient surface devant nous, diffi­­cile de ne pas être enthou­­siaste devant une telle décou­­verte.

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Les trésors de Bru Galeen
Butter­­cup Valley, Cali­­for­­nie
Crédits : Jilliann Zavala

Bru fit une autre trou­­vaille : il déterra le moignon d’un des poteaux qui tenaient la clôture qui cein­­tu­­rait les lieux en 1977. Il exhuma plusieurs restes de poteaux, retraçant le péri­­mètre origi­­nal. Bien­­tôt il nous rejoi­­gnit, portant une planche de bois barrée de pein­­ture argen­­tée : « Mec, mec. Ça vient de la poupe ! » dit Jad, surex­­cité. « Ça vient de la poupe, je te dis ! » La poupe de la barge n’ap­­pa­­raît jamais en inté­­gra­­lité dans le film, mais des photo­­gra­­phies du plateau montraient qu’ef­­fec­­ti­­ve­­ment, la poupe était peinte en gris argenté, pour renvoyer les rayons du soleil et garder une tempé­­ra­­ture suppor­­table sur le décor. Bru plaça sa trou­­vaille déli­­ca­­te­­ment dans un sac. « Oh oui, fais-y bien atten­­tion, lui dit Jad. Tu l’as mérité. » À ce moment précis, un bour­­don­­ne­­ment provint des dunes. J’en­­ten­­dis un coup de klaxon. Un 4×4 sombre surgit des collines de sable et fonça vers nous. Ce n’est que lorsqu’il fut à notre hauteur que nous réali­­sâmes qu’il s’agis­­sait de notre véhi­­cule de loca­­tion. Jilliann s’ar­­rêta et étei­­gnit le moteur. Elle avait baissé les vitres et une de ses mains pendait sur le volant. « Quand je vous dis que je suis robuste, je ne plai­­sante pas », dit-elle. Elle boudait dans notre Trail­­bla­­zer quand un groupe de poli­­ciers avait commencé à s’amu­­ser avec leurs 4×4 dans les dunes. Elle décida alors de prendre la route, en espé­­rant que la pres­­sion des pneus résis­­te­­rait au voyage jusqu’à Butter­­cup Valley. Quand elle sortit du véhi­­cule, Bru courut jusqu’à elle pour lui montrer sa décou­­verte. « Regarde ce qu’on a trouvé, lui dit-il. On a trouvé tout ça ! » Nous reprîmes la fouille, allon­­gés sur le sable ou penchés en avant, utili­­sant la petite pelle ou creu­­sant à mains nues. Jilliann jeta un coup d’œil au Trail­­bla­­zer. Puis elle se retourna vers Bru, et d’une voix haut perchée lui dit : « Tu aurais dû me voir m’en­­vo­­ler avec cet engin ! »

« Enfant, tu ne peux jouer qu’a­­vec les figu­­rines. Adulte, tu ne joues plus. Tu es la figu­­rine. » — Kolby Kirk

Fina­­le­­ment, c’est moi qui fis la plus belle décou­­verte de la jour­­née : un bout de bois en forme de poly­­gone de 30 centi­­mètres de large, marqué de trois bandes de pein­­ture blanche. En véri­­fiant sa prove­­nance, Jad me confirma que c’était bien un bout de la poupe de la barge de Jabba. Je lui remis la pièce. Il me parlait déjà de construire une boîte trans­­pa­­rente pour l’ex­­po­­ser chez lui. Nous finîmes par stop­­per les fouilles. Jad se renversa une bouteille d’eau sur la tête et me tendis sa caméra. Il était épuisé, assommé par la chaleur, mais il trouva quand même la force de pronon­­cer un discours devant l’objec­­tif. « Salut, commença-t-il. Je m’ap­­pelle Jad et j’ai peut-être une inso­­la­­tion à l’heure qu’il est, et je n’ai presque plus de voix, mais je suis extrê­­me­­ment heureux de me trou­­ver au milieu de la Butter­­cup Valley, dans les dunes de la vallée impé­­riale, clas­­sées aux monu­­ments natio­­naux, ici en Cali­­for­­nie. Et la raison de cette exci­­ta­­tion est que nous sommes là où ont été filmées les scènes du sarlacc et de la barge de Jabba dans Le Retour du Jedi. » Il avait la solen­­nité d’un commen­­ta­­teur de docu­­men­­taire anima­­lier. Il décri­­vit les reliques que nous avions trou­­vées à son public – quel qu’il fut –, leur expliquant où ils pour­­raient trou­­ver des objets simi­­laires, et comment ils pour­­raient en déter­­mi­­ner l’ori­­gine. « Prenez, par exemple, ce morceau de bois », dit-il en montrant la pièce que je lui avais donnée. Il assura aux spec­­ta­­teurs que s’ils étaient « assez robustes pour suppor­­ter la chaleur », ils pour­­raient rentrer chez eux avec une relique de cet acabit. « J’es­­père que vous le serez », conclut-il.

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J’ai entendu beau­­coup d’his­­toires de fans de Star Wars qui s’étaient lancés dans des aven­­tures simi­­laires, et je leur ai trouvé à tous un déno­­mi­­na­­teur commun. Leurs récits étaient le plus souvent faits d’ex­­tases enfan­­tines et de moments diffi­­ciles. Mais l’ad­­ver­­sité et l’abat­­te­­ment étaient toujours sauvés par des moments de grâce et de rédemp­­tion, lorsque ces archéo­­logues d’un nouveau genre rece­­vaient l’aide d’une force incon­­nue – le senti­­ment qu’ils appro­­chaient du but, ou l’ap­­pa­­ri­­tion d’un vieux berbère qui avait travaillé sur le tour­­nage du premier chapitre d’une saga au succès inter­­­pla­­né­­taire au milieu des années 1970.

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Jad Bean filmé par Jon Mooal­­lem

C’est comme si Star Wars avait fait de ces gens des héros, avec leurs propres rites de passages, et que le senti­­ment d’avoir foulé ces lieux mythiques suffi­­sait à compen­­ser celui, peut-être plus amer, de n’avoir trouvé sur place que très peu de choses. Reynolds et Jad sont reve­­nus de leurs périples en Tuni­­sie pleins d’as­­su­­rance et de satis­­fac­­tion. Plus tard, un voya­­geur de 33 ans, un Cali­­for­­nien du nom de Kolby Kirk, me dira : « Enfant, tu ne peux jouer qu’a­­vec les figu­­rines. Adulte, tu ne joues plus. Tu es la figu­­rine. » J’es­­sayais de rester stable, la caméra toujours à la main, me concen­­trant inten­­sé­­ment pour que mon poignet restât parfai­­te­­ment immo­­bile. Dans le viseur de la caméra, je voyais que Jad respi­­rait avec diffi­­culté et commençait à céder sous le poids de la chaleur, mais il demeu­­rait souriant et conti­­nuait de s’adres­­ser à son public imagi­­naire. Enfin, il conclut : « Et si vous vous rendez vous aussi à la Butter­­cup Valley, bonne chance. Et que la Force soit avec vous. »


Traduit de l’an­­glais par Benoit Marchi­­sio d’après l’ar­­ticle « Raiders of the Lost R2 », paru dans Harper’s Maga­­zine. Couver­­ture : Un village de Tatooine à Chott el-Gharsa, dans le désert tunien. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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