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par Jon Mooallem | 9 juillet 2015

La mascotte

Durant la guerre froide, une instal­­la­­tion mili­­taire améri­­cano-cana­­dienne fut construite aux abords de Chur­­chill, une petite ville du nord de la province de Mani­­toba, sur la rive ouest de la baie d’Hud­­son. Les rési­­dents de Fort Chur­­chill avaient de nombreuses tâches à accom­­plir, parmi lesquelles se prépa­­rer à repous­­ser une éven­­tuelle attaque du pôle Nord par les Sovié­­tiques. Il leur fallait aussi trou­­ver comment lancer des têtes nucléaires sur Moscou à travers les aurores boréales, qui semblaient pertur­­ber les systèmes de guidage des fusées pour une raison mysté­­rieuse. Mais les soldats, déjà bien occu­­pés, devaient face à un autre désa­­gré­­ment chro­­no­­phage : les centaines d’ours polaires qui erraient dans la toun­­dra chaque automne. En novembre 1958 par exemple, l’un d’entre eux dévora une paire de bottes sur le champ de tir. Un autre brisa la fenêtre d’un immeuble, passa sa tête à l’in­­té­­rieur et fut abattu au moyen d’un extinc­­teur. Une ving­­taine d’ours polaires – au bas mot – fure­­taient du côté du réfec­­toire et de la déchet­­te­­rie, et tard un samedi soir, trois ours se montrèrent à la coopé­­ra­­tive centrale. Des soldats les escor­­tèrent hors du fort, jusque dans la toun­­dra. L’un des rapports notait que « le petit héli­­co­­ptère s’avère être l’arme la plus effi­­cace pour empê­­cher les ours de four­­rer leur truffe partout ».

Vue de Churchill, ville du Manitoba, située au bord de la baie d'HudsonCrédits
Vue de Chur­­chill, ville du Mani­­toba, située au bord de la baie d’Hud­­son au Canada
Crédits

Malgré cela, il arri­­vait que les animaux se dressent sur leurs pattes arrière pour en découdre avec les aéro­­nefs. Un pilote d’hé­­li­­co­­ptère décri­­vit combien il était désta­­bi­­li­­sant de voler à basse alti­­tude et de faire face à « des ours polaires de plus d’1,80 m lançant de violents crochets » de leurs pattes de la taille d’une assiette. Après quelques temps, les entre­­pre­­neurs mili­­taires limi­­tèrent la charge de travail à effec­­tuer à l’ex­­té­­rieur la nuit, et les hauts gradés hiérar­­chie déci­­dèrent qu’il valait mieux se tenir le plus loin possible des ours polaires. « Elle est belle la civi­­li­­sa­­tion ! » commençait un article de jour­­nal sur les femmes des mili­­taires de Fort Chur­­chill. Une cinquan­­taine d’an­­nées plus tard, lorsque je suis arrivé sur place en plein mois de novembre, l’ar­­mée avait déserté les lieux. Le fort avait été déman­­telé et détruit, bien que deux radômes massifs en ruine se dres­­sassent toujours dans le loin­­tain, telle une attrac­­tion Disney post-apoca­­lyp­­tique. Une douzaine de véhi­­cules spécia­­le­­ment conçus pour l’en­­droit, les Tundra Buggies (des véhi­­cules tout-terrain utili­­sés pour obser­­ver et photo­­gra­­phier les ours polaires), roulaient au pas le long du réseau de chemins de terre tracé puis aban­­donné par l’ar­­mée. Chacun des buggys était rempli de touristes, dont la plupart avaient payé plusieurs milliers de dollars chacun pour prendre l’avion jusqu’à Chur­­chill. La ville s’est auto­­pro­­cla­­mée « capi­­tale mondiale de l’ours polaire ». On y trouve surtout des retrai­­tés en vacances, qui se rendent chaque jour dans la toun­­dra pour voir les animaux, avant de retour­­ner en ville pour rôder dans les boutiques de souve­­nirs le long de la rue prin­­ci­­pale. Ils y achètent des casquettes et des bonnets de ski ours polaires, des t-shirts ours polaires, des tabliers ours polaires, des déco­­ra­­tions de Noël ours polaires, des aimants ours polaires, des caleçons ours polaires, des plaques de fini­­tion pour inter­­­rup­­teurs ours polaires, des carillons éoliens ours polaires, des bibe­­rons ours polaires, ainsi que des pyja­­mas portant l’ins­­crip­­tion « Bearly Awake » (jeu de mot anglais mêlant « bear », ours, et « barely awake », à peine réveillé, ndt).

Un Tundra Buggy, véhicule spécialement construit pour transporter les touristes venu voir des ours polairesCrédits
Un Tundra Buggy, véhi­­cule conçu pour trans­­por­­ter les touristes venus voir des ours polaires
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Un Tundra Buggy, bien qu’u­­nique en son genre, ressemble à un bus à impé­­riale soutenu par des pneus de mons­­ter truck. Trois de ces véhi­­cules avaient quitté la route pour obser­­ver un ours polaire isolé. Il était étendu au bord d’un étang gelé, endormi sous un saule. Je me trou­­vais derrière eux, à bord d’un modèle plus petit, le Buggy 1 – un des semi-remorques origi­­naux légen­­daires de Chur­­chill. Le Buggy 1 est désor­­mais utilisé par Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal (PBI), une orga­­ni­­sa­­tion de protec­­tion des animaux. L’un de leurs came­­ra­­mans filmait l’ours par une fenêtre ouverte, alors que le reste du person­­nel à bord tentait de rester parfai­­te­­ment immo­­bile afin de ne pas faire trem­­bler son trépied. Le came­­ra­­man filmait la bête depuis un long moment, en ultra-haute défi­­ni­­tion, dans l’es­­poir qu’il se lève ou fasse quelque chose d’in­­té­­res­­sant. Droit devant, des touristes se tenaient à l’ar­­rière de leurs buggys, poin­­tant leurs objec­­tifs à longue focale et leurs petits appa­­reils compacts sur l’ani­­mal. Ce dernier a bien levé la tête une ou deux fois, mais rien de plus. Au bout de quelques minutes, j’ai remarqué que les touristes s’étaient tour­­nés de 90 degrés et que ce n’était plus l’ours mais bien nous qu’ils photo­­gra­­phient, à bord du Buggy 1.

Polar Bear International, un groupe de conservation des animauxCrédits : CJ Carter/Polar Bears International
Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal, un groupe de conser­­va­­tion des animaux
Crédits : CJ Carter/Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal

C’est à ce moment-là que la présen­­ta­­trice Martha Stewart a fait son appa­­ri­­tion. Les têtes se sont tour­­nées pour regar­­der passer son héli­­co­­ptère, qui volait à basse alti­­tude et à vive allure. Deux siècles plus tôt, les explo­­ra­­teurs de l’Arc­­tique décri­­vaient les ours polaires bondis­­sant hors de l’eau et sur le pont des bateaux. Ils essayaient d’ « attra­­per et de dévo­­rer » tout chien ou être humain se trou­­vant à proxi­­mité de leurs mâchoires, et ce sans qu’on les ait provoqués. Même après que les hommes eurent essayé de leur mettre le feu, les ours n’en démor­­daient pas. À présent, Martha Stewart venait à Chur­­chill pour tour­­ner une séquence spéciale sur les ours pour son émis­­sion de télé­­vi­­sion quoti­­dienne, diffu­­sée sur la chaîne de télé­­vi­­sion britan­­nique Hall­­mark. Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal travaillait depuis plusieurs mois en colla­­bo­­ra­­tion plus ou moins étroite avec Martha Stewart, afin de gérer à l’avance la logis­­tique néces­­saire au tour­­nage. Le groupe tentait égale­­ment de s’as­­su­­rer que Martha racon­­te­­rait la bonne histoire à propos des ours. Car il ne suffit plus désor­­mais de s’épan­­cher sur le fait que les ours polaires sont magni­­fiques ou très mignons. C’est ce que n’ont pas cessé de faire les multiples écri­­vains de passage et autres person­­na­­li­­tés de la télé­­vi­­sion venus à Chur­­chill au fil des ans. L’enjeu est désor­­mais trop élevé, trop urgent : le chan­­ge­­ment clima­­tique a mis l’ours en grand danger. Selon une étude menée en 2007 par des scien­­ti­­fiques du gouver­­ne­­ment améri­­cain, deux tiers des ours polaires de la planète sont suscep­­tibles de dispa­­raître d’ici 2050. Et bien évidem­­ment, ce n’est que l’un des nombreux autres pronos­­tics décou­­ra­­geants qu’on peut entendre ces temps-ci. Une autre étude prévoit que sur la même période, le chan­­ge­­ment clima­­tique pour­­rait déci­­mer une espèce animale et végé­­tale sur dix à travers le monde, quand une autre affirme que sept espèces sur dix pour­­raient être amenées dispa­­raître. Oiseaux tropi­­caux, papillons, écureuils volants, récifs coral­­liens, koalas… la futur sera dévas­­ta­­teur pour eux. Les prévi­­sions varient entre catas­­trophes annon­­cées et espoirs ténus.

Martha Stewart avec Robert Buchanan, président de PBICrédits : Polar Bears International
Martha Stewart et Robert Bucha­­nan, président de PBI
Crédits : Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal

En d’autres termes, l’ours polaire est un indi­­ca­­teur précoce du chaos à venir. Il s’agit, comme tout le monde me l’a répété à bord du Buggy 1, d’un « canari dans une mine de char­­bon » – l’ex­­pres­­sion reve­­nait constam­­ment, souli­­gnant la disci­­pline régnant au sein du groupe. L’ani­­mal est devenu le symbole de la douleur indi­­cible, du senti­­ment de culpa­­bi­­lité et de la panique que vous ressen­­tez dans votre tête ou au creux de votre esto­­mac quand vous songez à l’ave­­nir de la vie sur Terre. Mais Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal défend l’idée qu’il peut être aussi consi­­déré comme une mascotte : un symbole de rallie­­ment et un appel à l’ac­­tion. À ce stade, il est certain que les ours vont dispa­­raître d’une grande partie de leur habi­­tat natu­­rel. Mais les études scien­­ti­­fiques suggèrent qu’il est encore temps de mettre un frein au chan­­ge­­ment clima­­tique et, sur le long terme, d’em­­pê­­cher la dispa­­ri­­tion totale de l’es­­pèce et celle de nombreuses autres. En pratique pour­­tant, les défen­­seurs de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment tels que Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal se trouvent dans une posi­­tion désta­­bi­­li­­sante. Contrai­­re­­ment à d’autres espèces, la prin­­ci­­pale menace qui plane sur les ours polaires ne peut pas être réso­­lue sur le terrain, direc­­te­­ment dans l’éco­­sys­­tème. Désor­­mais, le seul moyen signi­­fi­­ca­­tif de sauver les ours est d’in­­fluen­­cer les poli­­tiques éner­­gé­­tiques et le compor­­te­­ment de gens qui vivent à des milliers de kilo­­mètres de là. Et cela passe notam­­ment par l’in­­fluence de person­­na­­li­­tés média­­tiques de premier plan, telles que Martha Stewart. La préser­­va­­tion des ours polaires a cessé d’être le travail exclu­­sif des biolo­­gistes et des protec­­teurs de la faune pour deve­­nir égale­­ment celui des avocats, des lobbyistes et des person­­na­­li­­tés. Car la sauve­­garde de l’ani­­mal dépend des histoires qu’on raconte à son sujet.

L'ours polaire est devenu un symbole de ralliement pour les défenseurs de l'nvironnementCrédits
L’ours polaire est devenu un symbole de rallie­­ment pour les défen­­seurs de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment
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Guérilla média­­tique

Après avoir passé l’au­­tomne à Chur­­chill, Robert Bucha­­nan, le président de Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal, est rentré chez lui, aux États-Unis. Il a commencé à voya­­ger de ville en ville, rencon­­trant des scien­­ti­­fiques et des conser­­va­­teurs anima­­liers en tentant d’uti­­li­­ser le charme carac­­té­­ris­­tique de l’ani­­mal pour inci­­ter la popu­­la­­tion à réduire sa propre empreinte carbone, même légè­­re­­ment : conduire moins, ache­­ter des biens recy­­clés, etc. À Kansas City, PBI s’est asso­­ciée à Lowe’s, la chaîne de quin­­caille­­rie améri­­caine, afin de persua­­der les enfants des centres urbains d’éco­­no­­mi­­ser l’éner­­gie dépen­­sée en chauf­­fage et en clima­­ti­­sa­­tion. Dans une banlieue du Connec­­ti­­cut, ils ont co-parrainé « La jour­­née de soli­­da­­rité avec les ours polaires », durant laquelle les membres du Club des ours polaires local, pour chan­­ger de leur tradi­­tion­­nelle baignade dans l’eau froide, ont revêtu d’épaisses parkas sur une plage brûlante, en plein mois de juillet, pour montrer leur soutien aux ours, qui nagent dans un océan Arctique en surchauffe.

PBI essaye de contrôler l'image de l'ours polaire à ChurchillCrédits : Daniel J.Cox/Polar Bears International
PBI essaye de contrô­­ler l’image de l’ours polaire à Chur­­chill
Crédits : Daniel J.Cox/Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal

Robert voit ces stra­­té­­gies comme une forme de guérilla psycho­­lo­­gique. « Les ours polaires sont grave­­ment en danger », m’a-t-il assuré ce matin-là à bord du Buggy 1. « Mais tant que les consom­­ma­­teurs ne chan­­ge­­ront pas d’at­­ti­­tude, ni les habi­­tudes ni la volonté poli­­tique ne chan­­ge­­ront. » Par « consom­­ma­­teur », il enten­­dait certai­­ne­­ment « citoyen ». Mais c’est une phrase d’ap­­proche marke­­ting, après tout. Et Robert, un homme corpu­lent qui parle d’une voix guttu­­rale et mono­­corde, est à l’aise avec ces termes. Il est aujourd’­­hui à la retraite, mais au cours d’une carrière longue de trente-cinq ans, il est devenu direc­­teur marke­­ting chez Seagram, super­­­vi­­sant les marques de bois­­sons alcoo­­li­­sées et non-alcoo­­li­­sées au moment de l’apo­­gée de la société – lorsqu’elle a pris posses­­sion d’Uni­­ver­­sal Studios et d’une grande part de l’in­­dus­­trie musi­­cale. Seagram produi­­sait aussi des publi­­ci­­tés tape-à-l’œil pour le vin avec le tout jeune Bruce Willis. Robert s’oc­­cu­­pait du cognac, du whisky et du jus d’orange Tropi­­cana. « Mon rôle, c’est de mettre les produits sur le marché », m’a-t-il expliqué. « Je suis un commerçant. » Et main­­te­­nant, il s’oc­­cupe des ours polaires. Robert cherche litté­­ra­­le­­ment à contrô­­ler l’image de l’ours polaire de Chur­­chill avant qu’elle ne soit diffu­­sée dans le monde entier. La petite ville est l’en­­droit du monde le plus incroyable pour obser­­ver et photo­­gra­­phier des ours polaires en liberté. Lorsque vous voyez un ours polaire dans son habi­­tat natu­­rel à la télé­­vi­­sion ou sur Inter­­net, il y a de bonnes chances pour que cet ours vienne de Chur­­chill. Étant donné que Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal agit en étroite colla­­bo­­ra­­tion avec l’agence de voyage locale qui détient la majo­­rité des auto­­ri­­sa­­tions et des véhi­­cules néces­­saires pour appro­­cher les animaux dans la toun­­dra, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion est parve­­nue à inter­­­cep­­ter la plupart des médias de passage à Chur­­chill.

L'attente peut être longue pour les photographesCrédits
L’at­­tente peut être longue pour les photo­­graphes
Crédits

PBI installe des biolo­­gistes et des clima­­to­­logues dans les buggys des jour­­na­­listes, notam­­ment ceux de la presse scien­­ti­­fique, afin de veiller à ce qu’une histoire bien spéci­­fique leur soit présen­­tée. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion four­­nit égale­­ment une vidéo d’un ours plon­­geant dans de la neige fondue afin d’ai­­der les présen­­ta­­teurs à illus­­trer le problème. Par le passé, le groupe s’est donné beau­­coup de mal pour aider les équipes de télé­­vi­­sion, mais il s’est parfois senti trahi par le résul­­tat, alors que les jour­­na­­listes igno­­raient tout du chan­­ge­­ment clima­­tique ou répé­­taient bête­­ment les théo­­ries de ceux qui nient son exis­­tence. On demande désor­­mais à la plupart des équipes de télé­­vi­­sion de signer des proto­­coles d’en­­tente qui exposent certaines direc­­tives avant de travailler avec PBI. Un membre du person­­nel de PBI m’a confié qu’en règle géné­­rale, Robert consi­­dé­­rait les jour­­na­­listes comme « des pirates et des voleurs ». Mais cet automne-là, Martha Stewart n’a pas signé de proto­­cole, et les jours précé­­dant son arri­­vée, ses produc­­teurs n’ont que très peu évoqué ce qu’ils comp­­taient faire. Ce matin-là, nous sommes montés à bord du Buggy 1. PBI avait d’abord espéré visi­­ter la toun­­dra en compa­­gnie de Martha et de son équipe, notre buggy arrimé au leur, pour avoir l’oc­­ca­­sion d’in­­ter­­ro­­ger certains membres du tour­­nage. Mais cela semblait peu probable à présent. Et si personne n’osait le dire à haute voix, tout le monde semblait s’inquié­­ter du fait que Martha puisse se montrer indo­­cile.

Discussion avec un habitant des lieuxCrédits
Discus­­sion avec un habi­­tant des lieux
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Toutes les personnes se trou­­vant à bord du Buggy 1 sont restées assises en silence pendant un long moment, alors que le came­­ra­­man, d’un opti­­misme inébran­­lable, enre­­gis­­trait chaque mouve­­ment de l’ours qui se prélas­­sait dans la boue. Fina­­le­­ment, l’ours polaire s’est levé et s’est éloi­­gné. Le came­­ra­­man, stoïque, s’est contenté de haus­­ser les épaules. Nous sommes partis à la recherche d’autres ours. Les passa­­gers piano­­taient sur leur ordi­­na­­teur portable ou leur iPad, l’en­­tre­­prise semblait tout à fait vaine. Mais après le déjeu­­ner, la radio a soudain émis un grésille­­ment. Nous allions enfin accueillir Martha Stewart et son équipe à bord du Buggy 1. Une employée de PBI s’est empressé de nettoyer le tableau de bord du véhi­­cule avec des lingettes humides, avant d’ac­­cro­­cher toutes les parkas sur les patères, à l’ar­­rière. Mais peu après, nous avons vu à travers le pare-brise le buggy de Martha qui recu­­lait rapi­­de­­ment. « Oh, ils s’en vont ! » a grogné notre chauf­­feur. Durant le reste de la jour­­née, un étrange triangle de papa­­razzi s’est formé : Martha voulait appro­­cher les ours polaires, et PBI voulait appro­­cher Martha. Pour ma part, je voulais assis­­ter à l’en­­semble du proces­­sus de cour­­tage, car j’ai rapi­­de­­ment compris que la dimen­­sion média­­tique de la lutte pour la sauve­­garde des ours polaires était un élément essen­­tiel – si ce n’est le plus essen­­tiel – de la préser­­va­­tion de cette espèce vieilles de cinq millions d’an­­nées. Notre chauf­­feur faisait aller le Buggy 1 aussi vite que possible – rien de bien impres­­sion­­nant – alors qu’il tentait de gagner du terrain. Ce que je soupçon­­nais depuis des heures appa­­rais­­sait désor­­mais nette­­ment : nous étions lancés à la pour­­suite de la présen­­ta­­trice à travers la toun­­dra imma­­cu­­lée.

La charge cultu­­relle

Quelques années avant cette mati­­née de novembre, le chan­­ge­­ment clima­­tique était apparu comme un problème envi­­ron­­ne­­men­­tal majeur aux États-Unis, juste­­ment grâce à l’ours polaire. Aupa­­ra­­vant, les membres du Congrès reje­­taient l’idée d’un chan­­ge­­ment clima­­tique, le quali­­fiant ouver­­te­­ment de vaste blague tout en reje­­tant les projets de loi visant à réduire les gaz à effet de serre. En 2011, alors que la concen­­tra­­tion de CO2 dans l’at­­mo­­sphère était certains jours à deux doigts d’at­­teindre les 400 ppm, une étude menée par le Projet Yale sur la Commu­­ni­­ca­­tion Clima­­tique a  montré que 50 % des Améri­­cains ne croyaient toujours pas les êtres humains capables de chan­­ger quoi que ce soit au climat.

L'académie des sciences de San Francisco a abandonné son exposition sur les ours polaires, trop impopulaireCrédits
L’aca­­dé­­mie des sciences de San Fran­­cisco a aban­­donné son expo­­si­­tion sur les ours polaires, trop impo­­pu­­laire
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Le pour­­cen­­tage de ceux qui croyaient au chan­­ge­­ment clima­­tique avait baissé de 7 % depuis 2010. Les cher­­cheurs ont émis l’hy­­po­­thèse que le résul­­tat était dû au fait qu’ils avaient mené leur enquête après un mois de froid inha­­bi­­tuel. Après mon voyage à Chur­­chill, j’ai emmené ma fille à l’Aca­­dé­­mie des sciences de Cali­­for­­nie, chez nous à San Fran­­cisco. J’ai remarqué que le musée avait laissé tomber son expo­­si­­tion sur les glaciers et les ours polaires en voie de dispa­­ri­­tion. Elle était deve­­nue impo­­pu­­laire et la plupart des visi­­teurs l’igno­­raient. On était en train de la rempla­­cer par une expo­­si­­tion sur l’ag­­gra­­va­­tion des séche­­resses, des incen­­dies fores­­tiers et des inon­­da­­tions que le chan­­ge­­ment clima­­tique risquait d’ap­­por­­ter en Cali­­for­­nie. Un direc­­teur de musée m’a résumé le nouveau message en ces termes : « Oubliez les ours polaires. Concen­­trez-vous sur ce qui va vous arri­­ver à vous. » Il est évident que l’ours polaire a perdu de son attrait. Une partie du problème réside dans le fait que son symbo­­lisme est si ancré en nous, si évident qu’il a fini par souf­­frir d’être trop rabâ­­ché. Mais en 2011, les ours polaires étaient à nouveau partout, eux que les écolo­­gistes avaient à l’ori­­gine utili­­sés pour sensi­­bi­­li­­ser les gens au chan­­ge­­ment clima­­tique.

Certaines publicités jouent sur l'image de l'ours polaireCrédits : Nissan
Certaines publi­­ci­­tés jouent sur l’image de l’ours polaire
Crédits : Nissan

On se rappelle de la publi­­cité présen­­tant la voiture élec­­trique rechar­­geable de Nissan, LEAF, qui montre un ours polaire chassé de sa banquise prenant la fuite dans les bois et le long d’au­­to­­routes bondées, avant d’ar­­ri­­ver dans une ville sans nom. Il tombe sur un résident montant dans sa Nissan LEAF, à qui il fait un gros câlin, presque pathé­­tique. L’étreinte dure si long­­temps qu’on commence à se rendre compte que l’ours fait plus que simple­­ment remer­­cier l’homme : il l’ab­­sout – même s’il a peut-être simple­­ment besoin de se repo­­ser sur lui après ce long voyage.

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Pendant ce temps, le malheur des vrais ours polaires ne semble qu’em­­pi­­rer. Des prévi­­sions aux airs de scéna­­rios de science-fiction qui n’étaient présen­­tées il y a des années de cela que dans des articles scien­­ti­­fiques peuvent main­­te­­nant être obser­­vés plus fréquem­­ment aux abords de Chur­­chill. Le canni­­ba­­lisme, par exemple. L’au­­tomne précé­dent mon voyage, un ours polaire affamé a été vu en train de dévo­­rer un petit ours après l’avoir séparé de sa mère.

La croi­­sade flam­­boyante pour sauver les ours polaires renferme une vérité plus silen­­cieuse.

J’ai pu voir une photo de la tête du petit pendant de l’énorme gueule de l’ours, sa four­­rure d’un rose saumon, tachée de sang et de neige. C’était l’une des nombreuses images de l’in­­ci­dent qui avaient tourné sur la Toile, car il avait eu lieu devant un Tundra Buggy rempli de touristes, leurs appa­­reils en main.  Les biolo­­gistes pensent égale­­ment que davan­­tage de petits seront aban­­don­­nés dans les envi­­rons de Chur­­chill au cours des prochaines années. Cela soit parce que les ourses ne peuvent pas s’oc­­cu­­per de leurs petits du fait de leur propre sous-alimen­­ta­­tion, et sont alors contraintes de les aban­­don­­ner, soit parce qu’elles mour­­ront de faim. Le jardin zoolo­­gique du parc Assi­­ni­­boine, à Winni­­peg, a donc ouvert un « centre de tran­­si­­tion » pour ours polaires – la province de Mani­­toba voulait créer un endroit où ces petits pour­­raient être suivis, triés et engrais­­sés, avant d’être confiés à des zoos. C’est en quelque sorte un orphe­­li­­nat, mais doté d’une salle de classe pour accueillir les sorties scolaires. Les oursons orphe­­lins y sont utili­­sés comme outil éduca­­tif, incar­­nant les preuves de ce que le chan­­ge­­ment clima­­tique est réel­­le­­ment en train de provoquer. L’as­­tuce est d’ex­­pliquer cela aux enfants en leur donnant de l’es­­poir, non en les effrayant. Un respon­­sable du zoo m’a confié  que « le message [devait] être préparé de façon minu­­tieuse ». La croi­­sade flam­­boyante pour sauver les ours polaires renferme une vérité plus silen­­cieuse. Les gestion­­naires de la faune parlent parfois de la « capa­­cité de charge cultu­­relle » d’une espèce animale. Cela signi­­fie que la capa­­cité d’une espèce à se nour­­rir ou à béné­­fi­­cier d’un habi­­tat natu­­rel ne suffit pas à déter­­mi­­ner si elle s’en sortira mieux. Il faut aussi prendre en compte – voire surtout – notre tolé­­rance à son égard et notre volonté de lui venir en aide.

En temps normal, la capa­­cité de charge cultu­­relle semble déter­­mi­­ner la survie d’ani­­maux très diffé­­rents des ours polaires – des animaux qui vivent à proxi­­mité de nous et avec qui, par consé­quent, nous sommes enclins à perdre patience, comme les cerfs ou les dindes. Mais désor­­mais, les êtres humains exercent une influence si écra­­sante sur la planète qu’il semble­­rait que même le bien-être d’une créa­­ture si éloi­­gnée de nous que l’ours polaire dépend de notre bon vouloir. Sur les bords de la baie d’Hud­­son réside un animal dont la capa­­cité de charge cultu­­relle est subi­­te­­ment deve­­nue phéno­­mé­­nale. Si phéno­­mé­­nale qu’elle a atteint les profon­­deurs de la psycho­­lo­­gie humaine et changé entiè­­re­­ment la façon dont nous le perce­­vons en un rien de temps, passant du monstre vicieux et impi­­toyable à la star adorable et câline qu’on connaît. Malgré cela, son avenir n’est pas rose. Cela est dû en partie à la menace du chan­­ge­­ment clima­­tique, colos­­sale et complexe, et en partie au fait que notre fasci­­na­­tion pour l’ours polaire éclipse parfois les dangers qui le guettent.

Martha Stewart lors de sa visite à ChurchillCrédits : Polar Bears International
Martha Stewart lors de sa visite à Chur­­chill
Crédits : Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal

Car il ne faut pas oublier la loi améri­­caine sur les espèces en danger, à travers laquelle nous impo­­sons au paysage les senti­­ments que nous nour­­ris­­sons envers ces animaux. Nous façon­­nons le paysage à l’image des rayons d’un super­­­mar­­ché, si bien que certains d’entre eux, qui ne trouvent pas grâce à nos yeux, sont lais­­sés de côté, quand d’autres figurent au premier rang des vitrines. Au XXIe siècle, il se peut que la façon dont les espèces survivent ou dispa­­raissent ait davan­­tage à voir avec Barnum qu’a­­vec Darwin. L’émo­­tion compte, l’ima­­gi­­na­­tion aussi. La façon dont nous consi­­dé­­rons une espèce peut avoir plus de consé­quences sur sa présence dans le monde que tout ce que contiennent les manuels d’éco­­lo­­gie. La ques­­tion que je me posais soudain, au beau milieu de la toun­­dra, était celle-ci : « Que pensons-nous voir lorsque nous regar­­dons ces ours ? » Lorsque le Buggy 1 a fini par le rattra­­per, le Tundra Buggy de Martha Stewart – Buggy 2 – était à l’ar­­rêt. Son équipe filmait un ours mâle impo­­sant et soli­­taire, se tenant sur ses pattes arrière derrière une congère – une chance ! Personne n’aime photo­­gra­­phier des ours polaires sans neige autour – cela sonne faux –, et il avait fait si chaud ces derniers temps qu’il y avait peu de neige dans notre champ de vision. On voyait seule­­ment des rochers, de la neige fondue et de la pous­­sière. Mais à cet endroit, le vent avait regroupé la dernière preuve de chute de neige en un faîtage courbé, de plusieurs centi­­mètres de haut. L’ours s’est mis à donner des coups de patte dans le sommet, puis il a grimpé sur le monti­­cule de neige et s’est étiré longue­­ment, tel un grizzly de dessin animé faisant la sieste sous un arbre. Après quoi il s’est redressé et a donné un coup dans la congère, la faisant tomber par terre. Une séquence d’ac­­tion extra­­or­­di­­naire. « Martha va être contente », a murmuré une femme de chez PBI. Notre chauf­­feur a fait recu­­ler le Buggy 1 pour l’ar­­ri­­mer à l’ar­­rière du véhi­­cule de Martha. Une réunion édito­­riale s’est rapi­­de­­ment impro­­vi­­sée sur les deux ponts conjoints. Un des produc­­teurs de Martha, un homme à l’ac­cent cinglant dont la prove­­nance était diffi­­cile à déter­­mi­­ner, a exposé la scène qu’il voulait filmer : Martha regar­­de­­rait le coucher de soleil et discu­­te­­rait avec le docteur Steven Amstrup, l’un des meilleurs spécia­­listes des ours polaires du gouver­­ne­­ment améri­­cain, tout juste à la retraite, qui venait de rejoindre PBI comme direc­­teur des recherches. Ils se tien­­draient tous deux à l’ar­­rière du Buggy 1 alors que l’équipe les filme­­rait depuis l’autre véhi­­cule, garé assez loin pour faire un plan d’en­­semble.

Deux ours polaires en pleine représentationCrédits
Deux ours polaires en pleine repré­­sen­­ta­­tion
Crédits

La star est montée à bord du Buggy 1. Le chauf­­feur a démarré et s’est mis en posi­­tion. « Parle de la toun­­dra elle-même ! De l’éco­­sys­­tème ! De ce que contient la toun­­dra, explique qu’elle n’est pas faite que de rochers et de neige ! » criait le produc­­teur depuis l’autre pont. Mais, à sa grande stupé­­fac­­tion, l’em­­ployé de Polar Bears Inter­­na­­tio­­nal au volant du Buggy 1 a redé­­marré le véhi­­cule, avant d’exé­­cu­­ter une série de manœuvres par à-coups. Le chauf­­feur avait peur que le logo de PBI, situé à l’ar­­rière du Buggy 1, ne soit pas visible sur l’image. Le produc­­teur semblait pressé – le soleil commençait à décli­­ner. Il conti­­nuait à beugler ses direc­­tives : « La toun­­dra ! Que contient-elle ?! » À présent, l’ours qui se trou­­vait à proxi­­mité de la congère s’était éloi­­gné. Une poignée d’entre nous l’avaient vu déver­­ser une cascade de merde liquide sur le sol avant de se retour­­ner pour la sentir. Lorsque les camé­­ras se sont enfin mises à tour­­ner, tandis que Martha et Amstrup marchaient sur le pont du Buggy 1 pour rejoindre leurs marques, j’ai remarqué la présence d’un autre ours polaire – ou peut-être était-ce le même. Il fuyait loin du cadre, loin de l’agi­­ta­­tion, retour­­nant dans le vide inson­­dable où il trouve le moyen de survivre. « Venons-en aux ours polaires », disait Martha Stewart au biolo­­giste, commençant une nouvelle prise. « D’où viennent-ils donc ? »


Traduit de l’an­­glais par Claire Ferrant d’après l’ex­­trait du livre de Jon Mooal­­lem paru dans The Atlan­­tic et inti­­tulé « Martha Stewart and the Canni­­bal Polar Bears: A True Story ».  Couver­­ture : Des ours polaires se promènent au mileu des Tundra Buggys.

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