par Joseph Hammond | 0 min | 16 juillet 2014

Recep Cesur

Le 1er juillet 2004, l’an­­cien président irakien, Saddam Hussein, a été jugé pour crimes contre l’hu­­ma­­nité. Le dicta­­teur déchu a été débusqué du trou dans lequel il vivait caché depuis une année, survi­­vant comme il pouvait en se nour­­ris­­sant de Bounty et en buvant des canettes de 7 Up. Lorsque ses assaillants lui ont demandé son nom, Saddam a répondu : « Vous êtes en Irak. Vous savez qui je suis. » Au cours de ses diffé­­rents discours devant le procu­­reur, il s’en prenait à des person­­na­­li­­tés comme George W. Bush ou les Koweï­­tiens en géné­­ral. Comme chacun sait, le procès s’est terminé par l’exé­­cu­­tion de Saddam, deux ans plus tard.

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Recep Cesur devant ses costumes
Crédits : Joseph Hammond

Pour certains, le procès a mis fin à un long cauche­­mar. Pour d’autres, il a permis de donner une légi­­ti­­mité à l’état post-Saddam. Mais pour Recep Cesur, qui a suivi le dérou­­le­­ment du procès avec une atten­­tion parti­­cu­­lière depuis Istan­­bul, il s’agis­­sait d’une toute autre affaire : une grosse promo­­tion pour sa nouvelle ligne de vête­­ments pour homme. « J’ai commencé à regar­­der le procès dès son ouver­­ture », raconte Cesur. « Je voulais me rendre compte de quoi il avait l’air dans mon costume. » Malgré le nombre d’an­­nées qui se sont écou­­lées, Cesar, qui arbore aujourd’­­hui fière­­ment une barbe grison­­nante, se rappelle encore des mensu­­ra­­tions de Saddam : « Il chaus­­sait du 46, son panta­­lon était de taille 54 et sa veste du 56. » Ironie du sort, le costume de Saddam Hussein a été conçu et manu­­fac­­turé par un homme issu de cette même ethnie que le dicta­­teur a tenté d’ex­­ter­­mi­­ner. Recep Cesur est kurde. Au cours de la campagne d’An­­fal, Saddam Hussein a fait tuer plus de 200 000 kurdes et 4 500 commu­­nau­­tés ont été éradiquées. À un moment de l’as­­saut, dans une action qui n’est pas sans rappe­­ler les tactiques du président syrien Bashar el-Assad, Hussein a eu recours aux armes chimiques contre son propre peuple. « La poli­­tique de Saddam était affreuse, mais c’était un bon client », témoigne Cesur, kurde et fier, admi­­rant toujours la figure du leader kurde d’Irak, Mustafa Barzani, qui a combattu le parti Baas en Irak pour fina­­le­­ment mourir en exil en 1979. Au cours des années durant lesquelles Saddam était au pouvoir, son entou­­rage proche a commandé non moins de 220 costumes chez Cesur, dans son maga­­sin de Bagdad – 80 d’entre eux ont été portés par l’homme à la mous­­tache lui-même. Avant le procès, l’un des employés du tailleur a été chargé de prépa­­rer toute une série de costumes, conçue spécia­­le­­ment à l’oc­­ca­­sion de cette courte appa­­ri­­tion publique.

Main mise sur l’Irak

En siro­­tant son thé irakien, le tailleur admet que la publi­­cité engen­­drée par le fait d’avoir Saddam Hussein pour client lui a permis de garder la main mise sur le marché en Irak.

Cesur est issu de la banlieue Sud de la cité turque de Diyar­­ba­­kir, l’une des villes qui accueille la plus large popu­­la­­tion de Kurdes dans le monde. Là-bas, il a appris lui-même les rouages de la confec­­tion d’un costume, en gagnant par ailleurs sa vie comme cireur de chaus­­sures. Le soir, ses frères et lui élabo­­raient des plans pour monter leur propre busi­­ness. Au début des années 1990, Cesur avait écono­­misé assez d’argent pour s’ache­­ter un fond de commerce qui lui permet­­tait de débu­­ter son acti­­vité de tailleur. C’est en se rendant compte que la plupart des grandes villes du Moyen-Orient étaient pauvres en arti­­sans de la profes­­sion qu’il s’est décidé à ouvrir son entre­­prise à Bagdad. Aujourd’­­hui, les costumes de Cesur s’ex­­portent dans trois conti­­nents, et le nombre de ses clients ne cesse d’aug­­men­­ter, allant de l’homme d’état aux armées rebelles. Sur sa liste de clients, on retrouve l’an­­cien président pakis­­ta­­nais Pervez Mushar­­raf, le président afghan Hamid Karzai, ou encore Ramush Hara­­di­­naj, l’an­­cien leader de l’Ar­­mée de Libé­­ra­­tion du Kosovo, un homme qui s’est retrouvé jugé et acquitté par deux fois pour crimes contre l’hu­­ma­­nité. Cesur exporte 60 000 costumes et 250 000 t-shirts par an, depuis la Turquie jusqu’aux quatre coins du monde. En siro­­tant son thé irakien, le tailleur admet que la publi­­cité engen­­drée par le fait d’avoir Saddam Hussein pour client lui a permis de garder la main mise sur le marché en Irak, marché suivi de très près par celui de la Belgique. Il croit aussi que son busi­­ness a un poten­­tiel immense en Afrique : Cesur fait remarquer que, comme Bagdad dans les années 1990, de nombreuses villes en Afrique ne proposent pas à leurs habi­­tants des maga­­sins pour trou­­ver de quoi s’ha­­biller. Récem­­ment, Moha­­med Ould Abdel Aziz, le président de la Mauri­­ta­­nie, actuel­­le­­ment aux commandes de l’Union Afri­­caine, s’est offert un costume Cesur. Fin mars, Recep s’est rendu au Ghana, un pays connu pour avoir une forte tradi­­tion de tailleurs, afin de déni­­cher des possi­­bi­­li­­tés d’ou­­ver­­ture de marché. Il voyage en moyenne quatre mois par ans. « Mon passe­­port est rempli de tampons en l’es­­pace d’un an », raconte-t-il en souriant.

Busi­­ness de luxe

Le client le plus pres­­ti­­gieux de Cesur reste le défunt Nelson Mandela, qui s’est offert une veste et un panta­­lon en 2000. « Il n’y a jamais eu d ‘équi­­valent poli­­tique pour riva­­li­­ser avec Mandela, pas même Mous­­tafa Barzani », commente-t-il. Lorsqu’on lui demande quel client il aurait aimé avoir, il se penche un instant sur la carte du monde : « Nico­­las Sarkozy est un homme de goût. Le premier ministre du Dane­­mark… comment s’ap­­pelle-t-elle, déjà ? Hell Thor­­ning-Schmidt ? Cela me plai­­rait beau­­coup de lui confec­­tion­­ner un costume. Ce serait un chal­­lenge inté­­res­­sant pour moi, d’ha­­biller un leader poli­­tique fémi­­nin. Les femmes, comme les hommes, portent très bien le costume. » Recep Cesur a arrêté de comp­­ter le nombre de fois où il est apparu à la télé­­vi­­sion locale, et se vante d’avoir été inter­­­viewé par tout le monde, d’Al Jazeera au Figaro. Il nous montre un guide touris­­tique alle­­mand qu’il sort de son bureau et qui recom­­mande vive­­ment de visi­­ter son maga­­sin. D’ailleurs, on ne peut pas se trom­­per : cet endroit est toujours rempli de monde. En l’es­­pace d’une heure, nous avons vu le direc­­teur de l’hô­­pi­­tal ouïghour s’ar­­rê­­ter pour discu­­ter, une famille de Kaza­­khs se bala­­der dans les allées ou encore un busi­­ness­­man came­­rou­­nais s’of­­frir dix costumes et leurs cravates assor­­ties, en essayant de marchan­­der le prix avec Nicho­­las, le vendeur Moldave. Cesur peut commer­­cer en turc, kurde, perse ou encore en arabe – un avan­­tage qu’il a perfec­­tionné lors de ses voyages à l’in­­ter­­na­­tio­­nal et à Diyar­­ba­­kir, autre­­fois une plaque tour­­nante incon­­tour­­nable sur la Route de la Soie.

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Costume Cesur, la griffe aux deux lions
Crédits : Joseph Hammond

Les quatre frères de Cesur ont égale­­ment joué un rôle déci­­sif dans la construc­­tion de son empire. Au-delà de la petite équipe en poste à Istan­­bul char­­gée de la produc­­tion et de la vente, la famille gère un maga­­sin et une usine à Diyar­­ba­­kir. Au total, Cesur emploie 350 personnes à temps plein. Avant la fin de la décen­­nie, il espère pouvoir rentrer à Diyar­­ba­­kir. « Nous autres, Kurdes, nous essayons de nous entrai­­der écono­­mique­­ment, et avec mes capa­­ci­­tés et mes entrées dans le monde du busi­­ness, je peux aider ma commu­­nauté. » Au lende­­main du procès de Saddam, les ventes de Cesur ont triplé en Irak. D’in­­fluents leaders irakiens viennent main­­te­­nant s’ha­­biller chez lui. Tareq al-Hachemi, qui a été le vice président d’Irak de 2006 à 2012, s’est récem­­ment installé en Turquie et se four­­nit régu­­liè­­re­­ment chez Cesur. Une photo d’Ha­­chemi visi­­tant un maga­­sin à Istan­­bul trône d’ailleurs au dessus du bureau du tailleur. Hoshyar Zebari, le ministre irakien des Affaires Étran­­gère, lui-même Kurde d’Irak, s’ha­­bille chez lui. Il garde les infor­­ma­­tions de ses clients poli­­tiques dans un registre spécial. Sur la première page appa­­raissent les mensu­­ra­­tions de Saddam Hussein, mais Cesur souligne qu’il doit constam­­ment ajou­­ter de nouvelles pages, une pour chacun de ces nouveaux busi­­ness­­men et hommes poli­­tiques irakien, dési­­reux d’ac­qué­­rir un costume de sa marque. Les régimes poli­­tiques peuvent chan­­ger, la mode, elle, demeure.


Traduit de l’an­­glais par Delphine Sicot d’après l’ar­­ticle « Saddam’s Tailor », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : dans le maga­­sin de Recep Cesur, Joseph Hammond.

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