par Jon Mooallem | 9 décembre 2015

De retour

Deux hommes sont assis dans la seule voiture garée sur le parking ; ils attendent quelqu’un. Le siège du conduc­­teur est occupé par Carlos Cervantes. Il a 30 ans et des yeux verts lumi­­neux. D’un natu­­rel silen­­cieux, il dégage pour­­tant une sourde inten­­sité. Tôt ce matin, vers 3 heures, il est passé prendre Roby chez lui, à Los Angeles. Peu après 6 heures, ils sont arri­­vés sur ce parking désert, quelque part dans la banlieue de San Diego. Ils font face à l’éta­­blis­­se­­ment correc­­tion­­nel Richard J. Dono­­van. Le pare-brise reflète les rayons du soleil nais­­sant, qui commencent à s’étendre sur les montagnes nues qui se dressent à l’ho­­ri­­zon. Un coli­­bri gazouille autour de l’unité centrale d’un des clima­­ti­­seurs de la prison. Cela fait bien­­tôt une heure qu’ils patientent.

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Un détenu du centre correc­­tion­­nel R.J. Dono­­van
Crédits : KBPS Online

Roby a beau avoir trois ans de plus que Carlos, il se comporte comme un gamin. Il a faim. Il rêve de scones à la crème et il est encore en train rire du moment où il a dit à Carlos qu’il allait malheu­­reu­­se­­ment devoir attendre jusqu’à demain pour les scones à la crème, car aujourd’­­hui, c’est lundi, et que lundi, c’est le jour des pancakes. Le menu des petits déjeu­­ners de la prison hante toujours son esprit. « Mec, pourquoi je me souviens toujours de ces trucs ? » demande t-il. « Je ne suis pas suppo­­sé… » Sa voix s’éteint, et Carlos achève sa phrase : « Passer à autre chose. » Roby commence à réci­­ter l’en­­semble du menu de la semaine, pour voir s’il en est encore capable. Quand il arrive à jeudi – « beurre de caca­­huète, confi­­ture, quatre tranches de pains, soda » –, Carlos, sans un regard, glisse un : « Chewing-gums sans sucre. » Roby conti­­nue. (C’est souvent lui qui entre­­tient la conver­­sa­­tion.) Le truc, dit-il, c’est de garder les pots de beurre de caca­­huète pour l’éta­­ler sur les pancakes, la prochaine fois qu’il y aura des pancakes. Ça a l’air dégueu­­lasse comme ça, mais ça passe bien. « Depuis, je mange toujours mes pancakes avec du beurre de caca­­huète, parce que c’est comme ça que je les mangeais là-bas », explique-t-il. Carlos comprend. Lui-aussi met toujours du beurre de caca­­huète sur ses pancakes. « Ça a un goût diffé­rent », recon­­naît-il. « Ouais ! Et tu peux aussi en mettre dans ton porridge ! » « Le porridge est excellent avec du beurre de caca­­huète », renché­­rit Carlos. « Ça aussi, je le fais encore », laisse échap­­per Roby.

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Entre les murs
Crédits : KBPS Online

Il repart sur le menu. Après samedi (« œufs, jambon, pommes de terre risso­­lées »), il regarde Carlos et lui lance : « Tu mangeais le tout ensemble ? », pour être certain que Carlos se souvient encore comment mettre les diffé­­rents ingré­­dients entre deux tranches de pain et arro­­ser l’en­­semble de confi­­ture. « Ça faisait des sacrés sand­­wichs, hein ? » pour­­suit Roby. « Ouais », répond Carlos en souriant douce­­ment. Roby explique qu’il conti­­nue de tarti­­ner ses sand­­wichs aux œufs avec de la confi­­ture. À la fraise, au raisin, peu importe. « Les gens me regardent comme si j’étais cinglé ! » « Ils n’y connaissent rien », assène Carlos. Ils conti­­nuent ensuite à se taqui­­ner sur le sujet. Carlos a passé presque onze ans en prison. Roby pas loin de douze. Mais à présent, tous deux sont des hommes libres assis devant une prison, repre­­nant une vieille rengaine sur la gastro­­no­­mie carcé­­rale avec une pointe de nostal­­gie. Ils doivent encore attendre un peu. La patience leur vient faci­­le­­ment – c’est une vertu que leur a appris l’in­­car­­cé­­ra­­tion. Enfin, trois heures et demi plus tard, un des four­­gons blancs des services péni­­ten­­ciers entre sur le parking. Carlos et Roby sortent de la voiture pour aller à sa rencontre. Le four­­gon fait une rapide marche arrière et dessine un arc de cercle pour s’ar­­rê­­ter juste entre eux deux. Pendant la manœuvre, le gardien de prison au volant a passé sa tête à la fenêtre pour beugler : « Allez, je vais faire ça au culot ! » Il s’ex­­trait du four­­gon ; sur ses lèvres, un rictus le dispute aux glous­­se­­ments. Il a l’air surex­­cité, comme s’il ne pouvait croire qu’on l’ait laissé conduire aujourd’­­hui. Il se dirige vers la porte arrière pour l’ou­­vrir, mais il s’ar­­rête un bref instant : la conduite en arrière l’a suffi­­sam­­ment déso­­rienté pour qu’il ait un doute sur le côté où siège son passa­­ger.

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Les slip on des prison­­niers
Crédits : KBPS Online

Fina­­le­­ment, Dale Hammock appa­­raît. 65 ans, cauca­­sien, le crâne complè­­te­­ment rasé, des tatouages noirs courant sur ses bras. Il porte un t-shirt blanc, un short de survê­­te­­ment et des baskets slip-on en toile dont dépassent à peine des chaus­­settes blanches. Ses vête­­ments sont écla­­tants, flam­­bant neufs. Alors qu’il s’ap­­proche de Carlos et Roby, il bombe le torse autant que possible. Là-bas, cela devait passer pour un signe de force ou d’au­­to­­rité. Mais ici, à l’ex­­té­­rieur, l’ef­­fet provoqué est bizarre : on dirait presque qu’il a une diffor­­mité au niveau de la colonne verté­­brale. Carlos s’ex­­clame : « Bien­­ve­­nue chez vous, M. Hammock ! » Roby prend la suite : « Comment vous sentez-vous, M. Hammock ? » Ils se présentent briè­­ve­­ment et se dépêchent de le débar­­ras­­ser de ses affaires (un sac en papier marron et des bottes de travail). Ils agissent comme s’ils avaient déjà fait ça des dizaines de fois – ce qui est le cas – et laissent Hammock entre ahuris­­se­­ment et perplexité. Carlos remet la clé à Hammock et lui demande s’il veut ouvrir le coffre. Mais ce n’est pas à propre­­ment parler une clé : c’est un petit boitier. Hammock louche dessus un instant avant de le rendre à Carlos. « Je ne sais pas quoi faire de ça. » Il vient de passer vingt-et-un ans en prison.

Et main­­te­­nant ?

Hammock a été envoyé derrière les barreaux en 1994. C’était l’époque où la réponse pénale se durcis­­sait dans tout le pays : on envoyait plus de gens en prison et pour des durées bien plus consé­quentes. Suivant la tendance, la Cali­­for­­nie a adopté une « loi de la troi­­sième faute » quelques mois avant que Hammock ne se fasse arrê­­ter. Quasi­­ment n’im­­porte quel crime deve­­nait passible de réclu­­sion à perpé­­tuité si le coupable avait déjà connu deux condam­­na­­tions pour des faits jugés « violents » ou « sérieux ». (Le code pénal cali­­for­­nien a une accep­­ta­­tion large de ces deux termes ; par exemple, la seule tenta­­tive de vol d’un vélo dans le garage d’un tiers est consi­­dé­­rée comme un fait « sérieux ».) Des mesures légis­­la­­tives simi­­laires ont proli­­féré dans d’autres États cette année-là. C’était le symp­­tôme de poli­­tiques pénales prônant une sévé­­rité exem­­plaire, préci­­pi­­tant les États-Unis dans l’ère de l’in­­car­­cé­­ra­­tion de masse. Aux yeux du crimi­­no­­logue Jeremy Travis (respon­­sable du dépar­­te­­ment de recherche du Minis­­tère fédé­­ral de la Justice pendant cette période), le problème de l’Amé­­rique a été de ne pas savoir discer­­ner la « règle d’ai­­rain de l’in­­car­­cé­­ra­­tion » : pour peu qu’il ne meure pas en prison, chacun des 2,4 millions d’in­­di­­vi­­dus incar­­cé­­rés est destiné à être libéré un jour ou l’autre.

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Dale Hammock libre
Crédits : Dale Hammock/Face­­book

Il a fallu attendre le milieu des années 2000 pour que les socio­­logues et les pouvoirs publics prennent la pleine mesure de l’am­­pleur de la crise qu’al­­lait géné­­rer le retour de ces déte­­nus dans la société. Subsé­quem­­ment s’est déve­­loppé un vaste mouve­­ment combi­­nant études scien­­ti­­fiques, programmes gouver­­ne­­men­­taux, comi­­tés de réflexion et initia­­tives cari­­ta­­tives en tout genre. Celui-ci s’est atta­­ché prin­­ci­­pa­­le­­ment à régler les problèmes struc­­tu­­rels (l’ac­­cès au loge­­ment, à la forma­­tion profes­­sion­­nelle ou encore aux soins), mais a mal cerné ceux liés à la profonde déso­­rien­­ta­­tion dont souffrent les personnes lors de leur libé­­ra­­tion. Pendant les premiers jours (ou semaines), le pres­­sion psycho­­lo­­gique est telle qu’elles sont souvent inca­­pables d’uti­­li­­ser les trans­­ports en commun : elles sont trop terri­­fiées par la foule, trop inti­­mi­­dées ou décon­­cer­­tées par les cartes magné­­tiques qui ont rempla­­cés l’argent liquide ou les tickets. Dans une récente étude, Bruce Western, socio­­logue à Harvard, rapporte le cas d’une femme qui « pendant des mois, oubliait régu­­liè­­re­­ment de prendre ses repas le matin ou le midi car on l’avait habi­­tuée en prison à être appe­­lée pour manger ». J’ai moi-même rencon­­tré un homme m’ex­­pliquant qu’il s’était convaincu que les voitures garées dans la rue pouvaient démar­­rer auto­­ma­­tique­­ment pour venir l’écra­­ser – il avait passé quinze ans derrière les barreaux.

Autant d’an­­nées passées à l’ombre peuvent lais­­ser les personnes dans des états de vulné­­ra­­bi­­lité atypiques, diffi­­ci­­le­­ment compré­­hen­­sibles et parfois au-delà de tout secours : au premier jour de sa libé­­ra­­tion, un homme s’est décrit comme un oisillon appre­­nant à voler. Comme lui, nombreux sont ceux qui sortent de prison sans être en condi­­tion de profi­­ter des dispo­­si­­tifs de réin­­ser­­tion qu’une bureau­­cra­­tie pour­­tant obli­­geante s’est ingé­­niée à mettre en place. Ce constat est véri­­ta­­ble­­ment apparu comme une évidence en 2012. Suite à la révi­­sion de la loi de la troi­­sième faute en Cali­­for­­nie, le Stan­­ford’s Three Strikes Project (un programme univer­­si­­taire ouvert aux étudiants de l’école de droit de Stan­­ford mélan­­geant ensei­­gne­­ment clinique du droit et mili­­tan­­tisme) a engagé les procé­­dures légales néces­­saires pour faire libé­­rer envi­­ron 3 000 prison­­niers. Condam­­nés à perpé­­tuité, ces derniers pouvaient voir leur peine commuée et béné­­fi­­cier d’une liberté condi­­tion­­nelle au vu du temps d’in­­car­­cé­­ra­­tion déjà accom­­pli. (Jusqu’à présent, près de 2 300 déte­­nus ont ainsi été libé­­rés.) Parmi eux, on compte beau­­coup de délinquants multi­­ré­­ci­­di­­vistes condam­­nés pour un dernier délit imbé­­cile. Lester Wallace, par exemple, a été surpris en train de voler un auto-radio le matin même où la loi a pris effet. Curtis Wilker­­son, lui, a écopé de la perpé­­tuité pour avoir volé une paire de chaus­­settes dans une grande surface. Seize ans après, lorsqu’il est sorti, il ne semblait toujours pas croire ce qui lui était arrivé: « C’étaient juste des chaus­­settes blan­­ches… » a-t-il confié à un jour­­na­­liste de Rolling Stone. « Sans motif. » Contrai­­re­­ment à la procé­­dure stan­­dard de liberté condi­­tion­­nelle, ces prison­­niers ont souvent connais­­sance de leur libé­­ra­­tion tardi­­ve­­ment – parfois la veille. (Une fois le dossier validé, la déci­­sion du juge peut prendre des mois.) À leur sortie, on leur remet géné­­ra­­le­­ment 200 dollars, dont ils redonnent une portion consé­quente aux services péni­­ten­­ciers pour se faire conduire jusqu’à la station de bus la plus proche : un détenu peut se voir libéré d’une prison à côté de Sacra­­mento et devoir compa­­raître devant son agent de proba­­tion à San Diego, à plus de 800 kilo­­mètres de là, 48 heures plus tard. Le Stan­­ford’s Three Strikes Project a mis en place une poli­­tique de loge­­ments de tran­­si­­tion pour ses clients. Mais beau­­coup d’entre eux ont été inca­­pables d’ar­­ri­­ver jusque là. Livrés à eux-mêmes, ils ont disparu dans la nature. C’est à ce moment-là que Carlos et Roby ont commencé à parcou­­rir l’État pour attendre devant les prisons et les récu­­pé­­rer.

« Cela nour­­rit la pire angoisse qu’ils ont à propos d’eux-mêmes : celle de se décou­­vrir simple impos­­teur, inca­­pable de vivre une vie normale. »

Initia­­le­­ment, ce n’était guère plus qu’un service de livrai­­son : ils devaient dépla­­cer des corps décon­­te­­nan­­cés d’un point A à un point B. Fin 2013, le direc­­teur du Three Strikes Project, Michael Romano (un ami à moi), s’est tourné vers l’Anti-Reci­­di­­vism Coali­­tion (ARC), une asso­­cia­­tion cari­­ta­­tive au sein de laquelle il siégeait au conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Cette dernière avait déve­­loppé un réseau solide d’en­­traide pour et avec d’an­­ciens déte­­nus rési­­dant à Los Angeles. Romano lui a demandé si elle pouvait lui four­­nir un de ses membres pour aller cher­­cher ses clients à leur sortie de prison et les conduire jusqu’à leur loge­­ment situé non loin du Staples Center à Los Angeles. L’as­­so­­cia­­tion lui a recom­­mandé Carlos, un jeune homme fiable qui était lui-même sorti de prison trois ans plus tôt et qui, chose essen­­tielle, dispo­­sait de son propre véhi­­cule ainsi que d’une carte de crédit pour avan­­cer les frais d’es­­sence. Carlos a été embau­­ché pour 12 dollars de l’heure afin d’al­­ler cher­­cher un vieil homme du nom de Terry Crit­­ton à la prison de Chino. Sur le trajet du retour, Crit­­ton a demandé à Carlos s’il pouvait faire un petit détour par un disquaire, pour qu’il puisse voir les vinyles – il était grand amateur de jazz avant son incar­­cé­­ra­­tion. Ils se sont alors arrêté près de deux heures pour fure­­ter dans les rayons d’un maga­­sin Amoeba Records. Et puis Crit­­ton a eu envie d’un Patty Melt, le hambur­­ger iconique. Carlos leur a trouvé une gargote, le Floo­­ky’s, où ils ont pu en comman­­der deux et regar­­der la fin d’un match de base­­ball dans lequel l’équipe locale des Dodgers s’est distin­­guée. Une jour­­née extra­­or­­di­­naire : progres­­si­­ve­­ment, Carlos a pu voir cet homme reve­­nir à la vie. Il a alors su qu’il voulait faire davan­­tage de ces « livrai­­sons », il devait revivre ce genre d’ex­­pé­­rience – en y impliquant son ami Roby si possible. Il a appelé son patron pour lui dire qu’il souhai­­tait conti­­nuer, mais qu’il avait besoin d’un parte­­naire.

Aujourd’­­hui, Carlos et Roby consti­­tuent offi­­ciel­­le­­ment le Ride Home Program de l’ARC. Seuls ou à deux, ils sont allés récu­­pé­­rer plus de trois douzaines de déte­­nus fraî­­che­­ment libé­­rés. Le travail implique de se réveiller bien avant l’aube et de conduire des heures pour aller trou­­ver une prison perdue dans le désert ou cachée le long du litto­­ral. Mais cela consiste surtout à passer toute la jour­­née avec un homme (ils n’ont jamais pris en charge de femme jusqu’à présent). Il s’agit de l’em­­me­­ner manger quelque part, de lui ache­­ter des vête­­ments, de le conseiller ou encore d’échan­­ger des anec­­dotes avec lui. Vient aussi le moment où ils appellent sa famille sur leur portable, où ils l’aba­­sour­­dissent en faisant appa­­raître par magie les photos de profil Face­­book de nièces ou de neveux qu’il n’a jamais rencon­­trés. Ils peuvent aussi rester assis de longs moments autour d’une table sans rien dire, et le lais­­ser décom­­pres­­ser tranquille­­ment. Roby m’a confié que créer et main­­te­­nir un dialogue avec ces parfaits étran­­gers, géné­­ra­­le­­ment sous le choc, n’al­­lait pas sans diffi­­cul­­tés. D’où l’in­­té­­rêt d’avoir un co-équi­­pier. « Le premier jour fait tout », affirme Carlos : une cascade d’ex­­pé­­riences dont chacune peut paraître insi­­gni­­fiante mais qui, toutes ensemble, peuvent avoir des consé­quences impor­­tantes. Julio Acosta, un ami que Roby et lui ont en commun, illustre bien ce propos. Après 23 ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion, il a vu sa perpé­­tuité commuée et a été libéré. Acosta m’a raconté à quel point le petit déjeu­­ner qu’il s’était arrêté prendre dans un restau­­rant près de la prison avait été cauche­­mar­­desque ; comme un délire dû à une mauvaise fièvre. Dès son entrée, il n’a cessé de cher­­cher du regard le sniper qui surveille habi­­tuel­­le­­ment les déte­­nus dans la cantine de la prison. Il est resté éber­­lué devant les couteaux et les four­­chettes en métal, « comme un Aztèque devant l’ar­­mure de Cortés ». À un moment, il a fallu qu’il aban­­donne le box qu’il occu­­pait dans la salle pour se rendre aux toilettes. Avant qu’il n’entre dans celles-ci, un homme a ouvert la porte pour sortir et lui lancer un : « Comment ça va ? » auquel il a répondu par un : « Pas mal. » C’est seule­­ment à cet instant qu’A­­costa a commencé à se sentir plus à l’aise. Ne serait-ce que légè­­re­­ment. Il avait accom­­pli quelque chose. Il avait surmonté les embuches de son voyage dans une Inter­­na­­tio­­nal House of Pancakes. Il était allé pisser.

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Petit-déjeu­­ner à la « Maison inter­­­na­­tio­­nale du pancake »
Crédits : Ihop

Mais que se serait-il passé si Acosta avait foncé dans une serveuse, renver­­sant son plateau et faisant voler en éclats les plats qu’elle appor­­tait dans toute la pièce ? Que se serait-il passé si l’homme, au lieu de le saluer, l’avait fusillé du regard et apos­­tro­­phé pour qu’il dégage de son chemin ? Ann Jacobs, la direc­­trice du Priso­­ner Re-entry Insti­­tute (une compo­­sante des programmes de recherche portant sur le système pénal améri­­cain de l’uni­­ver­­sité de l’État de New York), n’a pas hésité à m’af­­fir­­mer que le moindre raté dans les inter­­ac­­tions des déte­­nus fraî­­che­­ment libé­­rés pouvait être lourd de consé­quences. « Ils se sentent démasqués, incom­­pé­­tents. Cela nour­­rit la pire angoisse qu’ils ont à propos d’eux-mêmes : celle de se décou­­vrir simple impos­­teur, inca­­pable de vivre une vie normale. » Carlos et Roby ont appris à guider ceux qu’ils prennent en charge et à leur faire prendre conscience des périls de leur nouvelle exis­­tence. Ils doivent les amener à acqué­­rir la désin­­vol­­ture requise face à une vie qui n’est soudai­­ne­­ment plus menaçante et peut même s’avé­­rer drôle et inté­­res­­sante.

Plus tôt dans l’an­­née, j’ai pu obser­­ver un de ces hommes sur le chemin de retour et l’un des défis qu’il a eu à accom­­plir. Il devait entrer dans la super­­ette joux­­tant une station service à laquelle Roby s’était arrêté pour prendre de l’es­­sence et ache­­ter un snack quel­­conque. Seul. L’homme semblait s’être consi­­dé­­ra­­ble­­ment enhardi en quelques heures de liberté ; en réalité, il sautillait plus qu’il ne marchait. Et puis, il a trébu­­ché sur le trot­­toir. En s’af­­fa­­lant par terre, ses bras se sont égra­­ti­­gnés sur le bitume et sa tête a failli s’en­­cas­­trer dans la porte de la boutique. Roby a simple­­ment haussé les épaules et lui a dit : « Bon, il faudrait que tu évites de refaire ça par contre. »

Un petit-déjeu­­ner mémo­­rable

« Ça fait long­­temps que je n’ai pas regardé un menu », observe Dale Hammock. Il a choisi d’oc­­cu­­per un des coins du box d’un Denny’s, un diner fran­­chisé ouvert près de la prison. Le restau­­rant est bondé et bruyant. Il y résonne les mille échos des situa­­tions et propos absurdes dans lesquels l’Amé­­ri­­cain moyen évolue chaque jour sans jamais présu­­mer de l’in­­tel­­li­­gi­­bi­­lité réelle. Pour le moment, Hammock se débat avec les diffé­­rents menus ; il détache péni­­ble­­ment celui des petits déjeu­­ners de celui du midi, et le menu clas­­sique du volet des offres tempo­­raires. Sur la table, on trouve deux sortes de sauce piquante et quatre types de condi­­ments diffé­­rents. Sur la bouteille de ketchup Heinz, on peut lire : « Prêts pour un jeu ? Essayez la version ketchup du Trivial Pour­­suit. » Le premier repas après une longue incar­­cé­­ra­­tion s’ap­­pa­­rente à une petite célé­­bra­­tion tein­­tée de stress. La nour­­ri­­ture a un goût merveilleux. (Roby a pris plus de 25 kilos après sa libé­­ra­­tion, tenté de tester toutes les déli­­ca­­tesses de la restau­­ra­­tion rapide, telle que le Outback Stea­­khouse Bloo­­min’ Onion dont il avait vues une pub à la télé.) Mais comman­­der – faire un choix – peut être passa­­ble­­ment trou­­blant. Les serveurs sont inti­­mi­­dés ; les serveuses, parti­­cu­­liè­­re­­ment les plus mignonnes, sont pétri­­fiées. C’est pourquoi Roby amorce les choses en comman­­dant un lait au choco­­lat. Suivi de Hammock, qui demande la même chose. Avant de se ravi­­ser : « Je veux un milk-shake ! C’est ça qu’il me faut ! » Il commande un Grand Slam et change encore d’avis pour un Lumberjack Slam. Quand le serveur réplique : « Pour les toasts, vous préfé­­rez du pain blanc, au froment ou au levain ? », Hammock se raidit un instant avant de répondre : « Juste des toasts. » blueskyUn matin, vingt-cinq ans plutôt, la voiture de Hammock s’est faite arrê­­ter, il ne portait pas sa cein­­ture de sécu­­rité. Sous le siège du passa­­ger, le poli­­cier a décou­­vert 200 grammes de metham­­phé­­ta­­mine. Hammock condui­­sait la voiture d’un ami et a toujours affirmé qu’il ne savait rien pour la drogue ; le rapport de la police précise cepen­­dant qu’il déte­­nait une petite quan­­tité de métham­­phé­­ta­­mine dans l’une de ses poches et près de 1 000 dollars en liquide. En vérité, Hammock a été toxi­­co­­mane durant la majeure partie de sa vie, multi­­pliant les allers-retours en prison. À son actif, il compte plus de trente arres­­ta­­tions et une douzaine de procès pour des affaires liées à la drogue.

En 1973, il a blessé un homme par balle en tentant de le voler, et en 1978, il a arra­­ché le sac à main d’une jeune fille de 19 ans. Il y avait deux dollars à l’in­­té­­rieur. Deux condam­­na­­tions pour des faits jugés « sérieux ». La meth dans la voiture était la troi­­sième. Hammock a donc été condamné à la réclu­­sion à perpé­­tuité avec une période de sûreté de 31 ans. Ayant connu dix prisons diffé­­rentes, c’est un témoin direct de l’es­­sor de l’ère de l’in­­car­­cé­­ra­­tion de masse. Durant les 42 ans qui séparent sa première condam­­na­­tion pour des faits « sérieux » de sa dernière libé­­ra­­tion, la popu­­la­­tion carcé­­rale de l’État de Cali­­for­­nie a été multi­­pliée par cinq. Le taux d’oc­­cu­­pa­­tion des établis­­se­­ments péni­­ten­­ciers a conti­­nué à s’éle­­ver pour atteindre 135 %, certains gymnases ont même été conver­­tis en dortoirs. Toutes sortes de privi­­lèges ont disparu (certaines prisons ont même supprimé les fruits frais pour jugu­­ler la produc­­tion clan­­des­­tine d’al­­cool). Et tout le monde, gardiens comme prison­­niers – Hammock insiste sur ce point –, s’est mis à adop­­ter des atti­­tudes toujours plus abra­­sives.

Pendant ce temps, il s’est adouci quelque peu, deve­­nant peu à peu un vieil homme. Les cinq ou six dernières années, il était devenu le coif­­feur de la prison, ce qui lui deman­­dait de circu­­ler dans les cellules et de rester en bons termes avec tout le monde. Un rapport de son respon­­sable ne tarit pas d’éloges à son égard : pour la prison, il repré­­sen­­tait un « atout » faisant figure de mentor auprès de prison­­niers plus jeunes et vola­­tiles. Il était trop éreinté pour repré­­sen­­ter une menace contre qui que soit. En conti­­nuant de papo­­ter avec Carlos and Roby pendant que leur commande se prépare, il revient avec lassi­­tude sur un événe­­ment survenu des années plus tôt. « J’ai poignardé deux mecs à Sole­­dad. Vous savez comment c’est, des fois, ça arrive. » C’était eux ou lui. La liberté ne l’a pas galva­­nisé plus que ça. Au contraire, depuis qu’il a sauté dans la voiture de Carlos et Roby ce matin, il se fait moins tout feu tout flamme et plus serein. Un bon état d’es­­prit. « Les gars, ça va être diffé­rent main­­te­­nant », répète t-il encore et encore, ou : « Mon frère, ça va être une expé­­rience, je le jure devant Dieu. » Plusieurs fois, il leur confie : « Je pense que je vais essayer de faire une école de coif­­fure. » On sent dans ces mots comme le masque à oxygène qui tombe du plafond d’un avion pendant un épisode de fortes turbu­­lences. Car s’il y a bien une chose que Dale Hammock sait pour l’ins­­tant, c’est celle-ci : « J’ai bien réflé­­chi à cette histoire de école de coif­­fure, je crois que je peux m’ins­­crire dans une école de coif­­fure. » Son milk­­shake arrive. Prudem­­ment, il aspire une petite gorgée, puis enlève la paille et essaye d’en­­glou­­tir le contenu du verre d’un trait. Roby prend une photo de la scène, la montre à Hammock et l’ex­­pé­­die aux gens de Stan­­ford. Hammock est stupé­­fait. « C’est fou ces machins aujourd’­­hui. Tu appuies juste dessus et ça te montre des trucs ? » Son petit déjeu­­ner se trans­­forme en voyage dans le temps. A-t-il raison de penser que les hommes ne portent plus les cheveux longs main­­te­­nant ? Est-il vrai que tout le monde a arrêté de se servir de l’argent liquide ? Plus tard, dans les toilettes, il arrache la façade du distri­­bu­­teur auto­­ma­­tique de savon au lieu de passer simple­­ment sa main dessous.

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Roby So et Carlos Cervantes
Crédits : Damon Casa­­rez

Jusqu’à présent, Carlos et Roby ont avancé prudem­­ment pour ne pas submer­­ger Hammock. Mais main­­te­­nant qu’il a son milk­­shake, ils commencent à orien­­ter la conver­­sa­­tion sur les aspects pratiques. Ils lui parlent des télé­­phones portables et de la façon d’ob­­te­­nir les deux pièces d’iden­­tité dont il aura besoin pour béné­­fi­­cier de l’as­­sis­­tance publique et d’autres formes d’aides sociales. C’est la manière de Carlos et Roby d’in­­tro­­duire leur leçon express de réin­­ser­­tion, fondée sur leur propre expé­­rience. Comme à chaque fois, ils vont tranquille­­ment en égrai­­ner les diffé­­rents points pendant toute la durée du voyage. Hammock semble déter­­miné à absor­­ber chaque détail : il ne voit pas d’autre alter­­na­­tive. « S’il y a bien une chose dont je suis sûr, c’est que je n’en peux plus de la prison », leur confie t-il. S’il est sérieux au sujet de l’école de coif­­fure, lui dit Carlos, il existe un programme gouver­­ne­­men­­tal qui peut peut-être payer pour sa forma­­tion. Roby lui propose de lui ache­­ter un jeu de ciseaux pour qu’il puisse commen­­cer un petit busi­­ness rapi­­de­­ment, en faisant des coupes aux autres anciens déte­­nus de la rési­­dence vers laquelle ils se dirigent. Carlos ajoute qu’il fait la navette jusqu’ici tous les jours. « Je me dis qu’on pour­­rait garder contact. Et je paie­­rai pour ma coupe de cheveux. » « Aucun problème. Vrai­­ment aucun problème », répond Hammock en tapo­­tant son crâne pour jauger à quel point Carlos veut se faire dégar­­nir.  « Tu les veux courts comme ça ? » Ça ressemble à ce qu’un coif­­feur pour­­rait dire. Carlos l’en­­cou­­rage : il faut qu’il se trouve rapi­­de­­ment un créneau, de la même manière que les déte­­nus apprennent à le faire en prison. « Tu sais déjà comment faire », lui assure Carlos. « Il faut juste que tu appliques ce que tu sais à un nouvel envi­­ron­­ne­­ment. Tu sais te faire respec­­ter. Tu as l’ins­­tinct pour déter­­mi­­ner qui va tenter de t’ar­­naquer et qui est réglo. En te fiant à ça, il n’y aura pas de problème. »

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La commu­­nauté de la Coali­­tion anti-réci­­di­­visme
Crédits : ARC/Face­­book

Hammock acquiesce. De tout ce qu’on lui a raconté jusqu’à présent, c’est ce qu’il a entendu de plus sensé. « Ça devrait aller ; j’au­­rai besoin d’une minute à peine », conclut-il. « Je crois que c’est l’heure de manger. » Son petit-déjeu­­ner arrive dans trois plats diffé­­rents. Il l’avale rapi­­de­­ment et sans élégance, mastiquant la nour­­ri­­ture avec un dentier qui ne recouvre pas tota­­le­­ment ses gencives infé­­rieures. Après avoir fini, il beugle : « Bon, j’ai plus faim main­­te­­nant ! » Une bonne chose de faite. Il tourne son regard vers Carlos de l’autre côté de la table et demande : « Ça fait combien de temps que tu es sorti ? »

Carlos et Roby

Le premier voyage que Carlos et Roby ont fait ensemble pour le programme date de février 2014. On les avait envoyés récu­­pé­­rer quelqu’un très tôt le matin à San Quen­­tin, une ville du comté de Marin à sept heures de route de Los Angeles. Michael Romano, le direc­­teur du Three Strikes Project, leur avait conseillé de faire une partie de la route la veille et de venir dormir chez lui a San Fran­­cisco. Il espé­­rait les amener dîner quelque part, pour apprendre à les connaître et s’of­­frir un peu de bon temps en leur compa­­gnie. Au lieu de cela, Carlos et Roby ont débarqué après minuit, et, sans céré­­mo­­nie, ont tous deux choisi un sofa pour dormir. Une fois allon­­gés, l’étran­­geté de la situa­­tion les a frap­­pés. Ils avaient beau être encore en liberté proba­­toire, ils étaient pour­­tant les bien­­ve­­nus, en pleine nuit, dans la maison d’un avocat dont la femme et les deux enfants dormaient à l’étage. « Ça a tout changé », se rappelle Carlos. « Ça a changé la concep­­tion que nous avions de la manière dont les gens nous voyaient. » Roby et lui avaient été écroués si jeunes qu’il n’avaient jamais vécu comme des adultes normaux, dignes de confiance. Ça doit ressem­­bler à ça, ont-ils convenu cette nuit, avant de s’en­­dor­­mir.

Il a commencé à fumer du canna­­bis à neuf ans, mais à 15, il est devenu gros consom­­ma­­teur de meth et passait ses jour­­nées dans la rue.

Carlos a grandi dans la San Gabriel Valley, à l’est du centre-ville de L.A. Son père a quitté sa mère pendant qu’elle était enceinte de lui. Pour Carlos, c’est ça et le fait qu’il a eu la malchance de lui ressem­­bler qui a rendu sa mère amère et violente. Elle s’est rema­­riée rapi­­de­­ment mais, alors que son nouveau mari offrait de nouveaux vête­­ments ou des Super Nintendo à ses propres enfants, Carlos et son frère aîné ne rece­­vaient rien. Une fois, lorsque que Carlos avait 11 ans, son père lui a envoyé 50 dollars (100 en réalité, mais sa mère s’était servie au passage). Il a immé­­dia­­te­­ment décro­­ché le télé­­phone pour comman­­der une pizza taille M. Lorsque la sonnette a retenti, il est allé payer le livreur, il a ramené la pizza à l’in­­té­­rieur et a entre­­pris très métho­­dique­­ment de la manger, à même la boîte, devant toute sa famille. Il se souvient très clai­­re­­ment de la scène, de la façon dont tout le monde était choqué qu’il ait quelque chose à lui et qu’il n’en donne pas une miette à qui que ce soit. « J’étais là en mode : ‘‘Ouais, mais c’est ma pizza. Je vais rester assis là et profi­­ter de ma pizza.’’ » Il aimait le genre de satis­­fac­­tion que l’argent procure. Alors, il a commencé à voler des vélos et à cambrio­­ler des maisons. « Après ça, ma vie, c’était le vol », avoue Carlos. « Il n’y a pas de doute : j’étais un voleur. »

Son enfance a échappé de plus en plus à tout contrôle pour finir par se désa­­gré­­ger dans l’in­­cons­­cience. Il avait commencé à fumer du canna­­bis à neuf ans mais, à 15, il était devenu un gros consom­­ma­­teur de meth et passait ses jour­­nées dans la rue. Sa mère l’a averti qu’il fini­­rait en prison – enfin, plus ou moins. « Elle m’a dit : “Putain, j’es­­père que tu fini­­ras en taule !” » se souvient Carlos. « Et en espa­­gnol, croyez-moi, c’est encore plus agres­­sif. Deux semaines plus tard, je me faisais arrê­­ter. » Un après-midi, des jeunes d’un gang du quar­­tier, un peu plus vieux que Carlos, lui sont tombés dessus et l’ont arra­­ché à la scelle de son vélo pour le passer à tabac. Carlos a voulu répliquer et a a pris deux amis avec lui pour rôder en voiture. Au cours de la tour­­née, explique Carlos, l’un d’entre eux a mitraillé en direc­­tion d’un jeune homme sur la route et a fini par le bles­­ser. Seul Carlos s’est fait arrê­­ter. Après presque deux ans d’at­­tente dans la prison du comté, raconte-il, on lui a proposé un deal. Il pouvait plai­­der coupable pour tenta­­tive d’ho­­mi­­cide et passer devant un tribu­­nal pour adulte afin d’être condamné à 12 ans de prison, ou bien il pouvait tenter de se discul­­per et prendre 35 ans en cas de défaite. Carlos a accepté de plai­­der coupable. Il avait 16 ans.

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La salle centrale de la prison de San Diego
Crédits : KBPS Online

Carlos a galéré en prison jusqu’à ce qu’il trouve un mentor quelques années plus tard en la personne d’un compa­­gnon de cellule plus vieux que lui, qui s’ap­­pe­­lait aussi Carlos. Sous son influence, il a voulu commen­­cer à acqué­­rir un peu de matu­­rité : il s’est mis à étudier, à lire, à exami­­ner sa colère. Une des filles de son ancien quar­­tier a commencé à lui rendre visite, et ils ont fini par se marier. Après une poignée de visites conju­­gales, ils ont eu un enfant. Une petite fille que Carlos a rencon­­tré un dimanche matin au parloir de la prison.

Au fil du temps, Carlos a vu de nombreux codé­­te­­nus être libé­­rés avant de s’éga­­rer à nouveau et reve­­nir entre les murs : le système semblait mal les prépa­­rer à leur libé­­ra­­tion, les pous­­sant presque à la faute. Il a alors commencé à tenir une corres­­pon­­dance pour rassem­­bler des infor­­ma­­tions sur le milieu asso­­cia­­tif, les possi­­bi­­li­­tés de loge­­ment, l’ac­­cès à l’aide sociale ou encore les condi­­tions d’ob­­ten­­tion du permis de conduire. Ces infor­­ma­­tions ne concer­­naient pas unique­­ment la région de Los Angeles où il irait vivre une fois sa peine purgée, mais tous les diffé­­rents comtés de Cali­­for­­nie. Il a consti­­tué diffé­­rents dossiers et informé les autres prison­­niers via le tableau d’af­­fi­­chage de la cantine qu’il déte­­nait de « précieuses ressources », comme il aimait le dire. À côté du menu, il était ainsi indiqué qu’on pouvait venir voir « Carlos, Couchette du Bas, Cellule 28 », pour prépa­­rer sa libé­­ra­­tion si le besoin se faisait sentir. « À peu de choses près, c’était une assis­­tante sociale derrière les barreaux », m’a affirmé l’au­­mô­­nier de la prison. À ce moment-là, Carlos séjour­­nait au Centre de réha­­bi­­li­­ta­­tion de Cali­­for­­nie, près du centre-ville de Los Angeles. Il faisait partie d’un petit groupe de déte­­nus plus matures. Ces derniers avaient tous purgé une partie de leur peine dans des prisons de haute sécu­­rité et suivaient main­­te­­nant une forma­­tion univer­­si­­taire, cher­­chant un peu de calme pour leurs dernières années d’in­­car­­cé­­ra­­tion. Il y avait parmi eux un homme d’ori­­gine asia­­tique à l’hu­­mour douteux, que tout le monde appe­­lait Big Head. Son vrai nom était Roby So.

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L’his­­toire de Roby est moins tour­­men­­tée que celle de Carlos, mais elle l’a égale­­ment conduit à l’ombre. Ses parents ont échappé aux champs de guerre du Cambodge pour venir ouvrir une lave­­rie auto­­ma­­tique et une petite boutique de désto­­ckage à Los Angeles. Il a grandi à Echo Park, près du Dodger Stadium, un quar­­tier dange­­reux dans les années 1980 où il est entré dans les rangs des Orien­­tal Boys, un gang de gamins cambod­­giens. Lorsqu’il a rencon­­tré Carlos, il avait tiré sept des treize années de la peine qu’il purgeait pour une tenta­­tive d’ho­­mi­­cide volon­­taire sans prémé­­di­­ta­­tion pour laquelle il avait plaidé coupable. (Roby raconte qu’il condui­­sait quatre amis à une soirée à San Diego : là-bas, l’un d’entre eux a tiré sur un membre d’un gang rival sans l’at­­teindre. L’arme de point qu’il a utilisé se trou­­vait toujours dans le camion de Roby quand ils ont tous été arrê­­tés le lende­­main matin, dans une station service.)

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Un taco truck d’Echo Park
Crédits : Jona­­than McIn­­tosh

L’uni­­vers carcé­­ral obéit norma­­le­­ment à une ségré­­ga­­tion ethnique stricte. Il n’était ainsi pas anodin que Carlos et Roby, un Mexi­­cain et un Asia­­tique, se lient d’ami­­tié. Roby pouvait traver­­ser le dortoir pour aller s’as­­seoir sur l’un des lits de la cellule de Carlos, se fichant bien de savoir s’il était le bien­­venu ou non, et lançait Carlos dans une longue discus­­sion à propos de livres ou de la vie. Rompre le pain avec quelqu’un d’une autre origine est une sorte de tabou en prison, mais Carlos et Roby s’im­­pro­­vi­­saient souvent des repas à partir d’in­­gré­­dients qu’ils récu­­pé­­raient à la cantine ou qu’ils ache­­taient auprès de l’in­­ten­­dance. C’est Roby qui, le premier, a trans­­formé sa cellule en cuisine : dans une petite casse­­role qu’il chauf­­fait à l’aide d’un « dard » (une tige métal­­lique de fortune aux allures de fer à friser), il a fait cuire du riz, une conserve de maque­­reau et une solu­­tion lyophi­­li­­sée de soupe de hari­­cots ; puis il a réduit le tout en purée pour garnir des tortillas qu’il a recou­­vert, une fois roulées, de sauce Srira­­cha (obte­­nant ainsi ce qui est, rétros­­pec­­ti­­ve­­ment, tout un symbole : des burri­­tos à l’asia­­tique). Le dimanche, Carlos et Roby allaient s’as­­seoir ensemble devant la télé pour ingur­­gi­­ter une plâtrée des émis­­sions culi­­naires qui pouvaient passer sur les chaines publiques : il y avait Yan can cook, Simply Ming ou encore Mexico – One Plate at a Time With Rick Bayless. C’était une grande source d’ins­­pi­­ra­­tion. « Après, on pouvait se dire qu’à la place des oignons, on pouvait mettre un peu de gingembre par exemple », m’ex­­plique Roby. « Dès le départ, j’ai eu l’im­­pres­­sion que j’avais toujours connu ce type », se rappelle Carlos. « On avait la même éner­­gie, la même menta­­lité. » Quand ils ont décou­­vert que leur liberté proba­­toire allait commen­­cer à un jour d’in­­ter­­valle, ils ont commencé à prépa­­rer leurs projets de réin­­ser­­tion ensemble. Et puis, une fois sortis, ils ont mis à exécu­­tion ce qu’ils avaient patiem­­ment plani­­fié dans la cellule de Carlos. Ils ont rempli ensemble les formu­­laires pour béné­­fi­­cier des aides sociales. Ils ont fait la queue ensemble pour aller récu­­pé­­rer leur carte grise et s’in­­ter­­ro­­ger longue­­ment sur l’air impa­­tient et irri­­table de tous les gens autour d’eux. Et ils ont chacun véri­­fié que l’autre faisait bien ce qu’il avait à faire. Carlos a fini par trou­­ver l’em­­ploi par inté­­rim qu’il occupe toujours : au sein d’une asso­­cia­­tion, il prodigue des conseils à des gamins qui doivent faire face à la justice pour mineurs. Roby, quant à lui, a commencé à brico­­ler avec une caméra Go Pro et s’est initié au montage vidéo en auto­­di­­dacte. L’an­­née dernière, il a réussi à s’in­­crus­­ter dans l’équipe de tour­­nage de Sin City Saints, une série produite par Yahoo.

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Sin City Saints

Plus tôt ce matin, sur le parking de la prison, il a reçu sur son portable un mail l’in­­for­­mant qu’une première critique de celle-ci est parue sur le site du New York Times. Roby s’est empressé d’al­­ler voir et a même commencé à lire à haute voix. Mais très vite, il a trébu­­ché sur « une série inco­­hé­­rente et pas parti­­cu­­liè­­re­­ment drôle ». Son humeur en a pris un coup. « Bla, bla, bla. C’est juste ton opinion », a-t-il lancé à son télé­­phone. « Ce sera aux spec­­ta­­teurs de déci­­der », a-t-il tran­­ché pour clore le sujet en se penchant pour fouiller négli­­gem­­ment dans la boite à gants.

Le chemin de croix

Le riff de l’in­­tro de « Good Times, Bad Times » lui plaît toujours autant quand leur voiture atteint l’en­­trée du comté de Los Angeles peu avant deux heures de l’après-midi. Sur la banquette arrière, Carlos dode­­line légè­­re­­ment de la tête : la bonne humeur va encore régner une minute ou deux. Et puis des travaux de construc­­tions viennent rétré­­cir la chaus­­sée de la route 101 ; Roby grom­­mèle et se renfrogne à mesure qu’ils ralen­­tissent pour quasi­­ment s’ar­­rê­­ter. « Tu vois ça, Dale ? » demande-t-il à Hammock. « Je râle à propos des embou­­teillages. Tu sais comment ça s’ap­­pelle ? » « Non », répond Hammock. « Ça s’ap­­pelle un “problème d’homme libre” », lui dit Roby. Ils avancent péni­­ble­­ment dans les bouchons jusqu’à leur prochaine étape, un centre commer­­cial de l’en­­seigne Target en plein centre de L.A. Roby se dépêche de mettre entre les mains de Hammock un gros cadis rouge. Plus tard, alors qu’ils défilent dans les allées, il s’ex­­clame : « Et te voici main­­te­­nant au volant d’un cadis ! Qui l’eut cru ? »

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Un centre-commer­­cial Target

C’est la dernière étape du programme. Aller ache­­ter le néces­­saire de toilettes et quelques vête­­ments simples qui vien­­dront rempla­­cer les éter­­nels survê­­te­­ments que les anciens déte­­nus tendent toujours à porter. C’est l’oc­­ca­­sion de confron­­ter ces grands gaillards à la foule compacte des hyper-marchés. Une épreuve diffi­­cile en soi. Roby a été relâ­­ché le week-end du Presi­­dents’ Day. Son père et ses cousins l’ont immé­­dia­­te­­ment amené dans un immense maga­­sin d’usine. Le déluge de badauds à la recherche de la bonne affaire l’a englouti. En prison, les gens avancent douce­­ment, ils traînent les pieds et, surtout, gardent leurs distances. Et tout d’un coup, Roby se retrou­­vait projeté au milieu d’une foire d’em­­poigne. Après avoir passé douze ans dans un uniforme régle­­men­­taire, il n’avait aucune idée de quoi ache­­ter. Quand son père lui a demandé sa taille, Roby lui a simple­­ment répondu qu’il n’en avait pas.

Aujourd’­­hui, Roby prend natu­­rel­­le­­ment en main cette partie des opéra­­tions au Target. Il devient cette force tranquille qui, quoi qu’il advienne, permet­­tra à aux déte­­nus tout juste libé­­rés à sa charge d’ac­­com­­plir leurs achats. Comme un gamin dans un parc d’at­­trac­­tions, impa­­tient de faire décou­­vrir aux nouveaux venus les montagnes russes qui l’ont autre­­fois terri­­fié. « Tu dois faire du 34 », indique-t-il à Hammock en le condui­­sant devant un rayon où s’étale une variété conster­­nante de jeans. Quand Hammock parvient à extraire une paire de la multi­­tude de marques et de modèles, Roby lui dit de véri­­fier le tour de taille en étirant le haut du panta­­lon autour de sa nuque. « Autour de la nuque ? » répète Hammock. « Ouais », conti­­nue Roby « J’ai appris ça chez Oprah. » Bien­­tôt, ils se dirigent vers les t-shirts. Puis viennent les sous-vête­­ments. Et enfin les chaus­­settes. Quelque part, Hammock se sent guidé dans une version consu­­mé­­riste du chemin de croix. Il se recueille devant un présen­­toir où s’alignent des rasoirs dont les noms – Schick Xtreme, BIC Hybrid Advance 3 – siéraient mieux à des avions de combat. Puis il affronte les brosses à dents et les Colgate 2X White­­ning Action, Colgate 360 Degree Whole Mouth Clean ou Oral-B Indi­­ca­­tor Contour Clean. Arrivé aux déodo­­rants, il fait face à une section entière de la gamme Old Spicy portant des noms d’ani­­maux sauvages. Carlos se plaît toujours à recom­­man­­der AXE – il a foi en la marque – mais aujourd’­­hui, devant le rayon, il manque de s’étouf­­fer quand il remarque le très rare AXE White Label anti-trans­­pi­­rant sur un rayon du haut. Il s’en saisit pour le débou­­cher et sentir : Forest Scent. Il le tend alors à Hammock : « Tu es AXE ? » lui demande t-il. Il semble un peu blessé quand Hammock se décide pour une autre marque. ulyces-nowhat-12Ils prennent du denti­­frice. Ils prennent du savon. Roby parvient à convaincre Hammock d’op­­ter pour une cein­­ture réver­­sible.

Presqu’à chaque nouvel hori­­zon de produits, Carlos et Roby se jettent de petits regards, impa­­tients de décou­­vrir les réac­­tions de Hammock. Ils ont pour règle de confron­­ter leur protégé aux petits défis de la vie quoti­­dienne, pas de les mater­­ner. Il n’y a aucun danger, le champ est libre pour des expé­­riences amusantes. « Prends ça et glisse-la là » demande à présent Roby à Hammock en lui tendant sa carte de crédit à la caisse auto­­ma­­tique. Aussi soigneu­­se­­ment que possible, Hammock passe la carte dans le sillon de la machine avant de se tour­­ner vers Roby, qui prend une photo comme s’il s’agis­­sait de la céré­­mo­­nie d’inau­­gu­­ra­­tion de quelque chose. Mais rien ne se passe. « Je crois que tu devrais ressayer un peu plus rapi­­de­­ment », lui dit Roby. Hammock recom­­mence. S’en­­suit un petit bip satis­­fait : il a réussi. Il reste pour­­tant une dernière chose. Carlos fait déjà la queue au Star­­bucks près de l’en­­trée pour comman­­der à Hammock ce qu’il lui a décrit comme une « Cadillac » – l’ar­­got de la prison pour un café au lait sucré. Il annonce la couleur en reve­­nant : « Et un Macchiato Grande Cara­­mel pour Dale ! »

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Hammock prend une gorgée. Il a presque l’air aussi ahuri qu’au moment où ils se sont rencon­­trés ce matin, quand on le condui­­sait vers la liberté après vingt-et-un ans de prison. « Wow », parvient-il à dire face à Carlos et Roby, qui peinent à reve­­nir à leur sérieux. À l’in­­verse, chez Hammock, il n’y a pas trace d’un sourire. « Wow », répète t-il. « Le café a fait du chemin. C’est la Rolls-Royce des Cadillac. » Il prend une nouvelle gorgée. Hochant la tête, il se met à obser­­ver pensi­­ve­­ment le trou sur le couvercle, comme pour voir la substance à l’in­­té­­rieur et tenter d’en percer les mystères. Quelqu’un a même pris la peine de marquer son nom sur un rebord. Sur le court trajet qui sépare le Target de leur ultime desti­­na­­tion, la fatigue semble acca­­bler tout le monde. Carlos ne dira presque rien pendant que Roby tentera de four­­nir toutes les infor­­ma­­tions lui venant à l’es­­prit qui seraient suscep­­tibles de faci­­li­­ter l’ac­­cli­­ma­­ta­­tion de Hammock. (Certaines places de parking en centre-ville peuvent se louer jusqu’à 192 dollars par mois. « Il y a Keurig, cette nouvelle marque de machine à café qui fait fureur. ») À un moment, il se tourne vers lui et lui demande : « Comment tu te sens ? » Hammock ne sait pas quoi dire ; Roby refor­­mule : « Est-ce que tu es enfin libre ? » « Je commence », répond Hammock.

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Richard Bran­­son rend visite à l’Amity Foun­­da­­tion
Crédits : Richard Bran­­son/Virgin.com

Plus tard, ils s’ex­­tirpent de la voiture devant l’Amity Foun­­da­­tion, un centre de réin­­ser­­tion sociale dispo­­sant de loge­­ments. C’est là où Carlos et Roby ont conduit la plupart des personnes libé­­rées qu’ils ont eu à prendre en charge durant l’an­­née et demi-écou­­lée. L’un d’entre eux, Stan­­ley Bailey, vient à leur rencontre à la récep­­tion pour aider Hammock à s’ins­­tal­­ler. Toute la jour­­née, Carlos et Roby ont fait allu­­sion à Bailey et à l’exemple qu’il repré­­sen­­tait. C’était un véri­­table modèle : l’homme a vaincu une addic­­tion à l’hé­­roïne longue de plus de 53 ans et purgé une peine de vint-cinq années de prison. Carlos l’a ramené de la prison d’État d’Iron­­wood en octobre, cinq mois plus tôt. Aujourd’­­hui, il donne des confé­­rences dans des univer­­si­­tés ou pour des œuvres cari­­ta­­tives tout en travaillant avec achar­­ne­­ment pour obte­­nir son permis poids lourd. Récem­­ment, il a fait le mara­­thon de Los Angeles. « Je raconte toujours son histoire », me dit Carlos. Devant le bureau des inscrip­­tions, Bailey leur dispense à chacun une grosse acco­­lade débor­­dante d’amour frater­­nel. « Hey, Running Man ! » s’écrie Roby. À l’ins­­tar d’Ham­­mock, Bailey a le crâne rasé et les bras recou­­verts par des plaques de tatouages indé­­chif­­frables. Mais sa silhouette est plus fine, il respire davan­­tage la santé – en compa­­rai­­son, il rayonne presque dans son polo bleu élec­­trique. Lors des présen­­ta­­tions, on dirait qu’il sert la main à une version chif­­fon­­née, dimi­­nuée de lui-même.

« Je souhaite juste qu’on se souvienne de moi pour davan­­tage que ce que j’ai pu être. » — Dale Hammock

Les deux anciens déte­­nus n’ont pas de mal à enta­­mer un échange en évoquant les prisons qu’ils ont connu. Certaines leur sont communes. Hammock prend une gorgée de sa commande du Star­­bucks, qu’il a soigneu­­se­­ment conservé avec lui, et montre le gobe­­let à Bailey en le lui mettant sous les yeux. « Ce truc là… » commence-t-il avant de s’in­­ter­­rompre pour siro­­ter à nouveau. Il est encore inca­­pable de le décrire. Après un moment, Carlos et Roby notent leur numéro de télé­­phone sur une feuille pour Hammock et lui disent au revoir. Rien de drama­­tique, ils reste­­ront en contact. Ils le font toujours. Rame­­nant l’un puis l’autre contre lui, Hammock les étreint une dernière fois. « Merci mon frère », finit-il par dire à Carlos. Bailey raccom­­pagne Carlos et Roby dans le hall. Il veut pouvoir leur parler en privé. Il a appelé Carlos plus tôt pour lui deman­­der conseil et veut termi­­ner la conver­­sa­­tion. (Ils s’en­­voient encore des messages et se parlent régu­­liè­­re­­ment ; chaque fois que Carlos passe dans le centre-ville, ils sortent pour prendre un tacos.

En réalité, Bailey accu­­mule les échecs et les frus­­tra­­tions. On le présente comme une belle histoire de réin­­ser­­tion, mais sa situa­­tion est plus que précaire. Il semble faire tout ce qu’il faut, pour­­tant : il y a son béné­­vo­­lat pour diffé­­rentes asso­­cia­­tions cari­­ta­­tives et main­­te­­nant pour l’en­­tre­­prise de trans­­port routier en bas de la rue. Il y passe la serpillière et accom­­plit toutes sortes de tâches pénibles pour pouvoir aller s’as­­seoir dans la cabine d’un camion avec son manuel d’ap­­pren­­tis­­sage et étudier. Mais les choses bloquent. Cela fait plusieurs mois qu’il essaie de se procu­­rer une copie de son certi­­fi­­cat de nais­­sance, qui lui est néces­­saire pour obte­­nir ses autres pièces d’iden­­tité, accé­­der aux aides sociales et passer son permis. Même si elles sont appré­­ciées, les confé­­rences qu’il donne ne sont pas rému­­né­­rées et le fonds de finan­­ce­­ment lui permet­­tant de rester à l’Amity Foun­­da­­tion arrive bien­­tôt à terme. Il ne sait plus très bien quoi faire. Il a bien cette femme dans le Colo­­rado qu’il a recon­­tac­­tée, mais les condi­­tions de sa liberté proba­­toire ne lui permettent pas de quit­­ter l’État. Déter­­miné, Bailey avance face à un mons­­trueux contre-courant qui tente de le rame­­ner au plus près d’un passé qu’il s’éver­­tue pour­­tant à tenir à distance. « Pour être honnête, je ne cherche pas à avoir une vie extra­­or­­di­­naire », a-t-il dit un jour. « Je souhaite juste qu’on se souvienne de moi pour davan­­tage que ce que j’ai pu être. » Au moment de partir, Carlos profite de la poignée de main qu’il échange avec Bailey pour lui glis­­ser un peu d’argent. (Cette nuit-là, il commen­­cera à envoyer des mails à de nombreuses personnes pour aider Bailey, il deman­­dera même à Stan­­ford et l’Anti-Reci­­di­­vism Coali­­tion s’ils ont la possi­­bi­­lité de l’em­­ployer ponc­­tuel­­le­­ment pour faire la route avec lui et Roby.) Pendant ce temps, de l’autre côté du hall de récep­­tion, Hammock termine son inscrip­­tion et commence à rencon­­trer d’autres personnes qui ont échappé à la perpé­­tuité. Un homme plus vieux que lui, libéré à Noël dernier après trente-et-un ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion, l’in­­ter­­roge sur sa jour­­née : « Tu as déjà remis les pieds dans une boutique ? » « Ouais », répond Hammock. Ça semble anec­­do­­tique, et pour­­tant. Pour­­tant, c’est signi­­fi­­ca­­tif de tout le chemin qu’il a accom­­pli jusque là.

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L’équipe d’Anti-Reci­­di­­vism Coali­­tion inter­­­vient auprès des jeunes
Crédits : ARC

Traduit de l’an­­glais par Florian Passe­­laigue d’après l’ar­­ticle « You Just Got Out of Prison. Now What? », paru dans le New York Times Maga­­zine. Couver­­ture : Le péni­­ten­­cier R.J. Dono­­van, par Angela Carone. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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